2003
Réseaux
Geographie des centres d’appel
Gilles Puel
Cette étude sur la géographie des centres d’appels met en évidence
l’interaction spatiale de trois dynamiques issues des grands champs de forces
de la mondialisation, de l’atmosphère territoriale et du jeu des échelles
territoriales. L’interaction entre les géographies technique, économique,
culturelle et de l’environnement institutionnel produit des différenciations
spatiales essentielles pour comprendre la géographie des téléservices.
L’analyse des effets spatiaux montre qu’un processus dominant de
dissémination planétaire contient un processus de métropolisation incluant
lui-même une nouvelle dissémination. Cette dissémination métropolitaine
laisse à son tour entrevoir une concentration des activités sur quelques sites
ou immeubles. Les acteurs, loin de s’affranchir des rugosités de l’espace sont
de plus en plus amenés à intégrer dans leurs stratégies des variables
territoriales quantitatives ou cognitives. Il apparaît nettement de cette étude
que l’allocation territoriale des ressources humaines demeure la variable
explicative, clé de la localisation des centres d’appels.
This survey on the geography of call centres provides evidence of the spatial
interaction of three dynamics stemming from the major forces of
globalization, territorial atmosphere, and the play of territorial scales.
Interaction between technical, economic and cultural geographies and that of
the institutional environment generates spatial differentiations essential to an
understanding of the geography of teleservices. Spatial effect analysis shows
that a dominant process of global dissemination contains a process of
metropolization, including a new form of dissemination. This metropolitan
dissemination hints at a concentration of activities on some sites or buildings.
Actors, far from being freed from the “roughness” of space, are increasingly
driven to integrate quantitative or cognitive territorial variables into their
strategies. From this study it distinctly appears that territorial human resource
allocation is still the key explanatory variable in the location of call centres.
Cet article essaye d’apporter quelques réponses de géographe sur
l’impact spatial des téléservices et plus particulièrement des centres
d’appel, et les effets territoriaux de la diffusion de techniques en
constante évolution ; il tente de montrer comment interagissent sur les
territoires des logiques d’organisation et de localisation des entreprises, des
logiques de réseaux articulant notamment informatique et télécommunications
et les logiques des acteurs qui font système sur des territoires encastrés dans
un jeu d’échelles plus petites et interreliées à d’autres lieux du monde.
L’hypothèse centrale du travail est que si la révolution technologique fournit
des opportunités aux acteurs de l’économie des téléservices, elle n’est pas
déterminante, bien que sa place (localisation, diffusion, évolution) soit
essentielle pour comprendre les changements en cours.
En effet, seule la combinatoire de plusieurs éléments peut expliquer la
localisation des centres d’appel et une géographie qui mêle dispersion et
concentration spatiale. Or, si les résultats de cette combinatoire varient selon
les logiques propres aux entreprises, ils renvoient toujours à des lieux, des
places, à la géographie. L’analyse des facteurs de localisation des centres
d’appel ne laisse pas de place à l’antigéographie et tout propos sur
l’affranchissement de la distance ou de la « tyrannie des lieux ». Chacun de
ces éléments connaît une distribution spatiale différenciée et les diverses
combinatoires offrent des opportunités territoriales pour tous les acteurs (en
premier lieu les entreprises pour choisir une implantation, mais aussi les
collectivités territoriales pour telle ou telle stratégie de développement et
même les téléopérateurs en élevant le taux de
turn-over). Comme le rappelle
A.J. Scott
[1] au sujet du poids de la distance entre les lieux, « cette situation
continuera jusqu’au moment où nous aurons à notre disposition l’équivalent
des tapis volants, ce qui revient à dire une communication instantanée et
gratuite de tous les biens et services (incluant les services liés au travail) en
n’importe quelle quantité de tout point du monde vers tout autre, sur
commande ».
Une fois rappelé le cadre conceptuel et théorique de cette étude, l’analyse
des enquêtes
[2] amènera à s’interroger sur les grandes tendances de la
localisation des centres d’appel puis à en analyser les facteurs.
POSITIONNEMENT DE LA RECHERCHE
Les technologies de l’information et de la communication tendent-elles
à réduire l’espace à une variable négligeable ?
Quelle est la nature des liens entre les changements organisationnels des
entreprises, les effets territoriaux qui en découlent et la révolution
scientifique et technique ?
Réseaux et territoires
Le nouveau mode de fonctionnement en réseaux des entreprises, facilité par
leur changement organisationnel, la globalisation de l’économie et la
révolution technologique, modifie l’organisation de l’espace. La
métropolisation s’accentue contrairement aux prévisions des futurologues
qui, pariant sur la fin de la distance
[3], imaginaient la prolifération des
electronic cottages et la fin des villes
[4].
A une autre échelle, le rôle des TIC dans la production de l’espace urbain
oscille entre polarisation et dispersion. Pour notre part, nous émettons
l’hypothèse que la tendance à la dispersion s’inclut dans une tendance plus
lourde à la concentration, inhérente à la logique de construction des réseaux
techniques. Mais la diffusion spatiale du réseau et de sa technologie
(apprentissage, etc.) favorise la dispersion. Ainsi le World-sourcing (choisi
par la logique d’entreprise qui privilégie la qualité et le coût, mais rendu
possible par la technologie) traduit l’étalement spatial des fournisseurs au
détriment de la logique de proximité géographique.
La construction des réseaux produits par l’innovation technologique (fibre
noire, par exemple), due essentiellement à l’initiative d’entreprises dans un
contexte de forte concurrence
[5], a concentré l’organisation des réseaux sur les
zones solvables. Ainsi, l’architecture des réseaux de télécommunications
traduit et renforce l’organisation sociospatiale préexistante
[6] quelle que soit
l’échelle retenue. La répartition des PoP
[7] à l’échelle mondiale et le tracé des
boucles métropolitaines (Marseille par exemple) le démontrent nettement.
Dès lors des territoires s’estiment « en retard », « enclavés », en manque
d’accès aux « autoroutes de l’information ». Ces sentiments sont fondés tant
sur les mythes
[8] liés aux effets structurants des réseaux que sur l’idée qu’il
reste malgré tout nécessaire d’être inclus dans le réseau pour, sinon créer du
développement territorial, du moins éviter la marginalisation. Si la condition
est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Encore faut-il que les acteurs
territoriaux dynamisent le territoire autour du réseau. « Un réseau crée des
opportunités en des lieux déterminés par sa topologie. Il s’agit de possibilités
dont les acteurs peuvent se saisir en les faisant entrer dans leurs propres
logiques
[9]. »
La distance et la proximité : dispersion ou polarisation ?
L’effet des réseaux de télécommunication est, outre leur fonction première –
faire circuler des informations –, de tendre vers une ubiquité dans l’espace.
Rappelons que la vitesse de circulation a toujours été plus rapide pour
l’information que pour les hommes ou pour les marchandises
[10]. Ces
technologies effacent la distance entre les utilisateurs et le temps, réduisant
ainsi la communication à un espace coût incluant des variables aussi diverses
que la vitesse, la sûreté et la confidentialité. Or, un tel ensemble de variables
n’est pas sans adhérence territoriale ; elles sont marquées par des attributs de
localisation et de distance, donc de coûts, et la quête d’un optimum différencie
fortement un espace qui est loin d’être en voie d’homogénéisation
[11].
L’économie spatiale a beaucoup apporté sur le rôle de la circulation de
l’information et de la proximité
[12] dans les processus de métropolisation et de
dispersion. « La baisse des coûts de transport permet à ces facteurs
d’agglomération de s’exercer et aux activités de s’agglomérer sans avoir à
subir le coût de la distance. » A. Rallet
[13] souligne qu’il en est de même pour
les coûts de transfert de l’information. Les effets d’agglomération prévalent
sur les effets de dispersion même si ces derniers sont contenus dans les
premiers. « Le couple forces d’agglomération/forces de dispersion peut
trouver un point d’équilibre dans une tendance à la dispersion jouant à
l’intérieur de la tendance à la polarisation. Ainsi, la population et les
activités sont de plus en plus concentrées à l’intérieur des zones
métropolitaines mais celles-ci connaissent un processus d’étalement dans
l’espace poussé par la décentralisation de certaines catégories de populations
ou d’activités
[14]. »
Quoique en plein accord avec ces analyses, nous émettons l’hypothèse d’un
renversement de la proposition. L’essor des téléservices, produit à l’échelle
mondiale des effets de dispersion, liés à la globalisation de la
déréglementation des télécommunications, du progrès technique (par exemple
l’extension spatiale de la mise en réseaux des métropoles), du changement
organisationnel des entreprises et de la diffusion de l’innovation. Ainsi, la
dissémination planétaire des activités de téléservices contiendrait une tendance
à la concentration dans les métropoles qui inclurait à son tour des processus de
dispersion à l’intérieur des aires métropolitaines. Les TIC participeraient à la
construction d’un nouveau modèle urbain, éloigné de celui des villes
industrielles du XIXe siècle, en regroupant les activités scientifiques et de
services qui permettent la fabrication de l’information dans les périphéries
métropolitaines et, d’autre part, en concentrant les activités liées aux contenus
de l’information dans le cœur des villes.
Cette proposition reste à nuancer. Certaines informations sensibles se prêtent
peu à la dissémination spatiale et la proximité géographique (bon nombre de
centres d’appel sont accolés à des sites de production) prime pour des
raisons de sécurité et d’efficacité industrielle et commerciale. Le « face à
face » reste privilégié pour l’échange d’informations stratégiques et de
connaissances « tacites
[15] ». On est là bien loin des entreprises
footloose.
Une confirmation des travaux des géographes et des économistes
qui placent la différenciation au centre de leurs études
Si les hypothèses qui guident ce travail induisent des questions sur la
localisation des activités et sur l’organisation spatiale de l’économie, les
rapports entre entreprises, réseaux et territoires restent au cœur de la
problématique.
Critique de l’économie spatiale
Nous rejetons la vision portée par l’économie spatiale d’un espace isotrope,
la fameuse « feuille blanche » où s’inscriraient des logiques d’acteurs :
entreprises, institutions, ou autres. Déjà, Benko et Lipietz
[16] reprochaient à
l’économie régionale néo-classique « … de considérer l’espace comme un
plan, homogène et isotrope à quelques irrégularités près (rivières, mines…),
un “contenant”, où viendrait s’inscrire l’activité d’unités économiques. Dès
lors, par le seul jeu des forces du marché (les coûts de transports et les
économies externes d’agglomération), les industries se localiseraient à partir
d’un hasard initial, puis, selon la logique de la concurrence oligopolistique,
chercheraient à s’agglutiner (Hotelling) ou s’écarter les unes des autres
(Lösch), formant ainsi réseaux de lieux centraux ».
Alors que l’analyse de l’économie spatiale explique tout ou presque par la
quête des effets externes de proximité ou d’agglomération, en esquivant le
territoire et ses logiques d’acteurs, elle oblitère de larges pans de la
compétitivité entre territoires. « P. Krugman
[17] ignore le rôle des mœurs, de
la culture, des rapports sociaux, des institutions, et cela pour une raison
méthodologique : on ne sait pas formaliser mathématiquement les
externalités “cognitives”, la diffusion et l’entretien des savoir-faire, ni la
disponibilité à coopérer, tout ce qu’Alfred Marshall avait appelé
“l’atmosphère industrielle”, et qui devrait être au cœur de la géographie
industrielle et humaine en général
[18]. »
Cette analyse présuppose que le ressort des localisations des activités repose
exclusivement sur les décisions de firmes ne s’intéressant au mieux qu’à une
« géographie des coûts et des stocks », le territoire (l’espace pour
P. Krugman) demeurant un réceptacle d’activités ; or, on peut émettre
l’hypothèse que, d’une part les entreprises sont de plus en plus amenées à
intégrer d’autres facteurs dans la prise de décision et, d’autre part, que les
acteurs territoriaux ont un rôle plus actif : créer une « ambiance territoriale »
permet de mieux situer un territoire dans la compétition pour attirer des
entreprises (A.J. Scott sur Los Angeles et ses districts).
Une critique géographique ancienne
Sans verser dans l’écueil du localisme, des géographes mais pas seulement
(Ann Markusen
[19] avec les agglomérations états-uniennes, Saskia Sassen
[20]
avec les villes globales) ont pu observer et essayer d’interpréter les
différenciations spatiales entre des territoires pourtant proches. Dès 1975,
R. Brunet
[21], décrit les grandes forces qui composent le système (population,
ressources information, et capital), mises en relation par les moyens de
production. L’analyse du géographe doit permettre de montrer comment ces
différents éléments interagissent et l’organisation spatiale et produisent des
dynamiques territoriales, susceptibles « d’aimanter les emplois » et de faire
adhérer au territoire les entreprises, fussent-elles globales.
En effet, comment expliquer autrement, que dans un monde de plus en plus
fluide, les entreprises ne relocalisent pas systématiquement leurs activités là où
l’immobilier, les coûts de télécommunication ou la force de travail sont les
moins chers ? Pourquoi certains territoires réussissent-ils mieux que d’autres ?
A. Lipietz
[22] parle d’« arrangements territoriaux », P. Veltz
[23] souligne que :
« C’est l’intelligence de la combinaison des ressources qui fait la différence
entre les territoires qui gagnent et qui perdent. » Toutefois, on ne doit pas
oublier que l’espace est produit par un système ouvert d’acteurs, encastré
dans une suite de systèmes englobants. Son autonomie en est réduite : par
exemple, la prise sur la réglementation de la force de travail est faible pour
les acteurs territoriaux et relève de l’échelle régionale, nationale en attendant
l’échelle mondiale.
Nous affirmons avec force que les problématiques du territoire sont au centre
des préoccupations des firmes, notamment dans les téléservices. Les firmes
reliées par les réseaux s’ancrent dans des lieux, soigneusement choisis,
fussent-elles parfois seulement tangentes au territoire, comme « un oiseau
sur la branche ». Le détachement de l’espace soi-disant rendu théoriquement
possible par les TIC n’est qu’apparent ; la localisation d’un serveur implique
une réflexion incluant des paramètres tels que le coût des communications,
la sécurité, la confidentialité, etc., qui, in fine, limitent le champ des
possibles.
P. Veltz explique comment aujourd’hui l’« efficacité relationnelle » est
devenue essentielle pour les entreprises qui cherchent à améliorer leur
position concurrentielle : la qualité, la réactivité et l’innovation sont au cœur
de leurs préoccupations. Le territoire trouve là toute sa place en fournisseur
d’externalités de relation ou d’organisation. « L’écosystème relationnel, à la
fois interne et externe, est devenu le facteur-clé de la performance. » Le
territoire est bien perçu comme un objet spatial mais aussi social, une
cristallisation de rapports sociaux passés et futurs. La prise en compte de
cette dimension sociale est essentielle pour la définition des stratégies
territoriales de développement.
Veltz parle de « coévolution complexe » entre les stratégies des firmes et les
dynamiques des acteurs territoriaux ; on doit inclure dans l’analyse les
acteurs du système englobant, porteurs des politiques publiques. En effet, les
processus de création du capital social (compétences, formations,
infrastructures, etc.), si importants pour les entreprises, échappent pour partie
aux acteurs locaux.
Enfin, nous mettrons à l’épreuve une autre idée. Le contenu des activités
fonctionnelles des entreprises et leurs choix organisationnels (évolution vers
la firme creuse) induisent l’intégration de paramètres spatiaux différents qui
pèsent sur les choix de localisation (Rallet) et les acteurs territoriaux (Veltz).
Si les marchés financiers se concentrent dans le cœur des très grandes
métropoles, les activités de R&D ont besoin de la proximité des sites de
production et celles de gestion ressources clients de la proximité réelle ou
simulée des clients. Ainsi, les logiques d’externalisation dans les téléservices
aboutiraient à une nouvelle répartition des risques industriels, plus
menaçante pour les acteurs territoriaux par un faible ancrage territorial des
firmes et une grande flexibilisation de l’emploi. La globalisation basée sur
l’internet suit une logique qui paraît irréversible : les territoires sont
interdépendants, visités, jaugés et intégrés (ou non) au réseau selon leurs
performances
[24] ; les entreprises jouent de la division spatiale du travail et de
tout ce qui différencie les lieux. A l’inverse des capitaux et des biens
produits, les travailleurs sont un facteur peu mobile, « assigné à résidence ».
Ainsi, P. Veltz affirme que la faible mobilité des hommes, et donc de leurs
savoirs incorporés, atténue fortement la fluidité du progrès technique, « de
plus en plus lié aux savoirs incorporés par les hommes et à des formes très
spécifiques de communication entre ces derniers ».
Les populations comptent pour leur quantité, la profondeur du bassin de
main-d’œuvre et son aptitude à se régénérer, mais aussi pour leurs qualités.
Il peut s’agir des compétences, de la durée du travail, de la productivité, de
leur « culture » (attitude par rapport au travail, par exemple), bref l’ensemble
des « professionnalités
[25] » de la main-d’œuvre, encadrement inclus
[26].
« L’information comprend l’ensemble des apprentissages et des techniques,
et tout ce qui relève de leur transmission – la formation
[27]. »… A côté des
savoirs techniques, existent des savoirs stratégiques qui concernent l’art de
tirer le meilleur parti des forces de travail et des ressources : ce sont les
savoirs de l’organisation et de la gestion, de la mercatique et des « relations
humaines ».
Les territoires réputés capables de former et d’offrir des travailleurs adaptables
aux changements technologiques bénéficient là d’un meilleur potentiel.
LES GRANDES TENDANCES D’EVOLUTION DE LA LOCALISATION
DES CENTRES D’APPEL
Les téléservices
[28] et centres d’appel
[29] font désormais partie des gisements
d’emplois promis par le développement de l’économie de services, dont les
Etats-Unis offrent le modèle. Aux Etats-Unis, 4 % des actifs travaillent dans
des centres d’appel, contre seulement 2 % en Europe
[30]. Aussi, la compétition
entre les territoires fait rage pour attirer ces activités pourvoyeuses d’emploi et
promises à l’expansion
[31]. Mais au même moment, elle est devenue planétaire
avec la concurrence de certaines métropoles du « sud ». En outre, l’instabilité
de la technologie
[32] modifie peut-être déjà la nature même de l’objet (ne parle-t-on pas de « centres de contacts » et de centres d’appel virtuels ?), les règles
de localisation et les termes de la compétition entre les lieux.
L’explosion du marché des centres d’appel correspond à la convergence et à
l’interaction de la déréglementation des télécommunications, de
l’effondrement de leurs coûts, d’une innovation technologique continue et
des nouvelles logiques managériales d’entreprises. Les entreprises et
notamment les multinationales s’allègent. Alcatel ne souhaite-t-elle pas
devenir une entreprise sans usine ? Ce mouvement, initié aux Etats-unis dans
les années 1980 et dans un premier stade limité au secteur de la fabrication
s’est étendu à la plupart des secteurs et activités propres à l’entreprise,
modifiant la géographie mondiale. Depuis les années 1990, il a gagné les
activités en amont de la fabrication : les entreprises recentrent leurs activités
sur le client (Veltz), véritable nœud gordien de la concurrence, et
externalisent : l’«
outsourcing
[33] » et l’infogérance
[34] se développent.
L’intermédiation
[35] devient stratégique. « L’information y est utilisée comme
une ressource économique. Les entreprises recourent davantage à
l’information pour accroître leur efficacité, leur compétitivité, stimuler
l’innovation et obtenir de meilleurs résultats, souvent en améliorant la
qualité des biens et des services qu’elles produisent
[36]. » On parle de
management de l’information, d’individualisation du marketing
[37] et de
convergence croissante des technologies dans un système hautement intégré.
Les conséquences géographiques de ces diverses évolutions sont complexes :
elles peuvent renforcer les différences territoriales préexistantes mais aussi
les renouveler, redistribuer les cartes. Les Etats-Unis, par exemple, n’ont pas
déréglementé le secteur des télécommunications au même moment et les
plus audacieux se sont ainsi assurés d’importants avantages comparatifs.
Mais même si elle demeure en partie structurante et concourt à la
transformation organisationnelle des entreprises, des marchés de la main-d’œuvre ou de l’offre, etc., la technologie n’est pas déterminante. Elle
accompagne et renforce les logiques de déploiement des entreprises
déterminées par ailleurs. Pour paraphraser M. Castells, la technique ne
détermine pas l’entreprise, pas davantage que l’entreprise ne détermine
l’innovation technique, elle l’utilise. Les délocalisations sont antérieures au
développement de l’internet. Certaines entreprises utilisent la technique pour
centraliser leur système d’informations, d’autres pour le mettre en réseau.
Une tendance générale à la dispersion
Quand on examine la distribution géographique des centres d’appel et ses
dynamiques, un processus de dispersion apparaît nettement et s’explique en
grande partie par les progrès de la globalisation, de la déréglementation et de
la diffusion technologique. Mais cette dispersion, qui suit une phase initiale
de polarisation, ne signifie en rien une quelconque fin de la géographie : les
lieux y gardent toute leur place. L’étude de trois exemples choisis à des
échelles différentes (l’Inde dans le processus de délocalisation, l’Europe et la
France) permet de dégager des traits communs.
La délocalisation Nord Sud : « It’s a win for everyone [38] ? »
Dans un premier temps, l’innovation technique a permis l’externalisation
dans les espaces périphériques des grandes métropoles du Nord et la
concentration sur de grandes plates-formes d’employés peu qualifiés
(recherche des économies d’échelle et application du modèle tayloriste). Si
la relation client est jugée stratégique par les entreprises, il faut se rappeler
que les données sont structurées en informations exploitables par la
technologie. Le téléopérateur ou téléacteur n’a qu’un rôle marginal dans la
création de valeur. L’information contenue dans les systèmes d’informations
de l’entreprise vient le plus souvent à lui sur son écran en push. Il n’est
qu’un exécutant et son travail mal rémunéré. Stigler soutenait dès 1961 que
l’information est un bien coûteux auquel on doit appliquer les règles
d’optimisation !
L’organisation du travail est donc conçue pour une production industrialisée
et standardisée. Les téléopérateurs, prolétaires de la « net économie »,
souffrent de la précarisation, de bas salaires et de conditions de travail
pénibles. Leurs revendications sur les conditions de travail, quand ils sont
syndiqués (ce qui est rare) rappellent celles de temps plus anciens (bruit,
ventilation, cadences, contrôles implacables par la technologie, etc.) ; il n’est
guère étonnant qu’un salarié sur deux ait, selon la CFDT, des problèmes de
santé liés à son travail ou que le turn-over soit d’autant plus élevé que le
travailleur a le choix.
La main-d’œuvre, cloisonnée par des frontières étatiques ou culturelles plus ou
moins étanches, est de moins en moins séparée par la distance, voire le temps.
La technologie, pour le plus grand intérêt des entreprises, leur permet de jouer
gagnant sur tous les tableaux. Elles profitent de la division internationale du
travail, déplaçant leurs activités selon les offres de travail disponibles, les
moins coûteuses comme les plus qualifiées selon leurs besoins. Tout en
disséminant cette activité elles augmentent au fil du temps la pression sur les
offres territoriales les plus coûteuses pour obtenir une égalisation des
situations par le bas ou bien des compensations en d’autres domaines.
Les entreprises anglo-saxonnes ont montré la voie mais aujourd’hui les
entreprises européennes délocalisent à leur tour. Si des destinations comme
l’Inde sont actuellement très prisées, d’autres lieux émergent comme le
Maroc, la Roumanie, le Mexique ou l’Ile Maurice. Mais tous les territoires
ne peuvent participer à ce processus de dissémination spatiale. Tout un
ensemble de conditions préalables est requis. Mais les progrès de la
déréglementation des télécommunications et de la diffusion des innovations
technologiques intègrent chaque jour de nouveaux territoires dans un jeu
concurrentiel instable.
« Customer Corp, spécialisé dans les services client et le support technique,
ouvre à Mumbay (anciennement Bombay) en Inde un centre de 28 000 m
2
avec possibilité d’extension à 56 000 m
2, pour 1 300 positions et plus de
4 000 téléopérateurs. Cet opérateur espère ouvrir trois nouveaux centres
cette année (2002) en Inde
[39] ».
Ce type de centres d’appel
[40], caractérisé par d’immenses plateaux, est
marqué par une organisation tayloriste où les économies de coûts sont la
priorité.
Et ce mouvement n’est pas terminé : les
call centers ne sont qu’une petite
partie d’une industrie bien plus importante dans un pays qui ambitionne de
devenir le centre névralgique mondial des téléservices
[41]. C’est l’amélioration
des réseaux techniques (des lignes téléphoniques à haut débit sont présentes
dans la plupart des grandes villes) qui a réduit à néant les avantages
comparatifs d’autres pays prestataires de services de
back office. L’Inde, qui
vient d’achever la déréglementation du secteur des télécommunications, est
aujourd’hui une localisation concurrente des Philippines, de l’Australie, de la
Nouvelle-Zélande, du Canada ou de l’Irlande, « ancien Eldorado des centres
d’appel ».
Pour conclure, si la concurrence territoriale est à la fois planétaire et toujours
plus ouverte, elle connaît des facteurs limitatifs. Elle concerne principalement
les centres d’appel concentrationnaires à faible valeur ajoutée. Elle est
fragmentée selon les bassins linguistiques, plus vive dans les zones de culture
linguistique anglo-saxonne, voire hispanique. Enfin, la pression subséquente
sur les coûts de production de l’information y est très forte.
La dispersion régionale en Europe
Les centres paneuropéens sont surtout localisés dans le Nord : l’Irlande, le
Royaume-Uni et les Pays-Bas dominent. Mais depuis peu, le Danemark et
l’Allemagne connaissent une croissance rapide.
La logique de centralisation dans des centres paneuropéens primait
jusqu’alors et s’explique par les économies d’échelle espérées mais aussi
pour des raisons organisationnelles : le territoire des entreprises devenant de
plus en plus européen, elles éprouvent en retour des besoins croissants de
structurer les données et d’homogénéiser les méthodes de travail à l’échelle
de ce territoire. Ainsi Mercedes a implanté un seul centre paneuropéen à
Maastricht qui couvre l’Europe de l’Ouest.
Mais il semble que la tendance actuelle s’inverse. Le processus de dispersion
n’épargne pas l’Europe au moment même où les menaces de délocalisation
se font davantage réelles. Ce mouvement semble s’expliquer par trois
facteurs qui interagissent :
- le « vertige du succès » : le poids des externalités négatives détruit les
avantages comparatifs (le cas de l’Irlande est exemplaire – hausse du coût de
la main-d’œuvre, du turn-over, etc.) ;
- l’adaptation de nouveaux territoires qui se positionnent sur ce marché. Les
avantages comparatifs sont fluctuants et les retournements de situations
rapides. L’exemple danois le démontre. Mal placé dans l’étude menée par
l’Institut Buck Consultant (1998), le Danemark paraît aujourd’hui un
territoire plus attractif ;
- l’élargissement du territoire des firmes et leur adaptation organisationnelle
à la complexité de la géographie culturo-linguistique européenne remettent
en cause le modèle des centres paneuropéens.
Les raisons d’un retournement
Le Danemark opte pour les téléservices
- La technologie : l’installation en 2000 d’un câble de fibre optique
transatlantique connecté à un câble sous-marin sur la côte ouest du pays et
relié au backbone de Télia, l’opérateur national, a amélioré la bande
passante et la vitesse de transmission entre l’Europe et les Etats-Unis.
- Auparavant, le pays disposait déjà d’un coût de télécommunications parmi
les plus bas d’Europe : la déréglementation a été engagée en 1996.
- La situation géographique : le lien routier avec la Suède a créé un marché
unifié de plus de 3 millions de personnes, en rapprochant Malmö à
15 minutes de Copenhague. Si l’on inclut les grandes zones économiques
d’Europe du Nord
[42] (Nord de l’Allemagne, pays scandinaves, pays baltes,
Pologne et Russie), on atteint un bassin de 250 millions de consommateurs.
- Les logiques organisationnelles et spatiales des entreprises : les centres
d’appel paneuropéens tendent à éclater en centres régionaux, s’adaptant à la
géographie des complexités linguistiques et culturelles européennes.
- La mise en œuvre de stratégies de développement territorial.
Le cas français : de la polarisation à la dispersion
Le poids de l’Ile-de-France, que ce soit en nombre de centres (un tiers du
total) ou de positions (un peu moins de la moitié) traduit une forte
polarisation de cette activité. Mais le mouvement de déconcentration,
amorcé ces dernières années, se poursuit.
Des différences régionales apparaissent : l’Aquitaine et Rhône-Alpes sont
surreprésentées dans les domaines liés aux technologies et aux télécoms
[43]
(respectivement 30 % et 29 %). Plus d’un quart des centres concernent
l’
outsourcing dans le Nord-Pas-de-Calais, Rhône-Alpes et Midi-Pyrénées.
Des bassins géographiques apparaissent selon les stratégies d’accueil mises
en place par les villes et les régions : VPC et finances à Lille, télécoms à
Amiens, assurances à Rouen. La concentration des activités sur un seul site
est rare. Les entreprises préfèrent disperser leurs équipes sur des plateaux de
taille moyenne reliés en réseau.
Le coût des externalités négatives dans un contexte d’expansion de l’activité
est l’explication majeure du phénomène de surchauffe de la région
parisienne (similaire à celui observé plus haut en Irlande). Aussi, les
entreprises qui n’ont pas besoin d’une main-d’œuvre « haut de gamme » et
qui ont des centres d’appel d’une certaine taille (à partir de 40 positions),
n’hésitent pas à délocaliser. Ce phénomène a profité à la plupart des
métropoles françaises et aux villes moyennes situées à proximité de Paris.
Cependant, malgré la forte concurrence entre les territoires, les entreprises
ne sont pas libres de s’installer n’importe où ; elles privilégient les grandes
régions métropolitaines du monde.
Métropolisation et dissémination
Les centres d’appel représentent une activité massivement urbaine. Il peut en
exister dans l’espace rural mais ceux que nous avons recensés en Midi-Pyrénées sont de minuscules plateaux (quelques positions), le plus souvent
limités au canal téléphonique et adossés à une activité très localisée. Quand
la taille croît (quelques dizaines de positions), la distance avec le bassin
d’emploi d’une ville universitaire diminue ou disparaît. Peut-on affirmer
qu’un centre d’appel positionné à 30 km de Toulouse, proche d’une
autoroute, est situé dans l’espace rural ? Nous n’hésiterons pas a affirmer
l’idée selon laquelle les téléservices puissent être un moyen de
développement pour l’espace rural est à ranger au domaine des fables
géographiques ou de la futurologie. Les difficultés du CETIR
[44], malgré tout
le volontarisme de ses promoteurs, en sont de bons exemples.
Les centres d’appel s’implantent en fait dans la périphérie des métropoles et
rarement dans leurs centres : les exceptions rencontrées ici ou là s’expliquent
par la mise à disposition par la puissance publique de friches industrielles,
louées souvent à des tarifs inférieurs à ceux du marché (ce qui pose des
questions de distorsion de concurrence avec l’offre privée) ou par le poids de
l’histoire (le coût de sortie du centre peut s’avérer alors élevé). Le coût de
l’immobilier explique en partie ce choix ; on peut noter que ces entreprises
achètent rarement, préférant louer (allégement maximal). L’offre
immobilière disponible et prééquipée (câblage, etc.) se situe souvent dans les
zones d’activités périphériques.
Si l’on observe la distribution des centres à l’intérieur de l’agglomération
bordelaise, on peut remarquer que les localisations se concentrent
principalement sur la périphérie de la ville, Pessac et Mérignac (zone de
l’aéroport). En fait les opérateurs demandent des cartes de desserte et
services de proximité (crèches, commissariat, restauration rapide, etc.).
Ainsi, « les zones se réduisent comme peau de chagrin ». « Il faut fidéliser la
main-d’œuvre »… pour éviter toute tension sur les salaires !
Des observations identiques peuvent être menées sur Toulouse, Marseille,
Amiens ou même des villes moyennes comme Castres ou Tarbes. On peut
généraliser la remarque pour l’ensemble des métropoles mondiales. Les
parcs technologiques qui entourent Bangalore ou Mumbay (anciennement
Bombay) ressemblent à s’y méprendre à ceux d’Europe ou des Etats-Unis.
Les TIC participeraient ainsi à la construction d’un nouveau modèle
urbain
[45], éloigné de celui des villes industrielles du XIX
e siècle, en
regroupant les activités scientifiques et de services qui permettent la
fabrication de l’information dans les périphéries métropolitaines et, d’autre
part, en concentrant les activités liées aux contenus de l’information dans le
cœur des villes.
Ce tropisme vers la périphérie métropolitaine peut certes s’expliquer au cas
par cas : telle entreprise souhaite adosser son centre technique à un site
préexistant, telle autre a bénéficié d’une opportunité immobilière, etc. Mais
lors de nos enquêtes auprès des agences de développement ou entreprises, un
facteur décisif a été nettement placé en exergue par nos interlocuteurs : les
ressources humaines, y compris de manière indirecte – les infrastructures
liées aux « précieuses ressources humaines » (autoroutes pour gagner des
résidences bon marché, fast food, crèches pour les « jeunes mamans », etc.)
sont déterminantes pour limiter la pression sur les salaires et le turn-over.
LES FACTEURS DE LOCALISATION MONTRENT
QUE LA GEOGRAPHIE NE RISQUE PAS D’ETRE ABOLIE...
L’étude des facteurs explicatifs des logiques de localisation va permettre,
d’une part, de confirmer les hypothèses présentées dans la partie précédente,
sur l’analyse de la production de l’espace par le secteur des téléservices et,
d’autre part, de mettre en lumière les règles géographiques qui font qu’un
lieu, une ville, une région sont éligibles. Le cadre de notre réflexion suppose
bien évidemment l’existence d’un niveau minimal de services des
télécommunications et de développement technologique. Rappelons que,
chaque jour, la diffusion spatiale de la technologie élargit le champ des
possibles.
Tableau 1.
L’analyse multicritère
[46]
Tableau 1. L’analyse multicritère46
Coût d’un téléacteur multilingue 20 %
Compétences multilingues de l’encadrement 5 %
Main-d’œuvre Collaborateurs de langue native disponibles 15 %
Flexibilité de la force de travail 5 %
Facilité de recrutement 15 %
Coût des télécommunications 10 %
Télécommunications
Qualité de l’infrastructure de 5 %
Immobilier Coût de l’immobilier 10 %
Taxes 5 %
Impôts et incitations
Aides 10 %
La combinatoire des variables, en fonction du type de centres d’appel
(voir tableau 1), influe sur les logiques de localisation des entreprises et donc
les stratégies de développement des territoires : Etats, régions ou métropoles.
Les logiques de l’entreprise (distance du siège social, des sites de
production, du marché, présence de la concurrence, etc.) déterminent une
première sélection, un intérêt potentiel pour certaines régions, certaines
métropoles. Puis le processus de sélection résulte d’un jeu complexe mettant
aux prises une ou des entreprises et des acteurs territoriaux. Car ces derniers
ne doivent pas être réduits au simple rôle de distributeurs d’aides
publiques
[47]. Même si la négociation est toujours déséquilibrée car les
territoires espèrent avoir un maximum d’emplois à durée indéterminée en
échange d’aides. Plus fondamentalement, leur rôle est de mettre en œuvre
une stratégie de développement et de le faire savoir.
En fait, le facteur localisé déterminant et expliquant les implantations des
centres d’appel est l’allocation territoriale des ressources humaines (de sa
quantité à sa qualité, à son degré de flexibilité en passant par son coût, le
multilinguisme, le degré d’appropriation technologique, la représentation du
degré d’attachement à l’entreprise, etc.). C’est l’élément-clé valorisé par les
agences de développement et recherché par les entreprises, même si toutes
n’ont pas des besoins identiques.
La problématique varie selon la nature du centre d’appel. Un service-client
simple (réservation de billets ou support technique) opte souvent pour une
centralisation par grande région du monde. Un service de vente ou d’avant-vente doit rester proche du client (les équipes de vente doivent humer le
marché et adapter les produits à ses particularités). Un outsourcer peut avoir
intérêt, selon la taille de son marché, à s’orienter vers la création de très
grands centres. Une première approche de la question permet de distinguer
grossièrement deux types de centres d’appel.
L’impossible affranchissement de la distance
Le premier type, souvent présenté dans les médias ou la littérature
scientifique comme les nouvelles usines du XXI
e siècle ou de la nouvelle
économie, suit une logique systématique de minimisation des coûts. « Quelle
que soit leur implantation, l’organisation du travail y est conçue sur un
modèle de production industrialisée. Les téléopérateurs apparaissent comme
les nouveaux ouvriers de ces télé-usines
[48]. » « Pourquoi cette concentration
du travail ? Essentiellement parce qu’elle facilite les procédures de gestion,
et pas nécessairement par souci de contrôler le salarié. […] La transmission
informelle de l’information, le savoir tacite dans l’entreprise, la dynamique
de groupe et les économies d’échelle pour l’équipement de
télécommunication avancé semblent compter parmi les principaux facteurs
de la multiplication de ces “usines de la communication électronique”, qui
deviennent un nouveau type de lieu de travail de la net économie
[49]. » Ici le
taylorisme règne en maître avec toutes ses conséquences.
FirstRing, dont le siège social est à Sterling en Virginie, a implanté un
unique centre d’appel orienté service client à Bangalore, en Inde. SITEL a
installé le sien à Mumbay (anciennement Bombay) pour tous ses clients
anglophones. Ces exemples concernent les centres d’appel reposant sur une
logique tayloriste.
« Les personnes que nous recherchons doivent parler couramment anglais,
avec une aptitude à attraper l’accent et l’argot américain, être calmes et
patients et souhaiter travailler les nuits. […] Et depuis que la règle du jeu est
de garder les coûts bas, tout cela doit être fait pour un salaire de 8 000 à
10 000 roupies le mois
[50] ».
L’attractivité des salaires et des charges sociales (qui se négocient
directement avec le pays concerné) est élevée. La flexibilité de la main-d’œuvre et sa faible protection par les législations nationales compensent
l’éloignement territorial et les problèmes de décalage horaire qui peuvent
être liés.
Si les salaires des
call centers ne doivent pas seulement se comparer au reste
de l’industrie high-tech
[51] mais à ceux des employés de bureau de base, le
pari n’est pas gagné d’avance, car il faut trouver un réservoir de main-d’œuvre suffisamment large pour fournir un travail de qualité
[52], qui génère
tout autant de stress que l’on soit à Tulle ou Bangalore, tout en maintenant
des salaires fort peu élevés. Or, le marché indien et ses taux de profit attirent
de nombreux acteurs qui peuvent exercer une pression sur les salaires ou
accélérer le
turn-over. Rien d’étonnant dans ces conditions que les
multinationales insistent auprès des pouvoirs publics locaux pour que le
travail de téléopérateur soit considéré comme un métier que l’on cherche à
conserver et que l’on prépare à l’université.
Mais la mise à distance géographique présente certains désavantages.
Paradoxalement les coûts de formation sont plus élevés car le client doit
ignorer qu’il s’adresse à un interlocuteur situé à l’autre bout du monde ; dans
un centre de Bucarest, on distribue un glossaire d’images et de termes
culturels
[53], banals et donc supposés connus de tout français, afin que le
téléopérateur roumain ne se trahisse pas en en demandant l’orthographe. Les
entreprises américaines n’hésitent pas à engager des professeurs américains
dans les universités indiennes pour apprendre aux téléopérateurs le pur
accent texan !
« Nous regardons régulièrement les séries télévisées
Friends et
Ally McBeal,
qui nous aident à parler comme dans la vie, explique C.R. Suman [un
téléopérateur indien]. Quand un Américain nous parle de sa “bimmer”, il
faut comprendre immédiatement qu’il veut dire sa BMW… Ou s’il dit “tu
parles, Charles”, on a intérêt à savoir qu’il n’y a aucun Charles dans les
parages », renchérit une collègue de C.R. Suman, Nishara Anthony, alias
Naomi Morrison, et prétendument née à Perth Amboy, New Jersey.
Comédie, certes. Mais le but, avoué, est de convaincre le client américain
qui vient de composer un numéro vert que la personne qui lui répond
travaille juste à côté, et pas à 13 000 kilomètres, dans un pays où les appels
gratuits n’existent pas
[54]. Plus la distance est grande plus l’imitation de la
chose perdue, la proximité géographique et culturelle, coûte.
Mais pour prétendre développer une politique d’accueil pour ce type de
centres, les territoires ne peuvent disposer du seul atout d’un réservoir
abondant de main-d’œuvre bon marché
[55].
Le succès de certaines métropoles indiennes s’explique pour une large partie
par l’interaction de l’ensemble des ingrédients des systèmes économiques
locaux. Si d’autres conditions préalables sont nécessaires (technologiques,
réglementaires, immobilières, linguistiques et culturelles) pour être éligibles
à la sélection par les multinationales, c’est l’environnement institutionnel qui
a su créer une dynamique territoriale et développer une stratégie de
développement au sein de laquelle les activités liées aux téléservices ont pu
prospérer. Le positionnement de Bangalore ou Mumbay (anciennement
Bombay) est bien différent de Calcutta. Les différenciations territoriales sont
basées sur les qualités de la main-d’œuvre et la politique de formation.
Le second type recouvre les centres à forte valeur ajoutée
[56] dont les besoins
sont bien différents, tant au niveau technique que social (formation de la
main-d’œuvre) ou environnemental ou culturel. Ici aussi, la sélection
découle quasi systématiquement d’un choix de ressources humaines. Ce
n’est guère étonnant quand on connaît leur poids (voir tableau 1) et que par
ailleurs la plupart des collectivités qui souhaitent attirer les centres d’appel
rivalisent d’offres plus séduisantes les unes que les autres, lissant ainsi les
différences.
Chaque entreprise met en avant ses propres besoins (la nécessité d’un
personnel multilingue, une compétence technique, une organisation du
travail sur des plages horaires étendues, une bonne productivité, un taux de
turn-over acceptable, etc.).
N’a-t-on pas vu Gateway
[57], aller à contre-courant et délocaliser un centre
d’appel de Dublin vers le centre de Paris pour conserver ses employés si
chèrement formés. « Deux raisons nous ont poussés vers cette décision.
D’abord, celle des ressources humaines. A une certaine époque, les
conditions économiques difficiles en Irlande et en France faisaient que l’on
pouvait facilement déplacer les gens. Ce n’est plus le cas maintenant.
Ensuite, il y a la contrainte du développement. Nous avons développé notre
chiffre d’affaires en France, y compris sur le marché des entreprises… Le
choix d’installation dans Paris, et non pas en banlieue, a été dicté par le fait
que les gens qui revenaient d’Irlande n’avaient pas naturellement de moyens
de locomotion, pas de voiture
[58]. »
Ainsi Mercedes a choisi d’implanter un
customer assistance center
paneuropéen à Maastricht, et d’y intégrer progressivement ses équipes
nationales. La vocation de ce centre est globale (assistance technique,
relation client de l’avant-vente au programme de fidélisation) et couvre
l’Europe de l’Ouest. Maastricht a été choisie, d’une part, pour sa position
géographique centrale
[59] mais surtout pour sa situation : elle offre une main-d’œuvre trilingue importante et un coût de l’immobilier moins élevé qu’à
Amsterdam
[60]. En dépit de certains désavantages (taille, desserte, attractivité
faible pour les expatriés) la ville a été préférée car le choix a privilégié
l’association des facteurs « ressources humaines » et « position territoriale »
(minimisant la distance et les coûts de déplacement). La centralisation
implique des plages horaires à forte amplitude et donc une grande flexibilité
de la main-d’œuvre (d’où la nécessité de recruter des trilingues) et de la
législation locale (pour atténuer le coût du travail de nuit, par exemple).
Compubase
[61], avec une vocation européenne marquée, a privilégié les
compétences et la variété d’une main-d’œuvre que l’on ne peut trouver que
dans de très grandes métropoles et la proximité du siège social pour la
circulation de l’information interne. Même si son centre d’appel ne compte
que 40 postes, taille peut-être insuffisante pour justifier économiquement
une délocalisation, la création de valeur ajoutée par la main-d’œuvre conduit
son choix de localisation vers Paris centre.
On peut constater, à travers ces trois exemples, que si tous les critères
interagissent et n’aboutissent pas aux mêmes décisions, l’élément « ressources
humaines » est toujours le facteur-clé dans la prise de décision. Les choix de
délocalisation présentés comme des affranchissements de la distance rendus
possibles par la technique ne doivent pas faire illusion. Dans quelques cas, en
effet, l’innovation technologique est présentée comme une solution à des
difficultés inhérentes aux ressources humaines : maîtrise de la langue et
accent ! Ainsi, la délocalisation à l’étranger est devenue aisée pour les Web
call centers : l’absence de relation téléphonique élimine les problèmes
d’accent et constitue un palier d’accoutumance à une clientèle et sa culture,
avant, prédit la presse professionnelle, de migrer vers la voix sur IP. Mais
même dans ces cas-là, les lieux sélectionnés restent des métropoles où doivent
être connectables des personnels qualifiés en informatique, acceptant des bas
salaires et ayant un bon niveau en français. Or, cette ressource humaine existe
en quantité suffisante à Bucarest ! L’évolution technologique a seulement
permis d’offrir une opportunité de l’intégrer dans la globalisation de
l’économie mondiale.
Si la main-d’œuvre est sociospatialisée, l’entreprise organise sa globalisation
grâce à la technologie. La technologie, par le biais du réseau, globalise la
valeur ajoutée par le travail d’une main-d’œuvre territorialement dispersée.
Le produit du travail du téléopérateur de Bucarest s’ajoute dans les systèmes
d’informations globaux de l’entreprise à ceux de ses concurrents de Paris ou
de Bordeaux. Le travailleur des téléservices reste attaché à son territoire, son
bassin de vie, l’entreprise n’a pas besoin de sa mobilité, seul son travail est
mis en réseau et globalisé. C’est l’entreprise qui, par les réseaux, va au
travailleur, et non l’inverse. Le call center ne sert qu’en tant que lieu de
contrôle de la productivité et de hub de télécommunications.
Les politiques territoriales fondées sur les ressources humaines
Les avantages comparatifs sont fluctuants et les retournements de situations
rapides. L’exemple danois (voir plus haut) démontre la mise en œuvre d’une
habile stratégie de développement territorial reposant sur un marketing
proactif. La politique publique locale a su mettre en valeur et préserver
l’ensemble des avantages compétitifs existants avant le retournement et liés
aux avantages comparatifs de ses ressources humaines :
- une bonne productivité ;
- un usage des nouvelles technologies et de l’internet répandu ;
- l’atout du multilinguisme : « environ 80 % de la population active danoise
parle l’anglais, 50 % l’allemand, 21 % le suédois et 9 % le français ; plus de
125 000 étrangers vivent à Copenhague ;
- une législation très souple qui permet aux entreprises danoises de travailler
24 heures sur 24,7 jours sur 7 et 365 jours dans l’année ; à l’inverse de la
plupart des autres pays européens, il n’y a aucune restriction sur le travail de
nuit ou de week-end, même si la semaine de travail est normalement de
37 heures
[62] ;
- des charges sociales et taxes professionnelles peu élevées.
Un coût de l’immobilier modéré et une loi facilitant l’évasion fiscale ont
complété l’édifice.
Suivant une même logique, Amiens a créé une véritable stratégie de
développement local autour des téléservices et a développé le « concept de
ville centre d’appel ». « On mise sur les technologies : les “centres d’appel”
ont créé 1 400 emplois, la dernière entreprise arrivée étant Médiamétrie. La
zone franche d’Amiens-Nord, des locaux disponibles dans l’ensemble
commercial Amiens-2 près de la gare et dans l’ancienne caserne
Friant,
l’existence d’un centre de formation adapté qui a profité de la masse de
bacheliers disponibles ont fait le reste. Ce développement se poursuit et la
municipalité annonce 2 000 emplois dans ce secteur fin 2001 ; seront-ils
durables
[63] ? »
Suivant le modèle de l’IDA (Industrial Development Agency) irlandaise,
Amiens Développement Numérique démarche les entreprises et accueille la
SNCF, Kertel, Coriolis, France Télécom et Nortel. Outre les avantages
classiques de la ville et la proximité de Paris, c’est l’affirmation d’un lien
fort entre le recrutement et la formation qui a séduit les opérateurs. Amiens
propose ainsi des formations continues financées par le Conseil régional, des
formations d’initiative locale en lycée professionnel et un DEUST (Diplôme
d’études universitaires scientifiques et techniques). Un centre de formation
dédié aux centres d’appel, Sup. Media Com, a même été créé. Amiens a su
mettre en valeur son territoire en montrant l’engagement de ses acteurs et en
pariant sur la formation, comme objet différenciateur.
Analysant la territorialisation de la main-d’œuvre, l’entreprise considère
tout : le salaire moyen variable selon les régions, mais aussi les loyers (qui
peuvent varier de 1 à 10), le coût de la vie, la qualité du cadre de vie, et bien
sûr compétences et formation. Mais aujourd’hui, les villes moyennes proches
de Paris sont à leur tour, menacées de saturation : Orléans n’examine plus les
nouveaux dossiers et le pari d’Amiens (6 000 emplois) est loin d’être gagné.
Les logiques des entreprises (concentration et aussi dispersion)
s’entrecroisent avec les stratégies territoriales. Si la qualité et la profondeur
nécessaire du bassin d’emploi impliquent souvent le choix d’une métropole
universitaire, si la présence d’autres acteurs du secteur disqualifie certaines
métropoles déjà richement dotées par ailleurs, l’offre territoriale est
différenciée : toutes les métropoles ne se positionnent pas de manière
identique sur le créneau des centres d’appel, voire le refusent, et ce pour des
raisons fort diverses (éthiques
[64], logiques de marketing territorial, manque
d’opportunités foncières, logiques de capital humain).
Certaines politiques locales se désintéressent d’emplois jugés non éthiques,
voire nuisibles pour leur image high-tech (face à l’activisme de villes comme
Bordeaux ou Marseille, on peut remarquer une sous-représentation de
métropoles comme Nice, Nantes ou Grenoble, voire Toulouse).
Les unes, comme Angers essayent de se spécialiser vers les centres haut de
gamme : « Notre but, c’est d’avoir des spécialistes adaptés et adaptables ;
pas des emplois piégés. Pas d’emplois Kleenex, mais un emploi adaptable.
Chacun doit pouvoir développer sa carrière professionnelle et l’avenir de
l’entreprise… Notre Club Tertiaire, qui regroupe les principaux grands
patrons, se réunit cinq fois par an. Il permet de créer des synergies et définit
des besoins en formation. Mais il permet également de réduire la pression
notamment sur le
turn-over. Comment ? En établissant des règles éthiques
concernant la chasse aux têtes… Nous ne voulons pas de très gros projets qui
génèrent cinq cents emplois. Nous préférons des centres d’appel compris
entre 50 et 300 positions spécialisées dans le support technique, par exemple,
avec des personnes embauchées en CDI
[65]. »
Mais beaucoup affectent n’avoir d’autre choix que de dérouler « le tapis
rouge » pour toute entreprise apportant des emplois. « Transcom cible
clairement les régions socialement touchées par la crise. Lorsque
l’
outsourcer s’intéresse de près à Raon l’Etape, des négociations s’engagent
avec la municipalité. Celle-ci construit les locaux nécessaires aux besoins de
l’
outsourcer et ce dernier loue avec un bail de six ans minimum. Au total,
400 embauches ; une manne dans cette région meurtrie par le déclin de
l’industrie textile. Même schéma à Tulle – où c’est l’armée qui déserte les
lieux – avec la possibilité d’aides au reclassement du personnel autrefois
muté à la Grande Muette... Saint-Etienne, où Transcom doit également
s’installer, est dans la même configuration : depuis le départ de la
manufacture, la plaie a du mal à cicatriser. Comme d’autres villes, elle met
en exergue une main-d’œuvre travailleuse et fidèle… Nécessaires, les efforts
des municipalités ne sont pas toujours suffisants. Car l’un des objectifs de
l’entreprise peut être de rester assez éloignée d’autres
call centers – tout en
bénéficiant de main-d’œuvre appropriée et de plus en plus qualifiée, ce qui
ne facilite pas la chose. Les futurs
call centers se déplacent mais n’hésitent
pas à imposer à la localité leur diktat : « Nous nous installons à condition
qu’il n’y ait aucune autre implantation prévue dans les deux ans. C’est à
prendre ou à laisser
[66]. » En effet, la présence ou l’arrivée de la concurrence
peut modifier l’intérêt du territoire pour la firme car elle détruit tout ou partie
des avantages comparatifs. Les téléopérateurs savent jouer d’un marché du
travail qui leur est favorable
[67] ; et à cela s’ajoutent pour l’entreprise des
coûts de recrutement et de formation plus élevés. Les facteurs de
concurrence se déplacent sur la qualité de la formation et l’implication des
acteurs locaux et institutionnels dans cette formation.
Bien évidemment, plus le capital territorial du territoire est pauvre, plus la
négociation est inégale ; d’autant que la concurrence pour ce type de centres
souvent à faible valeur ajoutée est planétaire et que la main-d’œuvre est
captive. Les cas les plus criants se situent dans de petits centres d’appel
localisés dans l’espace rural (quelques positions) visités pendant notre
enquête. Les centres d’appel à la campagne restent rares si ce n’est dans la
littérature ou à l’état de projet jamais concrétisé. Et les raisons ne tiennent
pas à un quelconque retard en infrastructure technique. Si Atos choisit
Tarbes au lieu de Saint-Laurent-de-Neste, pourtant relié par autoroute et
distant de 40 km, ce n’est pas pour une question de haut débit mais toujours
pour une question de main-d’œuvre ! Les salaires sont bas dans les centres
d’appel (« est-ce un métier ? » nous a confié un chef de centre bordelais) et il
n’était pas question de faire effectuer un tel trajet à un personnel précarisé et
aux horaires de travail pour le moins fragmentés.
La flexibilité du travail est le facteur qui caractérise cette main-d’œuvre :
emplois à temps partiel voire « contrats d’usage », sans période d’essai, ni de
date de fin d’opération ou de durée minimale, étant le lot des salariés de la
« nouvelle économie » dans les centres d’appel. Il n’est donc guère étonnant
de constater que le nombre d’emplois jetables, « génériques » dirait Castells,
occupés par une main-d’œuvre mal payée, précarisée, plutôt féminine, jeune
et étudiante progresse dans la structure de l’emploi aux Etats-Unis mais aussi
dans tous les pays où la flexibilité du travail ne cesse de se développer. C’est
ce type de main-d’œuvre que les entreprises prestataires de services
recherchent incontestablement pour leurs centres d’appel. Mais le jeu est
complexe et les téléopérateurs résistent : le coût du turn-over est l’ennemi
premier du directeur de plateau.
L’interaction entre les géographies technique, économique, culturelle et
l’environnement institutionnel induit des différenciations spatiales utilisées
par l’ensemble des acteurs pour produire, dans un processus de
« coévolution », l’espace de la géographie des téléservices. Mais les effets
spatiaux de la géographie des TIC sont conditionnels, voire fragiles. En
effet, le réseau des réseaux connaît actuellement une phase d’expansion
planétaire et les conditions de son exploitation même (coût, réglementation,
usages, etc.) ne sont pas stabilisées.
Ce contexte, associé au boom des téléservices, conduit à une dissémination
de ces activités dans l’espace-monde (l’Inde en est un exemple), phénomène
renforcé par l’apparition d’espaces « pleins » comme l’Irlande ou Paris.
Toutefois, inclus dans ce processus de dissémination, la polarisation
métropolitaine se renforce inexorablement. Le processus de concentration
territoriale est favorisé par la géographie technique des télécommunications
[68],
mais surtout par la nature même des centres d’appel. Télé-usines taylorisées
ou centres à forte valeur ajoutée, ils requièrent une main-d’œuvre qui n’est
présente que dans les villes.
Mais à l’intérieur des aires métropolitaines se dessine une nouvelle
dissémination : les espaces périphériques sont recherchés par les entreprises,
pour leur connexité avec les autres réseaux, leur proximité de la main-d’œuvre ou de sites industriels. Les espaces centraux ne sont pas délaissés
pour autant (présence historique et coût de relocalisation trop élevé,
réhabilitation de friches et aides publiques).
Ponctuellement, cet étalement des activités des téléservices à l’échelle
métropolitaine contient à son tour un processus de concentration sur certains
sites, voire certains immeubles, dits « intelligents ».
La technologie n’est jamais première et déterminante, même si sa place reste
au cœur de la géographie des téléservices. Ainsi, la structuration du réseau
conduit à la métropolisation, mais ce sont les logiques des entreprises ou des
collectivités territoriales œuvrant dans la même direction qui sont décisives.
L’idée que les téléservices puissent être un vecteur de développement rural
est largement une chimère. Quelques cas isolés, confortablement financés
par la puissance publique, ne doivent faire illusion.
Les questions relatives à la distance et à la proximité restent posées, même si
c’est dans des termes évoluant au gré de l’instabilité de la technologie et de
sa diffusion. Si le choix de la proximité virtuelle est réel pour des centres à
faible valeur ajoutée et de grande taille, encore faut-il pouvoir la feindre. Il
s’agit d’une condition limitative de choix territoriaux. Qu’elles optent pour
la proximité simulée – pour le client – ou bien réelle – stocks, logistique,
circulation de l’information – les entreprises font des choix territoriaux en
toute conscience : les tentatives proclamées de s’affranchir de la rugosité de
l’espace parlent avant tout de territoire ! Derrière les choix par les
entreprises de critères privilégiés de localisation se cachent diverses
distributions spatiales différenciées d’objets, qu’ils soient économiques,
techniques, culturels ou sociétaux.
La prise en compte dans la décision de la distribution sociospatiale de la
main-d’œuvre, élément déterminant de la géographie des téléservices, le
démontre clairement. Peu qualifiée, féminine et étudiante, elle se situe dans
les « trous noirs » de la nouvelle économie, précarisée dans les métropoles et
les espaces marginalisés du « Nord » ou la périphérie métropolitaine
mondiale. Plus qualifiée (compétences techniques et/ou linguistiques), elle
se concentre dans quelques grands centres urbains. Si certains opérateurs
rêvent de la mettre en réseau par le télétravail et la libérer des frontières et
rugosités de l’espace, pour l’heure, les centres d’appel virtuels et le
développement du télétravail restent limités à quelques expériences. La
technologie offre déjà des solutions mais ce sont les nouveaux
comportements socioculturels (mobilités, nouvelle organisation des
entreprises) qui décideront de leur développement.
L’étude des interactions entre les attitudes des différents acteurs de
l’économie des téléservices (appropriation de la technologie et nouvelle
organisation du travail, nouveaux modes de vie, etc.) et la géographie des
téléservices reste à mener. Il serait intéressant d’étudier, par exemple, les
relations entre les nouveaux modes de vie urbains, le travail fragmenté des
téléopérateurs ou des télétravailleurs et les choix techniques et
organisationnels des entreprises.
Enfin, si les entreprises restent maîtresses du jeu de la sélection des régions à
l’échelle mondiale, à l’échelle locale elles composent avec les stratégies de
tous les acteurs territoriaux. Le choix final résulte d’un arbitrage et d’une
négociation complexe entre de nombreuses logiques qui ne laissent pas sans
atout les derniers face aux premiers, même si les rapports de forces
avantagent nettement pour l’heure les entreprises.
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www. ccnews. com
[1]
SCOTT, 2002.
[2]
Ce travail repose sur l’analyse de multiples enquêtes réalisées par des cabinets de
consultance ou agences (Datamonitor, IDC, McKinsey, OTV, etc.), l’étude de la presse
spécialisée ou non, de nombreux sites spécialisés francophone et anglophone, des interviews
auprès d’acteurs – directeurs de centres d’appel, d’entreprises, élus, agences de
développement, syndicalistes – des villes de Castres, Toulouse, Bordeaux, Marseille, de la
Région parisienne, du Tarn et du Gers. Beaucoup sont cités dans le corps du texte ou en notes.
L’essentiel de ces enquêtes a été réalisé de janvier à juin 2002, dans le cadre du programme
ACI Ville, axe « NTIC, services urbains et mutations urbaines ». Ce programme, piloté par le
ministère de la Recherche et de la Technologie, est consacré à l’analyse des systèmes d’action
publique urbains confrontés au développement des TIC.
[3]
Le terme
placelessness a été évoqué pour décrire le nouveau paysage géographique
américain : William Knoke, consultant international en affaires a développé cette idée quand
il a dit : « We are living in a placeless society. » KOTKIN, 2000.
[4]
Un endisme de plus. BROWN, 2002.
[5]
Les opérateurs historiques ont, alors qu’ils étaient encore en situation de monopole,
anticipé la concurrence inéluctable qu’ils savaient programmée.
[6]
BAKIS, 1990.
[7]
Points d’accès au réseau internet.
[8]
CLAISSE, 1997.
[9]
DUPUY, 2002.
[10]
BROWN, DUGUID,
op. cit., rappelant les origines des mythes relatifs à l’âge de
l’information souligne que « Fire and smoke had long been used to convey messages over a
distance at the speed of light. »
[11]
Si on peut observer des tendances régionales à l’homogénéisation (échelle française ou de
l’UE par exemple), les acteurs continuent à jouer des différences spatiales aussi fines soient-elles.
[12]
HAGESTRAND, 1953.
[14]
RALLET,
op. cit.
[15]
« Knowledge traverses corridors and streets more easily than continents and ocean »,
Feldman 1994, cité par A. Torre, « Réflexions sur la proximité », in
NTIC et territoires,
PPUR, Lausanne, 2001.
[16]
BENKO, LIPIETZ, 1992,2000.
[18]
BENKO, LIPIETZ,
op. cit.
[28]
Par téléservices il faut comprendre toutes les activités (télémarketing inclus) d’une entreprise
gérées à distance par le biais d’un
call center ou d’un centre de contacts. Le vocabulaire est
souvent imprécis. La mauvaise image des centres d’appel y est pour beaucoup : ainsi les
« centres d’abattage téléphonique », paré de tous les vices, s’opposent, dans la littérature
professionnelle, aux « centres de relation client », réputés nobles. Ce qui reste à démontrer.
[29]
Voir le numéro spécial de la revue
Réseaux, n° 114/2002, consacré au sujet.
[30]
Selon Datamonitor.
[31]
On peut douter que l’on atteigne un tel taux en Europe, vu les progrès de la productivité et
de la délocalisation.
[32]
L’offre technique, en évolution constante, est marquée par la convergence mais aussi par
une absence de standardisation qui peut s’expliquer en partie par la féroce bataille que se
livrent les acteurs économiques : opérateurs, SII, intégrateurs, etc.
[33]
Prise en charge externe par des sociétés spécialisées de fonctions propres à l’entreprise
(transport, comptabilité, paye, stockage, etc.) ; 53 % de l’activité en 1999 en France selon une
étude de Cesmo.
[34]
Externalisation des fonctions informatiques.
[35]
Processus d’apprentissage réciproque entre l’offre et la demande, basé sur l’échange
d’informations ; l’information descend de l’entreprise vers le client mais surtout remonte du
client vers l’entreprise. GENSOLLEN, 2001. Le développement de l’intermédiation témoigne
à son tour de la faillite des futurologues qui en prévoyaient la disparition grâce à l’internet
(nouvel « endisme » selon BROWN, DUGUID, 2002).
[38]
Phil Clough, PDG de SITEL Corporation, Joint venture avec Tata international, cité dans
www. centres-appel. com
[39]
www. centres-appel. com
[40]
Il ne faut pas négliger le mouvement de délocalisation de Web call center, de taille plus
modeste, mais requérant des compétences plus élevées, comme Webhelp ou Tiscali en
Roumanie.
[41]
Ceux-ci devraient peser plus de 500 milliards de dollars dans le monde d’ici à 2008, dont
17 de ressources nouvelles et 800 000 emplois nouveaux pour l’Inde, selon une étude de
McKinsey. « L’Inde est en passe de devenir le
back-office du monde, selon Shrim Ramdas, un
des fondateurs de Bangalore Labs, cité in
www. centres-appel. com
[42]
Selon la
Copenhagen Capacity, fondation établie par les autorités locales pour renforcer la
position du Grand Copenhague vis-à-vis des compagnies étrangères.
[43]
Selon les données de Cesmo, recueillies en mars 2001.
[44]
Centre européen des technologies de l’information en milieu rural,
http :// www. cetir. net/
[46]
Selon Buck Consultants International.
[47]
Souvent secondaires, mais rarement négligés, les effets d’aubaine ne durent qu’un temps,
voire sont quelquefois supprimés comme pour Dublin ou Cork.
[48]
In
Syndicalisme Hebdo, n° 2879,22/03/2002.
[50]
Phil Clough,
ibid.
[51]
Entre 150 et 180 euros par mois (762,3 à 914,7 pour un téléopérateur et de 1 067,14 à
1 219,58 pour un conseiller clientèle en France selon la CFDT).
[52]
La maîtrise de l’anglais et de son accent est importante pour la satisfaction du client.
[53]
Champs Elysées par exemple.
[54]
Mark Landler (in
New York Times, 2001).
[55]
« Avec SITEL India nos clients améliorent leur possibilité d’accès à ce merveilleux
marché du travail et réduisent les risques associés aux opérations dans un environnement
offshore. L’Inde a plus de 300 millions d’habitants parlant anglais, une industrie des
technologies de l’information en plein boom, et une masse de travailleurs qualifiés. Opérer en
Inde nous aide aussi à offrir des services support d’eCRM de haute valeur 24 heures sur 24.
La stratégie est gagnante pour tous. » Phil Clough,
op. cit.
[56]
La valeur est créée par l’information. Le discours professionnel dominant assure que le
centre d’appel ne serait plus considéré alors comme un centre de coûts pour l’entreprise mais
comme un centre de gains, générant des bénéfices.
[57]
Entreprise du secteur de l’informatique.
[58]
Directeur de la division professionnelle de Gateway, cité in
www. centres-appel. com
[59]
Initialement, la firme avait hésité entre l’Irlande et les Pays-Bas.
[60]
Autre option envisagée. Nous retrouvons le jeu des microdifférences territoriales.
[61]
Compubase gère une base d’information européenne sur environ 100 000 acteurs du
monde informatique et télécoms référencés en Europe. Son centre d’appel de quarante postes
couvre dix langues parlées dans une quinzaine de pays, avec uniquement des agents de langue
maternelle.
[62]
www. centres-appel. com
[64]
« … Ils traînent derrière eux une sale réputation, celle d’être les usines du XXI
e siècle…
Un job propre, mais où le rendement est une obsession, où les horaires sont élastiques, les
contrats signés au jour le jour, le salaire rarement supérieur au Smic, les primes virtuelles, les
petits chefs omniprésents et le stress permanent. Flexibilité absolue et précarité complète : un
rêve de patron, un cauchemar d’employé... »,
L’Express,
op. cit.
[65]
Jean-Claude Antonini, maire d’Angers in w
www. centres-appel.com
[66]
Cité in in
www. centres-appel. com
[67]
Dans la banlieue de Manchester, First Direct et British Telecom Mobiles ont installé leurs
plateaux dans le même immeuble et les salariés ne cessent de passer d’un étage à l’autre selon
Frédéric Jurain, consultant chez TSC France.
[68]
La géographie de la production accroît également la dynamique de concentration à
l’échelle de l’aire urbaine : les prestataires de services sont attirés par les fortes densités de
clients. On peut observer une cartographie de ces phénomènes sur ces sites : w
www. caida. org
ou w
www. telegeography. orgou
www. zooknic. com