2002
Réseaux
Du statut d’agent de reservation a celui de conseiller client
Analyse d’une transition professionnelle dans deux centres d’appel
Céline Mounier
L’article s’intéresse aux compétences que déploient les téléconseillères
dans deux centres d’appel appartenant au secteur du tourisme. Il met
l’accent sur une certaine agilité d’esprit ainsi que sur une forte capacité de
mémorisation individuelle et collective, nécessaires pour satisfaire les
clients et orienter leurs demandes en fonction des contraintes propres à
l’organisation. Il tente de saisir comment les évolutions du système
d’information, et notamment l’introduction de la gestion des relations
clients (CRM), peuvent conduire à des évolutions fortes du métier de
conseiller client au téléphone.
This article considers the competencies deployed by tele-advisers in two call
centres in the tourism sector. It highlights a form of mental agility and the
large individual and collective capacity for memorization, needed to satisfy
customers and orient their requirements in relation to the organization’s
constraints. The author explains how developments in the information
system, especially the introduction of customer relations management, can
lead to radical changes in the work of customer advisers operating via the
telephone.
Cet article s’intéresse au contenu du travail dans les centres d’appel
[1],
à sa qualification ainsi qu’aux compétences qu’y déploient les
personnes lorsqu’elles répondent au téléphone. Il s’appuie sur des
études monographiques menées dans les services de réservation de deux
entreprises appartenant au secteur du tourisme : Les Marinades et Hostéa
[2].
Le centre d’appel de l’entreprise Les Marinades comprend entre 55 et 85
personnes selon les périodes de l’année, et celui de Hostéa, 20 personnes.
Elles répondent à des particuliers et, chez Hostéa, prennent également en
charge les demandes de petits groupes
[3].
Hormis l’encadrement, la population est féminine, aussi parlera-t-on des
conseillères clients tout au long de cet article. Elles sont jeunes pour la
plupart, issues de formations de type BAC+2, et certaines sont en contrat
d’apprentissage dans le cadre du BTS vente et production touristique. Le
poste qu’elles occupent constitue ainsi pour la majorité d’entre elles leur
premier emploi. Il est alors intéressant de se demander en quoi cet emploi est
une expérience formatrice, porteuse de sens et créatrice de compétences, à
un moment où le travail dans les centres d’appel est souvent perçu et analysé
comme usant, stressant et déqualifiant.
Dans l’entreprise Les Marinades, comme chez Hostéa, nous avons été
surpris par l’insistance que donnent les responsables des équipes rencontrés
à l’emploi de ces nouveaux termes : ils n’encadrent plus des agents de
réservation mais des conseillers client ; ceux-ci travaillent dans des centres
d’appel, et non plus dans des services de réservation. Considérons le contenu
sémantique de ces mots.
L’emploi du terme centre d’appel est apparu le jour où les entreprises ont
décidé de mettre au centre les appels téléphoniques comme point d’entrée
des clients. Cela s’est traduit, dans l’entreprise Les Marinades, par la
fermeture des agences dont elle disposait jusqu’à la création du centre
d’appel, et, chez Hostéa, par un moindre rôle donné au service de la
réception dans le domaine de la vente.
Avant, le téléphone était pour le client une entrée en matière comme les
autres. Aujourd’hui, c’est devenu un passage obligatoire. Le centre d’appel,
c’est dorénavant le seul service repère pour les clients,
déclare un responsable, avant d’ajouter :
Chaque client est traité par les conseillers client, avant, pendant ou après sa
réservation.
Le centre d’appel est alors envisagé comme un centre de profit et de création
de valeur pour l’entreprise. Au terme centre d’appel correspondent aussi de
nouvelles formes de contrôle du travail et de nouveaux modes de régulation,
nouveaux en comparaison avec l’organisation traditionnelle des services de
réservation dans le monde du tourisme.
Quant à l’usage du terme conseiller client, il est également fortement chargé
de sens. En tant qu’agent de réservation, il s’agit de prendre des ordres. En
tant que conseiller client, il faut vendre une prestation de service complète à
des clients : non seulement vendre un hébergement pour une période donnée,
mais aussi du loisir, des déplacements, des gardes d’enfants et des locations
de matériel…
On ne prend pas des ordres, mais on vend des produits à forte contribution
à des clients qu’il faut, de surcroît, chercher à fidéliser à l’entreprise
[4]. C’est
ainsi, comme le souligne une responsable rencontrée que,
depuis 1998, date de la création du centre d’appel dans l’entreprise Les
Marinades, un nouveau métier est apparu.
Il faut répondre au client et réagir au marché et, pour cela, développer et
éprouver certaines compétences dans la réalité des contacts clients
[5].
Nos observations nous conduisent à mettre l’accent sur deux compétences :
une certaine agilité d’esprit, pour traiter les appels au fil de l’eau, et
l’activation d’une forte capacité de mémorisation, pour anticiper les
appréciations des clients et leur proposer une véritable prestation de service.
Ces compétences sont amenées à évoluer du fait d’un effort continu de
rationalisation du management de la relation client, lié à la double nécessité,
de plus en plus affirmée par les responsables rencontrés, de satisfaire les
clients, mais tout en orientant leurs demandes en fonction des contraintes
propres à l’organisation
[6].
Dans ce qui suit, nous précisons dans un premier temps quelles sont les
nouvelles formes de contrôle et de régulation du travail, pour nous intéresser
ensuite aux compétences d’agilité d’esprit et de mémoire, et nous interroger
enfin sur les qualités à développer pour orienter les demandes des clients.
Les formes de contrôle et de régulation du travail
Le contrôle apparaît d’entrée de jeu sous sa forme technique, avec la
distribution automatique des appels (ACD
[7] ) et l’affichage en temps réel sur
les plateaux d’un bandeau, qui signale le nombre d’appels en attente, les
délais moyens de réponse aux appels, le nombre de personnes loguées, c’est-à-dire à leur poste, prêtes à réceptionner un appel, et le nombre de personnes
déjà au téléphone. Ce bandeau est constamment à portée de regard des
conseillères client.
On a un ACD comme peu d’hôtels, mais comme tous les Call centers,
se plaît de son côté à dire un de nos interlocuteurs chez Hostéa. Ce dispositif
est couplé chez Les Marinades à un serveur vocal interactif (SVI), qui
permet aux clients de s’annoncer ou d’annoncer leur type de demande :
clients réputés fidèles, clients directs ou qui appartiennent à un comité
d’entreprise, ou bien encore agences de voyage, clients qui souhaitent plutôt
partir à la mer, plutôt à la montagne ou bien clients qui ont une envie de
vacances citadines. Les relations commerciales sont donc équipées de
dispositifs techniques qui contribuent à modeler les compétences
commerciales
[8].
Dans les deux entreprises, l’encadrement est toujours proche, facilement
disponible, fort et constant, davantage que dans les anciens services de
réservation, éclatés entre une unité réservation, les agences et les services de
réception des clients. Dans les centres d’appel, le travail de chacune des
conseillères fait l’objet d’un contrôle permanent. Régulièrement, les
managers se mettent en « double écoute » et évaluent la qualité de la
prestation des conseillères : mise en scène, politesse et ton posé, respect des
scripts – qui aident les conseillères à guider les clients dans leur désir de
voyage, à élaborer des contre-propositions, ou bien encore à gérer des litiges
et se défaire de situations conflictuelles… –, mais aussi maîtrise de
l’interaction et absence d’emploi de « mots noirs » (problème par exemple).
Au besoin, la conseillère se verra proposer une formation « piqûres de
rappel » :
Quand un télévendeur ne réagit pas comme il faut, il y a un réajustement, on
le retire de la vente, et il y a une formation visant à corriger les
dysfonctionnements constatés par le superviseur [9].
Sur une plus longue période, la performance de chacune est analysée. Une
partie de sa rétribution en dépend. Dans les deux entreprises, s’ajoutent au
salaire de base, des primes, collectives et individuelles. Chez Les Marinades,
les primes sont liées à la performance collective en ce qui concerne
l’hébergement, et à la performance individuelle en ce qui concerne la vente
de prestations de service. Chez Hostéa, les conseillères reçoivent des primes
collectives dites « de complet
[10] », et, ponctuellement et à titre individuel, des
« primes de surclassement
[11] ». Le contrôle hiérarchique sert donc à évaluer
la performance et les qualités mises en œuvre par chacune.
Ce contrôle est fortement lié à la nécessité d’optimiser les ressources
humaines au sein des centres d’appel. Autrement dit, à réguler l’allocation de
ces ressources. Quart d’heure par quart d’heure, chaque pic d’appel est
analysé, des historiques constitués, comparés de périodes à périodes et de
saisons à saisons, la sensibilité des différents segments de clientèle à une
campagne marketing est évaluée… Les appels sont classés, par motif – ainsi
chez Hostéa, chaque appel doit être qualifié par les conseillères : réservation,
modification, annulation, renseignement, autres services, refus – puis
analysés par type de clients : durée des appels, prestations vendues. Toutes
ces analyses servent à prévoir le nombre de personnes et les compétences
qu’il faudra dédier au centre d’appel en fonction des pics d’activité –
précisons que la réduction du temps de travail accompagnée d’une
annualisation permet de faire travailler les conseillères entre 32 heures et
39 heures par semaine chez Les Marinades – ainsi que les types de clientèles
qui appellent, ou dont on sait qu’elles risquent d’appeler, compte tenu du
lancement d’une campagne marketing.
Si une offre promotionnelle est destinée à un comité d’entreprise, il faut
ouvrir des compétences comité pour prendre en charge la cible agitée [12].
Tout ce travail d’analyse relève de la responsabilité des responsables des
centres d’appel.
Mais tous les pics d’appels ne sont pas prévisibles longtemps à l’avance. Les
prévisions météorologiques « pour cette prochaine fin de semaine » ou les
taux d’enneigement annoncés sur les pistes de ski peuvent générer des flux
d’appels importants et les managers doivent pouvoir réallouer des ressources
en cours de semaine, tout en jonglant au jour le jour avec des absences non
programmées de personnel. Au fil de chaque journée enfin, des ajustements
doivent régulièrement être faits. Au sein de l’entreprise Les Marinades,
l’ACD manager
[13] joue alors avec les différentes compétences des
conseillères.
Le troisième mode de régulation a trait aux procédures de travail et de
gestion des appels. Dans les deux entreprises, outre le fait que de la
découverte du client à la prise de congé d’avec le client, c’est le même
schéma qui doit se reproduire d’un appel à l’autre, d’autres procédures
tendent à inscrire leur action véritablement au cœur de l’organisation
commerciale. Ainsi, chez Hostéa, qui a mis en place ces dernières années un
dispositif de gestion des tarifs selon les périodes et les types de clientèle,
dans le cadre d’une stratégie dite de revenue management
[14], les règles de
travail peuvent varier à un rythme rapide.
Les grilles tarifaires peuvent être revues plusieurs fois par semaine, voire
plusieurs fois par jour. Il y a eu une époque où chacun faisait son tarif.
Quand des dérogations tarifaires étaient accordées avec facilité parfois, et
quand les agents de la réception pouvaient vendre des prestations sans l’aval
de la réservation, des règles encadrent désormais plus fortement les
interactions avec les clients. Le contrôle du travail était beaucoup plus lâche,
et l’organisation, moins contraignante pour les personnes. Selon David
Courpasson, de telles procédures accompagnent un processus
d’homogénéisation d’un modèle de compétence du commercial
[15].
Nous avons ainsi découvert un travail qui est triplement contrôlé et régulé,
par la technique, par le management de proximité et par les procédures.
Autrement dit, le passage d’agent de réservation à celui de conseiller client
s’est accompagné d’un processus de rationalisation des pratiques de travail.
Alors que ce processus est parfois analysé en termes de perte d’autonomie
des vendeurs, nous avons rencontré des conseillères clients plutôt satisfaites
de leur travail, pour qui cette expérience professionnelle est formatrice
[16].
Elles acquièrent et développent des compétences d’agilité et de mémoire.
L’agilité d’esprit provient pour une part de l’intégration directe des
contraintes du marché dans les procédures de travail, chez Hostéa, les grilles
tarifaires. Nous décrivons une situation de travail originale qui alterne travail
fortement contraint pour une période donnée – par exemple, il n’est possible
de vendre des chambres qu’à tel segment de client pour deux nuits
consécutives ou plus –, et beaucoup moins sur une autre : « Cette semaine-là,
tous les tarifs sont ouverts. » De même, la gestion d’un appel peut être très
contrainte par les dates que donne le client, ou sa qualité, tandis que l’appel
suivant peut amener la conseillère à développer un dialogue plus ouvert
parce qu’il s’agit d’une demande d’une famille qui peut aisément déplacer
ses dates. Cette alternance d’autonomie et de contrainte selon les périodes
demandées n’est pas vécue comme étant déroutante. Elle fait partie des
routines de travail :
Une société qui a un contrat avec nous paye 50 % du rack (tarif maximum
affiché), mieux vaut savoir qu’on va revendre à n’importe qui en période
chargée.
On explique aux clients qu’on fonctionne comme l’aérien, et, en général, ils
comprennent.
Toute négociation impliquant de transiger avec les règles tarifaires affichées
ou de créer des règles nécessite un arbitrage hiérarchique. Par exemple :
Je demande si j’ai le droit de baisser le tarif d’une suite parce que je préfère
vendre une suite plutôt que deux chambres.
Dans ce cas-là, la conseillère reçoit un appel qui concerne une demande pour
une famille. Au lieu de lui proposer deux chambres de catégorie normale,
elle préfère lui proposer une chambre de catégorie supérieure (une suite).
Mais selon les procédures en usage, les suites ne sont proposées qu’à
certains tarifs, rédhibitoires pour la famille en question. En même temps, elle
souhaite préserver les chambres normales pour un autre type de clientèle
parce qu’elle sait que sur la période considérée, elle risque de ne pas vendre
les suites. Ainsi, les procédures bordent l’action
[17] et cadrent la préparation
de la réponse qui va être apportée au client, décision finalement prise par la
hiérarchie. Procédures et interventions hiérarchiques soutiennent la
conseillère dans ses jongleries permanentes.
L’agilité d’esprit provient ensuite de la complexité des offres, de la pluralité
des types de demandes et de la nécessité d’optimiser les ressources
humaines. Pour répondre à cette complexité, le centre d’appel des Marinades
est organisé en plusieurs équipes : des équipes produits (mer ou montagne),
des équipes clients (clients reconnus fidèles, agences de voyage, salariés de
comité d’entreprise ou simples particuliers) et une équipe dite équipe
experts. Il s’agit d’une équipe polyvalente qui absorbe les fluctuations
d’appels en cours de journée. Si, par exemple, l’ACD manager constate que
le canal salarié des comités d’entreprise commence à saturer l’ACD, il prend
la décision « d’ouvrir des compétences comité » et de « fermer des
compétences clients fidèles » si cette cible appelle peu à ce moment-là au
sein de l’équipe experts. Les expertes sont en fait des polyvalentes qui savent
prendre en charge des appels concernant plusieurs types de destinations et de
clientèles. Il est à noter qu’au sein des équipes dites spécialisées, quelques
personnes sont polyvalentes et l’ACD manager peut également ouvrir et
fermer leurs compétences pour pallier les fluctuations du marché. De ce fait,
les polyvalentes sont polyvalentes à certains moments, et très spécialisées à
d’autres.
Elles sont dans le correctif par rapport aux prévisions.
Nous nous rendons compte ainsi à quel point l’ACD est un outil
d’organisation du travail, les appels pouvant être routés sur des pôles de
compétences définis par l’organisation et sur des personnes qualifiées. Cette
capacité à absorber le marché est dans ce cas rendue possible grâce à un
subtil mélange de spécialisation et de polyvalence
[18].
Ces polyvalentes doivent savoir jongler entre des attitudes différentes selon
les types de clients qui appellent
[19].
A un client comité par exemple, il faut parler budget. En vente directe, à
l’inverse, on ne parle pas budget, mais mieux vaut bien savoir comment est
composée la famille pour faire un recentrage ensuite.
Un client agence, tu le tutoies, pas un client comité.
Un client fidèle, pour sa part, sait généralement très bien ce qu’il veut. Il faut
faire preuve de patience avec lui, il attend beaucoup de nous [20].
Chez Hostéa, une équipe est dédiée au traitement des appels concernant des
petits groupes – il s’agit en général de clients dits affaires –, mais elles
prennent également des appels de clients individuels en débordement, ce qui
constitue environ 30 % de leur temps de travail. Dans ces deux cas de figure,
il faut savoir développer une certaine gymnastique d’esprit, passer d’un type
de client ou de demande, à un autre, au gré des pics d’appel au cours de la
journée.
Cette agilité brise la routine, et en même temps fatigue.
On voit bien que les filles des mini-groupes, elles sont épuisées le soir.
En effet, elles mettent en œuvre à la fois des capacités de concentration –
pour ne pas se tromper dans des dates d’option, des modes de règlements
différenciés au sein d’un même groupe, ou des modifications à intégrer –,
une aptitude à la coordination avec d’autres services que celui de la
réservation – par exemple la comptabilité ou le service qui s’occupe de
l’organisation des conférences – et une double gymnastique d’esprit – pour
passer de la prise en charge des petits groupes à la prise d’appels de
particuliers,
quand le poste d’à côté est libre, je me logue dessus pour ne pas devoir
fermer mon écran concernant un dossier mini-groupes,
et pour passer d’une qualité d’appel d’un client individuel à une autre.
Soulignons enfin que l’agilité est requise pour s’emparer au mieux des
systèmes de réservation. Dans l’entreprise Les Marinades, les conseillères
doivent passer d’un système de réservation à un autre selon les types de
destination demandés par les clients. Il faut se familiariser avec les différents
codes, qui varient selon les clients. Mais l’agilité face au système
d’information se manifeste aussi par défaut. Le propre d’un système de
réservation, contrairement à un système de gestion des relations clients
(CRM
[21] ), est qu’il n’enregistre que des transactions, pas des contacts. C’est
ainsi qu’on a pu observer chez Hostéa la situation suivante : une cliente
appelle et dit avoir déjà téléphoné le matin même et s’être vue proposer un
certain tarif, mais, comme elle n’a pas réservé sur le moment, la conseillère
qui prend l’appel n’a pas trace de ce contact et celle ayant reçu le premier
appel – dont la cliente à donné le prénom – n’en a plus souvenir. La
conseillère commente ainsi la situation :
On explique aux clients qu’il vaut mieux passer une réservation sur le champ.
Et, à l’inverse, on explique qu’on n’est pas à l’abris d’annulations.
Il faut avoir la présence d’esprit nécessaire pour proposer une explication
rationnelle à ce qui peut être ressenti comme un défaut du système
d’information client.
Pour finir sur cette compétence d’agilité, risquons-nous à dire qu’elle ira
croissante, dans un premier temps au moins, à mesure que ces centres
d’appel vont devenir de véritable centres contact client, ou
web call centers.
La complémentarité entre téléphonie et l’internet est déjà effective d’un
point de vue technique chez Les Marinades, un client pouvant, grâce à la
voix sur IP, finaliser la concrétisation d’un désir de voyage par téléphone.
Cela ne concerne à l’heure actuelle qu’une minorité de clients et l’ergonomie
de l’interface web n’est pas encore optimale – d’ailleurs, les services
informatiques des Marinades s’emploient à rendre l’interface plus agréable
pour les clients internautes –, mais, si le
web call center devient une réalité,
cela changera la manière dont les conseillères prendront en charge une partie
des appels, et accroîtra les besoins de jongler entre différentes attitudes
[22]. Au
moins dans un premier temps précise-t-on car on peut aussi imaginer qu’une
équipe soit dédiée à la prise en charge des internautes, ce qui irait plutôt dans
le sens d’une division du travail accrue. On retrouve semblable évolution
chez Hostéa avec le traitement des emails. Si leur nombre est encore
marginal, il est probable qu’il ira croissant. Aujourd’hui, le traitement des
emails ne se fait que sur un seul poste, charge à la conseillère qui s’y trouve
de jongler entre réponses aux emails et traitements des appels
téléphoniques ; cette situation va donc certainement aller en se généralisant
entre les postes, créant une nouvelle nécessité de passer d’une situation à une
autre sur un laps de temps relativement court. Il s’agit-là d’une vision
prospective et nul ne peut présager des formes de division du travail qui
seront choisies demain.
Une chose est certaine aujourd’hui : si nous mettons tant l’accent sur la
nécessaire gymnastique d’esprit, c’est parce que l’activité des conseillères
est pilotée par le marché et ses horizons temporels courts. Pour autant, nous
allons montrer maintenant que la mémoire, individuelle et collective, est un
élément constitutif de leur compétence et un élément d’ouverture de leur
horizon temporel de travail.
L’activation de la mémoire
Une responsable de l’entreprise Les Marinades souligne qu’elle doit recruter
des gens « neuronés et qui ont de la mémoire ». Une mémoire des produits
tout d’abord : ainsi tel client demande s’il pourra bénéficier d’une exposition
ouest pendant ses vacances, tel autre souhaite savoir s’il y a un évier en inox
et s’il est possible d’installer un lit bébé dans le couloir, tel autre encore se
demande où sont les parkings parce que sa femme a des difficultés à
marcher… On pourrait ainsi multiplier les exemples, concernant une
multiplicité de produits et de services à vendre, répertoriés dans « des
classeurs de 700 pages », dans lesquels est précisée « la centaine de
prestataires dont on peut vendre les services ».
Saison par saison, on leur demande de tout savoir par cœur : les typologies,
les stocks, les offres de locations, etc. Pour l’instant, tout est sur documents
papiers. Vous vous doutez bien qu’un vendeur ne va pas sortir tous ses
documents pendant qu’il est au téléphone avec un client. Il n’a pas le temps.
Donc tout est dans sa tête.
Il convient d’ajouter à la mémoire des produits la mémoire des procédures à
suivre en fonction des segments de clientèle (envoyer un fax quand il s’agit
de tel comité, un bulletin d’inscription quand il s’agit de tel autre comité), et,
au fil de l’eau, des règles exceptionnelles, par rapport à un contrat passé avec
un comité ou une agence par exemple. Sans oublier, enfin, la mémoire des
offres et des règles tarifaires élaborées par le service marketing, variant selon
les catégories de clients. Alors, chacune adopte le moyen qui lui convient le
mieux pour soulager sa mémoire : petits carnets, manuels annotés, post-it sur
un cahier qui signale un mauvais client
[23] (
bad list)…
Ce besoin de mémoire oriente grandement la politique de gestion de la main
d’œuvre mise en place par le responsable du centre d’appel. De son point de
vue, il importe de limiter le turn-over et de garder les personnes au minimum
deux années consécutives, le temps qu’elles montent en compétence et
qu’elles deviennent polyvalentes. C’est ainsi que toute personne
nouvellement embauchée est formée dans un premier temps sur les produits
concernant la saison à venir, autrement dit, uniquement sur des « produits
typiquement hiver », ou « les produits typiquement été ».
L’été, c’est six cahiers, l’hiver, c’est six cahiers également. Il n’est pas
possible de digérer l’hiver et l’été en même temps. Il ne faut pas décourager
les gens d’entrée de jeu !
Une personne sera opérationnelle au bout de deux mois d’apprentissage et de
pratique. D’où l’importance de recruter suffisamment tôt le personnel
nécessaire – plutôt en « épaule de saison » qu’en « pleine saison » – et de
convaincre sa direction que la formation est un investissement rentable. Mais
cette personne, opérationnelle sur un type de produits, devra monter en
compétence car les polyvalentes ne resteront pas dans l’organisation, tandis
que les besoins en polyvalence demeureront.
J’ai intérêt à ce que les gens aient des pluricompétences en termes de
saisonnalité pour gérer plus d’appels.
Aussi la formation est-elle un moyen indispensable à intégrer dans le
pilotage de l’activité. Dans l’entreprise Les Marinades, on peut s’estimer
satisfait de ce choix de gestion des ressources humaines puisque, dans un
contexte de passage aux 35 heures, si l’on compare la performance du centre
d’appel d’une année sur l’autre, on constate que davantage d’appels ont été
traités, pour un meilleure taux de transformation
[24]. Ce mode de gestion des
formations et de la gestion des ressources humaines, suffisamment original
pour être mentionné ici, sera-t-il remis en cause dès lors que demain, « tout
sera informatisé », les manuels mis sur un intranet ? On peut en douter, tant
rechercher une information au sein d’une base de connaissance peut s’avérer
aussi chronophage que manipuler un manuel avec dextérité, tel un juriste
face à ses codes de jurisprudence.
Des personnes qui ont de la mémoire, ce sont aussi des personnes qui
gardent en mémoire des informations des appels passés et qui suivent leurs
actions au-delà du temps présent de chaque appel. Pour illustrer cette
proposition, on s’appuie sur la manière dont les prises d’options sont suivies
par les conseillères des Marinades. Lorsqu’un client souhaite réserver mais
ne pas s’engager sur le champ, en donnant son numéro de carte de crédit, il
peut poser une option. Les options sont informatiquement valables huit
jours, ce qui signifie que passé ce délai, elles sont automatiquement
annulées. Mais ce n’est pas ce qu’annonce la conseillère : elle annoncera un
délai de 24 heures au client dont son flair commercial l’informe qu’il ne
concrétisera pas l’achat de vacances, voire elle lui refusera toute option,
« pour moi c’est un appel qui ne sera pas confirmé », 48 heures à une cliente
qui doit vérifier auprès de son mari que son choix, qui concerne une période
chargée, est le bon, et jusqu’à une semaine quand la demande porte sur une
période relativement reculée dans le temps. Une fois qu’elle a posé des
options, la conseillère ne peut revenir sur son historique via une application
informatique, seule sa hiérarchie peut le faire. Toutefois, chacune note sur un
cahier toutes les options proposées.
Cela constitue un indice, une sécurité si le client nous appelle.
Si certaines relancent systématiquement leurs clients, « parce qu’il faut
nettoyer les options qui polluent », pour d’autres, au contraire, cela signifie
revenir sur le passé, ce qu’elles n’apprécient guère :
Pour moi, les options à confirmer constituent une obligation de revenir en
arrière, c’est frustrant. Je n’ai pas l’impression d’avancer.
Elle y sera pourtant contrainte, quand sa hiérarchie lui présentera sa liste
d’options à relancer. Cet exemple est intéressant parce qu’il met en valeur
deux conceptions du traitement des appels et du rapport au temps : la
première qui inscrit l’appel dans son historicité et qui fait des relances une
routine de travail, avec le souci de concrétiser ses dossiers, la seconde qui
place l’appel dans le temps présent uniquement et qui envisage les relances
comme une contrainte hiérarchique. La première intègre dans le savoir-faire
professionnel les contraintes de l’organisation et lui donne sens – en effet,
nettoyer les options « qui polluent », c’est libérer de la disponibilité sur une
période chargée pour d’autres clients réellement intéressés –, pas la seconde.
La mémoire est individuelle, mais aussi collective, dès lors qu’elle est
inscrite dans le système d’information et qu’elle peut être sollicitée par tous.
Intéressons-nous ici au rôle que font jouer les conseillères aux historiques
clients lorsqu’elles sont au téléphone avec eux. Les historiques sont
convoqués pour deux raisons. En premier lieu, pour se défendre et garder la
maîtrise des interactions. Ainsi, chez Hostéa, une conseillère tente de déjouer
la stratégie d’une personne qui souhaite pouvoir bénéficier d’un tarif
avantageux en se déclarant client fidèle, ce qui est faux comme en atteste
l’absence d’historique en face du nom du soi-disant fidèle, « je ne
comprends pas, je ne vous ai pas en référence ». Et le client n’insiste pas
davantage ; il se voit offrir un tarif plus élevé que celui auquel il prétendait
initialement avoir droit. En second lieu, les historiques sont convoqués pour
élaborer un discours personnalisé : par exemple, proposer « une chambre
fumeur, comme la dernière fois ? ». Toutefois, nous voyons apparaître deux
manières de gérer les appels, deux conceptions de la gestion des relations
client : il y a celles qui disent s’appuyer sur les historiques comme on
s’appuie sur un marche-pied. Ainsi cette conseillère des Marinades :
L’historique, ça joue dans la réponse qu’on apporte : on s’assure que le client
formule bien le choix qui correspond à ses habitudes, afin d’éviter une
déception ensuite. Si un client change de catégorie, on doit donc s’assurer
que c’est en connaissance de cause… L’historique, ça commence avec un
voyage avec nous.
Et il y a celles qui mettent un point d’honneur à découvrir la demande du
client à chaque fois qu’il se présente, ce qui témoigne, là encore, d’une forte
culture du présent portée par certaines conseillères.
En même temps, chez Hostéa, comme aux Marinades, il est parfois difficile
d’accéder à la mémoire client. Souvent des informations existent, qui
permettent de savoir quelles sont les prestations achetées par les clients lors de
leurs précédentes vacances – par exemple dans l’entreprise Les Marinades, des
informations de type forfaits ski, assurances, gardes d’enfant, services de
ménages –, chacune représentée par un code spécifique dans le système de
réservation. Mais seule une conseillère les a mentionnées quand toutes les
autres ont affirmé qu’elles ne disposent pas de ce type d’information :
Au moment de la prise de réservation, la composition de la famille est
indiquée, mais ça ne reste pas inscrit ensuite. A notre niveau, on ne peut pas
en savoir plus que l’historique des destinations passées.
Nous apprenons ainsi que seules les plus agiles savent consulter la finesse
des historiques client :
Il faut bien distinguer dans le système de réservation la partie réservation
proprement dite de la partie information client,
sans pour autant utiliser ces informations-là dans les interactions
commerciales.
Il existe enfin des cas où l’organisation est amnésique. A la fois parce que
les conseillères ne prennent pas l’initiative de renseigner les historiques, et
parce que le système d’information ne permet pas d’organiser la mémoire.
Sur le premier point, nous nous sommes aperçus au cours d’une observation
qu’un espace est prévu sur l’écran (masque de saisie des réservations) pour
inscrire des informations du type âge des enfants. La conseillère ne le
remplit pas. Nous lui demandons alors pourquoi : « On ne nous a jamais dit
de le faire, on n’a pas le temps de le faire
[25]. » Par conséquent, le client,
présent dans son épaisseur au moment de l’appel, n’a plus d’histoire ensuite.
Son histoire ne pourra pas servir de prise lors d’un prochain appel, qui sera
certainement pris en charge par une autre conseillère. Sur le second, nous
apprenons par exemple que dans l’entreprise Les Marinades, aucune
passerelle n’est possible entre les deux systèmes de réservation. « Un client
fidèle peut donc être inconnu de nos fichiers clients, et n’avoir droit à aucun
type de reconnaissance. » Cette fois-ci, le client, parce qu’il connaissait
personnellement un responsable de l’entreprise, s’est vu accorder une
réduction tarifaire, quand il était considéré client prospect par une conseillère
du centre d’appel, une situation qui met cette dernière en porte-à-faux vis-à-vis du client, sans qu’elle n’en soit pour le moins responsable. Il en va de
même quand un client achète une prestation sur site directement, ou qu’il
s’est vu proposer un
upgrade
[26] à son arrivée sur place, les conseillères n’en
verront pas trace lors des interactions futures avec ce client. Une conseillère
de Hostéa déclare pour sa part :
On n’a pas la possibilité de revenir à l’antériorité des dossiers autrement que
par nos archives ; les commerciaux ne peuvent pas sortir d’extraction pour
savoir si les dossiers sont concrétisés.
Elle ne peut donc avoir un regard réflexif sur son activité.
Au travers de cette approche par la mémoire individuelle et collective, nous
avons montré que les conseillères nourrissent plus ou moins la compétence
collective
[27] des centres d’appel pour deux raisons : la première est que leur
action s’inscrit souvent dans le temps présent des appels, la seconde est que
le système d’information n’est pas véritablement organisé pour cela.
Pourtant, elles ont une perception forte du collectif de travail
[28]. Elles
intègrent en effet complètement l’idée que les clients doivent avoir l’image
de centres d’appel compétents collectivement plutôt que de se trouver face à
des clients qui ne cherchent la confiance que dans une seule personne
[29],
l’une d’entre elle déclarant : « Cela casserait la logique du
Call center. »
Nous faisons ainsi apparaître une certaine contradiction entre le sens du
collectif et l’institution d’une véritable compétence collective, que viendra
peut-être lever une nouvelle étape de rationalisation du management de la
relation client.
La rationalisation de la relation client et la réflexivité
Les responsables rencontrés mettent beaucoup d’espoir dans la refonte de
leur système d’information, de l’habillage de leur système de réservation,
qui se verrait drapé de modules CRM, et qui, de ce fait, augurerait de
nouveaux champs d’action dans le domaine de l’activité commerciale et
marketing. Nous assisterions alors à une nouvelle transformation du métier
de conseiller client.
Avec le CRM, on va créer un nouveau métier. Il y a un potentiel
extraordinaire.
La clef de voûte de cette transformation serait celle de la réflexivité
[30] ancrée
dans les pratiques quotidiennes de travail.
Considérons la proposition suivante : les clients affaires de Hostéa auraient
certaines habitudes, qui modèleraient les réponses apportées par les
conseillères.
Les sociétés veulent des chambres classiques… Je pense que oui, ces clients
veulent effectivement des classiques. Les clients ont leurs repères.
Des repères qui donnent corps à une certaine routine de travail : ici, proposer
toujours une même catégorie de chambre pour un même type de client. Cette
routine se trouve remise en question le temps que dure une période dite de
surclassement
[31] :
En temps normal, on ne pense pas à upseller. En ce moment on est en upsell,
alors on y pense. Et même pour les affaires, ça marche ! C’est vrai qu’on doit
garder les chambres classiques pour les TO et les équipages.
Ce moment particulier où « on est en upsell » vient réactiver une règle
d’organisation commerciale : réserver certaines catégories de chambres à un
certain type de clientèle, et questionner une croyance, du même coup une
routine de travail. Sur la base de cette expérience, on peut soutenir que
savoir, parmi les clients business, lesquels acceptent volontiers de changer
de catégorie de chambre, pourrait nourrir de nouvelles approches des clients,
de les différencier.
Il en va de même dans l’entreprise Les Marinades, où s’entremêlent une
certaine représentation de l’offre : « Le propre de l’offre des Marinades, ce
sont les séjours à la semaine, pas les courts séjours », et une vision du client
idéal, plutôt proche du client réputé fidèle incarné par la figure du bon père
de famille :
Le bon client, c’est celui qui sait ce qu’il veut et à qui on va apporter des
informations du type, nouveauté du site, des animations pour ses enfants.
Celui également qui demande s’il va laver sa vaisselle dans un évier en inox
ou en émail. Implicitement, les clients dits prospects et plus généralement
tous ceux qui ne peuvent encore prétendre à la qualification de clients fidèles
doivent correspondre à cet idéal. C’est ainsi que lors du processus de
découverte, les conseillères cherchent des prises dans les énoncés de leurs
clients souvent indécis pour formuler des réponses correspondant au mieux à
la représentation de l’offre idéale et du client idéal. Là encore, il se peut que
le client réel ne corresponde pas au client idéal et que sa demande diffère de
la représentation de l’offre idéale qu’ont les conseillères.
Ces deux exemples montrent que certaines représentations nourrissent
certaines routines de travail. Ces représentations et ces routines ne sont
probablement ni les plus justes ni les plus créatrices de valeur pour Les
Marinades et Hostéa, comme le pressentent d’ailleurs les responsables
marketing interviewés. Mais encore faut-il en faire la démonstration, et donc,
comparer la situation idéale avec la situation réelle.
Cela suppose d’organiser un certain détour de production qui passe par une
mise à plat des données dont on dispose – nous avons déjà souligné qu’un
certain nombre d’informations concernant les clients existent, sans qu’elles
ne soient exploitées –, le recueil de nouvelles données et leur inscription
dans le système d’information – comme la composition de la famille, l’âge
des enfants, « mais aussi des données qualitatives », par exemple dans le cas
de Hostéa, la qualification des clients qui répondent favorablement aux
propositions de surclassement qui leur sont faites – et, bien sûr, l’analyse de
l’ensemble de ces données afin d’en extraire de la connaissance sur les
clients. Nous retrouvons là un processus décrit par l’anthropologue Jack
Goody au sujet de l’écriture
[32]. L’écriture – ici les inscriptions dans le
système d’information –, force à mettre les faits à distance, à questionner ses
propres expériences. A développer une attitude réflexive également, pour
autant que les conseillères seront associées à ce processus de transformation
des informations en connaissances.
Ce détour de production permettra, comme le souligne un marketeur, de
« cibler des offres destinées à des familles avec enfants en bas âge », ou de
« dresser le profil du client qui part à la montagne l’été », ou bien encore de
« connaître qui sont les adeptes des courts séjours », des profils qui
s’éloignent certainement de celui du client idéal. Ces connaissances
remettront en question certaines représentations en usage des offres et des
clients et pourront être intégrées dans le contenu des interactions avec les
clients. Par exemple, aux familles avec enfants en bas âge, une conseillère
pourra proposer tel ou tel type d’offre packagée, sans nécessairement entrer
dans tous les détails de la présentation de l’offre, aux clients qui partent à la
montagne l’été, elle mettra peut-être moins l’accent sur la résidence mais
davantage sur les possibilités de randonnées et de courses en altitude dans
les environs, aux adeptes des courts séjours, elle pourra vanter les mérites
des voyages durant les épaules de saison.
Ajoutons maintenant à l’analyse des comportements des clients, celle de leur
valeur, ou de leur contribution pour l’entreprise. Les questions que se posent
les personnes en charge du revenu management sont les suivantes : faut-il
accepter de louer un appartement de grande taille à une famille de quatre
personnes quand on sait qu’il y aura de la demande pour des plus grandes
familles ? Faut-il privilégier les clients fidèles mais qui remplissent les
capacités toujours en périodes chargées quand d’autres types de clients ont
tendance à préférer voyager sur de courtes période en épaule de saison ?
Faut-il faire la promotion de certaines destinations quand on sait que d’autres
sont traditionnellement plus demandées ? En fonction des réponses apportées
à ces questions, de nouvelles façons d’orienter les demandes des clients
devront apparaître.
Pour illustrer cette idée, nous nous appuyons sur la réponse qu’apportent les
conseillères à la troisième question posée, portant sur les destinations à
promouvoir
[33]. Elles disposent d’indications sur les destinations qu’il faut
mettre en avant auprès des client. De plus, elles ont à portée de vue un
tableau qui résume pour les périodes chargées les destinations ouvertes et
fermées aux réservations ainsi que celles pour lesquelles il ne reste plus que
quelques possibilités de réservations. Elles les suivent essentiellement dans
un cas de figure : lorsqu’elles se voient obligées de faire une contre-proposition à un client qui ne peut modifier ses dates de séjour, tardivement
donc dans le processus de réservation, quand des destinations affichent bel et
bien complet. Une seule fois, nous avons écouté une conseillère distinguant
deux types de clients : les décidés et les indécis, et deux types de stratégie
commerciale :
Les clients décidés, on ne va pas les faire changer d’avis… Par exemple, on
ne va pas envoyer un client sur un site à booster si sa demande ne correspond
pas du tout au site. S’il veut une villa et que ce sont les résidences qui sont à
booster, on va quand même lui proposer la villa si elle est disponible… Les
sites à remplir, on va plutôt les réserver pour les indécis.
Autrement dit, aux décidés l’autonomie de la relation commerciale par
rapport aux structures, aux indécis une stratégie correspondant davantage
aux orientations de l’entreprise. Il serait possible de pousser plus loin cette
logique, en sachant qu’il peut s’avérer plus performant d’essayer de déplacer
la demande des décidés si les indécis se révèlent être des clients plus
contributeurs que les décidés. Et si les décidés sont plutôt des fidèles, c’est la
valeur accordée à la fidélité qui peut se trouver être remise en cause, et les
pratiques de travail associées
[34].
Finalement, si les indications dont les conseillères disposent aujourd’hui les
aident à répondre de manière positive ou négative aux clients décidés
[35], elles
ne les soutiennent ni pour élaborer des contre-propositions en cas de réponse
négative à un décidé ni pour être force de proposition pour les indécis. C’est
pourquoi, comme le souligne une responsable : « Nous aimerions qu’à
l’accueil, sur l’écran, les conseillères puissent voir qu’il reste 7 sites à
vendre, voici les priorités » ou bien « pouvoir visualiser tous les deux pièces
disponibles sur la région à cette époque ». Ajoutons que si elles ont accès
aux informations concernant des prévisions de remplissage des destinations
par type de produit, les conseillères pourraient prendre la décision de
proposer des
upgrades à des clients, ce qui ouvrirait de surcroît leur marge
d’autonomie.
Les illustrations proposées permettent de comprendre comment les
évolutions du système d’information peuvent bel et bien conduire à des
évolutions fortes du métier de conseiller client au téléphone : par le sens que
prend le recueil des informations, par l’ouverture de l’horizon temporel lié
au traitement des données, par une certaine remise en question des routines
de travail, autant d’éléments qui nourrissent la qualification des personnes et
leur montée en compétence. Finalement, si les conseillères client ont
pleinement connaissance des objectifs finaux de l’entreprise en matière
commerciale et des processus associés, la rationalisation de ces processus
peut être porteur de sens pour elles ; autant la rationalisation réduit
l’autonomie quand elle est vécue sous le mode de la contrainte, autant elle
permet d’inscrire un mouvement de développement des compétences
lorsqu’elle repose sur une certaine capitalisation de l’expérience.
Notre propos ne vise pas à offrir une vision idyllique du travail dans les
centres d’appel. Nous savons bien que les conseillères clients seront
fatiguées, lassées par le poste qu’elles occupent au bout de deux années en
moyenne : elles le disent, leurs managers également. Mais elles ne seront pas
seulement lassées par cette première expérience professionnelle ; elles seront
aussi formées et elles auront développé des compétences dans le domaine de
l’action commerciale : l’agilité d’esprit et l’appui sur la mémoire client pour
vendre et satisfaire les clients, l’attitude distanciée et la réflexivité pour
recueillir des informations et orienter les demandes des clients, compétences
qu’elles pourront mobiliser dans le nouvel emploi qu’elles occuperont.
·
BLAIN (MOUNIER) C. (1994), « Assurance-qualité et autonomie au travail »,
Formation Emploi, oct.-nov.
·
CHARASSE D. (1992), « L’usine, l’écriture et la place : savoirs techniques dans les
transports sidérurgiques », Genèses, mars, p. 63-93.
·
COURPASSON D. (1995), « Eléments pour une sociologie de la relation
commerciale : les paradoxes de la modernisation dans la banque », Sociologie du
travail, 1/95, p. 1-24.
·
DODIER N. (1995), Les hommes et les machines. La conscience collective dans les
sociétés technicisées, Paris, Métailié.
·
GIDDENS A. (1987), La constitution de la société, Paris, PUF.
·
GOODY J. (1979), La raison graphique, Paris, Editions de Minuit.
·
HAURIOU M. (1925), « De la théorie de l’institution et de la fondation », in La cité
moderne les transformations du droit, Paris.
·
MALLARD A. (2002), « Les figures sociales du client », Sciences de la Société,
Presses Universitaires du Mirail, n° 56.
·
REYNAUD J.D. (2001), « Le management par les compétences : un essai
d’analyse », Sociologie du travail, 43, p. 7-31.
[1]
Ou
centres de contact client, glissement terminologique pour signifier qu’on ne fait pas que
répondre au téléphone à des clients, mais qu’on émet et qu’on reçoit des fax ou des emails, ou
bien encore que les pratiques téléphoniques se mêlent à des pratiques de navigation sur
l’internet (
cobrowsing). Nous rencontrons également le terme
web call center.
[2]
Que nous appelons Les Marinades et Hostéa dans le cadre de cet article.
[3]
Les ventes aux tours opérators ou aux collectivités (par exemple des comités d’entreprise)
relèvent de la responsabilité d’autres équipes. Aux centres d’appel donc la gestion des
relations
Business to Consumer, à d’autres équipes des services de réservation la gestion des
relations
Business to Business.
[4]
Selon cette idée fort répandue désormais que c’est la clientèle qui représente le capital de
l’entreprise.
[5]
Comme le souligne Jean-Daniel Reynaud, la compétence s’éprouve dans la réalité
professionnelle. De surcroît, la compétence dit que le salarié a une obligation de résultat et
pas seulement une obligation de moyens. Aussi convient-il de s’intéresser aux qualités qu’il
développe pour répondre à cette obligation de résultat en termes de satisfaction et de
fidélisation des clients. Voir REYNAUD, 2001, p. 7-31.
[6]
Comme le souligne Jean-Daniel Reynaud dans l’article cité ci-dessous, la compétence est
par nature évolutive. Ici, son évolution repose sur un certain déplacement des centres d’appel
de
l’espace client vers
l’espace organisation commerciale, pour reprendre deux catégories
utilisées par David Courpasson. Voir COURPASSON, 1995, p. 1-24.
[7]
Pour
Automatic Call Distribution. L’ACD permet de gérer les files d’attente et de
« dissuader » des clients. Par exemple, il « acceptera » que 15 clients soient mis en attente si
10 conseillers sont déjà en ligne (selon programmation préalable de l’ACD), si un seizième
client appelle, il lui « proposera » un message du type « tous nos conseillers sont en ligne,
veuillez renouveler votre appel ultérieurement ou consulter notre site internet où vous pourrez
consulter nos offres ».
[8]
Alexandre Mallard souligne que « l’équipement du travail relationnel » constitue un
véritable champ d’expérimentation de la transformation des pratiques commerciales. Voir
MALLARD, 2002.
[9]
Nom donné au manager de premier niveau dans l’entreprise Les Marinades.
[10]
Prime versée à chaque fois qu’un hôtel est effectivement complet.
[11]
Qui rémunèrent le fait de vendre un service de tarif supérieur au service initialement
demandé par le client.
[12]
Cela demande une coopération étroite entre le marketing et le centre d’appel. Il est par
exemple important de ne pas « agiter » deux cibles en même temps. Cela s’est déjà produit,
rendant les deux campagnes marketing contre-productives.
[13]
L’ACD manager est en permanence sur le plateau téléphonique. Il a toujours les yeux
fixés sur le bandeau et, tel un horloger, ajuste les compétences disponibles aux flux ainsi qu’à
la qualité des appels. « Il s’agit d’un véritable travail de dentelle, imaginez qu’on peut avoir
40 personnes à leur poste et ne recevoir aucun appel ! » La fonction de responsable du centre
d’appel, pour sa part, concerne la politique de formation, le plan de recrutement et le suivi des
apprenties, l’articulation avec le marketing, etc., bref les orientations stratégiques à donner.
[14]
Dont nous proposons la définition suivante : gestion de la stratégie commerciale et
tarifaire des entreprises, compte tenu des caractéristiques de l’offre (contraintes de capacité) et
de la prévision de la demande (comportement d’achat des clients).
[15]
Voir COURPASSON, 1995. Dans l’établissement bancaire qu’il a étudié, les vendeurs
sont passés d’une certaine autonomie de la relation commerciale par rapport aux structures
dans lesquelles elles s’insèrent et d’une forme de communauté d’intérêt entre clients et
vendeurs, à une situation où les clients tendent à disparaître derrière des objectifs de
performance (ventes par campagnes et segmentation des clients).
[16]
Outre différents entretiens conduits auprès des conseillères client présentes sur les deux
sites, nous avons réalisé un travail d’observation (en double écoute) permettant d’écouter des
interactions conseillères-clients. Nous avons également interviewé les responsables pilotage
(pour la partie
revenue management) et marketing opérationnel.
[17]
Ces procédures bornent l’action et en même temps représentent une aide. On retrouve là le
même constat que celui émis au début des années 1990 dans l’industrie chimique au moment
où se mettaient en place les procédures d’assurance-qualité
. Voir BLAIN (MOUNIER), 1994,
p. 55-63.
[18]
A côté des polyvalentes, des conseillères client sont spécialisées sur certains canaux ou
produits. Plus elles auront d’expérience, plus elles deviendront polyvalentes comme nous
allons le découvrir dans la partie suivante que nous consacrons au thème de la mémoire.
[19]
Soulignons qu’avant qu’elles décrochent, elles sont au courant du type de clientèle à
laquelle elles vont avoir affaire (ça leur est indiqué sur l’écran de leur téléphone).
[20]
Voir COURPASSON, 1995, qui souligne que le client d’une banque, d’après le vendeur,
veut « quelqu’un qui soit intéressé à son cas unique, qui l’interroge sur ses gamins, ses frères
et sœurs, ses projets, sa vie personnelle. Ça reste fort, on le sent ». Les clients réputés fidèles
seraient proches, tels qu’ils sont décrits par les conseillères, des clients de la banque.
[21]
Pour
Customer Relationship Management.
[22]
Voir la contribution de Christian Licoppe dans ce même numéro sur les
web call centers
des agences de voyage virtuelles. Pour les télévendeurs de ces nouvelles agences de voyage,
c’est le sens de l’urgence qui constitue un élément central de leur identité de travail, lequel
peut entrer en conflit avec le sens du service développé par les conseillères rencontrées ici.
[23]
Nous retrouvons les mêmes pratiques d’inscriptions personnelles sur des petits carnets qui
ont été analysées dans l’industrie. Voir CHARASSE, 1992, p. 63-93.
[24]
Lequel mesure le ratio entre le nombre d’appels et le nombre de ventes effectivement
réalisées. A titre indicatif, retenons qu’en moyenne, trois appels font une vente.
[25]
A titre indicatif, un « bon temps », c’est entre 3 mn 50 et 4 mn 50, « un appel qui dure
10 mn, c’est trop long ».
[26]
Proposition d’un produit de qualité supérieure pour le même tarif, en fonction des
disponibilités.
[27]
La compétence collective non pas ici au sens d’un collectif en présence, fruits de micro
ajustements et entraide entre conseillères clients, mais au sens d’une
solidarité technique, telle
qu’envisagée par DODIER, 1995.
[28]
Cette fois-ci au sens d’une
idée d’œuvre à réaliser, pour emprunter la formule à Maurice
Hauriou, un projet partagé par les différents acteurs du centre d’appel, qui affichent, d’une
certaine manière, une même volonté d’agir autour d’une idée qu’ils se sont appropriée. Voir
HAURIOU, 1925, p. 2-45.
[29]
Cela n’empêche pas les conseillères d’indiquer leur prénom aux clients pour les prochains
appels. Ceci dit, même si des clients souhaitent avoir toujours la même interlocutrice, « il ne
faut pas exagérer le phénomène ».
[30]
Le contrôle réflexif est en devenir, il est un processus. « La réflexivité s’ancre dans le
contrôle continu de l’action qu’exerce chaque être humain qui, en retour, attend des autres
qu’ils exercent aussi un contrôle semblable. Le contrôle réflexif de l’action repose sur la
rationalisation accrue conçue en tant que procès plutôt en tant qu’état, et comme intrinsèque à
la compétence des agents. » Voir GIDDENS, 1987.
[31]
Dont dépend le montant d’une prime individuelle, voir plus haut. Le terme anglais est
upsell.
[32]
Citons-le : « L’écriture fragmente le flux oral, ce qui permet de mettre côte à côte et de
comparer des énoncés émis, à des moments et des lieux différents. » Voir GOODY, 1979,
p. 218.
[33]
Celle-ci parce que les réflexions et les pratiques sont plus avancées que sur les deux
autres.
[34]
Ajoutons ici qu’il n’y a pas de contradiction entre la satisfaction des clients et l’orientation
de leur demande : une demande réorientée et c’est une satisfaction future d’un autre client
assurée.
[35]
Et à fixer des options très courtes, voire les interdire quand une réservation concerne un
site quasiment complet.