2003
Réseaux
La television, analyseur du vieillissement
Vincent Caradec
Cet article se fixe pour objectif d’explorer le processus de vieillissement en
se fondant sur plusieurs corpus d’entretiens réalisés avec des retraités (âgés
de 60 à 98 ans) et en retenant un analyseur particulier : le rapport à la
télévision. Dans une première partie, trois moments du vieillissement se
trouvent interrogés : les premières années de retraite, la période qui suit le
décès du conjoint et la « déprise ». Ce dernier phénomène, qui est au cœur de
l’avancée en âge, se trouve notamment précisé grâce au repérage de deux
phases – la déprise par rapport aux activités extérieures et la déprise par
rapport à la télévision – ainsi qu’à travers la distinction opérée entre le
registre des activités pratiquées et celui de l’intérêt pour le monde. Dans une
seconde partie, on examine de quelle manière la télévision peut être un
« partenaire » de la construction de l’identité des plus âgés. Il apparaît alors
qu’elle permet le « branchement » sur le soi passé, procure des ressources
utiles à la réaffirmation de soi et nourrit le questionnement sur la manière de
se positionner par rapport à la catégorie de « vieux ».
This article draws on several corpuses of interviews with retirees (aged
between 60 and 98) and uses a particular analyser, the relationship to
television, to explore the ageing process. In the first part three stages in
ageing are examined: the early years of retirement; the period following the
spouse’s death, and “withdrawal”. The latter phenomenon, at the heart of
ageing, is identified through two phases – withdrawal from outside activities
and withdrawal from television viewing – and through the distinction
between activities practised and interest in the world. In the second part we
examine how television can be a “partner” in the construction of the oldest
retirees’ identity. We see how it allows a “connection” to the past self,
provides useful resources for self-reassertion, and sustains questioning on
the person’s position in relation to the “aged” category.
Deux voies d’investigation s’offrent au chercheur qui souhaite
étudier le rapport de la population âgée à la télévision. Il lui est
possible, tout d’abord, de considérer le groupe d’âge des
« personnes âgées » – ou de retenir une catégorie connexe comme celle des
« retraités » ou des « seniors » – et de proposer une caractérisation de la
manière dont la télévision se trouve utilisée par ce groupe d’âge. Une telle
stratégie de recherche permet d’observer l’importance de l’écoute de ce
média chez les plus âgés – la télévision apparaît alors comme la « dévoreuse
du temps libre des anciens
[1] » –, la spécificité de cette écoute par rapport à
celle des jeunes en ce qui concerne le choix des émissions, ainsi que la
grande diversité des pratiques télévisuelles au sein de la population âgée
[2].
Une autre manière de procéder consiste à s’intéresser non pas aux
« personnes âgées », mais au processus de vieillissement. Cette seconde
approche présente, à nos yeux, un double intérêt : elle invite, d’une part, à
étudier le rapport à la télévision dans une perspective diachronique, à le
saisir en tant que processus ; elle ouvre, d’autre part, sur une connaissance
plus fine du processus de vieillissement en donnant l’occasion de l’observer
à travers un analyseur particulièrement fécond, le rapport à la télévision.
C’est ce type d’analyse, attentive aux changements, que cet article se
propose de développer en se fondant sur un matériau qualitatif constitué
d’entretiens réalisés avec des couples de retraités sexagénaires (N = 21),
avec des veufs et des veuves sexagénaires et septuagénaires
[3] (N = 20) ainsi
qu’auprès de personnes « très » âgées de plus de 75 ans
[4] (N = 25). Dans un
premier temps, nous nous interrogerons sur les transformations des pratiques
d’écoute de la télévision au cours de l’avancée en âge – et corrélativement
sur ce que ces changements donnent à voir du processus de vieillissement.
Puis, adoptant une perspective en termes de construction identitaire, nous
examinerons de quelle manière la télévision peut être un « partenaire » de la
construction de l’identité au cours du vieillissement.
LES TRANSFORMATIONS DES PRATIQUES D’ECOUTE
AU COURS DU VIEILLISSEMENT
Le vieillissement des personnes âgées peut être appréhendé en articulant
deux perspectives. La première envisage l’avancée en âge comme
l’occupation de positions successives dans le parcours de vie
[5] : le
vieillissement est alors marqué par le franchissement de moments de
transition, comme la retraite et le veuvage, qui marquent le passage de l’une
à l’autre de ces positions
[6]. La seconde perspective considère que le
vieillissement au grand âge se caractérise, sinon par un « désengagement »
généralisé et massif de tous les investissements antérieurs
[7], du moins par une
« déprise » marquée par le souci d’économiser ses forces, l’abandon de
certaines activités et la réorientation de l’existence vers l’espace
domestique
[8]. Concevoir l’avancée en âge comme la combinaison de ces
deux processus – l’occupation de positions successives dans le parcours de
vie et la déprise – présente l’avantage de restituer à la variable âge sa
dimension sociale, trop souvent réduite à un simple repère chronologique :
l’âge est ici considéré selon la position occupée dans le parcours de vie
d’une part, selon les manifestations physiologiques et psychologiques du
vieillissement, d’autre part. Une telle modélisation du vieillissement invite à
étudier la manière dont les pratiques d’écoute se transforment au cours de
l’avancée en âge en interrogeant trois moments du vieillissement : les
premières années de retraite, la période qui suit le décès du conjoint et la
phase de déprise.
Les premières années de retraite
Les enquêtes quantitatives montrent que la durée d’écoute de la télévision
s’accroît au moment de la retraite. Ainsi, la comparaison des données des
enquêtes « Pratiques culturelles » de 1973 et 1988 permet d’observer que les
40-59 ans de 1973 (âgés de 55-74 ans en 1988) ont augmenté, en quinze ans,
leur écoute hebdomadaire de six heures et demie, augmentation qui
s’explique non seulement par un effet de période, l’ensemble des
téléspectateurs étant plus assidu en 1988 qu’en 1973, mais aussi par un effet
de position dans le cycle de vie – le passage à la retraite
[9]. Le même
phénomène se donne à voir dans l’enquête longitudinale réalisée par la
Fondation nationale de gérontologie qui indique, de plus, que l’augmentation
du temps consacré à la télévision est progressive, la durée d’exposition aux
médias augmentant entre la première année de retraite et les deux
suivantes
[10]. Cette augmentation de l’écoute témoigne de la réorganisation
temporelle qui s’opère lors de la retraite : en développant de nouvelles
activités, en ralentissant le rythme de celles qu’ils effectuaient auparavant,
par un ensemble de petites modifications de leurs habitudes, les retraités
élaborent un nouveau rythme afin de restructurer leur vie quotidienne et de
combler le temps libéré par l’arrêt de l’activité professionnelle
[11]. L’écoute
s’accroît ainsi par une légère dilatation du temps qui était auparavant
consacré à la télévision : en soirée, elle est allumée un peu plus tôt et éteinte
un peu plus tard puisqu’il est désormais possible de décaler l’heure du lever.
Cependant, au-delà de cette augmentation générale de l’écoute, il convient
de souligner que les durées d’écoute sont très variables, notamment en
fonction de la position sociale
[12], et que les discours tenus sur la télévision
sont également contrastés : certains semblent minimiser le fait qu’ils
regardent un peu plus la télévision depuis la retraite et mettent plutôt en
avant leur refus de lui consacrer trop de temps alors que d’autres n’ont pas
ces réticences et reconnaissent que la télévision est aujourd’hui un passe-temps privilégié. Ces deux attitudes renvoient à des conceptions différentes –
et socialement situées – de la retraite. La télévision apparaît, en effet, comme
un loisir plus ou moins légitime selon que la retraite est considérée comme
un temps d’épanouissement de soi ou comme un moment de repos. Ceux qui
font en sorte de ne pas trop la regarder et qui prennent leurs distances avec
elle sont plutôt les tenants d’un modèle « activiste » de la retraite, qui enjoint
de faire quelque chose de cette nouvelle période de l’existence. Regarder la
télévision apparaît à leurs yeux comme une activité « passive », une
distraction valable pour les personnes très âgées et invalides, mais qui ne
saurait convenir à de jeunes retraités « actifs ». M. Verdier
[13] note ainsi qu’
on sort tous les jours, on s’oblige à sortir (…). On a évité, justement, de…
l’usage de la télévision pendant notre retraite pour éviter de rester assis dans
un fauteuil en train de faire…
A l’inverse, ceux qui accroissent leur pratique télévisuelle après avoir cessé
leur activité professionnelle sans ressentir de culpabilité particulière voient
dans la retraite un droit au repos après une vie consacrée au travail. La
télévision constitue alors pour eux une distraction appréciée, qui sied à leur
condition de retraité : « C’est un passe-temps, c’est la détente » explique une
ancienne employée, Mme Gerfaut, tandis que son mari, qui était ouvrier,
indique qu’« on est en retraite ou on ne l’est pas ».
Un dernier phénomène mérite d’être noté : l’augmentation récente du
multiéquipement chez les jeunes retraités
[14]. Ce développement du
multiéquipement, en même temps qu’il témoigne de la banalisation de la
télévision, s’explique par le souci d’une plus grande égalité dans les relations
conjugales : un second poste permet d’éviter que l’un des conjoints –
l’épouse le plus souvent – ne sacrifie ses goûts personnels sur l’autel
conjugal. M. et Mme Gerfaut ont ainsi acheté récemment une seconde
télévision, qu’ils ont placée dans leur chambre car, explique M. Gerfaut,
Moi, j’aime bien le football, ma femme, non. Alors, si y’a un beau film en
même temps qu’il y a un match à la télé, alors comme ça, on est tranquilles
chacun de son côté.
Cependant, ce multiéquipement ne conduit pas nécessairement à une forte
individualisation de l’écoute. Le cas de M. et Mme Loriot, qui expliquent
que « depuis qu’on est retraités, il a fallu deux télés » et qui s’exclament de
concert « oh oui, le soir, chacun sa télé ! », apparaît assez exceptionnel. En
effet, lorsqu’un nouveau bien technologique est introduit dans l’espace
domestique, il s’intègre dans les modes de fonctionnement familiaux
antérieurs, dans l’« économie morale de la famille
[15] ». Or, la soirée est
souvent considérée, dans les générations actuelles de retraités, comme un
moment important de la vie conjugale, qui réclame que les conjoints ne
soient pas séparés dans des pièces différentes de la maison. Aussi le second
poste se trouve-t-il souvent assez peu utilisé.
Le veuvage et ses conséquences
Le veuvage constitue la seconde grande transition du vieillissement, qui
intervient en moyenne plus tardivement que celle de la retraite et qui
concerne majoritairement les femmes
[16]. Cette transition provoque souvent
une importante réorganisation du mode de vie
[17] dont il est possible de
dégager certains aspects en étudiant de quelle manière évolue le rapport à la
télévision.
Evoquons, pour commencer, les premiers temps qui suivent la disparition du
conjoint, même si notre matériau est sur ce point incomplet – nous n’avons
pas posé de question systématique sur la phase de deuil et nos informations
proviennent donc de remarques spontanées de nos interlocuteurs. On peut
tout d’abord noter que, parmi les personnes enquêtées, certaines ont évoqué
la phase de deuil survenue après le décès pour signaler qu’elle avait été
marquée par une moindre écoute de la télévision. L’« indifférence
compréhensible par rapport aux trivialités de l’existence » qui, selon
Freud
[18], caractérise la phase de deuil s’est traduit, dans leur cas, par un
désintérêt à l’égard des émissions diffusées. Mme Glück raconte ainsi
qu’elle avait perdu le goût de vivre et avait presque cessé de regarder la
télévision, jusqu’à ce qu’une amie l’encourage à reprendre le dessus et à
allumer à nouveau son poste. Mme Messiaen signale aussi la prise de
distance par rapport à la télévision qui a suivi le décès de son conjoint :
Après, ça a été la mort de mon mari, bah vous savez… On regarde pas la télé
quand les siens ils s’en vont comme ça. Les plus proches tout au moins…
Il semble cependant que cette prise de distance par rapport à la télévision au
cours de la phase de deuil ne soit pas générale. M. Ré raconte, pour sa part,
de quelle façon une émission de télévision a accompagné ses nuits
d’insomnie avant qu’il ne retrouve un sommeil plus régulier :
Après le décès de mon épouse, là je… j’ai été longtemps où je dormais peu et
je me réveillais la nuit alors quoi faire ? ... Et ben vous vous rendormez pas,
alors par hasard je me suis levé comme ça la nuit et puis j’ai découvert sur
TF1 des émissions qui m’intéressaient, qui sont intitulées « Histoires
naturelles ». Elles débutent à trois heures et cinq heures du matin. (…) Ça je
l’ai regardé systématiquement pendant très longtemps et après ça je me
recouchais et je me rendormais. Voilà, donc j’ai découvert ça, ça a été
accidentel, maintenant je ne le fais plus.
Par ailleurs, nous avons pu observer, à quelques reprises, les grandes
difficultés éprouvées par le conjoint survivant pour continuer à utiliser le
même poste de télévision que précédemment. Ce poste peut, en effet, se
trouver fortement associé au conjoint disparu et susciter des souvenirs
douloureux lorsque celui-ci en a fait un usage intensif dans les derniers
temps de sa vie. Le malaise est parfois tel qu’un nouveau téléviseur est
acheté – à moins qu’il ne soit offert par les enfants – afin de remplacer
l’appareil devenu, au moins temporairement, inaccessible. C’est ainsi que
Mme Brahms a acquis un nouveau poste, qu’elle a placé dans sa chambre :
Bein c’est parce que… quand il est décédé… j’étais… je pouvais pas rester
ici en bas je le voyais toujours là ! alors je faisais que pleurer ! Et puis ma
fille une fois elle arrive et puis elle dit : pourquoi tu n’achètes pas une
télévision ?… Bein heu… je suis partie avec elle et elle l’a achetée et puis je
l’ai mis…
Une importante fonction assurée par la télévision après le décès du conjoint
réside dans l’ambiance sonore qu’elle est susceptible de créer : elle donne le
sentiment d’une présence et permet de « combler le vide » produit par la
disparition de son compagnon ou de sa compagne. La radio ou la chaîne hi-fi
peuvent d’ailleurs se trouver sollicités dans le même but. Les propos sont,
sur ce point, très semblables d’un entretien à l’autre car, s’il est une
expérience commune à l’ensemble des veufs et des veuves, c’est bien celle
de la solitude. Mme Hoëdic explique ainsi qu’elle laisse désormais sa
télévision allumée dans l’après-midi et pendant la soirée car cela « fait une
présence » et « empêche d’avoir un vide dans la maison » :
J’ai pas été habituée à être toute seule dans une maison. Bon ben il arrive un
moment où on y est, seule, bon ben il faut combler ce vide par quelque chose,
ben ça comble par la télé.
Mme Groix, elle aussi, souligne l’importance de la télévision :
Le matin, ça la télé, c’est un objet dans la maison que dans le temps, quand
mon mari il était là, je ne regardais pas, que depuis que je suis veuve, c’est un
objet on dirait une… c’est, c’est une personne qui est dans la maison. C’est
ça. Moi je descends, en premier je vais allumer ma télé.
Et même M. Wight qui, pourtant, « s’accommode assez volontiers du
silence », sollicite davantage les appareils domestiques sonores, la chaîne hi-fi et la télévision :
L’activité professionnelle plus le fait que je sois veuf, donc seul, bon ben ça
réintroduit un besoin et il m’arrive de… d’allumer la chaîne ou d’allumer la
télévision, la télévision que je ne regarde pas forcément mais parce que ça
fait dans la pièce des voix.
La disparition du conjoint conduit à une réorganisation de la vie quotidienne
qui prend des formes diverses, celles-ci variant en fonction de l’âge au
moment du décès
[19], du sexe et du type de relations conjugales antérieures : il
peut consister en un repli sur soi et sur l’espace domestique ou en une
ouverture sur autrui, se traduire par la réduction des activités extérieures ou
par le développement de centres d’intérêt nouveaux
[20]. L’écoute de la
télévision s’inscrit dans cette nouvelle organisation de l’existence qu’elle
contribue, dans le même temps, à façonner. Ainsi, dans la plupart de nos
entretiens, le veuvage apparaît comme un événement qui, une fois la phase
de deuil passée, provoque une nette augmentation de l’écoute de la
télévision
[21]. Celle-ci constitue un loisir domestique facilement accessible,
qui « comble » certains des moments auparavant occupés par des activités
aujourd’hui abandonnées (comme les sorties en commun) ou effectuées plus
rapidement (comme la préparation des repas). Mme Brahms, par exemple,
explique que, du vivant de son mari, la télévision était une occupation du
soir alors que, désormais, elle la regarde pendant les repas et une partie de
l’après-midi. Et Mme Vivaldi apprécie de pouvoir occuper les heures creuses
de la fin d’après-midi en la regardant :
Surtout l’hiver, entre 17 h 00 et 20 h 00, elle m’occupe. Si je n’avais pas
quelque chose à regarder ou à écouter ça me serait difficile. Ça serait un
moment difficile, disons, parce que les soirées sont très longues. Alors
j’apprécie d’avoir… Sauf quand mon mari était là, bah il fallait quand même
que… Maintenant je n’ai plus tellement de repas à préparer, là. Si j’ai une
petite salade, je l’épluche le matin, elle sert pour le midi et le soir. Alors là,
j’avais toujours des choses à m’occuper, donc y’avait pas de problèmes entre
17 h 00… Mais maintenant, j’ai moins d’occupations…
C’est dans ce contexte d’une importance accrue de la télévision dans
l’existence que certains s’équipent d’un magnétoscope, souvent offert par les
enfants qui s’efforcent ainsi d’éviter l’ennui à leur parent âgé. Les enfants ne
se contentent d’ailleurs pas d’offrir l’appareil, ils assurent souvent un travail
d’accompagnement afin qu’il soit approprié et utilisé : ils aident leur parent à
surmonter ses réticences à l’encontre de cette technologie jugée complexe,
ils l’initient à sa manipulation et ils l’approvisionnent en cassettes vidéo
qu’ils achètent, louent ou enregistrent pour lui.
A l’inverse des cas précédents, il arrive parfois que le veuvage entraîne la
disparition de moments auparavant consacrés à la télévision et se traduise
par une moindre écoute. C’est le cas notamment lorsque le décès du conjoint
est l’occasion de développer des activités extérieures plus nombreuses. Mme
Mahler, par exemple, ne regarde plus la télévision l’après-midi, ce qu’elle
faisait quelquefois du vivant de son mari : elle explique qu’elle a « changé
d’optique ». En effet, depuis qu’elle n’est plus retenue à la maison par son
mari malade, elle sort davantage et s’est investie dans des activités de loisirs
qui occupent ses après-midi. De la même façon, M. Ouessant observe qu’il
regarde beaucoup moins la télévision depuis qu’il est veuf. Auparavant, il
faisait en sorte de modérer ses activités bénévoles car son épouse lui
reprochait d’être trop peu présent à la maison :
Depuis la retraite, effectivement on regardait certaines émissions, certains
films ensemble. Bon je limitais mes activités extérieures mais donc on… je la
regardais plus avec elle.
Après son décès, il a accru son engagement associatif et les responsabilités
dont il a aujourd’hui la charge l’accaparent. Aussi son écoute de la télévision
se limite-t-elle désormais au journal télévisé de vingt heures.
Par ailleurs, on observe dans certains cas une évolution dans le choix des
programmes. A chaque fois, il s’agit de femmes dont les goûts étaient
différents de ceux de leur mari et qui le laissaient regarder ses émissions
favorites. Après son décès, leurs goûts personnels ont trouvé plus facilement
à s’exprimer : leur identité personnelle est réapparue alors qu’elle s’effaçait
auparavant derrière leur identité conjugale
[22]. Ainsi, le changement d’optique
évoqué par Mme Mahler ne s’est pas seulement traduit par une moindre
écoute de la télévision l’après-midi : elle l’a aussi plus volontiers regardée
après le repas du soir. Auparavant, c’était son mari qui décidait du
programme et ses choix ne lui convenaient pas toujours :
Pour les programmes télé, ça change un peu, parce que lui il n’y avait que les
films de guerre qui l’intéressaient. Les variétés tout ça ou les films que je
pouvais regarder, en principe ça ne l’intéressait pas. Alors souvent je me
taisais, parce que je le laissais choisir son émission, étant donné qu’il était
handicapé, il ne pouvait pas parler alors... je le laissais plutôt choisir pour le
distraire quoi, c’est tout.
La télévision au cœur de la déprise
Au-delà des événements précis qui, tels la retraite et le veuvage, ponctuent
l’avancée en âge, le vieillissement est marqué par une tendance au
« désengagement ». Telle est du moins l’idée que l’on peut retenir du travail
pionnier réalisé par Cumming et Henry et des recherches qui, reprenant de
manière critique leur intuition principale, ont forgé la notion de
« déprise
[23] ». Celle-ci vise à rendre compte du processus de
« réaménagement de la vie » qui se produit lorsque les personnes vieillissent
et se trouvent confrontées à « une sorte d’amoindrissement de l’impulsion
vitale » dont le manque d’envie et la fatigue constituent les manifestations
les plus tangibles. Un désir de se mettre en retrait apparaît alors et se traduit
par l’abandon de certaines activités et par la baisse des relations sociales.
Cependant, cette déprise – contrairement au désengagement théorisé par
Cumming et Henry – n’est pas générale et ne s’étend pas à tous les domaines
de l’existence : elle est sous-tendue par « une logique de substitution et de
sélection des activités ». Les personnes s’efforcent de conserver autant que
possible les « registres d’intérêt qui leur tiennent à cœur » et les activités à
leurs yeux les plus signifiantes. L’étude du rapport au monde matériel et de
ses transformations au cours de l’avancée en âge constitue un point
d’observation privilégié de ce processus de déprise
[24]. C’est le cas
notamment lorsqu’on examine comment se produit la « démotorisation »
i.e. l’abandon progressif de l’usage de la voiture
[25]. De même, le rapport à la
télévision apparaît comme un bon analyseur de la déprise, qu’il permet
d’observer dans deux de ses dimensions : celle des activités pratiquées, à
travers l’étude de l’importance quantitative de l’écoute et celle de l’intérêt
pour le monde, approché à partir de l’intérêt manifesté pour les émissions de
télévision
[26].
L’écoute de la télévision au cours des années de retraite présente une
évolution remarquable : une expansion de l’écoute jusque vers quatre-vingt-cinq ans, suivie par une diminution de la pratique télévisuelle
[27]. On peut
interpréter cette évolution comme le résultat de deux processus de déprise
qui se succèdent au cours du vieillissement
[28] : d’une part, une déprise par
rapport aux activités extérieures, qui est favorable à une écoute accrue de la
télévision, d’autre part, une déprise par rapport à la télévision elle-même.
Examinons comment, dans un premier temps, l’avancée en âge se traduit par
l’abandon d’activités qui amenaient à sortir de chez soi. Sans revenir sur les
répercussions – très variables, nous l’avons vu – de la retraite et du veuvage
sur la présence dans l’espace domestique, d’autres phénomènes contribuent à
réduire les opportunités et les possibilités d’engagement dans des activités
extérieures. Ainsi, les grands-parents se trouvent moins sollicités lorsque
leurs petits-enfants grandissent. Le décès des proches fait aussi disparaître
certaines occupations, comme les visites et les services rendus à son père ou
sa mère âgés ou les moments passés avec des amis. Par ailleurs, les
personnes qui vieillissent apprécient de plus en plus la quiétude de leur
domicile, qui constitue un refuge contre les incertitudes de la confrontation
avec les plus jeunes dans l’espace public
[29]. Enfin, les problèmes de santé
s’accentuent et la fatigue se fait plus présente. Tout un ensemble de
mécanismes concourent ainsi à la déprise des activités extérieures et à la
réorientation progressive de l’existence vers le domicile et les occupations
qu’il offre. La télévision bénéficie souvent de ce surcroît de présence
domestique. Elle dispose, en effet, de plusieurs atouts. Tout d’abord, comme
nous l’avons indiqué en étudiant le veuvage, elle assure une compagnie, à la
fois comme bruit de fond qui donne le sentiment d’une présence et comme
moyen d’occuper les moments d’ennui. Ensuite, l’écoute de la télévision
permet de prendre un moment de pause au cours de la journée, de se
ménager avant d’entreprendre une activité plus fatigante. C’est le cas pour
Mme Debussy qui, depuis qu’elle a été hospitalisée et sur les conseils de son
médecin, s’installe devant son poste pendant une heure après le déjeuner :
Depuis 4,5 ans, j’apprécie la télévision parce que de temps en temps je dois
me reposer et donc le but c’est de me reposer.
Enfin, regarder certaines émissions permet de rester en prise sur des choses
dont il a fallu se déprendre par ailleurs et que l’on remplace par leur
succédané télévisuel, par exemple en regardant la messe à la télévision
quand il devient difficile de se rendre à l’église ou encore en suivant des
reportages faute de pouvoir voyager. Cependant, si la déprise des activités
extérieures se traduit souvent par une augmentation de l’écoute, il serait
excessif de considérer que la télévision vient nécessairement se substituer
aux activités délaissées. Certaines personnes investissent en effet des
occupations domestiques d’un autre type comme la lecture ou les mots
croisés, ce qui leur permet de maintenir à distance la télévision qui présente
l’inconvénient d’être un loisir peu valorisé dont la trop forte consommation
se trouve associée à l’inactivité, la grande vieillesse et la mort. Il n’est pas
certain, cependant, que la représentation – très répandue – de la personne
très âgée rivée à son poste de télévision soit conforme à la réalité. En effet,
se dessine aux âges élevés un mouvement inverse du précédent, une seconde
phase de déprise qui se traduit cette fois-ci par une baisse de l’écoute de la
télévision. Ce phénomène s’explique par la fatigue accrue qui conduit à
avancer son heure de coucher et donc à ne plus regarder les émissions de la
soirée, ainsi que par certaines déficiences sensorielles qui amènent à choisir
avec soin les quelques moments qu’il est possible de lui consacrer.
Cependant, cette limitation de l’écoute ne doit pas être perçue comme une
conséquence mécanique de la fatigue ou des difficultés physiques, mais
plutôt comme une stratégie permettant de préserver d’autres activités jugées
plus importantes. Ainsi, pour Mme Berlioz, se coucher tôt est un moyen de
pouvoir continuer à se lever aux aurores car elle consacre les premières
heures de la journée à écrire des poèmes. Quant à Mme Lully, qui a perdu un
œil et voit mal de l’autre, elle évite désormais de regarder la télévision
l’après-midi afin d’être en mesure de suivre le téléfilm de la soirée :
Si je fatiguais [les yeux] l’après-midi je ne saurais plus écouter mon film le
soir, et moi il me faut mon film !
Elle est d’ailleurs décidée à « tenir » sur ce rendez-vous avec ses « amis »
télévisuels, qui est sa raison de vivre, même au prix d’une fatigue oculaire et
auditive. C’est ce qu’elle explique en évoquant un récent épisode de la série
L’Instit qui lui « a trop fatigué les oreilles » :
Ah oui j’ai regardé jusqu’au bout, le lendemain ça me faisait du mal, mais
j’abandonnerai pas hein !
Examinons maintenant de quelle manière l’intérêt pour les émissions de
télévision se manifeste dans nos entretiens et comment celui-ci évolue, dans
certains cas, au cours de la déprise. Le premier point à souligner est l’intérêt
soutenu de beaucoup de personnes de notre échantillon pour les émissions de
télévision, intérêt qui repose sur un triple fondement : le lien social, la
connaissance et le spectacle. Tout d’abord, les médias sont un moyen de
« s’informer » et de « rester au courant » : ils ont une fonction de « lien
social »
[30]. Le flux d’informations qui pénètre par leur intermédiaire dans
l’espace domestique permet en effet de soutenir quotidiennement le
sentiment d’appartenance à une communauté locale ou nationale et de
maintenir un lien avec le monde : savoir ce qui s’y passe, c’est encore en
faire partie. Ensuite, la télévision constitue un moyen de perfectionnement et
d’enrichissement de soi : elle est un lointain prolongement de l’école – avec
laquelle la comparaison est quelquefois explicite – qui donne l’occasion
d’« apprendre », de « s’instruire » et de « découvrir ». Enfin, la télévision
permet d’assister à divers « spectacles » (émissions de variétés, compétitions
sportives, jeux télévisés, œuvres de fiction, reportages, émissions politiques,
etc.) et d’éprouver ainsi un plaisir de (télé)spectateur fondé sur la
participation intellectuelle ou émotionnelle ou encore sur la joie de retrouver
des personnages auxquels on est attaché
[31]. Cependant, en dépit de la
diversité des motifs d’écoute et d’attention, un certain désintérêt est
perceptible dans certains entretiens. Ce désintérêt se manifeste, tout d’abord,
au travers de formules qui trahissent la lassitude à l’égard d’émissions
auparavant appréciées : « y’en a marre », « ça me lasse », « c’est toujours la
même chose », « on les a déjà vus je ne sais combien de fois ». Mme
Rameau exprime ainsi à plusieurs reprises ce sentiment de lassitude :
Ah j’aimais bien cette émission de Derrick mais... je les connais tous, y’en a
beaucoup que je voyais en double hein (…). Je vois maintenant on nous
montre toujours des chevaux, des chiens, c’est toujours pareil. Ça m’intéresse
plus. Tandis qu’avant on nous montrait des choses que je connaissais pas, des
bêtes sauvages qu’on nous montrait, etc. Maintenant on nous en montre aussi
m’enfin c’est pas pareil… les chiens et les chevaux on les connaît (…).
J’aime bien quelquefois voir la danse, par exemple sur glace, mais y’en a pas
souvent. Et puis, c’est toujours pareil, les mêmes figures !
D’autres évoquent un même sentiment de lassitude pour expliquer leur peu
d’intérêt pour les rediffusions de films. Parallèlement à cette lassitude devant
le déjà-vu et le trop connu, un sentiment inverse s’exprime à l’encontre
d’autres programmes : une impression d’étrangeté face au nouveau, à
l’inconnu et à l’incongru. Les émissions de variétés sont ainsi jugées trop
bruyantes et peu attractives car présentant des artistes inconnus aux
musiques extravagantes et aux chansons incompréhensibles. Mme Mahler,
par exemple, souligne combien elle se reconnaît peu dans ces émissions :
Je sais pas c’est… c’est toujours des yéyés, et des yayas, et des tam-tam, et
des party, c’est tout ça quoi. Mais enfin quand il y a des émissions de variétés
avec des beaux chants ou de la belle musique je regarde. Un beau concert par
exemple, ça je regarde toujours hein. Mais malheureusement y’en a pas
souvent.
Quant aux films récents, ils sont réputés violents, complaisants pour les
scènes de sexe et les personnes âgées n’ont pas, avec les acteurs
contemporains, le même sentiment de familiarité qu’avec ceux qui ont
marqué l’après-guerre ou même les années 1970. On voit combien la
combinaison de l’étrangeté et de la lassitude restreint le champ des émissions
susceptibles de susciter de l’intérêt, certaines personnes renonçant à
découvrir de nouveaux films tout en se déclarant fatiguées de toujours voir
les mêmes. Enfin, le désintérêt se manifeste quelquefois par une certaine
indifférence à l’égard de ce qui se passe dans le monde. Par exemple,
lorsqu’on demande à Mme Lully, qui n’aborde pas d’elle-même la
dimension informative des médias, si elle s’y intéresse, elle répond,
laconique :
Oui, oui [ton peu convaincu]. Quand ils parlent de guerre et tout ça, on en a
assez, Kosovo, non…
De la même façon, Mme Rameau évoque le Kosovo pour signifier qu’elle ne
souhaite plus être confrontée aux images de souffrance qui s’introduisent
chez elle par l’intermédiaire de son écran de télévision :
Maintenant les informations, c’est triste. J’aime bien les avoir mais ça me
stresse. Ça me stresse parce que je ne vois que des choses vraiment qui
sont… qui me rendent malade, je vois le Kosovo, je vois les horreurs, des
gens qui meurent de faim, des pauvres gosses, ben ça, ça me touche, ça me
stresse. Ça doit être parce que je vieillis, ça me marque. Parce qu’on est plus
vulnérables certainement. Bon quand ça commence… qu’on commence à
parler de ça ben je tourne le bouton. Je vais pas me stresser pour ça, ben oui.
C’est tout.
De tels propos expriment le refus de prendre en charge, sur le plan
émotionnel, les problèmes et les malheurs du monde, cette « souffrance à
distance » étudiée par Luc Boltanski
[32] : ces personnes ne souhaitent pas être
interpellées par le spectacle du malheur qui risque de les émouvoir, de
résonner en elles et de compromettre la quiétude à laquelle elles aspirent
[33].
Une telle attitude ne signifie pas pour autant un désintérêt complet pour le
monde, la même personne pouvant exprimer à la fois un désir d’informations
et une certaine indifférence : il n’y a pas là de réelle contradiction, mais
l’expression d’un souci de rester un peu au courant sans être affecté outre
mesure par les nouvelles du monde. C’est ce qui ressort des propos de Mme
Rameau que nous avons cités : elle « aime bien » avoir les informations mais
éteint le poste quand elle y voit des « horreurs ». Plus fondamentalement, il
convient de ne pas généraliser à l’ensemble des personnes très âgées les
manifestations de lassitude et d’indifférence que nous avons évoquées :
présentes chez plusieurs personnes de notre corpus, elles contrastent avec la
volonté de se maintenir au courant fortement affirmée par d’autres personnes
du même âge alors même qu’elles aussi ont dû se déprendre de certaines de
leurs activités antérieures. Ces manifestations de moindre intérêt sont
cependant particulièrement intéressantes car elles donnent à voir les
symptômes d’une prise de distance avec le monde qui accompagne parfois la
déprise.
LA TELEVISION, PARTENAIRE DE LA CONSTRUCTION
DE L’IDENTITE AU COURS DU VIEILLISSEMENT
C’est dans le dialogue avec autrui que l’individu élabore et transforme sa
vision du monde et que, parallèlement, se construit son identité sociale
[34].
Certains jouent un rôle particulièrement important dans ce processus : les
parents, interlocuteurs privilégiés au cours de la phase de la « socialisation
primaire » ; le conjoint, « autrui par excellence » qui oriente et stabilise la
vision du monde et l’identité sociale de son partenaire
[35]. Dans cette
perspective, la télévision peut être considérée comme un autrui particulier
qui alimente la construction de la réalité subjective et qui nourrit le dialogue
intérieur sur soi. Dominique Pasquier a ainsi montré le rôle joué par
certaines séries, comme
Hélène et les garçons, au moment de l’adolescence :
« La télévision, plus qu’un loisir ou un mode d’information sur le monde, est
sans doute fondamentalement pour les adolescents une pratique identitaire
qui permet d’explorer un moi social en transition » écrit-elle
[36]. Cette
approche mérite d’être transposée au cas des personnes très âgées
[37] et invite
à se demander quelles sont, pour elles, les « pratiques identitaires » dont la
télévision constitue le support. Trois éléments de réponse ressortent de nos
entretiens : la télévision permet le « branchement » sur le soi passé, elle
procure des ressources utiles à la réaffirmation de soi et elle contribue à
l’interrogation sur l’identité présente confrontée à la question de la vieillesse.
Le « branchement » sur le soi passé
Commençons par évoquer un mode d’expérience identitaire pour lequel la
télévision constitue un médiateur particulièrement apprécié par les personnes
très âgées : la reviviscence. Comme l’écrit Anne Muxel, celle-ci consiste à
« revivre », à « ressentir à nouveau », à « revivifier sa propre existence
passée
[38] ». La reviviscence est ainsi l’expérience émotionnelle à travers
laquelle le soi présent rejoint le soi passé par un mouvement qui abolit le
temps qui les disjoint. Or, certaines émissions de télévision constituent des
auxiliaires précieux de cette connexion avec le passé. C’est le cas de vieux
films qui offrent la possibilité de se replonger, pour un moment, dans
l’ambiance d’une époque que l’on a connue et de retrouver des acteurs
appréciés et aujourd’hui disparus. Mme Brahms évoque ainsi son plaisir des
vieux films « parce qu’on voit quelle vie qu’on avait avant » avant de citer des
artistes appartenant à des générations différentes – Gabin, Montand, Coluche –
qu’elle rassemble dans une même nostalgie. C’est le cas également de
La Chance aux chansons, une émission de Pascal Sevran diffusée en milieu
d’après-midi et dont la disparition récente a privé les personnes âgées d’une
« machine à remonter le temps » efficace et appréciée. Ainsi, à l’époque où
nous l’avons rencontré, M. Schubert en était un fidèle :
J’aime bien la chanson et j’aime bien les anciens chanteurs, les anciennes
chansons. Parce que moi, ça me rappelle aussi des anciens souvenirs ça,
j’aime bien !
Mme Berlioz la regardait aussi chaque jour, puisant dans les vieilles
chansons ainsi retrouvées quelques paroles à partir desquelles elle laissait
courir son imagination pour écrire ses poèmes. L’un d’eux, publié dans le
journal de la maison de retraite où elle vit, suggère comment s’opère le
cheminement de l’émission de télévision vers les sensations et les plaisirs
d’autrefois
[39] :
Quand j’écoute La Chance aux chansons
On parle des fleuves d’un peu partout mais
Moi qui suis d’ici près de Lille je m’étonne
Qu’on ne parle pas la Deule [40] bien sûr elle
Ne bouge pas oui mais moi ça me rappelle
Mon enfance quand on allés avec maman et
Ma sœur à la foire de Lille c’était près de la
Deule d’abord on allés voir les manèges les regarder
Seulement car maman n’avait pas d’argent
Après ont revenés à Hellemmes avec une barre
De pain d’épices et l’ont étés tous les deux contentes
Quand on arrivé à la maison de pouvoir
En manger
La réaffirmation de soi
Regarder la télévision, réagir à ce que l’on voit, parler des émissions que
l’on a vues avec ses proches, avec des amis ou en répondant aux questions
du sociologue sont autant d’occasions de réaffirmer qui l’on est : d’une part,
en revendiquant ses goûts et ses dégoûts personnels, d’autre part, en
affichant ses convictions morales pour juger de la société d’aujourd’hui et
sauvegarder le sentiment de sa propre valeur.
Déclarer que l’on aime ou que l’on n’aime pas telle chose – la télévision en
général ou telle émission en particulier – revient à formuler une assertion sur
la personne que l’on est. De ce point de vue, il faut tout d’abord rappeler que
la télévision est un objet symboliquement chargé, qui se trouve pris dans des
enjeux de distinction culturelle et donc de classement social. Les discours de
prise de distance par rapport à la télévision, les jugements portés sur les
émissions constituent donc des opérations de définition de sa propre valeur
sociale. On le perçoit bien dans les propos de Mme Schumann, qui se récrie
lorsqu’on lui demande si elle regarde Les Feux de l’Amour :
Ah non ! Certainement pas ! C’est pas mon genre du tout ! Non j’étais
directrice d’école quand même, je ne vais pas regarder ça !
D’autres discours qui expriment un attachement ou un jugement critique,
moins immédiatement réductibles à des classements de type culturel,
permettent tout autant d’affirmer qui l’on est, en revendiquant ce que l’on
aime et ce que l’on rejette. Ainsi, M. Schubert explique qu’il regarde les
émissions sur les animaux car il « aime les bêtes », trait de sa personnalité
qu’il exprime également en « gâtant » son chien ou en nourrissant les petits
moineaux qui viennent dans son jardin. Ailleurs, il affirme son intérêt pour
les émissions sportives et explique combien ce goût se trouve enraciné dans
son passé et fait partie de lui-même :
Le sport j’aime bien. Le rugby, foot, tennis. Oui, j’aime bien un petit peu
tout. Même l’athlétisme... Tout ce qui est sport, j’aime bien. Cyclisme, tout
ça… C’est comme ça. J’ai toujours bien aimé. Etant jeune, j’ai pratiqué un
petit peu de vélo, quoi. J’ai fait un petit peu de courses à vélo.
« Aimer le sport » fait ainsi partie de l’identité de M. Schubert, au même
titre qu’« aimer les bêtes ». Ces éléments de son identité, il les revendique au
cours de l’entretien et il les maintient vivantes en regardant des émissions
sportives et sur les animaux. Son identité d’amateur de sports est d’ailleurs
davantage dépendante des médias que son identité d’ami des bêtes : la
seconde s’exprime aussi dans les relations avec son chien et dans son
attitude envers les moineaux alors que la première ne se trouve plus
actualisée, aujourd’hui, que par l’intermédiaire de la télévision.
La valorisation de soi se manifeste également d’une manière plus indirecte, à
travers les jugements très favorables portés sur le passé auquel les personnes
très âgées ont souvent le sentiment d’appartenir – ce qu’indiquent des
expressions comme « de mon temps » ou « à mon époque ». De ce point de
vue, l’écoute de la télévision constitue une occasion de réaffirmer la valeur
de son existence. On peut soutenir en effet, en adaptant une formule de
Tamar Liebes, que les téléspectateurs âgés se confortent dans leurs propres
valeurs morales en se confrontant à l’immoralité qu’ils perçoivent dans
certaines émissions
[41]. Par exemple, en dénonçant l’inconstance sentimentale
des personnages des
Feux de l’Amour, puis en s’en prenant aux publicités
pour les plats cuisinés qui symbolisent à ses yeux le travail des femmes et
l’indisponibilité des mères, Mme Berlioz réaffirme sa croyance dans la
supériorité des valeurs qui ont été au fondement de son existence : la fidélité
qui l’a liée pendant soixante ans à son mari et la répartition traditionnelle des
rôles entre les sexes qui enjoint aux femmes de rester au foyer. Interrogée
sur cette même série télévisée qu’elle regarde pour sa part assidûment, Mme
Bartok a cette formule percutante :
Ah ben j’aimais mieux Les Feux de l’Amour dans mon temps avec les
familles que maintenant !
Et elle précise :
Ah, on voudrait tout de même que c’est des familles unies, mais y’a toujours
quelque chose qui va pas ! (…) Enfin maintenant j’sais pas si on s’en va vers
le meilleur. Avec les inventions qu’y font. Y’a plus de vie de famille, y’a
plus rien. Ça, j’comprends pas !
Autre exemple : les jeux télévisés fondés sur la chance et dans lesquels
l’argent coule à flots se trouvent parfois dénoncés au nom d’une éthique du
labeur qui conçoit l’argent comme la récompense de l’effort et de la peine.
C’est cette même morale de l’effort que réaffirme M. Chopin lorsqu’il
explique qu’il ne regarde plus avec autant de plaisir les courses cyclistes à
cause des affaires de dopage :
C’est dommage parce que l’effort, c’est quelque chose qui devrait être
récompensé, l’effort, mais pas de cette façon là hein.
A l’inverse, des jeux comme Questions pour un champion sont un moyen,
pour ceux qui ont cru et croient encore en l’importance des connaissances
scolaires, de vérifier que celles-ci ne sont pas tout à fait désuètes, qu’elles
ont encore cours et que, sur ce plan, ils valent mieux que certains candidats
plus jeunes. Mme Glück s’étonne ainsi que
l’autre jour il demandait quel est le chef des apôtres… Ils savaient pas qui !
J’ai dit c’est vrai que c’est simple ! Pourtant, enfin, quand même ! Même si
on est pas pratiquant on sait quand même que c’est saint Pierre j’espère !
Hein ? Bein il a pas su le dire… je dis bein ça fait partie de la culture ! On est
des judéo-chrétiens qu’on le veuille ou non !… Bein ça !
Et une telle ignorance la conforte dans l’idée qu’on n’apprend plus rien
aujourd’hui à l’école. Même la reviviscence, facilitée par les émissions
permettant un « branchement » sur le soi passé, n’est pas exclusive d’une
attitude plus réflexive réaffirmant la supériorité de la société d’autrefois.
C’est ce dont témoigne le poème écrit par Mme Berlioz dont nous avons cité
plus haut les premiers vers. Ce poème, qui commence comme une rêverie
sur les moments heureux du passé qui lui reviennent à l’esprit lorsqu’elle
« écoute La chance aux chansons », s’achève en effet par une morale toute
simple :
(…) vous voyez il ne nous fallait
Pas grand chose pour voir la vie en rose
Avant c’était comme ça il suffisait d’un rien
Pour contenter les enfants et on était plus heureux.
Ainsi, alors que pour les adolescents, c’est la construction de leur être-en-devenir qui se joue à travers certaines émissions
[42], il semble que, pour les
plus âgés, c’est le maintien de la valeur de leur être social qui est en jeu dans
leur écoute des médias, au-delà des fonctions d’information, d’ouverture sur
le monde et de divertissement que ceux-ci assurent par ailleurs : à travers les
choix qu’ils font dans les programmes et les jugements qu’ils portent sur
eux, ils réaffirment qui ils sont et ce à quoi ils ont cru et croient encore
aujourd’hui.
L’interrogation sur le soi vieillissant : être vieux ou ne pas l’être
Si elle apparaît fortement ancrée dans le passé, la construction identitaire des
personnes âgées est, par d’autres aspects, tournée vers le présent. Les
personnes qui vieillissent se trouvent en effet confrontées à une question
redoutable, qu’il leur est difficile d’esquiver : sont-elles devenues « vieilles »
ou ne le sont-elles pas encore ? Dans cette entreprise de positionnement de
soi par rapport à la vieillesse, la télévision peut constituer un interlocuteur
qui, en donnant à voir les signes du maintien de ses capacités ou, à l’inverse,
ceux de son déclin, amène à s’interroger sur la personne que l’on est
devenue.
Comme l’observe Serge Clément dans son étude sur les formes du vieillir,
un certain nombre de personnes très âgées, tout en reconnaissant leur
avancée en âge, considèrent qu’elles ne sont pas encore vieilles
[43]. Elles
prennent soin de se différencier des « vieux » en ayant recours à différentes
stratégies comportementales et discursives. La télévision constitue une
ressource dans cette entreprise de définition de soi à distance de la vieillesse.
Certaines des personnes enquêtées marquent ainsi la différence entre leur
propre rapport à la télévision et ce qu’elle décrivent comme étant l’attitude
des « vieux ». Elles soulignent notamment qu’il n’est pas question pour elles
de trop la regarder et de rester inactives devant leur poste comme le font
ceux qui sont vraiment « vieux ». M. Haendel, qui continue à jardiner et à
entretenir les bâtiments de l’exploitation agricole sur laquelle travaille
toujours son frère, décrète ainsi que
celui qui reste dans son fauteuil et qui regarde la télévision et bien, tu sais,
une paire d’ans après il ne bougera plus.
Mme Wagner se compare, quant à elle, à sa belle-sœur :
Ma belle-sœur qui a 87 ans, elle a un an de plus que moi, on est du mois de
mai tous les deux. Et bien elle ne saurait plus se débrouiller toute seule,
même marcher dans la rue. Faut qu’elle ait quelqu’un qui lui donne le bras.
(…) Elle ne marche pas. Alors forcément elle écoute beaucoup d’émissions.
Forcément. Tandis que moi je descends presque tous les jours. Alors je ne
peux pas faire les deux, c’est pas possible.
D’autres stratégies distinctives passent par un jugement comparatif sur les
capacités de compréhension des émissions de télévision. C’est le cas
notamment pour les personnes qui vivent en maison de retraite et qui
cherchent à se distinguer des résidants qui n’ont plus toutes leurs facultés
mentales :
Y’en a, ils regardent la télé, et puis ils comprennent rien. Moi j’aime bien
voir et comprendre, hein. Moi j’ai ma voisine, là, elle dit : « Qu’est-ce que
vous allez regarder ce soir ? », ben je lui dis, ben elle redescend le lendemain,
j’lui dis « Ben alors ? » « Ah oui, c’est beau », elle saurait pas répéter ce
qu’elle a vu ! (Mme Lully).
J’aime bien de regarder les informations. Parce que quelquefois, même,
j’discute avec le directeur, des informations. Mais les trois quarts, ils
comprennent pas, hein ! Mais moi, j’aime bien de regarder les informations
(Mme Berlioz).
Un peu plus tard au cours de l’entretien, Mme Berlioz déclare, toujours à
propos des informations, qu’elle s’y intéresse « parce que je retiens ». Il est
possible, en effet, de prendre ainsi appui sur la télévision pour juger de
l’évolution de ses capacités et se convaincre que si l’on n’est plus tout jeune,
on est pas encore tout à fait vieux. Le fait de pouvoir continuer à
« apprendre » grâce à la télévision aide ainsi à se définir à distance de la
vieillesse :
On apprend encore. Il est jamais trop tard… Ah oui, ça fait du bien, ça me
fait du bien. Pour les personnes âgées qui sont toutes seules, ça fait une
compagnie. Et on apprend des choses. En tout. Ça nous dégourdit à 87 ans
(Mme Bartok).
Mieux, il est possible d’utiliser certaines émissions, notamment les jeux
télévisés tels que Questions pour un champion ou Des chiffres et des lettres,
pour faire des exercices de maintien de soi :
Ça fait travailler la mémoire… Et c’est bon, c’est bon ça. Ah oui, moi, je
trouve que c’est bénéfique. (…) D’être obligée de chercher quelquefois. Il
faut comprendre aussi. (…) Moi je… pour beaucoup de choses, j’arrive
quand même à comprendre tout ce qu’il me demande… ce qu’il demande.
(Mme Vivaldi)
A l’inverse de ces propos qui visent à se définir à distance de la vieillesse, il
en est d’autres qui consistent à reconnaître que, désormais, l’on est vieux.
Comme l’écrit Serge Clément : « Il ne s’agit pas ici d’une simple
“accumulation des années”, mais bien d’un changement qualitatif qui touche
l’être
[44]. » Les médias sont des interlocuteurs de la construction de cette
identité de « vieux » : dans le « dialogue » avec eux advient, d’une part,
l’impression d’en avoir perdu et de ne plus être ce qu’on a été et, d’autre
part, le sentiment du temps qui passe et la présence de la mort. Tout d’abord,
si les émissions tels que les jeux télévisés de type « scolaire » peuvent
contribuer au maintien de soi, ils sont également susceptibles de signifier
que l’on ne parvient plus à faire les exercices proposés aussi facilement
qu’autrefois, qu’on perd de sa dextérité intellectuelle et de ses facultés de
mémorisation. Mme Vivaldi, qui trouve que « c’est bénéfique » et « arrive
quand même » à comprendre n’en note pas moins que « pour mon âge, on
est limité par le temps ». La même ambiguïté se retrouve chez Mme
Prokofiev qui commence à se sentir âgée depuis un an ou deux et indique de
quelle façon elle prend conscience, face à son poste de télévision, des
changements qui l’affectent :
Les Questions [le jeu Questions pour un champion], je retiens plus… je
retiens plus comme avant, quand j’étais jeune j’avais une mémoire, mais
maintenant je retiens plus beaucoup… Mais enfin y a quand même des… des
choses qu’on arrive à retenir et puis ça m’intéresse de voir que les, les… ce
que j’admire c’est bien, moi aussi j’avais une mémoire comme ça étant
jeune… Maintenant…
Mme Prokofiev s’interroge encore, mais on voit de quel côté penche la
balance interprétative aujourd’hui : les signes du déclin (« maintenant je
retiens plus beaucoup ») paraissent l’emporter sur ceux du maintien de soi
(« y a quand même des… des choses qu’on arrive à retenir »). Par ailleurs,
les téléspectateurs sont confrontés au temps qui passe, notamment à travers
le vieillissement et la mort de personnalités du monde du spectacle.
Certaines personnes de notre corpus y sont très sensibles, rappelant qu’elles
sont les contemporains d’acteurs aujourd’hui disparus :
Quand c’est des beaux films, on aime bien. Y’en a pas toujours. Là, avec Les
Misérables, c’est bien. Avec Yves Montand aussi, j’aimais bien Yves
Montand. Maintenant il est mort
déclare Mme Wagner, alors que Mme Messiaen apprécie La Chance aux
chansons car Pascal Sevran
présente souvent des… des artistes qui sont morts hein vous savez. Comme
Dalida, comme… Beaucoup d’artistes comme ça hein.
Parfois, la mort se fait particulièrement présente dans les propos, certaines
personnes paraissant vivre dans un monde « entre-deux
[45] ». Ainsi, Mme
Messiaen, qui est âgée de 98 ans et sent qu’elle « approche le boulevard des
allongés », semble se préparer à son prochain départ en méditant sur le
destin de personnages publics ou médiatiques qui – eux aussi –, sont frappés
par la maladie ou la mort :
C’est des gens qui… Je sais pas moi. C’est des gens… C’est quelqu’un, et
puis ils vont peut-être s’en aller aussi hein.
La place occupée par la télévision dans la vie quotidienne des personnes
âgées, la multiplicité des fonctions qu’elle est susceptible d’assurer et la
charge symbolique qu’elle véhicule en font un « analyseur » du
vieillissement particulièrement fécond. L’étude du rapport à la télévision des
plus âgés permet tout d’abord d’enrichir la connaissance du processus de
« déprise » qui est au cœur de leur avancée en âge : d’une part, deux phases
successives de la déprise peuvent être distinguées, la première consistant
dans l’abandon d’activités extérieures et dans le repli sur l’espace
domestique, favorables à une écoute accrue de la télévision, la seconde
marquée par un retrait par rapport à la télévision elle-même ; il apparaît,
d’autre part, qu’au cours de cette seconde phase, la déprise prend non
seulement la forme d’une baisse de la durée d’écoute, mais peut aussi
consister, dans certains cas, en un affaiblissement de l’intérêt pour le monde.
Ensuite, l’étude de la télévision – qui contribue à nourrir la « conversation »
intérieure des plus âgés – donne l’occasion d’observer certains aspects de
leur construction identitaire : la télévision constitue en effet pour eux une
ressource pour réaffirmer qui ils sont, marteler leurs convictions morales,
soutenir la valeur de leur existence, se replonger dans leur passé grâce à un
vieux film ou à une ancienne chanson ou encore se positionner par rapport à
la vieillesse. Enfin, l’étude de l’« analyseur » télévision donne à voir la
diversité des trajectoires de vieillissement : après la retraite, la forte écoute
des uns fait contraste avec la place réduite que d’autres accordent à la
télévision ; le décès du conjoint a souvent pour conséquence une
réorientation de l’existence vers l’espace domestique et la télévision, mais il
arrive aussi qu’il se traduise par un investissement dans des activités
nouvelles et par une baisse de l’écoute ; la déprise des activités extérieures se
traduit par une augmentation de l’écoute plus ou moins contenue. Si cette
diversité est à référer aux fortes inégalités de ressources des personnes âgées
(notamment en termes de santé, de capacités physique et d’opportunités
d’engagement) qui sont au principe du caractère plus ou moins prononcé de
leur déprise, elle renvoie également à des conceptions différentes de la vie à
la retraite et de la place que doit y occuper la télévision : le modèle de
l’épanouissement de soi, ancré dans les classes moyennes, invite à se tenir à
distance de ce loisir « passif » alors que la conception de la retraite comme
moment du repos, plus fréquent en milieu populaire, n’a pas ces réticences à
son encontre.
Inversement, l’étude des téléspectateurs âgés – qui se caractérisent en
moyenne par une durée d’écoute particulièrement élevée – donne à voir de
manière particulièrement nette la multiplicité des fonctions assurées par la
télévision : procurer le sentiment d’une présence, occuper le temps laissé
libre par d’autres activités, accompagner un moment de repos, divertir,
instruire, relier au monde, offrir la possibilité de poursuivre sous une autre
forme une activité que l’on a dû abandonner, nourrir la conversation
intérieure, aider à se connecter au passé, etc. La question peut alors être
posée de la mise en regard de certains des usages observés chez les
téléspectateurs âgés avec ceux de téléspectateurs occupant une autre position
dans leur parcours de vie. On peut ainsi se demander si l’on observe, dans le
cas des chômeurs, une « déprise » du monde extérieur et un engagement
dans l’écoute de la télévision analogue à celle que l’on repère souvent au
moment du veuvage – et dans une moindre mesure lors de la retraite. Sans
doute serait-il intéressant de suivre cette piste et de réaliser une comparaison
des usages de la télévision des retraités et des chômeurs, comme ont pu être
comparées leurs pratiques téléphoniques
[46]. Une autre piste consisterait à
s’interroger sur les usages de « reviviscence » de la télévision de
téléspectateurs plus jeunes. En effet, même si le phénomène est sans doute
accentué dans le cas des personnes âgées, pour lesquelles la télévision
constitue une formidable machine à remonter le temps de leur propre
existence, il est probable que cet usage « nostalgique » de la télévision ne
leur est pas propre. On peut d’autant plus le supposer qu’il se trouve
aujourd’hui encouragé par certaines émissions qui, fondées sur le recyclage
des archives télévisées, proposent au téléspectateur cette expérience
particulière qui consiste à revoir des séquences d’émission qu’il a déjà vues
il y a plusieurs années, voire quelques décennies, et à se replonger ainsi dans
l’ambiance d’une époque révolue.
ANNEXE : CARACTERISTIQUES DES PERSONNES CITEES
Enquête sur les technologies : couples de retraités
M. et Mme Gerfaut : 66 ans et 64 ans, ouvrier qualifié et employée, retraite en 1988
et 1995.
M. et Mme Loriot : 62 ans et 60 ans, mineur et femme au foyer, retraite en 1992.
M. et Mme Verdier : 67 ans et 67 ans, préparateur en pharmacie et animatrice petite
enfance, retraite en 1986 et1992.
Enquête sur les technologies : veufs et veuves
Mme Groix : 74 ans, femme au foyer, mari ouvrier (mineur), veuve depuis 1993, vit
seule.
Mme Hoëdic : 76 ans, ouvrière, mari ouvrier, veuve depuis 1993, vit seule.
M. Ouessant : 76 ans, ingénieur, directeur d’usine, épouse au foyer, veuf depuis
1991, vit seul.
M. Ré : 69 ans ; professeur d’université, épouse professeur, veuf depuis 1994, vit
seul.
M. Wight : 71 ans, professeur d’université, épouse au foyer, veuf depuis 1994, vit
seul.
Enquête sur la télévision
Mme Bartok : 87 ans, ouvrière, mari ouvrier, veuve, vit seule en maison de retraite.
Mme Berlioz : 91 ans, femme au foyer, mari ouvrier, veuve depuis 1988, vit seule
en maison de retraite.
Mme Brahms : 79 ans, femme au foyer, mari ouvrier, veuve depuis 1991, vit seule.
M. Chopin : 77 ans, commerçant, épouse commerçante, marié, vit en couple.
Mme Debussy : 77 ans, agricultrice, mari agriculteur, mariée, vit en couple.
Mme Glück : 76 ans, employée, mari cadre supérieur, veuve depuis 1976, vit seule.
M. Haendel : 78 ans, agriculteur, célibataire, vit avec un frère et une sœur.
Mme Lully : 89 ans, ouvrière, mari ouvrier, veuve depuis 1975, vit seule en maison
de retraite.
Mme Mahler : 75 ans, commerçante, mari commerçant, veuve depuis 1998, vit
seule.
Mme Messiaen : 98 ans, ouvrière, mari employé, veuve depuis 1966, vit seule.
Mme Prokofiev : 80 ans, employée, mari ouvrier, veuve depuis 1995, vit seule.
Mme Rameau : 81 ans, secrétaire, célibataire, vit seule.
M. Schubert : 87 ans, ouvrier, épouse ouvrière, veuf depuis 1976, vit seul.
Mme Schumann : 85 ans, directrice d’école, mari dessinateur industriel, veuve, vit
seule en maison de retraite.
Mme Vivaldi : 80 ans, commerçante, mari ouvrier, veuve depuis 1991, vit seule.
Mme Wagner : 86 ans, commerçante, mari commerçant, mariée, vit en couple.
·
BACQUÉ M.-F. (1992), Le deuil à vivre, Paris, Odile Jacob.
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BARTHE J.-F., CLEMENT S., DRULHE M. (1988), « Vieillesse ou vieillissement.
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BERGER P., KELLNER H. (1988), « Le mariage et la construction de la réalité »,
Dialogue, n° 102, p. 6-21 [1re édition 1960].
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BERGER P., LUCKMANN T. (1986), La construction de la réalité sociale, Paris,
Méridiens Klincksieck [1re édition 1966].
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[1]
PAILLAT, 1993.
[2]
DONNAT, 1998 ; CARADEC, 2003.
[3]
Ces deux corpus ont été constitués en diversifiant la position sociale des personnes
rencontrées. Ils proviennent d’une recherche portant sur le rapport des retraités aux
technologies (dont la télévision), qui a été réalisée dans le cadre du programme « Evolutions
technologiques, dynamique des âges et vieillissement de la population » animé par la
DREES/MiRe et la CNAV. Cette recherche a bénéficié d’un financement du GRETS/EDF.
Voir CARADEC, 2000.
[4]
Cet échantillon a été constitué de manière à obtenir une certaine diversité en ce qui
concerne l’ancienne activité professionnelle, la situation domestique (personnes vivant seules
et en couple, personnes vivant à domicile et en maison de retraite), le sexe et l’âge (qui varie
entre 75 et 98 ans). L’enquête portait sur le rapport des personnes âgées aux « médias
domestiques » (télévision et radio) et a été réalisée dans le cadre du programme de recherche
« Pratiques et consommations culturelles » du ministère de la Culture et de la
Communication. Voir CARADEC, BONNETTE-LUCAT, 2001.
[5]
RILEY, FONER, WARING, 1998.
[6]
ROSOW, 1985 ; GEORGE, 1982.
[7]
CUMMING, HENRY, 1961.
[8]
BARTHE, CLÉMENT, DRULHE, 1988.
[9]
DELBES, GAYMU, 1995, graphique 5.
[10]
PAILLAT, 1989, ch. 10.
[11]
KAUFMANN, 1997, ch. 5.
[12]
Si la durée d’écoute hebdomadaire de la télévision est de 28 heures en moyenne pour les
retraités, elle est de 19 heures pour les anciens cadres et professions intellectuelles
supérieures, de 30 heures pour les anciens ouvriers et de 32 heures pour les anciens employés
(exploitation secondaire de l’enquête Pratiques Culturelles, 1997).
[13]
Les caractéristiques des personnes citées sont présentées en annexe.
[14]
En 2000,34 % des ménages de 60-69 ans sont multiéquipés en téléviseur couleur, soit un
peu plus que la moyenne nationale (32 %). Ils étaient 27 % en 1996 (DUMARTIN, TACHE,
2001, tableau II-2-1). Dans notre corpus, plusieurs couples se sont équipés d’un second poste
de télévision après la retraite.
[15]
MOLLENKOPF, 1992 ; SILVERSTONE, HIRSCH, MORLEY, 1992.
[16]
En 1990, l’âge moyen au veuvage était de 65,5 ans pour les femmes et de 70,6 ans pour
les hommes (en 1982, il était respectivement de 63,5 et de 67,7 ans). On comptait, parmi les
plus de 60 ans, 2,8 millions de veuves et 500 000 veufs. Voir GAYMU, 1993.
[18]
Cité par BACQUE, 1992.
[19]
LALIVE D’EPINAY, 1996.
[21]
Les données statistiques reflètent cette plus forte écoute : les retraités qui vivent seuls
regardent la télévision 32 heures par semaine en moyenne, contre 26 heures pour ceux qui
vivent en couple (exploitation secondaire de l’enquête « Pratiques culturelles », 1997).
[23]
CUMMING, HENRY, 1961 ; BARTHE, CLÉMENT, DRULHE, 1988.
[24]
CLEMENT
et al., 1999.
[25]
CARADEC, 2001b ; DRULHE, PERVANCHON, 2002.
[26]
Nous nous appuyons ici, pour l’essentiel, sur le corpus d’entretiens avec des personnes
âgées de plus de 75 ans.
[27]
L’exploitation secondaire de l’enquête « Pratiques culturelles » de 1997 montre que la
durée d’écoute de la télévision augmente progressivement jusqu’à 85 ans : elle passe de 24
heures hebdomadaires chez les 55-59 ans à 32 heures dans la tranche d’âge 80-84 ans. Puis,
elle recule assez nettement pour atteindre 22 heures par semaine chez les 85 ans et plus.
Parallèlement, ceux qui ne regardent jamais ou pratiquement jamais la télévision représentent
8 % des 55-59 ans, 5 % des 80-84 ans et 19 % des 85 ans et plus. Voir CARADEC,
BONNETTE-LUCAT, 2001. Une plus faible durée d’écoute parmi les plus âgés est
également repérable dans les enquêtes « Emploi du temps », la baisse apparaissant d’ailleurs
plus tardive en 1998 qu’en 1986 : voir les tableaux D et E de l’article d’Olivier Donnat et
Gwenaël Larmet dans ce numéro.
[28]
Si nous proposons d’interpréter ces données transversales en mettant en avant un effet
d’âge plutôt qu’un effet de génération, c’est non seulement parce que les entretiens donnent
consistance à cette interprétation, mais aussi parce que d’autres enquêtes quantitatives
observent la même évolution (même si ces résultats quantitatifs restent fragiles du fait de la
faiblesse des effectifs aux âges élevés). Ainsi, une enquête réalisée par le Cerc en 1989-1990
fait apparaître une moindre écoute de la télévision aux âges élevés : le taux d’écoute
quotidienne est de 80,6 % pour les 75-79 ans et de 71,0 % pour les 80 ans et plus.
Voir DAVID, STARZEC, 1996.
[29]
CLEMENT, MANTOVANI, MEMBRADO, 1996.
[31]
Ces différents registres de l’intérêt pour la télévision sont développés dans CARADEC,
2003.
[32]
BOLTANSKI, 1993.
[33]
Marcel Jouhandeau en donne une expression extrême : « Plus j’avance en âge, moins j’ai
besoin de spectacles, de concert, d’informations. Tout ce qui cherche à s’imposer à moi du
dehors, à me distraire de moi, m’offense. Tout ce qui dérange le silence dont j’ai besoin pour
assister à mes derniers jours me fait mal, même la beauté. » JOUHANDEAU, 1961 ; cité par
PUIJALON-VEYSSET, 1999.
[34]
BERGER, LUCKMANN, 1986.
[35]
BERGER, KELLNER, 1988.
[36]
PASQUIER, 1997, p. 828.
[37]
Cette partie repose sur l’analyse de corpus d’entretiens avec des personnes âgées de plus
de 75 ans.
[38]
MUXEL, 1996, p. 24.
[39]
Nous respectons l’orthographe du texte publié.
[40]
La Deule est la rivière qui coule à Lille.
[41]
Tamar Liebes écrit : « En se confrontant à l’immoralité des personnages, comme s’ils
étaient des personnes réelles, le spectateur se conforte dans ses propres valeurs morales. »
Voir LIEBES, 1997, p. 804.