2003
Réseaux
Le net ou la cloture de l’espace public
Débats sur l’accident industriel de toulouse (septembre 2001)
Marie-Gabrielle Suraud
Depuis plusieurs années, des recherches mettent en avant les spécificités
communicationnelles de l’internet. En particulier, le net élargirait les
conditions d’accès à l’espace public et pourrait ainsi activer les tendances
« antirégulation » au sens où Habermas oppose régulation et communication.
En s’appuyant sur la mobilisation contestataire provoquée par l’explosion de
l’usine chimique AZF de Toulouse (septembre 2001), on peut montrer les
limites de cette thèse. En effet, le jeu des rapports qui se développent dans le
collectif réclamant la fermeture du pôle chimique tend à faire du net un
vecteur plus régulateur que communicationnel des débats. La potentialité
d’une contribution du net à la démocratisation du débat public suppose donc
qu’il soit débattu des conditions mêmes de cette contribution.
Research in recent years has highlighted the specific communicational
characteristics of the Internet. In particular, the Net is said to broaden
conditions of access to the public sphere and could thus activate “antiregulation” tendencies in the sense in which Habermas opposes regulation
and communication. The author uses the protest mobilization triggered by
the September 2001 explosion at the AZF chemicals plant in Toulouse to
show the limits of this thesis. The play of relations that developed in the
collective demanding the closure of all chemicals plants in the area tends to
turn the Net into a vehicle of regulation rather than communication in these
debates. The potential of the Net to contribute towards the democratization
of public debate implies that the conditions of that contribution are debated.
Le développement de l’internet
[1] suscite depuis quelques années des
réflexions quant à la nature de sa contribution à la transformation de
l’espace public et à la démocratie en général
[2]. L’attribution au
net
d’une telle possibilité tient à sa dimension réputée « interactive », ainsi qu’à
sa capacité de diffuser des informations et des analyses, de proposer des
forums de débat ou encore de favoriser la consultation politique. Dès lors,
cet « espace public numérique », ouvert à la libre expression de chacun,
permettrait une transformation des conditions de participation du public à la
vie politique. Ainsi, dans la plupart des recherches, la « démocratie
électronique » est envisagée soit sous l’angle d’un idéal de démocratie
directe, soit sous celui de l’amélioration de la démocratie représentative.
Dans le premier cas, l’innovation technologique renvoie à des formes
plébiscitaires ou référendaires et n’est envisagée que pour rendre le vote
plus facile, plus rapide et plus fréquent
[3]. Les pratiques démocratiques se
trouvent alors réduites à l’instant du vote final, ce qui tend à minimiser la
fonction de délibération au profit de la seule décision finale. Dans le second
cas, par consultations électroniques ou par sondages, les administrations et
les collectivités locales tendent à multiplier les occasions d’échanges avec
les citoyens
[4]. Cette voie ne se situe cependant pas en rupture vis-à-vis des
procédures traditionnelles de concertation et de décision. Elles les
complètent et les prolongent en favorisant l’expression citoyenne.
Relevant d’une différence de conception du politique, démocratie directe et
démocratie représentative, telles qu’elles sont envisagées dans leur mise en
œuvre électronique, présentent cependant une caractéristique commune.
Aux débats citoyens et décisions collectives pouvant en découler, elles
substituent la sollicitation d’expressions ou de réponses immédiates de la
part d’individus isolés. Bien que les expériences menées dans différents
pays attestent du parti pris, par les pouvoirs politiques exploitant ces
innovations technologiques, de renforcer la participation citoyenne, ces
formes « d’interaction directe » entre l’individu et l’institution sont réputées
engendrer des distorsions lorsque les conditions minimales nécessaires à la
réflexion critique collective ne sont pas remplies.
En effet, ce type de procédure peut s’apparenter, dans ces cas extrêmes, à la
manipulation, tant de l’information nécessaire à la prise de position que de
l’opinion publique elle-même, par la diffusion de sondages par exemple
[5].
L’utilisation du
net dans ces contextes d’utilisation, bien qu’affichant
explicitement – et idéalement – un objectif d’intégration des points de vue
des citoyens dans le processus de délibération ou de décision, occulte une
des dimensions fondamentale de la démocratie, à savoir celle renvoyant aux
« processus informels de formation de l’opinion qui se déroulent dans
l’espace public
[6] ». Bien que la notion générale d’espace public ait pris corps
sous des acceptions plus ou moins distinctes, on retiendra, ici, la dernière
version qu’en a présentée Habermas dans sa théorie de la politique
délibérative
[7]. Les enjeux démocratiques de la description normative de
l’espace public renvoient à son caractère fondamentalement discursif et
communicationnel, faisant de cet espace le lieu privilégié de formation de la
volonté politique. Cette orientation implique donc de porter une attention
particulière aux débats précédant la décision, à leurs conditions de mise en
œuvre et aux processus de modifications des conceptions en fonction des
opinions défendues par les différentes parties. Les réflexions récentes
concernant les modèles de démocratie tendent ainsi à revaloriser les débats
civiques comme une condition préalable et nécessaire au processus
démocratique
[8].
Dans cette perspective, certains travaux cherchent depuis peu à évaluer la
capacité du
net à faciliter les discussions et les débats au sein de l’espace
public
[9] ainsi qu’à favoriser l’ouverture de ce dernier. Outre ses spécificités
communicationnelles, et au contraire des médias traditionnels, le
net est
supposé dégagé des questions liées à la privatisation du pouvoir de
l’information. L’idée d’une circulation de l’information et de l’opinion,
libérée de toute censure ou déformation et non subordonnée aux impératifs
du marché, à laquelle chacun peut, en théorie, participer, devient l’un des
enjeux forts du développement des médias électroniques. S’il est
généralement reconnu que les médias de masse jouent un rôle très important
dans la constitution de l’espace public, l’évaluation du rôle des médias
interactifs, tel que le
net, reste pourtant à préciser. Considéré comme « pôle
d’expansion
[10] », le
net renforcerait le caractère pluriel de l’espace public en
produisant « une myriade de mini-espaces publics spécialisés et d’espaces
publics alternatifs
[11] ». Dans ce schéma, les forums électroniques de
discussion ont récemment fait l’objet de travaux empiriques
[12], notamment
dans le cas de leur utilisation militante. Ces espaces de débat sont alors
envisagés à la fois du point de vue de leur contribution à la formation de
l’identité d’un groupe et de celui des conditions de formation d’une opinion
collective. Dans ce cas, il s’agit de repérer les modes de fonctionnement,
d’organisation et de discussion au sein d’un espace public particulier.
Un terrain privilégié d’observation nous est fourni par l’accident, industriel
et urbain, survenu le 21 septembre 2001, à l’usine dite AZF (ou Grande-Paroisse) de Toulouse, située sur le site chimique
[13] au sud de la ville
[14].
Cette catastrophe a déclenché une situation de débats civiques inédits.
L’étude de la mobilisation de la partie de la population hostile au maintien
du site chimique permet de mettre au jour la façon dont les citoyens se sont
organisés pour identifier, interpréter et formuler leurs exigences vis-à-vis
des autorités politiques. Il est alors possible de montrer comment, dans le
cas de cette mobilisation due à une situation de crise, ce n’est pas au travers
du débat et de la discussion que se sont véritablement dessinées les
orientations et déterminées les opinions, mais, à l’inverse, que l’espace de
débat public a constitué un lieu d’affrontement d’opinions prédéterminées.
En effet, l’examen des débats met en évidence qu’ils sont loin d’être
orientés vers la recherche d’une entente ou la définition d’objectifs et de
positions communément acceptés et validés. Cet examen révèle l’existence
d’une parole réglementée et structurée, orientée vers l’imposition de points
de vue. Plus précisément, le
net a, non pas favorisé l’ouverture de l’espace
de discussion et constitué un véritable espace communicationnel, mais a été,
pour un groupe de militants, un vecteur permettant de maintenir et conforter
une position hégémonique. Le
net a structuré les conditions de leur
organisation et a favorisé la légitimation de leurs positions et de leurs
actions vis-à-vis des autres militants. Ainsi, dans un contexte où l’espace
public se ferme aux positions divergentes, le
net, non seulement ne renverse
pas cette tendance mais, en outre, resserre les liens du groupe qui a su se
l’approprier et qui l’utilise pour les échanges internes.
L’utilisation du net est considérée, ici, sous l’angle particulier d’une liste de
diffusion électronique, préexistant à cette situation de crise et mise à la
disposition des militants. Ce travail se fonde sur une observation des débats,
sur l’étude des messages électroniques diffusés durant les deux premiers
mois de mobilisation ainsi que sur une vingtaine d’entretiens effectués
auprès des militants du collectif « Plus Jamais Ça, ni ici ni ailleurs »
(PJCnina), constitué à l’occasion de cette catastrophe industrielle. On
montrera en quoi, dans un contexte de crise, les stratégies organisationnelles
ont pour enjeu l’occupation d’une position hégémonique au sein du groupe
passant par l’appropriation du net.
L’ENJEU ORGANISATIONNEL D’UN ESPACE PUBLIC
NUMERIQUE...
Immédiatement après l’accident, la configuration des réactions collectives
révèle l’existence de deux mouvements de mobilisation, brassant des
ambitions différentes. D’un côté, les habitants des zones sinistrées se
regroupent spontanément par quartiers – indépendamment les uns des autres
– pour partager des informations sur la catastrophe et les risques encourus et
pour solidariser les revendications de dédommagement des sinistres. De
l’autre côté, des organisations
[15] syndicales, politiques et associatives (en
particulier les associations environnementalistes) se réunissent pour initier
les premières actions politiques.
La formation d’une position hégémonique au sein du collectif PJCnina
A Toulouse, plusieurs organisations se sont associées depuis le début des
années 1990 pour mener des actions conjointes sur des thèmes de
revendication spécifiques tels que : la régularisation des « sans-papiers »,
l’opposition à l’extrême droite, la lutte contre le chômage... Parmi les
organisations les plus systématiquement investies dans ces mobilisations, on
peut citer : G10-Solidaires (dont SUD), FSU, LCR, Alternative Libertaire,
les Amis de la Terre et les Motivé-e-s. Resté informel pendant de
nombreuses années et fonctionnant principalement sur la base d’un réseau
de connaissances, ce « mouvement social toulousain » (ainsi nommé par les
militants) tente de se structurer plus formellement en septembre 2000, par la
création d’un Réseau Citoyen, TRUC (Toulouse Réseau Unitaire Citoyen)
dont l’orientation politique et les objectifs ne sont fixés qu’ultérieurement
par une charte (courant 2001). TRUC a pour vocation d’être un réseau
permettant d’échanger et de centraliser rapidement des informations, de
mettre en commun des projets, d’assurer la convergence des initiatives
militantes et de créer un espace de débat politique. Cette dynamique
sociopolitique, préexistant à la catastrophe, influe fortement sur la formation
ainsi que sur le fonctionnement du collectif durant la phase correspondant
aux deux premiers mois de la mobilisation civique.
Immédiatement après la catastrophe
[16] se rassemblent une dizaine
d’organisations proches de TRUC (les syndicats : CGT, CFDT, G10-Solidaires et la FSU, les partis politiques : LCR, Motivé-e-s, Les Verts et
des associations comme Greenpeace Toulouse, Les Amis de la Terre,
ATTAC Toulouse...). Lors de ces premières rencontres, aucune ligne
politique claire ne s’établit. Ceci s’explique, en partie, par l’état de choc
dans lequel se trouvent de nombreux participants (beaucoup d’entre eux sont
directement touchés par la catastrophe) mais aussi par la complexité de la
situation, où sécurité civile et sécurité de l’emploi semblent, à première vue,
incompatibles, laissant prévoir l’opposition entre les défenseurs de l’emploi
sur le site chimique et ceux qui privilégient la sécurité urbaine. A cela
s’ajoute la question des formes d’intervention dans les quartiers sinistrés.
Certains militants
[17] tiennent, en effet, à privilégier la participation à
l’organisation des secours auprès des populations touchées par la
catastrophe et à reporter les débats politiques à un temps ultérieur.
Progressivement, les tenants d’interventions politiques, sous la forme de
larges manifestations contestataires et de prises de parole publiques,
s’imposent. L’idée de la création d’un collectif pour structurer et solidariser
ce mouvement est envisagée. Le collectif « Plus Jamais Ça, ni ici, ni
ailleurs » prend alors forme autour de la définition de quelques thèmes de
revendications. Ces derniers, tout en constituant les grandes lignes de sa
future plate-forme, ne figent pas des objectifs et des mots d’ordre précis
[18].
En parallèle, dans de nombreux quartiers sinistrés
[19] se dessine une
autoorganisation des habitants pour assurer les secours, échanger des
informations et envisager les premières actions. On peut ainsi voir, dans l’un
des quartiers
[20], particulièrement touchés par l’explosion, plus de quatre
cents personnes se réunir sur sa place centrale à l’initiative de l’un de ses
habitants. Dans beaucoup d’autres quartiers (plus d’une dizaine), la
mobilisation se traduit également par la création d’associations.
A la question d’une jeune femme que je croisais par hasard dans la rue le
dimanche matin [21], me demandant ce qu’il fallait faire, j’ai répondu
immédiatement : une association. Je crois que l’idée c’était de contenir
quelque chose. Que la colère ne reste pas de la colère, mais d’organiser, de
partir sur l’idée d’une structuration. J’étais moi-même en colère mais je
pensais que la colère n’est pas une fin en soi et qu’il fallait passer de la colère
à la détermination. Lors de cette première réunion, des questions fusaient de
toutes parts auxquelles personne n’avait de réponse. Il fallait donc se réunir,
se fédérer et s’organiser pour faire face ensemble à cette catastrophe [22]...
Ainsi la première manifestation, organisée, le 25 septembre 2001, par le
collectif PJCNina est-elle largement suivie par ces jeunes associations issues
de la mobilisation spontanée dans les quartiers sinistrés. A l’issue de cette
manifestation se rassemblent plus de deux cents personnes, provenant
d’horizons divers : aux organisations de TRUC, à l’origine de la création du
collectif, s’ajoutent les associations de sinistrés, les comités de quartier ainsi
que de nombreuses personnes, sans appartenance particulière, sinistrées ou
non et venues de façon spontanée. Lors de cette réunion, les divergences de
points de vue et de motivations, alourdies par le traumatisme dans lequel se
trouvent de nombreux sinistrés présents, rendent les discussions peu
constructives et les débats très confus. D’un côté, les « sinistrés », désemparés,
sont à la recherche d’un soutien pour organiser les secours mais aussi
d’informations sur la situation du pôle chimique, craignant des effets domino
potentiels. De l’autre côté, certaines des organisations de TRUC (en particulier
les organisations syndicales, telles que le G10-Solidaires, y compris SUD, la
FSU, mais aussi la LCR) cherchent à situer l’action et le débat sur un plan
politique et social. Enfin, les associations environnementalistes – en
particulier les Amis de la Terre, bien que faisant partie de TRUC, arguant de
leur antériorité et de leur expérience, et donc de leur « compétence », en
matière de lutte contre les pollutions et les risques industriels, cherchent à
orienter les débats sur ces questions spécifiques. Elles tentent ainsi de
renforcer leur position au sein du collectif et d’infléchir ses objectifs vers des
revendications plus « environnementalistes » que sociopolitiques.
L’opposition entre ces différents groupes est accentuée par un double clivage
selon que l’on est sinistré ou non, et selon son appartenance ou non à une
organisation politique ou syndicale. En effet, d’une part, de nombreuses
interventions, manifestant une tendance nettement « anti-organisations »,
visent à remettre en cause la légitimité des organisations de TRUC, à
structurer et diriger le mouvement. D’autre part, les sinistrés, spontanément
enclins à revendiquer la fermeture définitive de l’ensemble des usines, mettent
les organisations syndicales et politiques (comme la LCR, SUD et la FSU,
entre autre) dans une situation délicate au regard de leur engagement
traditionnel en matière de défense des salariés et de l’emploi.
Au début ce n’était pas ce qu’on voit maintenant, c’était très dur. Les assemblées
générales étaient animées par les syndicalistes, ce qui fait que, notamment les
Libertaires arrivaient très critiques. Il y avait un énorme déficit de confiance [23].
Au tout début, au bas des communiqués qui étaient faits au nom de PJC, il y
avait toujours les mêmes noms qui apparaissaient, c’est ceux de M. et de B..
A toutes les assemblées générales, ce problème était soulevé [24].
La question de la légitimité à « orchestrer » le collectif se posera finalement en
termes de clivage entre ceux qui ne sont pas sinistrés et ceux qui le sont, ces
derniers cherchant à représenter la véritable pierre angulaire du mouvement et
à se dégager de l’hégémonie des organisations politiques et syndicales. Ainsi,
sous la pression de ces militants sinistrés, « non organisés » (soutenus par les
organisations environnementalistes), mais aussi compte tenu des
affrontements ayant lieu au sein même des organisations
[25] – contribuant à
affaiblir leur position au sein du collectif – une ligne s’impose : celle de la
revendication de fermeture de tout le pôle chimique. Cependant, cette
revendication ne règle pas pour autant la question de l’organisation du
mouvement qui reste, au cours des premières semaines de mobilisation,
nettement aux mains des organisations syndicales et politiques du Réseau.
Pour contourner les conflits
Compte tenu des difficultés à s’imposer et à mener le débat, les
organisations politiques et syndicales à l’initiative du collectif optent pour
une double stratégie d’organisation.
D’une part, elles proposent de scinder le collectif en commissions
thématiques
[26] ayant chacune la charge d’un dossier spécifique. Cette
répartition doit satisfaire un double objectif : faciliter les débats et atténuer
les conflits. Ces commissions n’ont pas de pouvoir décisionnel propre, les
réflexions et, le cas échéant, les textes d’orientation élaborés par chacune
d’entre elles doivent être discutés et validés en assemblée générale. La
commission Action revêt cependant un rôle particulier dans la mesure où
c’est elle qui prépare et statue sur les orientations politiques du collectif.
Ayant la responsabilité d’organiser les actions et d’élaborer les objectifs ou
les revendications, cette commission apparaît comme la plus importante.
Elle est fortement investie par les organisations politiques et syndicales du
Réseau TRUC
[27]. Outre l’objectif « d’efficacité » pour la gestion des
différentes discussions, la répartition en commissions a, aussi, pour les
organisations, une visée directement stratégique.
Cependant, cette structuration a eu pour effet de favoriser les regroupements
par affinités idéologiques et de permettre dès lors au sein des autres
commissions (en particulier la commission Sécurité-Environnement qui
s’avérera la plus active) de consolider certains point de vue, de renforcer la
solidarité, voire même d’élaborer des plans d’action. Les militants ainsi
répartis en commissions ont bénéficié de marges de manœuvre relativement
importantes.
L’idée des commissions, c’était une nécessité, mais c’était aussi une façon de
travailler ensemble sans travailler ensemble… On a vu dans certaines
commissions plutôt telle tendance politique et dans d’autres commissions,
d’autres tendances politiques. Ça a été une façon pour les gens de ne pas se
mélanger [28].
D’autre part, les organisations décident de mettre à disposition du collectif
son site électronique en créant une page et une liste de discussion
spécialement consacrées au mouvement. La constitution du Réseau Citoyen
TRUC (courant 2000) s’est en effet accompagnée de la création d’un site
internet du même nom. Ce site a pour vocation de proposer un espace de
débat au « mouvement social toulousain » et de faciliter l’échange
d’informations entre militants. Il a également pour ambition d’élargir la
participation des citoyens à différents débats.
Pour combattre le libéralisme et ses avatars, nous avons besoin à Toulouse
d’un cadre de lutte qui permette la réflexion, l’action et qui se donne pour
objectif de dynamiser le mouvement social [29].
Outre une page de présentation spécifiant les principales orientations du
Réseau Citoyen, ce site propose un forum de discussion, une page « archives »
et un agenda pour l’information des manifestations ou des mobilisations. La
page « archives » répertorie un ensemble de textes issus, pour la plupart, des
messages directement diffusés sur le forum de discussion. La sélection des
textes destinés à être conservés est assurée par un groupe de cinq à six
personnes, modérateurs du site. Ce site, créé peu de temps avant la catastrophe
industrielle (courant 2000), était resté alors à un stade relativement
expérimental et peu de messages étaient diffusés sur le forum. A l’instar de la
structure globale du site, la page « PJC/nina » créée pour le collectif se décline
en plusieurs rubriques : l’agenda des réunions d’assemblées générales et des
commissions du collectif et un espace archives des principales interventions.
Durant les premiers mois, aucune autre liste de diffusion spécifique au
collectif n’est mise en place, celle de TRUC représentant l’unique espace de
débat électronique. Malgré un rythme de réunion très soutenu, les
organisations du Réseau incitent les militants à exploiter leur site à la fois dans
un objectif d’ouverture au débat et pour faciliter l’organisation du mouvement
(diffusion des dates de réunion par exemple).
Lors des deux semaines suivant la catastrophe, les interventions sur la liste
de diffusion émanent uniquement des organisations syndicales et politiques
du Réseau Citoyen, déjà familiarisées avec le site et apparaissant comme les
« leaders » du mouvement. Si l’objectif affiché est d’ouvrir l’espace de
discussion, le véritable enjeu de l’utilisation du net est, durant cette phase
initiale de mobilisation, d’éviter l’affrontement direct en réunion, tout en
gardant la possibilité de maintenir un contact entre les militants.
En effet, la plupart des messages n’ont qu’une visée informative. Ils
diffusent, a posteriori, les communiqués soumis à la presse, les comptes
rendus des rencontres et les initiatives engagées essentiellement par la
commission Action. Le net n’est donc pas véritablement envisagé par les
organisations syndicales et politiques comme un support direct pour
structurer ou dynamiser l’action militante du mouvement. Cet espace
électronique représente avant tout un moyen de contourner les rapports
conflictuels des débats en coprésence.
Dans la phase initiale du mouvement, la double stratégie mise en place par les
organisations, fondée à la fois sur la structuration du collectif en commissions
et sur l’utilisation du net, semble être à leur avantage. Cependant, cette double
stratégie sera progressivement exploitée par les opposants aux organisations
de TRUC, qui en tireront partie à leur tour pour s’imposer au sein du collectif.
... ENGENDRE UN EFFET DE CLOTURE DE L’ESPACE PUBLIC...
Dans ce qui suit, on montre que liste de discussion électronique n’a pas
facilité l’ouverture du débat à un large public, mais a, avant tout, assuré les
échanges internes entre les membres du collectif.
Un espace de débat réservé aux militants
L’analyse de la liste de diffusion a été effectuée durant les deux premiers
mois de mobilisation : du 22 septembre au 30 novembre 2001. Cette période
se termine par le « Débat régional sur les risques industriels », organisé le
30 novembre 2001, à Toulouse, par les pouvoirs publics. La participation du
collectif à ce débat a été un élément à la fois catalyseur et structurant. La
présentation lors de ce débat d’une position consensuelle, au nom du
collectif, affichant ainsi l’existence d’un groupe solidaire et uni, est
considérée comme un enjeu majeur par la majorité des militants. La
nécessité de crédibiliser et de faire reconnaître le mouvement a contraint les
membres du collectif à s’entendre pour mettre en visibilité des
revendications communes. De ce fait, cette date marque la fin d’une période
très confuse, à partir de laquelle les diverses parties en présence tentent,
malgré les dissensions et les clivages persistants, de définir un modus
vivendi et de s’accorder sur des objectifs et des formes d’action communs.
Tableau 1.
Répartition par type de messages durant la période
Tableau 1. Répartition par type de messages durant la période
du 22/09/01 au 30/11/01
Nombre
Type de message de messages Pourcentage
Rendez-vous et dates de réunion 60 30 %
Interventions sur les conditions
d’organisation du collectif 14 7 %
Informations concernant les sinistrés 25 12 %
Informations et réflexions concernant
le pôle chimique 74 37 %
Préparation au débat régional 15 7 %
Dialogues entre individus 14 7 %
Total 202 100 %
Dès la troisième semaine suivant la catastrophe, le nombre de messages
transitant quotidiennement par la liste électronique augmente de façon
significative, passant en moyenne d’une dizaine à une trentaine par semaine.
Pour la période considérée (du 22 septembre au 30 novembre 2001), au total
202 messages sont diffusés. Ces messages ont des contenus très variables.
Le tableau 1 en donne une répartition par type de contenu.
Plus du tiers des messages (soit 74 messages) sont relatifs au problème de
l’avenir du pôle chimique. Cette question s’avère être, en effet, au cœur des
préoccupations du collectif qui décide très vite de ne pas prendre en charge
directement l’aide aux sinistrés. De plus, compte tenu des conflits, au sujet
de l’avenir des usines, qui, durant cette période initiale, divisent encore
fortement les militants du collectif, de nombreux textes argumentatifs visent
à conforter la demande de fermeture du pôle. Ces textes émanent, pour la
plupart, de militants investis dans la commission Sécurité-Environnement,
affichant, en outre, clairement, leur indépendance politique ou syndicale.
Cette diffusion « massive », pour appuyer un parti pris sur le devenir des
usines, présage, d’ores et déjà, d’une appropriation stratégique de la liste
électronique.
Durant la période considérée, le nombre d’inscrits sur la liste double. Il
passe d’une soixantaine à plus de cent vingt. Cependant, plus de la moitié
des personnes inscrites ne s’expriment pas sur le site et n’apparaissent donc
jamais. Pour une majorité d’inscrits, la liste est exploitée comme source
d’information plus que comme espace de débat. Seules cinquante et une
personnes ont participé au « débat électronique » durant ces deux premiers
mois. Les intervenants sur la liste électronique sont quasiment tous des
militants très activement investis dans la mobilisation, participant aux
réunions du collectif ou à la vie des associations de sinistrés. Seuls, sont
extérieurs au mouvement quelques scientifiques sollicités par des personnes
du collectif pour diffuser des informations sur les taux de pollution
atmosphérique par exemple. Ce type d’intervention est très marginal. Ainsi,
malgré l’ampleur de la mobilisation des premières semaines, la participation
au débat en ligne reste donc très limitée.
De plus, sur ces cinquante et une personnes, trente trois n’ont envoyé qu’un
seul message. Les messages de ces trente trois intervenants sont pour la
plupart très courts. Ils ne sont pas directement destinés à alimenter le débat
mais concernent des demandes d’informations ou des précisions sur les
actions programmées par le collectif. Le tableau 2 traduit l’appropriation, de
fait, de la liste par un nombre très réduit d’auteurs dont trois envoient, à eux
seuls, plus de 61 % des messages.
Tableau 2.
Proportion de messages envoyés en fonction du nombre d’auteurs
Tableau 2. Proportion de messages envoyés en fonction du nombre d’auteurs
Pourcentage de messages envoyés
Nombre d’auteurs par ce groupe d’auteurs
3 auteurs ont envoyé respectivement, 18,
24,79 messages 61 %
15 auteurs ont envoyé de 2 à 6 messages 23 %
33 auteurs n’ont envoyé qu’un message
chacun 16 %
Les trois intervenants particulièrement présents sur la liste de diffusion sont
également très actifs au sein du collectif. L’un d’eux est un des modérateurs
du site TRUC et y participe régulièrement à ce titre. Les deux autres sont
des habitants sinistrés sans appartenance syndicale ou politique affichée. Ils
participent au collectif au nom de l’association de sinistrés « Plus Jamais
Ça/Croix de Pierre », créée au lendemain de la catastrophe, et travaillent
activement dans la commission Sécurité-Environnement.
La thèse de l’accès illimité au débat, franchissant les barrières spatiales,
idéologiques, culturelles ou organisationnelles, ne trouve donc pas de
fondement empirique. Y compris dans un contexte de crise ayant focalisé
l’attention de la population de Toulouse et au-delà, le réseau électronique
n’a été investi que par un public directement mobilisé et actif. De ce point
de vue, le
net n’a donc pas contribué à élargir l’espace de débat public.
N’exploitent ce mode d’échange que les militants engagés dans la
mobilisation et très présents dans l’action et sur le terrain. Le
net assure
avant tout le maintien et le renforcement des contacts entre militants déjà
structurés et organisés. « Les échanges électroniques ne se substituent pas
aux contacts physiques, ils les complètent et permettent d’entretenir des
liens essentiels dans l’intervalle des rencontres
[30] ».
Le militantisme hors ligne
Parce que l’utilisation du net est soumise à certaines conditions telles que la
position sociale ou le capital culturel, de nombreux militants ne l’utilisent
pas. Certains avouent, en effet, être en difficulté par rapport à sa
manipulation et, du coup, ne pas avoir cherché à y avoir accès. Il est
significatif à ce sujet de remarquer que de nombreuses associations de
quartiers sinistrés, créées après l’accident, n’ont en aucune façon eu recours
au net. Or, ces quartiers limitrophes au site chimique sont pour la plupart
des quartiers d’ouvriers et d’employés, souvent immigrés.
A l’inverse, de nombreux militants, familiarisés avec le net et ayant la
possibilité d’y accéder régulièrement (soit à leur domicile, soit dans le cadre
de leur activité professionnelle) avouent ne pas avoir véritablement suivi
tous les débats en ligne, soit par manque de temps, soit par manque
d’intérêt. En effet, la lecture régulière des messages diffusés sur la liste peut
représenter une à deux heures par jour. L’importance du nombre et la
longueur des messages circulant par courrier électronique constituent un
frein à la consultation. Le facteur « disponibilité » accentue donc fortement
la discrimination entre ceux qui sont en mesure d’exploiter régulièrement le
net et les autres.
Moi, je lis absolument tout ce qui passe sur la liste depuis le début, cela me
prend en moyenne plus d’une heure par jour, voire deux, à certaines périodes
de grande affluence. Mais il faut bien voir que de nombreux militants n’ont
pas cette possibilité [31].
Une autre raison, relative cette fois au contenu des messages, est souvent
évoquée. Les échanges en ligne sont jugés sans grand intérêt parce qu’ils ne
manifestent pas toujours la volonté d’enrichir un véritable débat.
L’expression sur le
net est perçue comme étant « trop immédiate et non
suffisamment distanciée
[32] ». Malgré l’intervention régulière des
modérateurs du site, de nombreux messages restent en effet, dans ce premier
temps de mobilisation, relativement polémiques ou trop personnifiés.
Entre les militants dépouillant systématiquement tous les messages de la
liste et ceux qui s’y refusent (ou sont dans l’impossibilité matérielle de le
faire), une frange adopte une attitude médiane consistant à faire un tri rapide
en fonction de l’identité des expéditeurs. Seuls les messages provenant
d’expéditeurs clairement identifiés, dont on cherche à suivre les
interventions, sont consultés. Le net représente, ici, avant tout, un moyen de
renforcer les contacts interindividuels. Ce n’est pas le contenu qui prime
mais celui qui le propose ainsi que son rôle et sa place au sein du collectif.
Ce n’est pas un outil avec lequel il est facile de se repérer… ou alors il faut y
être souvent. Ce n’est que quand on connaît les gens qu’on sent mieux les
choses [33].
A ces critères de consultation, s’ajoute enfin celui de la sélection en
fonction du contenu des messages. Lors de la rédaction d’un communiqué
ou d’un tract, une attention particulière est portée aux messages circulant à
ce sujet, afin d’intervenir pour amender le texte ou donner son avis. Mais,
même dans ces cas, les messages consultés sont souvent ceux de leaders
d’opinion (au sens où en parle Lazarsfeld), que l’on connaît et, surtout, dont
on évalue l’influence ou l’importance au sein du collectif.
Ce cas empirique ne permet pas de confirmer que le net représente un
vecteur d’intégration à la discussion mais nécessite plutôt de l’envisager
comme un moyen de travail, de concertation et de coordination entre des
militants par ailleurs très investis dans l’action.
... MAIS N’EMPECHE PAS LE RENVERSEMENT DU RAPPORT
HEGEMONIQUE
Parce que moyen d’échange et d’organisation, le net a contribué à renforcer
les positions anti-organisations. Ceci étant, il reste à savoir si la question est
bien celle de l’alternative entre un monopole organisé et une organisation
démocratique. On peut en effet mettre en évidence que, le jeu des rapports
entre les tendances, cherchant à imposer leur position propre, conduit à la
mise en place progressive d’un mode de fonctionnement très « régulé », qui
se maintient quand la tendance « anti-organisation » devient hégémonique.
L’enjeu de représentation au sein du collectif : la mise en visibilité
par le net
Mis à part le modérateur de la liste qui, bien qu’intervenant directement
dans le débat pour prendre position – capitalisant à lui seul de nombreux
messages de régulation – deux militants rédigent plus de la moitié des
messages (103 sur 202 au total), durant les deux premiers mois. Ces deux
militants sont de fervents partisans de la fermeture du site chimique.
A la première réunion, les syndicats des entreprises du pôle chimique ont tout
de suite défendu le site et ont demandé sa réouverture, en nous disant qu’on
parlait de ce que l’on ne connaissait pas, et que la sécurité du site c’était leur
créneau... Au début on était partagés entre ceux qui souhaitaient aider les
sinistrés et qui ne voulaient pas se préoccuper de la question de la fermeture
ou non du pôle, et ceux comme nous qui avions par contre l’objectif bien
précis : que ça ne rouvre pas [34] !
Tenus par des motivations convergentes, ils ont, en outre, en commun de
n’appartenir à aucune organisation syndicale, politique ou associative et de
s’être positionnés (plus ou moins explicitement), lors des conflits « anti-organisations » contre l’hégémonie de l’une ou l’autre d’entre elles.
… D’abord il n’est pas obligatoire d’être d’un parti (ou d’un syndicat) pour
faire de la politique… les opinions politiques d’un citoyen sans attaches
organisationnelles sont plus pures, plus nobles, dépourvues d’arrière
pensées… que celles défendues par un militant encarté où que ce soit… elles
(les opinions d’un citoyen) sont autres car procédant d’un engagement
soudain sur un aspect précis... Si des voix s’élèvent dans le collectif pour
« éviter la récupération », c’est à mon sens pour plusieurs raisons :
- pour empêcher que les plus forts (ici les syndicats), ne prennent l’ascendant
au détriment des moins forts,
- pour être sûr que sa voix et sa rhétorique soient entendues, et pas celle, plus
ou moins stéréotypée, d’encartés,
- pour ne pas saucissonner un collectif…, et ne pas former des clans, en
refusant de se réunir dans une salle appartenant à un syndicat même si on
penche pour un autre
[35].
Tant pour gagner de l’autonomie vis-à-vis des organisations de TRUC,
principalement impliquées dans la commission Action, que pour conforter
leur position concernant la fermeture du site chimique, ces deux
intervenants choisissent de s’impliquer fortement dans la commission
Sécurité-Environnement. Cette commission, chargée, a priori, du suivi de la
gestion de la sécurité sur le site chimique, élargit très rapidement son champ
d’action et de réflexion à la question cruciale de l’avenir du pôle chimique
dans sa globalité. Dès lors, les réflexions menées au sein de cette
commission relèvent autant d’une stratégie politique que du simple suivi des
dossiers techniques concernant les risques industriels. Cette commission
regroupe les associations de l’environnement auxquelles se joignent de
nombreux militants « indépendants », également très concernés par le
devenir du pôle chimique. Tous voient l’opportunité de mener, au sein de
cette commission, des actions selon une orientation propre, non
subordonnée à celle des organisations politiques ou syndicales de TRUC.
Dans cette perspective, la commission Sécurité-Environnement tente
d’empiéter sur les responsabilités de la commission Action, cherchant même
à la devancer lors de certaines rencontres décisives, comme celles prévues
avec le préfet ou le maire de Toulouse. Doublant les entrevues stratégiques
avec les responsables des pouvoirs publics ou des collectivités locales et se
réunissant très régulièrement, (au mois une fois par semaine, et deux à trois
fois dans certaines périodes), la commission Sécurité-Environnement prend
progressivement de l’importance au sein du collectif.
De plus, ces initiatives se doublent d’un important travail « d’expertise » sur
les dossiers techniques. Certains membres de cette commission acquièrent
une véritable compétence sur les produits des usines ainsi que sur les risques
industriels.
Si je souscris totalement avec le communiqué, je suis en désaccord avec les
chiffres avancés [il s’agit des chiffres concernant les taux de substance
dangereuses, en particulier le phosgène, encore en stock dans les entreprises
chimiques [36] ]… Jusqu’à ce communiqué nous avions fait un sans-faute et cela
nous a valu de ne jamais avoir été attaqués par les services de communication
de nos adversaires. Si vous gardez ce communiqué tel qu’il est, attendez-vous
que les experts et les journalistes s’en emparent pour vous demander de faire
des démonstrations. Cela détruira le communiqué précédent que la
commission Sécurité-Environnement a rédigé (validé par l’AG) et que nous
avons remis à la SNPE, à AZF, à la mairie, au SPPPI [37], à la DRIRE et qui
sera peut-être commenté lors de la conférence du préfet [38].
La consultation des dossiers industriels et des rapports techniques fournit
aux militants, disposant de compétences scientifiques et techniques, un réel
avantage. De nombreux travaux
[39] montrent, en effet, que l’évolution des
formes d’engagement s’accompagne d’un niveau d’expertise plus élevé de la
part des militants qui « mettent à profit les savoirs qu’ils ont accumulés dans
un cadre professionnel, associatif ou familial, ce qui ne permet pas, de ce
point de vue, de considérer leur statut social, et en particulier leur niveau de
diplôme comme une donnée secondaire
[40] ».
Au début J.P. prenait beaucoup de choses en mains, ça m’a étonné et je pensais
que ça irait au clash. Mais il a une compétence qui fait qu’il a été reconnu par
tous. Je pense que, sans cette compétence, il ne serait pas passé [41].
Voici rapidement un petit récapitulatif de ce qui a été fait depuis jeudi
dernier. Nous avons intégré sans problème le SPPPI pour intervenir au nom
du collectif… Après la réunion du SPPPI, nous avons continué de travailler
avec le conseiller technique du préfet et quelques personnes du SPPPI. J’ai
renouvelé la demande d’une entrevue avec le préfet pour le collectif pour
traiter des problèmes de sécurité et de relogement [42].
La mise en commun de leurs compétences scientifiques et techniques,
d’ailleurs complémentaires, a favorisé la mise en visibilité et la
reconnaissance de ces deux militants. L’un, plus apte à étudier les dossiers
techniques et à produire des analyses sur les risques industriels, laisse à
l’autre, du fait de ses compétences en informatique et des outils dont il
dispose personnellement, le soin de gérer leur diffusion sur le
net. Ils
adoptent ainsi une politique d’intervention massive sur la liste électronique,
diffusant les comptes rendus des actions engagées ainsi que de longs textes
d’orientation et de réflexion, fortement argumentés
[43].
On était une trentaine au début à la commission Sécurité-Environnement, très
vite on est parti sur les produits, sur les dangers et en une semaine on parlait
du phosgène ; J.P. [44] savait ce qu’il avait à faire et, sans faire partie d’une
organisation ou d’une association pour l’environnement, il a démarré des
recherches personnelles sur les usines du pôle. On a fait très vite des
communiqués sur la dangerosité de ces produits. C’est moi qui m’en
chargeais, j’ai l’habitude parce que je fais du télétravail, et j’ai un réseau
important dans le domaine de l’environnement. A aucun moment, on a eu des
consignes de fonctionnement très clairs avec la liste TRUC alors moi j’ai fait
comme je le sentais : j’ai réuni toutes mes adresses et j’ai diffusé [45].
Ces deux démarches conjuguées ont permis à ces deux personnes, ne
bénéficiant d’aucune expérience militante, de s’imposer définitivement dans
le mouvement. L’investissement considérable, tant du point de vue
scientifico-technique sur les risques industriels et les conditions de
production des usines du pôle chimique que de celui de la gestion
informatique de la diffusion de textes de synthèse et de réflexion, a
représenté un élément déterminant. Les argumentaires très étayés et diffusés
sur la messagerie sont systématiquement repris en assemblée générale. Ils
contribuent ainsi à orienter les débats et constituent progressivement le
fondement des orientations du collectif.
L’outil devait permettre aux gens de faire des propositions, donc de préparer
les réunions. Quand on arrive en réunion avec les choses préparées, et que les
débats ont déjà eu lieu, alors c’est plus facile de prendre des décisions [46].
Ainsi, la commission Sécurité-Environnement prend le parti de rendre
compte systématiquement de ses actions et d’argumenter, longuement et
régulièrement, sur ses positions par le biais de la messagerie électronique.
Cette stratégie a été un facteur décisif pour la mise en visibilité et la
reconnaissance de la commission Sécurité-Environnement et, plus
particulièrement, de celles des deux militants. Il est cependant nécessaire de
préciser que, dans un contexte de très forte conflictualité où la question de la
légitimité des organisations à représenter le mouvement se pose de façon
cruciale, la solution de laisser apparaître des porte-parole « neutres » (ne
représentant aucune organisation) s’est avérée un compromis satisfaisant
plus ou moins les différentes tendances du collectif.
Il y a le fait que ces individus étaient sans étiquette, ils n’étaient pas d’un pôle
ou d’un autre et donc ils ont bénéficié d’un capital confiance [47].
Cette démarche, consistant en l’utilisation massive du net, peut, certes, être
appréciée comme une volonté de maintenir informés les militants du
collectif et d’alimenter et préparer les débats en coprésence ; mais elle
révèle aussi une tendance à contourner ces débats jugés trop polémiques.
L’enjeu d’autonomie au sein du collectif : la validation des actions
par le net
Bien que l’orientation des débats et l’influence sur les prises de position
jouent un rôle fondamental dans la dynamique d’un mouvement, le choix
des actions et la participation effective aux diverses démarches entreprises
au nom du collectif restent essentiels. L’état de confusion et l’importance
des conflits au sein du collectif, durant ces premières semaines, incitent les
militants de la commission Sécurité-Environnement à initier de nombreuses
actions, plus ou moins indépendamment de ce dernier ; ils disposent d’une
marge de manœuvre non négligeable grâce à la reconnaissance désormais
acquise par cette commission.
Pour légitimer l’autonomie d’action qu’ils cherchent à acquérir vis-à-vis de
l’ensemble du collectif, les arguments invoqués par les membres de cette
commission s’appuient sur la nécessité d’obtenir rapidement des
informations sur la dangerosité des produits chimiques et d’agir au plus vite
afin de maintenir une pression suffisamment importante pour obtenir la
fermeture des usines. En effet, la volonté, manifestée par les dirigeants et les
salariés des entreprises ainsi que par certains élus, de voir redémarrer
rapidement les activités du pôle chimique place les membres du collectif
dans l’obligation de s’approprier rapidement les dossiers techniques afin de
construire un argumentaire solide et crédible et d’accélérer le rythme de
leurs démarches. A plusieurs reprises, les membres de la commission
Sécurité-Environnement font valoir qu’ils n’ont pas pu attendre une
assemblée générale pour définir les orientations et agir, les calendriers
politiques les contraignant à « aller vite et réagir rapidement aux
événements
[48] ». Ainsi de nombreuses démarches et initiatives ne sont pas
discutées en réunion plénière, faisant simplement l’objet de comptes rendus
diffusés par courrier électronique. Deux cas se présentent.
Soit l’information sur ces actions est diffusée avant que celles-ci ne soient
effectives. Dans ce cas, tacitement, le groupe à l’initiative de cette démarche
adopte le principe suivant : l’absence de réaction par message électronique
traduit l’adhésion au projet d’action. La possibilité de principe, pour tous les
membres du collectif, de réagir ou de donner son avis par voie électronique sur
la démarche envisagée, est jugée suffisante pour la validation des actions. La
non-réaction par voie électronique fait figure d’accord. Or, ainsi qu’il a été dit
précédemment, tant la consultation que la participation effective à la liste de
diffusion restent très limitées et le plus souvent erratiques.
Lorsqu’une proposition est faite sur le net comme le fait très souvent J.P. [49],
en disant : « voilà j’ai pensé faire ça. Qui a des amendements à faire ou qui
est contre ? », bon il y a éventuellement deux ou trois amendements, mais il
n’y a pas une levée de boucliers, ça ne fait pas débat donc c’est validé, et
c’est pas la peine d’attendre la prochaine réunion pour valider une action [50].
Soit les prises de position publiques ou les actions envisagées font l’objet
d’information par voie électronique, a posteriori. Dans ce cas, le groupe à
l’initiative de ces démarches se réfugie alors d’autant plus derrière
l’argument d’urgence.
Parfois il fallait aller très vite, on n’avait pas le temps d’attendre le vote ou
l’avis de l’assemblée générale [51].
Cependant, l’argument fondé sur l’impossibilité de se soumettre au calendrier
des assemblées générales a aussi pour enjeu de se décharger du problème de la
validation en assemblée et d’éviter de prendre le risque de ne pas obtenir le
consensus nécessaire pour engager les actions. En effet, en particulier durant les
premières semaines, les conflits entre les différentes parties alourdissent
fortement les débats en assemblée générale. Dans ce contexte, le net joue
clairement le rôle d’un moyen de contournement de ces débats en coprésence. Il
est un vecteur d’autonomie pour un groupe de militants désireux de disposer
d’une certaine latitude d’actions tout en gardant la possibilité de se présenter au
nom du collectif. Le fait d’avoir pu entreprendre des démarches en préalable à
toute discussion et tout accord validé en assemblée générale, sans risque de
remise en cause, a été rendu possible grâce à plusieurs facteurs : d’une part, par
le fait de tenir régulièrement informés les membres du collectif, d’autre part, par
l’affichage clair des objectifs poursuivis et, enfin, par l’absence de soupçons
concernant une éventuelle « récupération » du mouvement par les organisations.
La diffusion systématique sur le net des comptes rendus d’action, informant les
militants des diverses démarches entreprises, a favorisé la confiance accordée à
ce groupe particulièrement actif. Cette pratique est d’autant plus appréciée
qu’elle apparaît comme se démarquant de celle des « organisations » de TRUC,
soupçonnées de faire de la « rétention » d’information.
Automatiquement il y a une certaine méfiance quand il y rétention de
l’information. C’est très mal vécu. Et de ce point de vue, avec les
organisations de TRUC au début ce n’était pas clair [52].
Les militants font primer la recherche de l’efficacité sur le processus de
formation d’un consensus. Dans un contexte marqué par un rythme politique
très accéléré et de fortes divergences de point de vue, les militants sont
contraints de maintenir une pression importante, tant vis-à-vis des pouvoirs
publics que des industriels, pour obtenir la fermeture des usines.
Les messages diffusés par la commission Sécurité-Environnementsont sont
plus informatifs qu’ouverts aux débats. L’objectif est, avant tout, de
proposer et de bâtir un argumentaire solide pour soutenir un point de vue et
un seul : celui de la fermeture du pôle chimique. Au sein du collectif, la
question de la fermeture ne doit pas en être une. Les messages ne sont pas
construits de façon à « discuter » avec un public ayant potentiellement des
positions opposées. Ces messages ne cherchent pas à éprouver les
argumentations vis-à-vis d’opposants ; au contraire, ils sont implicitement
adressés à des personne d’ores et déjà convaincus par le mot d’ordre de
fermeture. Tous les messages sont orientés vers l’élaboration de stratégies
en vue obtenir le résultat escompté et dans la perspective d’affiner la
stratégie de confrontation avec les autorités.
Loin de conforter les thèses « optimistes » soutenant l’idée que
l’exploitation du net pourrait engendrer une transformation des conditions
de débat au sein de la société civile, ce travail tend au contraire à en limiter
la portée. Malgré ses « performances » techniques, le net, ni n’élargit
l’espace public, ni ne contribue à une véritable démocratisation du débat.
Dans ce cas précis, le net tend à accentuer une tendance à la régulation
plutôt qu’une tendance à la communication, au sens de l’alternative
formulée par Habermas. Ainsi, si les formes d’organisation au sein de la
société civile favorisent des actions stratégiques visant à imposer des points
de vue, le net tend principalement à appuyer cette dynamique.
Si le
net devait être appelé à démocratiser la discussion, ce ne serait qu’en
formulant clairement les conditions de cette discussion. On ne peut, dès lors,
esquiver les propositions avancées, sur ce point, par Jürgen Habermas. Ceci
implique une réflexion sur les espaces de débat comme espaces susceptibles
de se reproduire par le moyen de l’activité communicationnelle. Du coup,
c’est du côté des processus de transformation des opinions en opinion
publique qu’il faut orienter la réflexion. Le partage de l’information et la
transparence des choix et des orientations d’action, notamment grâce au
net,
sont un passage obligé de constitution de l’opinion publique. Cependant, ce
n’est qu’en regard du respect des règles d’une pratique de communication
débouchant sur un accord général que l’opinion publique peut constituer un
étalon pour la légitimité de l’influence qu’elle exerce sur le système
politique
[53].
·
ATERTON C. (2000), « La technique est-elle au service de la démocratie ? »,
Hermès, n° 26-27.
·
BESNIER J.M. (2000), « Démocratie, temps et conflit à l’épreuve des TIC »,
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BLONDIAUX L. (2002), « Sondage et délibération. Alternative de l’opinion
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·
CALLON M., LASCOUMES P., BARTHE Y. (2001), Agir dans un monde
incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil.
·
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·
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municipalités du Grand sud-ouest de la France », Communication au XVIe congrès
International de l’AISLF, Une société-monde ?, Québec, 3-7 juillet 2000.
[1]
Je remercie mes collègues de l’équipe CTPS pour leurs remarques et conseils.
[2]
RODOTA, 1999 ; DAHLGREN, 2000.
[3]
ATERTON, 2000.
[4]
PAILLART, 2000 ; WOJCIK, 2000.
[5]
BLONDIAUX, 2002.
[6]
HABERMAS, 1997.
[7]
HABERMAS, 1997.
[8]
MULLER 2000 ; HABERMAS, 1997 ; CALLON
et al., 2001.
[9]
DAHLGREN, 2000.
[13]
Les site chimique comprend trois unités industrielles principales : AZF-Grande Paroisse
(siège de l’explosion), la SNPE et sa filiale Tolochimie. D’autres petites unités, installées sur
le site (Isochem-SNPE, Raisio, Air Liquide) comptent relativement peu de salariés (une
trentaine chacune). L’ensemble formé par les unités situées sur le site chimique et par les
structures économiques, de sous-traitance notamment, dépendant du site chimique concerne à
peu près 4 à 5 000 salariés.
[14]
Ce travail est réalisé dans le cadre d’un contrat avec le ministère de l’Environnement et du
Développement durable du programme « Concertation, Décision et Environnement » (2003-2005).
[15]
Les partis politiques : LCR, Les Verts, Motivé-e-s, Alternative-Libertaire…
Les syndicats : Sud, G10, FSU, CGT, CFDT…
Les associations : Les Amis de la Terre, diverses associations culturelles...
[16]
Dès le lendemain : samedi 22 septembre 2001.
[17]
En particulier les militants de Motivé-e-s.
[18]
« A ce moment-là on n’avait pas encore de revendications claires et mûries, tout n’est
venu que bien plus tard. », Entretien avec Monsieur B., militant FSU, mars 2002.
[19]
Croix de Pierre, La Fourguette, Papus, Le Mirail...
[20]
Quartier Papus, limitrophe du pôle chimique et composé d’immeubles longtemps attribués
aux ouvriers de l’usine ONIA (devenue APC puis AZF).
[21]
Dimanche 23 septembre 2001.
[22]
Entretien avec Monsieur F., membre de l’association des « Sinistrés du 21 septembre »,
mars 2001.
[23]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[24]
Entretien avec Monsieur P., membre de l’association « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre ».
Les deux militants mentionnés dans ce témoignage sont des militants des syndicats SUD et
FSU, très fortement engagés dans le Réseau TRUC.
[25]
En effet, toutes les organisations politiques et syndicales (CGT, CFDT, SUD, FSU, Les
Verts...) ont été traversées par des tensions créées par les divergences d’appréciation quant à
l’avenir du site chimique et aux positions politiques à adopter.
[26]
Sept commissions sont créées : la commission Action, la commission Sécurité-Environnement, la commission Logement, la commission Inter-Quartiers, la commission
Scolaire, la commission Juridique, la commission Santé.
[27]
En particulier, G10-Solidaire (dont SUD), FSU et la LCR. Alors que les organisations
environnementalistes de TRUC s’investissent dans la commission Sécurité-Environnement.
[28]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[29]
Site TRUC, page d’accueil.
www. truc. abri. org
[31]
Entretien avec Monsieur B., militant FSU, mars 2002.
[32]
Entretien avec Madame R., militante UFCS, juin 2002.
[33]
Entretien Monsieur S., militant LCR, mars 2002.
[34]
Entretien avec Monsieur P., membre de l’association « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre ».
[35]
Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants
dont il est question dans ce paragraphe.
[36]
Note de l’auteur.
[37]
Secrétariat permanent de prévention des problèmes industriels.
[38]
Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants
dont il est question dans ce paragraphe. Il apparaît assez explicitement dans cet extrait que la
commission Sécurité-Environnement, par le biais de ce militant, cherche à valoriser fortement
ses textes au collectif par le biais de la connaissance approfondie des dossiers. En outre,
« l’expertise » dont la commission se réclame légitime les actions et les démarches qu’elle
entreprend auprès des pouvoirs.
[39]
VILAIN J.P., et
al., 1998 ; GRANJON, 2001.
[40]
VILAIN et
al., 1998, p. 156.
[41]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[42]
Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants
dont il est question dans ce paragraphe.
[43]
De nombreux textes d’analyse très étayés sur les risques industriels et sur les conditions
d’urbanisation autour des sites chimiques sont diffusés sur le
net.
[44]
Extrait d’un message électronique diffusé sur la liste de TRUC par l’un des deux militants
dont il est question dans ce paragraphe.
[45]
Entretien avec Monsieur P. (membre de l’association « Plus Jamais Ça/Croix de Pierre »)
et l’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[46]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[47]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[48]
La perspective du débat régional du 30 novembre 2001, sur les risques industriels, a
également constitué un argument fort pour intensifier la dynamique.
[49]
L’un des deux militants dont il est question dans ce paragraphe.
[50]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[51]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.
[52]
Entretien avec Monsieur J., membre du collectif « PJC/nina » et responsable de Ras
l’front à Toulouse.