2003
Réseaux
Presentation
Erik Neveu
Un retour sur vingt ans de sommaires de
Réseaux vient suggérer une
surprise. Alors que le thème de la politique à la télévision constitue un sujet
de publication et d’intérêt traditionnel des revues de communication, nous
n’avions en effet à ce jour jamais consacré un entier numéro à cet objet.
Réseaux a certes publié divers articles consacrés en tout ou partie à des
émissions politiques telles que
Questions à domicile,
L’Heure de vérité ou
Les absents ont toujours tort ou le
Bébête Show
[1]. Mais la sensibilité
constante de la revue au rôle et aux effets des médias sur le fonctionnement
de l’espace public s’est plus fortement fixée sur d’autres objets. Nous avons
spécialement exploré les modes de définition et de constitution de
« l’événement
[2] », la façon dont les journalistes concevaient son traitement et
sa couverture
[3], les relations entre mouvements sociaux et médias
[4].
L’attention de la revue à la mise en scène du débat au petit écran, apparaît
donc rétrospectivement comme davantage centrée sur des émissions qu’on
nommera de « débat social » : talk-shows ou forums se déroulant en général
hors la présence du personnel politique et abordant souvent des questions de
société ou de mœurs qui ne sont pas (encore) constituées en enjeux
politiques
[5]. L’autre vecteur d’attention aux relations entre médias et espace
public a souvent pris la forme de recherches liées à une problématique de la
socialisation, des apprentissages rendus possibles par les médias
[6].
Ce relatif sous-investissement du politique dans sa version cathodique tient à
de multiples raisons. Les unes sont prosaïquement liées à une cartographie
disciplinaire, tant des grands équilibres que des spécialisations individuelles
au sein des équipes des revues françaises de communication. C’est le mot
« société » et non celui de « politique » qui figure sur chaque couverture de
Réseaux comme une indication domiciliaire, et le centre de gravité de son
équipe rédactionnelle a traditionnellement été plus proche de la sociologie
que de la science politique. Au sein de cette dernière discipline, une
génération de jeunes chercheurs qui a contribué depuis les années 1990 à
renouveler les façons de définir et de questionner la « communication
politique » s’est plus volontiers exprimée dans une revue comme Politix.
On ajoutera que ce terrain de la communication politique n’était pas forcément
le plus propice à activer les réflexes de traduction et d’ouverture internationale
qui constituent un autre marqueur identitaire de
Réseaux. Si les sociologies du
journalisme anglophone sont fortement inventives, assises qu’elles sont sur
des cadres théoriques solides, le flot incessant des travaux de communication
politique qui se polarisent sur l’étude des campagnes électorales y conjugue
trop souvent empirisme sans imagination et questionnements réduits à une
vision réductrice des « effets
[7] ». S’ils existent, les travaux capables de motiver
en ce domaine un zèle de passeur ou de faire penser la traduction comme
urgence scientifique sont sensiblement moins nombreux qu’en matière de
sociologie des techniques, du journalisme ou de la réception.
Comment dès lors le projet de ce numéro est-il né ? Répondre à pareille
question revient toujours à sacrifier à deux biais. L’un consiste à souligner la
clarté d’un projet intellectuel initial, à injecter dans le produit fini une
cohérence qui existait rarement à sa conception. L’autre repose sur
l’occultation des « cuisines ». Tout responsable d’un numéro de revue sait en
effet l’écart fatal qui sépare un sommaire programmé de la publication
finale. Dans la recherche comme dans la restauration, le menu définitif est
souvent tributaire d’aléas prosaïques en termes d’approvisionnement, de
délais de livraison, d’arbitrages sur l’offre finale.
Trois impulsions ont cependant joué un rôle dans le lent cheminement de cette
livraison dont l’idée a émergé en 2000. La première tient au désir partagé de
chercheurs, les uns plus proches d’une culture et de problématiques
« sémiologiques », les autres plus résolument inscrits au pôle sociologique, de
confronter leurs points de vue et de se demander s’il était possible, sans
sacrifier à un œcuménisme mou, de faire autre chose que de se regarder en
chiens de faïence, comme appartenant à deux camps qui devaient absolument
s’ignorer ou se combattre, sans explorer des possibilités de coopération plus
constructives
[8]. D’où l’idée, qui demeure visible dans certains articles de ce
numéro, de partir d’un matériau similaire (des émissions mettant en scène une
politique sous forme distrayante) et de questionner à partir de là ce que nos
démarches rendaient visibles (ou occultaient), la possibilité (ou non)
d’articuler nos approches, les conditions pour le faire de façon cohérente.
Sur ce projet, qui connut quelques péripéties, sont venues se greffer deux
influences assez distinctes. La première tient au développement dans la
communauté scientifique internationale – on veut dire par-là celle qui se fait
entendre dans les forums d’échanges anglophones – d’une âpre polémique
prenant sa source dans l’évolution des modes de couverture de la politique à la
télévision. Certaines évolutions des modes de passage à l’écran des dirigeants
politiques qui s’observent aujourd’hui en France ont, en effet, eu des
antécédents, spécialement aux Etats-Unis. L’un des éléments-clés de ces
évolutions tient à la place croissante prise par des émissions de talk-show,
animées par des professionnels des médias qui ne sont pas des journalistes
politiques (Larry King, Oprah Winfrey) comme espace de prise de parole
privilégié par les candidats lors des élections. Au-delà même du cas de Bill
Clinton jouant du saxophone sur un plateau de télévision, tout un ensemble de
travaux est venu questionner ce qui serait la contamination de l’information
politique par les logiques de la variété ou du divertissement, ce dont témoigne
toute une série d’expressions et de néologismes : « infotainment »,
« tabloïdization », « dumbing-down », « démocratie du talk-show ».
L’ampleur de ces analyses critiques, fort diverses tant par leurs producteurs
(journalistes, universitaires, élus) que par les argumentations déployées, a
suscité à son tour une contestation qui a graduellement pris assez d’ampleur
pour dessiner peu à peu les contours d’une autre matrice interprétative.
Porté par le Néerlandais Kees Brants, le Britannique Brian McNair et Pippa
Norris aux Etats-Unis
[9], ce courant de recherche – duquel il ne faut pas
donner une image monolithique – en est venu à contester ce qu’il désigne
parfois comme « l’orthodoxie critique ». Les questions qu’il pose sont
simples dans leur principe : l’
infotainment a-t-il vraiment dévoré toutes les
mises en scène du politique au petit écran ? Ne produirait-il que des effets
détestables ? Ne peut-il engendrer une représentation du politique plus
accessible, davantage capable de faire le pont entre l’expérience ordinaire
des citoyens et les grands enjeux ? La dénonciation des évolutions en cours
ne comporterait-elle pas des composantes aristocratiques ? Ne réactive t-elle
pas le vieux fantasme de la toute puissance des médias, de leur effet dormitif
auxquels seuls sauraient résister les intellectuels qui seraient immunisés par
une exceptionnelle compétence réflexive ?
On doit reconnaître à ces contributions de réels mérites. Elle constituent,
d’une part, un signal d’alarme, une invite pour les chercheurs travaillant sur
l’espace public tant à se défier de leurs préjugés, qu’à expliciter leurs
représentations normatives de ce que serait un fonctionnement acceptable ou
désirable de l’espace public. Elles posent en deuxième lieu – et Kees Brants
le souligne dans ce numéro – la question des conditions de la démonstration
et de la montée en généralité. Beaucoup de travaux relatifs à l’information et
aux médias reposant sur des monographies, comment peut-on tirer de
l’observation d’une campagne électorale au Royaume-Uni, de l’ethnographie
d’une rédaction de tabloïd en Norvège ou des talk-shows français des
conclusions qui aillent dans le sens de l’identification de tendances lourdes
et internationales sans généralisations hâtives ? Enfin, et ce troisième point
est davantage qu’un prolongement du précédent, ces remises en cause de la
veine « critique » reposent la redoutable question des effets : de quel droit,
par quels protocoles peut-on inférer d’une analyse – même irréfutable – de
tel cadrage, biais, structuration de l’agenda des médias que ceux-ci
produisent des effets réels, universels et mesurables sur les publics ? A
travers des notions comme celles de « cadrage » et d’« amorçage », la
sociologie des médias fournit des outils pour penser ces mécanismes diffus
d’influence
[10]. Encore faut-il se doter des moyens d’enquête pour les
opérationnaliser, sous peine d’en faire un usage indécidable, consistant à
asséner sans élément de preuve ce que tel mouvement de l’opinion doit à
telle information, ou a tel cadrage de l’actualité. Un journaliste titrait
récemment un commentaire de cote de popularité « Les réformes de l’ISF et
des modes de scrutin font chuter Jean-Pierre Raffarin dans les sondages
[11] ».
L’explication ne repose bien entendu sur aucun matériau quantitatif ou
qualitatif permettant de saisir les motivations des sondés. Tout étudiant en
sociologie politique pourra citer maints travaux sur la politisation qui
permettent de douter qu’une réforme des modes de scrutin régionaux suscite
de grands émois populaires. On pourrait tout aussi bien suggérer que la
considérable accumulation de « plans sociaux » dans les semaines qui
précédèrent le sondage, ou l’échéance de réformes difficiles sur les retraites
furent à l’origine de ces mouvements d’opinion.
Il ne s’agit pas ici de substituer une explication-spéculation à une autre de
même nature, mais de montrer sur un exemple – dont les équivalents ne
manquent pas dans des travaux savants – combien la mise en relation
sauvage de courbes d’opinion et de thèmes et cadrages de l’information
politique peut contribuer à des exercices de ventriloquie sur l’opinion qui ne
sont pas sans parenté avec ceux reprochés à juste titre aux sondeurs. On
mentionnera comme un autre mérite des travaux évoqués ici le regard
compréhensif qu’ils tentent de porter sur les talk-shows. Les travaux de
McNair ou Brants sont aussi une invite à penser, contre un réflexe de
défiance élitiste, l’apport de ces forums, sans doute brouillons, peu
conformes aux canons de la rhétorique académique, à l’émergence d’espace
de parole des profanes, de sites d’interpellation directe et parfois tonique des
titulaires de positions de pouvoirs.
L’humeur anticritique montante a donc le mérite de charrier quelques caveat
qui valent d’être entendus. Faut-il pour autant s’y rallier ? Ce numéro peut
donner à ses lecteurs des éléments pour en juger sur pièce. Précisons
cependant qu’on y a donné place à l’un des porte-parole les plus rigoureux et
les plus prudents de ce courant. En essayant d’éviter la double entreprise de
« cadrage » et peut être d’« amorçage » qui consisterait à dévaluer des textes
que le lecteur serait hypocritement invité à aborder sans préjugés, on
soulignera tout de même les naïvetés, la démission empiriste devant des
chiffres dont la fabrication reste une boîte noire, que comportent les travaux
des porte-parole les plus radicaux de cette nouvelle approche. De mauvais
esprits ont pu comparer le Britannique McNair à un nouveau docteur
Pangloss, prêchant une forme de « réalisme libéral » dans lequel à défaut
d’être idyllique, la politique télévisée telle qu’elle évolue incarnerait du
moins le meilleur ou le moins pire des modes de vulgarisation du politique
possible, compte tenu des attentes et capacités du public.
L’un des arguments de McNair consiste à souligner que, loin de s’être
rétractée, l’offre d’information politique à la télévision atteint aujourd’hui un
volume sans équivalent, du fait de la multiplication des canaux. L’observation
est indéniable. Elle peut se transposer au cas français où l’offre cumulée de
CNN, LCI, ITV, celle des chaînes parlementaires et des réseaux locaux aboutit
sans coup férir à un volume hebdomadaire de parole politique largement
capable de compenser le déclin des émissions politiques sur les chaînes
hertziennes. On peut donc suivre le plaidoyer McNairien lorsque celui-ci
suggère que les évolutions de la décennie écoulée n’ont pas abouti à sevrer les
publics désireux d’accéder à l’information politique. Doit-on en conclure que
les démocraties de marché offrent pour autant une information politique
optimale ? Si oui, ce serait alors sous la « clause brechtienne »… Brecht
proposait en effet d’ajouter à l’article de la Constitution de Weimar qui
trompetait le droit d’acheter des propriétés, la clause « si on a les sous ». Tout
citoyen peut donc tirer profit d’une offre sans précédent d’information
politique télévisée… s’il est abonné au câble ou au satellite, si la parole
politique lui est intelligible ou lui semble parler de ses problèmes, si l’offre ne
comporte pas ce soir-là un Arsenal-Juventus ou la sélection des moments les
plus torrides de « L’Ile de la tentation ». Bref, il arrive qu’une forme de
jusqu’au-boutisme naïf dans le dessein de positiver la télévision
contemporaine en vienne, chez Norris par exemple, à ne voir que l’existence,
l’importance et la nature de flux d’information politique, sans prêter grande
attention à la diversité des consommations, des usages, des réceptions. Le
risque est alors grand de substituer la comptabilité à la sociologie.
Curieusement – ou faut-il dire conformément à un tropisme provincial ? – ce
débat qui suscite de vives confrontations dans les revues anglophones n’a
guère reçu d’écho dans le monde académique français
[12]. Or, et c’est là la
troisième et dernière impulsion de ce numéro, l’avancement des premiers
articles rendait évidente au fil du travail de recherche à quel point les
évolutions et débats qui agitaient la recherche anglophone, trouvaient leur
répondant dans le cas français. Comment ne pas poser la question du
déplacement de la politique vers les talk-shows quant la trilogie Ardisson-Drucker-Fogiel
[13] devenait le premier espace d’expression des politiques ?
Comment ne pas s’arrêter sur la signification possible de modes d’intervention
des représentants politiques où ceux-ci se trouvent avant tout questionnés sur
leur biographie et leur personnage privé, ou divers registres d’expression de
leurs affects, d’exercices inédits d’expression semblaient définir un cadre
sensiblement renouvelé de déploiement de la parole politique ? Cette double
attention, aux débats étrangers et aux évolutions françaises, née d’un travail de
recherche en mouvement, s’est alors traduite par un double enrichissement du
projet initial de ce numéro vers l’international, vers une prise en compte plus
systématique des mises en scènes à connotations distrayante de la parole
politique,
via l’intraduisible notion d’
infotainment.
Questionner l’infotainment
Ce numéro s’ouvre sur deux contributions à tonalité panoptique. Fidèles à
une vocation de Réseaux qui est de donner leur chance à de jeunes
chercheurs, nous avons sollicité le travail d’un jeune doctorant, Aurélien
Le Foulgoc, qui propose une mise en perspective de plus de dix ans de
politique à la télévision. Il le fait sur un registre objectivant qui met en
évidence une série de changements nettement quantifiés. Ceux-ci concernent
à la fois un renouvellement sensible des professionnels de la télévision
spécialisé dans le questionnement du personnel politique, un déclin des
émissions politiques classiques et la mise en évidence du rôle désormais
premier des talk-shows à composante récréative comme site premier
d’invitation des politiques. Le Foulgoc met aussi en lumière l’importance
prise par les oppositions entre séquences d’élection et intervalle de ces
périodes, l’importance croissante du journal télévisé comme espace de repli
de formes plus traditionnelles d’entretien avec les élus.
Par-delà des différences de méthode et de lexique, le texte de Guy Lochard et
Jean-Claude Soulages qui suit partage avec celui de Le Foulgoc le souci
d’éclairer des évolutions qui s’étalent sur plus d’une dizaine d’années. Il
enrichit un constat partagé sur le remodelage du cadre central de prise de
parole par le personnel politique. La perspective choisie est cette fois
davantage (mais non exclusivement) sémiologique, plus centrée sur une
typologie du régime des débats politiques à la télévision. A travers une trilogie
logos/pathos/ethos, les auteurs s’emploient à rendre intelligible un ensemble
d’évolutions, en évitant tout a priori dénonciateur. Lochard et Soulages
soulignent en particulier au nombre des traits du registre en pleine expansion
de l’ethos : « l’effacement du cadre englobant représenté par l’existence d’un
univers de discours homogène convoqué par avance, au profit d’une
fragmentation et d’un rubricage contraignant », la place prise par « la simple
performance discursive des protagonistes, à travers un jeu de rôle cathodique
autour du maintien et de la valorisation de la face d’invités très divers », le fait
que « l’accès à la société du spectacle télévisuel est désormais ouvert à toutes
les identités sociales, mais qu’il a un coût : le refus du sérieux et l’aptitude à
l’autodérision, d’autant plus cher à payer que les personnes invitées se
réclament de responsabilités et du sérieux de leur fonction ». Au-delà de cette
contribution à une périodisation des débats, cet article est aussi à lire comme
une contribution au débat sur l’articulation ou l’opposition entre lectures
« internes » et « externes ». S’ils insistent centralement sur la manière dont les
logiques sociales propres à l’univers de la télévision et à sa logique de
fonctionnement viennent peser sur les cadres et les grammaires du débat,
Lochard et Soulages n’en proposent pas moins d’avancer vers un dépassement
de ce clivage, vers un refus de l’obligation de s’identifier à un seul de ces deux
pôles interprétatifs, pour chercher à la fois à saisir des régularités formelles,
des régimes privilégiés d’expression et de cadrage dont leur grille d’analyse
invite simultanément à chercher les déterminants sociaux, les déterminations
dans un réseau complexe d’interdépendances qui tiennent au monde social de
la télévision, au rapport des citoyens au politique.
La suite du dossier thématique peut se lire comme structurée par une logique
de débat. Le texte d’Erik Neveu y a été en partie élaboré dans une logique de
contre-argumentation critique par rapport à celui de Brants. La dynamique des
échanges, messages, lectures et activités de traduction aboutissant au fil de
l’avancée du numéro à compléter le côte à côte des deux articles, par une
amorce de face à face, où les désaccords s’expriment et s’argumentent plus
directement. A partir d’un échantillon d’une quinzaine d’émissions
d’Ardisson, Drucker et Fogiel, le texte d’Erik Neveu tente de mettre en
évidence tant un ensemble cohérent de dénominateurs communs (moindre
formalisme des échanges, déplacement des thèmes de discussion vers le privé
et le biographique, désacralisation des acteurs politiques) que des différences
notables dans le degré de mise en danger des invités, différence qu’objective le
profil des invités selon les émissions.
L’analyse prend dans un second temps une dimension plus critique qui met
en cause l’essentiel des arguments de justification déployés par les
promoteurs de ces émissions, qu’ils concernent l’impact en termes
d’audience ou la revendication d’un dévoilement de la personnalité vraie des
leaders politiques. Le règne des talk-shows serait davantage à interpréter
comme la résultante d’un écheveau complexe de facteurs sociaux dont le
résultat au petit écran est de légitimer un mode d’évaluation des acteurs
politiques à l’aune de leur statut de « bon client », d’une aptitude à répondre
aux attentes de performance du média, sans que cela ne garantisse en rien un
bonus significatif d’intelligibilité ou de maîtrise des enjeux de la part d’un
téléspectateur de plus en plus disjoint de la posture de citoyen.
Pour ouvrir cette livraison aux échos des débats anglophones, nous avons
donné la parole à l’un des champions de la critique des interprétations jusque
là majoritaires, en la personne de Kees Brants. Sa contribution reprend et
actualise l’essentiel des arguments qu’il a pu développer dans diverses
contributions initialement publiées dans des revues anglophones. L’offensive
de Brants, dont la cible première est Jay G. Blumler, se déploie
essentiellement sur deux fronts. Il souligne au premier chef l’extrême
difficulté à formuler des conclusions générales sur l’état de la politique à la
télévision dans les démocraties occidentales. Pour lui, trop de contributions
théorisent en effet des évolutions de la télévision dans les démocraties à
partir d’un ou deux exemples nationaux, là où la recherche aurait besoin de
vastes comparaisons longitudinales (sur dix, vingt ans) et internationales.
L’esquisse de bilan des recherches relatives à l’Europe qu’il amorce le
conduit à penser que les évolutions sont beaucoup plus ambiguës que ne le
soutiennent certains analystes regardant avec nostalgie ce qu’aurait été un
âge d’or de la politique dans des systèmes télévisuels dominés par les
réseaux publics. Le second volet de son analyse, plus centré sur ses travaux
relatifs aux Pays-Bas, tend à démontrer que la montée, réelle, de
l’infotainment ne signifie nullement la disparition de formes plus
traditionnelles, plus « sérieuses » de débat politique.
Le balisage de cette « politique saisie par le divertissement », se poursuit
donc par un bref échange entre les auteurs des deux textes évoqués à
l’instant. Il se clôt sous la forme inhabituelle d’une « conclusion », qui n’est
en rien revendication du dernier mot, mais esquisse d’un programme de
travail qui n’aurait pas la vertu œcuménique de réconcilier des approches
profondément contradictoires, mais celle, scientifique, de suggérer des
protocoles consensuels pour que les meilleurs gagnent.
Avec le concours de Marie Lherault, ce dossier se prolonge enfin par un Point
sur… qui propose quelques fiches descriptives sur les principales émissions de
talk-show analysées dans ce numéro. Peut-être s’agit-il d’ailleurs d’une
initiative qu’il conviendrait de généraliser dans nos numéros centrés sur la
télévision ? Non pour postuler que les lecteurs de revues scientifiques se
doivent d’être ignorants ou non-pratiquants en matière de programmation
télévisuelle, mais parce que l’expérience banale de tout chercheur, même
téléspectateur assidu, est souvent celle de l’hésitation ou de la confusion
lorsqu’il redécouvre cinq, dix ou quinze ans après la mention d’un programme
disparu. Prévenir les quiproquos de réception, aider à la comparaison entre
programmes, c’est aussi en produire des descriptifs qui soient pour demain des
outils mnémotechniques. Avec ce thème de la mémoire, comment ne pas
ajouter, pour clore cette présentation, qu’aucun des articles français publié ici
n’aurait pu voir le jour sans la précieuse ressource qu’est l’INAthèque. Les
chercheurs français disposent avec elle d’une source documentaire
exceptionnelle. Au-delà d’un simple stock de documents vidéo, c’est une
authentique ressource scientifique qui est ici accessible, par les possibilités de
traitement informatique des données disponibles, grâce au concours d’une
équipe de conservateurs/trices et technicien(ne)s toujours disponibles.
L’avancement de la recherche leur est également débiteur.
On trouvera deux articles en Varia. Marie-Gabrielle Suraud s’appuie sur la
mobilisation contestataire consécutive à l’accident industriel de Toulouse en
septembre 2001 pour montrer que le net s’est davantage avéré un outil de
régulation que de communication, ce qui va à rebours des hypothèses
communément proposées selon lesquelles ce média participerait
essentiellement de la démocratisation du débat public.
Quant à Véréna Paravel et Claude Rosental, ils étudient le fonctionnement
de la communication électronique dans le milieu de la recherche et la
manière dont elle contribue à la fois, par de nouvelles mises en réseau, à la
construction et à la destruction de réseaux relationnels.
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DARRAS E. (1994), « Un paysan à la télé. Nouvelles mises en scène du politique »,
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RESEAUX (2002), « Les journalismes spécialisés », n° 108.
[1]
Respectivement par LE GRIGNOU et NEVEU, 1988 ; PAJON et SALAUN, 1990 ;
DARRAS, 1994 ; DERVILLE, 1995.
[2]
Réseaux, n° 75 et 76.
[3]
Réseaux, n° 51 et 111.
[4]
Réseaux, n° 98.
[5]
Voir
Réseaux, n° 63.
[6]
Voir
Réseaux, n° 70,92-93,107.
[7]
Ce qui ne veut pas dire que la recherche anglophone s’y réduise, comme le montrent, entre
autres, les travaux d’IYENGAR, REEVES et KINDER, 1987,1997, ceux d’ELIASOPH,
1990.
[8]
Dont le travail récent d’ESQUENAZI, 2002, offre une illustration.
[9]
Ces recherches ont fait l’objet de longues présentations critiques dans
Réseaux, n° 112-113,
2002, p. 399-406 et dans
Réseaux, n° 108,2001, p. 207-212.
[10]
Pour une mobilisation française de ces approches voir GERSTLE, 1997.
[11]
Le Monde, 19 février 2003, p. 8.
[12]
Pour des éléments de cadrage de ce débat, NEVEU, 2002.
[13]
Pour des lecteurs qui ne sont pas tous des habitués de ces émissions, le dossier de
Réseaux
inclus une présentation du dispositif et du fonctionnement de la plupart des émissions
évoquées au fil des articles.