2002
Réseaux
Presentation
Patrice Flichy
Philippe ZARIFIAN
L’existence de centres d’appel n’est pas chose nouvelle : il suffit qu’il y ait
couplage entre une ligne téléphonique, avec un numéro d’appel spécifique,
et des salariés dont le rôle est de répondre aux appels passés par des usagers
ou clients, pour que l’on puisse parler de centre d’appel (en l’occurrence ici :
d’appels entrants. La bonne terminologie devrait être : centre de réception
d’appel). Les « demoiselles du téléphone » ont préfiguré ce type de centre, et
on peut établir une certaine continuité, malgré les différences de technologie
et d’organisation, entre les « demoiselles » et les actuels centres de
renseignement téléphonique associés au numéro 12.
Néanmoins, l’essor rapide et l’importance prise, en peu d’années et de manière
récente, par les centres d’appel indique empiriquement qu’il s’est produit
quelque chose de réellement nouveau. Comment en appréhender les causes ?
Les raisons du développement des centres d’appel
Un nouveau mode de relation commerciale
Si les centres d’appel traditionnels étaient fortement marqués par le
« renseignement », qui plus est un renseignement de service public, la
montée en puissance de cette activité depuis le milieu des années 1990
relève d’une autre logique. Ces centres deviennent un nouveau front de
l’action commerciale des entreprises. Le téléphone constitue un nouveau
mode de communication supplémentaire avec la clientèle, par rapport au seul
contact physique (dans une agence commerciale ou par rendez-vous). Dans
la majorité des cas, on voit aujourd’hui se dessiner une relation clientèle
multicanaux, combinant de manière variable les trois modalités que sont le
contact physique, le téléphone et l’internet avec, nécessairement, un
déplacement de la première modalité vers les deux autres. Le contact
physique garde, néanmoins des caractéristiques et des qualités que, pas plus
les clients que l’entreprise, ne peuvent retrouver au sein des deux autres
canaux. C’est donc vers une relation multimodale qu’on se dirige
majoritairement, posant du même coup la question de l’équilibre dynamique
et de la complémentarité à trouver entre ces modes. Beaucoup d’entreprises
s’interrogent sur la nature de cet équilibre, et particulièrement celles qui
avaient développé, dans la période précédente, un important réseau d’accueil
physique, essaimé sur l’ensemble du territoire. Jusqu’à quel point faut-il ou
ne faut-il pas basculer vers l’accueil téléphonique et sur quels objets ? Sur
quelle combinatoire peut se loger l’avantage compétitif d’une entreprise ?
L’insertion des centres d’appel dans une logique d’action commerciale
retentit directement sur l’activité des téléopérateurs. Même s’il reste encore
des centres de pur renseignement, la tendance est plutôt de constituer des
centres d’appel qui combinent le renseignement sur des sujets comme les
« produits et services » offerts par l’entreprise ou le traitement des
problèmes de paiement et de facturation, avec la mise en avant d’un
« placement » commercial, les deux actions devant être développées dans le
cours d’une même conversation téléphonique. Même dans le cas des
numéros dédiés à des appels pour des dérangements, en service après vente,
et même si la priorité est donnée à la résolution du problème du client,
l’intégration dans une approche commerciale devient clairement présente.
Soit des conseillers commerciaux agiront sur ces plateaux qui deviennent
multivalents (réponse aux dérangements et information commerciale), soit
les agents seront invités à voir la résolution rapide et pertinente des pannes
du client comme un moteur de fidélisation. La nouveauté est bien là : la
constitution de la relation téléphonique comme nouveau front de l’action
commerciale, front dont l’importance relative va croissante.
Les apports de l’informatique
Une deuxième raison est d’ordre technologique : depuis l’époque des
« demoiselles du téléphone », l’évolution du réseau téléphonique, associé
désormais à des outils de traitement et orientation automatique des appels, et
l’accès aisé à des grandes bases de données ont permis de concevoir un
nouveau poste de travail de téléopérateur. Celui-ci, tout en dialoguant avec le
client, a accès à des informations sur les produits et services de l’entreprise,
comme à celles déjà collectées sur son interlocuteur. Se forme ici une
combinaison inédite entre « communication » et « accès à l’information ».
L’opérateur humain en reste le centre : c’est lui qui mobilise les informations
en fonction du déroulement d’une communication vivante. Mais déjà, pour
des réponses qu’il est possible de routiniser, l’opérateur humain peut être
remplacé par un automate. Là aussi, nous sommes dans une période où un
équilibre se cherche, dépendant à la fois de la stratégie de l’entreprise et du
comportement et des attentes des clients : quel partage faire entre une
communication interhumaine vivante et le traitement informationnel des
réponses par un automate à voix humaine (synthétique ou préenregistrée) ?
Le développement quantitatif, en emplois, des centres d’appel montre que la
voix de la communication vivante reste privilégiée, mais les progrès futurs
dans la reconnaissance vocale et la standardisation des réponses peut ouvrir à
un infléchissement de la tendance. Il est probable que la sensibilité des
clients ou usagers à cette modalité influera sur les équilibres futurs. Mais il
est certain que, dans les centres où l’on constate dès aujourd’hui une
tendance à vouloir étroitement standardiser les réponses humaines des
téléopérateurs, on prépare objectivement le terrain à une automatisation
complète de la relation. En contrepoint à cette voix du tout automatique,
l’association entre téléphonie et bases de données offre et pourra offrir, de
plus en plus, une exceptionnelle richesse potentielle de la communication
vivante entre client et opérateur. On ne se trouve ici qu’aux débuts d’une
évolution technologique possible : les applications actuelles restent frustres
et complexes à utiliser pour le téléopérateur, à la fois parce qu’elles ont été
conçues sur le seul principe d’une base de données, de type documentaire, et
parce que souvent des informations essentielles sur le client et ses usages en
sont absentes, parce que prévaut une logique de construction de ces bases
administratives (l’information sur le client est construite comme celle d’un
abonné) et/ou financières (flux d’argent entre le client et l’entreprise). Il est
possible que les développements du CRM (Customer Relationship
Management) autorisent tout à la fois :
- un véritable traitement ad hoc, par et pour le téléopérateur, de la question
soulevée par le client, avec recherche automatique de la réponse au sein
d’une base unique (par interconnexion des bases existantes), économisant les
fastidieuses recherches d’information ;
- une entrée d’informations sur les usages et attentes, venant enrichir et
personnaliser la base, avec possibilité d’un traitement « point à point »
- client par client).
Les outils techniques existent déjà et commencent à être expérimentés.
Améliorer la productivité
Une troisième raison est clairement d’ordre économique : la tendance au
regroupement de centres d’appel dispersés sur le territoire (localisés dans
chaque agence par exemple) sous forme de plateaux centralisés est claire.
Elle est tout à fait rendu possible par la technologie de communication à
distance – et c’est même l’un des avantages évidents du téléphone par
rapport au contact physique – mais elle permet aussi de réaliser des
économies d’échelle, en personnel et en investissements (d’autant plus que la
complexité technologique des centres rend les investissements de plus en
plus lourds). Mais en contrepartie, elle provoque à la fois :
- des risques de ruptures sociales : rupture entre collectifs de salariés, qui se
trouvent séparés physiquement et socialement de plus en plus éloignés, le
cas type étant fourni par la séparation entre vendeurs en accueil physique ou
en prospection et groupes de téléopérateurs, alors que leurs activités sont, en
principe, complémentaires, voire parfois identiques ; les occasions
d’échanges sociaux disparaissent ;
- un risque d’éloignement vis-à-vis du client. Si ce dernier est et sera de plus
en plus connu « informationnellement », cette connaissance prend le client
en-dehors de son contexte, voire de sa culture et risque de perdre en densité
d’intercompréhension possible ; par exemple, un centre d’appel situé à Paris
ou à Lyon, voire au Maroc, prendra très difficilement en compte un contexte
de vie locale qui peut expliquer, à la fois les besoins du client et la nature de
ses problèmes ; la communication interhumaine à distance risque de tourner
au dialogue de sourds ;
- enfin, une tentation à la rationalisation industrielle du travail : toute
concentration, dont l’une des raisons d’être essentielle est la réduction des
coûts, pousse spontanément à la reprise des recettes de l’organisation
taylorienne/fordiste, par recherche d’optimisation de l’engagement des
ressources humaines par rapport aux flux ; mais la qualité de service, donc
une dimension essentielle de l’output du centre d’appel, impossible à réduire
à un traitement fordiste industriel de flux, peut en pâtir et interroger ce type
d’option.
On voit, là encore, que nous sommes dans une période de tâtonnements et de
recherche d’équilibres. La tendance actuelle à la concentration au sein de
« plateaux » est certaine, mais il n’est pas sûr qu’elle ne soit pas, dans
l’avenir, contrebalancée par un mouvement inverse.
Avant même que l’on dispose de recherches de terrain significatives sur les
centres d’appel, ces derniers ont acquis mauvaise réputation. On y voyait une
pure résurgence du taylorisme, qui plus est : un taylorisme radicalisé, pire
qu’un atelier industriel.
Les résultats dont on dispose aujourd’hui conduisent à une vision nettement
plus complexe. Vont incontestablement dans ce sens, les centres où
s’imposent, tout à la fois, une standardisation et un contrôle des réponses
sous forme de scripts que l’opérateur doit respecter, et un calcul très fin des
temps. Sur ces deux registres, les outils de contrôle sont même nettement
« supérieurs » à ceux de l’atelier taylorien : les temps sont contrôlés en réel
et en permanence (temps de réponse, temps d’attente entre deux appels, etc.),
individu par individu, et on peut contrôler le respect des scripts par double
écoute. Ce contrôle est beaucoup plus fin, précis et immédiat que celui
exercé dans un atelier industriel.
Néanmoins, les articles contenus dans le présent numéro montrent toutes les
limites et ambivalences de ces contrôles. Nous ne sommes pas dans une
problématique classique d’opposition entre « travail réel » et « travail
prescrit ». C’est de la présence d’une disjonction structurelle qu’il s’agit.
Tentons de cerner les multiples facteurs qui interviennent.
Nous ne sommes pas dans un jeu à deux : salarié face à son encadrement, et
donc face à la direction de l’entreprise, mais bien dans un jeu à trois : salarié,
direction et client (ou usager). Avec un triple rapport, que Jean Gadrey
[1] a bien
mis en lumière dans ses travaux sur le rapport social de service. Un rapport
entre client et agent – le téléopérateur, souvent appelé téléconseiller – qui est
bien au centre de l’activité concrète du centre. Un rapport de l’agent à sa
hiérarchie, qui interfère, non seulement sur les modalités du contrôle, mais
aussi sur les aides, accompagnement, formations que cette dernière peut
dispenser ou proposer. Enfin un rapport du client à la direction de l’entreprise,
indirect mais déterminant. En effet, l’une des caractéristiques de ce jeu à trois
est que le jugement du client – et non celui de la hiérarchie – est essentiel pour
la stratégie de l’entreprise : à moyen terme, c’est lui qui s’impose. Suivant
l’image qu’il se construira de l’entreprise en question, selon la réputation que
tels types de centre d’appel va acquérir, selon la satisfaction de ce client (et
donc des différents types de clientèles) telle qu’elle va s’éprouver à moyen
terme – au-delà d’appréciations ponctuelles –, les centres d’appel seront un
succès ou un échec. On peut remarquer d’ailleurs que plus l’entreprise opère
sur un marché déjà mûr, voire saturé, plus l’opinion des clients importe, car
l’enjeu central devient leur fidélisation.
Cette première caractéristique a des conséquences lourdes : le jugement du
client sur la qualité et la pertinence des réponses qui lui sont fournies, voire
sur le processus d’activité que l’appel téléphonique va déclencher (en cas,
par exemple, de déplacement d’un technicien pour opérer un dépannage, ou
du retraitement d’un dossier de facturation) contrebalancent les tendances à
la taylorisation. Objectivement, le client peut devenir, sous ce registre, un
allié pour les agents car, derrière la qualité des réponses et des processus, il y
a bien les conditions de travail des téléopérateurs. Par exemple, le temps
« pour » donner une réponse pertinente n’est pas réductible, dans sa logique,
au temps prescrit. Il peut être plus court, ou plus long que la norme, mais
surtout son principe est foncièrement différent. Même chose pour le script :
si celui-ci peut servir, non seulement de moyen de contrôle, mais de point
d’appui pour le téléopérateur, c’est qu’il autorise ce dernier à opérer des
mémorisations qui seront utilisées, non pas pour « respecter » le script, mais
pour améliorer la pertinence de la réponse faite au client. Qu’à un moment
donné le téléopérateur s’éloigne du script est à la fois normal et signe de
qualité : le client sait apprécier des réponses « naturelles », qui tiennent
réellement compte de ce qu’il veut exprimer au cours de la discussion et du
problème singulier qu’il veut voir résolu. Il souhaite avoir un interlocuteur
réellement à l’écoute et compréhensif.
Une deuxième particularité, qui distingue les situations de travail en centre
d’appel d’un atelier taylorien, réside dans le fait que la situation de travail est
« complète », « globale ». Nous voulons dire par là :
- qu’elle n’est pas découpée et séquencée, comme sur une chaîne de
montage ; l’effet « file d’attente des appels » ne représente pas
l’enchaînement d’un travail parcellisé ;
- que la méthode utilisée pour travailler s’identifie au « produit » (une réponse
pertinente), sans aucun décalage entre les deux ; autrement dit, la qualité du
- produit » est immédiatement dépendante de la manière de travailler. Aucune
distance n’existe et aucun rattrapage « en bout de chaîne » n’est possible.
Situation de travail globale, cela veut dire que le téléopérateur assume seul la
responsabilité sur l’essentiel, voire la totalité de la réponse au client (il peut,
bien sûr, prendre la responsabilité de transmettre ce client à plus compétent
que lui pour des cas complexes, mais c’est là encore de sa responsabilité).
D’une certaine manière, le pouvoir de l’agent est à la mesure de cette
responsabilité. La hiérarchie n’y peut directement rien : elle ne peut
intervenir qu’après coup, après l’événement. Et bien des choses peuvent en
réalité lui échapper, car la double écoute ne peut être, pour un agent donné,
que rare et ponctuelle. Un agent peut saboter les réponses, voire, pour tenir
les chiffres de nombres d’appels, raccrocher sans même répondre au client…
Soit la hiérarchie entre dans une course infinie entre l’intelligence rusée des
agents et la sophistication des contrôles, soit elle joue le jeu de la confiance,
à la mesure de la responsabilité exercée effectivement par les agents. Et elle
s’éloigne donc des méthodes tayloriennes.
Enfin, on ne saurait oublier que le « produit » d’un centre d’appel est, non pas
un bien industriel, mais un service. Il est certes parfaitement possible de
standardiser la délivrance d’un service, selon la formule de la question
ramenée à un cas type, mais il existe deux limites à cette tentative, limites que
les téléopérateurs éprouvent à longueur de journée. D’abord, un appel est
presque toujours plein d’imprévus : on ne peut normaliser le comportement
des clients. Leur diversité, la variabilité de leur « cas », leur subjectivité et
affect interviennent pour limiter l’enfermement dans des standards (de
question et de réponse). Mais ensuite, et surtout, on ne peut standardiser la
satisfaction de ce client. L’entreprise peut croire que les réponses données ont
été bonnes et s’apercevoir d’une montée du taux d’insatisfaction, sans
comprendre pourquoi. C’est qu’elle oublie que le client « juge » et « évalue »,
et qu’il ne le fait pas mécaniquement. Et cette évaluation repose souvent sur
des critères subtils, que seul, au fond, un « bon » téléopérateur, attentif au ton
et aux préoccupations du client, peut saisir. Les entreprises, qui ont déjà acquis
une certaine ancienneté dans la pratique des centres d’appel, savent que des
jugements seront déterminants, et commencent à reconsidérer les critères de
« contrôle » de l’activité des agents.
Il nous semble donc que, si les pratiques inspirées du taylorisme sont
incontestablement présentes, elles n’épuisent pas la réalité de ce qui se passe
réellement dans un centre, non seulement par résistance des agents (aspect
classique déjà présent dans l’industrie), mais pour des raisons profondes,
dont les directions elles-mêmes peuvent progressivement se rendre compte,
car elles impactent directement sur la réussite de leur stratégie, en particulier
lorsque la fidélisation devient un critère central.
Si donc le développement des centres d’appel s’intègre dans les
transformations de la relation de service, le phénomène prend des formes
beaucoup plus diversifiées qu’on ne l’imagine souvent. Dans certaines
entreprises, le centre d’appel constitue le principal, voire l’unique canal de
contact avec la clientèle. Ce fut notamment la stratégie des nouveaux
entrants sur des marchés monopolistiques ou oligopolistiques comme la
banque, l’assurance
[2] ou les télécommunications. On trouve là une stratégie
assez voisine de celle que mettront en place dans les années 1990 les
dot.com avec un autre outil de communication : l’internet. On peut d’ailleurs
noter à ce propos que, comme le montre dans ce numéro Christian Licoppe
dans le cas des agences de voyage en ligne, les commerçants en ligne ont
rapidement créé des centres d’appel téléphoniques. Alors qu’à l’origine, il
s’agissait d’un élément complémentaire, mineur, le téléphone est rapidement
devenu un canal essentiel de contact avec la clientèle.
Les grandes entreprises de service qui possèdent un important réseau de
guichets ont, au contraire, choisi de faire des centres d’appel, non pas un
substitut à l’accueil physique, mais un mode complémentaire qui reste souvent
de dimension modeste comme dans les banques et les assurances
[3], mais peut
également être très important, comme à France Télécom. En effet, l’opérateur
public de télécommunications souhaitant à la fois développer son réseau
commercial et reconvertir une partie de son personnel technique, les centres
d’appel sont apparus comme une façon de combiner ces deux objectifs. En
2000,25 000 salariés de l’entreprise travaillaient ainsi en centre d’appel
[4].
Les entreprises qui ont mis en place parallèlement plusieurs canaux de contact
avec la clientèle peuvent organiser le travail de leurs agents mode par mode ou
de façon multimodale. Chantal Cossalter montre ainsi que certaines banques
ont choisi d’intégrer la relation téléphonique dans le travail du personnel en
agence. L’une d’entre elles envisage d’équiper chaque agence d’un mini-plateau téléphonique où les conseillers viendront travailler par roulement. Ce
choix a le double avantage de rompre la monotonie du travail des centres
d’appel qui est constaté par tous les observateurs, mais aussi de maintenir une
relation plus personnalisée avec la clientèle comme on le fait dans la relation
de guichet. Au contraire, une entreprise comme France Télécom qui, avec son
activité de renseignements téléphoniques, avait une vieille tradition de contact
à distance a créé des grands plateaux téléphoniques, avec un personnel
spécialisé. De cette façon, l’opérateur peut offrir un service en soirée, six jours
sur sept voire éventuellement sept jours sur sept. Il peut également utiliser les
possibilités d’une organisation en réseau, pour rerouter le trafic excédentaire
d’un centre à l’autre.
Quand le personnel se consacre uniquement à la relation commerciale par
téléphone, on constate ordinairement (opérateurs téléphoniques, agences de
voyage en ligne) que les téléopérateurs sont spécialisés dans tel ou tel
domaine : conseil technique, ventes, service après vente… Cette organisation
du travail en équipes spécialisées permet en principe d’être plus efficace et
d’offrir un meilleur service.
A côté des choix sur une organisation monocanal ou multicanal de la relation
avec la clientèle et ceux qui partent sur la spécialisation des équipes, une
alternative apparaît, celle d’une organisation plus ou moins coopérative du
travail. Isabel Georges nous présente, sur ce point, deux modèles fort
différents. Dans un cas, le travail est complètement individualisé. Chaque
conseiller travaille de façon solitaire, sa productivité est mesurée à chaque
instant. Au contraire, d’autres équipes fonctionnent de façon beaucoup plus
collective. Une véritable entraide s’est mise en place entre les conseillers, la
productivité est mesurée au niveau collectif. Ce modèle correspond à une
situation assez particulière où les agents viennent, pour l’essentiel, du monde
de l’installation et de la réparation des lignes téléphoniques. Ils avaient donc
une tradition de coopération et de fonctionnement collectif qu’ils ont pu
maintenir dans les centres d’appel, car leur hiérarchie venait du même
monde. Manifestement ce mode de fonctionnement coopératif des centres
d’appel est plutôt une exception liée au parcours professionnel des agents.
On peut néanmoins se demander s’il n’y a pas là un modèle alternatif au
fonctionnement dominant structuré autour de la compétition et du contrôle.
En effet, les centres d’appel posent de très sérieux problèmes, en ce qui
concerne la définition et la mesure de la performance du travail commercial.
Marie Buscatto, dans sa monographie sur la société d’assurances Apollon
[5],
distingue deux définitions idéal-typiques de l’activité des télévendeurs : « un
acte de conquête à tout prix » et « une présentation honnête du produit pour
fidéliser le client ». Mais à cette ambiguïté majeure entre la valorisation du
court ou du long terme se superpose la difficulté de construire des
indicateurs pertinents de la performance. Si les mesures des objectifs
quantitatifs peuvent être complexes et raffinées, il est en revanche très
difficile de mesurer la satisfaction du client (objectif qualitatif). Par ailleurs
les indicateurs existants accordent une place très faible aux objectifs
collectifs. Cette question de l’évaluation du travail est longuement étudiée
par Christine Jaeger dans ce numéro.
La mesure de la performance, toute problématique qu’elle soit, a peu
d’incidence sur l’évolution professionnelle des agents. Si des sociétés
récentes créées de toute pièce autour de la relation commerciale par
téléphone ont pu proposer au démarrage des évolutions de carrière à leurs
salariés sous forme de promotions relativement rapides, il n’en est plus de
même dès que l’on entre dans des phases de stabilité. Quant aux entreprises
classiques qui ont développé de nombreux centres d’appel, comme France
Télécom, les possibilités de promotion y sont très rares. Les salariés à qui on
a souvent présenté le travail en centre d’appel comme une évolution
nécessaire de leur carrière, comme une adaptation aux changements de
l’entreprise se sentent « piégés », ceux qui bénéficient d’une stabilité de
l’emploi se résignent, les autres s’en vont. Plusieurs études notent justement
que le
turn over de cette activité est très élevé
[6].
Le processus de rationalisation du travail que l’on peut observer dans les
centres d’appel est le plus souvent analysé comme un dispositif de perte
d’autonomie des télévendeurs. Ainsi, dans l’exemple des vendeurs de
voyage étudié par Christian Licoppe, on constate que la mise en place des
centres d’appel amène à substituer à une relation commerciale continue où
un agent de voyage traitait l’ensemble d’un dossier, des « rencontres
éphémères » avec des opérateurs différents traitant des éléments précis. Il
existe néanmoins des cas dans le domaine de la réservation touristique où on
peut constater que les vendeurs acquièrent et développent de nouvelles
compétences. Céline Mounier montre, à la suite de deux enquêtes qu’elle a
effectuées dans ce secteur, que plus on s’éloigne du modèle du centre de
renseignement pour s’orienter vers celui du centre de contact client, plus les
téléconseillers doivent faire preuve d’une grande agilité d’esprit. Il faut
s’adapter à des clientèles très différentes, réagir rapidement, trouver une
réponse rationnelle face à des questions inattendues, finalement jongler entre
différentes attitudes (gestion de l’urgence, sens du service…).
La mémoire constitue également une compétence essentielle. Les conseillers
doivent avoir constamment en tête la gamme des produits qu’ils proposent,
les procédures de réservation qui sont souvent adaptées à chaque segment de
clientèle… Finalement, Céline Mounier estime que la rationalisation de
l’activité commerciale mise en place dans les centres d’accueil peut être
vécue sous le mode de la contrainte, mais peut aussi s’inscrire dans un
mouvement de développement des compétences. Une question demeure
néanmoins, celle de savoir comment les entreprises peuvent reconnaître ces
nouvelles compétences.
A côté du dossier consacré aux centres d’appel, on trouvera en rubrique
Varia, un article de Dominique Marchetti et d’Olivier Baisnée sur les
chaînes de télévision d’information. Les auteurs y montrent notamment
comment le personnel y travaille dans l’urgence, y pratiquant un nouveau
journalisme « assis » et polyvalent. Alexandre Largier s’intéresse quant à lui
aux joueurs de jeu vidéo en ligne. Il étudie la manière dont, à travers le jeu
lui-même et les forums de discussion, se constitue un collectif homogène.
Enfin Hervé Nabarette s’est penché sur « l’internet médical » et regarde
comment les patients s’informent et communiquent sur leur santé par
l’intermédiaire du réseau des réseaux.
[1]
Jean Gadrey,
L’économie des services, Paris, La Découverte, 1996.
[2]
Voir Marie Buscatto, « Les centres d’appels, usines modernes ? Les rationalisations
paradoxales de la relation téléphonique »,
Sociologie du travail, vol. 44, n° 1, janvier-mars
2002.
[3]
Voir l’article de Chantal Cossalter.
[4]
Source Institut des Métiers de France Télécom,
Centres d’appels et nouveaux modes de
travail, 2001, p. 14.
[5]
Marie Buscatto,
op. cit.
[6]
Voir notamment Denis Bérard,
Les centres d’appels téléphoniques, Lyon, ANACT, 2000.