Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
310 pages

p. 191 à 197
doi: en cours

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no 118 2003/2

2003 Réseaux

Un programme de recherches ?

En guise de conclusion provisoire...

Erik Neveu
Si les contributions réunies dans ce numéro reflètent tant des problématiques et des cadres théoriques divergents que des désaccords significatifs, elles suggèrent simultanément ce que pourrait être un programme de recherche partagé. Celui-ci n’engendrerait pas un consensus imaginaire. Mais il pourrait poser les contours de protocoles et d’enjeux de recherche permettant de façon féconde la confrontation des points de vue et le développement des interprétations à partir de matériaux offrant des garanties d’objectivation et de comparabilité. Quatre démarches devraient recueillir l’assentiment des chercheurs et permettre à la confrontation de se développer dans un cadre constructif.
La première est fortement argumentée par Brants. Elle tient au caractère indispensable d’études longitudinales et comparatives, ce qui suppose aussi de s’accorder sur des paramètres quantifiables qui permettent, même imparfaitement, de construire des indicateurs. Il est d’ailleurs probable que, comme dans de nombreuses entreprises de recherches internationales, des difficultés, peut-être insurmontables, surgissent là [1]. Comment élaborer des paramètres qui mesurent de façon précise ce qu’est une information de « fond » ? Comment la distinguer tant de couvertures qui s’attachent aux personnes que de celles qui ramènent le fond des luttes politiques à une simple logique de compétition ? Comment élaborer des indicateurs de caractérisation d’une style (sérieux/distrayant) qui soient utilisables sur plusieurs pays compte-tenu de la diversité de l’histoire des télévisions, des formes différentes que des cultures peuvent associer aux notions de déférence ou d’agressivité. La remarque ne vise pas à disqualifier une démarche nécessaire. Elle souligne combien faire du comparatif et du longitudinal est aujourd’hui un programme – partagé par Brants et Blumler – plus qu’une réalité. Elle met aussi l’accent sur la nécessité d’une travail long et ingrat de questionnement et de (re)construction des indicateurs statistiques et quantitatifs pertinents dans un travail comparatiste.
Une seconde démarche concerne plus spécifiquement les chercheurs français. Elle consisterait à tenter de dépasser les oppositions entre analyses « internes » et « externes ». Il ne s’agit pas de laisser penser par-là que n’existent entre elles que des malentendus et qu’une sort de complémentarité heuristique les amènerait naturellement à s’emboîter. Le moment structuraliste a longtemps suscité l’illusion que le sens et l’impact des messages médiatiques étaient tout entier intelligible dans l’identification de leurs codes et de leur logique interne. Ce texto-centrisme est en recul jusque chez une large part de ceux qui se revendiquent d’une analyse sémiologique, et ce recul crée un espace pour une interdisciplinarité féconde. Formulée cavalièrement celle-ci consiste à prendre acte des apports d’une analyse sémiologique-interne et de l’importance de la matérialité textuelle (iconique, etc.). Les sciences du langage offrent des outils très puissants pour identifier la manière dont des messages sont « encodés », dont cet encodage mobilise des modèles culturels, des mythes, engendre des anticipations sur la réception, des programmes de perception. Mais l’apport d’une analyse externe-sociologique est indispensable sur deux plans : comprendre en amont comment les formes et contenus des messages médiatiques sont l’expression d’un système d’interactions sociales, de cultures [2], saisir la diversité des réceptions qui peuvent fort bien être en décalage complet avec le programme de perception proposé [3]. Guy Lochard et Jean-Claude Soulages illustrent les rapprochements en cours dans leur contribution à ce numéro, à travers une analyse fine de l’évolution des règles « médiagéniques » qu’ils rapportent en particulier aux multiples changements qui affectent l’univers télévisuel. Toute la difficulté du programme interdisciplinaire esquissé ici – que nul n’a encore mis en œuvre de façon totalement satisfaisante – vient, au-delà de la question des rapports entre sémio- et sociologies, de ce qu’il implique un travail de mise en relation entre un ensemble d’espaces et de champs sociaux. Pour n’en suggérer que deux aspects, l’évolution des grammaires télévisuelles est en particulier inséparable d’une perte d’autonomie des institutions médiatiques à l’égard des lois d’une économie de marché fortement dérégulée. Le personnel politique astreint à un couvre-feu inversé qui ne lui donne l’antenne que passé minuit, l’obligation qui lui est faite de parler autant de son caractère que de répartition de la richesse collective sont des données qui découlent pour une large part de l’institutionnalisation de la concurrence entre réseaux et de son internationalisation, du financement publicitaire et l’impératif de maximisation des audiences. Dans le même ordre d’idées, un travail de science sociale qui veuille rendre compte de manière précise des changements qui affectent la hiérarchie des enjeux de débats, les manières de les problématiser, la définition des porte-parole et des manières légitimes de parler doit aussi prendre appui sur toute une série de recherches sectorisées : sociologie de l’éducation et de la socialisation, de la famille, de l’emploi, changements de la morphologie sociale. A défauts de ces connexions, qui supposent des équipes de recherches interdisciplinaires, des évolutions aux causes complexes mais précises continueront à être plus masquées qu’expliquées par l’usage de notions molles comme individualisme, crise des idéologies, déficit de lien social, malaise de l’Etat providence.
Une troisième démarche serait de mobiliser pour évaluer le suivi et les perceptions des divers programmes qui traitent de politique ou accueillent des professionnels de la politique, les ressources d’invention et d’enquête qu’a suscité dans le domaine de la fiction le chantier de la réception. Qui regarde les divers segments de cette programmation ? Comment fonctionnent des processus d’évaluation, de mémorisation et d’oubli ? Peut-on imputer à ces programmes des évolutions dans la perception collective et individuelle des dirigeants politiques, des comportements de vote ? En l’absence de ces enquêtes et études, le discours savant sur l’impact pratique de la couverture télévisuelle du politique aura le plus grand mal à se démarquer de celui des acteurs et journalistes. Il oscillera entre argument d’autorité (Les Guignols ont élu Chirac en 1995) sans data et colin-maillard sociologique à partir de données confectionnées dans la logique utilitaire des mesures d’audience ou des segmentations de catégories de votants.
Pour clore sur une note œcuménique, la remarque de Kees Brants relative au fait qu’un programme distrayant puisse aussi apporter matière à information et réflexion apparaît comme pertinente et suggestive. Il en tire une conclusion sans doute hâtive, en formulant un mot d’ordre qu’on croyait celui d’un pape polonais : « Ne craignez point »… l’infotainment. Peut-être un meilleur usage en serait-il possible en se demandant ce que sont les conditions et combinatoires qui peuvent maximiser tant la charge informationnelle, que l’intervention de locuteurs profanes et l’attrait du public. Un tel questionnement gagnerait à la coopération de journalistes et professionnels de la télévision. Sans aller au-delà de pistes, on les formulera en quelques questions. N’y aurait-il pas des usages des sciences sociales plus éclairants et plus capables de faire le pont entre expérience personnelle et enjeux collectifs que les sondages par questions fermées ou l’invite faite à un « spécialiste » de répondre à des questions souvent plus évocatrices de l’impensé du questionneur que des enjeux du problème ? La force de témoignage et d’évocation de l’image ne peut elle engendrer que du pathos et de l’émotion glauque ? Est-elle impuissante à susciter l’équivalent de fragments d’ethnographie compréhensive ? Pourquoi le culte du vécu et de l’expérience que les responsables de programmes brandissent comme une bannière va-t-il si rarement jusqu’à montrer comment des citoyens réussissent par leur action conjointe à infléchir des décisions, à peser sur le cours du monde ?
Les institutions de la télévision – publique comme privée – ont elles investi autant d’efforts et de budgets pour inventer en ces domaines que pour formater les sitcoms et séries les plus propices à maximiser les audiences ? Comment redéfinir des profils de journalistes dont l’un des savoir-faire serait non de discipliner et punir la parole profane, mais de la susciter et mettre en confiance ? De dépasser la juxtaposition des points de vue sans céder à la réduction des confrontations au pugilat ? Comment inventer des formats – sur lesquels la presse écrite est plus avancée – qui articulent l’expérience personnelle, la chair biographique d’une part, l’exploration de la nature et des impacts des choix politiques de l’autre ? Est-il vraiment impensable de réaliser sans « tunnel », ni langage abscons l’exercice banal qui est l’une des bases des sciences sociales : questionner la manière dont des problèmes sont posés, mal posés ? Le fait d’intégrer dans des cahiers des charges conditionnant les autorisations d’émissions des obligations renforcées quant à la nature et à la programmation d’émissions de débat équivaudrait il vraiment à rouvrir la barrière d’une « route de la servitude » ?
On le voit, la question des modalités de mise en scène du politique à la télévision ne peut que donner matière à d’autres livraisons de Réseaux
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BOURDIEU P. (1982), Ce que parler veut dire, Paris, Fayard.
·  BOURDIEU P. (1988), L’ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit.
·  CHAMBOREDON J.-C., FABIANI J.-L. (1977), « Les albums pour enfants. Le champ de l’édition et les définitions sociales de l’enfance », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 13, p. 60-79, n° 14, p. 55-74.
·  NEVEU E. (1985), L’idéologie dans le roman d’espionnage, Paris Presses de Sciences Po.
·  PADIOLEAU J.-G. (1976), « Systèmes d’interaction et rhétoriques journalistiques », Sociologie du travail, p. 256-282.
·  PINTO L. (1984), Le Nouvel Observateur ou l’intelligence en action, Paris, Métaillié.
 
NOTES
 
[1]J’ai été récemment sollicité par une équipe étrangère qui travaillait sur des corpus de presse écrite à propos de la couverture de mouvements sociaux. Les chercheurs avaient besoin que leur soit indiqué le titre d’un tabloïd français qui puisse, par exemple, se comparer au Sun ou au Bild… on devine la difficulté, tant de répondre que de produire du comparable.
[2]Démarche dont une des premières traduction est offerte par PADIOLEAU, 1976 sur la rhétorique journalistique.
[3]Contrairement à une vulgate réductrice sur son « réductionnisme sociologique », expression qui pour ses utilisateurs vaut souvent pléonasme, plusieurs travaux importants de BOURDIEU, 1982,1988 ; d’autres prenant appui sur ses cadres théoriques CHAMBOREDON, FABIANI, 1977 ; PINTO, 1984 ; NEVEU, 1985 prêtent une grande attention aux propriétés formelles de textes ou de biens culturels et s’emploient à articuler analyse de l’espace de production, étude des caractéristiques de forme et de contenu, logiques de réception. La relative rareté de tels textes suggère inséparablement la difficulté de l’entreprise et les réticences réelles qui s’opposent à cette approche qui récuse des partages disciplinaires.
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