2003
Réseaux
Quelques dispositifs de talk-shows français (1998-2003)
Marie Lherault
Erik Neveu
L’un des problèmes pratiques auxquels se confronte toute
publication d’articles sur des programmes télévises tient au
degré de familiarité très inégal des lecteurs avec les émissions
dont traitent les textes publiés. A défaut de pouvoir inclure dans Réseaux des
échantillons vidéo, on trouvera ici quelques indications susceptibles d’aider
les lecteurs peu familiers de ces programmes à en comprendre la
scénographie et les rituels… donnée a fortiori indispensable aux lecteurs
étrangers, ou tout simplement aux chercheurs qui utiliseront dans dix ans ce
numéro pour réaliser des mises en perspective.
Vivement dimanche (France 2)
Vivement dimanche est enregistré dans un décor qui emprunte aux
dispositifs des grandes émissions de variété (escalier à descendre pour
accéder au plateau en début d’émission, présence d’un public qui applaudit,
scène où se produisent musiciens et comédiens). Mais l’émission les nuance
d’une composante intimiste puisque Michel Drucker et son hôte sont assis
en vis-à-vis sur deux canapés rouges où viennent les rejoindre les divers
invités dans un espace proche du salon sur lequel sont resserrés la plupart
des plans.
L’émission est montée, non diffusée en direct. Autour d’un fil conducteur
qui consiste le plus souvent à évoquer la vie, la carrière et les hobbies de
l’invité politique, les deux heures que dure l’émission (13 h 30/15 h30) sont
toujours décomposées en de multiples séquences. Celle-ci peuvent consister
en échanges avec des invités qui se succèdent sur le plateau (entre cinq et
dix). Y figurent aussi l’écoute de sketchs ou de musiques produits par des
artistes tantôt présents, tantôt enregistrés hors la présence de l’invité. Un
troisième ingrédient provient de reportages mettant le plus souvent en scène
l’invité et ses proches à leur domicile, dans leur terroir, ou recueillant des
témoignages (famille, anciens condisciples, amis). L’alternance de ces
composantes fait que les 120 minutes de programme se décomposent au
minimum en une vingtaine de séquences ou d’interactions distinctes, qui
rendent pratiquement peu probable la survenue d’un « tunnel » où la
conversation puisse se fixer plus de cinq minutes sur un thème unique,
spécialement s’il est tenu pour trop aride par l’animateur.
Une seconde séquence intitulée « Vivement dimanche prochain » s’ouvre à
19 h 30. Michel Drucker est alors rejoint par trois questionneurs dont le
registre principal est humoristique (Ph. Gelluck, B. Masure) ou plus
caustique (G. Miller)… De ce trio initial, seul demeure début 2003 Philippe
Gelluck, désormais flanqué de Pierre Bénichou et Nathalie Corré. Cette
seconde séquence est aussi plus fortement structurée que la première par
une suite de mini-rituels : vers de mirliton déclamés par Masure, lecture
d’un faux courrier des téléspectateurs par Ph. Gelluck…
Tout le monde en parle (France 2)
On ne peut pas plaire à tout le monde (France 3)
Ces deux émissions ont en commun de reposer sur la coprésence d’une série
d’invités, assis sur de hauts sièges évoquant les tabourets de bar, devant une
table étroite aux formes proches du fer à cheval (Ardisson) ou d’un triangle
(Fogiel). Dans les deux cas le studio accueille un public.
Dans
Tout le monde en parle, il se structure autour d’un centre vivement
éclairé, constitué par le plan en fer à cheval autour duquel les invités
s’installent à mesure de leur arrivée, tandis que l’animateur équipé de ses
fiches et de quelques gadgets (tel un homard chanteur en plastique) est
installé dans ce qui serait la partie ouverte de ce fer à cheval. En retrait de
cet espace central, derrière les invités, est assis en surélévation un public de
jeunes. La séparation des deux espaces concentriques est marquée par un
décor de lourdes colonnes et de draperies d’un kitsch antiquisant. Le côté
fortement ritualisé de l’émission doit être souligné : ouverture par un
best of
des séquences de la semaine précédente, lecture de courriels reçus, séquence
finale d’identification en aveugle de musiques. Ardisson dispose aussi d’un
clavier qui déclenche bruitages et jingles destinés annoncer une séquence
(Refrain de
Ma vie pour les questions biographiques), à faire contrepoint
aux propos échangés (coups de feu avec silencieux…). Les dispositifs
rituels sont encore constitués par une série de questionnaires standard, dont
les contenus varient assez peu pour être vite familiers des téléspectateurs
[1],
auxquels doivent se soumettre les invités, le tout accompagné de jingles qui
commandent eux-mêmes des réactions (silence, mouvement de mains) des
participants. La prévisibilité des interactions doit aussi aux relations entre
Ardisson et ses collaborateurs : irruption initiale de « Môssieur Corti » dans
les costumes les plus extravagants, affrontements rituels et codés entre
Ardisson et Laurent Baffie préposé au rôle du trublion irrévérencieux.
Diffusée le samedi soir vers 23 heures 30 par France 2, l’émission dure
environ deux heures. Elle fait l’objet d’un montage avant diffusion et
accueille en général entre six et neuf invités distincts
[2]. Les responsables
politiques – qui apparaissent presque toujours à un moment assez avancé du
programme – disposent généralement d’une vingtaine de minutes, occupées
pour l’essentiel par un entretien avec l’animateur au cours duquel
l’intervention d’autres participants est assez rare.
Le dispositif d’On ne peut pas plaire à tout le monde, diffusée le vendredi
sur France 3 n’est pas radicalement différent : même créneau horaire, durée
comparable, même tabourets hauts, même tables proches du comptoir de
bar, même position en retrait de l’animateur, même présence d’un public,
même participation de responsables politiques aux côtés de personnalités du
show-biz, de la création, de celles bien connues pour être bien connues.
L’autoréférencialité, via la diffusion d’extraits d’émissions antérieures, de
commentaires venus des coulisses du studio sur la qualité ou la teneur des
propos des invités, est un autre dénominateur commun. Ces similitudes sont
à l’origine d’une polémique oscillant entre ludique et inamical puisque
Thierry Ardisson accuse Marc-Olivier Fogiel de l’avoir copié et que la
réalisation ostentatoire ou ironique des emprunts ou comparaisons, comme
leur dénonciation indignée font partie intégrante des deux programmes.
Mais des différences sont aussi sensibles. L’émission de France 3 s’ouvre le
plus souvent par un micro-trottoir où les locuteurs expriment ce que leur
évoquent les invités du jour. Elle propose plus souvent des mini-reportages.
Le décor du plateau de Fogiel est plus dépouillé, d’une esthétique plus high-tech (sol donnant l’impression du verre, éclairage plus intense, nombreux
écrans de contrôle visibles). La différence essentielle réside dans la
diffusion en direct (ce que rappelle une incrustation) du programme qui
interdit toute coupe et oblige les participants à travailler « sans filet ». Si les
échanges entre Fogiel et sa collaboratrice Ariane Massenet n’excluent pas
une forme d’ironie mysogine ritualisée, le programme apparaît aussi comme
beaucoup moins marqué par un maillage de rituels dont la compréhension
immédiate puisse supposer un statut de pratiquant assidu. Le public est ici
discret. Le nombre d’invités étant restreint à quatre ou cinq, le temps dévolu
à chacun est en général plus long, proche de la demi-heure, et les
interactions plus vives (Fogiel coupe davantage la parole qu’Ardisson,
donnée qui doit en partie à l’impossibilité d’élaguer au montage des
longueurs et lenteurs), plus diverses dans la mesure où l’animateur sollicite
plus facilement les réactions d’un de ses invités aux propos d’un autre.
Le Vrai Journal
[3]
Diffusé le dimanche à 12h45 en clair sur Canal +, Le Vrai Journal est
enregistré en public au studio 102 de la Maison de la radio, comme Ça se
discute de Delarue, deux jours avant sa diffusion. Le dispositif théâtral de
l’émission est proche de celui des émissions de variétés : une scène, sur
laquelle est planté le décor, fait face aux gradins remplis chaque vendredi
après-midi par cent à deux cents spectateurs. Afin de matérialiser la
séparation entre les gradins et la scène, cette dernière est surélevée par
rapport aux premiers rangs des spectateurs qui sont volontairement
maintenus dans la pénombre. Les réactions du public (applaudissements,
rires, tirades) sont préalablement répétées et déclenchées au fil de
l’émission par les chauffeurs de salle. Les plans fixes du public ne durent
que quelques secondes, l’essentiel des caméras étant tournées vers la scène,
elle-même structurée autour de deux axes symétriques : d’un côté, deux
fauteuils verts installés côte à côte, de l’autre, un bureau en bois foncé
derrière lequel Karl Zéro présente son émission. Le décor souligne cette
séparation : à gauche, des colonnes blanches s’élèvent de façon anarchique
sur une tenture dorée, tandis qu’à droite un panneau noir ajouré laisse
entrevoir le titre de l’émission peint en lettres capitales jaunes et vertes.
Le Vrai Journal, dont la durée totale est de quarante-cinq minutes, est
construit autour de cinq types de séquences : les introductions et
conclusions de Karl Zéro, le bloc note, les reportages, les sketches et
l’interview politique. Les reportages, souvent animés par J.P. Lepers, font
souvent l’objet d’une longue préparation et tentent de se rapprocher d’une
démarche d’investigation. Quant à l’entretien politique, qui dure huit
minutes en moyenne après montage, il intervient dans la seconde partie de
l’émission. Depuis son bureau qu’il n’a pas quitté depuis le début de
l’émission, Karl Zéro annonce son invité, va le rejoindre de l’autre côté du
plateau et s’installe sur la chaise de droite. Quelques fiches à la main, il
questionne l’invité de la semaine sur son action politique, lui demande de
commenter l’actualité et lui propose généralement de regarder un sketch
satirique dont il fait l’objet. Favorisé par le tutoiement, que Karl Zéro a
réussi à instaurer avec ses invités pendant les deux premières saisons, le ton
de la conversation est badin. Les réponses de l’interviewé ne doivent pas
être trop longues ou compliquées, elles sont alors soit interrompues par Karl
Zéro soit coupées au montage, la production ne gardant en priorité que les
moments de « complicité » entre Karl Zéro et son invité. Une fois
l’interview terminé, la personnalité politique retourne en coulisse et Karl
Zéro retrouve son bureau pour conclure l’émission.
[1]
L’interview « nulle », interview « alerte rose », interview « moralité », interview « psy »,
interview « croyances », interview « cauchemar ». La « question qui tue », présumée très
dérangeante, est formulée dans le noir absolu, exception faite d’un unique projecteur éclairant
violemment le visage du questionné.
[2]
En pratique peu d’invités demeurent tout le temps de l’enregistrement. Il est donc rare que
plus de six invités soient présents autour des « tables ».
[3]
Voir Marie Lhérault,
Le Vrai Journal décrypté, Nouveau Monde, Paris, 2002.