Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
310 pages

p. 167 à 182
doi: en cours

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no 118 2003/2

2003 Réseaux

Le chercheur et l’infotainment :sans peur, mais pas sans reproche

Quelques objections à la critique d’une imaginaire orthodoxie critique

Erik Neveu
Cet article constitue l’ouverture d’une discussion critique des analyses de Brants et d’autres challengers de ce qui serait une orthodoxie critique en communication politique. Il souligne l’importance des questions posées par Brants, contre les réflexes d’aristocratisme intellectuel ou l’attribution d’effets non établis aux médias. Mais il objecte plus encore à une théorie implicite de la démocratie qui, sous l’alibi du refus des abstractions et postures normatives, semble tenir pour dépassée la distinction citoyen-consommateur. Il invite à développer une évaluation multidimensionnelle des contenus et effets des talkshows qui interroge l’image qu’ils donnent d’un débat démocratique, la vision souvent appauvrissante qu’ils suggèrent des capacités des citoyens ordinaires. This article opens a critical debate on the analyses of Brants and other challengers of what could be termed a critical orthodoxy in political communication. It highlights the importance of the questions raised by Brants, against the reflexes of intellectual aristocratism or the attribution of un-established effects to the media. But, more importantly, it argues against an implicit theory of democracy which, claiming to refuse normative abstractions and positions, seems to consider the citizen-consumer distinction as outmoded. The author argues for the development of a multidimensional evaluation of the content and effects of talk-shows, that questions the image they project of democratic debate, often with an undermining view of the capacities of ordinary citizens.
Au-delà du jeu sur le parallélisme et l’opposition de leurs titres, les textes que Kees Brants et moi-même signons dans ce numéro participent d’une discussion. On peut espérer que leur succession offre matière à réflexion. La limite de l’exercice tient aux problèmes de comparatisme que soulève justement Brants : une étude sur les élections aux Pays-bas doublée d’une synthèse centrée sur l’Europe du Nord peuvent parfaitement donner des résultats profondément divergents de ceux d’une étude sur les talk-shows français, sans qu’un travail invalide l’autre. Sans que cela soit ni jugement de valeur, ni revendication d’exclusivité d’une approche pour qui que ce soit, on notera aussi que le texte de Brants est de sensibilité plus « quantitative », le mien plus « qualitatif ». L’approche de Brants est encore beaucoup plus explicitement longitudinale, même si quinze ans de recherche sur les émissions politiques en France stimulent une attention au changement. Si l’on ajoute que le débat scientifique ouvert par Brants voici trois ans a pris pour cible essentielle Jay G. Blumler et un ensemble de travaux anglophones qui sont à la fois peu connus des lecteurs français et appuyés sur des terrains et des travaux où la production française (télévisuelle et scientifique) est moins que marginale, on saisit la limite de ce jeu d’articles parallèles… comme en géométrie, la probabilité devient la non-rencontre. Permettre une véritable confrontation supposait donc de chercher à synthétiser plus directement et plus explicitement des points de désaccord. Tel est le propos de ce texte, auquel Kees Brants a bien voulu répliquer.
 
DES CONVERGENCES ET LEURS LIMITES
 
 
S’intéresser aux nouveaux programmes qui accueillent le personnel politique conduit aux questions relatives à ce que des chercheurs états-uniens ont nommé la « démocratie du talk-show ». Tant à travers ses travaux propres [1] que dans la mise en perspective qu’il propose d’un ensemble de recherches, Kees Brants énonce des critiques et de préceptes de méthode dont beaucoup peuvent susciter l’adhésion.
Un consensus négatif
Il faut assurément développer la composante longitudinale des analyses, tout comme les comparaisons internationales… ce que plaident d’ailleurs de façon très convaincante… Blumler et Gourevitch [2]. De la même manière, toute une série de mises en garde quant aux jugements sur l’infotainment sont dans leur principe judicieux. Ni les travaux des sciences sociales, ni ceux des historiens ne justifient de ruminer un imaginaire âge d’or de la communication politique. Si la tendance principale qui se dégage des études de terrain – dont celles de ce numéro sur la France – est une montée de l’infotainment, elle n’implique pas disparition des espaces plus traditionnels de débat politique ou social qui persistent sur une partie des canaux hertziens et se développent même sur un ensemble de chaînes thématiques, souvent payantes, dédiées à l’information. Aucune raison logique ne permet non plus de soutenir que des programmes distrayants sont nécessairement vides de contenus. On s’accordera encore avec Brants pour souligner que prendre sans précaution comme catégories d’analyse des oppositions public/privé ou Etats-Unis/Europe, qui sont aussi des positions d’acteurs et des enjeux politiques, risque fort de conduire à des impasses. Même s’il n’y consacre dans cette revue qu’un bref détour par allusion au vieux modèle de la piqûre hypodermique, l’une des questions les plus pertinentes que pose Brants, et plus explicitement d’autres auteurs comme McNair ou Norris dont les interpellations rejoignent souvent les siennes, est celle du raccourci logique qui consiste à inférer des caractéristiques ou contenus de l’infotainment l’existence d’effets significatifs et mesurables sur les publics.
Tout cela structure un espace de discussion, un minimum de consensus négatif sur des prénotions à récuser. La discussion critique n’implique donc pas de prendre sur toutes les questions mises en débat une distance ostentatoire aux thèses des auteurs qui revendiquent une posture plus compréhensive devant l’infotainment. Elle ne saurait cependant faire l’économie d’une série de désaccords.
Le premier peut s’évoquer rapidement. Il tient dans les exercices un peu irritants d’amalgame qui président à la construction d’un adversaire intellectuel. Le procédé est visible dans la photo de la famille des trop critiques, regroupant Blumler, Bourdieu, Franklin, Hallin, Kavanagh, McManus, Pfetsch, Siune et quelques autres, d’autant plus « étonnés de se trouver ensemble [3] » qu’ils ne le sont que par l’action conjointe de Brants et de son traitement de texte. Entre les auteurs cités existent d’énormes différences quant à la nature et l’importance des questions liées aux médias qu’ils traitent, à leurs cadres théoriques, à leur hiérarchie des explications causales de l’infotainment, aux modèles normatifs d’espace public qui peuvent inspirer leur analyse. Certes, ces auteurs on en commun un questionnement critique sur l’adéquation entre les contenus des programmes diffusés par les médias et des conceptions de la démocratie… mais en déduire qu’ils forment quelque chose comme un paradigme cohérent relève de la même magie que celle qu’utilisent les « postmodernes » pour décréter que tout auteur propriétaire d’un passeport français participe d’un monstre épistémologique nommé French Theory. Pour rester sur cette question des raccourcis contestables, on peut aussi noter que Brants tend à transformer une critique pertinente en sous-entendus contestables. Critiquer l’infotainment cache t-il forcément des préjugés anti-américains et anti-secteur privé désuets ? Cela peut arriver. Mais si tel est le cas il doit être possible de le montrer, citations à l’appui. On peut aussi questionner l’infotainement sans être un apôtre du tout-Etat, critiquer les modèles dominés par le privé (aux Etats-Unis ou ailleurs) non pour leur malignité intrinsèque, mais pour certains effets systémiques qu’ils engendrent, les types de programmation qu’ils marginalisent [4].
Un second point de désaccord peut être suggéré d’entrée. Il concerne la question même « Qui a peur de l’infotainment » ? Son libellé est intelligible : certains travaux sur le sujet ont joué d’un ton alarmiste. Mais le risque de ce cadrage du questionnement a aussi trait à sa charge normative. Questionner l’infotainment serait-il l’indicateur d’une posture peureuse ? Les chercheurs qui questionnent ces évolutions seraient-ils empêtrés dans un système compliqué et désuet de préalables normatifs sur la bonne démocratie cathodique, là où les gens ordinaires – et probablement les chercheurs plus libérés de toute le fatras d’idées sur le service public et la participation – savent apprécier la part ludique des nouveaux programmes, en tirer des informations utiles ?
Politique, politisation et visions normatives de la démocratie
Saisir la nature des phénomènes associés à l’infotainment suppose bien entendu une suspension du jugement normatif. Observer, décrire, quantifier, dégager des régularités, rendre intelligibles tant la nature des changements qu’au moins une partie de leur causes, tel est l’exercice auquel se confrontent toutes les contributions de ce numéro. Mais aller au-delà pour questionner ce qu’apportent, ce que mettent en péril les nouvelles modalités de couverture de la politique suppose de prendre appui sur des définitions de l’espace public, de la démocratie, domaines où une composante normative intervient forcément. Sans développer ici une théorie de la démocratie, je voudrai mettre en exergue quatre points qui me semblent nécessaires à la discussion, et dont aucun n’est exempt d’une composante normative.
Un premier repère peut tenir à ce qui est à la fois un modèle normatif et un objectif de la démocratie : la participation active des citoyens à la définition et à la résolution des « problèmes publics ». Cette participation ne se restreint pas à l’acte électoral. Elle se déploie aussi par des répertoires d’action collective, des espaces institutionnalisés de débat social. Bien entendu, valoriser une notion de participation active relève d’un parti pris normatif. Benjamin Constant [5] en suggère un tout autre, en insistant sur le fait que les « modernes » trouvent dans la poursuite de leurs intérêts et de leur bonheur privé des gratifications bien plus grandes que celles offertes par un investissement dans les affaires publiques, contraignant et de moins en moins gratifiant à mesure que l’extension des sociétés politiques fait reculer l’illusion narcissique de peser par le seul effet de sa prise de parole. Dans ces conditions, comme le propriétaire se décharge sur un « intendant » des dimensions les plus ennuyeuses de la gestion de ses biens, le moderne-citoyen s’en remet à des représentants qu’il peut contrôler par l’élection. Mettre l’accent sur une vision de la citoyenneté participative a cependant une autre signification que l’expression d’une préférence. Dans une partie au moins du corps social existe de façon objective une demande verbale de participation, une réticence visible – surtout dans les catégories fortement diplômées – à tout ce qui ressemble à une délégation durable et illimitée de pouvoir décisionnel à quelque représentant que ce soit. Au-delà de cette prévention et d’une demande de participation qui se décompose souvent vite devant les contraintes d’un investissement civique effectif, on peut aussi souligner que l’essor et l’institutionnalisation des activités protestataires et des mouvements sociaux constitue un autre expression concrète d’une demande sociale de participation [6]. La télévision peut contribuer à créer des espaces de débat où puisse être questionnée tant la hiérarchie des questions qui font problème dans une société, que les façons d’y répondre. Ces lieux de débats peuvent aussi rendre accessibles ce que Gamson [7] nomme des « cadres d’injustice » et des « cadres d’action collective »… c’est-à-dire de faire penser des situations comme problématiques et non naturelles ou fatales, de contribuer au sentiment que l’action des citoyens et des groupes peut aider à les résoudre.
Inséparablement du point précédent, la référence à la citoyenneté en démocratie est liée à un modèle qui remonte aux Lumières, celui du citoyen éclairé, informé, désireux de comprendre. Deux objections peuvent être adressées à beaucoup d’invocations de ce modèle. L’une tient à son irréalisme sociologique. Comme l’ont montré de nombreux travaux sur la politisation [8] la connaissance des règles, enjeux et acteurs du champ politique, la maîtrise d’un cadre cognitif adapté à leur évaluation, d’une « idéologie », rien de tout cela ne constitue le modèle statistiquement majoritaire du rapport au politique. Dans le prolongement de cette observation, on peut aussi faire valoir que chez beaucoup de célébrants d’une citoyenneté active – on peut penser aux intellectuels français qui invoquent les mânes de la République – celle-ci s’est rétractée sur une vision d’un citoyen cérébral, rationnel et désincarné, sur une disqualification des émotions et de l’expérience. La fiction de cette pensée citoyenne abstraite remplit chez son clergé des fonctions voisines de celles que Geertz [9] impute à la « pensée sauvage » chez Lévi-Strauss : remplacer l’inconfort d’une expérience de la « proximité physique dans la distance intellectuelle » par la situation, plus gratifiante, d’une « distance physique dans la proximité intellectuelle », d’un remplacement de la diversité des citoyens par une citoyenneté majuscule imaginaire. Contre une vision hyper-rationaliste, il faut souligner que les émotions, l’expérience biographique peuvent aussi contribuer positivement à la politisation, que la politique est une activité liée à une dimension du spectacle. Introduire ces données objectives interdit de soutenir que tous les problèmes de la démocratie sont à jamais traités chez Condorcet. Cela permet aussi de redéfinir plus sociologiquement la question des Lumières : comment produire des informations sociales et politiques éclairantes, pour la variété des citoyens concrets, dans des formes qui sachent combiner appel au spectacle, à l’émotion, au vécu et d’authentiques possibilités de montée en généralité. Ces questions ne donnent pas d’avance la formule de la bonne télévision citoyenne. Elles esquissent une manière de cahier des charges qui n’exclut d’avance aucun registre, y compris des emprunts au divertissement.
Un troisième repère peut s’associer au fait que la politique est, plus que jamais, un espace social fortement institutionnalisé et professionnalisé. Les formes de cette structuration prennent une complexité probablement sans précédents pour les profanes avec les processus d’internationalisation, de multi-leveled governance. On mentionnera aussi la place occupée par des acteurs non officiels (groupes de pression, think-tanks) dans les processus de construction et de résolution des problèmes publics, la palette des formes de rationalisation du travail politique (en matière de « communication », par la mobilisation de l’expertise scientifique, technique). Les questions de participation et d’accès à l’information se posent donc dans un contexte particulier où le rôle des médias serait aussi de produire de la lisibilité dans cet écheveau institutionnel, d’éclairer ses effets sur les acteurs qui y sont pris, de rendre intelligibles tant les procédures que les rapports de force et de sens qui président à la destinée des problèmes publics.
De façon plus floue, il faudrait en dernier lieu souligner combien, par-delà des oppositions de fond sur le contenu de ses règles et limites, aucun modèle normatif de la démocratie ne se réduit au « fais ce que voudras » de l’Abbaye de Thélème. La norme démocratique suppose des dispositifs réglés de confrontation de points de vues, des procédures de choix qui donnent temporairement le dernier mot à une réponse. Elle suppose aussi la prise en compte par ses protagonistes d’une notion de « bien commun ». Celle-ci peut s’exprimer dans des conceptions des inégalités acceptables ou non, entre groupes, générations, nations. Elle suppose toujours la référence à des mythes (la nation, les droits de l’homme, le multiculturalisme, le socialisme, etc.) qui fondent et organisent symboliquement ce bien commun. C’est dire que l’idée de démocratie n’est pas le pléonasme de celle de marché, que le citoyen n’est pas un consommateur [10] dont le comportement serait à la fois intelligible et bien-fondé dans la seule recherche de la maximisation de ses avantages.
Les observations esquissées ici se ramènent à deux registres d’analyse. L’un est clairement normatif. Il valorise en tout membre de la société une figure du citoyen dont la capacité de participation suppose une action volontariste en matière d’information, de fonctionnement d’un espace public où se développent des discours contradictoires qui produisent une mise en intelligibilité du social. Cette composante normative ne préjuge en rien du rôle respectif du « privé » et du « public » dans la production d’une information éclairante. Sans être un nostalgique du Gosplan ou du monopole public détenu hier par la BBC ou l’ORTF, on peut poser la question des situations empiriques qui pourraient être invoquées pour soutenir que cette mission d’information s’épanouit aujourd’hui, du simple fait de la concurrence entre groupes privés multimédias [11]. L’autre volet de ces observations est plus sociologique. Il met l’accent sur les éléments particuliers d’opacité, de difficulté à faire sens du monde social auquel doivent se confronter des médias qui tenteraient de favoriser le modèle de citoyenneté situé ici.
POUR UN BILAN QUALITATIF DE L’INFOTAINMENT
Ces considérations sur démocratie et médias peuvent à la fois se voir reprocher d’être pesantes et trop elliptiques. On peut leur imputer une vision désuète ou contestable de la démocratie, en proposer d’autres qui donneraient d’autres rôles aux médias. Mais il semble difficile de faire l’économie de tels questionnements pour franchir le pas qui conduit de l’objectivation des tendances relatives à l’information politique à l’interprétation de leur portée. Or si Brants est convaincant quand il cherche à constituer des data, des éléments de comparaison dans le temps et l’espace qui viennent contredire une vision apocalyptique, à la Postman, de médias ne proposant qu’une « vaste trivialité », sa position apparaît comme plus discutable sur deux points centraux qui seront abordés désormais.
D’une part, ses analyses ne sont pas exemptes – sur un mode implicite – de la composante normative qu’il relève avec ironie chez Blumler. D’autre part, l’une des forces de sa démarche – la construction d’une échelle des degrés d’infotainment – a pour effet ambivalent d’être à la fois un outil d’objectivation tout en menaçant d’occulter toute une série de questionnements sur les contenus, les problématisations, les effets des programmes d’infotainment.
Le citoyen-consommateur de l’âge de la télévision
Sur le premier point, il peut y avoir quelque audace à ironiser sur la complexité des composantes normatives que Blumler associe aux missions des médias avant d’écrire quelques pages plus loin, comme si cela allait de soi : « La crainte de perdre le citoyen, ou de le troquer contre le consommateur repose sur une distinction qui semble méconnaître ce qu’est l’âge de la télévision […] si l’approche personnelle et personnalisée de l’infotainment articule mieux discours privés et enjeux collectifs, alors les distinctions traditionnelles et les frontières entre citoyens et consommateurs dans la communication deviennent problématiques [12] ». La formule est, certes, moins bavarde que celles de Blumler. Peut-être est-ce pour cela qu’elle laisse tant de questions en suspens. Au-delà de l’observation indiscutable de la place centrale prise par la télévision comme lieu d’expression du politique que veut dire « âge de la télévision » ? L’expression n’a t-elle pas pour effet de mélanger sans le dire un constat empirique (la centralité politique de la télévision) et un jugement de valeur (la télévision réelle est aussi la télévision rationnelle, la seule concevable). Serait-il impossible ou indésirable qu’une société démocratique impose aux médias généralistes certaines obligations relatives à la programmation d’une information politique comportant du « fond » ? Y aurait-il un déterminisme technologique qui interdise à la combinaison du son et des images animées d’être un support de réflexivité, un outil pédagogique qui combine diffusion de connaissance et plaisir de réception ? Peut-on vraiment soutenir qu’un nombre significatif de programmes cherchant à donner une forme moins solennelle à l’information politique aillent aujourd’hui dans ce sens ? La mystérieuse alchimie par laquelle la « distinction traditionnelle » du citoyen et du consommateur devient « problématique » demanderait aussi à être explicitée. Qu’elle soit contestée en actes par des programmes qui invitent à apprécier un dirigeant politique sur les mêmes critères que ceux qui font juger d’une vedette du show-bizz venue promouvoir un spectacle ou un disque, certainement. Mais que peuvent dire les sciences sociales sur les causes, enjeux et effets de ce processus de nivellement symbolique ? La définition même du politique reposait sur une autre « distinction traditionnelle », tenant à ce qu’il revendiquait un pouvoir sans équivalent de remédier aux malheurs du monde, d’être – plus que la plupart des activités sociales – générateur d’identités mobilisatrices. Pour reprendre une formule de Brants on peut encore être « un peu nerveux » sur ce qu’il associe à l’idée d’« approche personnelle et personnalisée », à l’articulation entre « discours privés et enjeux collectifs » via l’infotainment. On le suivra lorsqu’il suggère que : « Le genre de talk-show où le personnel politique est mis en direct en présence d’un public actif est probablement le seul espace public où des “gens ordinaires”, agissant là comme “experts fondés sur l’expérience” peuvent pousser les questions qu’ils tiennent pour pertinentes tant sur l’agenda médiatique que politique [13]. » On l’approuvera encore lorsqu’il souligne que prendre appui sur l’expérience personnelle des individus peut être un moyen privilégié de produire une couverture de la politique qui fasse sens pour eux.
Mais il faut alors se demander jusqu’à quel point les talk-shows réels répondent à ces espoirs, s’arrêter sur la nature des expériences « personnelles et personnalisées » auxquelles ils prêtent attention. L’objection consiste alors à se demander si l’approche de Brants ne résout pas le problème (N’ayez pas peur !) avant de l’avoir construit. L’absence chez lui d’une définition explicite du citoyen ou de la démocratie le dispense de confronter les contenus des émissions à une norme de citoyenneté. Par ailleurs le vieux principe de Bachelard « Toute lumière projette des ombres » fait aussi que des gains de connaissance qu’il apporte en termes de grandes tendances (ratio d’infotainment dans les programmes globaux et dans chaque émission) se paient d’un manque de sensibilité au détail des interactions et des messages.
Des émissions mythifiées
En essayant de se fixer sur quelques arguments centraux, on voudrait contredire l’appréciation que propose Brants des enjeux et incidences de l’infotainment. L’entreprise risque, il faut s’en excuser, d’être doublement injuste à son égard. Elle prend d’abord largement appui sur l’étude de cas française conduite dans ce numéro et ne peut à se titre prétendre à une validité universelle [14]. Elle soulève aussi, chemin faisant, des objections qui visent bien davantage d’autres adversaires des approches « critiques ».
Un premier argument porte sur la faible capacité des programmes d’infotainment en matière de structuration d’un débat public. Ils peuvent comporter pour une partie de leurs récepteurs des composantes ludiques, les plaisirs du comique de situation ou du récit biographique qui n’ont en soi rien de directement politiques. Ils apportent des éléments d’information sur le profil psychologique, le style de vie, la biographie d’un responsable politique et parviennent parfois à rendre perceptibles des tensions du rapport vécu au métier politique. Mais au-delà ce sont davantage les lacunes de ces programmes qui valent d’être explorée. Il est peu courant qu’ils stimulent chez leurs récepteurs le sentiment d’une légitimité à intervenir sur les questions politiques. Dans les talk-shows français la présence de « cadres d’injustice » ou d’« action collective » est rare [15], presque absente dans les émissions du soir, le plus souvent limitée à la valorisation d’actions de type humanitaire ou caritative qui sollicitent des cotisants plus que des militants. A l’inverse l’image de la politique qui se dégage de ces programmes est de façon prédominante celle d’une activité ésotérique, au langage opaque et ennuyeux. Ses praticiens semblent avant tout polarisés sur les luttes pour les postes. La nature des connaissances politiques qu’il est possible de dégager du visionnage d’une quinzaine d’émissions apparaît fort ténue : quelques mises au point, souvent très élémentaires et très rapides (sur la seconde gauche par Michel Rocard, la genèse de l’ESB par Jean Glavany…). Leur contribution à une meilleure intelligence des échelons spatiaux, processus et acteurs effectifs de processus de décision qui affectent l’existence quotidienne des citoyens est à peu près nulle.
En second lieu, l’apport de ces programmes est encore discutable en ce qui concerne la représentation même de ce qu’est une vie démocratique encadrée par des règles et des contraintes. En abusant volontairement de la formule, l’image de la société qui en ressort est plus celle d’un zoo que d’une communauté civique. La démocratie semble se définir d’abord comme la possibilité de faire se côtoyer et coexister les expériences, les valeurs et les styles de vie les plus divers et de préférence les plus singuliers, sans qu’il soit légitime de poser la question de leur apport à un « bien commun », ni même de questionner leurs coûts sociaux. La logique de juxtaposition et d’équivalence des hôtes dans les talk-shows d’Ardisson ou Fogiel participe de certains de ces traits. La désacralisation contribue à y interdire aux politiques les arguments d’autorité. Elle peut aussi suggérer qu’une ministre ou un chef de parti appartiennent d’abord, comme une comédienne, un sportif, voire une hardeuse à une catégorie de producteurs de spectacles, d’olympiens habilités au débondage public de leur ego, sans disposer d’une légitimité particulière à proposer des orientations et des manières d’agir sur le monde [16]. Les registres de parole, les grammaires d’expression sont ici tout autres que celles de la démocratie politique [17]. Celle-ci sollicite la capacité non de refouler mais de raisonner l’expérience personnelle, le traitement d’arguments contradictoires qui ne se fixe pas uniquement sur leur charge émotionnelle, la contrainte de hiérarchiser et de décider.
C’est enfin le rôle réel imparti aux profanes dans ces émissions, l’espace critique qui leur est ouvert qu’il est possible de questionner, contre les appréciations de Brants, et bien davantage contre celles des défenseurs les plus militants [18] de l’espace médiatique tel qu’il existe. Dans le cas français, aucun de talk-shows diffusés dans la période récente ne permet vraiment à des profanes d’interpeller les dirigeants politiques. On a pu, il est vrai, observer des situations plus proches de celles évoquées par Brants. En 1995, La France en direct permettait à des citoyens ordinaires de questionner, depuis un café, des candidats à la présidentielle… mais après casting préalable de ces français « ordinaires », contrôle des questions qu’ils allaient poser, et sans qu’ils puissent relancer un candidat répondant à côté de la question posée [19]. Ces restrictions n’invalident pas l’argument d’un potentiel plus participatif du talk-show. Elles demandent à être analysées comme davantage que des détails. C’est aussi l’invocation des vertus du talk-show comme lieu de connexion entre enjeux publics et expériences personnelles qui mérite discussion. On remarquera d’abord que le cas français n’est guère de nature à illustrer cette fécondation du personnel et du politique. Plus encore, on peut interroger ce que recouvrent des notions ambiguës comme « expérience personnelle » chez ceux qui défendent l’infotainment. Beaucoup d’analyses de ces émissions paraissent en effet illustrer les maladies infantiles de la sociologie des pratiques culturelles populaires [20]. L’analyse relève tantôt d’un registre misérabiliste, qui consiste à considérer les capacités de parole des citoyens ordinaires comme réduites à une expression de leurs problèmes personnels, voire privés. Le citoyen ordinaire serait a priori incapables de développer quelque forme de montée en généralité autre que le discours de la plainte et du témoignage dolent. En d’autres cas l’analyse sacrifie à la veine populiste, attribuant généreusement aux téléspectateurs un talent suraigu de décodage du style psychologique et culturel des dirigeants politiques, rendu visible par les talk-shows. Le consommateur nonchalant de talk-show se trouve alors doté d’un pouvoir politique inédit, d’une sagacité critique à l’égard du personnel politique. Ce n’est jamais qu’une transposition vers le citoyen réduit au consommateur, des simplismes de Fiske sur la puissance du consommateur de médias, des bilans épiques de sa résistance sémiotique aux messages dominants [21].
Pris pour cible de critiques qui visaient parfois davantage d’autres chercheurs dans le domaine de la communication et des cultural studies Kees Brants aura été victime dans ces pages de ce que les militaires nomment hypocritement des « dommages collatéraux ». J’ai tenté de l’indiquer quand c’était nettement le cas afin de ne pas le transformer en bouc émissaire. L’objet de ce texte était certes de développer un ensemble de critiques que justifient ses conclusions provisoires. Il faut souhaiter qu’il ait aussi rendu intelligible l’importance des questions soulevées par son texte et ses publications, l’estime que mérite son souci de faire avancer le débat à partir de données objectivées et non de préjugés habillés en théories.
 
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NOTES
 
[1]Voir aussi le texte que Brants signe avec Hetty Van Kempen in KUHN, NEVEU (sous la direction de), 2002.
[2]BLUMLER, GOUREVITCH, 1995.
[3]Brants, dans ce numéro. Mais les photos de famille des vilains tenants de l’« orthodoxie critique » que propose McNair ou de ceux du « médiamalaise » que saisit Norris cadrent encore plus large puisque cette dernière y met ensemble Blumler, Sabato, Gerbner, Franklin et même Postman !
[4]Dans le cas des Etats-Unis, c’est aussi la programmation d’émissions éducatives pour les enfants qui fut largement délaissée sur les réseaux hertziens. MELODY, 1973.
[5]CONSTANT, 1819.
[6]MEYER, TARROW, 1999.
[7]GAMSON, 1992.
[8]GAXIE, 1993 ; ELIASOPH, 1990.
[9]GEERTZ, 1973.
[10]Sur ces questions voir LE DIBERDER, COSTE-CERDAN, 1988, (chapitre 3) et CHAMPAGNE, 1994.
[11]Certainement pas le cas des Etats-Unis. Même si la jurisprudence relative au premier amendement tend à dériver pour servir de plus en plus les droits des firmes avant ceux des citoyens (ALLEN, 2002), le cas américain montre au contraire tant l’importance des régulations étatiques (lois, Cour suprême, agences fédérales comme le FCC) que l’activisme législatif que suppose la réduction de l’espace public à un marché de la « communication » (NEVEU, 2003).
[12]BRANTS, ce numéro.
[13]Ibid. L’étude de COLEMAN, 1998 sur les émissions politiques britanniques avec participation du public vient conforter Brants sur ce point.
[14]Même si des travaux sur les talk-shows américains vont dans le même sens : DARRAS, 1999 ; PECK, 1995.
[15]Présents dans notre échantillon chez une part des invités de gauche (Bové, Hue) chez Drucker.
[16]Ce registre de la collection de « cas » est plus évident encore dans les émissions de J.-L. Delarue, fonctionnant comme une série de témoignages égaux en dignité, peu susceptibles de donner lieu à jugement ou synthèse. Eric Darras montre qu’une bonne part des talk-shows vedettes aux Etats-Unis dans les années 1990 relèvent de la même logique.
[17]LOCHARD ET SOULAGES, 1994. Rappelons qu’aux débuts de Ça se discute les pour parlaient le lundi et les contre le mardi, ce qui témoigne d’une vision assez singulière du débat démocratique.
[18]McNAIR, 2000.
[19]NEVEU, 1997.
[20]GRIGNON, PASSERON, 1989.
[21]LE GRIGNOU, 1996.
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[1]
Voir aussi le texte que Brants signe avec Hetty Van Kempen ...
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[2]
BLUMLER, GOUREVITCH, 1995. Suite de la note...
[3]
Brants, dans ce numéro. Mais les photos de famille des vila...
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[4]
Dans le cas des Etats-Unis, c’est aussi la programmation d’...
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[5]
CONSTANT, 1819. Suite de la note...
[6]
MEYER, TARROW, 1999. Suite de la note...
[7]
GAMSON, 1992. Suite de la note...
[8]
GAXIE, 1993 ; ELIASOPH, 1990. Suite de la note...
[9]
GEERTZ, 1973. Suite de la note...
[10]
Sur ces questions voir LE DIBERDER, COSTE-CERDAN, 1988, (ch...
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[11]
Certainement pas le cas des Etats-Unis. Même si la jurispru...
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[14]
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[15]
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[18]
McNAIR, 2000. Suite de la note...
[19]
NEVEU, 1997. Suite de la note...
[20]
GRIGNON, PASSERON, 1989. Suite de la note...
[21]
LE GRIGNOU, 1996. Suite de la note...