2002
Réseaux
Rapports a la productivite et definitions du service rendu
Le cas du service des renseignements téléphoniques
Isabel Georges
Ce texte propose une analyse des rapports à la productivité de plusieurs
catégories de personnes au sein d’une entreprise, l’opérateur français du
téléphone qui avait le monopole jusqu’à la fin des années 1990. Les rapports
à la productivité de différents acteurs au sein de l’entreprise (gestionnaires,
encadrement et opératrices) peuvent varier selon le niveau hiérarchique,
mais aussi d’un centre de renseignements à un autre. A partir d’une étude
conduite par entretiens, observation et consultations de documents
d’archives, il s’agira de montrer des éléments de différenciation entre les
différents centres, ainsi que leur impact sur les définitions de la productivité.
L’article montre dans, un premier temps, quelques principes de variation
entre les différents centres locaux. Dans un deuxième temps, l’analyse révèle
les formes sociales de définitions de la productivité au sein de deux centres
de type opposés.
This paper analyses relations to productivity in several employee categories
in a French firm: the telephone operator that had a monopoly until the end of
the 1990s. The relations that different actors in the firm (managers,
supervisors, operators) have with productivity vary, depending on their level
in the hierarchy and on the inquiry centre. The author draws on a survey
consisting of interviews, observation and consultation of archived
documents, to show differences between local centres and their impact on
definitions of productivity. Her analysis then reveals the social forms of
definitions of productivity in two very different centres.
Le travail des opératrices
[1] du service des renseignements d’une
grande entreprise de télécommunications
[2] consiste à fournir par
téléphone, à l’aide d’outils informatiques, des informations portant
sur le nom, l’adresse, la raison sociale et le numéro de téléphone des abonnés
au téléphone fixe
[3]. Jusqu’en 1993, ces opératrices étaient recrutées par
concours sur des connaissances générales avant de débuter dans la carrière
du service général non technique
[4], leurs postes étant situés au bas de
l’échelle des classifications de l’administration des PTT
[5]. Actuellement, le
service est toujours rendu par des opératrices titulaires dont 90 % ont le
statut de fonctionnaire. Cependant, depuis la réforme des statuts de 1993, le
recrutement s’opère sur poste « d’opératrice au service des renseignements
téléphoniques » qui apparaît sur l’échelle des classifications au niveau 1.3.,
c’est-à-dire à l’échelon le plus élevé de la plus basse catégorie.
Les rares analyses du travail des agents de base des administrations l’ont
abordé soit sous l’angle des relations (hiérarchiques) internes
[6], soit sous
l’angle des échanges avec l’utilisateur du service
[7]. Toutefois, au cours des
dernières années, des études intéressantes sur les relations entre les
prestataires et les utilisateurs de différentes institutions ont vu le jour en
France. Ainsi, parmi ces études axées sur l’analyse des interactions au
travail, l’article de Jean Gadrey sur « Les relations de service et l’analyse du
travail des agents
[8] » attire l’attention sur le pouvoir discrétionnaire des
agents de base dans leur relation avec l’usager, et leur « professionnalité »
(p. 387). Celle-ci est au confluent de deux logiques : celle de la « relation de
service » avec l’usager et celle des relations hiérarchiques internes à
l’administration. Comme Gadrey, je considère que le service rendu à
l’utilisateur par les opératrices se situe à l’intersection de ces deux relations
et de leurs rapports sociaux sous-jacents, souvent conflictuels
[9].
Les rapports à la productivité de différents acteurs au sein de l’entreprise
(gestionnaires, encadrement et opératrices) peuvent être le lieu d’expression
de ces conflits. Les opératrices disposent d’un certain pouvoir de définition
de leur activité : la manière dont elles conduisent l’interaction avec
l’utilisateur influence directement sa productivité au travers du type de
service rendu. Elles portent un jugement sur le service lors de chaque
interaction en se référant à leur définition d’un « esprit du service public à la
française ». Ce service peut leur permettre d’obtenir une forme de
reconnaissance sociale.
Chaque interaction se déroule néanmoins dans un cadre d’organisation
sociotechnique du travail, défini en particulier par l’encadrement
[10]. C’est-à-dire que le service rendu résulte à la fois de la relation entre les opératrices et
l’utilisateur et des relations hiérarchiques au sein de chaque centre de
renseignements téléphoniques (CRT). Les rapports à la productivité font
apparaître la tension entre le service rendu par les opératrices et les
exigences de l’entreprise. Avec sa privatisation, la productivité du service
des renseignements téléphoniques est devenue de nouveau un centre de
préoccupations des gestionnaires, sans pour autant perdre sa mission de
service public
[11].
Dans les différents centres locaux, une grande variété de pratiques de gestion
et de formes d’organiser le travail pouvant impliquer la technique
[12], continue
à exister. En effet, malgré l’obligation de rendre un service « universel », des
façons de le produire continuent à varier fortement – d’un centre à un autre,
mais aussi entre les différents niveaux hiérarchiques, selon les définitions
sociales de la productivité.
Ce texte propose une analyse des rapports à la productivité de plusieurs
catégories de personnes au sein de l’entreprise. Leur confrontation est
définie comme un mécanisme de différenciation sociale des personnes en
interaction. L’activité des opératrices est évaluée socialement par les
différents acteurs en interaction lors de son accomplissement. Ainsi, les
différents rapports à la productivité constituent un des éléments influençant
la qualification sociale de cette catégorie professionnelle, c’est-à-dire la
valeur sociale que s’attribue le groupe des opératrices. Ils participent par là à
sa configuration collective.
Dès lors, dans la pratique, une définition uniforme du service rendu, peut-elle exister ? Ne s’agit-il pas plutôt de comprendre les différences entre les
centres ? De quelles manières jouent-elles sur les définitions de la
productivité – et quel peut être leur impact sur le service rendu ? En
définitive, il s’agit d’étudier comment la productivité de cette activité de
service est socialement construite.
Dans un premier temps, l’analyse mettra en évidence quelques éléments de
différenciation entre les centres. Dans un deuxième temps, il s’agira
d’aborder l’impact de ces différences sur la définition des rapports à la
productivité. Enfin, on présentera un exemple concret d’interaction entre une
opératrice et un utilisateur permettant d’illustrer l’influence des rapports à la
productivité sur le type de service rendu.
La démarche adoptée consiste à multiplier les points de vue sur l’activité.
L’analyse repose sur une étude conduite par entretiens et observation. Des
documents d’archives et des notes de service ont été également consultés.
Une trentaine d’interviews semi-directifs ont été réalisés en France avec des
opératrices des services des renseignements téléphoniques, portant sur leur
trajectoire socioprofessionnelle. Ils se sont déroulés dans les centres de
renseignements pendant le temps de travail. Le travail des opératrices a été
observé
[13]. Une enquête, dans huit centres de renseignements situés dans des
régions différentes, à Paris, en banlieue et en province, a été réalisée. Mon
statut d’étudiante-stagiaire au sein de l’entreprise m’a essentiellement permis
d’avoir également accès aux points de vue des gestionnaires sur l’activité. La
période d’enquête coïncide avec la période de privatisation de l’entreprise
[14].
La singularité des espaces locaux
Quels sont les éléments de différenciation entre les centres ? Le tout premier
tient à la composition historiquement différenciée des populations locales.
L’analyse tentera de mettre en évidence quelques-uns des processus récents,
ainsi que les conflits sous-jacents, qui contribuent à perpétuer ces
différences.
Au-delà du constat de différences entre les centres locaux, on doit
s’interroger sur les causes plus profondes des disparités. En particulier sur le
rôle que joue la mobilité du personnel d’encadrement, notamment dans le
contexte de la privatisation ; sur les formes de mobilité (ou de stabilité) du
personnel des centres susceptibles d’avoir un effet sur les modes de gestion,
et donc sur les rapports à la productivité et les définitions du service rendu.
L’analyse de quelques caractéristiques des populations des différents centres
(la répartition du personnel par statut, sexe, âge et niveau hiérarchique) fait
apparaître une grande diversité des contextes locaux. Ainsi, le personnel des
six centres de renseignements français étudiés de manière plus approfondie
est majoritairement composé de titulaires, à dominante féminine et assez
âgée. Néanmoins, l’âge fait apparaître de fortes disparités entre les centres,
notamment selon le sexe : les hommes et les femmes n’appartiennent pas
aux mêmes générations selon les centres, ni aux mêmes niveaux
hiérarchiques. Bien que le personnel soit en principe titulaire, la proportion
de vacataires peut dans certains cas atteindre 30 % des effectifs
[15]. Les
différences entre les populations locales relèvent d’une variété de causes,
comme les trajectoires individuelles des hommes et des femmes, la politique
de recrutement sexuée des chefs de centre, le poids du personnel
d’encadrement, l’histoire propre des différents secteurs d’activité et l’histoire
régionale. Je n’en développerai ici que quelques aspects.
Cette diversité locale concerne, parmi d’autres, tout particulièrement le
service des renseignements. Elle est liée autant à la forte mobilité dans ce
secteur d’activité qu’à la stabilité relative d’une partie du personnel. En effet,
aujourd’hui comme hier, le service des renseignements téléphoniques
constitue l’une des portes d’entrée dans l’entreprise. Par ailleurs, la rotation
du personnel venant d’autres secteurs d’activité, ou des jeunes sortants, est
relativement élevée. En effet, le service des renseignements est d’une
manière générale un secteur d’activité où des « réintégrations » (suite à des
reprises d’activité, surtout de femmes) et des « reconversions »
professionnelles (également des hommes, en raison d’une mobilité
géographique, par exemple) sont fréquentes. En revanche, une partie du
personnel dispose d’une ancienneté élevée : recrutées dans les années 1960
et 1970, elles (il s’agit notamment de femmes) ont échappé à la règle de la
mobilité géographique et ont été titularisées sur place.
Dans le contexte de la privatisation et de la réorganisation interne de
l’entreprise qui l’accompagne, la mobilité gagne de nouveau en importance.
Elle peut créer des conflits sur des façons de faire au sein de certaines
activités entre les différentes catégories de personnel, notamment au travers
des représentations qu’elles véhiculent. En revanche, dans certains cas, elles
ne sont même pas directement concernées par les réorganisations (comme
c’est le cas du service des renseignements téléphoniques). Ainsi, alors
que des activités comme la réservation des billets de voyage, la location des
voitures, le bâtiment, les travaux d’entretien et de ménage et la réparation
des postes de téléphone ne font plus partie des « cœurs de métier » de
l’entreprise
[16], le service des renseignements téléphoniques est toujours rendu
par des agents titulaires. En revanche, ce service subit les conséquences des
réorganisations d’autres activités : en 1996,2 % des 12 000 « déploiements »
(reversements d’agents titulaires) ont été réalisés dans les centres de
renseignements
[17].
Dans certains cas, la reconversion ou le changement d’activité concerne des
pans entiers du personnel employé localement. Il s’agit en effet pour
l’entreprise de proposer aux agents désaffectés, par le départ en sous-traitance de leurs activités, d’autres emplois qui se trouvent a priori sur le
même lieu géographique. Les services des renseignements s’y prêtent pour
plusieurs raisons. D’une part, ils existent sur l’ensemble du territoire
géographique. Ne nécessitant pas la production du service sur le lieu de sa
consommation, ils peuvent être décentralisés mais sont cependant riches en
personnel (il s’agit bien des anciens réservoirs de main d’œuvre féminine).
D’autre part, ces services ont toujours été considérés au sein de l’entreprise
comme un secteur d’activité ne nécessitant pas de spécialisation
professionnelle particulière. Plus globalement, ce type d’activité bénéficie
d’une conjoncture favorable depuis le milieu des années 1990 (multiplication
des services d’assistance, de vente par téléphone, etc.) et a bénéficié d’une
croissance de la demande (y compris en ce qui concerne le service des
renseignements).
En revanche, l’encadrement fait preuve d’une forme de mobilité plus
« volontariste », car susceptible de permettre une ascension hiérarchique.
Dans le passé, la maîtrise, appartenant à la catégorie B de la fonction
publique, reclassifiée en 1993 au niveau II.1. ou II.2.
[18], était pour la plupart
issue des centres de renseignements mêmes, ce qui était également le cas des
chefs de centre. Les « surveillantes » étaient des anciennes opératrices, une
des rares possibilités de promotion. Actuellement, il s’agit surtout des cas de
mobilité récente, intervenue dans le contexte des transformations de
l’activité des années 1990 et concernant en particulier le personnel venu du
domaine commercial.
Cette forme de mobilité « volontaire » nous intéresse notamment puisqu’il
s’agit d’une possibilité de faire expliciter les manières dont l’encadrement
perçoit l’activité du service des renseignements
[19]. En effet, les
représentations de l’activité peuvent en partie expliquer leurs pratiques de
gestion.
La déqualification sociale de certaines activités, comme le service des
renseignements téléphoniques, est une constante de son histoire. C’est un
point de vue répandu parmi les responsables hiérarchiques que j’ai pu
entendre lors des rencontres annuelles du personnel d’encadrement à Paris
(des chefs de centres et quelques membres de l’encadrement). Toutefois, des
transformations de l’activité en cours peuvent en changer les perceptions.
Ainsi, bien que le service des renseignements ait toujours une mauvaise
réputation parmi le personnel, notamment celui d’encadrement, une certaine
« commercialisation » de l’activité peut attirer des populations qui
s’intéressent à la vente
[20].
Ainsi Luc (technicien du centre A, d’environ 30 ans, associé à la mise en
place de la division du travail) déclare :
« Il y a 10 ans, tout le monde déposait une demande de mutation en arrivant
au Centre de renseignements téléphoniques (CRT) pour aller au commercial,
maintenant, il y a le mouvement inverse, ils reviennent au CRT. [...] Le
commercial, avec les horaires, la disponibilité, les objectifs à tenir, ce n’est
pas pour tout le monde. »
L’activité des opératrices est fréquemment identifiée, aussi bien dans les
centres de renseignements téléphoniques que plus généralement au sein de
l’entreprise, par ses conditions d’exercice. Cette perception équivaut au
dénigrement d’une reconnaissance du savoir faire nécessaire pour accomplir
ce travail. Dans le contexte de la privatisation, et des réorganisations
afférentes, ce préjugé resurgit. En revanche, des discours opposés existent
également. En effet, pour certains il s’agit d’une possibilité d’occuper le
personnel statutaire « surnuméraire », qui ne peut être licencié (ce qui
contribuerait à un déclassement de l’activité). Pour d’autres, les
renseignements constituent un secteur d’activité prestigieux. En effet,
l’entreprise proclame son développement lors des campagnes de
communication auprès des salariés.
Pour Luc (centre A) :
« D’un côté, on publie des choses que le “12” devient la vitrine de
[l’entreprise] et d’un autre côté on y met tout le monde, dont on n’a pas
besoin ailleurs. »
Le niveau hiérarchique des agents est ainsi l’un des facteurs qui influe sur la
réputation du service des renseignements. Historiquement, il ne s’agit pas
d’une des meilleures options pour ceux ou celles qui veulent « faire
carrière » en raison des faibles possibilités de promotion. Cette
caractéristique objective est toujours associée à l’activité. Le contexte des
bouleversements actuels transforme néanmoins la donnée. Des possibilités
de carrière pour ceux ou celles qui comptent bénéficier de la conjoncture
favorable, apparaissent. En revanche, les centres de renseignements sont
toujours considérés par l’encadrement comme des endroits « difficiles ». En
effet, l’un des critères d’évaluation du travail de l’encadrement est la
possibilité de négocier des transformations avec les salariés, notamment en
ce qui concerne les conditions de travail.
Ainsi l’extrait de mes notes d’observation de la première entrevue avec un
responsable d’un centre de renseignements téléphoniques montre bien
l’ambiguïté qui régit son discours. Bien qu’il soit venu pour des raisons de
carrière personnelle, il vise à construire une image de soi valorisant l’effort
consenti. Son discours fait apparaître la contradiction entre des enjeux
personnels et professionnels. Connaissant la mauvaise réputation de ce
service au sein de l’entreprise, que je suis susceptible de connaître, il se sent
dans l’obligation de justifier ce choix.
Corinne (la chef de centre C) et Alain (le chef de l’unité des services par
opérateurs (USO), son supérieur hiérarchique immédiat en charge également
du centre de renseignements internationaux et du télégraphe, venu du
domaine de la gestion, d’une autre direction régionale), travaillent dans ce
centre depuis environ un an (1996). Le responsable de l’USO est venu à la
demande du directeur de la direction régionale, qui ne trouvait pas de
candidat au poste vacant. D’après Alain, le centre était connu par « sa rigidité
au changement ». Il serait toutefois venu « parce qu’il y avait une possibilité
de promotion » après s’être renseigné ailleurs. Il dit avoir hésité : « Je l’ai
tenté quand même, des fois à regret. » La communication tourne tout de suite
autour des syndicats.
Le même type de discours fondé sur le faible prestige de l’activité se
retrouve parmi des membres de la maîtrise. En revanche, la venue au CRT
s’impose dans le cas présent pour des raisons extraprofessionnelles (en
occurrence un regroupement familial).
Une nouvelle « responsable d’équipe » du centre C, c’est-à-dire une
« surveillante », arrive le même jour que moi dans ce centre : une autre
responsable d’équipe nous montre les salles du centre, qui sont en travaux
(arrivée des nouvelles stations de travail). C’est l’occasion de discuter.
Huguette, la nouvelle venue, a été mutée de la région parisienne où elle était
en charge de la gestion de la base de données, et ensuite dans l’agence
commerciale, pour suivre son mari. Huguette :
« Je ne pensais jamais que j’allais terminer ma carrière au CRT. [...] Je m’en
serais bien passée. »
En effet, le point de vue de l’ensemble des strates de l’encadrement, que l’on
pourrait qualifier d’« ethnocentrisme hiérarchique », paraît relativement
homogène. L’unité relative de l’encadrement se fonde en partie sur un
accord tacite qui consiste à considérer que les opératrices ne s’intéressent pas
à leur travail – et à le considérer comme socialement déqualifié. Le
renfermement sur leur propre point de vue va de pair avec un mouvement
relativement analogue de la part des opératrices : le fossé existant entre les
deux groupes se perpétue.
Au-delà de la construction historique de ces représentations entre les
différents niveaux hiérarchiques au sein du même secteur d’activité, la
mobilité intersectorielle intervenue, à plus forte raison dans le contexte de la
privatisation, pourrait modifier ce statu quo. L’examen ultérieur de deux cas
de mobilité intersectorielle confirmera le fait qu’il n’existe pas de relation
déterministe entre la « nature » du travail et l’état des rapports sociaux
afférents. En revanche, dans certains cas, ces différents rapports sociaux
peuvent s’interpénétrer et s’influencer mutuellement.
L’apparition d’un discours commercial (visible aussi dans les propos du
technicien, Luc, cf. supra) semble cependant avoir tendance à renforcer
l’état antagoniste des rapports sociaux préexistants au sein du secteur des
renseignements. Ainsi, les tentatives du personnel d’encadrement issu du
secteur commercial pour approcher la relation avec l’utilisateur du service
d’une relation marchande peuvent augmenter la distance hiérarchique. Ceci
est notamment le cas si ces efforts s’associent à un mépris du travail des
opératrices :
La chef du centre A (y exerçant depuis trois ans ) nous déclare ainsi :
« Si votre métier ne vous intéresse pas, vous ne pouvez pas faire quelque
chose de bien. [...] C’est important aussi pour l’image de marque, les 4/5e du
contact avec le client passent par les renseignements, il est temps qu’on
s’occupe des CRT. »
Inversement, sur la base d’une définition commune de la relation de service,
peuvent se nouer des alliances. Celles-ci peuvent englober les différents
niveaux de l’encadrement, comme par exemple un membre de la maîtrise et
la chef de centre.
Selon Françoise (une « responsable d’équipe » du centre A venue en même
temps que l’actuelle chef de centre de la gestion et du commercial, chargée
de monter une « cellule de télémarketing ») :
« Elle est bien, sans elle [la chef de centre], je ne serais plus là. Elle fait
beaucoup d’information. Au début, j’étais sidérée, ils [les opérateurs] ne
s’intéressent à rien, ils ne veulent rien savoir. »
Ainsi, les représentations du personnel d’encadrement de l’activité venu
d’autres secteurs d’activité, comme le commercial, influencent les relations
hiérarchiques. Dans le premier cas, celui du centre A, la méconnaissance et
le mépris du travail des opératrices augmentent la distance hiérarchique et
consolident l’état des rapports sociaux. Cependant, des nouvelles alliances
au sein des différents strates de l’encadrement se créent.
En revanche, dans un deuxième cas, celui du centre B, un autre état des
rapports sociaux s’est imposé à l’activité des renseignements. Ainsi, les
anciennes pratiques de gestion, issues du secteur de la maintenance et de la
réparation, où la division du travail était caractérisée par une plus grande
proximité entre agents, y compris avec l’encadrement, ont été importées au
sein du secteur des renseignements où elles ont survécu au changement
d’activité.
Le centre A est ancien, il fournit des renseignements depuis la fin de la
commutation manuelle, tandis que le centre B a été fondé récemment, en
1996. Dans le centre A, situé en région parisienne, ont prévalu
historiquement des flux d’agents en début de carrière. Plus récemment, une
partie de l’encadrement est venue du secteur commercial. Le centre B est issu
d’une reconversion d’un ancien site industriel de réparation technique de
postes téléphoniques vers des activités de service, en conservant le personnel,
y compris l’encadrement.
Dans le centre B, l’ensemble du personnel (excepté une partie des
opératrices venues de la région parisienne) a travaillé précédemment dans le
domaine technique. Depuis 1996, l’activité industrielle du site a
progressivement été abandonnée au bénéfice de services par opérateurs.
Dans ce cas de figure, la population entière d’un centre a changé de secteur
d’activité, tous niveaux hiérarchiques confondus. Elle a importé ses façons
de faire, son mode d’accomplissement du travail, au service des
renseignements et les rapports sociaux sous-jacents ont été modifiés. Ainsi,
la population de ce centre est venue d’une activité de réparation de postes, de
diagnostic et d’analyse, mais aussi, en ce qui concerne les femmes, de
nettoyage de postes de Minitel. Tout ce monde, y compris au niveau de
l’encadrement, a apporté une autre approche de la division du travail. Dans
ce cas, la continuité des rapports sociaux va régir la division du travail au
sein d’un groupe local de personnes, indépendamment du changement de
l’activité.
L’un des membres de la maîtrise du centre B tente de me démontrer que le
travail en groupe peut correspondre davantage à un certain type de
population. Celle-ci se connaît depuis longtemps et a appris à travailler
différemment ensemble. De par son expérience antérieure au sein d’un
milieu ouvrier, lui-même reconnaît l’importance des savoir-faire informels
tacites et acquis sur le tas. Dans ce contexte, une forme d’intervention sur la
division du travail qui imposerait un rendement individuel, pourrait être
« contre-productif ».
Christophe (centre B), ancien chef d’atelier, qui a contribué à monter le
service des renseignements avec l’actuel chef de centre en 1996, discute dans
la voiture de l’histoire du centre, en me ramenant au centre ville un soir. Au
moment de la discussion, le centre a un an. Depuis cette époque, Christophe a
cédé sa place et s’occupe de la distribution du trafic entre l’ensemble des
centres de la région aux côtés du responsable des services par opérateurs
(Philippe) :
« Dans le technique, on travaille beaucoup plus en groupe. En fait, on est
obligé de le faire, parce que sinon on ne s’en sort pas. Si l’un ne trouve pas,
l’autre peut aider. Je raconte toujours ça, avant à l’atelier à la réparation des
postes, il y avait un chef qui voulait faire de la... alors il a dit que chacun doit
faire 20 postes dans la journée. Mais avant, il y en avait, qui en faisaient 25.
Alors ils se sont dit “on ne fera plus que 20 du coup” et finalement... Ce que
je dis ici, Alain [un opérateur], hier, il a eu un peu de remarques, et puis il n’a
plus pris des appels du tout. Il a pris les appels et il a raccroché tout de suite.
C’est pas bien. […] – C’est ce que je voulais faire ici, comme on vient tous
de la technique, faire un peu plus de travail en groupe, dans le technique on
s’entraide. Et ici, quand une personne ne trouve pas, il y a tout de suite
quelqu’un qui peut aider. Ils ont tous appris ensemble en s’entraidant. »
Toutefois, cette façon d’aborder « le service » comme synonyme d’un mode
de collaboration et d’une forme de division du travail entre le personnel
d’exécution (qui incorpore la transmission du savoir), n’est pas partagée par
l’ensemble de la hiérarchie. Au contraire, Philippe (le responsable de
plusieurs centres, rattaché à l’agence commerciale, l’entité de gestion
financière), ne partage pas cette définition de l’activité. Il voit surtout les
avantages de la stabilité géographique pour une population d’origine
ouvrière recrutée localement.
Dans le centre B, beaucoup d’agents ont été titularisés sur place, sans passer
un concours. Philippe :
« Ce ne sont pas des gens sortis du rang comme nous. Ils ont été recrutés en
1971, après la fermeture de l’usine. [...] C’est un climat spécial et ça se voit
aussi dans la productivité. » [Sous-entendu ils travaillent moins]
Le point de vue de ce responsable intègre les critères d’évaluation de
l’activité (de rendement financier) auxquels la direction de l’entreprise
soumet le service des renseignements, ainsi de ce qu’il connaît de l’histoire
locale. Fils d’une institutrice originaire de la région qui a fait les frais de la
mobilité géographique pour monter en grade, il ne voit dans cet exemple de
« reconversion » plutôt réussie qu’un privilège accordé injustement à une
population d’origine ouvrière qu’il considère comme socialement
déqualifiée.
Ainsi, même si au sein d’un centre, le personnel d’exécution et l’encadrement
partagent une expérience commune d’une division du travail historiquement
étrangère au service des renseignements, les contraintes générales qui pèsent
sur ce secteur d’activité au sein de l’entreprise sont susceptibles de créer des
conflits autour des façons de faire au sein de ce centre.
Dans un premier temps, l’analyse a montré une différence des populations
locales des centres (quant au sexe, à l’âge et à la distribution hiérarchique).
Cette différence repose en partie sur l’importance historique de la mobilité –
d’entrée et de sortie – du personnel au sein de ce secteur d’activité. Dans le
contexte de la privatisation, les mouvements de personnel se sont intensifiés.
En un deuxième temps, il est apparu que les représentations du personnel
d’encadrement de l’activité du service des renseignements, explicitées à
l’occasion de leur mobilité récente vers ce service, sont fondamentales non
seulement pour comprendre les différentes formes de mobilité, mais
également les pratiques de gestion. En effet, ces représentations peuvent être
autant fondées sur un préjugé en ce qui concerne les caractéristiques du
travail fourni par les opératrices du service des renseignements, que sur une
volonté de se démarquer du personnel subalterne (d’origine ouvrière et/ou
employée). Elles peuvent être un élément d’unification des différents strates
de l’encadrement, mais aussi un élément de conflit entre celles-ci. En
revanche, la mobilité intersectorielle semble être un facteur d’explication
déterminant. Dans certains cas, la forme de la division du travail et les
rapports sociaux sous-jacents, attachés historiquement à certaines activités,
se perpétuent au-delà des changements d’activité. Ce ne serait alors pas la
« nature » du travail qui détermine une certaine forme de la division du
travail, mais les rapports sociaux qui différencient les secteurs d’activité.
Ceux-ci affectent les différents centres selon les formes particulières de la
mobilité intersectorielle, notamment du personnel d’encadrement, et la
construction intrasectorielle des représentations.
Les pratiques collectives au sein des centres de renseignement
De quelle manière les différences de composition du personnel selon les
centres influencent-elles les rapports à la productivité ? Les pratiques de
travail des opératrices dépendent, parmi d’autres facteurs, des pratiques
gestionnaires de l’encadrement
[21]. Je prendrai l’exemple de des deux centres
de renseignements déjà présentés plus haut. Ces centres de type opposé ont
été choisis afin de montrer la grande différence des façons dont
l’encadrement organise le travail des opératrices et intervient de cette
manière sur le service rendu. Ils permettent de montrer l’étendue de l’écart
possible des pratiques, quant aux façons dont l’encadrement organise le
travail des opératrices et, par là même, intervient sur le service rendu. Des
cas plus nuancés existent mais les logiques des centres du premier type ont
cependant tendance à dominer les autres pratiques devenues « déviantes » au
sein de l’entreprise à la fin des années 1990, notamment à cause de la mise
en concurrence des différents centres par les services de direction.
Dans le centre A, l’encadrement qui vient pour partie du secteur commercial
est plus familier avec une définition du service, le concevant comme un
produit, dont le contenu est prédéterminé à l’avance. La division du travail,
inscrite dans les usages de la technique, est fondée sur cette conception. En
effet, comme le service est perçu comme invariable, le travail fourni par les
agents individuels est mesurable et comparable. L’encadrement s’approprie
la définition de l’objectif du service : la division du travail est orientée vers
l’obtention d’un rendement individuel, en termes de nombres d’appels
servis. Les centres de ce type ont adopté une forme de division du travail
similaire qui répartit le personnel d’exécution de manière directive selon
« leur performance », définie par l’encadrement comme le rendement
individuel en termes d’appels traités.
Ainsi les opératrices sont réparties, selon leur niveau de rendement
individuel supposé, dans des « groupes techniques » composés d’opératrices
qui peuvent recevoir le même type d’appel. Un groupe comprend les
opératrices qui traitent exclusivement le trafic du « 12 » (les renseignements
simples) ; un autre groupe traite aussi du « 3692 » (les renseignements
« multiples » supposés durer plus longtemps). Dans le premier groupe on
trouve plutôt des jeunes et du personnel en contrat à durée déterminée, dans
le deuxième des opératrices plus expérimentées. Cette organisation tend à
égaliser le rendement individuel moyen : les opératrices plus performantes
répondant aux deux numéros. Elles traitent les appels du « 12 » plus
rapidement que les débutants du premier groupe et peuvent donc atteindre
une durée moyenne des appels équivalente à celle de ce groupe.
Les responsables des centres qui imposent une division du travail entre les
opératrices relativement rigide sont souvent les mêmes qui mettent en avant
le rendement individuel des opératrices en termes du nombre d’appels
traités. Cette définition de la productivité suppose que le service est
invariable d’une interaction à l’autre et d’un centre à l’autre. Un des
indicateurs importants de la conception du service est la façon dont la
productivité, définie dans ce cas comme le rendement individuel, est
transmise (ou non) aux opératrices. Le rendement individuel est un élément
de la gestion de la main d’œuvre dans les centres de ce type.
En effet, dans le centre A pris ici en exemple, les statistiques individuelles
des agents, ainsi que celles par groupes « techniques », sont affichées au mur
dans le couloir. L’idée d’un service standardisé est communément admise
par l’encadrement. Le technicien du centre, intégré dans les tâches de
l’encadrement, a une vision encore plus « techniciste » du service que
l’encadrement. Considérant comme comparable le « rendement » de tous les
agents individuels qui travaillent sur un même sous-réseau de centres, il
attribue aux indicateurs du rendement une valeur objective et généralisable,
c’est-à-dire dissociée des pratiques locales.
Dans le centre A, comme dans les autres, les statistiques « d’exploitations »
des agents, qui montrent le nombre d’appels traités, leur durée, le nombre de
transferts à une autre position, la durée des pauses, la durée de la mise en
indisponibilité technique de la position (coupée techniquement pendant que
l’opératrice prend par exemple un renseignement) sont disponibles de
manière périodique (par heure, hebdomadaire, mensuel, pour l’heure
courante et l’heure précédente) par agent individuel, par groupe « technique »
et par centre. Les agents de chaque site ne peuvent voir que leurs statistiques.
Cette configuration a été choisie pour éviter la rivalité entre les agents des
différents sites situés sur le même réseau. Selon Luc, le technicien du centre :
« On fait encore du travail de chapelle. »
La définition sous-jacente du service, qui est supposé avoir un contenu
uniforme fonde l’idée que l’on peut mettre en compétition des agents sur la
quantité d’appels traités. Et la mise en pratique de cette idée constitue un
mode de gestion de la main d’œuvre.
Dans le centre B où une grande partie du personnel, y compris l’encadrement,
a précédemment exercé une activité technique, l’objectif commun recherché
est l’acquisition de connaissances par la pratique de l’entraide. Venu d’un
autre secteur d’activité, l’encadrement a tenté de préserver une façon de
coopérer comme fondement du service rendu. Dans ce centre, il n’y a pas de
groupes « techniques ». Tout le monde peut traiter tous types d’appels.
Quand les opératrices ont des difficultés de recherche, elles demandent aux
collègues, en particulier à ceux ou celles qui ont plus d’expérience au sein de
cette activité, venu(e)s de la région parisienne [22].
Ainsi, dans ce centre, comme le rendement individuel en termes du nombre
d’appels traités ne constituant pas un outil de gestion prioritaire, les tâches de
l’encadrement ne sont pas les mêmes que dans le cas précédant. Par exemple,
il exerce rarement une fonction de « surveillance » dans les salles.
Sur la position de la maîtrise du centre B (une à l’entrée de chaque salle) des
statistiques des agents sont accessibles simultanément (la durée de l’appel en
cours figure pour l’ensemble des agents sur l’écran, ainsi que la durée de la
pause, s’ils sont sortis en pause par exemple) et rétrospectivement. A chaque
fois que je rentre dans la salle, il n’y a pas d’encadrant sur la position.
Il paraît ainsi qu’indépendamment des possibilités « techniques » communes
de surveillance, ce sont des pratiques sociales de l’encadrement qui
différencient un centre d’un autre. Dans ce centre, la fonction d’encadrement
n’est pas socialement définie comme une forme de contrôle permanente,
mais comme une manière d’assurer la cohésion du groupe. On arrive à une
situation, qui peut paraître paradoxale, où le rendement individuel n’importe
que pour autant qu’il contribue au résultat collectif. En effet, des opératrices
trop « performantes » peuvent être amenées à baisser leur rythme de travail.
L’encadrement assure dans ce cas les conditions sociales nécessaires pour
permettre la préservation d’une dynamique d’entraide.
Une discussion avec Christophe (centre B), et une opératrice, Tania, venue du
centre A, se déroule dans le couloir devant l’affichage de l’évolution des
résultats depuis un an (des effectifs, du trafic, etc.).
– Christophe : « Tu sais qu’hier tu as percé le plafond ? »
– Tania : « Vous me dites toujours des chiffres généraux ? »
– Christophe : « 27 secondes en moyenne [de durée moyenne de la
communication]. » (Après le retour de l’opératrice dans la salle, il me dira
qu’elle a fait 560 appels dans la journée, les plus faibles sont à 134 appels par
jour, tandis que la moyenne des opératrices atteint entre 200 et 300 appels
dans la journée).
– Tania : « J’ai toujours travaillé comme ça, j’y suis habituée. »
– Tania : « [... en partant, un peu gênée] Et ce n’est pas mauvais, par rapport
aux autres [elle devient un peu rouge, hésite à finir la phrase], je veux dire, je
ne perturbe pas le résultat global ? »
– Christophe : « Non, pas du tout. Et puis je sais qu’avec toi, ils auront de
bons renseignements. [Après en se tournant vers moi] Et en plus je suis sûr
qu’elle donne de bons renseignements, je n’ai pas de plaintes. »
Aussi, les modes de relevé, de diffusion et d’utilisation de « la productivité »
des opératrices pratiqués dans ce centre indiquent que malgré des conditions
techniques initiales identiques, les usages sociaux de la productivité diffèrent
singulièrement. Ainsi, bien que l’encadrement dispose au niveau
informatique des mêmes « outils » que dans les autres centres pour relever le
rendement individuel des agents, cette information est réservée à
l’encadrement. Le dispositif technique est configuré de manière à fournir le
rendement collectif (mode standard) et non pas individuel.
Sur le poste de supervision du centre B, dans la petite salle de l’encadrement,
située en face des deux « salles d’exploitation », dont la porte est
généralement fermée quand il n’y a personne, les statistiques sortent « par
groupe ». Dans ce cas, celui-ci comprend l’ensemble des opératrices du
centre (comparées aux autres centres du réseau). Les chiffres apparaissent en
rose sur l’écran de l’ordinateur, et passent en couleur rouge en cas de
surcharge (trop d’appels en attente et une durée d’attente moyenne
prolongée).
Au contraire, l’encadrement considère que la connaissance mutuelle du
rendement individuel peut perturber les bonnes relations de travail. Or,
celles-ci constituent l’objectif premier recherché par la maîtrise afin de
permettre l’entraide.
Christophe (centre B), un membre de la maîtrise, commente : « C’est un peu
gênant, on ne veut pas trop qu’ils regardent qui a fait, qui n’a fait que ça ;
c’est mieux qu’ils nous demandent. »
Le relevé automatique du rendement individuel et personnalisé, devenu
obligatoire avec le changement de la bureautique
[23], n’a pas modifié cette
définition des fonctions hiérarchiques. Au contraire, la formalisation
technique de cette pratique d’encadrement a contribué à la démocratiser.
Christophe note : « Avec l’ancien système, on avait aussi toutes les
statistiques, mais ils [les agents] ne le savaient pas. [...] Maintenant, ils sont
plus au courant de ce qu’ils font. C’est moins gênant. On pouvait quand
même le savoir, par position. »
La relation entre l’encadrement et les opératrices a gagné en franchise dans
la mesure où les deux partenaires de la relation partagent la connaissance sur
l’état du savoir de l’autre.
Ainsi, comparativement aux autres, ce centre occupe une place particulière
concernant la gestion de l’encadrement de la division du travail entre les
opératrices et l’inscription de cette particularité dans les rapports
hiérarchiques. Dans ce centre, le service rendu est le résultat de la forme de
la coopération entre les opératrices. Celle-ci a été importée du domaine
technique, mais elle constitue aussi une réponse spécifique à l’hétérogénéité
du personnel, en partie d’origine ouvrière et non familier de ce type
d’activité. La préservation d’une certaine autonomie du personnel à l’égard
de la division du travail était une façon de créer les conditions d’une
transmission de connaissances. Ainsi, les personnes originaires du secteur du
service des renseignements, qui ont été mutées de la région parisienne
(comme Tania), ont pu transmettre leur savoir-faire. Les agents recrutés sur
place ont pu changer d’activité d’une façon souple. Cependant, il n’est pas
sûr que cette forme de collaboration comme fondement du service rendu
puisse survivre au-delà d’une période d’adaptation dans le contexte des
transformations plus globales qui affectent l’activité.
Il est apparu que les différents centres locaux se distinguent les uns des
autres par la durée d’accomplissement de cette activité ainsi que par les
caractéristiques plus ou moins stables et homogènes des flux de leur
personnel (de base et d’encadrement). Ces caractéristiques influencent les
conditions de la division du travail entre les agents. Par ce biais, elles jouent
sur la manière dont les opératrices peuvent appréhender la productivité,
c’est-à-dire s’investir dans la relation avec l’utilisateur du service. Mais,
comme on l’a vu, les pratiques d’encadrement contribuent aussi à définir
socialement la productivité au sein de chaque centre. L’ensemble de ces
pratiques de travail participent à la définition du service rendu en
déterminant les conditions de sa production.
L’activité de l’encadrement consiste essentiellement à organiser le travail
des opératrices, notamment la division du travail entre celles-ci. Cette
organisation est tributaire des différentes pratiques de travail importées des
secteurs d’activité où la maîtrise a travaillé précédemment
[24]. Dans un
premier temps, les pratiques de l’encadrement portent surtout sur la division
technique du travail. La maîtrise intervient sur la marge de manœuvre des
opératrices en organisant les postes de travail techniques selon les capacités
attribuées aux opératrices qui les occupent (notamment en fonction de
l’expérience), comme au travers de la distribution spatiale. Dans un
deuxième temps, c’est la façon de relever et d’utiliser « la productivité » qui
caractérise les pratiques de l’encadrement et le type de centre. Ces pratiques
montrent le sens que l’encadrement attribue localement à la productivité en
même temps qu’elles contribuent à la définir.
Ainsi, selon les centres, l’importance du rendement dans les relations
hiérarchiques entre l’encadrement et les opératrices est variable. Dans
certains centres, le rendement individuel occupe une place centrale (centre
A) ; dans d’autres, le rendement individuel ne fait pas partie des moyens de
gestion du personnel utilisé (centre B).
Le mode d’intervention de l’encadrement sur la division du travail et ses
définitions du rendement vont de pair, c’est-à-dire que dans les centres où
l’encadrement préconise une division technique du travail qui laisse peu de
marges à l’adaptation à la prescription technique du contenu du poste de
travail par la personne qui l’occupe, le rendement individuel des personnes
est un moyen de gestion important. Dès lors que l’encadrement perçoit le
service comme invariable, il définit sa fonction par rapport à l’organisation
d’une concurrence entre les agents autour de leur rendement.
Le poids de l’encadrement diffère d’un centre à l’autre par les manières
d’intervenir sur l’organisation du travail et le mode de définition et
d’utilisation de la « productivité » mis en place, indépendamment de la
conjoncture institutionnelle et du dispositif technique communs. La
hiérarchie semble en effet, dans certains cas, limiter l’autonomie des
opératrices dans la division du travail ainsi qu’à l’égard de l’étendue du
service rendu à l’utilisateur, à travers les modes d’évaluation des agents
selon le nombre d’appels servis.
Un exemple de recherche complexe
L’extrait d’une interaction sans face à face entre une opératrice du centre B
et un utilisateur montrera plus concrètement le type de service qu’il est
possible de rendre dans ces conditions. Dans un centre du premier type,
l’opératrice aurait dû s’arrêter au bout de la première séquence (deux
recherches). L’extrait d’observation traite un exemple de malentendus que
l’opératrice rencontre lors de l’exercice quotidien de son activité. L’analyse
fait apparaître les types d’initiative intellectuelle nécessaire pour faire
aboutir la recherche : il est parfois nécessaire de poursuivre plusieurs pistes
de recherche mettant en œuvre des astuces de métier (la connaissance
technique de l’opératrice, sa culture générale, comme la connaissance des
institutions, par exemple, et ses capacités de déduction). Le travail routinier
de l’opératrice consiste, aujourd’hui comme hier, à comparer des
informations du sens commun, non classées et non ordonnées, avec des
catégories administratives précodées. Il s’agit d’un travail de catégorisation,
de décodage et de traduction d’information non classifiée, c’est-à-dire de la
maîtrise de techniques d’organisation.
Un homme âgé recherche le numéro de téléphone d’une caisse de retraite
complémentaire de la Marine nationale. Il ne dispose ni de l’appellation
exacte de l’organisme recherché, ni du statut de l’abonné (un particulier, une
entreprise ou un service officiel). L’opératrice finit par trouver le
renseignement par association d’idées. A chaque pas de la recherche, elle
compose avec les possibilités techniques de la bureautique
[25].
Première séquence
Un vieil homme demande « la tour ENIM à St Malo ».
Première recherche
L’opératrice lui demande s’il cherche une assurance, pendant qu’elle est en
train de regarder dans la liste « affaires » (un des critères de recherche du
logiciel informatique employé est le statut de l’abonné : particulier, affaires ou
service officiel) et avec le nom (un critère de recherche obligatoire, dans ce cas
le sigle). Le message qui figure sur l’écran (le résultat de la recherche) est une
adresse, mais « en liste rouge » (c’est-à-dire avec l’adresse de l’abonné, mais
sans son numéro de téléphone, puisqu’il a demandé à ne pas figurer dans
l’annuaire). Après, l’opératrice lui demande s’il veut la Sécurité sociale, mais
ce n’est pas ce qu’il cherche.
Deuxième recherche
Il demande « le truc pour les marins ».
Avec l’adresse que l’opératrice a obtenue par l’inscription en liste rouge, elle
effectue une recherche par « rue » (sans distinction de la rubrique, c’est-à-dire
du statut de l’abonné).
Deuxième séquence
Troisième recherche
Elle cherche de nouveau avec le sigle, mais dans la rubrique « services
officiels ».
Quatrième recherche
Ensuite elle change le sigle pour le terme « affaires maritimes » (dans le champ
nom), toujours dans la même rubrique « services officiels », et trouve le
renseignement. Il s’agissait finalement d’une caisse de retraite complémentaire
pour la Marine nationale.
Première séquence
La première tentative de l’opératrice vise à effectuer une recherche le plus
précisément possible, directement avec le sigle fourni par l’utilisateur
(encore faut-il savoir s’il s’agit d’un sigle ou d’un nom propre). Elle teste
donc s’il n’y a pas un professionnel à ce nom (dans la liste « affaires »).
Elle obtient une réponse (une adresse), mais qui n’est pas univoque : en
effet, les cas sont nombreux où le message en « liste rouge » signifie que
l’inscription a eu lieu sous une autre appellation.
Une première traduction a transformé une information ciblée au départ (le
nom, sans précision supplémentaire sur la catégorie dans laquelle entre son
porteur, c’est-à-dire son statut exact) en information ouverte (la rue). C’est-à-dire qu’avec le nouveau système d’exploitation, une recherche avec
l’adresse, par « rue », est la seule qui permet de faire défiler un ensemble
d’inscriptions non discriminées selon leur statut (entreprise, particulier, etc.).
Sachant cela, l’opératrice va au bout de cette première piste. Or, sans
informations complémentaires (de la part de l’utilisateur), elle tombe sur rien
dans la liste longue de possibilités : rien ne semble converger avec un autre
critère de discrimination, même vague (ressemblance à un organisme
d’assurance, par exemple).
Elle propose autre chose à l’utilisateur (la Sécurité sociale est facile à
trouver, car il existe même une touche précodée), pour tenter d’identifier le
type d’organisme que l’homme recherche. Mais ce n’est pas encore
exactement ça.
Deuxième séquence
Elle change donc de tactique et décide de procéder au « cas par cas », c’est-à-dire de faire des recherches restrictives une par une (la recherche sous le
statut de « services officiels », avec le sigle qu’elle a cru comprendre).
Finalement, elle trouve par association d’idées avec quelque chose que
l’utilisateur lui a dit (« le truc pour les marins ») un terme qui semble
correspondre à l’organisme que l’utilisateur recherche (une caisse de retraite
complémentaire de la Marine).
Comme l’opératrice a vu qu’il s’agissait d’un monsieur âgé, qui ne savait pas
s’exprimer, elle a continué et effectué quatre recherches. Elle (re)compose à
chaque fois les critères de recherche, propose et demande à la fois des
renseignements complémentaires à l’utilisateur. Elle s’est appropriée la
finalité du service rendu : assister une personne âgée. L’établissement de
cette relation non marchande lui a cependant permis de se valoriser
socialement.
Il est important de relever le nombre d’approximations, d’élargissements et
de restrictions, ainsi que l’avancement de la recherche par l’exclusion de
possibilités : ces pratiques impliquent un certain temps. La durée plus ou
moins longue de ces différentes opérations, qui traduisent des tactiques de
recherche, fait appel à la « productivité » des opératrices : aux yeux de
certains membres de l’encadrement, la quantité d’appels traités définit le
rendement du personnel d’exécution. En effet, la réalisation d’une recherche
à partir d’une demande initiale floue ne va pas de soi : elle reflète un certain
état des rapports sociaux dans le centre à partir duquel s’est déroulée cette
interaction.
D’un centre à l’autre, la définition collective de « la productivité » diverge :
dans le premier cas, elle est socialement construite par l’encadrement comme
le résultat mesurable du rapport au travail individuel des opératrices (centre
A) ; dans le deuxième cas, la productivité est définie, y compris par
l’encadrement, et non pas seulement par les opératrices, comme un ensemble
de tâches plus larges, comprenant la transmission collective du savoir-faire
entre les agents (centre B). Ces définitions collectives de la productivité (par
l’encadrement et les opératrices) influencent l’étendue des tâches qui
peuvent être accomplies par les opératrices, et donc le service rendu. Les
possibilités dont elles disposent, ou non, d’affirmer leur point de vue dans la
relation avec le client, c’est-à-dire de se faire valoir lors de l’interaction,
comme dans l’exemple ci-dessus, dépendent du type du centre.
Cet article nous a amené à regarder la face cachée du service public des
renseignements téléphoniques, habituellement invisible pour l’utilisateur,
c’est-à-dire de le regarder de l’intérieur des différents centres et du personnel
qui contribue à le produire. Ce service « universel » a, comme d’autres
services publics, la particularité, d’exister sur l’ensemble du territoire
français, et de fournir un service accessible et comparable dans toute la
France. On a vu néanmoins que les façons de produire ce service peuvent
varier fortement selon les contextes locaux et que les manières dont
l’encadrement organise le travail participent fortement à la construction
sociale de la productivité de cette activité de service en s’ajustant aux
caractéristiques très variables des différentes populations locales.
L’analyse a également permis de mettre en évidence la longévité des
rapports sociaux : l’association historique entre certaines formes de la
division du travail et des secteurs d’activité perdure au-delà des changements
d’activité. Ainsi, l’étude des formes de mobilité, notamment du personnel
d’encadrement, équivaut à une tentative de suivre des possibilités
éventuelles de transformations de l’état des rapports sociaux, et des
représentations qui les caractérisent. Dès lors, il semblerait que le principe de
mobilité (géographique) du service public pourrait se révéler être une façon
efficace d’infléchir les rapports hiérarchiques particulièrement antagonistes
au sein des services des renseignements.
Au-delà du cas particulier, ce travail montre que la construction sociale de la
productivité au sein d’une activité de service implique une étude fine des
relations complexes entre les personnes en interaction – relations au sein de
l’entreprise entre les personnels d’encadrement et d’exécution, mais
également entre le personnel d’exécution et utilisateurs du service. On a vu
que la façon dont les opératrices peuvent plus ou moins s’investir dans leur
relation avec l’utilisateur dépend notamment des rapports hiérarchiques.
Dans le cas étudié, les opératrices du téléphone, ont, de longue date, établi
un rapport non marchand avec l’utilisateur : cette relation d’entraide leur
procure des satisfactions sociales (rendre service) – qui sont devenues partie
intégrante de leur rapport au travail. Modifier cette relation implique donc
une modification du rapport au travail. Mais les relations hiérarchiques, qui
constituent l’autre volet de leur rapport au travail se caractérisent
historiquement par l’absence de reconnaissance du savoir-faire des
opératrices. C’est-à-dire que les transformations de la productivité d’une
activité de service impliquent une perturbation du fragile équilibre des
différentes relations en interaction – et des rapports sociaux qui les sous-tendent.
·
CROZIER M. (1963), Le phénomène bureaucratique, Paris, Le Seuil.
·
CROZIER M. (1965), Le monde des employés de bureau, Paris, Le Seuil.
·
CNAF (1995), « Le dialogue entre agents et usagers », Espaces et Familles, n° 34.
·
FREYSSENET M. (1984), « La requalification des opérateurs et la forme sociale
actuelle d’automatisation », Sociologie du travail, 4, n° spécial « Nouvelles
technologies dans l’industrie », p. 422-433.
·
FREYSSENET M. (1992), « Processus et formes sociales d’automatisation. Le
paradigme sociologique », Sociologie du travail, n° 4, p. 469-497.
·
GADREY J. (1994), « Les relations de service et l’analyse du travail des agents »,
Sociologie du travail, n° 3, p. 381-389.
·
GEORGES I. (2000), Travail et trajectoires de femmes dans des emplois de
télécommunications en France et en Allemagne, Thèse de sociologie, Université de
Paris VIII.
·
GEORGES I. (2001), « Les emplois d’exécution dans les télécommunications :
comparaisons France-Allemagne », Travail, Genre et Sociétés, n° 6, octobre,
p. 143-164.
·
GEORGES I. (à paraître), « L’exercice contraint d’un métier : opératrice du
téléphone », in Chabaud-Rychter D. et Gardey D. (sous la direction de),
L’engendrement des choses, des hommes, des femmes et des techniques, Editions des
archives contemporaines.
·
GIRAUD C. (1987), Bureaucratie et changement : le cas de l’administration des
télécommunications, du 22 à Asnières à la télématique, Paris, L’Harmattan.
·
JOSEPH I., JEANNOT G. (sous la direction de) (1995) Métiers du public. Les
compétences de l’agent et l’espace de l’usager, Paris, CNRS Edition.
·
LIPSKY M. (1980), Street Level Bureaucracy : Dilemmas of the Individual in
Public Services, New York, Russel, Sage Foundation.
·
WELLER J.-M. (1999), L’état au guichet, Paris, Desclée de Brouwer.
[1]
Il s’agit de femmes dans environ 70 % des cas, et d’un métier typiquement féminin, raisons
pour lesquelles le pluriel féminin a été choisi.
[2]
Entreprise en situation de monopole sur le téléphone jusqu’à la fin des années 1990.
[3]
Cet article est tiré d’une thèse de sociologie (GEORGES, 2000), réalisée sous la direction
scientifique de Margaret Maruani dans le cadre d’une convention Cifre (Convention
industrielle de formation par la recherche) avec France Télécom entre 1996-1999. L’auteure
de cet article, chercheuse associée du CSU-Iresco et du Cebrap (Centro Brasileiro de Análise
e de Planejamento), bénéficie actuellement d’une bourse post-doctorale de la Fapesp
(Fundação de Amparo à Pesquisa do Estado de São Paulo).
[4]
Les opératrices du téléphone avaient la plupart du temps le grade d’agent d’exploitation
(AEX), appartenant à la catégorie C de la fonction publique.
[5]
Des aspects statutaires n’ont pas été traités dans cet article, faute de place. Le lecteur
intéressé peut se rapporter à GEORGES, 2001.
[6]
CROZIER, 1963,1965 ; GIRAUD, 1987.
[7]
CNAF, 1995 ; JOSEPH, JEANNOT, 1995 ; LIPSKY, 1980 ; WELLER, 1999.
[8]
GADREY, 1994.
[9]
En effet, l’étude de ces emplois non techniques subalternes est abordée à travers le
« rapport social administré », c’est-à-dire la relation triangulaire historiquement constituée
entre les opératrices, l’ancienne administration et l’utilisateur du service.
[10]
A ce propos, voir GEORGES, à paraître.
[11]
La loi en vigueur en matière de « service public des télécommunications », parue le 27
juillet 1996 au JO, stipule dans l’article L. 35-4 : « Un annuaire universel, sous forme
imprimée et électronique, et un service universel de renseignements sont mis à la disposition
du public. Sous réserve de la protection des droits des personnes concernées, ils donnent accès
aux noms et raisons sociales, aux coordonnées téléphoniques et aux adresses de tous les
abonnés aux réseaux ouverts au public, ainsi qu’à la mention de leur profession pour ceux qui
le souhaitent. »
[12]
FREYSSENET, 1984,1992.
[13]
J’ai porté un casque qui m’a permis d’écouter les conversations entre l’opératrice et
l’utilisateur du service, tout en observant les manipulations sur le clavier et l’affichage sur
l’écran de l’ordinateur.
[14]
Période pendant laquelle l’entreprise a mené le projet de « modernisation du service des
renseignements téléphoniques ».
[15]
Pour une présentation plus détaillée des résultats, le lecteur peut se rapporter au chapitre 4
de ma thèse (GEORGES, 2000).
[16]
C’est-à-dire qu’elles sont accomplies par des entreprises de sous-traitance.
[17]
D’après
Le Bilan Social de 1996 de l’opérateur public, un tiers des reconversions du
personnel se sont effectuées « vers des métiers plus directement en contact avec le client »,
dont les services des renseignements.
[18]
A l’époque de cette recherche, la classification des emplois dans l’entreprise pouvait se
résumer ainsi : de I.1 à II.2, agents ; de II.3 à III.1, collaborateurs ; III.2 à III.3, cadres ; IV.1 à
1V.4 ; cadres supérieurs ; IV.5 et IV.6, cadres dirigeants.
[19]
Des situations de transformation, de changement de perspective, que l’on peut qualifier de
« laboratoire social », permettent en effet de faire expliciter les points de vue des acteurs par
leur pouvoir de remise en question des normes sociales.
[20]
Inversement, la transformation des conditions de travail dans le domaine commercial (par
l’élargissement des horaires d’ouverture et l’étendue de la plage des horaires de travail par
exemple) peut provoquer le mouvement contraire.
[21]
A savoir notamment les formes sociales d’automatisation. Voir GEORGES, à paraître.
[22]
Il s’agit en effet d’une pratique généralisée. Les opératrices ont pris l’habitude, quand
elles ont rencontré une difficulté de recherche, de se déconnecter de leur position de travail au
moment d’une faible affluence, afin de consulter un(e) collègue plus expérimenté(e) à ce
propos. Ainsi, j’ai pu observé une opératrice qui n’a pas pu trouver un renseignement, qui
quitte sa position de travail une fois la conversation avec l’utilisateur terminé et la cadence
entre les appels ayant diminué, pour demander une explication sur le mode de recherche à un
de ses collègues venu de la région parisienne, avant de retourner à sa position. A titre
d’information, avec cette méthode, dans l’espace de moins d’un an, le nombre d’appels traités
par mois a été multiplié par dix.
[23]
Avec l’ancien système, les opératrices pouvaient employer un code personnel (qui
permettait d’identifier statistiquement l’agent) pour démarrer l’AVO (l’assistance vocale),
mais ce n’était pas obligatoire. Tandis qu’avec le nouveau système, l’usage de ce code est
impératif afin de pouvoir prendre des appels. Le relevé de la productivité individuelle et
personnelle devient donc automatique.
[24]
D’une part, ce renouvellement du personnel d’encadrement est lié aux départs en retraite
et en préretraite (possible à partir de 55 ans depuis le dispositif mis en place en 1995), mais il
est possible que le « projet de modernisation » du « service des renseignements » en cours
depuis le début des années 1990 ait accéléré ce mouvement.
[25]
La bureautique, c’est-à-dire les postes de travail individuels, l’organisation de la base de
données, le logiciel de recherche, ainsi que l’organisation entre les différents centres de
renseignements téléphoniques ont été renouvelés en 1997.