2003
Réseaux
N’ayez pas peur !
Une réponse à erik neveu
Kees Brants
Pour répondre aux critiques formulées par Neveu, il faut penser les effets de
la télévision sur la politique en termes de double ambivalence : celle de ses
mises en scène, mais aussi celle qu’elle révèle quant à l’inconfort des
chercheurs rêvant d’un introuvable citoyen rationnel. Le dessein de mes
analyses n’est pas de développer un plaidoyer pour l’infotainment mais
d’inviter à être attentifs aux possibilités ouvertes par le genre, de chercher
aussi des méthodologies innovantes pour comprendre leurs réceptions et
leurs effets. En dépit de leurs limites, ces programmes constituent un des
rares espaces ouverts à la prise de parole de citoyens ordinaires. Dans ses
limites mêmes, l’infotainment doit aussi être pensé comme illustrant le
paradoxe du journalisme démocratique, sa liberté, son absence de contrôle
sont à la fois sa force et son talon d’Achille.
In answer to Neveu’s critique, one needs to consider the effects of television
on politics in terms of a twofold ambivalence: its mises en scène, and what it
reveals on the discomfort of researchers dreaming of a non-existent rational
citizen. The aim of my analyses is not to formulate a plea for infotainment
but to point out that we need to be attentive to the possibilities opened by the
genre and to seek innovative methodologies for understanding their
reception and effects. Despite their limits, these programmes are one of the
rare spaces where ordinary citizens can express themselves. From the point
of view of its limits, infotainment must also be seen as illustrating the
paradox of democratic journalism: its freedom and its absence of control are
both its strength and its weakness.
Une station de télévision argentine a diffusé voici peu une émission du
style Big Brother dans laquelle des gens ordinaires pouvaient non
seulement exprimer leurs idées et leurs idéaux, mais pouvaient de
fait s’exercer de façon réaliste au jeu de la politique. Le programme se nomme
El candidato de la gente, le candidat du peuple. Il met en scène un groupe
d’apprentis politiques, ou de gens intéressés par le statut de responsable
politique. Ils se trouvent mis en situation de faire valoir leurs arguments aux
téléspectateurs. Chaque semaine l’un d’eux est éliminé par un vote du public.
Le gagnant sera candidat à Buenos Aires pour les élections au Congrès et la
station paiera sa campagne. Il n’y probablement rien de surprenant à ce que
des réseaux américains s’intéressent aujourd’hui à cette formule dans la
perspective des prochaines élections au Congrès des Etats-Unis.
Cet exemple montre clairement pour moi l’embrouillaminis normatif dans
lequel la télévision met la politique. D’un côté, on pourrait aisément
dénoncer et rejeter un tel programme pour la façon dont il ridiculise la
politique, pour la réduction du processus sérieux de sélection des candidats à
une entreprise de vedettariat, pour celle du choix populaire en une sélection
basée sur la logique de la célébrité et non sur celle de la raison informée.
Mais par ailleurs on peut aussi applaudir cette initiative pour son parfum
athénien qui, non seulement rapproche la politique des gens, mais encore les
met en situation de participer au recrutement de ceux qui, à l’élection
suivante, seront leurs représentants. On peut percevoir cela comme une
forme de participation qui va au-delà de « l’acte électoral et des espaces
institutionnalisés de débat social
[1] », crée un espace pour « des répertoires
d’action collective ».
L’exemple met aussi le doigt sur l’inconfort qui est le notre devant la vox
populi. L’histoire de l’essentiel de la télé-radiodiffusion en Europe est
immergée dans la logique culturelle et pédagogique des Lumières – ou en ce
domaine dans celle de la démocratie athénienne – et de sa citoyenneté
rationnelle et informée. « Le citoyen éclairé, informé et désireux de
comprendre », pour reprendre la formule d’Erik Neveu, participe au
processus et au bon fonctionnement de la politique démocratique. Ici la
télévision avec son pouvoir persuasif doit informer et enrichir culturellement
les téléspectateurs, les confronter à ce qui est neuf et critique, les éduquer de
manière à ce qu’ils puissent être des citoyens rationnels qui participent aux
sociétés démocratiques et les confortent. La place du public dans l’idéal des
Lumières ne vient pas tant de ses émotions et de son authenticité affective
que de son statut de citoyen rationnel, cognitivement riche. Les Lumières se
sentent à l’aise avec le citoyen, pas avec le consommateur qui décide, après
tout, sur la base de ce qui l’intéresse et généralement pas en considération du
bien commun. Or, dans la plupart des démocraties représentatives, il n’y a
guère ou peu de place pour la vox populi, sauf en temps d’élections et alors
presque uniquement dans l’isoloir. De façon paradoxale, en ces moments les
partis et les responsables politiques vont à la rencontre des électeurs comme
s’ils étaient des consommateurs, avec leur marchandise-promesses.
Les possibilités de l’infotainment
A la télévision, le public est aussi du côté de la réception. La télévision parle
aux gens, rarement avec les gens, pour autant que ceux-ci puissent exprimer
leurs attentes. Ceci dit, la dernière chose que je souhaite soutenir serait que
l’infotainement constitue le remède miracle aux limites des Lumières. Ma
position n’est pas de développer un plaidoyer pour l’infotainment comme le
seul vrai genre journalistique. Je me suis contenté de rendre compte des
possibilités ouvertes par ce format et ce style, d’exemples programmatiques
de participation élargie, d’authentique débat, de la création d’un rapport à
ceux que les discours politiques rebutent en général. A ce titre, certains talk-shows ouvrent vraiment la porte à leurs publics pour accéder à la scène d’un
débat rationnel. Je ne conteste pas que les dirigeants politiques qui y
apparaissent aient souvent d’autres motivations : éviter des questions
critiques, ou simplement renforcer leur visibilité et polir leur image. Pour
moi aussi, il est clair que certains contenus de ces programmes ont davantage
pour fonction de vendre des audiences à des annonceurs que d’agir comme
courtiers des demandes et revendications du public. Et il est donc encore
clair à cet égard que je participe d’une position normative, et je tiens pour
bienvenus les développements de Neveu avec leurs quelques repères sur la
théorie démocratique.
Mais dans mes analyses, j’ai spécialement cherché à mettre en question les
allégations des critiques de l’infotainment qui affirment, plus sur la base de
leur conviction que sur celle de données empiriques, que le format serait en
lui-même impropre à être générateur d’information, ou que désormais les
programmes et magazines d’information commencent à jouer du registre
distrayant, de la personnalisation et finalement du dédain et du cynisme à
l’égard de la politique. Les questions sont alors de savoir si l’infotainment
est en train de devenir la forme dominante de journalisme politique, si ses
contenus couvrent et masquent plus qu’ils ne révèlent, ou encore si l’espace
de débat est plus symbolique et ésotérique qu’authentique ou capable de
proposer des solutions aux problèmes, et enfin de discerner si d’autres
genres informatifs se comportent mieux ou s’ils suivent le mouvement. Là
où mes propres réponses contenaient davantage d’ambiguïté, E. Neveu
semble répondre « oui ». Il fournit plusieurs exemples convaincants dans sa
monographie précise de ce numéro de Réseaux. Toutefois, sa méthode,
singulièrement qualitative, le conduit à rechercher des cas et non à
développer une analyse systématique, à saisir les contre-exemples. Même si
son approche interprétative est bienvenue, qu’elle donne assurément des
informations plus approfondies sur ce qui se passe vraiment dans ces
programmes, nous nous retrouvons au bout du compte avec « la preuve par
l’exemple ». Son analyse ne peut établir à quel point le phénomène est
structurel.
Une ouverture et trois objections
Ceci dit, dans sa réponse à ma critique de la phobie de l’infotainment, Erik
Neveu a soulevé nombre de reproches intéressants et pertinents, qui ne
mettent pas seulement à l’épreuve mes conclusions et la notion floue et
hybride d’infotainment. Il ouvre aussi des perspectives pour des approches
comparatives, multiméthodologiques, qui peuvent nous aider à comprendre
l’action de la télévision dans la vie sociale et politique en général et « les
causes, les contenus, les enjeux, les problématisations et les effets du genre »
en particulier. Pour entrer dans cette démarche, en prenant connaissance des
exemples français, j’y retrouve la spécificité de la culture politique d’un
pays, la tradition et la force de son système de télévision publique comme
une variable explicative d’une différence dans le niveau de représentation du
politique comme « activités ésotériques, et des langages opaque et
ennuyeux ».
En ce qui concerne ses critiques, Neveu s’en prend à l’échelle d’infotainment
dont je fais usage. Elle fonctionnerait comme « un outil d’objectivation qui
menace d’occulter toute une série de questionnements sur les contenus, les
problématisations et les effets de ce genre ». Je ne considère pas cette échelle
comme l’unique voie de salut et je comprend en quoi elle peut être
interprétée comme un outil statique d’objectivation. Mais j’en fais justement
un usage processuel, comme un instrument heuristique, un outil
d’interprétation, qui permet de repérer et de rendre compte de changements
dans la substance, le niveaux de personnalisation, le format et le style de tous
les genres. Ce qu’elle ne permet pas de faire est d’analyser et de questionner
les effets de ces différences de caractéristiques tant du contenu que du style.
Mais en ce moment, en collaboration avec un programme d’information
public et un autre privé, je développe un dispositif expérimental dans lequel
différents styles de reportage (neutre, divertissant, cynique) seront testés
quant à leurs effets, au sens qui leur est attribué.
En second lieu, Neveu doute très ostensiblement que les programmes
d’infotainment aient la capacité de structurer sérieusement un débat public.
Et même si tel était le cas, en donnant de la place à des gens ordinaires pour
introduire leurs problèmes dans l’agenda, ne suscitent-ils pas un espoir
auxquels ils ne peuvent répondre ? Ce dernier point ne me semble pas une
critique acceptable. Offrir un espace pour l’articulation, le dialogue et la
formation de l’opinion c’est déjà plus que n’en offrent aujourd’hui la plupart
des institutions ; et il n’appartient pas aux journalistes ni aux
programmateurs de trouver des solutions aux problèmes, au mieux peuvent-ils mettre en évidence ce que sont les limites des espaces de débat qu’ils
animent. Car tout espace public est d’abord et surtout une arène discursive et
rien ne prouve que les revendications et désirs qui s’y expriment soient pris
en compte dans les arènes de décision, ni que les journalistes constituent les
médiations entre ces deux sphères.
La critique de Neveu sur la réalité du débat dans les talk-show touche un
point plus sensible. Bien des talk-shows ne cherchent en effet que, soit le
conflit et les simples effets du direct, soit l’expression de l’expérience
personnelle des participants pour elle-même. Il serait cependant pertinent de
voir si des magazines ou des programmes d’information « sérieux »
consacrent plus de temps à des dialogues sur le fond (substantive), mettent
en scène davantage de représentation de « cadres d’injustice ou d’action
collective », offrent plus de confrontation entre « gens ordinaires » et élites
politiques. Il faudrait regarder aussi si cela a changé depuis l’arrivée des
télévisions commerciales. Cela permettrait du même coup de faire des
comparaisons entre genres, et au sein d’un genre sur une longue période, et
de la sorte de trouver potentiellement des réponses aux questions de savoir si
les programmes d’information traditionnels se sont popularisés, ou s’ils
prennent plus en compte ce qui importe pour le public. Mon impression en
ce qui concerne les Pays-Bas, est que le principe du journalisme consistant à
entendre les pour et les contre, les deux côtés – principe dominant dans les
genres journalistiques – tend à créer davantage une rhétorique d’oppositions
crispées qu’un véritable dialogue. En même temps, je note qu’à la suite du
meurtre du dirigeant populiste Pim Fortuyn, tant les programmes
d’information publics que privés ont institutionnalisé des formats qui
donnent plus de place dans les programme à la vox populi.
Finalement, considérant pour acquis que les choses sont pires que je ne
prétends, E. Neveu demande rhétoriquement s’il est impossible ou indésirable
d’« imposer aux médias généralistes certaines obligations relatives à la
programmation d’une information politique comportant du “fond” ? ».
Bien que je sois souvent irrité par le type même d’exemples qu’il donne, je
crois qu’on mettrait ainsi la charrue avant les bœufs. Dans un contexte
d’importance déclinante des partis politiques et de rôle dominant des médias
comme lieux d’articulation des peurs sociales, des demandes et des désirs,
comme intermédiaires et pour partie producteurs de l’opinion publique et de
l’agenda politique, il n’y a rien de surprenant à ce que le personnel politique
s’intéresse à toute la palette des programmes télévisés. Rien de surprenant
non plus à ce que, dans un climat de compétition et d’innovation, les
journalistes fassent usage de toute cette palette d’expérimentations avec
genres et formats. Simultanément, cela donne aux journalistes un certain
pouvoir, et une responsabilité dépourvue de comptes à rendre
(accountability). Malgré cela, leur imposer des obligations, institutionnaliser
le contrôle (avec des sanctions claires quand les obligations seraient
négligées) ne constitue pas la réponse. Cela soulève même un dilemme
démocratique. N’avoir pas de comptes à rendre est à la fois la force d’un
journalisme indépendant et son talon d’Achille. Tel est le paradoxe du rôle
des médias en démocratie. Et aux paradoxes il n’est point de solutions.
Traduction : Erik NEVEU, revue par l’auteur
[1]
Sauf indication contraire les citations entre guillemets proviennent du texte précédent « Le
chercheur et l’
infotainment… ».