2003
Réseaux
Le chercheur et l’infotainment :sans peur, mais pas sans reproche
Quelques objections à la critique d’une imaginaire orthodoxie critique
Erik Neveu
Cet article constitue l’ouverture d’une discussion critique des analyses de
Brants et d’autres challengers de ce qui serait une orthodoxie critique en
communication politique. Il souligne l’importance des questions posées par
Brants, contre les réflexes d’aristocratisme intellectuel ou l’attribution d’effets
non établis aux médias. Mais il objecte plus encore à une théorie implicite de
la démocratie qui, sous l’alibi du refus des abstractions et postures normatives,
semble tenir pour dépassée la distinction citoyen-consommateur. Il invite à
développer une évaluation multidimensionnelle des contenus et effets des talkshows qui interroge l’image qu’ils donnent d’un débat démocratique, la vision
souvent appauvrissante qu’ils suggèrent des capacités des citoyens ordinaires.
This article opens a critical debate on the analyses of Brants and other
challengers of what could be termed a critical orthodoxy in political
communication. It highlights the importance of the questions raised by
Brants, against the reflexes of intellectual aristocratism or the attribution of
un-established effects to the media. But, more importantly, it argues against
an implicit theory of democracy which, claiming to refuse normative
abstractions and positions, seems to consider the citizen-consumer
distinction as outmoded. The author argues for the development of a
multidimensional evaluation of the content and effects of talk-shows, that
questions the image they project of democratic debate, often with an
undermining view of the capacities of ordinary citizens.
Au-delà du jeu sur le parallélisme et l’opposition de leurs titres, les
textes que Kees Brants et moi-même signons dans ce numéro
participent d’une discussion. On peut espérer que leur succession
offre matière à réflexion. La limite de l’exercice tient aux problèmes de
comparatisme que soulève justement Brants : une étude sur les élections aux
Pays-bas doublée d’une synthèse centrée sur l’Europe du Nord peuvent
parfaitement donner des résultats profondément divergents de ceux d’une
étude sur les talk-shows français, sans qu’un travail invalide l’autre. Sans que
cela soit ni jugement de valeur, ni revendication d’exclusivité d’une approche
pour qui que ce soit, on notera aussi que le texte de Brants est de sensibilité
plus « quantitative », le mien plus « qualitatif ». L’approche de Brants est
encore beaucoup plus explicitement longitudinale, même si quinze ans de
recherche sur les émissions politiques en France stimulent une attention au
changement. Si l’on ajoute que le débat scientifique ouvert par Brants voici
trois ans a pris pour cible essentielle Jay G. Blumler et un ensemble de travaux
anglophones qui sont à la fois peu connus des lecteurs français et appuyés sur
des terrains et des travaux où la production française (télévisuelle et
scientifique) est moins que marginale, on saisit la limite de ce jeu d’articles
parallèles… comme en géométrie, la probabilité devient la non-rencontre.
Permettre une véritable confrontation supposait donc de chercher à synthétiser
plus directement et plus explicitement des points de désaccord. Tel est le
propos de ce texte, auquel Kees Brants a bien voulu répliquer.
DES CONVERGENCES ET LEURS LIMITES
S’intéresser aux nouveaux programmes qui accueillent le personnel politique
conduit aux questions relatives à ce que des chercheurs états-uniens ont
nommé la « démocratie du
talk-show ». Tant à travers ses travaux propres
[1]
que dans la mise en perspective qu’il propose d’un ensemble de recherches,
Kees Brants énonce des critiques et de préceptes de méthode dont beaucoup
peuvent susciter l’adhésion.
Un consensus négatif
Il faut assurément développer la composante longitudinale des analyses, tout
comme les comparaisons internationales… ce que plaident d’ailleurs de
façon très convaincante… Blumler et Gourevitch
[2]. De la même manière,
toute une série de mises en garde quant aux jugements sur l’
infotainment
sont dans leur principe judicieux. Ni les travaux des sciences sociales, ni
ceux des historiens ne justifient de ruminer un imaginaire âge d’or de la
communication politique. Si la tendance principale qui se dégage des études
de terrain – dont celles de ce numéro sur la France – est une montée de
l’
infotainment, elle n’implique pas disparition des espaces plus traditionnels
de débat politique ou social qui persistent sur une partie des canaux hertziens
et se développent même sur un ensemble de chaînes thématiques, souvent
payantes, dédiées à l’information. Aucune raison logique ne permet non plus
de soutenir que des programmes distrayants sont nécessairement vides de
contenus. On s’accordera encore avec Brants pour souligner que prendre
sans précaution comme catégories d’analyse des oppositions public/privé ou
Etats-Unis/Europe, qui sont aussi des positions d’acteurs et des enjeux
politiques, risque fort de conduire à des impasses. Même s’il n’y consacre
dans cette revue qu’un bref détour par allusion au vieux modèle de la piqûre
hypodermique, l’une des questions les plus pertinentes que pose Brants, et
plus explicitement d’autres auteurs comme McNair ou Norris dont les
interpellations rejoignent souvent les siennes, est celle du raccourci logique
qui consiste à inférer des caractéristiques ou contenus de l’
infotainment
l’existence d’effets significatifs et mesurables sur les publics.
Tout cela structure un espace de discussion, un minimum de consensus
négatif sur des prénotions à récuser. La discussion critique n’implique donc
pas de prendre sur toutes les questions mises en débat une distance
ostentatoire aux thèses des auteurs qui revendiquent une posture plus
compréhensive devant l’infotainment. Elle ne saurait cependant faire
l’économie d’une série de désaccords.
Le premier peut s’évoquer rapidement. Il tient dans les exercices un peu
irritants d’amalgame qui président à la construction d’un adversaire
intellectuel. Le procédé est visible dans la photo de la famille des trop
critiques, regroupant Blumler, Bourdieu, Franklin, Hallin, Kavanagh,
McManus, Pfetsch, Siune et quelques autres, d’autant plus « étonnés de se
trouver ensemble
[3] » qu’ils ne le sont que par l’action conjointe de Brants et
de son traitement de texte. Entre les auteurs cités existent d’énormes
différences quant à la nature et l’importance des questions liées aux médias
qu’ils traitent, à leurs cadres théoriques, à leur hiérarchie des explications
causales de l’infotainment, aux modèles normatifs d’espace public qui
peuvent inspirer leur analyse. Certes, ces auteurs on en commun un
questionnement critique sur l’adéquation entre les contenus des programmes
diffusés par les médias et des conceptions de la démocratie… mais en
déduire qu’ils forment quelque chose comme un paradigme cohérent relève
de la même magie que celle qu’utilisent les « postmodernes » pour décréter
que tout auteur propriétaire d’un passeport français participe d’un monstre
épistémologique nommé
French Theory. Pour rester sur cette question des
raccourcis contestables, on peut aussi noter que Brants tend à transformer
une critique pertinente en sous-entendus contestables. Critiquer
l’
infotainment cache t-il forcément des préjugés anti-américains et anti-secteur privé désuets ? Cela peut arriver. Mais si tel est le cas il doit être
possible de le montrer, citations à l’appui. On peut aussi questionner
l’
infotainement sans être un apôtre du tout-Etat, critiquer les modèles
dominés par le privé (aux Etats-Unis ou ailleurs) non pour leur malignité
intrinsèque, mais pour certains effets systémiques qu’ils engendrent, les
types de programmation qu’ils marginalisent
[4].
Un second point de désaccord peut être suggéré d’entrée. Il concerne la
question même « Qui a peur de l’infotainment » ? Son libellé est intelligible :
certains travaux sur le sujet ont joué d’un ton alarmiste. Mais le risque de ce
cadrage du questionnement a aussi trait à sa charge normative. Questionner
l’infotainment serait-il l’indicateur d’une posture peureuse ? Les chercheurs
qui questionnent ces évolutions seraient-ils empêtrés dans un système
compliqué et désuet de préalables normatifs sur la bonne démocratie
cathodique, là où les gens ordinaires – et probablement les chercheurs plus
libérés de toute le fatras d’idées sur le service public et la participation –
savent apprécier la part ludique des nouveaux programmes, en tirer des
informations utiles ?
Politique, politisation et visions normatives de la démocratie
Saisir la nature des phénomènes associés à l’infotainment suppose bien
entendu une suspension du jugement normatif. Observer, décrire, quantifier,
dégager des régularités, rendre intelligibles tant la nature des changements
qu’au moins une partie de leur causes, tel est l’exercice auquel se
confrontent toutes les contributions de ce numéro. Mais aller au-delà pour
questionner ce qu’apportent, ce que mettent en péril les nouvelles modalités
de couverture de la politique suppose de prendre appui sur des définitions de
l’espace public, de la démocratie, domaines où une composante normative
intervient forcément. Sans développer ici une théorie de la démocratie, je
voudrai mettre en exergue quatre points qui me semblent nécessaires à la
discussion, et dont aucun n’est exempt d’une composante normative.
Un premier repère peut tenir à ce qui est à la fois un modèle normatif et un
objectif de la démocratie : la participation active des citoyens à la définition
et à la résolution des « problèmes publics ». Cette participation ne se
restreint pas à l’acte électoral. Elle se déploie aussi par des répertoires
d’action collective, des espaces institutionnalisés de débat social. Bien
entendu, valoriser une notion de participation active relève d’un parti pris
normatif. Benjamin Constant
[5] en suggère un tout autre, en insistant sur le fait
que les « modernes » trouvent dans la poursuite de leurs intérêts et de leur
bonheur privé des gratifications bien plus grandes que celles offertes par un
investissement dans les affaires publiques, contraignant et de moins en
moins gratifiant à mesure que l’extension des sociétés politiques fait reculer
l’illusion narcissique de peser par le seul effet de sa prise de parole. Dans ces
conditions, comme le propriétaire se décharge sur un « intendant » des
dimensions les plus ennuyeuses de la gestion de ses biens, le moderne-citoyen s’en remet à des représentants qu’il peut contrôler par l’élection.
Mettre l’accent sur une vision de la citoyenneté participative a cependant une
autre signification que l’expression d’une préférence. Dans une partie au
moins du corps social existe de façon objective une demande verbale de
participation, une réticence visible – surtout dans les catégories fortement
diplômées – à tout ce qui ressemble à une délégation durable et illimitée de
pouvoir décisionnel à quelque représentant que ce soit. Au-delà de cette
prévention et d’une demande de participation qui se décompose souvent vite
devant les contraintes d’un investissement civique effectif, on peut aussi
souligner que l’essor et l’institutionnalisation des activités protestataires et
des mouvements sociaux constitue un autre expression concrète d’une
demande sociale de participation
[6]. La télévision peut contribuer à créer des
espaces de débat où puisse être questionnée tant la hiérarchie des questions
qui font problème dans une société, que les façons d’y répondre. Ces lieux
de débats peuvent aussi rendre accessibles ce que Gamson
[7] nomme des
« cadres d’injustice » et des « cadres d’action collective »… c’est-à-dire de
faire penser des situations comme problématiques et non naturelles ou
fatales, de contribuer au sentiment que l’action des citoyens et des groupes
peut aider à les résoudre.
Inséparablement du point précédent, la référence à la citoyenneté en
démocratie est liée à un modèle qui remonte aux Lumières, celui du citoyen
éclairé, informé, désireux de comprendre. Deux objections peuvent être
adressées à beaucoup d’invocations de ce modèle. L’une tient à son
irréalisme sociologique. Comme l’ont montré de nombreux travaux sur la
politisation
[8] la connaissance des règles, enjeux et acteurs du champ
politique, la maîtrise d’un cadre cognitif adapté à leur évaluation, d’une
« idéologie », rien de tout cela ne constitue le modèle statistiquement
majoritaire du rapport au politique. Dans le prolongement de cette
observation, on peut aussi faire valoir que chez beaucoup de célébrants
d’une citoyenneté active – on peut penser aux intellectuels français qui
invoquent les mânes de la République – celle-ci s’est rétractée sur une vision
d’un citoyen cérébral, rationnel et désincarné, sur une disqualification des
émotions et de l’expérience. La fiction de cette pensée citoyenne abstraite
remplit chez son clergé des fonctions voisines de celles que Geertz
[9] impute à
la « pensée sauvage » chez Lévi-Strauss : remplacer l’inconfort d’une
expérience de la « proximité physique dans la distance intellectuelle » par la
situation, plus gratifiante, d’une « distance physique dans la proximité
intellectuelle », d’un remplacement de la diversité des citoyens par une
citoyenneté majuscule imaginaire. Contre une vision hyper-rationaliste, il
faut souligner que les émotions, l’expérience biographique peuvent aussi
contribuer positivement à la politisation, que la politique est une activité liée
à une dimension du spectacle. Introduire ces données objectives interdit de
soutenir que tous les problèmes de la démocratie sont à jamais traités chez
Condorcet. Cela permet aussi de redéfinir plus sociologiquement la question
des Lumières : comment produire des informations sociales et politiques
éclairantes, pour la variété des citoyens concrets, dans des formes qui
sachent combiner appel au spectacle, à l’émotion, au vécu et d’authentiques
possibilités de montée en généralité. Ces questions ne donnent pas d’avance
la formule de la bonne télévision citoyenne. Elles esquissent une manière de
cahier des charges qui n’exclut d’avance aucun registre, y compris des
emprunts au divertissement.
Un troisième repère peut s’associer au fait que la politique est, plus que
jamais, un espace social fortement institutionnalisé et professionnalisé. Les
formes de cette structuration prennent une complexité probablement sans
précédents pour les profanes avec les processus d’internationalisation, de
multi-leveled governance. On mentionnera aussi la place occupée par des
acteurs non officiels (groupes de pression, think-tanks) dans les processus de
construction et de résolution des problèmes publics, la palette des formes de
rationalisation du travail politique (en matière de « communication », par la
mobilisation de l’expertise scientifique, technique). Les questions de
participation et d’accès à l’information se posent donc dans un contexte
particulier où le rôle des médias serait aussi de produire de la lisibilité dans
cet écheveau institutionnel, d’éclairer ses effets sur les acteurs qui y sont
pris, de rendre intelligibles tant les procédures que les rapports de force et de
sens qui président à la destinée des problèmes publics.
De façon plus floue, il faudrait en dernier lieu souligner combien, par-delà des
oppositions de fond sur le contenu de ses règles et limites, aucun modèle
normatif de la démocratie ne se réduit au « fais ce que voudras » de l’Abbaye
de Thélème. La norme démocratique suppose des dispositifs réglés de
confrontation de points de vues, des procédures de choix qui donnent
temporairement le dernier mot à une réponse. Elle suppose aussi la prise en
compte par ses protagonistes d’une notion de « bien commun ». Celle-ci peut
s’exprimer dans des conceptions des inégalités acceptables ou non, entre
groupes, générations, nations. Elle suppose toujours la référence à des mythes
(la nation, les droits de l’homme, le multiculturalisme, le socialisme, etc.) qui
fondent et organisent symboliquement ce bien commun. C’est dire que l’idée
de démocratie n’est pas le pléonasme de celle de marché, que le citoyen n’est
pas un consommateur
[10] dont le comportement serait à la fois intelligible et
bien-fondé dans la seule recherche de la maximisation de ses avantages.
Les observations esquissées ici se ramènent à deux registres d’analyse. L’un
est clairement normatif. Il valorise en tout membre de la société une figure
du citoyen dont la capacité de participation suppose une action volontariste
en matière d’information, de fonctionnement d’un espace public où se
développent des discours contradictoires qui produisent une mise en
intelligibilité du social. Cette composante normative ne préjuge en rien du
rôle respectif du « privé » et du « public » dans la production d’une
information éclairante. Sans être un nostalgique du
Gosplan ou du monopole
public détenu hier par la BBC ou l’ORTF, on peut poser la question des
situations empiriques qui pourraient être invoquées pour soutenir que cette
mission d’information s’épanouit aujourd’hui, du simple fait de la
concurrence entre groupes privés multimédias
[11]. L’autre volet de ces
observations est plus sociologique. Il met l’accent sur les éléments
particuliers d’opacité, de difficulté à faire sens du monde social auquel
doivent se confronter des médias qui tenteraient de favoriser le modèle de
citoyenneté situé ici.
POUR UN BILAN QUALITATIF DE L’INFOTAINMENT
Ces considérations sur démocratie et médias peuvent à la fois se voir
reprocher d’être pesantes et trop elliptiques. On peut leur imputer une vision
désuète ou contestable de la démocratie, en proposer d’autres qui
donneraient d’autres rôles aux médias. Mais il semble difficile de faire
l’économie de tels questionnements pour franchir le pas qui conduit de
l’objectivation des tendances relatives à l’information politique à
l’interprétation de leur portée. Or si Brants est convaincant quand il cherche
à constituer des data, des éléments de comparaison dans le temps et l’espace
qui viennent contredire une vision apocalyptique, à la Postman, de médias ne
proposant qu’une « vaste trivialité », sa position apparaît comme plus
discutable sur deux points centraux qui seront abordés désormais.
D’une part, ses analyses ne sont pas exemptes – sur un mode implicite – de
la composante normative qu’il relève avec ironie chez Blumler. D’autre part,
l’une des forces de sa démarche – la construction d’une échelle des degrés
d’infotainment – a pour effet ambivalent d’être à la fois un outil
d’objectivation tout en menaçant d’occulter toute une série de
questionnements sur les contenus, les problématisations, les effets des
programmes d’infotainment.
Le citoyen-consommateur de l’âge de la télévision
Sur le premier point, il peut y avoir quelque audace à ironiser sur la
complexité des composantes normatives que Blumler associe aux missions
des médias avant d’écrire quelques pages plus loin, comme si cela allait de
soi : « La crainte de perdre le citoyen, ou de le troquer contre le
consommateur repose sur une distinction qui semble méconnaître ce qu’est
l’âge de la télévision […] si l’approche personnelle et personnalisée de
l’
infotainment articule mieux discours privés et enjeux collectifs, alors les
distinctions traditionnelles et les frontières entre citoyens et consommateurs
dans la communication deviennent problématiques
[12] ». La formule est,
certes, moins bavarde que celles de Blumler. Peut-être est-ce pour cela
qu’elle laisse tant de questions en suspens. Au-delà de l’observation
indiscutable de la place centrale prise par la télévision comme lieu
d’expression du politique que veut dire « âge de la télévision » ?
L’expression n’a t-elle pas pour effet de mélanger sans le dire un constat
empirique (la centralité politique de la télévision) et un jugement de valeur
(la télévision réelle est aussi la télévision rationnelle, la seule concevable).
Serait-il impossible ou indésirable qu’une société démocratique impose aux
médias généralistes certaines obligations relatives à la programmation d’une
information politique comportant du « fond » ? Y aurait-il un déterminisme
technologique qui interdise à la combinaison du son et des images animées
d’être un support de réflexivité, un outil pédagogique qui combine diffusion
de connaissance et plaisir de réception ? Peut-on vraiment soutenir qu’un
nombre significatif de programmes cherchant à donner une forme moins
solennelle à l’information politique aillent aujourd’hui dans ce sens ? La
mystérieuse alchimie par laquelle la « distinction traditionnelle » du citoyen
et du consommateur devient « problématique » demanderait aussi à être
explicitée. Qu’elle soit contestée en actes par des programmes qui invitent à
apprécier un dirigeant politique sur les mêmes critères que ceux qui font
juger d’une vedette du show-bizz venue promouvoir un spectacle ou un
disque, certainement. Mais que peuvent dire les sciences sociales sur les
causes, enjeux et effets de ce processus de nivellement symbolique ? La
définition même du politique reposait sur une autre « distinction
traditionnelle », tenant à ce qu’il revendiquait un pouvoir sans équivalent de
remédier aux malheurs du monde, d’être – plus que la plupart des activités
sociales – générateur d’identités mobilisatrices. Pour reprendre une formule
de Brants on peut encore être « un peu nerveux » sur ce qu’il associe à l’idée
d’« approche personnelle et personnalisée », à l’articulation entre « discours
privés et enjeux collectifs »
via l’
infotainment. On le suivra lorsqu’il suggère
que : « Le genre de
talk-show où le personnel politique est mis en direct en
présence d’un public actif est probablement le seul espace public où des
“gens ordinaires”, agissant là comme “experts fondés sur l’expérience”
peuvent pousser les questions qu’ils tiennent pour pertinentes tant sur
l’agenda médiatique que politique
[13]. » On l’approuvera encore lorsqu’il
souligne que prendre appui sur l’expérience personnelle des individus peut
être un moyen privilégié de produire une couverture de la politique qui fasse
sens pour eux.
Mais il faut alors se demander jusqu’à quel point les talk-shows réels
répondent à ces espoirs, s’arrêter sur la nature des expériences « personnelles
et personnalisées » auxquelles ils prêtent attention. L’objection consiste alors à
se demander si l’approche de Brants ne résout pas le problème (N’ayez pas
peur !) avant de l’avoir construit. L’absence chez lui d’une définition explicite
du citoyen ou de la démocratie le dispense de confronter les contenus des
émissions à une norme de citoyenneté. Par ailleurs le vieux principe de
Bachelard « Toute lumière projette des ombres » fait aussi que des gains de
connaissance qu’il apporte en termes de grandes tendances (ratio
d’infotainment dans les programmes globaux et dans chaque émission) se
paient d’un manque de sensibilité au détail des interactions et des messages.
Des émissions mythifiées
En essayant de se fixer sur quelques arguments centraux, on voudrait
contredire l’appréciation que propose Brants des enjeux et incidences de
l’
infotainment. L’entreprise risque, il faut s’en excuser, d’être doublement
injuste à son égard. Elle prend d’abord largement appui sur l’étude de cas
française conduite dans ce numéro et ne peut à se titre prétendre à une
validité universelle
[14]. Elle soulève aussi, chemin faisant, des objections qui
visent bien davantage d’autres adversaires des approches « critiques ».
Un premier argument porte sur la faible capacité des programmes
d’
infotainment en matière de structuration d’un débat public. Ils peuvent
comporter pour une partie de leurs récepteurs des composantes ludiques, les
plaisirs du comique de situation ou du récit biographique qui n’ont en soi
rien de directement politiques. Ils apportent des éléments d’information sur
le profil psychologique, le style de vie, la biographie d’un responsable
politique et parviennent parfois à rendre perceptibles des tensions du rapport
vécu au métier politique. Mais au-delà ce sont davantage les lacunes de ces
programmes qui valent d’être explorée. Il est peu courant qu’ils stimulent
chez leurs récepteurs le sentiment d’une légitimité à intervenir sur les
questions politiques. Dans les
talk-shows français la présence de « cadres
d’injustice » ou d’« action collective » est rare
[15], presque absente dans les
émissions du soir, le plus souvent limitée à la valorisation d’actions de type
humanitaire ou caritative qui sollicitent des cotisants plus que des militants.
A l’inverse l’image de la politique qui se dégage de ces programmes est de
façon prédominante celle d’une activité ésotérique, au langage opaque et
ennuyeux. Ses praticiens semblent avant tout polarisés sur les luttes pour les
postes. La nature des connaissances politiques qu’il est possible de dégager
du visionnage d’une quinzaine d’émissions apparaît fort ténue : quelques
mises au point, souvent très élémentaires et très rapides (sur la seconde
gauche par Michel Rocard, la genèse de l’ESB par Jean Glavany…). Leur
contribution à une meilleure intelligence des échelons spatiaux, processus et
acteurs effectifs de processus de décision qui affectent l’existence
quotidienne des citoyens est à peu près nulle.
En second lieu, l’apport de ces programmes est encore discutable en ce qui
concerne la représentation même de ce qu’est une vie démocratique encadrée
par des règles et des contraintes. En abusant volontairement de la formule,
l’image de la société qui en ressort est plus celle d’un zoo que d’une
communauté civique. La démocratie semble se définir d’abord comme la
possibilité de faire se côtoyer et coexister les expériences, les valeurs et les
styles de vie les plus divers et de préférence les plus singuliers, sans qu’il
soit légitime de poser la question de leur apport à un « bien commun », ni
même de questionner leurs coûts sociaux. La logique de juxtaposition et
d’équivalence des hôtes dans les
talk-shows d’Ardisson ou Fogiel participe
de certains de ces traits. La désacralisation contribue à y interdire aux
politiques les arguments d’autorité. Elle peut aussi suggérer qu’une ministre
ou un chef de parti appartiennent d’abord, comme une comédienne, un
sportif, voire une
hardeuse à une catégorie de producteurs de spectacles,
d’olympiens habilités au débondage public de leur ego, sans disposer d’une
légitimité particulière à proposer des orientations et des manières d’agir sur
le monde
[16]. Les registres de parole, les grammaires d’expression sont ici tout
autres que celles de la démocratie politique
[17]. Celle-ci sollicite la capacité
non de refouler mais de raisonner l’expérience personnelle, le traitement
d’arguments contradictoires qui ne se fixe pas uniquement sur leur charge
émotionnelle, la contrainte de hiérarchiser et de décider.
C’est enfin le rôle réel imparti aux profanes dans ces émissions, l’espace
critique qui leur est ouvert qu’il est possible de questionner, contre les
appréciations de Brants, et bien davantage contre celles des défenseurs les
plus militants
[18] de l’espace médiatique tel qu’il existe. Dans le cas français,
aucun de
talk-shows diffusés dans la période récente ne permet vraiment à
des profanes d’interpeller les dirigeants politiques. On a pu, il est vrai,
observer des situations plus proches de celles évoquées par Brants. En 1995,
La France en direct permettait à des citoyens ordinaires de questionner,
depuis un café, des candidats à la présidentielle… mais après casting
préalable de ces français « ordinaires », contrôle des questions qu’ils allaient
poser, et sans qu’ils puissent relancer un candidat répondant à côté de la
question posée
[19]. Ces restrictions n’invalident pas l’argument d’un potentiel
plus participatif du
talk-show. Elles demandent à être analysées comme
davantage que des détails. C’est aussi l’invocation des vertus du
talk-show
comme lieu de connexion entre enjeux publics et expériences personnelles
qui mérite discussion. On remarquera d’abord que le cas français n’est guère
de nature à illustrer cette fécondation du personnel et du politique. Plus
encore, on peut interroger ce que recouvrent des notions ambiguës comme
« expérience personnelle » chez ceux qui défendent l’
infotainment.
Beaucoup d’analyses de ces émissions paraissent en effet illustrer les
maladies infantiles de la sociologie des pratiques culturelles populaires
[20].
L’analyse relève tantôt d’un registre misérabiliste, qui consiste à considérer
les capacités de parole des citoyens ordinaires comme réduites à une
expression de leurs problèmes personnels, voire privés. Le citoyen ordinaire
serait
a priori incapables de développer quelque forme de montée en
généralité autre que le discours de la plainte et du témoignage dolent. En
d’autres cas l’analyse sacrifie à la veine populiste, attribuant généreusement
aux téléspectateurs un talent suraigu de décodage du style psychologique et
culturel des dirigeants politiques, rendu visible par les
talk-shows. Le
consommateur nonchalant de
talk-show se trouve alors doté d’un pouvoir
politique inédit, d’une sagacité critique à l’égard du personnel politique. Ce
n’est jamais qu’une transposition vers le citoyen réduit au consommateur,
des simplismes de Fiske sur la puissance du consommateur de médias, des
bilans épiques de sa résistance sémiotique aux messages dominants
[21].
Pris pour cible de critiques qui visaient parfois davantage d’autres
chercheurs dans le domaine de la communication et des cultural studies
Kees Brants aura été victime dans ces pages de ce que les militaires
nomment hypocritement des « dommages collatéraux ». J’ai tenté de
l’indiquer quand c’était nettement le cas afin de ne pas le transformer en
bouc émissaire. L’objet de ce texte était certes de développer un ensemble de
critiques que justifient ses conclusions provisoires. Il faut souhaiter qu’il ait
aussi rendu intelligible l’importance des questions soulevées par son texte et
ses publications, l’estime que mérite son souci de faire avancer le débat à
partir de données objectivées et non de préjugés habillés en théories.
·
ALLEN D. (2001), “The First Amendment and the doctrine of corporate
personhood”, Journalism, vol. 2(3), p. 255-278.
·
BLUMLER J., GUREVITCH M. (1995), The Crisis of Public Communication,
Londres, Routledge.
·
BRANTS K., VAN KEMPEN H. (2002), “The ambivalent watchdog. The Changing
Culture of Political Journalists and its Effets”, in Kuhn R., Neveu E., Political
Journalism, New challenges, new practices, Londres, Routledge, p. 168-186.
·
CHAMPAGNE P. (1994), « La loi des grands nombres. Mesure de l’audience et
représentation politique du public », Actes de la recherche en sciences sociales,
n° 101-102, p. 10-22.
·
COLEMAN S. (1998), “Interactive media and the UK General Election”, Media,
Culture and Society, vol. 20, p. 687-694.
·
CONSTANT B. [1819] (1997), « De la liberté des anciens comparée à celle des
modernes », in Ecrits Politiques, Paris, Gallimard.
·
DARRAS E. (1999), « Télévision et démocratisation. La “télévision forum” en
France et aux Etats-Unis », in François B., Neveu E., (sous la direction de), Espaces
publics Mosaïques, Rennes, PUR, p. 61-84.
·
ELIASOPH N. (1990), “Political culture and the presentation of a political self. A
study of the public sphere in the spirit of Erving Goffman”, Theory and society,
p. 465-494.
·
GAMSON W. (1992), Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press.
·
GAXIE D. (1993), Le Cens caché, Paris, Le Seuil.
·
GEERTZ C. (1993), “The Cerebral Savage. On the Work of Claude Levi-Strauss”,
in The Interpetation of Cultures, Londres, Fontana [1re éd., 1973] p. 345-359.
·
GRIGNON C., PASSERON J.-C. (1989), Le savant et le populaire. Misérabilisme
et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard-Le Seuil.
LE DIBERDER A., COSTE-CERDAN N. (1988), Briser les chaînes. Une
introduction à l’après télévision, Paris, La Découverte.
LE GRIGNOU B. (1996), « Les périls du texte », Réseaux, n° 80, p. 107-127.
·
LOCHARD G., SOULAGES J.C. (1994), « Les imaginaires de la parole
télévisuelle. Permanences ; glissements et conflits », Réseaux, n° 63 , p. 13-38.
·
McNAIR B. (2000), Journalism and democracy, Londres, Routledge.
·
MELODY W. (1973), Children’s Television : The Economics of Exploitation, New-Haven, Yale University Press.
·
MEYER TARROW S. (Eds) (1999), The Social Movement Society. Contentious
Politics for a New Century, Boulder, Rowman and Littlefield.
·
NEVEU E. (1997), « Des questions jamais entendues. Crise et renouvellements du
journalisme politique à la télévision », Politix, n° 37, p. 25-56.
·
NEVEU E. (2003), “Government, the State and Media”, in Downing J., McQuail D.,
Schlesinger P., Wartella E., (Eds), Handbook of Communication, Sage.
·
PECK J. (1995), “TV Talk Show as Therapeutic Discourse. The ideological Labor
of Televised Talking Cure”, Communication Theory.
[1]
Voir aussi le texte que Brants signe avec Hetty Van Kempen in KUHN, NEVEU (sous la
direction de), 2002.
[2]
BLUMLER, GOUREVITCH, 1995.
[3]
Brants, dans ce numéro. Mais les photos de famille des vilains tenants de l’« orthodoxie
critique » que propose McNair ou de ceux du « médiamalaise » que saisit Norris cadrent
encore plus large puisque cette dernière y met ensemble Blumler, Sabato, Gerbner, Franklin et
même Postman !
[4]
Dans le cas des Etats-Unis, c’est aussi la programmation d’émissions éducatives pour les
enfants qui fut largement délaissée sur les réseaux hertziens. MELODY, 1973.
[5]
CONSTANT, 1819.
[6]
MEYER, TARROW, 1999.
[7]
GAMSON, 1992.
[8]
GAXIE, 1993 ; ELIASOPH, 1990.
[9]
GEERTZ, 1973.
[10]
Sur ces questions voir LE DIBERDER, COSTE-CERDAN, 1988, (chapitre 3) et
CHAMPAGNE, 1994.
[11]
Certainement pas le cas des Etats-Unis. Même si la jurisprudence relative au premier
amendement tend à dériver pour servir de plus en plus les droits des firmes avant ceux des
citoyens (ALLEN, 2002), le cas américain montre au contraire tant l’importance des
régulations étatiques (lois, Cour suprême, agences fédérales comme le FCC) que l’activisme
législatif que suppose la réduction de l’espace public à un marché de la « communication »
(NEVEU, 2003).
[12]
BRANTS, ce numéro.
[13]
Ibid. L’étude de COLEMAN, 1998 sur les émissions politiques britanniques avec
participation du public vient conforter Brants sur ce point.
[14]
Même si des travaux sur les
talk-shows américains vont dans le même sens : DARRAS,
1999 ; PECK, 1995.
[15]
Présents dans notre échantillon chez une part des invités de gauche (Bové, Hue) chez
Drucker.
[16]
Ce registre de la collection de « cas » est plus évident encore dans les émissions de
J.-L. Delarue, fonctionnant comme une série de témoignages égaux en dignité, peu
susceptibles de donner lieu à jugement ou synthèse. Eric Darras montre qu’une bonne part des
talk-shows vedettes aux Etats-Unis dans les années 1990 relèvent de la même logique.
[17]
LOCHARD ET SOULAGES, 1994. Rappelons qu’aux débuts de
Ça se discute les pour
parlaient le lundi et les contre le mardi, ce qui témoigne d’une vision assez singulière du débat
démocratique.
[20]
GRIGNON, PASSERON, 1989.
[21]
LE GRIGNOU, 1996.