2003
Réseaux
De l’art (et du coût) d’eviter la politique
La démocratie du talk-show version française (ardisson, drucker, fogiel)
Erik Neveu
A partir d’un corpus d’une quinzaine d’émissions de talk-show présentées
par Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel et Michel Drucker, cet article
tente de saisir la manière dont ces émissions, devenues premier espace
d’invitation des élus, recomposent le débat politique. Une large part de ces
évolutions peut être rapportée à un processus de désacralisation du politique,
de substitution du registre du témoignage et de l’expérience à celui du
discours programmatique. Les justifications de ces évolutions, en termes de
meilleure connexion à un public élargi, de vulgarisation du message
politique apparaissent globalement comme peu convaincantes. S’il est
possible d’argumenter sur le fait que les talk-shows puissent constituer un
dispositif de renouvellement du débat politique, l’offre observable en France
suggère avant tout l’avancée d’un programme de perception des dirigeants
politiques qui invite à les évaluer sur les mêmes critères qu’artistes, sportifs
et personnages mondains familiers des plateaux télévisés. Cette étude
conduit à souligner le potentiel dépolitisant de ces mises en scène.
Based on a study of a corpus of talk-show programmes (presented by
Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel and Michel Drucker) that have
become the main forums for guest politicians, the author considers the way
in which these programmes reconstruct the political debate. Many of the
changes observed can be related to a process in which politics is losing its
sacred aura, and in which testimonies are being substituted for programmatic
discourse. Justifications for these changes, in terms of closer connection to a
broader public and popularization of the political message, hardly seem
convincing. Although it can be argued that talk-shows could be a mean for
renewing political debate, the offering witnessed in France suggests above
all the development of a perception of political leaders that prompts us to
evaluate them on the same criteria as artists, sportspersons and other familiar
personalities on television. This study highlights the depoliticizing potential
of these mise en scène.
Les difficultés des émissions politiques, les sollicitations
contradictoires dont leurs responsables faisaient l’objet sont
devenues particulièrement visibles depuis la fin des années 1980
[1].
Comme le montrent les données qu’Aurélien Le Foulgoc analyse dans ce
numéro, la période correspondant grossièrement au septennat de Jacques
Chirac marque une redéfinition en profondeur des modalités d’intervention
du personnel politique à la télévision.
Trois évolutions centrales peuvent situer ces changements. La première tient
à la disparition presque complète des grands rendez-vous politiques
réguliers
[2].
L’Heure de vérité, doyenne des émissions avait disparu dès le
début des années 1990. L’année 2000 a vu, avec le départ de Ruth Elkrief, la
fin d’une série d’émissions politiques qui, de
Sept sur Sept présenté par
Anne Sinclair à
Public par Michel Field, avaient occupé sur TF1 depuis
1983 le créneau stratégique du dimanche soir avant le journal télévisé.
Etienne Mougeotte aurait jugé qu’un tel rendez-vous politique devenait
désormais « trop ciblé pour une chaîne commerciale » et convenait
davantage à un réseau thématique
[3]. Seul
France Europe Express de
Christine Ockrent sur France 3
[4] conservait fin 2002 le statut d’un rendez-vous de débat régulier avec élus et responsables de partis. Le corollaire de
cette première tendance réside dans un double processus de sanctuarisation :
des émissions politiques spécifiques sont organisées dans la durée des grands
rendez-vous électoraux, le journal télévisé de vingt heures apparaît dans
l’intervalle de ces périodes comme la position de repli pour un élu voulant
traiter de sujets politiques devant un auditoire non confidentiel. Les deux
registres de sanctuarisation peuvent d’ailleurs se cumuler, comme le montre
l’expérience des
Face à la Une sur TF1 lors de la présidentielle de 1995,
intégrant l’invitation de candidats ou de leurs porte-parole dans un dispositif
de plateau spécifique qui prolongeait le JT du soir
[5].
L’évolution se lit enfin dans la bascule, hautement symbolique, qui
s’observe en 2000 : la majorité des invitations de représentants politiques –
hors JT – se réalise désormais dans le cadre d’émissions relevant du
talk-show ou revendiquant une composante récréative. Le choix de Michel
Drucker d’inviter, à partir de septembre 1999, des dirigeants politiques dans
son magazine
Vivement dimanche a constitué l’expression la plus frappante
de ces changements. Ils ont trouvé une amplification dans la présence
devenue régulière de responsables politiques au sein d’émissions de
talk-
show comme celles de Thierry Ardisson sur France 2, de Marc-Olivier
Fogiel sur France 3, chez Karl Zero à Canal+, voire dans l’émission
humoristique de Laurent Ruquier. Un repérage complet de ces versions
françaises de
l’infotainment en politique supposerait aussi de baliser l’offre
des chaînes thématiques. Dans
La route sur Canal Jimmy un duo
imprévisible – qui peut intégrer des politiques
[6] – dialogue dans un 4X4
piloté par l’un d’eux, sur un thème proposé par les promoteurs de l’émission.
Ce sont à la fois la manière de mettre en scène et en question le personnel
politique et la signification de cette montée de l’infotainment qu’il s’agit de
questionner ici. On le fera à partir d’un échantillon d’une quinzaine
d’émissions
[7] de Thierry Ardisson, Michel Drucker et Marc-Olivier Fogiel
[8]
prises de la fin 2000 à l’été 2001, soit dans une période qui peut être
considérée comme l’apogée (provisoire ?) de cette programmation, après
qu’elle eut pris le pas sur les émissions politiques traditionnelles, avant que
l’entrée dans la campagne présidentielle 2002 n’amène les responsables de
chaîne, inquiets de devoir gérer une égalité de parole entre de nombreux
candidats, à leur fermer les portes des programmes récréatifs. L’analyse se
développera en trois temps. Un premier ensemble de développements
s’emploiera à objectiver et mettre à plat le fonctionnement de ces
programmes. Que s’y passe-t-il ? Quel en est le dispositif ? De quoi y parle-t-on ? Qui s’y risque… et y a-t-il d’ailleurs risque ? Autant de questions
simples et essentielles, rarement traités dans les débats publics sur ces
émissions. A partir de ces premières analyses une seconde partie tentera de
rendre compte des justifications de ces programmes, avant de consacrer un
ultime éclairage aux grilles de perception dépolitisantes qu’ils véhiculent.
METTRE EN IMAGES UNE POLITIQUE DISTRAYANTE
Les traits fédérateurs
Si l’on tente d’identifier dans la série actuelle des
talk-shows invitant des
politiques quelques traits communs, le parti pris de
décontraction frappe
immédiatement au regard de ce qu’étaient voici encore vingt ans les normes
d’une émission politique. Toute une dimension de sacralisation et de
dramatisation des rendez-vous politiques télévisés, que symbolisaient la
séquence d’entrée dans le studio-ring sur fond tonitruant de bande son de
James Bond dans «
L’Heure de vérité
[9] », l’usage systématique des titres
(« Monsieur le ministre ») et l’obligation de fait d’un vêtement masculin à
base de costume-cravate.
Figure 1.
Emission de Marc-Olivier Fogiel (On ne peut pas plaire à tout le
L’assouplissement des codes vestimentaires frappe au premier chef. S’il
arrive que Michel Drucker arbore une cravate, ni lui, ni Ardisson ou Fogiel
n’en portent durant les seize émissions de notre corpus. Le registre
vestimentaire des animateurs joue du décontracté mais élégant : veste sport
et chemise ou polo de couleurs douces pour Drucker, invariable combiné
veste noire-polo noir pour Ardisson, veste noire ou blanche et chemise
blanche au dernier bouton ouvert pour Fogiel dont la tenue se complète de
chaussures de jogging bien visibles. Ce registre vestimentaire moins formel
trouve son répondant chez les invités. La moitié d’entre eux ont abandonné
la cravate
[10], la majorité ne porte plus le traditionnel costume veste-pantalon
assortis. Ce relâchement contrôlé des marques de statut et de distance sociale
s’inscrit dans le processus d’« informalisation », analysé par Elias et
Wouters
[11] à la fois comme une nouvelle étape du processus de civilisation et
comme expression d’une « démocratisation fonctionnelle » où les écarts
sociaux se réduisent et sont symboliquement euphémisés. Ce processus se lit
encore bien dans les modes d’adresse. Le cas typique en est offert par Karl
Zéro qui sollicite systématiquement le tutoiement de ses hôtes, et essuie peu
de refus. De façon plus agressive, Laurent Baffie, associé aux émissions
d’Ardisson, utilise un tutoiement forcé, non dénué d’une dimension de
provocation – à l’égard de Michel Rocard par exemple. Dans les deux
talk-shows nocturnes il n’est pas exceptionnel que les entretiens s’ouvrent par
une brève séquence de négociation du mode d’adresse, dont l’enjeu minimal
est l’abandon du formalisme des titres, éventuellement le passage au
prénom. Jean Glavany est ainsi accueilli par Thierry Ardisson : « C’est le
ministre de la vache folle voici Johnny alias Jean Glavany » […] « Monsieur
le Ministre…. Vous préférez Monsieur le ministre ou Johnny ? »… usage du
prénom et du diminutif seront consentis. Il en va de même pour Nicolas
Sarkozy sur le plateau d’
On ne peut pas plaire à tout le monde : « On vous
appelle comment ? Monsieur le Ministre, Monsieur le maire, Nicolas,
Nico ? »… « Nicolas plutôt que Nico » répond le maire de Neuilly qui, dans
une séquence d’échange tendue et ludique donnera ensuite du « Marco » à
l’animateur. Chez Drucker pas de tutoiement, ni d’usage intensif du prénom,
mais un vouvoiement sans marques de distances. La désacralisation de
l’invité s’exprime encore chez Ardisson par l’obligation pour les invités de
s’associer aux rituels comme la rotation des mains, bras levés à la verticale,
qui doit accompagner un vieux jingle de la seconde chaîne.
A la fois code non écrit et effet des interactions, l’informalisation des
échanges se traduit aussi par un relâchement de l’expression. Celle-ci peut se
matérialiser dans l’hypocorrection de la syntaxe ou du vocabulaire. « Il est
con… c’est vous le grand marin, je suis heureux de vous serrer la pogne ».
[…] « Cela fait vingt ans que le truc est fait. J’ai soixante-dix ans , j’en ai
pris plein la gueule… » (M Rocard). « J’suis d’accord pour moi une vache
cela doit brouter de l’herbe. Point ! … Y’en a d’autres à un moment ils se
sont dits, cela pourrait bouffer de la viande. » […] « J’étais limite “j’pisse
dans mon froc” » (J. Glavany). « Rien de plus con qu’un groupe qui sucre la
publicité à un journal » qui le critique, affirme Jean-Marie Messier. Noël
Mamère souligne qu’être écologiste ne saurait le cantonner à s’occuper « du
cul des oiseaux ». L’usage d’un vocabulaire relâché ou argotique n’est
toutefois pas la règle. Si les invités parlent autrement que dans des émissions
politiques traditionnelles c’est surtout parce que le cadrage des débats, les
thèmes évoqués sollicitent plus le registre de l’émotion, du témoignage sur le
privé et le vécu, placent comme hors-sujet l’évocation des dossiers qui
introduiraient un vocabulaire ésotérique, la mobilisation de la statistique ou
des mots en isme.
Cette donnée désigne une seconde tendance fédératrice : le refus ou la
marginalisation du discours politique, au sens d’expression de projets ou de
positionnement dans les luttes partisanes.
Vivement dimanche offre la
version chimiquement pure de ce jeu d’invitation de politiques sous
condition de refoulement du discours politique. Drucker l’énonce très
clairement lors d’un entretien avec Daniel Schneidermann
[12]. Il souligne que
l’idée de l’émission s’est décantée pour lui à l’occasion d’une fête marquant
le cinquantenaire de
Paris-Match. La relecture de vieux numéros du
magazine montrant Mauroy en camping, Giscard en maillot de bain, Rocard
faisant du planeur, le plaisir manifeste du personnel politique à côtoyer des
artistes et vedettes diverses lors de cette fête, le sentiment d’une lassitude
partagée des élus et du public pour le « circuit » des émissions radio-télévisées traditionnelles sont ainsi à l’origine des invitations de politiques le
dimanche après-midi.
« J’suis pas entré en politique »
Daniel Schneidermann : « Quelle mouche vous a piqué d’entrer en
politique » ?
Michel Drucker :« Oh vous savez j’suis pas entré en politique » […] « J’ai
senti depuis des années que les hommes politiques en ont un peu marre de
faire la tournée
[13] » […] « je m’suis dit pourquoi ne pas les faire parler
d’autre chose… de ce qu’ils aiment »
DS : « L’idée c’est de les faire parler de tout sauf de la politique ? »
MD : « Exactement, Bien sur… même s’ils ont quelques tentations d’y
revenir mais… Ce n’est pas non plus leur intérêt et cela ne m’intéresse
pas… Ils ont d’autres émissions ».
[…]
DS : « Est-ce qu’on peut interviewer des hommes politiques comme on
interroge des artistes ou des chanteurs ou des acteurs sans à un moment
poser des questions qui fâchent ? »
MD : « Le postulat de départ c’est que cela ne m’intéresse pas d’entendre le
langage de bois de l’homme politique… qu’il a employé dans les émissions
politiques… Cela ne m’intéresse pas qu’il parle politique. » (Drucker
évoque alors comme ce qui l’intéresse la cinéphilie de Seguin, la
connaissance du football par Cohn-Bendit, l’expérience de pilote
automobile de F3 de Douste-Blazy).
[…] MD : « Mais moi je fais une émission de divertissement et pas une
émission politique »
De quoi peuvent alors parler des responsables politiques invités à laisser au
vestiaire le discours politique ? Il faut distinguer un fonds de thèmes
invariants, et des modes de cadrage et de questionnement propres à chacune
des émissions.
Figure 2.
Emission de Michel Drucker (Vivement dimanche, France 2,
Le fond commun des échanges s’organise pour l’essentiel autour de trois
thèmes. Il s’agit d’abord de la biographie de l’invité. Celle-ci ne sera pas
d’abord cheminement vers la découverte d’une « cause », vers un engagement,
mais davantage succession d’expériences ordinaires : enfance, vie de famille,
études, entrée dans la vie active, épreuves traversées avec ou par des proches.
La sollicitation autobiographique – centrale chez Drucker et Ardisson –
appelle simultanément un second registre de discours : celui de l’expérience et
des émotions. Occulter les responsabilités et fonctions de l’invité ne serait ni
possible, ni même habile. Il ou elle pourra donc parler de son expérience de
ministre ou de candidat. Il y sera invité, à condition de retranscrire dans le
langage de l’émotion, d’une
bildung-télévision ce qui peut ailleurs s’exprimer
en défense de programmes, de politiques publiques, en affirmation de
solidarités avec des groupes sociaux. François Bayrou fera ainsi un bref détour
sur la difficulté de sa victoire sur le bégaiement, sur les bonheurs et les peines
liées aux succès et à la mort d’un cheval de course élevé sur les terres
familiales. Il ne manque pas de ponctuer d’un « de l’émotion brute », la fin
d’un reportage recueillant les témoignages de ses ex-condisciples. Il est même
possible de parler de joutes électorales, à condition de le faire en restituant la
griserie des victoires, les sentiments ressentis à l’occupation d’un premier
bureau ministériel, mais aussi l’amertume des défaites que Nicolas Sarkozy
évoque quand il explique qu’il fit venir son fils à son QG, pour lui donner une
leçon d’humilité, un soir de déroute aux Européennes. Les propos de José
Bové sont centrés sur ses combats et engagements, mais régulièrement
canalisés et recadrés dans une thématique de l’amour de sa terre ou de son
métier, dans le portrait d’un caractère de lutteur et de trublion. La parole des
invités politiques – voire leurs gestes lorsque Robert Hue est filmé dans un
dojo en entraînement avec un champion d’Europe en titre – peut enfin
s’exprimer autour de leurs goûts et hobbies. Cuisinier, jardinier,
prestidigitateur, judoka, bricoleur, éleveur de chevaux, passionné de football,
amoureux de la poésie capable de déclamer du Hugo, pilote de course…
autant de passions et de talents de société que les invités sont invités à
valoriser, à mettre en scène. Un travail consacré aux
Vivement dimanche ayant
reçu des invités politiques entre 1999 et 2001
[14] établit une statistique des
thèmes abordés qui place en tête cinéma et théâtre (dix occurrences), puis la
musique (sept occurrences), des causes humanitaires (six occurrences), puis
bricolage-cuisine et sport (quatre occurrences chacun). Viennent enfin art
(trois occurrences) et animaux (deux occurrences).
Corrélativement, toute une police du discours vient bloquer les propos
inadaptés qui relèveraient du discours politique. Interruptions et questions
produisent un changement de sujet immédiat. Drucker coupe un échange
entre Alain Madelin et Jean-Pierre Coffe sur les effets négatifs du taux de
TVA français sur le secteur des pépiniéristes pour ramener l’échange vers la
question, plus personnelle, de « l’arbre favori » du député de Redon. Les
rappels à l’ordre discursif peuvent être plus explicites. « C’était donc la fin
de Mots croisés » indique Drucker pour interrompre un dialogue entre
Robert Hue et Arielle Dombasle sur les méfaits des licenciements boursiers,
et pour suggérer que de tels propos ont plus leur place dans une émission de
journalistes politiques. L’intériorisation au moins partielle du code par les
invités politiques se manifeste dans les jeux d’hésitation, les excuses lorsque
ceux-ci introduisent des propos qu’ils sentent comme politiques. « Je ne sais
pas si c’est le lieu pour une conversation sérieuse et politique… » hésite
François Bayrou pour évoquer son refus du sectarisme. « J’ai parlé politique,
Pardon ! » s’exclame Michel Rocard à Tout le monde en parle en feignant de
se voiler le visage avec les mains. « Ah non ça va, c’était clair, répond
Ardisson, on est pas contre la politique mais contre... », « Les chieurs »
précise Baffie.
Cet espace des discours dicibles donne lieu à des déclinaisons sensibles entre
les émissions. Le propos de Vivement dimanche est d’offrir à l’invité
politique une occasion valorisante de mettre en avant – par ses propos, la
mobilisation de ses amis et d’invités qu’il choisit – son personnage privé,
son histoire personnelle, ses goûts et passions.
S’ils passent en large part par un fil biographique, matérialisé par les fiches
de l’animateur sur la carrière et les propos de son interlocuteur, les échanges
de
Tout le monde en parle ont une logique assez distincte. Ardisson rompt
sur trois points avec le registre de l’émission de Drucker. Le refoulement du
discours politique y est moins systématique. Michel Rocard sera par exemple
questionné sur ce qu’est la « seconde gauche », Patrick Braouezec sur le
bilan de la gauche plurielle. Deux domaines du politique apparaissent dans
l’échantillon comme disposant d’une invite plus forte à s’exprimer. Il s’agit
d’une part d’une politique utile, capable de faire immédiatement sens pour le
quotidien des personnes, comme la question de la sécurité alimentaire de la
viande bovine sur laquelle Jean Glavany est longuement sollicité, mais aussi
celle de la gestion de l’argent public. Ce dernier point suggère une seconde
distinction qui tient à l’attrait de l’animateur pour l’évocation d’aspects
scandaleux ou polémiques de la vie politique. Les affaires de la mairie de
Paris sont au cœur des échanges avec Yves Contassot et Arnaud
Montebourg. Son élection en forme de « prime à la casserole » motive
explicitement l’invitation de Patrick Balkany. Au-delà de la place importante
faite – au-delà des invités politiques – aux affaires et scandales, cette
valorisation de la polémique s’observe aussi dans le choix d’invités dont les
positions semblent de nature à susciter des échanges vifs (Alain Griotteray,
sur le même plateau que Gérard Miller ; Arnaud Montebourg qui se voit
opposer un invité surprise le député RPR Thierry Mariani), à incarner des
postures de dissidents ou de franc-parler (l’entretien avec Patrick Braouezec
accorde une large place à ses désaccords avec la direction du PCF). On peut
noter enfin qu’Ardisson est celui des trois animateurs étudiés ici qui opère
les incursions les plus explicites sur le terrain normatif… même si ses
terrains d’indignation sont assez consensuels. Les pratiques d’enrichissement
personnel de certains élus, leur impunité lui inspirent des propos très
critiques puisqu’il compare, en dialoguant avec Montebourg, la France « aux
Philippines, au Pérou » en matière de morale politique. Devant Yves
Contassot, il se scandalise des mœurs des élus parisiens sortants : « C’est
très grave, cela veut dire qu’il y a des hommes politiques dans ce pays qui
disent je suis convoqué par un juge et qui peuvent dire j’y vais pas ! » …
« C’est insensé » … « c’est incroyable »… « Quand je pense qu’ils donnent
des leçons de morale ces gens là ». La présence de Gérard Miller, venu
évoquer son contentieux avec Jean Montaldo, sera aussi l’occasion pour
l’animateur de tenir de sévères propos sur l’hebdomadaire d’extrême-droite
Minute
[15].
Plus proche du cadrage des échanges par Ardisson que par Drucker,
On ne
peut pas plaire à tout le monde comporte cependant ses dimensions
originales. On y valorise moins le sulfureux. Le discours politique y est plus
nettement récusé. Fogiel peut demander à Françoise de Panafieu : « C’est
quoi pour vous la principale raison – mais ne faite pas un discours
politique – pour ne pas être de gauche ? » Deux thématiques ressortent
provisoirement de l’échantillon
[16]. D’une part, la valorisation des
personnages jugés « atypiques » par leur « franc parler » (Panafieu), leur
posture de « grande gueule » ou d’« emmerdeur » (Mamère) avec des
questions sur la difficulté ou l’authenticité de leur posture. D’autre part, des
entretiens centrés sur une thématique de l’épreuve, plus personnelle que
politique. Daniel Cohn-Bendit est interrogé sur ses réactions aux lendemains
d’une campagne qui visait à l’identifier à un pédophile, Nicolas Sarkozy sur
la gestion de l’échec par un ambitieux.
Avec un style plus décontracté et l’évitement du discours politicien, la
mixité
sociale du statut des invités constitue un dernier trait fédérateur des
programmes étudiés ici. Le nombre total des participants à un programme
peut osciller de quatre ou cinq (Fogiel) à une bonne vingtaine (Drucker).
Leur diversité est la règle. L’étude de Marion Guyonvarch sur
Vivement
dimanche recense quinze chanteurs ou jeunes groupes de musiciens que
l’invité veut promouvoir, onze acteurs ou humoristes, cinq représentants du
monde associatif, suivis à égalité (quatre invités) par des écrivains ou
intellectuels, des sportifs et enfin des invités politiques (trois). Le degré
d’hétérogénéité maximal est atteint par
Tout le monde en parle que Thierry
Ardisson définit comme « la seule émission de TV ou madame de Fontenay
rencontre Iggy Pop… c’est l’obsession du mélange ». L’émission repose en
effet sur le cocktail habituel de sportifs, d’acteurs de cinéma, de comédiens,
de chanteurs et de musiciens qui dans la grande majorité des cas viennent
aussi assurer un service de promotion d’un livre, d’un film, d’un disque ou
d’un spectacle
[17]. La sélection des invités suggère cependant une double
singularité. D’une part, elle participe d’un éclectisme considérable avec la
présence dans notre échantillon d’un «
Night-Clubber », d’une Miss France,
d’une rédactrice de manuel de savoir-bien vivre, de mannequins, de
responsables de clubs de football, de hardeuses. D’autre part, les plateaux
sont le plus souvent composés de manière à intégrer ce qu’on pourrait
désigner comme une composante spectaculaire ou polémique. Il peut s’agir
d’invités dont le comportement s’intègre imparfaitement aux logiques de
dialogue (Dutronc consacrant ostensiblement plus d’attention à la
combustion de son cigare qu’à faire des phrases). Il peut encore s’agir
d’invités dont le statut peut s’associer à une connotation scandaleuse
(actrices de porno) ou le témoignage comporter un registre dénonciateur (un
ancien trésorier de l’OM). La liste complète des invités de l’année 2001
suggère qu’une mise en examen ou une condamnation pénale liée à une
« affaire » médiatisée peuvent constituer l’équivalent de cartons
d’invitation
[18].
L’émission d’Ardisson sur ce point manifeste à la fois un élément fédérateur
des nouveaux programmes et la limite de leur cohérence. L’élément
fédérateur, qui résume à bien égards l’essentiel des éléments soulignés
jusqu’ici, tient à un processus de
désacralisation de la politique et de ses
acteurs. Le terme est à entendre sans connotation normative, au sens où
Durkheim soulignait comme une propriété essentielle du sacré son
« hétérogéneité radicale » le fait que « dans la plupart des cas, les êtres ou les
choses sacrées sont ceux que défendent et protègent des interdictions, tandis
que les êtres ou les choses profanes sont ceux qui sont soumis à ces
interdictions et qui doivent n’entrer en contact avec les premiers que suivant
des rites définis
[19] ». Tous les éléments recensés contribuent
stricto sensu à
un processus de désacralisation : invalidation des rituels de distance et de
solennité, désarmement symbolique des politiques par un double nivellement
qui les met en équivalence avec les autres invités, canalise leur discours vers
le registre profane du témoignage et du goût non vers les hauteurs du
performatif et de l’offre de biens de salut. Pour constituer la tendance
centrale, ce processus de désacralisation demande cependant à être
différencié et analysé dans ses effets.
Les points de clivage
La singularité du casting de Tout le monde en parle invite à prêter attention à
une variable qu’on pourrait désigner comme le degré de mise en danger des
invités politiques.
Trois paramètres peuvent en rendre compte. Le premier tient à l’existence ou
non d’un montage qui permette de faire disparaître des longueurs, des
maladresses d’élocution mais aussi des séquences durant lesquelles l’invité
politique ne se serait pas montré à son avantage. Ce critère distingue
On ne
peut pas plaire à tout le monde, diffusé en direct et à ce titre plus périlleux
en cas de gaffe majeure de l’invité. Un second critère tient aux dispositions
de l’animateur, à son style de questionnement. Cherche-t-il à déstabiliser les
invités politiques ? Exerce-t-il un droit de suite sur ses questions ? Se fait-il à
l’inverse un principe de mettre à l’aise ses invités, d’acquiescer à leurs
propos ? Ce second paramètre permet d’opposer nettement Michel Drucker à
Thierry Ardisson et Marc-Olivier Fogiel. Pas de questions agressives, de
relances insistantes chez le premier nommé, mais au contraire une rhétorique
constante de l’acquiescement et la sympathie
[20]. « Votre discours est le même
depuis le début… » […] « vous aimez beaucoup de choses, votre métier de
paysan… passionnément… votre terre… » […] « ... une « révolte
généreuse » (à José Bové), « C’est fou ça, c’est très rare ça » (à François
Bayrou quant au fait de vivre dans le village de sa naissance), « Vous êtes le
seul leader politique en France dont la femme travaille… en tout cas à ce
poste-là » (à Robert Hue). Cette volonté d’instituer une relation confortable
et bienveillante s’observe aussi dans un ensemble de signes : hochements de
tête approbateurs, acquiescements marmonnés. « C’était pas bien vu »
observe à mi-voix l’animateur tandis qu’Alain Madelin revendique d’avoir
été « en avance sur son temps » en matière de privatisations. A l’inverse, les
deux animateurs de
talk-show usent plus volontiers des interruptions ou
relances sur des réponses qu’ils jugent insatisfaisantes même si Ardisson
peut parfois surenchérir sur Drucker dans la complaisance (encadré).
Manière de « questionner »
Thierry Ardisson recevant Jean-Marie Messier (France 2 : 16 décembre
2000)
« Ah il est fort Messier, il est fort. »
« Vous avez deux idées géniales…. Vous dévoilez votre salaire, c’est
tellement rare en France. »
« Vous avez une grande idée qui fait votre force, le parler vrai… »
« Vous êtes resté très simple, vous faites de la RTT… »
« Vous n’avez pas de tableaux »… « Vous êtes simple. Votre épouse est
prof de physique dans un lycée. »
« J’essaie de vous critiquer mais j’avoue que c’est difficile. »
« Vous êtes d’une habileté redoutable. »
« On dit vous en faites trop dans les médias… moi j’trouve pas, enfin vous
vendez votre livre, pas plus que tout écrivain, pas plus que Frédéric
Beigbeder. »
« Il le dit avant moi. Ah vous êtes bon ! »
Les questions d’Ardisson et de Fogiel peuvent être plus déstabilisantes, soit
qu’elles mettent en cause les motivations ou la sincérité des professionnels
de la politique, soit que par l’importance donnée à des questions sur la
sexualité (chez Ardisson) elles entrent dans une zone encore inhabituelle de
questionnement des politiques. Il peut aussi arriver qu’un animateur
secondaire soit préposé à un rôle plus agressif. Tel est le cas de Laurent
Baffie, jouant chez Ardisson de questionnements qui oscillent entre ironie et
goujaterie, ou celui de Gérard Miller au nom d’une critique plus politique et
plus agressive dans la seconde séquence de l’émission de Drucker
[21]. Un
dernier paramètre de « risque » tient au contrôle des invités et des locuteurs.
L’hôte politique dispose-t-il un droit de regard sur ceux qui partagent
l’invitation à l’émission ? Sur ceux qui peuvent le questionner ? Ici encore
Vivement dimanche s’oppose radicalement aux deux
talk-shows vespéraux.
Les participants qui se succèdent sur le plateau de l’émission de Drucker
sont pour la majorité d’entre eux choisis par l’invité politique. En dehors des
interventions de Gérard Miller (qui peut cependant accueillir José Bové par
une « déclaration d’amour »), aucune interaction avec un contradicteur n’y
advient. Il n’en va pas de même chez Ardisson ou Fogiel où l’invité
politique ne maîtrise pas l’identité des autres invités. Le risque ouvert est
double. Guy Lochard et Jean-Claude Soulages
[22] nomment le premier
« comique de situation », lorsqu’un ministre côtoie une hardeuse où que
Nicolas Sarkozy doit réagir en présence de l’auteur sur
La vie sexuelle de
Catherine M.. Il vient aussi de la multiplication potentielle des interlocuteurs
déstabilisants ou hostiles, même si en pratique les situations allant au-delà de
la simple question posée par un participant sont peu fréquentes
[23].
La nature des risques encourus par les invités peut donc être explicitée.
Malgré l’ostentation de certains rituels – comme « la question qui tue » chez
Ardisson – le péril vient rarement de questions gênantes, qui prendraient
appui sur une connaissance en profondeur de prises de position de l’invité,
de dossiers dont il aurait eu la charge. Il naît davantage de la confrontation
au relatif
[24] imprévu que représentent des invités issus d’autres mondes
sociaux, de la capacité à réagir à diverses provocations ou aux rituels
(questionnaires, jeux) de l’émission. Les moments de tension, de sortie des
rôles ou d’affleurement des affects repérables dans le corpus tiennent avant
tout à ces moments d’imprévu ou de contre-emploi : questions sur la
sexualité adressées à Michel Rocard, double confrontation de Nicolas
Sarkozy à Catherine Millet et aux invites rigolardes à poursuivre la soirée
« en boîte » de sa voisine Christine Bravo, perplexité hilare de Daniel Cohn-Bendit mis en présence d’une artiste de
body-art
[25].
En tentant de synthétiser ces paramètres,
Vivement dimanche apparaît
comme l’émission la plus « sûre », où l’invité ne peut craindre que sa propre
maladresse. Les
talk-shows du soir comportent une part de risque plus
importante qui naît du cocktail des participants, de la présence, parfois
organisée, de collaborateurs
[26] ou d’invités incontrôlables, d’un registre
potentiellement plus critique des animateurs ou des risques propres au direct
chez Fogiel
[27].
Les
caractéristiques des invités peuvent constituer des éléments d’analyse
tant de la légitimité que de la dangerosité des émissions
[28]. Les responsables
politiques reçus par Ardisson depuis 1998 sont globalement des dirigeants de
second rang. C’est la seule émissions ou puissent être invités des personnes
n’ayant que le rang d’adjoints ou conseillers municipaux (4 occurrences). Un
parlementaire RPR du rang concède : « On accepte d’aller là où on nous
invite parce qu’on a besoin de s’afficher. C’est pourquoi j’ai accepté d’aller
à
Tout le monde en parle
[29]. » Une légère majorité des participants (29 sur
56) ne détiennent que des mandats de maire et/ou de député. Seuls deux
ministres en exercice (Gayssot, Glavany) – et cinq anciens ministres –
viendront sur le plateau de l’émission. Réserve faite de Robert Hue, la
totalité des chefs de partis reçus appartiennent à des formations non
parlementaires (nationalistes corses, extrême gauche, CNPT). Seuls deux
anciens premiers ministres (Balladur, Rocard) et deux candidats à la
présidentielle (Mamère, Bayrou) participeront à l’émission. Même en
additionnant (ex) ministres, candidats à la présidentielle et chefs de partis de
gouvernement, moins du quart des invités dispose d’un statut politique de
premier plan. La structure de responsabilités des 19 invités politiques de
Vivement dimanche entre 1999 et fin 2001 est inverse : cinq ministres en
exercice, neuf anciens ministres (dont trois candidats à la présidentielle), un
ancien chef d’Etat, un ancien chef de gouvernement
[30]. Ce sont cette fois
presque tous les invités (89 %) qui appartiennent aux positions centrales du
champ politique. La structure des invités de
On ne peut pas plaire à tout le
monde se situe entre les deux autres programmes, sur ses seize invités
politiques on recense deux ministres en exercice, cinq ex-ministres, un ex-Premier ministre, soit 50 % d’acteurs centraux du champ. La progression des
« second rôles » de 11 % à 50 % puis 79 % des invités entre Drucker, Fogiel
et Ardisson traduit l’attractivité de l’émission de Drucker en termes
d’audience et de créneau horaire; elle peut aussi se lire comme le marqueur
de la légitimité et de la dangerosité perçues de ces trois rendez-vous.
LA POLITIQUE DU « BON CLIENT »
Le court-circuit normatif
Les formes récréatives de mise en scène de la parole politique confrontent
les analyses de sciences sociales à des difficultés particulières dont la plus
évidente tient au tropisme normatif. L’observation ne vise en rien à
disqualifier les interrogations sur les conceptions de la citoyenneté, du débat
public et de la démocratie sous-jacentes aux modes d’organisation de ces
débats. Si le travail de recherche a d’autres justifications que d’alimenter les
dossiers de publication des chercheurs et les sommaires des revues, une
recherche sur les émissions politiques doit alimenter le débat social. On peut
souhaiter que cela se fasse en y important des données précises, une
intelligence des causalités, stratégies et effets de ces programmes, et non à
l’inverse, en important dans le champ scientifique les plaidoyers des acteurs
ou les analyses d’éditorialistes qui parlent souvent de la télévision par le
« vu-dire » d’une critique lue dans la presse écrite.
Le réflexe dominant est pour l’instant en France la réprobation, posture qui
doit aussi chez les intellectuels, et spécialement les chercheurs, à un habitus
professionnel qui les pousse à valoriser des normes d’argumentation
inspirées de l’idéal des Lumières, à entretenir un rapport suspicieux à l’égard
de toute contamination du débat politique par des paramètres d’émotion ou
de personnalité, à universaliser leur rapport politisé et informé au politique.
Le risque du normatif vient aussi d’être à son insu pris dans les conflits
internes au monde des médias et du journalisme. Le procès en vacuité
adressé à ces nouvelles mises en scène de la politique émane aussi de
représentants de la presse écrite, réactivant au passage la vieille opposition
entre la profondeur de l’écrit et la superficialité de la télévision
[31]. Les
dénonciations croisées opèrent aussi entre des professionnels de la
télévision, selon une chorégraphie qui n’est pas sans lien avec la vieille
« réclame » Ripolin des années cinquante, mettant en scène un cercle de
peintres s’appliquant mutuellement dans le dos un coup de pinceau. Anne
Sinclair et Guillaume Durand critiquent Thierry Ardisson qui dénonce pour
sa part les plagiats de Fogiel, la complaisance de Michel Drucker et de Karl
Zéro. Ce dernier met en cause le mélange des genres indésirable orchestré
par l’animateur de
Tout le monde en parle
[32]. Or, sans contester les
différences de conception du débat politique dont peuvent être porteurs ces
professionnels des médias, tous et chacun ont cependant apporté une
contribution aux évolutions des mises en scène de la politique à la télévision
dont la dynamique est aujourd’hui sur la sellette.
Sept sur Sept a marqué une
étape significative dans la dilution de la parole politique dans un
commentaire tous azimuts des événements courants
[33].
Questions à domicile
a valorisé une part d’exploration des goûts et des traits psychologiques des
élus, ne jugeant pas inutile de questionner Jean-Marie Le Pen sur son usage
éventuel de teintures capillaires, de perquisitionner le réfrigérateur de Michel
Rocard
[34]. Guillaume Durand a semblablement cotisé tant à la redéfinition
des sujets légitimes d’une émission politique, qu’à la valorisation et à la
provocation d’une expression des émotions et des affects dans ce cadre
[35].
Une deuxième difficulté de l’analyse provient, on y reviendra, de la grande
faiblesse des enquêtes de réception. Les percées conceptuelles et empiriques
dans le domaine des analyses de réception de la télévision ont concerné pour
l’essentiel des programmes de fiction (
Dallas,
Dynastie,
Hélène et les
garçons…), subsidiairement dans le monde anglo-saxon des émissions
d’information ou des journaux télévisés
[36]. Aucune enquête approfondie ne
permet de dire ce que sont les modes de réception des nouvelles émissions
invitant des responsables politiques
[37].
La troisième difficulté, sans doute la plus considérable, réside dans le piège
médiacentrique que recèle l’objet. Imputer à ces programmes des travers ou
des effets, quels qu’ils soient, risque d’attribuer à une entité majuscule
Média ou Télévision la responsabilité de modifications du rapport à la
politique qui émanent de dynamiques sociales beaucoup plus complexes,
naissant dans un ensemble d’espaces sociaux. L’évolution du champ
politique doit aussi être prise en compte, avec des phénomènes aussi divers
que le rétrécissement de son recrutement social, sa polarisation sur des
enjeux ésotériques, la réduction de l’ampleur des propositions de
changement social portées par les principaux partis. Les phénomènes, eux-mêmes très divers – que l’on peut associer à l’idée de désintérêt pour la
politique- ne se réduisent pas davantage à l’influence des programmes
télévisuels. Ils englobent des perceptions en termes d’impuissance de
l’action politique (lutte contre le chômage), de perte d’influence des acteurs
politiques face aux pouvoirs – réels ou imaginaires – des entreprises et des
marchés, d’entités supra-nationales (OMC, Union Européenne), de
défaillance morale du personnel politique
[38].
De la justification (1) : vise un peu l’audimat !
Un premier mode d’approche des émissions qui offrent un cadrage
désacralisé et personnalisé de la politique consiste à prendre au sérieux les
arguments de leurs promoteurs.
L’argument le plus commun consiste à exciper du terrible ennui qui s’attache
à la parole politique pour expliquer que l’hybridation des genres et la
désacralisation auraient pour premier effet de prévenir la débandade des
audiences. Michel Drucker le dit nettement. Non seulement la langue de bois
accable les questionneurs, mais les politiques eux-mêmes sont démotivés par
le chemin de croix que devient au fil des ans le ressassement des émissions
politiques. N’est ce pas ce que révèle le cri du cœur de Martine Aubry
sortant du studio de Vivement dimanche : « Ce fut un moment de pur
bonheur » ? Côté réception, le discours de « chieurs », pour solliciter le
lexique de Laurent Baffie, ne peut que susciter le zapping du téléspectateur.
Appuyé par un analyste des audiences de France Télévisions, Fogiel
entreprendra, avant de recevoir Noël Mamère, de montrer l’effet dévastateur
des discussions politiques sur les audiences. Même dans le format hyper-compact d’un dialogue de dix minutes en fin de JT, le mini-programme
Répondez-nous de TF1 est une Berezina de l’audimat : 1 217 000
téléspectateurs ont zappé au bout de deux minutes de Seillières, 957 000 à la
même dose de Seguin, 492 000 avec Guigou ! Il faudrait donc beaucoup
d’obstination pour ne pas comprendre que l’infotainment constitue une
œuvre de salut public en rétablissant le contact entre les élus et un large
public de téléspectateurs.
La médiocrité globale des scores d’écoute des émissions politiques est
surabondamment documentée
[39]. Pour donner des chiffres récents : 1 200 000
téléspectateurs en moyenne pour
France Europe Express sur FR3 le
dimanche soir, un peu moins (1 100 000) pour
Mots croisés sur France 2.
L’audience des questions d’actualité au parlement chute aux environs de
600 000 téléspectateurs. Par contraste, les audiences des invités politiques de
Michel Drucker se situent pour l’essentiel dans une fourchette allant de trois
à cinq millions de téléspectateurs
[40]. Plus tardif le
talk-show d’Ardisson
oscille entre deux et trois millions de téléspectateurs en moyenne
[41], celui de
Marc-Olivier Fogiel entre un million et un million et demi. Les chiffres
semblent donner raison aux animateurs : le moins suivi des
talk-shows fait
mieux que la plus suivie des émissions politiques. A y regarder mieux,
l’argument repose sur trois simplifications. La première tient, pour les deux
talk-shows du soir, à l’incomparabilité de leur programmation où l’invité
politique dispose rarement de plus de quinze à vingt minutes de paroles avec
celle d’une émission entièrement politique diffusée sur la même tranche
horaire. La seconde tient à la nature même des discours et prestations. Peut-on considérer, sans plus de discussion, que l’évocation de son enfance ou de
sa passion du football soit de même nature que celle du financement des
régimes de retraite ou de l’attitude à adopter face à une guerre en Irak ? S’ils
ne remettent pas en cause le faible engouement que suscite une
programmation régulière d’émissions politiques, le détail des chiffres invite
aussi à recadrer certaines comparaisons. Le zapping massif que Fogiel relève
avec gourmandise lorsqu’un politique vient clore le JT de TF1 laisse tout de
même un minimum de six millions de téléspectateurs devant le poste
[42]. Les
trois premières diffusions de
Cent minutes pour convaincre, le lundi en
début de soirée sur France 2, ont rassemblé en 2002-3 des audiences non
marginales : deux millions et demi pour Jean-François Mattei, cinq pour
Jean-Pierre Raffarin, près de six pour Nicolas Sarkozy. Rapportés au début
de soirée, ces chiffres ne sont pas tous prodigieux. Reconvertis en unités
« minutes de parole politique X téléspectateurs » ils écrasent ceux des
talk-shows du soir auxquels reste alors pour argument d’audience le plus
convaincant la structure nettement plus jeune de leur public.
Pour clore provisoirement sur les audiences on y associera un second
argument souvent invoqué : celui de la complémentarité. « Ils ont d’autres
émissions », rappelle Michel Drucker, pour suggérer une combinatoire entre
des émissions distrayantes et des émissions plus sérieuses où l’on parle
« politique », propositions, enjeux. Trois obstacles rendent inexact ce topos
de la complémentarité. Le premier tient à la quasi disparition en France des
émissions politiques traditionnelles. Le second – largement imputable aux
élus – vient d’une forme d’équivalent média de la loi de Gresham en matière
monétaire. Le gros des politiques s’oriente vers les émissions distrayantes et
contribue par là à l’asymétrie des deux registres d’offre. Enfin une
hypothétique complémentarité dans l’offre de prise de parole faite aux élus
ne dit rien sur la « complémentarité » des pratiques de réception. Existe t-il
un public qui cumule ces deux offres télévisuelles ? Tous les acquis de la
sociologie des audiences invitent à penser que la masse du public (jeune,
populaire en particulier) des talk-shows ne suit pas France Europe Express
ou Mots Croisés.
De la justification (2) : La réhabilitation par l’authenticité
Ce dernier point peut d’ailleurs se transformer en argument pour les
défenseurs de l’infotainment. Le genre mettrait en présence des politiques un
public qui ne les regarderait jamais. Plaçant les élus en situation de parler
plus de leur vie et de leur personnalité que de programmes ou de dossiers, il
leur donnerait une occasion exceptionnelle de valoriser leur humanité, de
rendre visible des passions et des émotions qui les rapprochent des gens
ordinaires. La désacralisation contribuerait alors à une paradoxale
réhabilitation d’un personnel politique perçu comme distant, coupé de
l’expérience des gens ordinaires. Elle pourrait même rendre accessible, une
fois ôté le masque officiel, la « vraie » personnalité de l’invité. L’usage de
formules comme « au delà du fond…simplement la forme » (Fogiel
s’adressant à Mamère sur ses interventions au parlement), suggère même
qu’en plaçant le projecteur sur les formes et les personnes, ce n’est pas un en
deçà des grandes questions qui s’ouvre, mais son inverse. Dans sa version
minimale, relative à la révélation d’autres facettes d’une personne,
l’argumentation est d’ailleurs partagée par les invités. Daniel Cohn-Bendit a
souligné qu’en répondant à l’invitation de Drucker et en parlant longuement
de sa passion du football, il trouvait une occasion d’offrir de lui une image
autre que celle de l’ancien soixante-huitard ou du défenseur de la nature.
Martine Aubry ne dit rien d’autre : « J’en ai assez qu’on dise : Aubry est
dure. J’ai voulu montrer que je suis comme tout le monde. Que j’ai des amis,
des passions. Que je sais rire. »
L’argument consistant à soutenir qu’un dispositif télévisuel engendre une
contrainte au parler-vrai est contestable, banal et répétitif. Il accompagne
l’argumentaire de création d’à peu près toutes les émissions politiques
depuis vingt ans. « Si depuis sept ans,
L’Heure de vérité se maintient au plus
haut, c’est qu’elle emprunte au jeu de la vérité et casse le discours officiel de
la politique la “langue de bois”, par un feu roulant de questions […] la force
du gros plan sur les visages où la moindre expression est immédiatement
perçue » affirmait en 1989 une publicité d’
Antenne 2
[43]. Un pacte de
réception cousin était mis en avant par le réalisateur de
Questions à
domicile : « Remettre l’homme politique dans son univers familier lui
permet de s’intéresser surtout à ce qu’il va dire. Quant au spectateur il y
trouve son compte, puisque l’intérieur en dit souvent long sur un être
[44]. » Le
visionnage tant d’émissions plus anciennes que de notre échantillon aboutit
en second lieu à observer des mises en scène du privé et du personnel
prévisibles et déjà rôdés depuis des années dans les émissions qui ont opéré
une forme de transition douce vers l’
infotainment. Gofmann
[45] nommait
« désidentificateur » des symboles ou des comportements de déni d’un
stigmate, comme le fait pour un haut fonctionnaire de gommer un accent qui
connoterait la province ou une origine jugée « basse » dans son monde
d’accueil. On peut objectiver, à partir des sondages, d’enquêtes plus
qualitatives, ou des dénonciations « populistes » de la politique, la nature des
stigmates imputés au personnel politique : distance aux citoyens ordinaires et
au terrain, langue de bois et culture de la dissimulation, clôture dans un
microcosme issu de quelques écoles de pouvoir, privilèges indus, etc.
Calculées ou spontanées, les mises en scènes identitaires – que la durée et le
protocole de
Vivement dimanche permettent tout spécialement – opèrent
comme autant de démarcations à l’égard de ces images négatives. Le
catalogue mis en évidence voici dix ans à propos de
Questions à domicile
[46]
reste transposable. On verra donc se mettre en image et en récit les racines
dans le terroir ou la ville, la proximité aux gens simples, l’amour des joies
ordinaires, la répugnance à être tout entier pris dans les jeux politiques.
Allongé dans une prairie béarnaise, avec en second plan très télégénique ses
chevaux, François Bayrou observe combien « La politique c’est comme une
drogue pour beaucoup de ceux qui la pratiquent, ils perdent complètement le
sens des réalités comme elles sont », et combien le fait d’être resté dans son
village, avec des « copains » – avec qui on le voit chanter – constitue sa
« corde de rappel », lui permet de vivre sans « être en représentation ». Alain
Madelin évoque son père « ouvrier chez Renault », se fait filmer dans son
atelier de bricolage. Le père de Robert Hue raconte comment son fils a
réalisé tout le chantier d’électricité de son habitation. Certaines déclarations
expriment clairement le dessein d’utiliser l’émission pour des opérations de
lifting symbolique. Edouard Balladur fit la révélation sur le plateau de
Drucker de son admiration, toute populaire, pour Louis de Funès et la
profondeur des
Brèves de comptoir. Parce qu’ils ne prennent guère appui sur
des reportages et ne sont pas centrés autour du seul invité politique, les
talk-shows du soir se prêtent comparativement moins à ce déploiement
symbolique. Ils ne l’excluent pas. Noël Mamère souligne, lui aussi,
« d’autres pôles d’intérêt dans ma vie » (que la politique)… « si on fait qu’ça
cela rend malade ». Nicolas Sarkozy indique de son côté combien « l’idée
que les responsables politiques ont une peau de crocodile est une idée
largement fausse ». C’est Thierry Ardisson lui-même qui introduit une
attestation d’ancrage populaire lorsqu’il évoque le père gendarme d’Yves
Contassot, la jeunesse de Michel Rocard : « Vous devenez tourneur-fraiseur »… « quand on vous soupçonne d’être un socialiste de droite, quand
on voit d’où vous venez ce n’est pas si simple ». Bref, malgré ses modestes
risques, l’intégration d’un passage dans ces émissions à une stratégie de
communication du personnel politique apparaît comme non seulement
possible, mais banal.
Justifier l’apport des
talk-shows en soutenant qu’ils font découvrir un
personnel politique dont l’humanité authentique ressortirait d’une parole
moins convenue repose sur d’audacieux glissements, à commencer par une
théorie implicite et simplette du social et de l’identité
[47] où les êtres humains
auraient un noyau d’authenticité, forcément masqué par des rôles sociaux qui
leurs sont extérieurs. Le raisonnement soulève (ou plutôt se garde souvent de
soulever) aussi la question des façons réflexives, voire calculatrices, de
produire une impression de spontanéité et d’authenticité; de l’inégalité que
peuvent commander des trajectoires sociales quand à cet exercice, ou encore
celle des dispositions et outillages cognitifs dont disposent ou non les divers
téléspectateurs pour interpréter la part d’une performance programmée et
d’une expression moins contrôlée des affects ou des convictions. Il n’est pas
besoin de tenir tout responsable politique pour un cynique pour questionner
le caractère prémédité de certaines mises en scène. Même s’il ne s’agit pas
stricto sensu d’un homme politique, visionner après l’effondrement boursier
de
Vivendi et l’éviction de Jean-Marie Messier, le passage de celui-ci chez
Ardisson en décembre 2000 vaut leçon de choses. Accueilli à la demande de
l’animateur par un « triomphe », public pouces levés sur fond de musique de
Ben-Hur, le PDG
[48] est décrit/se décrit comme un champion du « parler
vrai », revendique une part de l’héritage de Mai 68, s’enorgueillit de faire
jouer une entreprise française parmi les plus grandes, écarte toute idée de
golden parachute en cas d’échec, dément toute fascination pour les médias,
confirme que Pierre Lescure est à Canal+ « l’homme de la situation ». La
connaissance des décisions et du sort ultérieur de cet énarque saisi par le
business-spectacle dispense de tout commentaire sur la puissance du
dispositif d’authenticité que serait le
talk-show… sauf à penser qu’il donne à
voir d’authentiques acteurs. Une compétence en représentation – dans toute
la polysémie du terme – constitue l’un des ingrédients de base du métier
politique
[49]. La variante politique du paradoxe du comédien est d’ailleurs
présente dans les questions de Fogiel qui, tout en sélectionnant des invités
« atypiques » demande à Françoise de Panafieu si son « franc-parler » n’est
pas un « … outil de communication ? Vous l’avez, mais vous avez compris
que c’était cela qui marchait ». Un échange avec Nicolas Sarkozy dans la
même émission vaut d’être cité :
Marc-Olivier Fogiel : Est ce que je comprends que vous êtes en train de me
dire que vous faites un coup d’image là, ce soir, en vous montrant plus
détendu, plus sympa, que vous n’êtes peut être vraiment ?
Nicolas Sarkozy : Oui et non… Si je ne prends aucun risque, je vais dans des
émissions que j’ai déjà fait vingt fois… pour un public passionné par la
politique. Alors je n’ai aucune chance de pouvoir élargir le spectre, le nombre
de ceux auxquels je veux essayer de faire comprendre que….
Faut-il en conclure au caractère illusoire ou intéressé de plaidoyers pour des
talk-shows incapables d’apporter quoi que ce soit à la compréhension du
politique et de ses acteurs ? Non. Trois arguments peuvent être soutenus
dans le sens d’un apport. En suivant l’hypothèse de Bernard Manin
[50], pour
qui la prise en compte des qualités personnelles des dirigeants devient un
paramètre de choix électoral plus important dans un univers politique où les
programmes s’opposent moins et ou des facteurs de risque et
d’imprévisibilité se multiplient, on peut débattre du fait que ces programmes
puissent aider à juger de qualités plus attachées aux personnes qu’aux
programmes. Des qualités d’écoute et de négociateur, de capacité de
décision, de sensibilité autocritique peuvent s’y discerner. Reste à démontrer
qu’elles s’y évaluent mieux que dans des émissions plus traditionnelles, que
des styles d’intervention condensés à une quinzaine de minutes – pour les
talk-shows du soir – ne favorisent pas des prestations très artificielles, sans
même parler du fait fondamental que les qualités requises pour paraître
sympathique chez Ardisson ne préjugent ni de la capacité à gérer le dossier
des retraites ou de l’énergie, ni de la nature des choix. De manière plus
convaincante, il est possible de soutenir que ces émissions permettent parfois
de susciter explications et prise de parole sur des questions liées à l’exercice
du métier politique, à ses composantes affectives et émotionnelles.
Mentionnons un échange entre Fogiel et Cohn-Bendit relatif au fait qu’un
certain degré de narcissisme constitue un impératif pour réussir une carrière
politique, une discussion sur ce même plateau avec Nicolas Sarkozy sur la
gestion des échecs en politique, diverses séquences (Bayrou et Bové chez
Drucker, Mamère chez Fogiel) où affleure une posture réflexive d’élus et
militants sur les risques d’un enfermement dans le microcosme, d’une
griserie de la visibilité médiatique. On peut ajouter, en revenant au départ de
ce paragraphe, que la restitution de tranches de vie ordinaire des élus peut
aussi constituer une forme de réponse à quelques diabolisations et clichés
réducteurs sur le personnel politique. Mais une pédagogie de ce que sont
aujourd’hui les contraintes du métier et du champ politique consiste-t-elle à
opposer le caractère sympathique de nombre d’élus en tant que personnes
privées aux images sociales dévalorisantes qui les marquent, ou à
comprendre les facteurs sociologiques (institutions, professionnalisation,
situation matérielle) qui tendent inexorablement à rendre les professionnels
de la politique captifs des logiques du champ et de sa clôture sur lui
même
[51] ?
La forme garante du fond
Jean-Pierre Esquenazi
[52] a mis en évidence un processus de rupture – qu’il
associe à la présidence giscardienne – dans la logique des émissions
politiques. Elle réside dans la conception de la nature même des oppositions
politiques. Dans un régime de débat dont la remise en cause s’étale sur les
années 1970 et le début des années 1980, la diversité des positions politiques
se comprend par le fait que partis et candidats défendent des intérêts sociaux
divergents. Leurs oppositions sont alors le reflet de clivages sociaux, de
conceptions d’un bien commun qui reposent sur des choix différents des
intérêts et groupes à valoriser ou contenir. S’y substitue graduellement une
vision selon laquelle sur tout enjeu existe une solution techniquement
logique, une
one best way. Le désaccord ne reflète alors plus tant la diversité
du social que le fait qu’un des locuteurs soit moins bien informé, plus
ignorant, idéologue ou défenseurs d’intérêts forcément corporatistes. Cette
évolution des régimes de débat n’est bien entendu pas redevable d’une
simple explication en termes de discours. Elle exprime des changements
sociaux en profondeur (montée des classes moyennes, éviction des classes
populaires de la représentation politique, discrédit de tout ce qui est
identifiable aux « marxismes »). En pensant aussi cette nouvelle rupture
comme tributaire de changements sociaux et non résultante d’une
omnipotence attribuée à l’institution télévisuelle, on soutiendra ici la thèse
d’une nouveau glissement, d’importance comparable. L’essor de
l’
infotainment tend à valoriser comme critères de jugement du personnel
politique ceux là mêmes qui définissent dans le jargon des professionnels des
médias le « bon client ». Est un bon client qui accepte d’intervenir sur les
problèmes que les professionnels des médias définissent comme importants,
sait le faire brièvement, avec émotion ou humour, en valorisant l’expérience,
en évitant les longues tirades et les idées abstraites. Est un bon client l’invité
qui a su calibrer une intervention qui anticipe sur les grammaires et codes de
l’émission qui l’accueille, sans susciter chez les téléspectateurs le sentiment
d’un exercice préparé scolairement, accompli avec effort ou mauvaise grâce.
Un « bon client »
(A. Madelin, Vivement dimanche, 8 avril 2001)
Le passage d’Alain Madelin à Vivement dimanche peut être tenu pour
exemplaire d’une performance réussie. L’appréciation ne préjuge pas des
réceptions de sa prestation par diverses catégories de téléspectateurs ou des
procédures d’amplification et redéfinition via les articles de presse écrite.
La « réussite » peut s’objectiver sur trois registres :
Une bonne anticipation du cahier des charges de l’émission.
Reportage enregistré :
Madelin se faisant filmer faisant ses courses sur le marché où il a ses
fournisseurs de « bons produits », chinant dans une braderie. Il bricole une
lampe avec un pied de géomètre dans son atelier. Drucker : « Vous auriez
pu être un artisan, vous êtes un manuel ». Vue du potager qu’il entretient
lui-même, de ses classeurs remplis de recettes de cuisine. Hommage rendu
par l’équipe technique qu’il a accueillie et invitée à ses talents de cuisinier
et à sa cave.
Sur le plateau
Réalisation en direct d’un tour de magie très réussi (faire une seule longue
corde, sans nœud visible, à partir de trois cordelettes) accompagné d’un
commentaire humoristique sur la manière dont la liste de ses soutiens
présidentiels va s’allonger.
Dialogue avec son « maître » J.-P. Coffe qui évoque les graines bio que lui
expédie Madelin, son attention pour la survie des « jardins ouvriers ».
Madelin donne une recette de « petite salade ».
Invitations de chefs d’entreprises qui sont aussi des personnages
positivement connus : l’ex-champion automobile Patrick Tambay, Marcel
Campion propriétaire de la Grande Roue de la Concorde. Madelin célèbre la
« solidarité naturelle » du milieu forain, Campion le qualifie de « presque
forain », de « manuel ».
Séquence de promotion de l’association « Trente millions d’amis ».
Madelin, un chien sur les genoux, rend hommage à ceux qui aiment les
bêtes, remercie ses parents de lui avoir appris cette relation.
Des désidentificateurs contre les stéréotypes dépréciatifs pour le personnel
politique
Evocation du père « ouvrier chez Renault ». Les repas chaleureux partagés
avec des forains dans « les petits bistros de Seine-Saint-Denis ».
Une « ascension sociale » et le désir de « renvoyer l’ascenseur ».
« On m’appelle Alain » La carte de visite « ancien ministre » offerte par
dérision par ses amis le jour même de sa première nomination au
gouvernement, « j’ai toujours pensé que cela ne durerait pas ».
Souligne qu’il n’est pas énarque.
Inscrit au barreau : « Je ne veux pas dépendre de la politique, je veux avoir
un métier à moi que je peux reprendre du jour au lendemain. »
« Je crois que mieux vaut réfléchir avant de parler. »
Fidélité à ses champions, jusque dans leurs moments d’échecs électoraux.
Des désidentificateurs plus adaptés à une vulgate anti-libérale
Invitation d’un responsable d’ONG en Afrique noire. Il témoigne de
l’attention concrète de Madelin à la solidarité avec l’Afrique.
Un humoriste invité fait état de son appartenance à ATTAC et intègre à son
sketch des piques contre les « robots boursiers » libéraux. Madelin « savait
qu’il allait se faire mettre en boîte », et se démarque de ces attitudes.
L’insistance sur ses identités « manuel », populaire.
« Une émission de variété c’est pas facile pour moi à faire, car je ne suis pas
préparé… »
Au-delà du constat, il faudrait démêler l’écheveau complexe des facteurs
sociaux qui ont fait émerger ces nouveaux rites de mise en scène et
d’appréciation, à la manière de Louis Pinto éclairant les conditions sociales
d’émergence des
fast-thinkers comme figures de l’intellectuel légitimé par
les médias, de la rhétorique propre à ces personnages
[53]. La place dominante
actuellement prise par les
talk-shows comme espace central d’intervention
télévisuelle des politiques tend à des effets comparables. La typologie que
Guy Lochard et Jean-Claude Soulages développent dans leur contribution à
ce numéro
[54] est à cet égard éclairante, lorsqu’elle insiste en particulier sur
« la simple performance discursive des protagonistes, à travers un jeu de rôle
cathodique autour du maintien et de la valorisation de la face d’invités très
divers ». Le bon politique, au regard des critères de la puissance invitante –
critères qu’elle s’emploie à faire reconnaître par le public – est celui qui
s’acquitte avec talent d’un pur jeu de rôle : humour et autodérision – dont
une des formes est l’invitation rituelle chez Fogiel à « balancer » et
brocarder alliés et adversaires, capacité à ne pas se laisser démonter par les
provocations, abandon de l’ennuyeuse prétention à proposer des solutions
aux malheurs du monde, dévoilement de ses émotions, gages d’adhésion aux
références culturelles légitimées par les animateurs. Maîtriser cet équivalent
médiatique des figures imposées du patinage artistique n’est pas simplement
présenté comme une compétence médiatique, plaisante mais anecdotique,
mais comme un gage d’authenticité et de fiabilité. La forme médiatique
devient garante du fond civique. Un échange entre Nicolas Sarkozy et Marc-Olivier Fogiel rend visible cette contamination ambiguë :
Marc Olivier Fogiel : « Oui mais là vous ne parlez pas de fond, des dossiers,
vous parlez de vous-même. »
Nicolas Sarkozy : « C’est important… le fond et la forme sont liés. On peut
pas avoir de bonnes idées mal défendues, ou de bonnes défenses de
mauvaises idées… sur le long terme cela ne tient pas. »
Peu importe en l’espèce que le maire de Neuilly adhère à son propre propos.
Il est mis en situation de confirmer la vulgate du discours télévisuel, et de
soutenir qu’une bonne expression est le gage de bonnes idées… formule
probablement fondée si sont de bonnes idées celles qui se font entendre, plus
étonnante s’il s’agit de juger de leur valeur politique ou civique, quelque
définition qu’on en retienne. Le passage de Patrick Balkany sur le plateau de
Tout le monde en parle est à cet égard intéressant. Annoncé par une
présentation en forme de casier judiciaire, l’invité répondra avec un mélange
de bonhomie et d’impudence à toutes les questions qui lui sont posées :
Question d’Ardisson sur l’emploi de personnel communal à son domicile qui
l’a fait condamner pénalement.
Patrick Balkany : (c’était) « quand je recevais… pour des investisseurs, des
gens dont on avait besoin à Levallois ». (Il n’en tirait aucune satisfaction)
« car le samedi je préfère me mettre avec un plateau devant la télé et regarder
Tout le monde en parle ».
Sur une question relative à des poursuites en cours pour trafic d’influence :
PB : « Noooon…c’est une très vieille histoire. Dès qu’on parlait d’HLM on
mettait tout le monde en examen…alors comme j’étais président d’un des
plus gros offices de France. »… « Je ne sais pas qui a fait du trafic, ni de quoi
je suis complice. »
TA : « Vous êtes blanc comme neige, alors ? »
PB : « J’ai fait une erreur en effet avec le personnel des collectivités »…
« J’aurai dû prendre une délibération. »
Question d’Ardisson sur la machination contre le juge Halphen :
PB : « C’est de la très vieille histoire »… « c’était visiblement une histoire de
famille. »
Lorsque la partie entretien se clôt sur la « question qui tue » (« Est-ce que
vous pensez que vous aidez la politique » ?), l’invité répond « Je ne cherche
pas à aider la politique, je cherche à aider la ville dans laquelle je travaille, à
progresser… Moi j’ai fait de la politique pour servir. Je n’avais pas besoin
de politique pour gagner de l’argent », l’évocation finale de ses
« convictions » lui vaut les applaudissements du public – plus vifs que ceux,
mous, qui l’avaient accueilli. Sans même qu’on puisse comparativement
attribuer à l’invité une performance exceptionnelle, son aisance lui permet de
recueillir un
satisfecit du public présent dans le studio
[55] qui suggère, pour
reprendre la formule précitée du maire de Neuilly que si à la télévision on ne
peut réussir « de bonnes défenses de mauvaises idées… », celle des
mauvaises pratiques peut, elle, aboutir.
Pour le formuler de façon plus théorique le programme de perception que
proposent les
talk-shows comporte un potentiel d’institutionnalisation de
l’
allodoxia, l’identification entre le « bon client » sympathique et le dirigeant
politique fiable ou proche des préoccupations de ceux qu’on dit
« ordinaires » ou « d’en bas ». L’effet fondamental de tels court-circuits
logiques est aussi « de se reconnaître dans des opinions qui ne sont pas les
leurs », de mobiliser pour juger d’une offre politique ou d’une candidature
des schèmes qui peuvent être pertinents pour apprécier le bon voisin ou le
collègue sympathique « faute de disposer des principes de perception et
d’appréciation proprement politiques
[56] ».
L’évitement du politique
L’allodoxia constituée en mode d’emploi explicite de perception et d’usage
du personnel politique constitue plus qu’une dimension anecdotique ou un
risque des talk-shows évoqués ici. Elle en suggère la logique de base qui est
celle d’un contournement, d’un évitement : porter sur le politique un regard
non politique, y discerner une activité plus propice à susciter le suspicion
que l’espoir ou le désir de s’investir, se ranger au nombre des sages à qui on
ne la fait pas avec ces discours politiques.
L’observation n’est pas à entendre comme l’accusation portée contre les
animateurs, d’agir systématiquement en entrepreneurs de dépolitisation. Il
est fort probable que Michel Drucker, avec la complicité réjouie de ses
hôtes, ait le souci de mettre en lumière des dimensions attachantes et
valorisantes du personnel politique. Si affleure parfois dans les
talk-shows
nocturnes le plaisir trouble de mettre en difficulté des dirigeants politiques
peut-être perçus comme les icônes de croyances révolues, ou comme des
has-been qu’il est permis d’humilier
[57], l’échantillon analysé ne permet en
rien de décrire ces programmes comme des guet-apens organisés pour
discréditer le personnel politique. Le comportement des animateurs
s’explique plus simplement par toute une série de considérations :
intériorisation explicite d’un principe de division des tâches avec les
journalistes politiques, désir de produire un spectacle distrayant qui réponde
aussi aux impératifs d’audience, perception du personnel politique comme
une catégorie parmi d’autres d’un monde d’« Olympiens » sans hiérarchie de
fonctions ou de dignité. La désacralisation ne saurait s’analyser comme le
simple produit d’une stratégie médiatique ou le signe d’une posture
irrémédiablement dominée des politiques face aux professionnels de la
télévision. Un tel tableau ferait bon marché du pouvoir stratégique que
conservent les professionnels de la politique en matière de transposition de
leurs hiérarchies et cadrages de l’agenda politique vers l’agenda médiatique.
Il oublierait le traitement déférent qui leur reste globalement réservé sur le
plateau des journaux télévisés. Il attribuerait surtout au prestige ou à
l’insolence des animateurs des évolutions qui doivent plus à des dynamiques
sociales externes. Beaucoup viennent du champ politique lui-même, avec la
consolidation de son autoréférentialité, l’impuissance avouée et parfois
revendiquée de ses acteurs devant les décisions de firmes économiques ou
d’entités abstraites (« les marchés ») ou supranationales. D’autres naissent
des interactions avec une part des juges d’instruction et des journalistes
(d’investigation) à travers la mise en évidence de pratiques de corruption ou
d’affranchissement des règles de droit
[58].
L’évitement du politique qui constitue à la fois un dénominateur commun,
un schème de perception et une invite objective présente dans tous ces
programmes peut prendre trois formes distinctes.
Les effets d’allodoxia ont déjà été soulignés. On pourrait, en empruntant au
goût de semblables formules magiques chez les consultants, les condenser
dans la formule des 4S. Un professionnel de la politique se doit d’être
sympathique, simple, spontané, sincère. L’usage déjà fait du corpus dispense
de revenir en détail sur la signification et le détail des formes des qualités ainsi
valorisées. L’invité(e) doit savoir susciter la connivence et l’identification,
gommer ce qui pourrait par trop suggérer une forme d’extériorité, d’extranéité
à l’expérience de ses concitoyens ordinaires, manifester des capacités
d’empathie, d’extériorisation de ses affects, ne pas mentir ou abuser de l’écran
de fumée d’un langage codé
[59]. Mettre l’accent sur ces qualités suggère une
manière d’aborder la politique dont on pourrait dire qu’elle n’est même pas
fausse. Qu’un postulant à des fonctions gouvernementales mente
chroniquement et ostensiblement, qu’il révèle une indifférence glaciale ou une
distance sociale qui confine à l’incommunicabilité à l’égard du vécu de plus
démunis de ses contemporains fournit des indicateurs importants pour
l’apprécier. Mais en dépit de cela l’allodoxia ouvre un espace de confusions
dont l’expression extrême serait de susciter la sympathie ou le vote pour une
personne ou une formation opposée aux valeurs ou intérêts de ses soutiens.
C’est qu’à tout ordre de pratique sociale institutionnalisée et autonome, dont la
politique, correspondent des catégories d’entendement, des repères cognitifs
dont la familiarité ou la sophistication peuvent varier dans des proportions
énormes, mais dont la méconnaissance ou le remplacement par des
considérations de psychologie, de style de vie, de proximité affective risquent
fort d’être périlleuses. On peut l’expliciter par une série de question. Donner
l’image de disposer des qualités condensées dans la formule des 4 S, est-ce les
avoir ? Est-ce ensuite être à même de leur donner une traduction palpable dans
le réseau de contraintes de l’exercice d’une fonction étatique ? En quoi les
qualités personnelles d’un professionnel de la politique informent elles sur son
programme, sur la nature des intérêts sociaux, le style de société qu’il
valorisera ? Sur la faisabilité et le réalisme des engagements souscrits ? On
rappelera sur le mode d’une illustration par l’absurde, le cas d’un brasseur
d’affaires devenu ministre en 1992 qui, avant de passer par la case prison,
avait mis des qualités de « bon client » unanimement saluées à affirmer avec
ce qu’il fallait de vibrato ému la nécessité d’« interdire le chômage des
jeunes » (sic)….
Sur un second registre, si ces émissions peuvent éclairer la personnalité des
acteurs politiques, les faire parler de leur associés et rivaux, il paraît
empiriquement assez difficile de leur associer un apport d’information très
significatif sur les règles, enjeux, logiques sociales propres à l’univers
politique. Même en adoptant des définitions peu exigeantes de notions comme
celle de citoyen informé ou
a fortiori éclairé, ou de maîtrise d’une
« idéologie » comme condition pour se repérer dans l’espace politique, la
contribution de ces programmes en termes d’
empowerment, d’apport de
ressources aux citoyens, apparaît ténue. Ces programmes tendent davantage à
consolider les tendances à l’apathie et à l’indifférence politique mises en
lumière sur le cas américain par Nina Eliasoph
[60]. Il est difficile d’y trouver des
séquences ou des discours qui valorisent l’idée d’un pouvoir individuel ou
collectif des citoyens, sous des formes autres que d’envoyer un chèque à une
association ou une cause. Sans s’y identifier, la valorisation du local, des
cercles de sociabilité amicale ou festive
[61] – bien visible chez Drucker – ne
sont pas sans lien avec ce qu’Eliasoph désigne comme assignation à la posture
parentale (
compulsory momism), citoyenneté minimaliste où les seuls
engagements légitimes sont ceux par lesquels une mère ou un père s’engage
avec la justification de pouvoir raisonnablement espérer peser (donc sur des
objets spatialement proches et non planétaires, simples à cerner et non trop
techniques). A l’inverse tout investissement sur des enjeux distants ou
généraux apparaît comme vain ou illusoire, faute de connaissance des dossiers
et des enjeux, de capacité à peser, à approcher les acteurs de la décision.
Nina Eliasoph identifiait au cours de son enquête dans les associations locales
américaines une seconde figure d’évitement du politique, celle, plus cynique et
ricanante de la distance radicale-chic. Plus politisés, disposant de plus de
ressources cognitives, ses tenants sont prompts à pressentir les moins
honorables des activités qui se déroulent dans les coulisses de la politique, à
souligner les connivences entre professionnels de la politique et dominants
sociaux. Mais ils postulent simultanément l’inutilité et l’impuissance forcée de
tout engagement, piégé d’avance dans toutes sortes de lois d’airain du statu-quo. En évitant de transformer en similitude ce qui est davantage une analogie
invitant au questionnement, on peut relever dans les talk-shows du soir la
présence de cette distance, radicale chic, au politique, de cette ironie du
surplomb ou du dépassement. Parce qu’ils apparaissent, dans les schèmes de
classement des animateurs, au nombre des rares professionnels associables aux
catégories du nouveau, les passages d’élus verts sont à cet égard un bon
analyseur. Tout en exprimant une sympathie pour les débats ouverts par les
verts, Baffie interrompt Yves Contassot qui évoque les négociations en vue
des législatives avec le PS par une interpellation en forme de chronique d’une
déception annoncée : « C’est cela qu’est très casse-couille. On attend les verts
comme une bouée de sauvetage et quant ils sont là ils font de la politique
politicienne comme les autres ». Stéphane Blakowski, dont la fonction est
chez Fogiel, de faire depuis les coulisses une sorte de métacommentaire à
chaud sur les échanges, ironise pour sa part sur ce qui lui apparaît comme la
modération, voire les reniements du soixante-huitard Cohn-Bendit dans ses
réponses. Après avoir avoué les « complexes » que lui avait inspiré la
« génération 68 ». Il note que l’invité « ce soir… a tout renié d’un coup, nous a
fait comprendre que c’était comme sa crise d’adolescence » … « le pavé dans
le CRS c’était pas très malin ». Cohn-Bendit ne dit qu’« un peu de mal des
politiciens… il n’a pas voulu chanter l’Internationale… Il dit que l’alcool
tue ». Une conclusion radicale-chic s’impose donc, flûte en cristal à la main :
« … J’ai l’impression avec ma petite coupe de Champagne d’être plus
révolutionnaire que Daniel Cohn-Bendit… ».
La double polarité d’évitement du politique identifiée par Eliasoph peut
inspirer des rapprochements. Pour le public plus jeune, plus scolarisé des
talk-shows nocturnes, un registre plus branché-cynique, le discours de ceux,
revenus de tout sans avoir jamais bougé, à qui on ne la fait pas, qui repèrent
le coup médiatique sous le franc-parler, ne se laissent pas intimider par les
puissants, qui invitent les non-conformistes. Dans le cas de Vivement
dimanche, un registre qui ne comporte pas cette composante de suspicion ou
de surplomb, mais propose à un public plus populaire, plus âgé aussi, un
cadrage de la politique d’où il ressort qu’elle n’est vraiment intéressante
qu’en remplaçant des discours par des individus, que les bonnes
communautés imaginées qu’elle peut susciter relèvent de goûts et loisirs
partagés, d’enjeux insusceptibles de susciter des désaccords de principe
(développement, santé publique).
En ôtant à la notion toute connotation normative pour n’en retenir que l’idée
de compétence dans sa polyphonie (connaissances, disposition, légitimité à
agir) ces deux types d’émissions fonctionnent à l’inverse d’une entreprise de
politisation. S’ils n’inventent ni ne produisent des dispositions à l’évitement
du politique, dont on a suggéré la diversité des origines, et dont il faudrait
souligner aussi la diversité des formes et des motivations
[62], ces programmes
entretiennent et banalisent des postures dépolitisées. Cela n’exclut en rien
qu’ils puissent distraire, jusqu’aux sociologues grincheux qui les analysent.
Mais que le premier espace d’invitation et d’expression du personnel
politique à la télévision fonctionne comme si la parole politique et la posture
de citoyen étaient de vieilles histoires soporifiques vaut réflexion. Le
remplacement du citoyen par le téléspectateur consommateur de programme
est-il ce qu’on nommait hier une « modernisation politique
[63] » ?
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