2003
Réseaux
Notes de lecture
Des maîtres du réseau à la fracture numérique, deux regards
sur la question du pouvoir dans la « société de l’information »
A propos de quelques ouvrages récents
par Jean-Luc METZGER
Comme le note Felice Dassetto (2003) dans un récent numéro de Recherches
sociologiques consacré aux élites, « l’étude des acteurs et des logiques qui
occupent une position de pouvoir au sein des sociétés n’a pas une place très
importante dans la société contemporaine », au point que « les travaux sur
les groupes dirigeants, ces dernières années, sont souvent l’œuvre de
professionnels du journalisme ».
Sur cet arrière-plan de « désintérêt tendanciel pour le thème du pouvoir
[1] », le
discours dominant sur les effets sociaux des technologies de l’information et
de la communication, notamment l’internet, en rajoute souvent au point de
nous faire croire que, grâce à ces dispositifs, des relations enfin sans
hiérarchie vont s’instaurer. C’est tout le mérite de Pierre Mounier (2002),
non seulement de bousculer la croyance dans les effets anti-autoritaires des
usages de l’internet, mais également de montrer l’intérêt de raisonner en
termes de pouvoir. Et ce, tout en reconstituant la genèse des faits, en
s’appuyant sur un corpus détaillé, riche en données techniques,
économiques, démographiques et culturelles. En d’autres termes, si l’auteur
s’inscrit clairement dans une posture constructiviste (la réalité résulte des
décisions prises par des acteurs identifiables), il n’en permet pas moins de
comprendre comment « le réseau » (social, mais aussi technique) est
structuré, hiérarchisé, et comment ses évolutions, loin d’obéir à une sorte
d’agrégation statistique et contingente d’une multitude de choix rationnels
individuels, sont fortement contraintes par les visées stratégiques de « super-acteurs », prenant certes le train en marche, mais avec quelle capacité
d’influence !
Pour le montrer, l’auteur rappelle quelques évidences techniques et
économiques.
En ce qui concerne les premières, rappelons, entre autre, qu’« il n’y aurait
pas de réseau sans gestion centralisée du système d’adresses, sans DNS. (…)
L’internet n’est rien d’autre que le DNS » (p. 10). Ce fameux DNS, Domain
Name System, permet d’effectuer la correspondance entre, d’une part, les
noms de domaine (les fameux .com, .org, etc.) et noms d’extension des sites
et, d’autre part, les adresses physiques et logiques des machines, selon le
protocole propre à l’internet. C’est tout simplement noter que le cyberespace
est organisé et limité. En particulier, le nombre d’adresses n’est pas infini et
il existe de nombreux points de passage obligés, dont le contrôle devient un
enjeu. En l’occurrence, la supervision de l’ensemble de ces opérations, le
« gouvernement de la République internet », est du ressort de l’ICANN
(Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), organisme non
gouvernemental à visée internationale, mais créé en 1998 par le ministère
américain du Commerce.
La création de cet organisme s’inscrit dans un mouvement plus général
d’introduction de procédures de régulation, de législations adaptées, sous la
pression des nouveaux investisseurs (industriels et marchands) qui
souhaitent rendre la confiance à leurs utilisateurs-clients, mais aussi visibles
les comportements de ces derniers. C’est ici aborder la dimension
économique de l’internet, envisagé cette fois comme un Eldorado à
coloniser, un espace où sévissent des baronnies avides d’étendre leurs
domaines, au moyen, notamment, de stratégies de fusions-acquisitions,
d’intégration verticale entre opérateurs et fournisseurs de contenus, ou
encore par la diffusion de logiciels captifs.
Contre ces « grandes manœuvres » visant à transformer progressivement
l’internet en un espace privé marchand et à en assurer le contrôle, des
cyberrésistants, parfois regroupés en associations, tentent d’opposer une
conception en termes d’espace public, plus fidèles aux pratiques des
pionniers (communautés de bricoleurs, inventeurs, passionnés
d’informatique, partisans de la gratuité), pratiques que Pierre Mounier
qualifie de citoyennes. Dans cette lutte déséquilibrée, l’auteur souligne
combien, faute de régulation politique intergouvernementale, faute de
volonté à l’échelle mondiale pour protéger la démocratie (d’accès, d’usage,
etc.), c’est la loi du plus fort qui tend à s’instaurer. Pour l’heure, les
gouvernements se contentent de « transcrire tant bien que mal dans les textes
des dispositions que d’autres dictent (…). Ils s’appuient sur leur expertise »
(p. 17). Or, ces experts se divisent en trois catégories, chacune incarnant un
âge de l’évolution de la « toile » : les premiers utilisateurs-citoyens, les
techniciens et les marchands. Ce sont donc les trois véritables groupes
d’influence ou les trois composantes de « l’élite du web ». Aussi, pour
apprécier le caractère démocratique de l’internet (ou le degré de partage des
ressources en son sein), l’auteur va chercher à apprécier le fonctionnement
des institutions supervisant son administration, ainsi que les pratiques et les
ambitions des acteurs économiques.
Par cet examen du pouvoir, Pierre Mounier en profite pour réfuter la thèse
selon laquelle le réseau refléterait les aspirations d’une jeunesse universitaire
libertaire, celle qui aurait présidé à la conception de l’internet. En réalité, si
les premières utilisations du réseau furent peu soumises à des hiérarchies,
c’est uniquement par commodité : les pionniers étaient en fait un petit
groupe d’ingénieurs et d’universitaires de différentes disciplines (le Network
Working Group, NWG), installés dans différentes universités américaines,
réunis par le ministère de la Défense pour une durée limitée, afin de mettre
au point le prototype de l’internet, l’Arpanet.
Sans se connaître ni se rencontrer fréquemment, formant une structure
appelée à disparaître, ils devaient parvenir à mettre au point un protocole
permettant de connecter des ordinateurs de différentes universités. Ils
devaient, de plus, imaginer les futurs usages du dispositif qu’ils inventaient.
C’est donc de façon pragmatique, pour partager le plus rapidement possible
des informations entre collègues, que les premiers internautes ont pratiqué
une forme d’échange professionnel assez ouvert. Ce qui les a amenés à
mettre au point, simultanément, des règles d’usage de leur propre
production. Il faut souligner également que l’échange proprement horizontal
était consacré aux aspects techniques, et limité à la toute petite élite des...
experts du net.
Il est resté de cette époque fondatrice une « règle constitutionnelle du
réseau » qui consiste à « rechercher en permanence le consensus », règle qui
sous-tend les pratiques des institutions de supervision (tel l’ICANN). Plus
généralement, « ce que le NWG a inventé sans le savoir au moment où il le
faisait – mais c’était une conséquence nécessaire de la manière dont il fut
composé et organisé –, c’est la notion de réseau public, ou mieux, de réseau
comme bien public, c’est-à-dire appartenant collectivement à l’ensemble des
institutions qui s’en servent » (p. 30-31). De cette époque datent également
les pratiques d’entraide à distance entre informaticiens, pratiques qui
demeurent présentes sous la forme plus générale de « réseaux de savoirs ».
C’est en ce sens que l’on peut parler d’une culture spécifique : elle émerge
dans une situation précise et reflète les conditions initiales, ainsi que les
objectifs du projet (notamment, la volonté de faire travailler ensemble des
technologues appartenant à des institutions différentes), sans pour autant nier
les identités professionnelles des participants (identité de métier, d’âge, de
passion pour un certain type d’outils). On peut alors comprendre que certains
observateurs aient eu « l’impression d’un accord parfait, presque miraculeux,
entre le social et le technologique » (p. 47), et en aient déduit que l’usage de
l’internet était synonyme de constitution de communautés de pairs.
Mais avec l’accroissement du nombre d’utilisateurs, la diversité de leurs
profils (maîtrisant de moins en moins l’informatique ou les techniques de
télécommunication, et n’adoptant pas « spontanément » les usages rationnels
qui en découlent), avec l’arrivée d’acteurs marchands, l’idée a
progressivement émergé qu’il fallait instaurer un certain contrôle, expliciter
des normes de comportement, élaborer un corps de contrôleurs, pour écarter
certains usages inacceptables. En sorte que : « la belle tolérance égalitaire
qui régnait au début, laisse la place à une hiérarchie interne où les plus
anciens utilisateurs prennent les manières d’une aristocratie de réseau »
(p. 57), prétendant s’exprimer au nom de la « communauté », disant les
bonnes pratiques, sans qu’aucun débat ou procédure de décision
démocratique n’ait lieu. Finalement, le capital de connaissances acquis par le
premier cercle a été transformé en pouvoir de légiférer au sein des
institutions de régulation techniques, en sorte que « le pouvoir politique est
strictement équivalent à la maîtrise technique » (p. 63) et que la République
internet ressemble plus à une « République d’ingénieurs ».
La seconde moitié du livre est consacrée à la minutieuse description de
l’entrée en scène des acteurs économiques, des luttes qu’ils se sont livrées et
continuent de livrer. Prenant appui sur les travaux de N. Elias (notamment, la
Dynamique de l’Occident), pour qui l’émergence de la royauté absolue
résulte, sans que personne ne l’ait souhaité, de la succession des luttes
intestines caractéristiques du système féodal, Pierre Mounier envisage la
« nouvelle économie » (et tout particulièrement le cyberespace) comme un
espace en voie d’unification où, par une succession de « guerres »,
d’alliances, de contournements des règles (pratiques anticoncurrentielles),
Microsoft, AOL-Time Warner, Vivendi-Universal, et d’autres (Sun,
Netscape, etc.), agissant simultanément sur les sphères financière et
technologique (convergence des supports numérisés), cherchent à rendre
obligatoire le passage par l’internet de toutes les productions « culturelles »
(télévision, radio, cinéma, livres, musique, presse).
Consécutivement, toutes les caractéristiques fondatrices de l’usage de
l’internet sont chahutées : les usages publics sont concurrencés par une
privatisation des espaces, les rapports marchands se substituent à la
recherche d’efficacité technique, la communauté d’égaux se scinde en
segments de marchés, les logiques financières poussant à la concentration
aboutissent à des oppositions frontales entre groupes de communication.
L’internaute devient une liste de données personnelles à capter et à vendre
pour en exploiter les potentialités commerciales.
Dans le sillage de ces transformations, l’auteur entrevoit la métamorphose du
net en une multitude de réseaux privés, propriétaires, où les internautes-clients ne pourraient que consommer des services, la diffusion de contenu
s’effectuant dans le seul sens du vendeur à l’acheteur (sur le modèle des
chaînes câblées). Les gouvernements, loin de s’opposer à cette évolution,
tentent au contraire de l’accompagner. Ainsi, pour le cas français, la loi sur
la société de l’information reflète plus les préoccupations des grandes
entreprises privées (libéralisation du marché des infrastructures, répression
du piratage) et des acteurs publics sécuritaires (réglementation de la
cryptographie, conservation des données de connexion), que les
revendications des netizens (les utilisateurs citoyens du net) visant à protéger
la vie privée des internautes et à reconnaître le caractère public de ce
nouveau moyen d’expression.
Quant aux nouveaux partisans de l’usage public du réseau des réseaux (dont
l’auteur proposent une liste au chapitre 7), s’ils prolongent les « acquis » des
pionniers, c’est pour des raisons directement politiques : « ils apportent au
réseau des problématiques naturellement étrangères aux techniciens qui l’ont
fait : droit d’expression, liberté de parole, droit à la protection de la vie
privée, droit de propriété, vieilles questions sédimentées par des siècles de
luttes et de négociation, que les nouvelles technologies ont brusquement fait
voler en éclat » (p. 163). En d’autres termes, le combat contre la
privatisation du web (ou pour une appropriation publique des moyens de
communication), notamment en encourageant la possibilité pour chacun
d’être un producteur d’informations, rejoint le mouvement social contre la
mondialisation libérale. Allant plus loin dans cette voie, l’auteur souligne
combien est politique la décision du gouvernement américain de confier à
une association privée (l’ICANN, voir plus haut) le soin de réguler le cœur
du réseau. Pierre Mounier note combien ce choix accentue le déséquilibre
entre les capacités d’intervention des acteurs professionnels ou
institutionnels et celle des internautes. Et si « en quelques années, l’ICANN
s’est imposé au centre d’un réseau censé en être dépourvu », si « l’aridité des
discussions qui le traversent est un obstacle évident au processus de
démocratisation », n’est-ce pas reconnaître que le fonctionnement de
l’internet obéit aux mêmes contraintes que n’importe quel domaine social où
l’accès aux discussions est accaparé par des experts (maîtrise d’une certaine
technicité, des pratiques propres à l’international) ?
On complétera utilement la thèse développée par Pierre Mounier, par celle
contenue dans La Galaxie Internet de Manuel Castells (2001). Ce dernier
reconstitue également la genèse du réseau des réseaux de 1962 à 1995,
s’appuie sur les mêmes éléments factuels détaillés (différents dispositifs
intermédiaires, stratégies des acteurs institutionnels et individuels, apparente
coïncidence entre inventions disjointes, étapes conduisant à une privatisation
de la propriété et des usages). Lui aussi souligne combien la reconstitution
de cette histoire est d’abord utile pour comprendre l’empreinte qu’ont laissé
les concepteurs de l’internet sur sa structure et ses usages : « Arpanet, source
principale de ce qui finirait par devenir internet (…) a été voulu, anticipé,
organisé puis géré par un collectif déterminé d’experts en informatique, dont
l’objectif commun n’avait pas grand chose à voir avec la stratégie militaire.
Il est né du rêve scientifique de changer le monde par la communication
entre ordinateurs » (p. 31). Ayant également reconnu le fonctionnement
autogestionnaire mis au point par les premiers utilisateurs-inventeurs, il
souligne une autre dimension du collectif pionnier : ils constituent une élite
méritocratique (positions supérieures dans les universités américaines) qui se
caractérise par une ferme croyance dans la science et la technique, dont le
développement, le perfectionnement est considéré un bien en soi, une
promesse d’amélioration collective.
M. Castells consacre, ensuite, de nombreuses pages à décrire la
financiarisation de l’économie que permet l’internet et à ses usages
professionnels, ce qui lui donne l’occasion de dénoncer les effets de ces
usages sur les conditions de travail et les formes d’emplois. Mais plus
généralement, considérant qu’à l’avenir l’internet sera un support
indispensable, incontournable de toutes les activités sociales, il souligne
l’importance que revêtent son contrôle et le degré d’accès à ses usages les
plus avancés. C’est alors l’occasion pour lui de raisonner en termes
d’inégalités, dont la principale source se situe dans l’appartenance à une
classe sociale, moins pour le niveau de revenu ou les origines culturelles,
que pour le niveau d’éducation.
La « fracture numérique », qu’il conçoit d’ailleurs de façon dynamique
(aujourd’hui, c’est l’accès au bas débit, bientôt ce sera l’accès au haut-débit,
etc.), concernera essentiellement les plus pauvres et les plus marginalisés.
Pour lui, l’avance des ménages les plus riches (ceux qui ont pris un « bon
départ ») constituera un avantage reproductible de générations en
générations, difficilement rattrapable par les enfants des ménages les plus
pauvres, du fait que les qualités éducatives institutionnelles sont inégalement
réparties selon les milieux sociaux (ou que seule une élite d’enseignants sait
mobiliser l’internet dans une perspective de pédagogie innovante). Et si rien
n’est fait pour palier ces inégalités, « l’utilisation de l’internet à l’école
comme dans la vie professionnelle amplifiera les différences sociales liées à
l’origine de classe, à l’éducation, au sexe et à l’appartenance ethnique. Ce
pourrait être l’aspect le plus fondamental de la fracture numérique » (p. 315).
Et si l’auteur entend se faire futurologue, c’est par extrapolation de la
situation récente où la fracture numérique est, en partie, responsable de
l’aggravation des inégalités sociales, c’est-à-dire de l’extension des capacités
de domination d’une élite. Pour le montrer, l’auteur mobilise pas moins de
sept types de raisons imbriquées, parmi lesquelles on peut citer : la flexibilité
permise par cette technologie qui permet de sélectionner les ressources les
plus performantes, à un instant donné, et donc, d’éliminer plus rapidement et
plus radicalement celles considérées comme inadaptées (notamment, les
salariés jugés incompétents) ; ou encore le développement d’une économie
criminelle ; sans oublier la dépendance par rapport aux flux financiers et la
crise de légitimité des Etats.
Finalement, ces deux auteurs dressent un utile panorama des lieux du
pouvoir dans la « société de l’information ». On pourra certes leur reprocher
de minimiser les capacités d’influence des usages militants de l’internet.
Néanmoins, en insistant sur l’inégale distribution des ressources (au sein et
autour du cyberespace), en pointant les dangers de s’en remettre aux seuls
« acteurs du marché » (uniquement soucieux de satisfaire une demande
solvable), ils permettent de mieux apprécier le caractère limité des zones
« d’innovation sociale ». Ainsi, l’apport de Pierre Mounier est de montrer
combien l’internet ne révolutionne en rien la question du pouvoir : tout
compte fait, « le Nouveau monde que chacun prétend habiter apparaît au
terme de cette étude comme un simple miroir de l’ancien et des rapports de
force qui le traversent » (p. 201). Mais, s’il souligne le rôle de certains
acteurs et l’importance de leurs stratégies, il centre son analyse sur les seuls
usages « familiaux » du net, dans les pays riches. Aussi, doit-il être complété
par l’analyse des usages professionnels de l’internet à l’échelle mondiale,
comme celle de M. Castells pour qui ce dispositif « est l’instrument et la
structure organisationnelle qui distribue le pouvoir et l’information, la
création du savoir et la capacité de mise en réseau de tous les domaines. Et
les pays en développement sont donc pris au piège de sa toile d’araignée »
(p. 328). En somme, contrôler le réseau est un enjeu de pouvoir, non
seulement dans le secteur de la « nouvelle économie », mais pour l’ensemble
des sociétés.
La prise en compte de telles réalités, loin de conduire au fatalisme, peut au
contraire encourager les chercheurs à prendre à bras le corps la question de
la domination au sein des usages et du contrôle de l’internet, notamment en
mobilisant les catégories d’analyse devenues classiques, comme celles
qu’avait élaboré Robert Michels dès le début du XXe siècle (loi d’airain de
l’oligarchie) ou celles de Pierre Bourdieu (lutte pour la préservation des
positions de pouvoir au sein d’un champ). Elle doit, enfin, conduire les
acteurs politiques à reconnaître leur responsabilité dans la production d’une
société duale ou solidaire.
Liste des ouvrages cités
BAUER M., BERTIN-MOUROT B. (1996), Vers un modèle européen de
dirigeants ?, ABACUS Editions, Biarritz.
BOURDIEU P. (1989), La noblesse d’Etat, Paris, Minuit.
CASTELLS M. (2001), La galaxie Internet, Fayard.
DASSETTO F. (2003), « Présentation », in Dassetto F., Trivelin B. (sous la direction
de), « Elites et élites locale », Recherches Sociologiques, volume XXXIV, n° 1.
MICHELS R. (1971) [1914], Les partis politiques. Essai sur les tendances
oligarchiques des démocraties, Flammarion.
MOUNIER P. (2002), Les maîtres du réseau. Les enjeux politiques de l’Internet, La
Découverte.
WAGNER A.-C. (1998), Les nouvelles élites de la mondialisation. Une immigration
dorée en France, PUF.
La télé-réalité, un débat mondial
Guy LOCHARD, Guillaume SOULEZ
par Dominique PASQUIER
Il y avait Dallas, il y a maintenant Big Brother. Le premier programme avait
été l’objet de plusieurs ouvrages fondateurs dans le cadre des études de
réception (Liebes et Katz, Ang), le second permet aujourd’hui de repenser la
question de la globalisation à travers ses variantes culturelles.
La lecture du remarquable dossier réuni par G. Lochard et G. Soulez
confirme l’immense intérêt qu’il y a à adopter une perspective comparative
dans les recherches sur la télévision. Big Brother, initialement hollandais, a
été adapté dans 17 pays avant d’arriver en France sous le nom de Loft Story,
rappelle G. Jacquinot dans son introduction et c’est à l’observation de ce
voyage d’un « format » que nous convient les auteurs du dossier. Les
contributions sont canalisées par un même dispositif d’observation : dans
chacun des 20 pays concernés, il a été demandé aux chercheurs de fournir
une description précise des mises en scène de l’émission, de son mode de
programmation, de sa réception dans la presse et du profil des candidats
recrutés. Le tout est passionnant – et de surcroît très amusant à lire, ce qui ne
gâche rien.
Deux grandes questions transversales parcourent les textes. L’une touche à la
mutation du format selon les contextes socioculturels : Big Brother a suscité
des dispositifs extrêmement variés, allant du documentaire social à des
formes de fiction hybrides. L’autre porte sur le débat public qu’a suscité
l’émission dans les différents pays : non seulement ces débats ont très
souvent été aussi intenses et polémiques qu’en France, mais ils sont aussi
profondément révélateurs des tensions que suscite l’évolution des mœurs –
et d’ailleurs aussi celle des mœurs télévisuelles.
Le dossier est divisé en cinq parties. La première évoque les adaptations de
Big Brother dans divers pays d’Europe de l’Ouest et montre que « les
dispositifs en Europe du Nord ou dans les pays anglo-saxons privilégient
souvent la mise à l’épreuve physique et la lutte de tous contre tous là où les
pays de culture catholique tentent d’adoucir la rigueur des dispositifs en
mettant l’accent sur les relations de couple ou la dimension ludique de la
célébrité médiatique » De fait dans chacun des pays il y a eu une manière
particulière de concevoir le programme et cette manière a évolué au cours
des saisons successives : l’Italie s’est soucié de la représentation régionale
dans la sélection des candidats, et l’Angleterre de celle des minorités
sexuelles, les participants espagnols ont refusé de procéder à des votes
d’élimination, le public grec a très tôt éliminé les filles au profit des garçons,
etc.
Dans une deuxième partie le dossier se penche sur les versions américaines
et montre qu’au Brésil le format adopté s’est inspiré des trames
mélodramatiques des telenovelas, tandis que le Mexique a censuré les scènes
sexuelles tout en abordant indirectement le thème de l’homosexualité. Aux
Etats Unis où Big Brother a eu moins de succès que Survivor, les échanges
par l’internet ont été partie intégrante de la dynamique du programme.
La troisième partie évoque des cas d’échec à l’exportation. En Roumanie
l’émission a été adaptée dans un dispositif de variété et n’a ni touché une
audience importante ni déchaîné de polémiques dans la presse. Au Japon et
en Chine, le format n’a pas été adapté – bien qu’il ait existé des programmes
cherchant à former des couples et des mariages –, et on peut y voir un certain
désintérêt pour les formes de l’individualisme occidental. Enfin, sont
évoqués des cas de résistances dans une très intéressante quatrième partie.
Le Loft français qui était reçu par satellite au Maghreb a suscité beaucoup de
réticences morales à propos de la mise en scène de la sexualité et la presse a
reproché aux deux lofteurs beurs, Aziz et Kenza, de donner une image
négative de la culture arabe. En Suisse, la Télévision Suisse Romande a
réagi au Big Brother allemand et au Loft français, tous deux diffusés à la
télévision suisse, en diffusant à l’antenne une parodie du Loft, en fait jouée
par des acteurs.
Le dossier se termine par des analyses de chercheurs français, Eric Macé,
Dominique Mehl, François Jost et D Frau Meigs qui permettent de recadrer
les travaux sur le Loft dans le cadre plus général de la télévision réalité et de
la culture de masse.
Dans leur conclusion Lochard et Soulez offrent une synthèse stimulante de
l’ensemble des contributions et rappellent quel a été leur objectif dans ce
dossier : « L’analyse des dispositifs est de nature à mettre à jour, dans
différents contextes, des normes sociales et des imaginaires collectifs à
l’égard desquels ces productions médiatiques jouent tout autant comme des
révélateurs que comme des catalyseurs. » Car tel était l’enjeu : montrer que
le processus de mondialisation est « inachevé », pour reprendre leur terme.
« Sans doute la mondialisation au sens d’une lente occidentalisation du
monde est en marche, non sans susciter en retour maintes réponses, mais on
peut faire l’hypothèse à partir de l’étude de Big Brother en tout cas, que les
médias sont davantage des activateurs de questionnement – ils amènent
certaines sociétés et cultures à débattre de leurs formes de vie et de leurs
valeurs, de façon plus ou moins polémique et ouverte- qu’ils ne sont les
porteurs d’une idéologie homogénéisante, ou, à l’inverse, de simples
supports sur lesquels les spectateurs se contenteraient de projeter leurs
conceptions et valeurs » (p. 158). L’objectif était ambitieux mais il a été
tenu.
En même temps que ce numéro hors série, MediaMorphoses sort son
numéro 7, consacré au thème, « télévision et radio : états de la parole ».
Guillaume Soulez qui a coordonné ce dossier y propose l’analyse de deux
enjeux principaux. Celui de la matérialité de la parole radio ou télé-diffusée
avec l’hypothèse que la « diffusion bouleverse la parole en tant que matériau
vivant et signifiant » Cet enjeu est traité dans une perspective historique tout
à fait intéressante, ne serait ce que parce qu’elle permet de réfléchir les
filiations entre la radio et la télévision, et de catégoriser des périodes selon la
modalité dominante de parole diffusée. Le deuxième enjeu concerne le
traitement de la parole et aborde la question de sa mise en support,
notamment à travers une analyse sémiotique de son enregistrement
médiatisé. Deux articles concluent enfin le dossier en s’interrogeant sur
l’accès des paroles ordinaires à la tribune médiatique.
MediaMorphoses, « La télé-réalité, un débat mondial », Numéro hors série
dirigé par Guy Lochard et Guillaume Soulez, juin 2003.
L’Enquête de terrain
de Daniel CEFAÏ (sous la direction de)
par Dominique PASQUIER
Avec L’Enquête de terrain Daniel Cefaï tient un pari intellectuel que le titre
– modeste – de son ouvrage ne laisse guère prévoir. On a affaire avec ce
livre à tout autre chose qu’un reader. Formellement, certes, il s’agit d’un
recueil de textes, précédés et postfacés par de longues introductions
synthétiques, dans la lignée d’un genre classique donc, même si la tradition
française va plutôt en faveur des manuels que des recueils. Mais on
comprend à la lecture qu’il s’agit en fait de toute autre chose qu’une simple
réunion d’articles : leur choix a été conçu comme un véritable travail de
recherche et leur articulation se propose comme une entrée dans les grands
débats et interrogations autour du fieldwork en anthropologie et sociologie
dans le monde anglo-saxon depuis la fin du XIXe siècle.
On peut avoir plusieurs lectures de cet ouvrage qui aborde de très
nombreuses questions comme celle de l’autorité du chercheur, de la
transposition du terrain en texte ou des relations entre le chercheur de terrain
et ceux qu’il observe. Je me contenterai ici de signaler l’intérêt qu’il présente
au regard des débats au sein de la sociologie française.
Un premier constat s’impose. En France, les questions de terrain
commencent à peine à être pensées comme dignes de débats intellectuels.
Quand les écoles de recherche discutent entre elles c’est plus autour de
modèles théoriques, et non de protocoles d’investigation. De même, les
publications éludent régulièrement – ou relèguent en annexes – les modes de
production et de validation des données sur le terrain, les questions qu’ils ont
soulevées, les impasses auxquelles ils se sont heurté. Il y a des exceptions,
mais elles sont rares, et toujours dans des recherches qui touchent de près
aux méthodes ethnographiques. Bref, la sociologie française a l’impression
de parler de cuisine quand elle parle de terrain. Et de fait, cette partie cuisine
est abordée dans un autre type de publication à travers des manuels donnant
des recettes – leur nombre, on le sait s’est multiplié depuis une dizaine
d’années. La réflexion sur le terrain est donc déconnectée des recherches
elles-mêmes sans que cette coupure ait la moindre justification scientifique.
Et si les lecteurs se demandent pourquoi D. Cefaï ne présente que des textes
anglo-saxons à propos d’une question qui après tout concerne tout le monde,
on a là la réponse. Il serait impossible de trouver l’équivalent de ces articles
dans les principales revues de sociologie du côté français. Ce choix
n’implique donc pas un centrage sur le monde anglophone, tant s’en faut – et
la postface qui présente nombre de recherches françaises et les met en
relation avec ces grands débats est bien là pour le montrer.
L’ouvrage remet aussi en question bien des a priori sur les découpages
méthodologiques, à commencer par l’opposition classique entre méthodes
qualitatives et méthodes quantitatives. Grande est en effet la tendance
française à opposer les deux protocoles et à les associer à des démarches
disciplinaires. Aux anthropologues le travail par observation, aux
sociologues les grands surveys. Or, ce que montre bien D. Cefaï c’est qu’une
partie de la sociologie américaine, celle qui s’inscrit dans l’héritage des deux
écoles de Chicago notamment, ne s’est absolument pas posé la question en
ces termes, alors même qu’elle avait fort à faire pour marquer son territoire,
surtout dans le second après-guerre, face à la vogue grandissante des surveys
par questionnaires. On a là une sociologie qui a l’audace de ses ambitions :
elle combine les statistiques administratives avec les histoires de vie, ou la
constitution d’énormes corpus de données de type qualitatif avec des études
de cas menées au niveau micro.
Cette manière de traiter à grande échelle des observations de nature
qualitative n’a pas d’équivalent en France, où la forme du questionnaire
domine très largement le paysage quantitatif. Elle répond clairement chez les
sociologues américains à des exigences de validation des données sur le
terrain. Mais le choix des méthodes de terrain n’est pas lié à des
considérations hiérarchiques qui voudraient qu’en sociologie les grands
nombres valent plus que de petites observations situées, il s’effectue en
fonction des objets de recherche, des accès possibles, et de la relation qui
s’instaure avec les enquêtés. Les chercheurs ont une attitude parfaitement
pragmatique, ils n’hésitent pas à aller observer des milieux sociaux dans
lesquels ils sont eux-mêmes insérés (on sait que Howard Becker jouait du
jazz dans des night-clubs ou que Fred Davis était chauffeur de taxi et que de
ces jobs d’étudiants ils ont tous deux tiré une thèse qui a fait date). D’une
enquête à l’autre, ils varient les méthodes et les échelles d’analyse : Becker,
dans un article fondateur – publié dans l’ouvrage de D. Cefaï – sur la
manière de traiter les données issues par un travail d’observation évoque les
5 000 pages de descriptions systématiques recueillies pour une recherche sur
des étudiants de médecine (publiées sous le titre Boys in White), mais
auparavant, il avait dû se contenter de noter le soir en rentrant chez lui les
quelques faits marquants qu’il avait pu observer en jouant dans des clubs. Et
rien ne permet de penser, à lire ces deux recherches, que l’une était jugée
supérieure à l’autre, que ce soit en termes de systématicité des méthodes
d’observation ou d’intérêt de l’objet de recherche lui-même. Car, Cefaï
n’insiste sans doute pas assez là dessus dans ses présentations, s’il n’y a pas
de bonnes ou mauvaises méthodes, il n’y a pas non plus de bons ou mauvais
objets de recherche. C’est une leçon dont la sociologie française devrait
profiter.
Enfin, Cefaï parvient à montrer, par ses choix de textes, comme dans ses
présentations, qu’il y a eu des échanges et des influences croisées
extrêmement riches entre sociologie et anthropologie sur la question du
travail de terrain, même si chaque discipline a mis en exergue des questions
spécifiques.
En anthropologie, il s’est opéré entre la fin du XIXe siècle et la période
actuelle deux rupture majeures. La première, dont Malinowski fut le
représentant le plus influent, vise à casser la tradition de recueil de données
de seconde main via les informations délivrées par des missionnaires ou des
administrateurs coloniaux. Malinowski réussit à imposer la figure du
chercheur professionnel qui recueille lui-même des données au cours de
séjours longs au sein des populations étudiées. C’est la naissance de
l’ethnologie moderne. La seconde rupture s’opère dans les années 1960 avec
la naissance de l’anthropologie interprétative. Ce moment prend selon Cefaï
« trois tournures distinctes selon qu’il s’est agi d’un tournant linguistique
dans la version wittgensteinienne de l’analyse grammaticale, d’un tournant
herméneutique dans la version geertzienne de l’anthropologie culturelle, ou
d’un tournant rhétorique dans la version cliffordienne du textualisme
ethnographique ». Mais ces trois formes ont toutes proposé « des formes
alternatives de conception de l’enquête et de production de l’intelligibilité,
d’attestation de la vérité et d’administration de la preuve » (p. 181). Il
apparaît toutefois clairement à la lecture des présentations que Cefaï, sans
sous-estimer l’importance et l’intérêt de ces ruptures, garde à leur égard une
attitude critique en soulignant aussi la déperdition qu’elles ont entraînée du
côté du recueil des données en contexte (Geertz « semble rester encore
tributaire d’une forme d’essentialisme culturaliste » p. 193).
Comme le montrent bien les présentations de Cefaï aux deux premières
parties de son ouvrage et dans sa postface, aux ruptures en anthropologie
correspondent des débats au sein de la sociologie qui doit elle aussi
s’affranchir des tutelles administratives ou politiques – tout comme les
anthropologues ont dû apprendre à s’émanciper des administrations
coloniales –, inventer ses modes de professionnalisation pour le recueil des
données et savoir poser réflexivement la question du rôle et du statut du
chercheur sur le terrain. Ces débats internes, et ce va et vient entre les deux
disciplines ont des enjeux théoriques énormes qui dépassent largement la
seule question des pratiques de terrain. Les articles sélectionnés sont, de ce
point de vue, tous éclairants.
A la lecture de l’ouvrage il reste toutefois le sentiment que l’anthropologie a
produit sur la question de l’enquête de terrain une réflexion plus riche que la
sociologie. Les six articles sélectionnés en troisième partie pour illustrer la
renaissance des méthodes qualitatives en sociologie sont pourtant tous des
textes fondateurs qui, chacun à leur manière, témoignent de l’intérêt des
débats sur la question de l’articulation entre le recueil des données de terrain
et la construction de modèles théoriques. Mais leur lecture est souvent moins
stimulante que celle des textes des anthropologues (comme par exemple
ceux de Geertz et Clifford), ne serait-ce que parce que les débats autour du
terrain en sociologie se sont inscrits dans des temporalités plus courtes et ont
concerné des cercles intellectuels plus étroits.
Il serait impossible de rendre compte de l’ensemble des dimensions que
couvre cet ouvrage, notamment dans sa postface qui aborde, entre autres,
l’étude des réseaux de recherche autour d’enseignants et de doctorants, ou
celle des problèmes spécifiques que posent les appartenances
générationnelles, sexuelles ou ethniques dans le travail de terrain. Bref, c’est
très riche, parfois même touffu. Il y a eu un véritable souci d’exhaustivité,
avec les avantages et les inconvénients que cela représente à la lecture. En
tout cas, pour tous les chercheurs et doctorants ce livre fera référence, c’est
évident.
Daniel Cefaï (sous la direction de), L’Enquête de terrain, Paris,
La Découverte, 2003.
Liberté de la presse, le paradoxe français
Jacques LEPRETTE, Henri PIGEAT (sous la direction de)
par Jean-Pierre BACOT
Après un travail éditorial consacré en 2002 aux tendances économiques de la
presse dans le monde, le groupe d’études de l’Académie des sciences
morales et politiques, dirigé par Jacques Leprette et Henri Pigeat, vient de
publier un petit livre très dense consacré à la liberté de la presse. D’entrée,
une mise en perspective du modèle français avec diverses situations
juridiques : britannique, américaine, allemande, espagnole, italienne,
suédoise, japonaise, permet aux auteurs de poser l’histoire hachée de la
liberté de la presse en France sous le signe d’un triple paradoxe.
Les académiciens nous rappellent en effet que la France, productrice en 1789
d’une Déclaration des droits de l’homme qui affirmait solennellement « la
liberté de communication des pensées et des opinions » n’a cessé de
développer « une pratique lourde de paradoxes et finalement dommageable à
la liberté. Ils estiment d’autre part que les intérêts collectifs définis par l’Etat
ont toujours été préférés à ceux de la libre expression. Leprette et Pigeat
soulignent enfin que ce n’est pas la confiance en la liberté qu’a traduit cette
pratique française, « mais plutôt le doute et la méfiance ».
La tradition française, s’inspirant de Rousseau et des Lumières fait primer
l’intérêt collectif, tandis que la descendance intellectuelle du libre examen
protestant et anglo-saxon peut être symbolisée par la toute puissance du
premier amendement de la constitution américaine. De n’avoir pas prévu la
liberté de la presse, les révolutionnaires ont ouvert la voie à sa répression
constante, jusqu’aux lois de 1881. Cette étape essentielle d’un ensemble de
textes devenus canoniques continue d’être une référence juridique et
déontologique, même si s’est instauré, sous la pression du politique, « un
équilibre précaire pour une liberté en régulière régression » jusqu’en 1944 où
les cartes ont été rebattues, redistribuées.
Pour les auteurs, c’est une volonté régénératrice qui s’est croisée à la
Libération avec une logique dirigiste, ce qui a amené à « un quasi-service
public concédé à des personnes privées ». Leprette et Pigeat soulignent
ensuite ce qu’ils considèrent comme un certain nombre de dérives qui
partent de bons sentiments, ressortissant surtout à une attention croissante
portée à la protection de l’individu, mais constituant des entraves de fait à la
liberté de la presse, qu’il s’agisse de la sanction des atteintes à la vie privée,
de l’« irrésistible développement du droit à l’image », ou des conséquences
du respect de la présomption d’innocence ou des abus du référé de presse.
Le dernier chapitre du livre plaide pour de nouvelles perspectives en faveur
de la liberté d’information. L’influence de la Convention européenne des
droits de l’homme est vivement souhaitée par les auteurs pour que puissent
avancer trois pistes qu’ils annoncent régénératrices. La première serait
l’inscription dans la Constitution de la liberté d’information, la deuxième
résiderait dans la protection de la confidentialité des sources, la troisième en
un meilleur accès aux documents publics. Un petit tableau comparatif permet
de constater que la France est loin de figurer à ce registre au nombre des
pays les plus avancés.
Si l’on prend en compte une annexe finale qui synthétise l’état du débat
politique et juridique en France quant à l’évolution du droit de et à la
communication, on aura compris que cet ouvrage de belle synthèse constitue
une double ouverture. Il présente historiquement des éléments précis de
comparaison qui mettent la situation française en tension dans un
environnement international de plus en plus prégnant, notamment à
l’échelon européen. Il offre tous les éléments d’un jugement personnel du
lecteur face aux paradoxes d’une liberté contrainte par un excès de
codifications et une opposition de plus en plus visible entre l’intérêt général
et celui des individus. Dans une démarche à la fois synthétique et érudite,
institutionnelle et critique, il y a là, sans aucun doute, double matière à se
réjouir.
Jacques Leprette et Henri Pigeat (sous la direction de). Liberté de la presse,
le paradoxe français, Rapporteurs Martine Ostrovsky et Jean Huteau, Cahier
des sciences morales et politiques, Paris, PUF, 2003,106 pages.
Théorie du lien rituel
Pascal LARDELLIER
par Pierre PARAYRE
En 210 pages bien enlevées, Pascal Lardellier nous présente dans un petit
livre publié aux éditions de L’Harmattan une théorie novatrice, surprenante
et, me semble-t-il, assez convaincante. Mais non, déclare-t-il d’emblée,
contrairement aux idées reçues et aux a priori les mieux établis, les rites ne
relèvent pas d’une espèce archaïque de l’anthropologie sociale, et ils ne sont
nullement en voie de disparition ! Aujourd’hui comme hier, ils restent
présents un peu partout dans l’épaisse trame du tissu des relations sociales,
même si souvent ils ne sont pas clairement identifiés en tant que tels, ni
pleinement assumés par ceux qui les pratiquent. Selon lui, il importe
pourtant de savoir reconnaître les rites et d’apprendre à nouveau à les
connaître, parce qu’ils constituent et continueront de constituer, qu’on le
veuille ou non, une composante indispensable de notre « vivre ensemble ».
Bien sûr, l’auteur n’oublie pas que les rites ont fort mauvaise presse dans un
monde marqué du sceau de la modernité : ceux-ci sont regardés par
beaucoup de nos concitoyens comme des pratiques empreintes d’artifice, de
superstition ou même de fétichisme, et donc rigoureusement contraires au
double impératif de spontanéité et de rationalité qui a vocation à régir tous
les rapports sociaux. Ils observent en outre que les rites font peser sur ceux
qui les pratiquent le fardeau de contraintes inutiles, et parfois absurdes, et
qu’ils les soumettent à des carcans rigoureux provenant de coutumes
désuètes ou de traditions dépassées ; et ils en concluent sans hésiter que les
hommes des temps modernes doivent obstinément poursuivre leur tâche
historique de marginalisation, voire d’éradication, de tous ces résidus des
vieilles formes de la pensée archaïque, mythique et sauvage, et aller toujours
plus loin dans le processus de « désenchantement » du monde.
Cependant, constate Pascal Lardellier, il n’en demeure pas moins que toutes
les organisations contemporaines (institutions publiques ou privées de toute
nature, grandes ou petites communautés) continuent, consciemment ou
inconsciemment, de vivre chacun de leurs temps forts dans le cadre de
séquences rituelles plus ou moins structurées : « le rite resserre les liens
intangibles unissant les communautés, il produit les formes de
l’appartenance collective, régule les passages et les changements, légitime et
régénère les institutions qui ont recours à son efficacité symbolique ». C’est
donc, souligne-t-il, que le rite constitue encore aujourd’hui une modalité de
réponse particulièrement appropriée au besoin d’identification et de
sacralisation qu’éprouvent constamment les hommes, et qui les conduit à
chercher sans cesse appui sur l’un ou l’autre des nombreux concepts de
transcendance disponibles sur les rayons du marché permanent des
croyances, des convictions et des valeurs.
Dès le chapitre introductif, l’auteur nous a livré en quelques lignes
l’essentiel de sa thèse. Dans notre civilisation moderne fondée avant tout sur
l’individualisme, l’échange marchand et la pensée rationnelle, telle qu’elle
s’est progressivement constituée en Occident à partir de la Renaissance et
répandue ensuite sur le reste de la planète au cours des Temps Modernes,
continuent en fait de coexister, en s’imbriquant très étroitement, des strates
successives de normes de comportement, dont certaines remontent jusqu’à la
société primitive, celle qui a fonctionné si longtemps chez nous sur la base
du clan, du don et du mythe. Les codes de socialisation que celle-ci nous a
légués sont donc toujours présents dans nos têtes, et les rites en sont une part
essentielle, qu’il serait illusoire de prétendre ignorer et vain de vouloir
rejeter sans autre forme de procès… Les mécanismes de la vie sociale sont
trop fragiles et trop complexes pour que nous puissions en comprendre et en
régler le fonctionnement en faisant radicalement l’impasse sur des modes de
pensée qui sont irréductiblement incrustés dans les tréfonds de notre
conscience collective ; et l’expérience a montré abondamment que, pour
instaurer un peu plus d’ordre et de sens dans le monde agité et tumultueux
qui nous entoure, nous avions nous aussi besoin (au moins de temps en
temps) de nous appuyer sur des pratiques normatives formalisées à fort
contenu symbolique : autrement dit, sur des rites.
C’est pourquoi Pascal Lardellier entreprend, tout au long des pages de sa
« Théorie du lien rituel », d’expliquer et d’illustrer le fait que les rites ne
sont pas seulement de vagues survivances des temps anciens, mais qu’ils
sont toujours présents et vivaces dans la société contemporaine, et sans doute
encore promis à un bel avenir.
Il signale d’abord que les rites sont tous conçus selon les mêmes principes de
base et qu’il n’y a qu’une différence d’échelle (et non de nature) entre un
grand rite institutionnel et un petit rite communautaire. Dans chaque cas, il
s’agit d’un processus spectaculaire, théâtralisé, au cours duquel chacun des
participants est en fait appelé à jouer concrètement (et physiquement) un rôle
précis, qu’il soit acteur principal, acteur secondaire ou simple spectateur. Le
rite s’efforce d’utiliser judicieusement les ressources alternées de la parole et
du silence, de l’ombre et de la lumière, de la scène et des décors, pour faire
apparaître, représenter ou incarner quelque chose qui dépasse largement les
participants et tend donc à les élever bien au dessus de leur condition
ordinaire. Il fait ainsi appel à l’imagination, suscite l’émotion et cherche
fréquemment à provoquer un sentiment de fusion des participants dans un
grand tout collectif. C’est souvent l’occasion d’échanges multiples
(généralement dans un système de relations inégalitaires), et toujours un
moment intensément partagé (une « communion »).
L’auteur en vient ensuite à la description des différentes fonctions remplies
par les rites, en mettant en évidence leur présence effective dans le monde
actuel. Il y a les rites d’interaction, servant à organiser et à hiérarchiser les
relations sociales, qui vont du protocole, qui est plus que la simple politesse,
jusqu’à l’étiquette, cérémonial complexe rappelant sans cesse la domination
du maître sur ses sujets. Il y a aussi les rites de passage, beaucoup plus
nombreux qu’on pourrait le croire ; cela va de la soutenance de thèse à la
cérémonie de diplôme, de la prise de grade à la remise de médaille, de la fête
d’anniversaire au pot de départ…
Il y a encore les rites d’agrégation, destinés à identifier et à sacraliser une
communauté en tant que telle (du fait de sa fonction institutionnelle, de sa
mission spécifique ou de son histoire propre, qui s’appuie souvent sur un
mythe fondateur). Ce sont des rites d’union et de réunion, dans lesquels il
s’agit d’abord de séparer strictement le dedans et le dehors ; puis à l’intérieur
du « dedans », on distingue soigneusement les places et les rôles de chacun,
à commencer par l’officiant central et ses principaux acolytes. Ceci peut
concerner aussi bien le fonctionnement des grandes institutions publiques (la
séance parlementaire, le conseil des ministres, l’audience judiciaire, etc.) que
la vie de groupes privés de taille variable (confrérie ou loge, club ou
association…).
Enfin et surtout, il y a les rites d’exaltation collective, qui ont vocation à
sortir d’eux-mêmes partisans et/ou fidèles en les réunissant autour d’une
grande cause ou d’un message transcendant. Ce sont des manifestations
destinées à rassembler le plus grand nombre possible de participants et à être
vues urbi et orbi, ce qui prend évidemment une nouvelle dimension compte
tenu des moyens audiovisuels modernes. Il s’agit dans ce cas d’organiser de
véritables « transports en commun », avec tout ce que cela implique sur le
plan de la liturgie et du spectacle ; et on sort alors « le grand jeu » (au propre
comme au figuré). Hier, de tels rites concernaient essentiellement les
manifestations religieuses (processions et grand-messes) et les cérémonies
royales (sacre et funérailles). Mais aujourd’hui, à côté des rassemblements
organisés dans le cadre des voyages pontificaux, comment ne pas signaler,
entre autres séquences rituelles d’exaltation collective, certains meetings de
fin de campagne électorale ainsi que les plus importantes manifestations
sportives (Jeux Olympiques, grands matchs de football etc.) ? En outre, si le
rituel du roi entrant dans ses bonnes villes, accueilli par les échevins, escorté
par ses mousquetaires et suivi d’un cortège de courtisans et de notables, est
devenu caduc, Pascal Lardellier ne manque pas de relever qu’un rituel de
première grandeur s’est récemment institué à Cannes au cours du mois de
mai, lorsque les stars du cinéma montent solennellement les marches du
palais du festival au milieu d’une foule recueillie d’admirateurs !
Certes, l’auteur souligne à juste titre, d’une part le caractère éphémère et
illusoire (bien loin de la vie réelle) du contenu des spectacles mis en scène
par les rites, et d’autre part leur capacité à fasciner, voire à subjuguer les
participants, en anesthésiant plus ou moins leur sens critique. Il observe
également que chaque rite cherche à imposer son propre ordre dans sa zone
d’action, et qu’il tend pour cela à promouvoir l’uniformité et à rejeter le
déviant, l’impur. Mais il insiste aussi sur le fait que les rites, chacun à sa
manière, offrent à ceux qui les pratiquent un cadre de référence (trouver de
l’ordre et du sens), un lieu pour se retrouver en groupe (vibrer ensemble en
harmonie) et un moyen de dépassement personnel (faire plus et mieux que
dans la vie quotidienne). Ceci explique la persistance et le renouveau de
telles pratiques, qui savent répondre à leur façon au besoin de transcendance
toujours présent dans la société humaine ; ce qui justifie par conséquent
l’intérêt d’élaborer une nouvelle « Théorie du lien rituel ».
Tout en souscrivant pour l’essentiel aux réflexions et aux conclusions
contenues dans l’ouvrage de Pascal Lardellier, on pourrait formuler trois
observations complémentaires pour poursuivre le débat qu’il a ouvert.
Il y aurait d’abord lieu, nous semble-t-il, d’insister davantage sur le fait que
les rites sont nécessairement fondés sur la répétition ; une cérémonie, aussi
grandiose soit-elle, ne devient constitutive d’un rite que si elle est amenée à
se reproduire de manière régulière dès lors que les circonstances qui
l’avaient justifiée sont à nouveau réunies. Autrement dit, un rite est d’autant
mieux établi et mieux pratiqué qu’il est ancien et reconnu comme tel ; d’où
par conséquent la difficulté (mais non l’impossibilité) qu’il y a à modifier un
rite existant et plus encore à « inventer » ex nihilo un rite nouveau.
Deuxièmement, l’accomplissement du rite implique une participation active
de l’ensemble des acteurs. Il ne faut donc pas sous-estimer la situation
délicate, et parfois dramatique, dans laquelle se trouvent ceux qui, dans le
groupe, ne savent plus ou ne veulent plus jouer, et se trouvent de ce fait
marginalisés ou rejetés. Ce point mériterait sans doute d’être approfondi.
Enfin, il nous semble qu’il faut se garder de confondre les deux termes de
« lien » et de « liant », qui ne sont nullement des synonymes. Les liens
servent à formuler et à préserver les règles ou les valeurs auxquelles le
groupe est attaché (et ils portent avec eux le risque de l’immobilisme). Les
rites relèvent de cette catégorie, tout comme les lois et les coutumes. Le
liant, c’est l’ensemble des ingrédients qui permettent aux individus de
communiquer, d’échanger entre eux et de construire ensemble. Et je crois
que pour continuer à progresser, la société humaine a encore plus besoin de
liant que de liens.
Pour autant, sachons gré à Pascal Lardellier d’avoir ouvert de nouvelles
perspectives à l’intérieur des sciences de la communication et de
l’information en formulant le concept de « lien rituel », et d’avoir mis en
évidence le fait qu’une part significative des relations sociales reste fondée
sur la notion de don, notion sur laquelle Alain Caillé insiste particulièrement
dans sa postface. Il n’était sans doute pas inutile qu’on nous fasse observer,
qu’à travers les mille interstices d’une société moderne rythmée par les
trépidations incessantes des échanges marchands se poursuit de manière
diffuse la pratique immémoriale du don paisible.
On nous permettra une dernière remarque : on trouve généralement chez les
personnes qui se livrent à la pratique des rites à la fois la préoccupation de
promouvoir les causes ou les valeurs auxquelles elles croient et le souci de
parvenir à jouer ensemble des partitions plus ou moins complexes ; en
somme, la volonté de sortir du quotidien par le haut. Me semble donc tout à
fait bien venu l’hommage rendu implicitement dans son livre par Pascal
Lardellier à tous ceux qui, chacun à sa manière, nourrissent la suprême
ambition de créer ordo ab chao.
Pascal Lardelier, Théorie du lien rituel, L’Harmattan, 2002.
[1]
Que certains auteurs fassent au contraire une spécialité de l’étude des élites et des
dirigeants ne contredit en rien ce constat, tant leur cercle est étroit. Nous pensons, au-delà des
travaux de Pierre Bourdieu sur la domination et la reproduction, à Michel Pinçon et Monique
Pinçon-Charlot sur la haute bourgeoisie, ainsi qu’à Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot
sur les dirigeants des grands groupes industriels ou encore à Anne-Catherine Wagner sur les
membres d’une élite internationale.