2003
Réseaux
Un programme de recherches ?
En guise de conclusion provisoire...
Erik Neveu
Si les contributions réunies dans ce numéro reflètent tant des
problématiques et des cadres théoriques divergents que des
désaccords significatifs, elles suggèrent simultanément ce que
pourrait être un programme de recherche partagé. Celui-ci n’engendrerait
pas un consensus imaginaire. Mais il pourrait poser les contours de
protocoles et d’enjeux de recherche permettant de façon féconde la
confrontation des points de vue et le développement des interprétations à
partir de matériaux offrant des garanties d’objectivation et de comparabilité.
Quatre démarches devraient recueillir l’assentiment des chercheurs et
permettre à la confrontation de se développer dans un cadre constructif.
La première est fortement argumentée par Brants. Elle tient au caractère
indispensable d’études longitudinales et comparatives, ce qui suppose aussi
de s’accorder sur des paramètres quantifiables qui permettent, même
imparfaitement, de construire des indicateurs. Il est d’ailleurs probable que,
comme dans de nombreuses entreprises de recherches internationales, des
difficultés, peut-être insurmontables, surgissent là
[1]. Comment élaborer des
paramètres qui mesurent de façon précise ce qu’est une information de
« fond » ? Comment la distinguer tant de couvertures qui s’attachent aux
personnes que de celles qui ramènent le fond des luttes politiques à une
simple logique de compétition ? Comment élaborer des indicateurs de
caractérisation d’une style (sérieux/distrayant) qui soient utilisables sur
plusieurs pays compte-tenu de la diversité de l’histoire des télévisions, des
formes différentes que des cultures peuvent associer aux notions de
déférence ou d’agressivité. La remarque ne vise pas à disqualifier une
démarche nécessaire. Elle souligne combien faire du comparatif et du
longitudinal est aujourd’hui un programme – partagé par Brants et Blumler –
plus qu’une réalité. Elle met aussi l’accent sur la nécessité d’une travail long
et ingrat de questionnement et de (re)construction des indicateurs statistiques
et quantitatifs pertinents dans un travail comparatiste.
Une seconde démarche concerne plus spécifiquement les chercheurs
français. Elle consisterait à tenter de dépasser les oppositions entre analyses
« internes » et « externes ». Il ne s’agit pas de laisser penser par-là que
n’existent entre elles que des malentendus et qu’une sort de complémentarité
heuristique les amènerait naturellement à s’emboîter. Le moment
structuraliste a longtemps suscité l’illusion que le sens et l’impact des
messages médiatiques étaient tout entier intelligible dans l’identification de
leurs codes et de leur logique interne. Ce texto-centrisme est en recul jusque
chez une large part de ceux qui se revendiquent d’une analyse sémiologique,
et ce recul crée un espace pour une interdisciplinarité féconde. Formulée
cavalièrement celle-ci consiste à prendre acte des apports d’une analyse
sémiologique-interne et de l’importance de la matérialité textuelle (iconique,
etc.). Les sciences du langage offrent des outils très puissants pour identifier
la manière dont des messages sont « encodés », dont cet encodage mobilise
des modèles culturels, des mythes, engendre des anticipations sur la
réception, des programmes de perception. Mais l’apport d’une analyse
externe-sociologique est indispensable sur deux plans : comprendre en
amont comment les formes et contenus des messages médiatiques sont
l’expression d’un système d’interactions sociales, de cultures
[2], saisir la
diversité des réceptions qui peuvent fort bien être en décalage complet avec
le programme de perception proposé
[3]. Guy Lochard et Jean-Claude Soulages
illustrent les rapprochements en cours dans leur contribution à ce numéro, à
travers une analyse fine de l’évolution des règles « médiagéniques » qu’ils
rapportent en particulier aux multiples changements qui affectent l’univers
télévisuel. Toute la difficulté du programme interdisciplinaire esquissé ici –
que nul n’a encore mis en œuvre de façon totalement satisfaisante – vient,
au-delà de la question des rapports entre sémio- et sociologies, de ce qu’il
implique un travail de mise en relation entre un ensemble d’espaces et de
champs sociaux. Pour n’en suggérer que deux aspects, l’évolution des
grammaires télévisuelles est en particulier inséparable d’une perte
d’autonomie des institutions médiatiques à l’égard des lois d’une économie
de marché fortement dérégulée. Le personnel politique astreint à un couvre-feu inversé qui ne lui donne l’antenne que passé minuit, l’obligation qui lui
est faite de parler autant de son caractère que de répartition de la richesse
collective sont des données qui découlent pour une large part de
l’institutionnalisation de la concurrence entre réseaux et de son
internationalisation, du financement publicitaire et l’impératif de
maximisation des audiences. Dans le même ordre d’idées, un travail de
science sociale qui veuille rendre compte de manière précise des
changements qui affectent la hiérarchie des enjeux de débats, les manières de
les problématiser, la définition des porte-parole et des manières légitimes de
parler doit aussi prendre appui sur toute une série de recherches sectorisées :
sociologie de l’éducation et de la socialisation, de la famille, de l’emploi,
changements de la morphologie sociale. A défauts de ces connexions, qui
supposent des équipes de recherches interdisciplinaires, des évolutions aux
causes complexes mais précises continueront à être plus masquées
qu’expliquées par l’usage de notions molles comme individualisme, crise
des idéologies, déficit de lien social, malaise de l’Etat providence.
Une troisième démarche serait de mobiliser pour évaluer le suivi et les
perceptions des divers programmes qui traitent de politique ou accueillent des
professionnels de la politique, les ressources d’invention et d’enquête qu’a
suscité dans le domaine de la fiction le chantier de la réception. Qui regarde
les divers segments de cette programmation ? Comment fonctionnent des
processus d’évaluation, de mémorisation et d’oubli ? Peut-on imputer à ces
programmes des évolutions dans la perception collective et individuelle des
dirigeants politiques, des comportements de vote ? En l’absence de ces
enquêtes et études, le discours savant sur l’impact pratique de la couverture
télévisuelle du politique aura le plus grand mal à se démarquer de celui des
acteurs et journalistes. Il oscillera entre argument d’autorité (Les Guignols ont
élu Chirac en 1995) sans data et colin-maillard sociologique à partir de
données confectionnées dans la logique utilitaire des mesures d’audience ou
des segmentations de catégories de votants.
Pour clore sur une note œcuménique, la remarque de Kees Brants relative au
fait qu’un programme distrayant puisse aussi apporter matière à information et
réflexion apparaît comme pertinente et suggestive. Il en tire une conclusion
sans doute hâtive, en formulant un mot d’ordre qu’on croyait celui d’un pape
polonais : « Ne craignez point »… l’infotainment. Peut-être un meilleur usage
en serait-il possible en se demandant ce que sont les conditions et
combinatoires qui peuvent maximiser tant la charge informationnelle, que
l’intervention de locuteurs profanes et l’attrait du public. Un tel
questionnement gagnerait à la coopération de journalistes et professionnels de
la télévision. Sans aller au-delà de pistes, on les formulera en quelques
questions. N’y aurait-il pas des usages des sciences sociales plus éclairants et
plus capables de faire le pont entre expérience personnelle et enjeux collectifs
que les sondages par questions fermées ou l’invite faite à un « spécialiste » de
répondre à des questions souvent plus évocatrices de l’impensé du
questionneur que des enjeux du problème ? La force de témoignage et
d’évocation de l’image ne peut elle engendrer que du pathos et de l’émotion
glauque ? Est-elle impuissante à susciter l’équivalent de fragments
d’ethnographie compréhensive ? Pourquoi le culte du vécu et de l’expérience
que les responsables de programmes brandissent comme une bannière va-t-il si
rarement jusqu’à montrer comment des citoyens réussissent par leur action
conjointe à infléchir des décisions, à peser sur le cours du monde ?
Les institutions de la télévision – publique comme privée – ont elles investi
autant d’efforts et de budgets pour inventer en ces domaines que pour
formater les sitcoms et séries les plus propices à maximiser les audiences ?
Comment redéfinir des profils de journalistes dont l’un des savoir-faire serait
non de discipliner et punir la parole profane, mais de la susciter et mettre en
confiance ? De dépasser la juxtaposition des points de vue sans céder à la
réduction des confrontations au pugilat ? Comment inventer des formats –
sur lesquels la presse écrite est plus avancée – qui articulent l’expérience
personnelle, la chair biographique d’une part, l’exploration de la nature et
des impacts des choix politiques de l’autre ? Est-il vraiment impensable de
réaliser sans « tunnel », ni langage abscons l’exercice banal qui est l’une des
bases des sciences sociales : questionner la manière dont des problèmes sont
posés, mal posés ? Le fait d’intégrer dans des cahiers des charges
conditionnant les autorisations d’émissions des obligations renforcées quant
à la nature et à la programmation d’émissions de débat équivaudrait il
vraiment à rouvrir la barrière d’une « route de la servitude » ?
On le voit, la question des modalités de mise en scène du politique à la
télévision ne peut que donner matière à d’autres livraisons de Réseaux…
·
BOURDIEU P. (1982), Ce que parler veut dire, Paris, Fayard.
·
BOURDIEU P. (1988), L’ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit.
·
CHAMBOREDON J.-C., FABIANI J.-L. (1977), « Les albums pour enfants. Le
champ de l’édition et les définitions sociales de l’enfance », Actes de la recherche
en sciences sociales, n° 13, p. 60-79, n° 14, p. 55-74.
·
NEVEU E. (1985), L’idéologie dans le roman d’espionnage, Paris Presses de
Sciences Po.
·
PADIOLEAU J.-G. (1976), « Systèmes d’interaction et rhétoriques
journalistiques », Sociologie du travail, p. 256-282.
·
PINTO L. (1984), Le Nouvel Observateur ou l’intelligence en action, Paris,
Métaillié.
[1]
J’ai été récemment sollicité par une équipe étrangère qui travaillait sur des corpus de presse
écrite à propos de la couverture de mouvements sociaux. Les chercheurs avaient besoin que
leur soit indiqué le titre d’un tabloïd français qui puisse, par exemple, se comparer au
Sun ou
au
Bild… on devine la difficulté, tant de répondre que de produire du comparable.
[2]
Démarche dont une des premières traduction est offerte par PADIOLEAU, 1976 sur la
rhétorique journalistique.
[3]
Contrairement à une vulgate réductrice sur son « réductionnisme sociologique », expression
qui pour ses utilisateurs vaut souvent pléonasme, plusieurs travaux importants de BOURDIEU,
1982,1988 ; d’autres prenant appui sur ses cadres théoriques CHAMBOREDON, FABIANI,
1977 ; PINTO, 1984 ; NEVEU, 1985 prêtent une grande attention aux propriétés formelles de
textes ou de biens culturels et s’emploient à articuler analyse de l’espace de production, étude
des caractéristiques de forme et de contenu, logiques de réception. La relative rareté de tels
textes suggère inséparablement la difficulté de l’entreprise et les réticences réelles qui
s’opposent à cette approche qui récuse des partages disciplinaires.