2003
Réseaux
1990-2002 : une decennie de politique a la television française
Du politique au divertissement
Aurélien Le foulgoc
Cet article vise à apporter des données objectives sur le phénomène
d’infotainment et à dresser un état des lieux de la représentation du politique
à la télévision en France. Il repose donc sur l’exploitation d’archives
audiovisuelles sur une dizaine d’années (entre 1990 et 2002). Il apparaît
clairement que la politique à la télévision française est considérablement
protégée par un ensemble de lois et de règles officielles ou officieuses. Les
émissions de divertissement sont soumises aux contraintes électorales,
moments pendant lesquels elles ne peuvent, pour diverses raisons, inviter des
politiques. Il est donc évident que, même si le phénomène de divertissement
s’est démocratisé, il est confronté à une volonté de rupture qui casse le
rythme et le remet sans cesse en cause. Pourtant, aujourd’hui il y a plus
d’émissions de divertissement que d’émissions politiques qui reçoivent des
personnalités politiques. Nous sommes donc confrontés à une légitimation
progressive du divertissement dans une certaine forme de traitement
politique. Enfin, le genre politique se replie de manière croissante sur les
émissions exceptionnelles et sur l’inclusion dans les journaux télévisés. La
politique à la télévision est alors confrontée à un véritable phénomène
schizophrénique, entre information et divertissement.
This article considers the infotainment phenomenon on the basis of objective
data and reviews political representation on French television. The author
draws on audiovisual archives over a 12-year period (from 1990 to 2002) to
show that on French television politics is strongly protected by a set of laws
and official and unofficial rules. Entertainment programmes have to comply
with electoral constraints, so that at certain times and for various reasons
politicians may not be invited. Consequently, although the entertainment
phenomenon has been democratized, it is subjected to intentional breaks that
are a constant challenge. Yet at present more entertainment than political
programmes host politicians, resulting in a gradual legitimization of
entertainment in a certain form of political treatment. Finally, the political
genre is increasingly turning to exceptional programmes and inclusion in TV
news. Politics on television is thus faced with a truly schizophrenic
phenomenon, between information/news and entertainment.
Ces dernières années, la représentation du politique à la télévision a
fait face à une profonde mutation, marquée par la réduction de la
programmation des émissions politiques. Ce phénomène est au
centre des analyses de certains politistes et suscite l’inquiétude des
politologues, qui voient progressivement disparaître leurs émissions. Alain
Duhamel déclare à ce sujet : « La politique n’est plus qu’une variable de
gestion. Nous sommes loin du temps des cathédrales idéologiques à la
Hugo
[1]. ». Certains analystes ont cherché à rendre compte des causes de cette
baisse, mais notre but est d’apporter des données objectives susceptibles
d’enrichir le débat. De plus, jusqu’à préset aucune étude française sur la
représentation politique télévisée incluant le divertissement n’a été menée.
Pourtant, nous ne pouvions prétendre cerner la représentation politique
télévisée dans sa totalité sans y inclure cette dimension divertissante que les
anglo-saxons nomment
infotainment et que nous appelons « info
divertissement ». Une telle approche est d’autant plus fondamentale que les
émissions de divertissement sont aujourd’hui des acteurs majeurs de la
représentation politique télévisée, ainsi que nous le verrons tout au long de
cet article.
COMMENT RENDRE COMPTE DE LA POLITIQUE TELEVISE ?
Pour contribuer au débat, le présent article vise donc tout d’abord à en fixer
les tendances. Le recul des émissions politiques est-il un fait avéré ?
Implique-t-il une place déclinante du personnel politique à la télévision ? Se
replie-t-il plutôt sur d’autres émissions de statut hybride ou dominées par le
divertissement ? Pour y répondre, nous avons travaillé sur plus de dix ans
d’émissions, grâce à la base de données de l’INAthèque
[2]. Mais, malgré sa
richesse, cette base de données n’a pu répondre de manière systématique à la
question des rapports entre divertissement et politique ; étudier la
représentation politique à la télévision supposait donc en premier lieu d’en
clarifier les définitions.
Comment définir les cadres de la représentation politique ?
Qu’est ce qu’une émission politique ? – Le cadre
Erik Neveu propose une série de critères permettant la constitution d’un
corpus d’émissions politiques :
Une émission politique relève du service de l’information […] elle est
animée par des journalistes politiques […] qui disposent d’un minimum de
choix dans la formulation des questions. […] Enfin, la définition des
protagonistes suppose la place centrale d’une interaction entre journaliste(s)
et homme(s) politique [3] (s).
Cependant, le présent objet d’étude y associant le genre du divertissement, il
est nécessaire de poursuivre cet effort définitionnel. Nous insistons sur trois
points complémentaires :
Certes, les émissions politiques sont « animées par des journalistes
politiques », mais elles sont surtout verrouillées par la profession et par les
rédactions des chaînes. Par conséquent, les journalistes politiques sont les
seuls habilités à animer ce genre d’émissions.
En second lieu, il faut ajouter une dimension de cadrage des sujets et thèmes
légitimes : les hommes politiques interviennent grâce à leur mandat, à
propos de sujets sur lesquels ils ont une expertise ou un pouvoir. Les
invitations reposent donc sur des principes de pertinence. Il est exclu qu’une
personnalité du spectacle participe à une émission politique, si cette
intervention n’est pas objectivement liée au sujet abordé. Les invitations
sont donc difficilement discutables.
Enfin, une émission politique se situe en dehors du temps des journaux
télévisés ; nous distinguons ce qui relève du magazine de ce qui appartient à
l’information. Un tel choix élimine les émissions politiques qui ont été
incluses dans les journaux télévisés (nous pensons aux modules tels que
Invité spécial ou Question ouverte).
Deux observations complémentaires peuvent éclairer cette exploration des
changements dans la mise en scène du politique. En effet, dans l’espace
traditionnel des mises en scène du politique le public est effacé, et lorsqu’il
ne l’est pas, il interagit individuellement. De plus, toute manifestation
massive du public est exclue du genre politique ; la mise en scène d’une telle
émission est donc particulièrement sobre.
De ces repères définitionnels découle ce qu’on appellera un « cadre » de
mise en scène du politique. Il n’y a qu’une palette limitée d’émissions qui
correspondent à ce cahier des charges : les magazines politiques, certains
magazines de société à dominante politique, ainsi que tout ce qui appartient
au « temps de l’information
[4] », constituent le cadre de la représentation
politique télévisée. Des émissions telles que
7 sur 7,
L’Heure de vérité ou
encore plus récemment
France Europe Express sont particulièrement
représentatives et constituent le noyau de ce cadre
. A ce corpus, nous
ajoutons des émissions telles que
La Marche du siècle,
Mots croisés ou
Ripostes, qui abordent des problématiques de société dont l’objet n’est pas
seulement la vie politique. Ces émissions font participer le politique afin
qu’il s’exprime bien souvent parmi des citoyens et des experts, à propos de
sujets sur lesquels ils ont un pouvoir de décision. Elles impliquent déjà, on
le voit, une première forme d’élargissement ou de remise en cause de
certains éléments du cadre des émissions politiques. Il s’agit de la première
couronne extérieure au noyau des émissions politiques. On y associera une
seconde couronne : toute émission relevant du
temps de l’information des
chaînes appartient au cadre de la représentation politique télévisée. La
composante politique y est plus ou moins diffuse, ce qui en fait le groupe le
plus éloigné du noyau de la représentation politique télévisée. Cette
catégorie comprend les programmes inclus dans les journaux télévisés (tels
que
Question ouverte). Ce pan de la représentation politique est absent de
notre étude en raison de la stabilité des journaux d’information. Ces derniers
ne permettent pas de rendre compte des variations de programmation
auxquelles nous nous intéressons. Notre étude concerne tous les
programmes qui sont en dehors de ces moments particuliers et réservés de
l’information générale. Nous avons donc choisi d’étudier la partie magazine
de la programmation télévisuelle. Elle est la plus pertinente dans le cadre
d’une telle étude.
Qu’est-ce qui ne constitue pas une émission politique ? – Le hors cadre
Le personnel politique peut intervenir dans des émissions qui n’entrent pas
dans la catégorie « émissions politiques » stricto sensu, ni même dans le
continuum plus large des programmes d’information. On dira alors qu’il
intervient « hors cadre » par rapport aux niches de programmation qui lui
étaient traditionnellement réservées. Il entre bien souvent dans le domaine
du divertissement, qui relève essentiellement des Directions des
divertissements des chaînes. Ces émissions sont par exemple Tout le monde
en parle, On ne peut pas plaire à tout le monde, Nulle part ailleurs ou
encore Le Divan. Il s’agit majoritairement de talk-shows ou de Variétés, le
premier genre étant plus propice que le second à l’invitation de personnalités
très diverses.
Une telle catégorisation revient à considérer qu’il existe des genres
d’émissions dans lesquels il est naturel de voir des personnalités politiques,
et d’autres genres dans lesquels leur participation est inhabituelle. Au-delà
du simple aspect critique qui transparaît à première vue d’une telle
catégorisation, il s’agit de la traduction d’une tradition télévisuelle qui veut
que les personnalités politiques viennent s’exprimer dans un genre
d’émissions spécifiquement conçu pour elles. De plus, l’utilisation de cette
distinction « cadre/hors cadre » est essentielle pour deux raisons :
premièrement, la notion de genre est trop mouvante, il n’existe pas de
système de genres précis et indiscutable. Deuxièmement, certes les
émissions qui appartiennent à la direction de l’information offrent une unité
suffisante, mais celles que nous avons regroupées sous le terme « hors
cadre » n’ont aucune logique d’appartenance. Certaines émissions sont
produites par la direction du divertissement, mais d’autres peuvent très bien
appartenir à une toute autre direction, sans aucun systématisme. Il n’existe
en réalité aucun schéma canonique de l’organisation d’une chaîne de
télévision. Nous avons donc dû faire émerger la dichotomie cadre/hors
cadre, afin de nous protéger de cette inconstance et surtout de mettre en
avant des critères de distinction plus clairs et plus précis.
Problématiques de genres et de programmation
Les critères évoqués plus hauts renvoient inévitablement au questionnement
de la notion de genre. Il s’agit d’un point central dont l’interrogation est
nécessaire dans un tel cadre d’étude. Des chercheurs tels que Kees Brants
[5]
ont déjà apporté des éléments démontrant la nécessité de transcender toute
nomenclature fixe des genres. Certes, ce n’est pas une nouveauté, mais le
grand mérite de ce chercheur néerlandais est de proposer une première grille
d’étude permettant la mise en place d’intensités de divertissement :
l’«
infotainment scale
[6] ». Il s’agit ici de créer une nouvelle série de critères,
permettant une étude du phénomène d’
info divertissement et rendant aussi
possible la transversalité inhérente à notre projet. De plus, la distinction
cadre/hors cadre répond aussi à des logiques de programmation qui
dépendent, dans le domaine politique, des échéances électorales : il s’agit du
temps électoral.
Ce temps télévisuel est considérablement cloisonné en raison d’une volonté
législative, et donc d’une contrainte juridique incontournable. Il s’agit
principalement des lois en vigueur dans le secteur télévisuel et des missions
d’intérêt général qui sont attribuées aux différentes chaînes de télévision
(particulièrement aux chaînes publiques). Outre les obligations de la
campagne officielle pour le service public, ces périodes exercent une double
contrainte de programmation sur les chaînes. Elles poussent à multiplier les
espaces destinés à inviter les candidats et leurs soutiens. Elles ouvrent
symétriquement des séquences de contrôle accru de l’égalité de traitement
des candidats (par le CSA). Il ne semble cependant pas évident que ce soit
cette contrainte administrative qui pèse sur les invitations politiques dans les
divertissements. Les entretiens de Florence Amalou avec les directeurs des
rédactions des chaînes sont clairs à ce sujet :
[…] les grandes chaînes abordent la campagne 2002 sans enthousiasme et ne
se disent pas prêtes à ouvrir leurs émissions de divertissement à la
communication politique […].
Robert Namias […] affirme : « il n’est pas question » d’y voir un homme
politique ».
Dans les émissions de Marc-Olivier Fogiel et de Franz-Olivier Giesbert, « il
n’y a pas suffisamment d’invités et ces émissions ne sont pas assez
fréquentes pour qu’on puisse équilibrer », confie Hervé Brusini, le directeur
de la rédaction.
A France 2, Olivier Mazerolle, le directeur de l’information, précise « […]
nous n’avons pas l’intention de faire quelque chose de particulier sur les
émissions de divertissement ». Pas de Jacques Chirac ni de Lionel Jospin
chez Michel Drucker (Vivement dimanche) ni sur le plateau de Thierry
Ardisson, donc [7].
Seul Hervé Brusini avance la difficulté de calcul du temps de parole. Inutile
de dire que nous pensons que l’absence de politique dans les émissions de
divertissement pendant la campagne résulte plus d’une volonté des chaînes
de télévision que d’une contrainte administrative. Le changement de
programmation du Vrai Journal de Karl Zéro pendant la campagne
électorale appuie considérablement cette thèse. Selon nous, les éléments
atténuants du phénomène sont donc avant tout éthiques. C’est aussi ce qui
ressort des propos de Jean-Pierre Elkabbach :
Cette dérive de la politique vers le divertissement est dangereuse pour la
démocratie. L’animateur devient journaliste, les politiques se font clowns. Ils
prennent des risques au moment où les Français attendent de leur part
beaucoup plus de rigueur et de sens des responsabilités [8].
A côté de ce temps électoral, nous pouvons suggérer la présence d’une
dualité : la succession à ce qu’on peut nommer un « temps du politique »,
c’est à dire la préservation de plages de programmation spéciales, relevant
du « cadre » des émissions politiques, d’un « temps du divertissement »,
dans lequel le personnel politique intervient désormais d’abord dans des
émissions à dominante divertissante. Mais, avant d’en faire la
démonstration, nous voudrions apporter quelques brèves précisions sur la
construction des données de départ de notre recherche.
Méthodologie
Notre travail à l’INAthèque a essentiellement reposé sur une série de
requêtes au sein de la base de données. La première partie du travail a
consisté en un relevé des participations politiques aux émissions de
divertissement récentes comme On ne peut pas plaire à tout le monde sur
France 3, Tout le monde en parle ou Vivement dimanche sur France 2.
Ensuite, nous avons isolé l’ensemble des talk-shows susceptibles de recevoir
des personnalités politiques ; il s’agit d’une deuxième couche d’émissions
qui comprend Y’a un début à tout et On a tout essayé sur France 2, Nulle
part ailleurs et En aparté sur Canal + ou encore Coucou c’est nous sur TF1.
Suite à cela, nous avons effectué une longue série de requêtes afin de trouver
les émissions de divertissement périphériques, qui invitent beaucoup moins
de personnalités politiques. Il s’agit de Sacrée Soirée sur TF1 ou Faites la
fête ! sur France 2. Certes, cela ressemble à du bricolage, mais il n’existe
aucun autre moyen d’obtenir efficacement toutes les participations
politiques à la télévision. Ensuite, il nous a fallu suivre les animateurs
d’émissions de divertissement, qui ne sont pas excessivement nombreux sur
une dizaine d’années. Suite à ce début de requêtes, il s’en est suivi un certain
nombre afin de brosser le plus exhaustivement possible le paysage
audiovisuel sur une dizaine d’années.
Le regroupement des émissions de divertissement effectué, nous avons
dressé un relevé complet des invitations, en notant les noms et fonctions des
personnalités politiques. Cela nous a permis d’obtenir une carte un peu plus
précise de ces interventions hors cadre.
Parallèlement à cela, nous avons recensé les émissions politiques, de débat
ou non. Certes, il existait déjà des relevés, nous pensons notamment au
numéro 102 des Dossiers de l’audiovisuel intitulé « Télévision, politique et
élections ». Il s’est avéré que ce relevé ne rendait pas compte de toutes les
émissions politiques, ni même de toutes les émissions de débat. Il manquait
des programmes tels que L’Hebdo de Michel Field sur Canal +, La marche
du siècle de Jean-Marie Cavada sur France 3, Français si vous parliez
d’André Bercoff sur FR3, Mardi soir de Daniel Bilalian sur France 2, ainsi
que bien d’autres. Nous avons donc complété la liste de ce numéro spécial.
Ce genre d’émissions est aisément isolable dans la base de données de
l’INAthèque. Ce travail n’a donc pas été le plus difficile.
Une fois toutes les données récupérées, nous les avons croisées et nous en
avons isolé les composantes intéressantes. Ce fut l’étape de la construction
des tableaux que nous retrouverons plus bas, qui servent de support à
l’explicitation du phénomène de divertissement politique.
L’étude que nous avons menée ne prenant pas en compte les émissions
exceptionnelles ni les émissions incluses dans les journaux télévisés, nous
n’avons relevé que les magazines politiques ou de société, selon les critères
que nous avons développés plus haut.
Enfin, nous reproduisons dans cet article le fil de notre recherche, partant
logiquement du général pour aller vers le particulier. Nous croisons diverses
composantes telles que le nombre d’émissions par an, la présence des
animateurs, le rôle des chaînes de télévision, ainsi que diverses
caractéristiques de programmation. Le but de cette recherche croisée est de
mettre à jour les rapports entre politique et divertissement, de les clarifier, de
les quantifier, de les qualifier et de les mettre à l’épreuve des chiffres des
émissions politiques. Tout au long de cette étude, nous nous sommes
positionnés dans l’optique d’un relevé exhaustif visant l’explicitation des
rapports entre divertissement et politique dans la représentation politique
télévisée. Les critères et croisements que nous avons sélectionnés sont donc
d’ordre général et visent à éclaircir cette relation depuis 1990.
L’INVERSION DES CADRES D’ACCUEIL ET L’ENTREE DANS LE
TEMPS DE LA DISTRACTION ?
La première difficulté a donc été de mettre au jour la représentation
politique à la télévision dans sa totalité. Ensuite, il a été nécessaire de
découvrir le rôle joué par chaque genre. Quelle position occupe le
divertissement face au politique ? Les genres se croisent-ils ? Les animateurs
sont-ils parfois les mêmes dans les deux genres ? Le phénomène est-il le fait
d’un petit nombre de chaînes ? Ces chaînes sont-elles les mêmes depuis dix
ans ? Ou encore, quel est le rôle des secteurs publics et privés dans ce
phénomène ?
La présence politique à la télévision entre 1990 et 2002
La courbe du document 1 illustre une très relative continuité : nous ne
constatons par contre aucune rupture majeure, ni aucune baisse uniforme et
brutale de la représentation politique à la télévision. Mais Erik Neveu parle à
juste titre du début des années 1990 comme d’un
moment charnière
[9] ; au
début de la décennie, la représentation politique a en effet connu une baisse.
De plus, cette relative stabilité de la courbe ne doit pas être comprise comme
l’illustration de la continuité de la représentation politique télévisée. Nous
verrons au contraire que cette dernière est changeante, aussi bien au sein du
genre politique que du divertissement. Le comportement de la courbe illustre
à ce sujet la variabilité de la représentation politique. Cette dernière peut être
liée à des événements particuliers tels que des élections.
Figure 1.
Nombre d’émissions, tous genres confondus, ayant reçu
des personnalités politiques entre 1990 et 2002
Journalistes et animateurs : continuité et changement
Malgré cette continuité apparente, la notoriété ou la longévité de certaines
émissions (telles que L’Heure de vérité ou 7sur 7) ne doivent pas occulter la
grande instabilité des programmes politiques télévisés. Le document 2
propose un recensement sur dix ans des animateurs d’émissions politiques ;
il permet aussi d’avoir une vision de la rotation des émissions politiques sur
la période étudiée.
Nous constatons aussi la forte rotation des journalistes : à de rares
exceptions près, les journalistes-présentateurs ne sont pas présents à
l’antenne sur toute la période étudiée. Enfin, l’abandon progressif des
émissions politiques à la télévision ne fait aucun doute : le nombre de
journalistes animateurs se restreint beaucoup à la fin de la décennie.
En termes de parcours professionnel, nous dégageons quatre tendances.
L’idée d’une relève de génération ou d’un effet de vieillissement
professionnel peut rendre compte des trajectoires d’un premier groupe de
professionnels. Il concerne les journalistes-animateurs qui apparaissent un
temps à l’écran, pour continuer ensuite leur travail hors antenne, souvent dans
des fonctions de direction. Ils sont assez âgés et en fin de carrière. C’est le cas
de Michèle Cotta, Jean-Marie Cavada et Jean-Pierre Elkabbach qui ont accédé
aux plus hautes fonctions de direction. Enfin, même s’il est plus jeune que les
autres journalistes, Jean-Luc Mano fait aussi partie de cette catégorie.
La lecture du tableau invite à discerner une seconde famille de
protagonistes : elle regroupe les journalistes des rédactions qui ont présenté
des émissions politiques, alors qu’ils avaient un rôle important dans la
rédaction de la chaîne. Ces émissions font souvent appel aux présentateurs
de journaux. Ils sont plus nombreux mais aussi plus sujets au changement. Il
s’agit de Daniel Bilalian, Claude Sérillon, Patrick Poivre d’Arvor, Gilles
Leclerc, Benoît Duquesne ou Françoise Laborde.
Tableau 1.
Journalistes/présentateurs d’émissions politiques
entre 1990 et 2002
Tableau 1. Journalistes/présentateurs d’émissions politiques
entre 1990 et 2002
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
Guillaume Durand 1 1 1
Jean-Pierre Elkabbach 1 1
André Bercoff 1 1
François-Henri de Virieu 1 1 1 1 1
Patrick Poivre d’Arvor 1 1 1 1 1 1
Daniel Bilalian 1 1 1
Anne Sinclair 2 2 2 1 1 1 1
Philippe Alexandre 1 1 1 1 1 1
Jean-Marie Cavada 1 1 1 1 1 1 1 1 1
Michèle Cotta 1 1 1 1 1 1 1 1 1
Philippe Alexandre 1 1 1 1 1 1
Paul Amar 1 1
Albert du Roy 1 1 1 1 1 1 1 1
Christine Ockrent 1 1 1 1 1 1 2 3 1 1 1 1
Serge July 1 2 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1
Gérard Leclerc 1 1 1 1 1 1 1 1
Michel Field 1 1 1 1 1 2 1
Bruno Masure 1 1
Jean-Luc Mano 1
Claude Sérillon 1
Alain Duhamel 1 1 2 2 1
Arlette Chabot 1 1 1 1 1 1 1 1
Benoît Duquesne 1 1 1 1
Gilles Leclerc 1 1 1 1 1 1
Ruth Elkrief 1
Serge Moati 1 1 1 1
Françoise Laborde 1 1
Olivier Mazerolles 1
1,2,3 : nombre d’émissions présentées dans l’année.
Un troisième groupe inclut les animateurs présents tout le long de la période
1990-2002. Ces derniers sont assez rares : ils ne représentent qu’une
extrême minorité du groupe. L’exemple le plus marquant est celui de
Christine Ockrent, dont la régularité à l’écran reste inégalée. Seuls Alain
Duhamel et Serge July peuvent éventuellement être classés dans cette
catégorie. Nous pourrions y ajouter Arlette Chabot et Albert du Roy, dont la
présence à l’antenne est régulière. Elle n’a cependant aucune commune
mesure avec celle de Christine Ockrent, dont le nombre d’émissions animées
est de surcroît très impressionnant.
Un dernier cas de figure associe les animateurs qui ne présentent pas
uniquement des émissions politiques : ils animent toute une série
d’émissions n’ayant pas de rapport direct ou indirect avec la politique.
Guillaume Durand et Michel Field sont les deux exemples les plus
emblématiques. Ils ont une image d’indépendants, mais surtout
d’intellectuels éclectiques. Anne Sinclair participe aussi à ce schéma, son
départ de l’émission 7 sur 7 a été brutal et sa reconversion longue, mais il
semble bien qu’elle continue son parcours hors du genre politique (Le Choc
des cultures).
Enfin, il reste quelques journalistes dont le parcours ne peut objectivement
pas être rattaché à l’un des modèles. Par exemple, François-Henri de Virieu
est décédé peu de temps après l’arrêt de L’Heure de Vérité (A2) et André
Bercoff n’a pas une histoire particulièrement intense avec le médium
télévisuel : il n’a animé qu’une seule émission (Français si vous parliez).
Globalement, les journalistes-animateurs sont donc rarement présents à
l’antenne sur une très longue période. Cependant, nous allons voir que les
animateurs de divertissement sont encore plus sujets au changement.
Si nous comparons donc les deux grilles de présentateurs, nous nous rendons
compte qu’il y existe en effet une plus grande discontinuité dans le
divertissement (tableau 2).
Il est tout d’abord intéressant de constater que cette liste ne comporte
quasiment pas de personnalités ayant animé des émissions politiques. Seule
Christine Ockrent se distingue une fois de plus avec son émission Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? (FR3), diffusée entre 1990 et 1995. De surcroît,
ce programme a été produit par Plaisance Films, maison de production
d’émissions telles que Mystères ou Les Marches de la gloire, très éloignées
du domaine politique. Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? n’a donc pas été
directement produite par le service de l’information de la chaîne. Vivement
dimanche, actuellement programmée sur France 2, n’est pas sans évoquer
l’émission de Christine Ockrent. Quant à Guillaume Durand, il apparaît
aussi dans le divertissement par l’intermédiaire de Nulle part ailleurs
(Canal +). Sa position est un peu différente de celle de Christine Ockrent,
dans le sens où la mise en scène de son émission Les absents ont toujours
tort sur La 5 a fait l’objet des plus vives critiques. Il s’agit des deux seules
exceptions. Nous trouvons aussi dans cette liste Florence Belkacem, qui a
brièvement animé une émission à composante politique (Je suis venu vous
dire sur TF1). Elle a régulièrement reçu sur son plateau des personnalités
politiques et des artistes, ce qui la classe dans la catégorie des animatrices de
divertissement. Elle a ensuite poursuivi son parcours télévisuel dans des
émissions encore plus divertissantes, dernièrement sur Match TV.
Tableau 2.
Liste des animateurs d’émissions de divertissement
entre 1990 et 2002
Tableau 2. Liste des animateurs d’émissions de divertissement
entre 1990 et 2002
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
Patrick Sabatier 1 1
Laurent Cabrol 1 1
Henry Chapier 1 1 1 1
Christophe Dechavanne 1 1 1 1 1
Christine Ockrent 1 1 1 1 1
Florence Belkacem 1
Jean-Pierre Foucault 1 1 1 1 1
Thierry Ardisson 1 1 1 1 1 1
Catherine Ceylac 1 1 1 1 1 1 1 1
Michel Drucker 2 2 2 2 3 3 3 2 2
Jean-Luc Delarue 1 1
Karl Zéro 1 1 1 1 1 1 1 1
Guillaume Durand 1 1
Valérie Expert 1
Julie Snyder 1
Marc-Olivier Fogiel 1 1 1
Laurent Ruquier 1 1 1
Daniela Lumbroso 1 1
Pascale Clarck 1 1
Philippe Labro 1 1
1,2,3,4 : nombre d’émissions présentées dans l’année
Ensuite, en étudiant la forme globale de ce tableau, nous constatons le
caractère particulier des années 1994,1995 et 1996. Il s’agit d’un point de
rupture essentiel en raison de la faiblesse des apparitions hors cadre des
hommes politiques. De plus, même si ce tableau ne représente pas toutes les
émissions de divertissement, un fort renouvellement professionnel se produit
manifestement à ce moment. L’absence de personnalités politiques ne serait
donc pas seulement le résultat d’une volonté politique (la période est
spécialement électorale, même si cela est à relativiser dans le sens où
l’argument semble abusivement utilisé par certains professionnels). Il s’agit
aussi et surtout d’un nouveau cycle d’émissions et d’animateurs. Ces
derniers installent généralement de manière durable leurs émissions avant de
recevoir des personnalités politiques et cela peut en partie expliquer le creux
des participations hors cadre entre 1993 et 1996.
Enfin et contrairement au tableau précédent, il est inutile d’essayer de
dégager des modèles professionnels : le milieu du divertissement ne répond
pas à un fonctionnement aussi élaboré que celui du journalisme politique.
Les animateurs sont de différents horizons et ne présentent aucune unité
professionnelle. Il s’agit d’un milieu hétérogène dans lequel aucun
systématisme ne perce. Le fonctionnement de ce milieu est à rapprocher de
celui des artistes. En ce sens, leur production télévisée est beaucoup plus
personnelle que celle des journalistes politiques, qui se doivent de répondre
à des exigences et à des critères beaucoup plus contraignants, notamment en
terme d’objectivité.
La figure 2 permet ensuite de mieux apprécier les rapports entre politique et
divertissement, mais aussi de juger de l’intensité du phénomène. Il traduit ce
que nous avons relevé plus haut grâce aux deux tableaux qui rassemblaient
les professionnels : le renouvellement professionnel du milieu du
divertissement entre 1994 et 1996, ainsi que l’érosion du genre politique à la
fin de la décennie.
2000 : L’inversion des cadres
La mise en regard des deux genres permet d’en éclaircir les rapports. Ces
émissions fonctionnent-elles de manière autonome ou s’influencent-elles ?
Selon nous, il y a trois périodes :
- de 1990 à 1993, même si les courbes connaissent une légère baisse, les
deux genres ne suivent visiblement pas de logique précise
d’interdépendance, mis à part la remise en cause des rapports entre politique
et télévision évoquée par Erik Neveu ; de plus, la fin de cette période est
marquée par la nouvelle dynamique du divertissement ;
- de 1993 à 2000, le divertissement progresse, alors que le genre politique
reste stable. L’année 2000 constitue un fort point de rupture, dans la mesure
où les deux genres sont égaux ; il s’agit de l’amorce du mouvement
d’inversion des cadres de la représentation politique télévisée, une première
à la télévision française ; cette période marque aussi la fin du genre politique
sur TF1 ; le modèle de programmation du dimanche (cf. les jours de
diffusion) amorce aussi son déclin, marquant la fin de la suprématie du
genre politique dans la représentation politique ; quant au divertissement, il
connaît aussi une mutation, puisqu’il s’agit du démarrage d’émissions telles
que Tout le monde en parle et Vivement dimanche, qui invitent beaucoup
plus de personnalités politiques que les divertissements précédents ;
- de 2000 à 2002, les courbes décrivent enfin des variations opposées : le
genre du divertissement poursuit son augmentation, alors que le genre
politique amorce sa chute ; se produit-il pour autant un cannibalisme entre
les émissions politiques et les émissions de divertissement ? est-ce à dire que
le divertissement a gagné en légitimité dans la représentation du politique ?
cela reste encore à démontrer ; cependant, il est clair que la courbe appuie
l’idée d’un gain de légitimité des émissions de divertissement ; cette
légitimité résulte d’une plus forte participation des personnalités politiques
aux émissions, comme c’est le cas actuellement avec les productions de
Thierry Ardisson, Michel Drucker, Marc-Olivier Fogiel et Laurent Ruquier ;
elle peut aussi être liée à la chute des émissions politiques, qui ne reçoivent
dès lors plus toutes les personnalités qui souhaitent s’exprimer : la tribune
politique des émissions de divertissement serait alors renforcée par la
faiblesse du genre politique.
La fin de la décennie marque définitivement la supériorité du divertissement
sur le politique : il est de fait que depuis 2000 les élus se rendent davantage
dans des émissions de divertissement. L’inversion des cadres d’accueil des
personnalités politiques à la télévision fait qu’en 2002, le divertissement
occupe la place qu’occupait le politique au début de la décennie.
Cette domination du divertissement comporte-t-elle des dangers ? Dans son
article, Kees Brants définit un élément explicatif du phénomène susceptible
de poser problème d’un point de vue démocratique : l’«
Infotainment as
hide-out
[10] ». En effet, si les hommes politiques conçoivent ces interventions
hors cadre comme des échappatoires (afin d’éviter les questions des
journalistes politiques), il y a en effet un réel danger pour la démocratie. Or,
en France, ce n’est pas le cas : le phénomène ne se développe pas sur un
système malsain d’évitement. Il ne répond pas non plus à un cannibalisme
pur et simple du divertissement sur le politique. Par contre, nous pouvons
nous demander si le redémarrage des émissions politiques n’est pas étouffé
par la forte participation de personnalités politiques à des émissions de
divertissement dont l’audience est bonne. Précisons tout de même qu’à
aucun moment nous n’avons pu démontrer que la baisse des émissions
politiques a nourri la hausse du divertissement.
Figure 2.
Emissions politiques et de divertissement ayant reçu
des politiques entre 1990 et 2002
Cette première approche peut être affinée. En effet, indépendamment l’une
de l’autre, les courbes décrivent des mouvements qui peuvent sembler
erratiques ou complexes, mais qui peuvent s’expliquer.
C’est ainsi que, de 1990 à 1994, nous constatons une remise en question des
relations entre politique et télévision ; les élus disparaissent presque
totalement du divertissement, mais pas au profit des émissions politiques,
dont le nombre décroît légèrement. La position d’Erik Neveu quant à une
remise à plat des relations entre politique et télévision est définitivement
incontestable. Il ne faut cependant pas oublier que l’époque est marquée par
les « affaires », ce qui a considérablement freiné les participations politiques
aux émissions de divertissement. Entre 1995 et 1996, jamais dans la
décennie l’écart n’aura été aussi marquant entre la représentation dans le
divertissement et dans le politique. En plus d’un climat judiciaire lourd, le
caractère spécialement électoral de la période peut expliquer cette faiblesse.
Puis, après une période de creux entre 1992 et 1996, le divertissement monte
en puissance. Nous l’avons dit, le creux de 1992-1996 est aussi imputable au
renouvellement très fort qu’a connu le milieu du divertissement télévisé,
avec la disparition d’un grand nombre d’animateurs durablement installés
(cf. tableau des animateurs de divertissement).
Enfin, nous pouvons remarquer l’absence d’augmentation prononcée du
nombre d’émissions politiques suite à la présidentielle de 2002. La très
légère hausse est imputable à l’émission 100 minutes pour convaincre sur
France 2, dont la périodicité est annoncée mensuelle. Ainsi, même la
participation du Front national au second tour des élections présidentielles
n’a pas provoqué de forte réaction de la part des chaînes de télévision à la
rentrée télévisuelle 2002. Dans de telles conditions, il est difficile
d’imaginer une quelconque augmentation, à court ou moyen terme, des
émissions politiques à la télévision française.
Cette courte étude du paysage audiovisuel confirme bien l’existence de
temps distincts dans la représentation politique télévisée. La fin des années
quatre-vingts répondait à une logique spasmodique du spectacle
[11], puis les
émissions politiques ont connu un regain d’intérêt au milieu de la décennie
1990. Elles ont ensuite cédé la place aux émissions de divertissement qui
s’imposent aujourd’hui massivement. Nous sommes donc bien passés d’un
temps du politique à un
temps du divertissement, tout en conservant le
temps
verrouillé des élections
, volonté bien française.
Le rôle des chaînes de télévision publiques et privées entre 1990 et 2002
La question du rôle joué par les différentes chaînes de télévision est
internationale. Même si elle a moins lieu d’être aux Etats-Unis, où le
système public est quasiment inexistant, les pays anglo-saxons sont à la
pointe de la réflexion dans ce domaine. Longtemps, la thèse dominante
partagée par un très grand nombre de chercheurs anglo-saxons a été celle de
Jay G. Blumler. Selon ce chercheur, les chaînes privées ont un rôle moteur
et corrupteur dans le « mélange des genres ». Le secteur public aurait quant
à lui une position de suiveur. Kees Brants a remis en cause cette
conception
[12], et les chiffres suivants renforcent l’idée selon laquelle le
secteur privé n’est pas au centre du phénomène de glissement de la
représentation politique à la télévision : les courbes ci-dessous l’attestent, la
réalité est beaucoup plus complexe qu’annoncée.
Manifestement, le secteur public monopolise aujourd’hui la représentation
politique à la télévision. Le plus troublant est qu’il est aussi le seul
protagoniste à représenter massivement les personnalités politiques dans les
émissions de divertissement. Un tel état de fait nuance la position de Jay G.
Blumler. Ce dernier a reconnu que le système télévisuel subissait actuellement
de grands changements
[13]. Il semble bien que les deux secteurs aient trouvé
des voies divergentes : le privé dans la « télé réalité » (la représentation des
« gens ordinaires ») et le public dans les traditionnels
talk-shows
(représentation des artistes, célébrités, écrivains…). TF1 ne possède
quasiment plus de
talk-shows équivalents à ceux qui faisaient son succès au
début de la décennie. A l’opposé, les chaînes publiques se sont pleinement
appropriées ce genre d’émissions ; il s’est donc produit un glissement du
secteur public vers une logique qui était hier celle du secteur privé. Par contre,
il n’y a pas eu de surenchère du secteur public autour des programmes
relevant de la « télé réalité » : les influences sont donc indirectes.
Aujourd’hui, France Télévisions détient toutes les cartes de la représentation
politique télévisée et France 2/France 3 sont globalement complémentaires :
les courbes des deux chaînes connaissent des variations rigoureusement
opposées. Elles répondent ainsi pleinement à leur vocation première.
Quant à TF1, la chaîne affiche un abandon total des émissions politiques.
L’ensemble du secteur hertzien privé est actuellement absent de cette
représentation. Il semble que nous assistions à une spécialisation des chaînes
de télévision : TF1 propose des magazines culturels et politiques par
l’intermédiaire de LCI, la chaîne d’information continue du groupe. Nous
pouvons nous demander si l’accession du plus grand nombre à La Chaîne
parlementaire et à La Chaîne du Sénat ne fera pas disparaître le magazine
politique des chaînes généralistes, ce qui renforcerait ainsi un peu plus la
représentation hors cadre des politiques.
Cependant, seule l’institutionnalisation des invitations des politiques dans le
divertissement permettrait une telle évolution et cela ne pourrait s’inscrire
que sur le long terme. Or, nous avons vu que le genre du divertissement est
soumis à de nombreux mouvements, qui sont autant d’obstacles à
l’installation d’une pratique professionnelle. Nous allons approcher la
question fondamentale de l’institutionnalisation d’une pratique par une étude
des jours et des heures de programmation des différents genres représentant
le politique à la télévision. Nous allons essayer de saisir le statut de ces
émissions de divertissement dans la représentation politique.
Figure 3.
Les émissions politiques
Figure 4.
Les divertissements représentant le politique
Programmation des deux genres télévisuels et légitimation
du divertissement
Après une approche globale des deux genres sur une dizaine d’années, nous
allons procéder à une étude détaillée du phénomène. Nous verrons ainsi dans
un premier temps l’évolution des jours de programmation des deux genres
d’émissions (figures 5 et 6), puis nous nous attacherons à l’étude des heures
(figures 7 et 8), ainsi qu’à la périodicité de programmation (figures 9 et 10).
Les jours de diffusion
Figure 5.
Emissions politiques classées par jours de diffusion
Les émissions politiques ont été cantonnées à des jours bien précis et rares
sont celles qui sortent du schéma qui leur est attribué. Cependant, il est
difficile de dégager une seule tendance sur une dizaine d’années, nous en
dégagerons donc quatre.
La première présente une bonne répartition des jours de programmation des
émissions politiques. Seul le jeudi offre un plus grand nombre d’émissions,
mais les autres jours sont aussi très présents : la programmation est par
conséquent équilibrée.
La deuxième tendance est dominée par les émissions du lundi et du
dimanche. De 1995 à 1998, ces deux jours devancent largement les autres
créneaux de programmation. Une logique peut être trouvée : il s’agit d’une
vague d’émissions dont le thème est le bilan de la semaine. L’emblématique
7 sur 7 procédait habilement de ce système, en y introduisant tout de même
une matière diversifiée, susceptible de captiver un auditoire plus large que
les thèmes développés dans les émissions politiques. Quant à la forte
présence d’émissions le lundi, elle peut être considérée comme artificielle
dans le sens où le même créneau horaire (2e partie de soirée) a été occupé,
en rotation, par trois émissions différentes sur la même période. Ces
émissions étaient regroupées sous le thème Les lundis de l’information (La
France en direct, C’est à suivre, Franchement). Notons d’ailleurs que la fin
de cette série d’émissions fait disparaître les émissions politiques de la
programmation du lundi.
La troisième phase voit la domination absolue du dimanche comme jour de
diffusion des émissions politiques : cette période s’étend de 1998 à 2000.
L’utilisation du week-end permet de toucher un large public, très hétéroclite
et disponible, sans occuper de prime time en semaine. La tentative de TF1 de
continuer l’émission 7 sur 7 en access prime time le dimanche et la volonté
de France 3 de mettre en place une deuxième partie de soirée dédiée à la
politique (Dimanche soir, Politique dimanche, France Europe Express)
répondent à ce calcul. Quant à France 2, elle maintenait encore à l’époque
son émission politique du midi, dans la lignée de Polémiques et de L’Heure
de vérité de Michèle Cotta et François-Henri de Virieu.
La quatrième tendance s’amorce dans les années 2001-2002. Cette période
ne distingue plus aucun jour de programmation. Dans ce système, les
chaînes ont abandonné toute concurrence ; les émissions subsistantes se
répartissent indifféremment et font souvent figure de miraculées. Le rythme
est globalement d’une émission politique par soir, se répartissant le lundi, le
mardi et le dimanche ; il semble bien que ces jours s’imposent
définitivement.
Cette évolution des jours de diffusion traduit tout d’abord un fort
attachement aux débats à l’Assemblé nationale et au Sénat. Puis, la
thématique du bilan de la semaine a été progressivement exploitée par un
certain nombre d’émissions jusque vers 1998. Enfin, nous l’avons vu, la
représentation politique est actuellement éclatée et répond de plus en plus à
une logique concurrentielle de programmation. A travers les jours de
diffusion, nous constatons que la politique s’est progressivement affranchie
du rythme de la vie politique française.
Figure 6.
Divertissements invitant des politiques, classés par jours
Quant aux courbes du divertissement, elles sont en parfaite opposition avec
le genre politique. Elles n’offrent pas la lisibilité du genre politique. L’unité
du genre est donc une fois de plus moins évidente que dans le domaine
politique. Le seul point commun est le dimanche. Ce jour cristallise la
concurrence entre divertissement et politique : l’arrivée de Michel Drucker
en access prime time face à Ruth Elkrief a été l’exemple le plus fort d’une
transition entre deux « télévisions ». Malgré cette plage commune de
programmation, nous constatons tout de même que les deux genres
conservent une très forte identité, puisque le divertissement est très
représenté le samedi et le mercredi, jours très peu « politisés ».
Les heures de diffusion
A l’instar des jours de programmation, la faiblesse des émissions politiques
fait qu’aujourd’hui, aucune heure de programmation ne se distingue
particulièrement. Dans les deux domaines, nous pouvons remarquer la
présence globale des émissions en deuxième partie de soirée. Pour le genre
politique, il s’agit d’une identité forte, puisque cette tranche domine depuis
une dizaine d’années. Cependant, le fait le plus remarquable pour les
émissions politiques est l’apparition, depuis bientôt quatre ans, de la
troisième partie de soirée. Cette tranche est très mauvaise en termes
d’audience et renforce l’idée d’une faiblesse croissante du genre.
Figure 7.
Divertissements invitant des politiques,
classés par heures de diffusion
Figure 8.
Emissions politiques classées par heure de diffusion
En revanche, le genre du divertissement offre aux hommes politiques une
couverture plus efficace en matière de visibilité médiatique, ainsi qu’en
terme de variété de public touché : aussi bien intéressé que désintéressé par
la politique.
Le genre du divertissement domine la deuxième partie de soirée, mais il est
aussi très présent en access prime time, alors que la politique y est inexistante.
Il s’agit d’une des tranches les plus intéressantes, d’autant plus qu’elle est
totalement absente du genre politique. Les personnalités politiques s’y
exposent fortement depuis 1995. Christophe Dechavanne est l’initiateur de
cette tranche horaire dans sa forme actuelle. Mais en plus d’avoir initié les
talk-shows en access prime time, il est à l’origine des invitations politiques à
cet horaire. Très stratégique pour les chaînes de télévision, l’access prime time
l’est aussi pour les hommes politiques qui peuvent ainsi toucher un public plus
large et plus jeune (en grande partie désintéressé). Guillaume Durand a très
certainement été à l’origine de la formule la plus riche à cet horaire, en
recevant des hommes politiques dans l’émission Nulle part ailleurs sur
Canal +. Aujourd’hui, avec On a tout essayé, Laurent Ruquier est le seul à
inviter des hommes politiques à 19 h 00 du lundi au vendredi. Michel Drucker
en a également reçu lorsqu’il animait Studio Gabriel. Il s’agit pour ce dernier
d’un premier essai concluant, puisqu’il poursuit aujourd’hui l’expérience avec
Vivement dimanche, émission qui se trouve au cœur de la représentation
politique hors cadre depuis trois ans.
La périodicité de diffusion
Le poids des émissions relève aussi de leur périodicité. La figure 9 illustre la
répartition des émissions politiques : globalement, la formule hebdomadaire
domine toutes les autres. Elle est aussi la plus changeante, passant de huit
émissions en 1995 à quatre en 1996. Seule la formule mensuelle a connu une
diminution plus importante entre 1997 et 1998, période préfigurant sa
disparition des grilles de programmation. Nous pouvons aisément établir un
lien de dépendance entre les émissions hebdomadaires et les émissions
mensuelles : les tendances des courbes sont rigoureusement opposées. Ainsi,
les émissions politiques oscillent entre des années fastes, lors desquelles la
programmation est à dominante hebdomadaire, et des années plus difficiles
où elle est à dominante mensuelle.
Les autres formules sont marginales. Seules les émissions quotidiennes ont
connu un relatif succès. Aujourd’hui il ne reste plus que Les 4 vérités,
émission animée par un journaliste en vue de la rédaction de France 2. Ce
format est très court, puisqu’il ne dure qu’un quart d’heure, mais l’émission
est programmée tôt, ce qui est inhabituel en télévision pour une interview
politique (par contre très traditionnel en radio). La stabilité de ce programme
est favorisée par la politique matinale à succès de France 2, puisque l’émission
Télématin est en place depuis dix ans. La présence d’un tel magazine
généraliste autour des 4 vérités en a incontestablement favorisé la survie.
Figure 9.
Emissions politiques classées par périodicité
Figure 10.
Divertissements invitant des politiques classés par périodicité
La courbe du divertissement n’offre pas la richesse de périodicité du genre
politique. Ce genre d’émission a toujours été majoritairement hebdomadaire.
Ici, plus que dans le genre politique, le lien affectif entre l’animateur et les
téléspectateurs est central. Une périodicité trop relâchée ne permet pas de
fidéliser facilement des téléspectateurs à un concept et les émissions de
divertissement n’ont généralement pas le temps des émissions politiques
pour s’imposer. Ces éléments expliquent très certainement la forte
représentation des formules hebdomadaires. De plus, ces émissions
proposent une plus grande richesse de sujets et de thèmes que le genre
politique, qui se cantonne par essence à la thématique politique.
Il est aujourd’hui manifeste que les chaînes de télévision sont réticentes à
s’engager dans des formules d’émissions politiques très récurrentes. Un
nouveau système d’émissions semble en réalité voir le jour : les formules
exceptionnelles et l’inclusion dans les journaux télévisés. L’évolution que
nous venons de saisir à travers l’étude précise de la dernière décennie nous
amène à penser qu’il se produit une changement radical dans les rapports de
force entre les genres télévisuels représentant le politique. Cela implique aussi
une nouvelle image du politique à la télévision ainsi qu’une nouvelle façon
« d’être télévisuel » pour une grande part de la classe politique.
Les nouveaux cadres de la représentation politique télévisée
Il est certain que les genres télévisuels connaissent une forte évolution : de la
télé réalité ou des programmes courts jusqu’à l’inclusion de modules
politiques dans les journaux télévisés, l’objet télévisuel est bien vivant et en
perpétuelle évolution. Mais deux éléments viennent corroborer l’idée du
déclin de la politique à la télévision.
Le développement des formules exceptionnelles
Signe d’un mouvement dans le domaine politique, les émissions
exceptionnelles « fleurissent » au détriment des émissions régulières et bien
établies. La politique à la télévision n’a aujourd’hui plus d’identité forte ;
elle résulte d’émissions éparpillées dans la grille des programmes des
chaînes publiques. Le dernier exemple en date est l’émission 100 minutes
pour convaincre programmée sur France 2 en début de soirée. Cette
émission a une périodicité très relâchée (bien qu’annoncée mensuelles) et
n’apparaît pas dans une grille des programmes de la chaîne datant de
septembre 2002. Il s’agit incontestablement de la part de France 2 d’un signe
de frilosité. Une des dernières émissions politiques lancée par France 2 et
animée par Alain Duhamel (L’Entretien) a par exemple bénéficié d’une
programmation irrégulière et très tardive, sur le nouveau créneau de
troisième partie de soirée (0 h 30). Ces deux exemples renforcent nettement
l’impression d’un relâchement du genre politique à la télévision.
Face à une telle politique de programmation, les chaînes mettent
massivement en place des programmes politiques pendant les périodes
électorales ou de grave crise (100 minutes pour comprendre sur France 2
lors de la crise irakienne). Les émissions exceptionnelles répondent à une
nécessaire optimisation des grilles des programmes. Cette approche repose
sur la prééminence de la productivité en termes d’audience ; les émissions
politiques ne rassemblant plus suffisamment de téléspectateurs, elles
disparaissent irrémédiablement. Cela nous amène à questionner la légitimité
d’émissions politiques incapables de rassembler les téléspectateurs. Dans un
tel cas de figure, ces émissions ne doivent-elles pas être programmées sur
des chaînes spécialisées, vers lesquelles le téléspectateur intéressé se
tournera ? Les journalistes politiques n’ont-ils pas manqué d’imagination
pour captiver les téléspectateurs ? 100 minutes pour convaincre constitue
pourtant un virage : le titre est accrocheur, la composition de l’émission est
plus riche et la personnalisation plus grande, puisque le principe est qu’une
personnalité doit répondre à diverses questions, dans l’optique de
convaincre. Nous abordons indéniablement un élément essentiel de cette
nouvelle formule : l’implication ouverte d’un téléspectateur (qui doit être
convaincu). Ainsi, le citoyen ne fait pas partie du dispositif, mais il est
intégré dans la formulation même de l’émission ; cela a pour effet de créer
une dynamique de challenge et de stimuler l’attente du téléspectateur. A
défaut de garantir une audience, cette émission fonctionne comme un appel
aux téléspectateurs. Il s’agit d’une des premières initiatives « agressives »
d’un point de vue communicationnel pour le genre politique.
L’autre tendance de la programmation politique concerne les formules
d’inclusion, qui fleurissent et s’imposent progressivement à la télévision.
Le repli sur le phénomène d’inclusion
L’inclusion des émissions politiques dans les journaux télévisés constitue
l’autre grande tendance. Il s’agit toujours d’une volonté de maximisation de
l’audience en évitant un investissement trop important dans la grille des
programmes. Cela permet aussi de conserver une « vitrine politique », sans
procéder à des investissements trop lourds. De plus, les rédactions se
replient sur leur « noyau professionnel » : les journaux d’information. En
contre partie, cela accentue fortement la disparition des émissions politiques
régulières à la télévision. Ce genre de formules est par exemple utilisé par
TF1 en période électorale (Face à la une : présidentielle 2002), et relève des
émissions exceptionnelles. C’est du côté de France 2 que cette formule est la
plus intéressante, puisqu’elle est désormais hebdomadaire (Question
ouverte), le jeudi sur le temps du journal télévisé. D’abord temporaire, ce
genre de formule a séduit la direction de la rédaction de la chaîne publique.
Cela peut paraître dérisoire en comparaison des émissions politiques
historiques, mais il s’agit d’un réel effort de programmation de la part des
directeurs de l’information. Nous pouvons même nous demander ce qu’il
adviendrait d’un tel phénomène si les directions des rédactions n’étaient plus
occupées par des journalistes politiques.
Les émissions de divertissement permettent non seulement de toucher un
public varié et habituellement peu sensible à la politique, mais aussi de sortir
facilement du temps de l’information et de renouer avec une véritable parole.
Aujourd’hui,
France Europe Express sur France 3 est la dernière émission
politique établie et régulière de la télévision française. Il s’agit donc de la
dernière tribune à vocation uniquement politique. Face à une telle réalité, le
divertissement ne peut que progresser. De nombreuses thèses ont été
développées autour de ce phénomène de dissémination de l’information
politique. Certains parlent de «
passive learning
[14] », d’autres de «
incidental
learning
[15] », de «
Peripheral route
[16] » ou encore de «
trap effect
[17] ». Tous se
demandent si le public désintéressé par la politique est spécialement
influençable. Ici encore, la thèse de Jay G. Blumler, « Un public sans
motivation est un public potentiellement influençable
[18] », est particulièrement
discutée à un niveau international. Dans une telle logique, les émissions de
divertissement permettraient aux hommes politiques d’accéder à des niches
d’influence particulièrement efficaces, ce qui reste encore à prouver.
Les progrès du divertissement
L’étude de la programmation des émissions de divertissement révèle une
relative analogie avec le genre politique : le format hebdomadaire est
dominant (le plus fréquent avec le format quotidien). La participation à des
émissions aussi récurrentes révèle déjà une forme d’institutionnalisation des
participations hors cadre.
Ce développement a des effets sur les modalités d’invitations des
personnalités politiques : par exemple, l’accès aux émissions de
divertissement se démocratise fortement. Hier, seules les personnalités
politiques connues de la scène médiatique apparaissaient dans un tel cadre :
Valéry Giscard d’Estaing et Jack Lang sont invités à Sacrée Soirée chez
Jean-Pierre Foucault en 1991. Lech Walesa, Bernard Tapie et Laurent
Fabius participent à Et si on se disait tout de Patrick Sabatier en 1990.
Georgina Dufoix, Dominique Baudis et Michel Mouillot vont chez Laurent
Cabrol à La Nuit des héros en 1991. Charles Hernu, Bernard Pons, Ségolène
Royal et Jacques Toubon s’allongent sur Le Divan d’Henry Chapier en
1994. Aujourd’hui les personnalités politiques viennent aussi dans de telles
émissions pour se forger une image. Le phénomène s’est donc amplifié : en
plus des invitations prestigieuses qui ont toujours existé, il s’est développé
un système d’invitations élargi aux personnalités moins médiatiques que les
personnes précédemment citées. Un tel système est particulièrement
bénéfique pour les députés en quête d’une stature nationale : Nicolas Dupont
Aignan, Jean-Luc Romero, Thierry Mariani, Jean-Marie Le Guen, Jacques
Myard, Christine Boutin, Jean-Louis Borloo, Roselyne Bachelot, Maxime
Gremetz, Françoise de Panafieu, Arnaud Montebourg, Christian Estrozi…
C’est ainsi que la télévision, média très sélectif en termes de visibilité dans
le domaine politique, s’est considérablement démocratisée à travers le
divertissement.
De plus, certains divertissements essaient de créer l’événement ou une
polémique autour des débats à l’Assemblée nationale. Thierry Ardisson en est
l’exemple le plus évident, puisqu’il convie les personnalités politiques à son
émission afin d’y évoquer bien souvent les débats les plus sulfureux, qu’ils
soient nationaux ou internationaux. C’est ainsi que ces émissions de
divertissement sont parfois les seules à évoquer certains sujets en dehors des
moments d’information. Dans son cas, le choix des invités est clairement fait
en décalage avec ces programmes d’information. Il agit donc comme s’il
voulait donner la parole à ceux qui font l’actualité mais qui n’ont pas pu faire
pleinement entendre leur opinion ou discuter leur déclaration, relayée par les
médias pendant la semaine. Le public de ces émissions est alors indirectement
informé des sujets nationaux ou internationaux d’actualité politique. Nous
pouvons même dire que les téléspectateurs obtiennent un éclairage inexistant
dans les émissions traditionnelles d’information. Ce phénomène de «
soft
news » a été récemment décrit par Matthew A. Baum
[19] aux Etats-Unis. Les
émissions de divertissement ne sont-elles pas susceptibles de devenir une
source d’information pour un public peu sensibilisé à la politique ou à
l’information plus générale ? C’est l’objet même de la construction du terme
«
soft news » et de la recherche de M. Baum. Faire de l’information sans le
dire est en effet le meilleur moyen de ne pas faire fuir le public très peu
motivé par les programmes politiques classiques. Il s’agit bien d’information
en liaison avec l’agenda médiatique. Il y a donc bien un traitement
informationnel en rapport avec les « canaux traditionnels ». Ce chercheur a
démontré que les
talk-shows américains offraient une bonne couverture
informationnelle internationale. Selon lui, la couverture internationale de ces
émissions est même plus riche que celle des journaux d’information. En
France, une étude plus précise dans cette optique reste à effectuer. Les
questions du mode de traitement de l’information et du statut de ces émissions
dans le paysage audiovisuel y sont essentielles. L’étude de Baum renvoie
évidemment à la légitimité du divertissement dans le traitement de
l’information, politique ou non. Ces invitations sont-elles utiles ? Traduisent-elles un manque d’émissions d’information ? Quel genre d’informations
circule dans de telles émissions ? Quel est le positionnement des animateurs
par rapport aux journalistes ? Tous ces questionnements méritent d’être
formulés dans le cadre d’une problématique du traitement politique télévisé.
Vers une légitimation des interventions hors cadre ?
Bien que le phénomène ait tendance à prendre de l’ampleur, il semble que
certains journalistes politiques ne considèrent pas ces apparitions hors cadre
comme étant dignes d’intérêt. La position de certains journalistes politiques
illustre la réticence d’une certaine presse française face à ce versant de la
communication politique. Les propos d’Eric Aeschimann (journaliste
politique à Libération) et de Judith Waintraub (journaliste politique au
Figaro) sur le plateau d’Arrêt sur images sont sans ambiguïté :
Daniel Schneidermann « Est-ce que ce qu’il s’y dit (dans les émissions de
divertissement) nourrit le débat public ? […] est-ce intéressant ?
Eric Aeschimann : « Non, pas pour moi, parce que ce n’est pas là que se
fabrique ni la décision gouvernementale, la grande partie de notre travail, ni
vraiment les enjeux de la politique électorale. »
Judith Waintraub : « Pareil, sauf quand c’est le bon ministre, dans la bonne
émission, au bon moment. »
E.A. : « Ou Jospin chez Drucker […] là on regarderait. »
J.W. : « Mais je crois qu’on est pas près de le voir. »
[…]
Gérard Miller : « J’ai l’impression qu’aujourd’hui le message des hommes
politiques traverse toute la télévision française. Ils ne réservent plus du tout
leur message aux émissions politiques. »
[…]
J.W. : « Il se trouve que le message est très dilué dans ce genre d’émissions
et que je n’ai pas le temps de les regarder. »
D.S. : « C’est moins important ? »
J.W. : « Non, c’est moins concentré. Je perdrais un temps fou à attendre les
trois phrases chez Drucker [20]. »
Pour ces journalistes, les interventions politiques dans les divertissements ne
constituent pas un fait politique. Pourtant, l’intérêt qu’ils manifestent lors de
l’évocation d’une possible invitation de Lionel Jospin chez Michel Drucker
est contradictoire. De plus, la tendance à la petite phrase, si décriée, est
ouvertement assumée par Judith Waintraub.
La légitimation du divertissement semble par conséquent encore loin d’être
totale, puisque la presse semble conserver ses réflexes face à cette nouvelle
forme de communication politique. Pourtant, Gérard Miller traduit au cours de
cet échange l’impression que l’on peut avoir en observant aujourd’hui la
télévision française : « Le message des hommes politiques traverse toute la
télévision française. » Pourquoi la participation aux divertissements actuels ne
serait-elle pas en France, un signe de maturité dans les rapports entre
télévision et politique ? Cette maturité peut se confirmer à travers le
changement de nature des participations politiques. Hier les politiques
participaient essentiellement à des variétés. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas :
ils participent beaucoup plus massivement aux talk-shows dits « culturels ».
Du côté des animateurs de divertissement, nous assistons bien au
développement d’une logique de légitimation de leurs invitations. Thierry
Ardisson estime par exemple que « privée de sa composante politique,
l’émission a dérivé vers le show-biz
[21] ». L’animateur inclut donc la dimension
politique dans le principe même de son émission : de son point de vue, elle est
institutionnalisée et rituelle. Au début de la décennie, les animateurs de
divertissement ne recevaient qu’épisodiquement des personnalités politiques ;
l’institutionnalisation n’était alors pas évidente. A l’inverse, il est aujourd’hui
certain que les invitations prennent une importance politique.
A ce sujet, il faut noter que le livre n’est plus le seul prétexte à des
invitations politiques dans ces émissions. Les invitations y sont parfaitement
politiques : il n’est plus question, ni pour les politiques ni pour les
animateurs, de trouver un alibi aux invitations.
Dans ce même mouvement, la démocratisation des participations, qui
découle logiquement de la fin du monopole du livre, est un élément qui
concourt à la légitimation du phénomène.
Figure 11.
Participations aux émissions de divertissement classées
selon la fonction de l’invité politique (exprimées en %)
Même si elle est partielle, la figure 11 illustre une forte démocratisation des
invitations. Les députés sont beaucoup plus régulièrement présents à
l’antenne qu’hier. Nous sommes en réalité passés d’une communication hors
cadre « spasmodique » de type « gouvernementale », à une communication
« démocratisée », « rituelle » et « normalisée ». Au début de la décennie, la
répartition des types d’invités politiques est très inégale et erratique. A
l’inverse, la fin de la décennie offre une répartition beaucoup plus stable et
régulière, ce qui confirme une forme d’institutionnalisation et de maturité du
phénomène. Une telle évolution est à l’avantage des animateurs de
divertissement qui reçoivent ainsi un nouveau type d’invités susceptible de
renouveler leurs émissions. Les hommes politiques gagnent aussi en terme
de visibilité : ils ont la possibilité de court-circuiter les journalistes
traditionnels et de donner un peu plus de complexité à leur image. De plus, il
s’agit clairement d’un moyen d’action sur les canaux politiques classiques.
Contre l’avis de tous, Lionel Jospin a refusé d’en user lors de la campagne
présidentielle de 2002, alors qu’il devait participer à l’émission Vivement
dimanche. Tout était engagé pour que l’émission soit tournée. Les émissions
de divertissement prennent ici quasiment une dimension de contre-pouvoir
face à la représentation véhiculée par les médias « historiquement
légitimes ». Le plus étonnant dans le cas de Lionel Jospin est que le
reportage Comme un coup de tonnerre de Jérôme Casa et Stéphane Meunier
contient un certain nombre d’éléments constitutifs d’une émission de
divertissement, en particulier sous la forme du dévoilement de l’intimité.
Autrement dit, Lionel Jospin a moralement refusé de s’afficher dans un
divertissement pendant la campagne électorale alors qu’il a accepté une
certaine mise en scène de sa campagne à travers le documentaire diffusé par
Envoyé spécial. Nous le voyons, même si la démocratisation et
l’institutionnalisation du divertissement sont une réalité, il subsiste des
réticences chez certains hommes politiques à participer aux divertissements.
Les fonctions et invitations des différentes émissions de divertissement
Les différentes émissions de divertissement ne partagent pas le même vivier
de personnalités politiques : il s’agit d’un nouvel élément renforçant l’idée
d’une démocratisation et d’une normalisation du phénomène. Nous pouvons
aisément dégager des fonctions remplies par les diverses émissions. Tout le
monde en parle ou On ne peut pas plaire à tout le monde invitent
principalement des députés ou plus rarement, des ministres. A leurs débuts,
ces émissions invitaient des politiques pour un ouvrage. Aujourd’hui, ce n’est
plus exclusivement le cas, ils peuvent aussi l’être pour une position qui les
caractérise dans l’espace médiatique. Le but de ces invitations est
essentiellement polémique, Thierry Ardisson oppose ainsi bien souvent des
avis extrêmes. Marc-Olivier Fogiel invite quant à lui plus les politiques pour
évoquer leur parcours que pour leur position politique dans l’espace
médiatique. Ses invitations sont beaucoup plus souvent motivées par
l’évocation de la personnalité et du parcours d’un politique. Laurent Ruquier,
qui est produit par Thierry Ardisson, utilise quant à lui les politiques comme
supports de dérision, mais en liaison avec l’information du moment. L’heure
de programmation de son émission explique très certainement le traitement
beaucoup plus superficiel des personnalités politiques. Cependant, l’animateur
les invite en fonction de l’information du moment. Le format quotidien permet
de rapides réactions en fonction de l’agenda médiatique. Ses invitations
s’étendent du maire d’un village au ministre en exercice.
Ces trois émissions sont à peu près similaires en volume total d’invitations.
De même, le contexte en est proche : les politiques cohabitent avec des
invités de diverses spécialités. Marc-Olivier Fogiel et Michel Drucker sont
les animateurs qui mélangent le plus les genres, puisqu’ils invitent
généralement en simultané politiques et personnes du show-business.
Thierry Ardisson se démarque cependant, puisqu’il a tendance à faire sortir
du plateau la personnalité politique qui vient s’exprimer à propos d’un sujet
grave, avant de faire entrer les personnalités du spectacle. S’il en ressent le
besoin, il cloisonne son émission.
Michel Drucker est celui qui propose le plus long temps d’antenne aux
politiques. Il se place dans la lignée d’émissions telles que
Questions à
domicile ou
Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? Le cadre est beaucoup plus
chaleureux que celui des autres émissions. De même, les invitations y sont
beaucoup plus consensuelles. La position de l’animateur est sans
ambiguïté
[22] : il affirme en effet avoir « sorti les politiques de leur ghetto ». Il
conçoit son émission comme un remède contre le « tous pourris » ambiant.
Le dessein premier de l’animateur a donc été de réhabiliter les hommes
politiques aux yeux de l’opinion, du moins de les montrer sous un autre jour.
Le trait d’humour de Guillaume Durand lors de son journal du 28 août 2002
sur Europe 1, à propos de Michel Drucker, est aussi révélateur d’un
glissement télévisuel : « Je recevrai dans ce journal le nouvel Anne Sinclair
de la télévision ». Il est vrai que même si la composante informationnelle en
est quasiment absente, l’émission de Michel Drucker rappelle le
7 sur 7
d’Anne Sinclair. Quant aux invitations, elles sont moins nombreuses que
dans les autres émissions de divertissement, mais les mandats des invités y
sont beaucoup plus importants.
Avec
Le Vrai Journal, Karl Zéro réussi enfin ce qu’aucune émission de
divertissement n’a osé faire jusqu’ici : l’humour de l’animateur et les
modules truqués côtoient les reportages d’investigation les plus graves de
l’agence Capa. Cette cohabitation n’est pas sans poser de problèmes,
puisque le lourd travail de l’agence est très souvent noyé dans la dérision
[23].
Quant aux invitations politiques à ces émissions, elles sont très souvent en
rapport direct avec l’actualité. Ainsi, la partie entretien de l’émission se
rapproche d’une interview politique (ici encore, il est difficile de ne pas
penser à
7 sur 7). Seul le style de l’animateur (tutoiement et questions
directes) diffère de celui d’un journaliste politique. Au-delà du simple
classement dans le domaine divertissant, cette émission constitue une
véritable incongruité au sein du paysage audiovisuel.
Peut-on parler d’une volonté de rupture ?
Malgré le développement de cette logique de divertissement, il ne faut pas
oublier le temps électoral. Ce dernier produit un effet de rupture dans la
représentation hors cadre des personnalités politiques. Ainsi, les émissions
de divertissement cessent d’inviter des personnalités politiques, non
seulement pendant les campagnes, mais aussi généralement jusqu’à la fin
des saisons télévisuelles (juin). Il s’opère donc une cassure à la suite de
chaque échéance électorale médiatisée. La relance des invitations politiques,
généralement à la rentrée télévisuelle, fait l’objet d’une très forte volonté de
la part des différents animateurs. Il est indéniable que l’absence d’une telle
législation permettrait une continuité plus naturelle et une normalisation plus
rapide du phénomène. De plus, au-delà de la simple application des textes, il
semble que cela crée une ambiance particulière. Thierry Ardisson a ainsi dû
arrêter d’inviter des personnalités politiques à partir du mois de janvier à son
émission Tout le monde en parle :
A l’approche des élections, la direction de France Télévisions nous a
demandé dès janvier d’arrêter d’inviter des responsables politiques, quatre
mois plus tôt que ce que réclamait le CSA [24].
C’est contre cet état de fait que s’insurge le communicateur Jacques Séguéla :
On nous interdit les émissions de fond. On veut aller chez Durand, on nous
l’interdit ! On veut aller chez Chain, chez des journalistes qui ont un peu de
profondeur, un peu de talent, un peu de culture, et on ne peut pas y aller !
Mais qu’est-ce que c’est que ce pays où l’on n’a pas le droit d’aller
s’exprimer quant on a écrit un livre, parce qu’on se présente à une
candidature ! C’est terriblement scandaleux ! Il faut agir sur le CSA ! Il faut
agir dans les journaux [25] !
De telles déclarations illustrent l’effet inhibiteur des élections sur les
directions des chaînes de télévision. Cette peur est d’autant plus grande
qu’en France, le phénomène de divertissement politique appartient au
secteur public, particulièrement sensible aux pressions et critiques politiques
et journalistiques. Quant à Thierry Ardisson, sa déclaration traduit le
glissement qu’il a initié dans le secteur du divertissement.
Conclusion
L’étude sur dix ans de la représentation politique révèle bien un glissement
vers le divertissement. De plus, et contrairement au début de la décennie, le
phénomène concerne un plus grand nombre de personnalités et les
différentes émissions de divertissement n’invitent pas les mêmes élus.
Chacune remplit une fonction précise dans le paysage audiovisuel. Un tel
positionnement ne fait que confirmer la légitimation progressive de la
représentation politique hors cadre à la télévision française.
Pourtant, il ne faut pas oublier la volatilité d’un phénomène qui est
massivement le fait de quatre animateurs : Thierry Ardisson, Marc-Olivier
Fogiel, Michel Drucker et Laurent Ruquier. Son évolution dépend pleinement
de leur présence, et il est donc difficile d’en mesurer l’institutionnalisation.
Nous l’avons vu, la rupture provoquée par le temps électoral est un facteur
supplémentaire atténuant le phénomène du divertissement politique. Malgré
cela, il ne faut pas oublier l’importance d’animateurs tels que Michel Drucker
ou Thierry Ardisson, qui ont une longue histoire télévisuelle et une influence
importante dans le milieu du spectacle.
De plus, même si nous n’avons pas beaucoup de recul par rapport à ce
phénomène, il a connu une croissance ininterrompue depuis 1997. Outre la
courbe du nombre d’émissions, nous constatons à la lecture des tableaux des
professionnels que le domaine politique se tarit sérieusement. Quant au
divertissement, il s’inscrit au contraire dans une nouvelle dynamique. Cette
dernière est marquée par la forte participation de personnalités politiques à
des émissions de divertissement à dominante « culturelle ». Au début de la
décennie, les politiques participaient à des jeux et variétés. D’une part, le
phénomène se massifie mais, d’autre part, il s’approfondit considérablement.
Nous pouvons soutenir que le traitement des politiques dans les
divertissements est actuellement dans un processus de politisation de la
parole. La configuration du divertissement est telle qu’à l’heure actuelle,
deux logiques coexistent : l’une est superficielle et s’intéresse à la personne
politique. L’autre, plus récente, se cherche une place dans le débat
démocratique. Nous avons vu également qu’il s’est produit en 2000 une
inversion des cadres d’accueil. Le divertissement est aujourd’hui le principal
genre de mise en scène du politique.
Enfin, nous sommes encore loin des campagnes électorales américaines dans
lesquelles les candidats apparaissent sur des chaînes de télévision telles que
MTV. Ceci résulte en partie de la structure administrative, plus rigide en
France ; aux Etats-Unis, elle est en effet beaucoup plus souple
[26]. Mais au-delà de la simple question administrative, il est indéniable que le public, la
culture, en réalité toutes les spécificités nationales, ont un poids non
négligeable sur le phénomène. C’est dans une telle logique que le président
Chirac, en visite aux Pays-Bas, s’est rendu dans l’un des
talk-shows en
vogue à la télévision néerlandaise
[27], en refusant toute interview politique.
Ainsi, le Président de la République, qu’aucune émission française de
divertissement n’a réussi à inviter pendant toute la décennie 1990-2002 (mis
à part
Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? en 1991), aurait facilement cédé à
la tentation du divertissement à l’étranger. Cela mérite réflexion…
·
AMALOU F. (2002), « Pas de politique spectacle à la télévision pour la
présidentielle », Le Monde, 21 janvier.
·
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