Réseaux
Lavoisier

I.S.B.N.sans
310 pages

p. 211 à 236
doi: en cours

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no 118 2003/2

2003 Réseaux

Le net ou la cloture de l’espace public

Débats sur l’accident industriel de toulouse (septembre 2001)

Marie-Gabrielle Suraud
Depuis plusieurs années, des recherches mettent en avant les spécificités communicationnelles de l’internet. En particulier, le net élargirait les conditions d’accès à l’espace public et pourrait ainsi activer les tendances « antirégulation » au sens où Habermas oppose régulation et communication. En s’appuyant sur la mobilisation contestataire provoquée par l’explosion de l’usine chimique AZF de Toulouse (septembre 2001), on peut montrer les limites de cette thèse. En effet, le jeu des rapports qui se développent dans le collectif réclamant la fermeture du pôle chimique tend à faire du net un vecteur plus régulateur que communicationnel des débats. La potentialité d’une contribution du net à la démocratisation du débat public suppose donc qu’il soit débattu des conditions mêmes de cette contribution. Research in recent years has highlighted the specific communicational characteristics of the Internet. In particular, the Net is said to broaden conditions of access to the public sphere and could thus activate “antiregulation” tendencies in the sense in which Habermas opposes regulation and communication. The author uses the protest mobilization triggered by the September 2001 explosion at the AZF chemicals plant in Toulouse to show the limits of this thesis. The play of relations that developed in the collective demanding the closure of all chemicals plants in the area tends to turn the Net into a vehicle of regulation rather than communication in these debates. The potential of the Net to contribute towards the democratization of public debate implies that the conditions of that contribution are debated.
Le développement de l’internet [1] suscite depuis quelques années des réflexions quant à la nature de sa contribution à la transformation de l’espace public et à la démocratie en général [2]. L’attribution au net d’une telle possibilité tient à sa dimension réputée « interactive », ainsi qu’à sa capacité de diffuser des informations et des analyses, de proposer des forums de débat ou encore de favoriser la consultation politique. Dès lors, cet « espace public numérique », ouvert à la libre expression de chacun, permettrait une transformation des conditions de participation du public à la vie politique. Ainsi, dans la plupart des recherches, la « démocratie électronique » est envisagée soit sous l’angle d’un idéal de démocratie directe, soit sous celui de l’amélioration de la démocratie représentative. Dans le premier cas, l’innovation technologique renvoie à des formes plébiscitaires ou référendaires et n’est envisagée que pour rendre le vote plus facile, plus rapide et plus fréquent [3]. Les pratiques démocratiques se trouvent alors réduites à l’instant du vote final, ce qui tend à minimiser la fonction de délibération au profit de la seule décision finale. Dans le second cas, par consultations électroniques ou par sondages, les administrations et les collectivités locales tendent à multiplier les occasions d’échanges avec les citoyens [4]. Cette voie ne se situe cependant pas en rupture vis-à-vis des procédures traditionnelles de concertation et de décision. Elles les complètent et les prolongent en favorisant l’expression citoyenne.
Relevant d’une différence de conception du politique, démocratie directe et démocratie représentative, telles qu’elles sont envisagées dans leur mise en œuvre électronique, présentent cependant une caractéristique commune. Aux débats citoyens et décisions collectives pouvant en découler, elles substituent la sollicitation d’expressions ou de réponses immédiates de la part d’individus isolés. Bien que les expériences menées dans différents pays attestent du parti pris, par les pouvoirs politiques exploitant ces innovations technologiques, de renforcer la participation citoyenne, ces formes « d’interaction directe » entre l’individu et l’institution sont réputées engendrer des distorsions lorsque les conditions minimales nécessaires à la réflexion critique collective ne sont pas remplies.
En effet, ce type de procédure peut s’apparenter, dans ces cas extrêmes, à la manipulation, tant de l’information nécessaire à la prise de position que de l’opinion publique elle-même, par la diffusion de sondages par exemple [5]. L’utilisation du net dans ces contextes d’utilisation, bien qu’affichant explicitement – et idéalement – un objectif d’intégration des points de vue des citoyens dans le processus de délibération ou de décision, occulte une des dimensions fondamentale de la démocratie, à savoir celle renvoyant aux « processus informels de formation de l’opinion qui se déroulent dans l’espace public [6] ». Bien que la notion générale d’espace public ait pris corps sous des acceptions plus ou moins distinctes, on retiendra, ici, la dernière version qu’en a présentée Habermas dans sa théorie de la politique délibérative [7]. Les enjeux démocratiques de la description normative de l’espace public renvoient à son caractère fondamentalement discursif et communicationnel, faisant de cet espace le lieu privilégié de formation de la volonté politique. Cette orientation implique donc de porter une attention particulière aux débats précédant la décision, à leurs conditions de mise en œuvre et aux processus de modifications des conceptions en fonction des opinions défendues par les différentes parties. Les réflexions récentes concernant les modèles de démocratie tendent ainsi à revaloriser les débats civiques comme une condition préalable et nécessaire au processus démocratique [8].
Dans cette perspective, certains travaux cherchent depuis peu à évaluer la capacité du net à faciliter les discussions et les débats au sein de l’espace public [9] ainsi qu’à favoriser l’ouverture de ce dernier. Outre ses spécificités communicationnelles, et au contraire des médias traditionnels, le net est supposé dégagé des questions liées à la privatisation du pouvoir de l’information. L’idée d’une circulation de l’information et de l’opinion, libérée de toute censure ou déformation et non subordonnée aux impératifs du marché, à laquelle chacun peut, en théorie, participer, devient l’un des enjeux forts du développement des médias électroniques. S’il est généralement reconnu que les médias de masse jouent un rôle très important dans la constitution de l’espace public, l’évaluation du rôle des médias interactifs, tel que le net, reste pourtant à préciser. Considéré comme « pôle d’expansion [10] », le net renforcerait le caractère pluriel de l’espace public en produisant « une myriade de mini-espaces publics spécialisés et d’espaces publics alternatifs [11] ». Dans ce schéma, les forums électroniques de discussion ont récemment fait l’objet de travaux empiriques [12], notamment dans le cas de leur utilisation militante. Ces espaces de débat sont alors envisagés à la fois du point de vue de leur contribution à la formation de l’identité d’un groupe et de celui des conditions de formation d’une opinion collective. Dans ce cas, il s’agit de repérer les modes de fonctionnement, d’organisation et de discussion au sein d’un espace public particulier.
Un terrain privilégié d’observation nous est fourni par l’accident, industriel et urbain, survenu le 21 septembre 2001, à l’usine dite AZF (ou Grande-Paroisse) de Toulouse, située sur le site chimique [13] au sud de la ville [14]. Cette catastrophe a déclenché une situation de débats civiques inédits. L’étude de la mobilisation de la partie de la population hostile au maintien du site chimique permet de mettre au jour la façon dont les citoyens se sont organisés pour identifier, interpréter et formuler leurs exigences vis-à-vis des autorités politiques. Il est alors possible de montrer comment, dans le cas de cette mobilisation due à une situation de crise, ce n’est pas au travers du débat et de la discussion que se sont véritablement dessinées les orientations et déterminées les opinions, mais, à l’inverse, que l’espace de débat public a constitué un lieu d’affrontement d’opinions prédéterminées. En effet, l’examen des débats met en évidence qu’ils sont loin d’être orientés vers la recherche d’une entente ou la définition d’objectifs et de positions communément acceptés et validés. Cet examen révèle l’existence d’une parole réglementée et structurée, orientée vers l’imposition de points de vue. Plus précisément, le net a, non pas favorisé l’ouverture de l’espace de discussion et constitué un véritable espace communicationnel, mais a été, pour un groupe de militants, un vecteur permettant de maintenir et conforter une position hégémonique. Le net a structuré les conditions de leur organisation et a favorisé la légitimation de leurs positions et de leurs actions vis-à-vis des autres militants. Ainsi, dans un contexte où l’espace public se ferme aux positions divergentes, le net, non seulement ne renverse pas cette tendance mais, en outre, resserre les liens du groupe qui a su se l’approprier et qui l’utilise pour les échanges internes.
L’utilisation du net est considérée, ici, sous l’angle particulier d’une liste de diffusion électronique, préexistant à cette situation de crise et mise à la disposition des militants. Ce travail se fonde sur une observation des débats, sur l’étude des messages électroniques diffusés durant les deux premiers mois de mobilisation ainsi que sur une vingtaine d’entretiens effectués auprès des militants du collectif « Plus Jamais Ça, ni ici ni ailleurs » (PJCnina), constitué à l’occasion de cette catastrophe industrielle. On montrera en quoi, dans un contexte de crise, les stratégies organisationnelles ont pour enjeu l’occupation d’une position hégémonique au sein du groupe passant par l’appropriation du net.
 
L’ENJEU ORGANISATIONNEL D’UN ESPACE PUBLIC NUMERIQUE...
 
 
Immédiatement après l’accident, la configuration des réactions collectives révèle l’existence de deux mouvements de mobilisation, brassant des ambitions différentes. D’un côté, les habitants des zones sinistrées se regroupent spontanément par quartiers – indépendamment les uns des autres – pour partager des informations sur la catastrophe et les risques encourus et pour solidariser les revendications de dédommagement des sinistres. De l’autre côté, des organisations [15] syndicales, politiques et associatives (en particulier les associations environnementalistes) se réunissent pour initier les premières actions politiques.
La formation d’une position hégémonique au sein du collectif PJCnina
A Toulouse, plusieurs organisations se sont associées depuis le début des années 1990 pour mener des actions conjointes sur des thèmes de revendication spécifiques tels que : la régularisation des « sans-papiers », l’opposition à l’extrême droite, la lutte contre le chômage... Parmi les organisations les plus systématiquement investies dans ces mobilisations, on peut citer : G10-Solidaires (dont SUD), FSU, LCR, Alternative Libertaire, les Amis de la Terre et les Motivé-e-s. Resté informel pendant de nombreuses années et fonctionnant principalement sur la base d’un réseau de connaissances, ce « mouvement social toulousain » (ainsi nommé par les militants) tente de se structurer plus formellement en septembre 2000, par la création d’un Réseau Citoyen, TRUC (Toulouse Réseau Unitaire Citoyen) dont l’orientation politique et les objectifs ne sont fixés qu’ultérieurement par une charte (courant 2001). TRUC a pour vocation d’être un réseau permettant d’échanger et de centraliser rapidement des informations, de mettre en commun des projets, d’assurer la convergence des initiatives militantes et de créer un espace de débat politique. Cette dynamique sociopolitique, préexistant à la catastrophe, influe fortement sur la formation ainsi que sur le fonctionnement du collectif durant la phase correspondant aux deux premiers mois de la mobilisation civique.
Immédiatement après la catastrophe [16] se rassemblent une dizaine d’organisations proches de TRUC (les syndicats : CGT, CFDT, G10-Solidaires et la FSU, les partis politiques : LCR, Motivé-e-s, Les Verts et des associations comme Greenpeace Toulouse, Les Amis de la Terre, ATTAC Toulouse...). Lors de ces premières rencontres, aucune ligne politique claire ne s’établit. Ceci s’explique, en partie, par l’état de choc dans lequel se trouvent de nombreux participants (beaucoup d’entre eux sont directement touchés par la catastrophe) mais aussi par la complexité de la situation, où sécurité civile et sécurité de l’emploi semblent, à première vue, incompatibles, laissant prévoir l’opposition entre les défenseurs de l’emploi sur le site chimique et ceux qui privilégient la sécurité urbaine. A cela s’ajoute la question des formes d’intervention dans les quartiers sinistrés. Certains militants [17] tiennent, en effet, à privilégier la participation à l’organisation des secours auprès des populations touchées par la catastrophe et à reporter les débats politiques à un temps ultérieur.
Progressivement, les tenants d’interventions politiques, sous la forme de larges manifestations contestataires et de prises de parole publiques, s’imposent. L’idée de la création d’un collectif pour structurer et solidariser ce mouvement est envisagée. Le collectif « Plus Jamais Ça, ni ici, ni ailleurs » prend alors forme autour de la définition de quelques thèmes de revendications. Ces derniers, tout en constituant les grandes lignes de sa future plate-forme, ne figent pas des objectifs et des mots d’ordre précis [18].
En parallèle, dans de nombreux quartiers sinistrés [19] se dessine une autoorganisation des habitants pour assurer les secours, échanger des informations et envisager les premières actions. On peut ainsi voir, dans l’un des quartiers [20], particulièrement touchés par l’explosion, plus de quatre cents personnes se réunir sur sa place centrale à l’initiative de l’un de ses habitants. Dans beaucoup d’autres quartiers (plus d’une dizaine), la mobilisation se traduit également par la création d’associations.
A la question d’une jeune femme que je croisais par hasard dans la rue le dimanche matin [21], me demandant ce qu’il fallait faire, j’ai répondu immédiatement : une association. Je crois que l’idée c’était de contenir quelque chose. Que la colère ne reste pas de la colère, mais d’organiser, de partir sur l’idée d’une structuration. J’étais moi-même en colère mais je pensais que la colère n’est pas une fin en soi et qu’il fallait passer de la colère à la détermination. Lors de cette première réunion, des questions fusaient de toutes parts auxquelles personne n’avait de réponse. Il fallait donc se réunir, se fédérer et s’organiser pour faire face ensemble à cette catastrophe [22]...
Ainsi la première manifestation, organisée, le 25 septembre 2001, par le collectif PJCNina est-elle largement suivie par ces jeunes associations issues de la mobilisation spontanée dans les quartiers sinistrés. A l’issue de cette manifestation se rassemblent plus de deux cents personnes, provenant d’horizons divers : aux organisations de TRUC, à l’origine de la création du collectif, s’ajoutent les associations de sinistrés, les comités de quartier ainsi que de nombreuses personnes, sans appartenance particulière, sinistrées ou non et venues de façon spontanée. Lors de cette réunion, les divergences de points de vue et de motivations, alourdies par le traumatisme dans lequel se trouvent de nombreux sinistrés présents, rendent les discussions peu constructives et les débats très confus. D’un côté, les « sinistrés », désemparés, sont à la recherche d’un soutien pour organiser les secours mais aussi d’informations sur la situation du pôle chimique, craignant des effets domino potentiels. De l’autre côté, certaines des organisations de TRUC (en particulier les organisations syndicales, telles que le G10-Solidaires, y compris SUD, la FSU, mais aussi la LCR) cherchent à situer l’action et le débat sur un plan politique et social. Enfin, les associations environnementalistes – en particulier les Amis de la Terre, bien que faisant partie de TRUC, arguant de leur antériorité et de leur expérience, et donc de leur « compétence », en matière de lutte contre les pollutions et les risques industriels, cherchent à orienter les débats sur ces questions spécifiques. Elles tentent ainsi de renforcer leur position au sein du collectif et d’infléchir ses objectifs vers des revendications plus « environnementalistes » que sociopolitiques.
L’opposition entre ces différents groupes est accentuée par un double clivage selon que l’on est sinistré ou non, et selon son appartenance ou non à une organisation politique ou syndicale. En effet, d’une part, de nombreuses interventions, manifestant une tendance nettement « anti-organisations », visent à remettre en cause la légitimité des organisations de TRUC, à structurer et diriger le mouvement. D’autre part, les sinistrés, spontanément enclins à revendiquer la fermeture définitive de l’ensemble des usines, mettent les organisations syndicales et politiques (comme la LCR, SUD et la FSU, entre autre) dans une situation délicate au regard de leur engagement traditionnel en matière de défense des salariés et de l’emploi.
Au début ce n’était pas ce qu’on voit maintenant, c’était très dur. Les assemblées générales étaient animées par les syndicalistes, ce qui fait que, notamment les Libertaires arrivaient très critiques. Il y avait un énorme déficit de confiance [23].
Au tout début, au bas des communiqués qui étaient faits au nom de PJC, il y avait toujours les mêmes noms qui apparaissaient, c’est ceux de M. et de B..
A toutes les assemblées générales, ce problème était soulevé [24].
La question de la légitimité à « orchestrer » le collectif se posera finalement en termes de clivage entre ceux qui ne sont pas sinistrés et ceux qui le sont, ces derniers cherchant à représenter la véritable pierre angulaire du mouvement et à se dégager de l’hégémonie des organisations politiques et syndicales. Ainsi, sous la pression de ces militants sinistrés, « non organisés » (soutenus par les organisations environnementalistes), mais aussi compte tenu des affrontements ayant lieu au sein même des organisations [25] – contribuant à affaiblir leur position au sein du collectif – une ligne s’impose : celle de la revendication de fermeture de tout le pôle chimique. Cependant, cette revendication ne règle pas pour autant la question de l’organisation du mouvement qui reste, au cours des premières semaines de mobilisation, nettement aux mains des organisations syndicales et politiques du Réseau.
Pour contourner les conflits
Compte tenu des difficultés à s’imposer et à mener le débat, les organisations politiques et syndicales à l’initiative du collectif optent pour une double stratégie d’organisation.
D’une part, elles proposent de scinder le collectif en commissions thématiques [26] ayant chacune la charge d’un dossier spécifique. Cette répartition doit satisfaire un double objectif : faciliter les débats et atténuer les conflits. Ces commissions n’ont pas de pouvoir décisionnel propre, les réflexions et, le cas échéant, les textes d’orientation élaborés par chacune d’entre elles doivent être discutés et validés en assemblée générale. La commission Action revêt cependant un rôle particulier dans la mesure où c’est elle qui prépare et statue sur les orientations politiques du collectif. Ayant la responsabilité d’organiser les actions et d’élaborer les objectifs ou les revendications, cette commission apparaît comme la plus importante. Elle est fortement investie par les organisations politiques et syndicales du Réseau TRUC [27]. Outre l’objectif « d’efficacité » pour la gestion des différentes discussions, la répartition en commissions a, aussi, pour les organisations, une visée directement stratégique.
Cependant, cette structuration a eu pour effet de favoriser les regroupements par affinités idéologiques et de permettre dès lors au sein des autres commissions (en particulier la commission Sécurité-Environnement qui s’avérera la plus active) de consolider certains point de vue, de renforcer la solidarité, voire même d’élaborer des plans d’action. Les militants ainsi répartis en commissions ont bénéficié de marges de manœuvre relativement importantes.
L’idée des commissions, c’était une nécessité, mais c’était aussi une façon de travailler ensemble sans travailler ensemble… On a vu dans certaines commissions plutôt telle tendance politique et dans d’autres commissions, d’autres tendances politiques. Ça a été une façon pour les gens de ne pas se mélanger [28].
D’autre part, les organisations décident de mettre à disposition du collectif son site électronique en créant une page et une liste de discussion spécialement consacrées au mouvement. La constitution du Réseau Citoyen TRUC (courant 2000) s’est en effet accompagnée de la création d’un site internet du même nom. Ce site a pour vocation de proposer un espace de débat au « mouvement social toulousain » et de faciliter l’échange d’informations entre militants. Il a également pour ambition d’élargir la participation des citoyens à différents débats.
Pour combattre le libéralisme et ses avatars, nous avons besoin à Toulouse d’un cadre de lutte qui permette la réflexion, l’action et qui se donne pour objectif de dynamiser le mouvement social [29].
Outre une page de présentation spécifiant les principales orientations du Réseau Citoyen, ce site propose un forum de discussion, une page « archives » et un agenda pour l’information des manifestations ou des mobilisations. La page « archives » répertorie un ensemble de textes issus, pour la plupart, des messages directement diffusés sur le forum de discussion. La sélection des textes destinés à être conservés est assurée par un groupe de cinq à six personnes, modérateurs du site. Ce site, créé peu de temps avant la catastrophe industrielle (courant 2000), était resté alors à un stade relativement expérimental et peu de messages étaient diffusés sur le forum. A l’instar de la structure globale du site, la page « PJC/nina » créée pour le collectif se décline en plusieurs rubriques : l’agenda des réunions d’assemblées générales et des commissions du collectif et un espace archives des principales interventions. Durant les premiers mois, aucune autre liste de diffusion spécifique au collectif n’est mise en place, celle de TRUC représentant l’unique espace de débat électronique. Malgré un rythme de réunion très soutenu, les organisations du Réseau incitent les militants à exploiter leur site à la fois dans un objectif d’ouverture au débat et pour faciliter l’organisation du mouvement (diffusion des dates de réunion par exemple).
Lors des deux semaines suivant la catastrophe, les interventions sur la liste de diffusion émanent uniquement des organisations syndicales et politiques du Réseau Citoyen, déjà familiarisées avec le site et apparaissant comme les « leaders » du mouvement. Si l’objectif affiché est d’ouvrir l’espace de discussion, le véritable enjeu de l’utilisation du net est, durant cette phase initiale de mobilisation, d’éviter l’affrontement direct en réunion, tout en gardant la possibilité de maintenir un contact entre les militants.
En effet, la plupart des messages n’ont qu’une visée informative. Ils diffusent, a posteriori, les communiqués soumis à la presse, les comptes rendus des rencontres et les initiatives engagées essentiellement par la commission Action. Le net n’est donc pas véritablement envisagé par les organisations syndicales et politiques comme un support direct pour structurer ou dynamiser l’action militante du mouvement. Cet espace électronique représente avant tout un moyen de contourner les rapports conflictuels des débats en coprésence.
Dans la phase initiale du mouvement, la double stratégie mise en place par les organisations, fondée à la fois sur la structuration du collectif en commissions et sur l’utilisation du net, semble être à leur avantage. Cependant, cette double stratégie sera progressivement exploitée par les opposants aux organisations de TRUC, qui en tireront partie à leur tour pour s’imposer au sein du collectif.
 
... ENGENDRE UN EFFET DE CLOTURE DE L’ESPACE PUBLIC...
 
 
Dans ce qui suit, on montre que liste de discussion électronique n’a pas facilité l’ouverture du débat à un large public, mais a, avant tout, assuré les échanges internes entre les membres du collectif.
Un espace de débat réservé aux militants
L’analyse de la liste de diffusion a été effectuée durant les deux premiers mois de mobilisation : du 22 septembre au 30 novembre 2001. Cette période se termine par le « Débat régional sur les risques industriels », organisé le 30 novembre 2001, à Toulouse, par les pouvoirs publics. La participation du collectif à ce débat a été un élément à la fois catalyseur et structurant. La présentation lors de ce débat d’une position consensuelle, au nom du collectif, affichant ainsi l’existence d’un groupe solidaire et uni, est considérée comme un enjeu majeur par la majorité des militants. La nécessité de crédibiliser et de faire reconnaître le mouvement a contraint les membres du collectif à s’entendre pour mettre en visibilité des revendications communes. De ce fait, cette date marque la fin d’une période très confuse, à partir de laquelle les diverses parties en présence tentent, malgré les dissensions et les clivages persistants, de définir un modus vivendi et de s’accorder sur des objectifs et des formes d’action communs.

Tableau 1.
Répartition par type de messages durant la période
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Tableau 1. Répartition par type de messages durant la période du 22/09/01 au 30/11/01 Nombre Type de message de messages Pourcentage Rendez-vous et dates de réunion 60 30 % Interventions sur les conditions d’organisation du collectif 14 7 % Informations concernant les sinistrés 25 12 % Informations et réflexions concernant le pôle chimique 74 37 % Préparation au débat régional 15 7 % Dialogues entre individus 14 7 % Total 202 100 %

Dès la troisième semaine suivant la catastrophe, le nombre de messages transitant quotidiennement par la liste électronique augmente de façon significative, passant en moyenne d’une dizaine à une trentaine par semaine. Pour la période considérée (du 22 septembre au 30 novembre 2001), au total 202 messages sont diffusés. Ces messages ont des contenus très variables. Le tableau 1 en donne une répartition par type de contenu.
Plus du tiers des messages (soit 74 messages) sont relatifs au problème de l’avenir du pôle chimique. Cette question s’avère être, en effet, au cœur des préoccupations du collectif qui décide très vite de ne pas prendre en charge directement l’aide aux sinistrés. De plus, compte tenu des conflits, au sujet de l’avenir des usines, qui, durant cette période initiale, divisent encore fortement les militants du collectif, de nombreux textes argumentatifs visent à conforter la demande de fermeture du pôle. Ces textes émanent, pour la plupart, de militants investis dans la commission Sécurité-Environnement, affichant, en outre, clairement, leur indépendance politique ou syndicale. Cette diffusion « massive », pour appuyer un parti pris sur le devenir des usines, présage, d’ores et déjà, d’une appropriation stratégique de la liste électronique.
Durant la période considérée, le nombre d’inscrits sur la liste double. Il passe d’une soixantaine à plus de cent vingt. Cependant, plus de la moitié des personnes inscrites ne s’expriment pas sur le site et n’apparaissent donc jamais. Pour une majorité d’inscrits, la liste est exploitée comme source d’information plus que comme espace de débat. Seules cinquante et une personnes ont participé au « débat électronique » durant ces deux premiers mois. Les intervenants sur la liste électronique sont quasiment tous des militants très activement investis dans la mobilisation, participant aux réunions du collectif ou à la vie des associations de sinistrés. Seuls, sont extérieurs au mouvement quelques scientifiques sollicités par des personnes du collectif pour diffuser des informations sur les taux de pollution atmosphérique par exemple. Ce type d’intervention est très marginal. Ainsi, malgré l’ampleur de la mobilisation des premières semaines, la participation au débat en ligne reste donc très limitée.
De plus, sur ces cinquante et une personnes, trente trois n’ont envoyé qu’un seul message. Les messages de ces trente trois intervenants sont pour la plupart très courts. Ils ne sont pas directement destinés à alimenter le débat mais concernent des demandes d’informations ou des précisions sur les actions programmées par le collectif. Le tableau 2 traduit l’appropriation, de fait, de la liste par un nombre très réduit d’auteurs dont trois envoient, à eux seuls, plus de 61 % des messages.

Tableau 2.
Proportion de messages envoyés en fonction du nombre d’auteurs
IMGIMGTableau 2. Proportion de messages en...IMGIMF
Tableau 2. Proportion de messages envoyés en fonction du nombre d’auteurs Pourcentage de messages envoyés Nombre d’auteurs par ce groupe d’auteurs 3 auteurs ont envoyé respectivement, 18, 24,79 messages 61 % 15 auteurs ont envoyé de 2 à 6 messages 23 % 33 auteurs n’ont envoyé qu’un message chacun 16 %

Les trois intervenants particulièrement présents sur la liste de diffusion sont également très actifs au sein du collectif. L’un d’eux est un des modérateurs du site TRUC et y participe régulièrement à ce titre. Les deux autres sont des habitants sinistrés sans appartenance syndicale ou politique affichée. Ils participent au collectif au nom de l’association de sinistrés « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre », créée au lendemain de la catastrophe, et travaillent activement dans la commission Sécurité-Environnement.
La thèse de l’accès illimité au débat, franchissant les barrières spatiales, idéologiques, culturelles ou organisationnelles, ne trouve donc pas de fondement empirique. Y compris dans un contexte de crise ayant focalisé l’attention de la population de Toulouse et au-delà, le réseau électronique n’a été investi que par un public directement mobilisé et actif. De ce point de vue, le net n’a donc pas contribué à élargir l’espace de débat public. N’exploitent ce mode d’échange que les militants engagés dans la mobilisation et très présents dans l’action et sur le terrain. Le net assure avant tout le maintien et le renforcement des contacts entre militants déjà structurés et organisés. « Les échanges électroniques ne se substituent pas aux contacts physiques, ils les complètent et permettent d’entretenir des liens essentiels dans l’intervalle des rencontres [30] ».
Le militantisme hors ligne
Parce que l’utilisation du net est soumise à certaines conditions telles que la position sociale ou le capital culturel, de nombreux militants ne l’utilisent pas. Certains avouent, en effet, être en difficulté par rapport à sa manipulation et, du coup, ne pas avoir cherché à y avoir accès. Il est significatif à ce sujet de remarquer que de nombreuses associations de quartiers sinistrés, créées après l’accident, n’ont en aucune façon eu recours au net. Or, ces quartiers limitrophes au site chimique sont pour la plupart des quartiers d’ouvriers et d’employés, souvent immigrés.
A l’inverse, de nombreux militants, familiarisés avec le net et ayant la possibilité d’y accéder régulièrement (soit à leur domicile, soit dans le cadre de leur activité professionnelle) avouent ne pas avoir véritablement suivi tous les débats en ligne, soit par manque de temps, soit par manque d’intérêt. En effet, la lecture régulière des messages diffusés sur la liste peut représenter une à deux heures par jour. L’importance du nombre et la longueur des messages circulant par courrier électronique constituent un frein à la consultation. Le facteur « disponibilité » accentue donc fortement la discrimination entre ceux qui sont en mesure d’exploiter régulièrement le net et les autres.
Moi, je lis absolument tout ce qui passe sur la liste depuis le début, cela me prend en moyenne plus d’une heure par jour, voire deux, à certaines périodes de grande affluence. Mais il faut bien voir que de nombreux militants n’ont pas cette possibilité [31].
Une autre raison, relative cette fois au contenu des messages, est souvent évoquée. Les échanges en ligne sont jugés sans grand intérêt parce qu’ils ne manifestent pas toujours la volonté d’enrichir un véritable débat. L’expression sur le net est perçue comme étant « trop immédiate et non suffisamment distanciée [32] ». Malgré l’intervention régulière des modérateurs du site, de nombreux messages restent en effet, dans ce premier temps de mobilisation, relativement polémiques ou trop personnifiés.
Entre les militants dépouillant systématiquement tous les messages de la liste et ceux qui s’y refusent (ou sont dans l’impossibilité matérielle de le faire), une frange adopte une attitude médiane consistant à faire un tri rapide en fonction de l’identité des expéditeurs. Seuls les messages provenant d’expéditeurs clairement identifiés, dont on cherche à suivre les interventions, sont consultés. Le net représente, ici, avant tout, un moyen de renforcer les contacts interindividuels. Ce n’est pas le contenu qui prime mais celui qui le propose ainsi que son rôle et sa place au sein du collectif.
Ce n’est pas un outil avec lequel il est facile de se repérer… ou alors il faut y être souvent. Ce n’est que quand on connaît les gens qu’on sent mieux les choses [33].
A ces critères de consultation, s’ajoute enfin celui de la sélection en fonction du contenu des messages. Lors de la rédaction d’un communiqué ou d’un tract, une attention particulière est portée aux messages circulant à ce sujet, afin d’intervenir pour amender le texte ou donner son avis. Mais, même dans ces cas, les messages consultés sont souvent ceux de leaders d’opinion (au sens où en parle Lazarsfeld), que l’on connaît et, surtout, dont on évalue l’influence ou l’importance au sein du collectif.
Ce cas empirique ne permet pas de confirmer que le net représente un vecteur d’intégration à la discussion mais nécessite plutôt de l’envisager comme un moyen de travail, de concertation et de coordination entre des militants par ailleurs très investis dans l’action.
 
... MAIS N’EMPECHE PAS LE RENVERSEMENT DU RAPPORT HEGEMONIQUE
 
 
Parce que moyen d’échange et d’organisation, le net a contribué à renforcer les positions anti-organisations. Ceci étant, il reste à savoir si la question est bien celle de l’alternative entre un monopole organisé et une organisation démocratique. On peut en effet mettre en évidence que, le jeu des rapports entre les tendances, cherchant à imposer leur position propre, conduit à la mise en place progressive d’un mode de fonctionnement très « régulé », qui se maintient quand la tendance « anti-organisation » devient hégémonique.
L’enjeu de représentation au sein du collectif : la mise en visibilité
par le net Mis à part le modérateur de la liste qui, bien qu’intervenant directement dans le débat pour prendre position – capitalisant à lui seul de nombreux messages de régulation – deux militants rédigent plus de la moitié des messages (103 sur 202 au total), durant les deux premiers mois. Ces deux militants sont de fervents partisans de la fermeture du site chimique.
A la première réunion, les syndicats des entreprises du pôle chimique ont tout de suite défendu le site et ont demandé sa réouverture, en nous disant qu’on parlait de ce que l’on ne connaissait pas, et que la sécurité du site c’était leur créneau... Au début on était partagés entre ceux qui souhaitaient aider les sinistrés et qui ne voulaient pas se préoccuper de la question de la fermeture ou non du pôle, et ceux comme nous qui avions par contre l’objectif bien précis : que ça ne rouvre pas [34] !
Tenus par des motivations convergentes, ils ont, en outre, en commun de n’appartenir à aucune organisation syndicale, politique ou associative et de s’être positionnés (plus ou moins explicitement), lors des conflits « anti-organisations » contre l’hégémonie de l’une ou l’autre d’entre elles.
… D’abord il n’est pas obligatoire d’être d’un parti (ou d’un syndicat) pour faire de la politique… les opinions politiques d’un citoyen sans attaches organisationnelles sont plus pures, plus nobles, dépourvues d’arrière pensées… que celles défendues par un militant encarté où que ce soit… elles (les opinions d’un citoyen) sont autres car procédant d’un engagement soudain sur un aspect précis... Si des voix s’élèvent dans le collectif pour « éviter la récupération », c’est à mon sens pour plusieurs raisons :
  • pour empêcher que les plus forts (ici les syndicats), ne prennent l’ascendant au détriment des moins forts,
  • pour être sûr que sa voix et sa rhétorique soient entendues, et pas celle, plus ou moins stéréotypée, d’encartés,
  • pour ne pas saucissonner un collectif…, et ne pas former des clans, en refusant de se réunir dans une salle appartenant à un syndicat même si on penche pour un autre [35].
Tant pour gagner de l’autonomie vis-à-vis des organisations de TRUC, principalement impliquées dans la commission Action, que pour conforter leur position concernant la fermeture du site chimique, ces deux intervenants choisissent de s’impliquer fortement dans la commission Sécurité-Environnement. Cette commission, chargée, a priori, du suivi de la gestion de la sécurité sur le site chimique, élargit très rapidement son champ d’action et de réflexion à la question cruciale de l’avenir du pôle chimique dans sa globalité. Dès lors, les réflexions menées au sein de cette commission relèvent autant d’une stratégie politique que du simple suivi des dossiers techniques concernant les risques industriels. Cette commission regroupe les associations de l’environnement auxquelles se joignent de nombreux militants « indépendants », également très concernés par le devenir du pôle chimique. Tous voient l’opportunité de mener, au sein de cette commission, des actions selon une orientation propre, non subordonnée à celle des organisations politiques ou syndicales de TRUC. Dans cette perspective, la commission Sécurité-Environnement tente d’empiéter sur les responsabilités de la commission Action, cherchant même à la devancer lors de certaines rencontres décisives, comme celles prévues avec le préfet ou le maire de Toulouse. Doublant les entrevues stratégiques avec les responsables des pouvoirs publics ou des collectivités locales et se réunissant très régulièrement, (au mois une fois par semaine, et deux à trois fois dans certaines périodes), la commission Sécurité-Environnement prend progressivement de l’importance au sein du collectif.
De plus, ces initiatives se doublent d’un important travail « d’expertise » sur les dossiers techniques. Certains membres de cette commission acquièrent une véritable compétence sur les produits des usines ainsi que sur les risques industriels.
Si je souscris totalement avec le communiqué, je suis en désaccord avec les chiffres avancés [il s’agit des chiffres concernant les taux de substance dangereuses, en particulier le phosgène, encore en stock dans les entreprises chimiques [36] ]… Jusqu’à ce communiqué nous avions fait un sans-faute et cela nous a valu de ne jamais avoir été attaqués par les services de communication de nos adversaires. Si vous gardez ce communiqué tel qu’il est, attendez-vous que les experts et les journalistes s’en emparent pour vous demander de faire des démonstrations. Cela détruira le communiqué précédent que la commission Sécurité-Environnement a rédigé (validé par l’AG) et que nous avons remis à la SNPE, à AZF, à la mairie, au SPPPI [37], à la DRIRE et qui sera peut-être commenté lors de la conférence du préfet [38].
La consultation des dossiers industriels et des rapports techniques fournit aux militants, disposant de compétences scientifiques et techniques, un réel avantage. De nombreux travaux [39] montrent, en effet, que l’évolution des formes d’engagement s’accompagne d’un niveau d’expertise plus élevé de la part des militants qui « mettent à profit les savoirs qu’ils ont accumulés dans un cadre professionnel, associatif ou familial, ce qui ne permet pas, de ce point de vue, de considérer leur statut social, et en particulier leur niveau de diplôme comme une donnée secondaire [40] ».
Au début J.P. prenait beaucoup de choses en mains, ça m’a étonné et je pensais que ça irait au clash. Mais il a une compétence qui fait qu’il a été reconnu par tous. Je pense que, sans cette compétence, il ne serait pas passé [41].
Voici rapidement un petit récapitulatif de ce qui a été fait depuis jeudi dernier. Nous avons intégré sans problème le SPPPI pour intervenir au nom du collectif… Après la réunion du SPPPI, nous avons continué de travailler avec le conseiller technique du préfet et quelques personnes du SPPPI. J’ai renouvelé la demande d’une entrevue avec le préfet pour le collectif pour traiter des problèmes de sécurité et de relogement [42].
La mise en commun de leurs compétences scientifiques et techniques, d’ailleurs complémentaires, a favorisé la mise en visibilité et la reconnaissance de ces deux militants. L’un, plus apte à étudier les dossiers techniques et à produire des analyses sur les risques industriels, laisse à l’autre, du fait de ses compétences en informatique et des outils dont il dispose personnellement, le soin de gérer leur diffusion sur le net. Ils adoptent ainsi une politique d’intervention massive sur la liste électronique, diffusant les comptes rendus des actions engagées ainsi que de longs textes d’orientation et de réflexion, fortement argumentés [43].
On était une trentaine au début à la commission Sécurité-Environnement, très vite on est parti sur les produits, sur les dangers et en une semaine on parlait du phosgène ; J.P. [44] savait ce qu’il avait à faire et, sans faire partie d’une organisation ou d’une association pour l’environnement, il a démarré des recherches personnelles sur les usines du pôle. On a fait très vite des communiqués sur la dangerosité de ces produits. C’est moi qui m’en chargeais, j’ai l’habitude parce que je fais du télétravail, et j’ai un réseau important dans le domaine de l’environnement. A aucun moment, on a eu des consignes de fonctionnement très clairs avec la liste TRUC alors moi j’ai fait comme je le sentais : j’ai réuni toutes mes adresses et j’ai diffusé [45].
Ces deux démarches conjuguées ont permis à ces deux personnes, ne bénéficiant d’aucune expérience militante, de s’imposer définitivement dans le mouvement. L’investissement considérable, tant du point de vue scientifico-technique sur les risques industriels et les conditions de production des usines du pôle chimique que de celui de la gestion informatique de la diffusion de textes de synthèse et de réflexion, a représenté un élément déterminant. Les argumentaires très étayés et diffusés sur la messagerie sont systématiquement repris en assemblée générale. Ils contribuent ainsi à orienter les débats et constituent progressivement le fondement des orientations du collectif.
L’outil devait permettre aux gens de faire des propositions, donc de préparer les réunions. Quand on arrive en réunion avec les choses préparées, et que les débats ont déjà eu lieu, alors c’est plus facile de prendre des décisions [46].
Ainsi, la commission Sécurité-Environnement prend le parti de rendre compte systématiquement de ses actions et d’argumenter, longuement et régulièrement, sur ses positions par le biais de la messagerie électronique. Cette stratégie a été un facteur décisif pour la mise en visibilité et la reconnaissance de la commission Sécurité-Environnement et, plus particulièrement, de celles des deux militants. Il est cependant nécessaire de préciser que, dans un contexte de très forte conflictualité où la question de la légitimité des organisations à représenter le mouvement se pose de façon cruciale, la solution de laisser apparaître des porte-parole « neutres » (ne représentant aucune organisation) s’est avérée un compromis satisfaisant plus ou moins les différentes tendances du collectif.
Il y a le fait que ces individus étaient sans étiquette, ils n’étaient pas d’un pôle ou d’un autre et donc ils ont bénéficié d’un capital confiance [47].
Cette démarche, consistant en l’utilisation massive du net, peut, certes, être appréciée comme une volonté de maintenir informés les militants du collectif et d’alimenter et préparer les débats en coprésence ; mais elle révèle aussi une tendance à contourner ces débats jugés trop polémiques.
L’enjeu d’autonomie au sein du collectif : la validation des actions
par le net Bien que l’orientation des débats et l’influence sur les prises de position jouent un rôle fondamental dans la dynamique d’un mouvement, le choix des actions et la participation effective aux diverses démarches entreprises au nom du collectif restent essentiels. L’état de confusion et l’importance des conflits au sein du collectif, durant ces premières semaines, incitent les militants de la commission Sécurité-Environnement à initier de nombreuses actions, plus ou moins indépendamment de ce dernier ; ils disposent d’une marge de manœuvre non négligeable grâce à la reconnaissance désormais acquise par cette commission.
Pour légitimer l’autonomie d’action qu’ils cherchent à acquérir vis-à-vis de l’ensemble du collectif, les arguments invoqués par les membres de cette commission s’appuient sur la nécessité d’obtenir rapidement des informations sur la dangerosité des produits chimiques et d’agir au plus vite afin de maintenir une pression suffisamment importante pour obtenir la fermeture des usines. En effet, la volonté, manifestée par les dirigeants et les salariés des entreprises ainsi que par certains élus, de voir redémarrer rapidement les activités du pôle chimique place les membres du collectif dans l’obligation de s’approprier rapidement les dossiers techniques afin de construire un argumentaire solide et crédible et d’accélérer le rythme de leurs démarches. A plusieurs reprises, les membres de la commission Sécurité-Environnement font valoir qu’ils n’ont pas pu attendre une assemblée générale pour définir les orientations et agir, les calendriers politiques les contraignant à « aller vite et réagir rapidement aux événements [48] ». Ainsi de nombreuses démarches et initiatives ne sont pas discutées en réunion plénière, faisant simplement l’objet de comptes rendus diffusés par courrier électronique. Deux cas se présentent.
Soit l’information sur ces actions est diffusée avant que celles-ci ne soient effectives. Dans ce cas, tacitement, le groupe à l’initiative de cette démarche adopte le principe suivant : l’absence de réaction par message électronique traduit l’adhésion au projet d’action. La possibilité de principe, pour tous les membres du collectif, de réagir ou de donner son avis par voie électronique sur la démarche envisagée, est jugée suffisante pour la validation des actions. La non-réaction par voie électronique fait figure d’accord. Or, ainsi qu’il a été dit précédemment, tant la consultation que la participation effective à la liste de diffusion restent très limitées et le plus souvent erratiques.
Lorsqu’une proposition est faite sur le net comme le fait très souvent J.P. [49], en disant : « voilà j’ai pensé faire ça. Qui a des amendements à faire ou qui est contre ? », bon il y a éventuellement deux ou trois amendements, mais il n’y a pas une levée de boucliers, ça ne fait pas débat donc c’est validé, et c’est pas la peine d’attendre la prochaine réunion pour valider une action [50].
Soit les prises de position publiques ou les actions envisagées font l’objet d’information par voie électronique, a posteriori. Dans ce cas, le groupe à l’initiative de ces démarches se réfugie alors d’autant plus derrière l’argument d’urgence.
Parfois il fallait aller très vite, on n’avait pas le temps d’attendre le vote ou l’avis de l’assemblée générale [51].
Cependant, l’argument fondé sur l’impossibilité de se soumettre au calendrier des assemblées générales a aussi pour enjeu de se décharger du problème de la validation en assemblée et d’éviter de prendre le risque de ne pas obtenir le consensus nécessaire pour engager les actions. En effet, en particulier durant les premières semaines, les conflits entre les différentes parties alourdissent fortement les débats en assemblée générale. Dans ce contexte, le net joue clairement le rôle d’un moyen de contournement de ces débats en coprésence. Il est un vecteur d’autonomie pour un groupe de militants désireux de disposer d’une certaine latitude d’actions tout en gardant la possibilité de se présenter au nom du collectif. Le fait d’avoir pu entreprendre des démarches en préalable à toute discussion et tout accord validé en assemblée générale, sans risque de remise en cause, a été rendu possible grâce à plusieurs facteurs : d’une part, par le fait de tenir régulièrement informés les membres du collectif, d’autre part, par l’affichage clair des objectifs poursuivis et, enfin, par l’absence de soupçons concernant une éventuelle « récupération » du mouvement par les organisations. La diffusion systématique sur le net des comptes rendus d’action, informant les militants des diverses démarches entreprises, a favorisé la confiance accordée à ce groupe particulièrement actif. Cette pratique est d’autant plus appréciée qu’elle apparaît comme se démarquant de celle des « organisations » de TRUC, soupçonnées de faire de la « rétention » d’information.
Automatiquement il y a une certaine méfiance quand il y rétention de l’information. C’est très mal vécu. Et de ce point de vue, avec les organisations de TRUC au début ce n’était pas clair [52].
Les militants font primer la recherche de l’efficacité sur le processus de formation d’un consensus. Dans un contexte marqué par un rythme politique très accéléré et de fortes divergences de point de vue, les militants sont contraints de maintenir une pression importante, tant vis-à-vis des pouvoirs publics que des industriels, pour obtenir la fermeture des usines.
Les messages diffusés par la commission Sécurité-Environnementsont sont plus informatifs qu’ouverts aux débats. L’objectif est, avant tout, de proposer et de bâtir un argumentaire solide pour soutenir un point de vue et un seul : celui de la fermeture du pôle chimique. Au sein du collectif, la question de la fermeture ne doit pas en être une. Les messages ne sont pas construits de façon à « discuter » avec un public ayant potentiellement des positions opposées. Ces messages ne cherchent pas à éprouver les argumentations vis-à-vis d’opposants ; au contraire, ils sont implicitement adressés à des personne d’ores et déjà convaincus par le mot d’ordre de fermeture. Tous les messages sont orientés vers l’élaboration de stratégies en vue obtenir le résultat escompté et dans la perspective d’affiner la stratégie de confrontation avec les autorités.
 
CONCLUSION
 
 
Loin de conforter les thèses « optimistes » soutenant l’idée que l’exploitation du net pourrait engendrer une transformation des conditions de débat au sein de la société civile, ce travail tend au contraire à en limiter la portée. Malgré ses « performances » techniques, le net, ni n’élargit l’espace public, ni ne contribue à une véritable démocratisation du débat. Dans ce cas précis, le net tend à accentuer une tendance à la régulation plutôt qu’une tendance à la communication, au sens de l’alternative formulée par Habermas. Ainsi, si les formes d’organisation au sein de la société civile favorisent des actions stratégiques visant à imposer des points de vue, le net tend principalement à appuyer cette dynamique.
Si le net devait être appelé à démocratiser la discussion, ce ne serait qu’en formulant clairement les conditions de cette discussion. On ne peut, dès lors, esquiver les propositions avancées, sur ce point, par Jürgen Habermas. Ceci implique une réflexion sur les espaces de débat comme espaces susceptibles de se reproduire par le moyen de l’activité communicationnelle. Du coup, c’est du côté des processus de transformation des opinions en opinion publique qu’il faut orienter la réflexion. Le partage de l’information et la transparence des choix et des orientations d’action, notamment grâce au net, sont un passage obligé de constitution de l’opinion publique. Cependant, ce n’est qu’en regard du respect des règles d’une pratique de communication débouchant sur un accord général que l’opinion publique peut constituer un étalon pour la légitimité de l’influence qu’elle exerce sur le système politique [53].
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Je remercie mes collègues de l’équipe CTPS pour leurs remarques et conseils.
[2]RODOTA, 1999 ; DAHLGREN, 2000.
[3]ATERTON, 2000.
[4]PAILLART, 2000 ; WOJCIK, 2000.
[5]BLONDIAUX, 2002.
[6]HABERMAS, 1997.
[7]HABERMAS, 1997.
[8]MULLER 2000 ; HABERMAS, 1997 ; CALLON et al., 2001.
[9]DAHLGREN, 2000.
[10]DAHLGREN, 2000.
[11]DAHLGREN, 2000.
[12]GRANJON, 2001.
[13]Les site chimique comprend trois unités industrielles principales : AZF-Grande Paroisse (siège de l’explosion), la SNPE et sa filiale Tolochimie. D’autres petites unités, installées sur le site (Isochem-SNPE, Raisio, Air Liquide) comptent relativement peu de salariés (une trentaine chacune). L’ensemble formé par les unités situées sur le site chimique et par les structures économiques, de sous-traitance notamment, dépendant du site chimique concerne à peu près 4 à 5 000 salariés.
[14]Ce travail est réalisé dans le cadre d’un contrat avec le ministère de l’Environnement et du Développement durable du programme « Concertation, Décision et Environnement » (2003-2005).
[15]Les partis politiques : LCR, Les Verts, Motivé-e-s, Alternative-Libertaire… Les syndicats : Sud, G10, FSU, CGT, CFDT… Les associations : Les Amis de la Terre, diverses associations culturelles...
[16]Dès le lendemain : samedi 22 septembre 2001.
[17]En particulier les militants de Motivé-e-s.
[18]« A ce moment-là on n’avait pas encore de revendications claires et mûries, tout n’est venu que bien plus tard. », Entretien avec Monsieur B., militant FSU, mars 2002.
[19]Croix de Pierre, La Fourguette, Papus, Le Mirail...
[20]Quartier Papus, limitrophe du pôle chimique et composé d’immeubles longtemps attribués aux ouvriers de l’usine ONIA (devenue APC puis AZF).
[21]Dimanche 23 septembre 2001.
[22]Entretien avec Monsieur F., membre de l’association des « Sinistrés du 21 septembre », mars 2001.
[23]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[24]Entretien avec Monsieur P., membre de l’association « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre ». Les deux militants mentionnés dans ce témoignage sont des militants des syndicats SUD et FSU, très fortement engagés dans le Réseau TRUC.
[25]En effet, toutes les organisations politiques et syndicales (CGT, CFDT, SUD, FSU, Les Verts...) ont été traversées par des tensions créées par les divergences d’appréciation quant à l’avenir du site chimique et aux positions politiques à adopter.
[26]Sept commissions sont créées : la commission Action, la commission Sécurité-Environnement, la commission Logement, la commission Inter-Quartiers, la commission Scolaire, la commission Juridique, la commission Santé.
[27]En particulier, G10-Solidaire (dont SUD), FSU et la LCR. Alors que les organisations environnementalistes de TRUC s’investissent dans la commission Sécurité-Environnement.
[28]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[29]Site TRUC, page d’accueil. www. truc. abri. org
[30]GRANJON, 2001.
[31]Entretien avec Monsieur B., militant FSU, mars 2002.
[32]Entretien avec Madame R., militante UFCS, juin 2002.
[33]Entretien Monsieur S., militant LCR, mars 2002.
[34]Entretien avec Monsieur P., membre de l’association « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre ».
[35]Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[36]Note de l’auteur.
[37]Secrétariat permanent de prévention des problèmes industriels.
[38]Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe. Il apparaît assez explicitement dans cet extrait que la commission Sécurité-Environnement, par le biais de ce militant, cherche à valoriser fortement ses textes au collectif par le biais de la connaissance approfondie des dossiers. En outre, « l’expertise » dont la commission se réclame légitime les actions et les démarches qu’elle entreprend auprès des pouvoirs.
[39]VILAIN J.P., et al., 1998 ; GRANJON, 2001.
[40]VILAIN et al., 1998, p. 156.
[41]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[42]Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[43]De nombreux textes d’analyse très étayés sur les risques industriels et sur les conditions d’urbanisation autour des sites chimiques sont diffusés sur le net.
[44]Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[45]Entretien avec Monsieur P. (membre de l’association « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre ») et l’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[46]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[47]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[48]La perspective du débat régional du 30 novembre 2001, sur les risques industriels, a également constitué un argument fort pour intensifier la dynamique.
[49]L’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[50]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[51]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[52]Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras l’front à Toulouse.
[53]HABERMAS, 1997.
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PAILLART, 2000 ; WOJCIK, 2000. Suite de la note...
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[6]
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HABERMAS, 1997. Suite de la note...
[8]
MULLER 2000 ; HABERMAS, 1997 ; CALLON et al., 2001. Suite de la note...
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Les site chimique comprend trois unités industrielles princ...
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