2003
Réseaux
Le moment radiophonique des adolescents
Rites de passage et nouveaux agents de socialisation
Hervé Glevarec
L’écoute de la radio par les 15-16 ans s’inscrit dans un « moment
radiophonique adolescent ». A travers leurs programmes de « libre antenne »
du soir, les radios musicales jeunes en France, Skyrock, Fun Radio, NRJ,
Le Mouv’, etc. ont construit avec les adolescents un espace de première
importance. En effet, la réception radiophonique des adolescents a beaucoup
de traits qui la rapprochent des « rites de passage ». A travers une série de
dispositifs de transgressions, de moqueries et de jeux, via le témoignage de
pairs et d’aînés, grâce au lien de proximité et de distance aux animateurs, ou
encore à travers l’identification à une communauté d’autres concernés par
les mêmes « problèmes », l’espace radiophonique est devenu en dix ans un
espace social de premier ordre dans la prise en charge de nombre de
questions sociale et culturelle liées aux apprentissages, expressions et à la
socialisation des adolescents.
Radio listening in the 15-16 age-group has many of the features of transition
rites. With their evening “free voice” programmes, music stations for the
youth (Skyrock, Fun Radio, NRJ, Le Mouv’, etc.) have created an essential
space for and with adolescents. In the past ten years, through various means
of transgression, mockery and games, via the testimony of peers and older
listeners, or through the identification with a community of others concerned
by the same “problems”, radio has become a social space of prime
importance in dealing with various social and cultural issues related to
adolescents’ learning processes, expression and socialization.
– Sophie : Même les auditeurs, on se dit qu’il y a plein de monde qui écoute.
On n’est pas tout seul.
– Ludivine : Et puis même, on les écoute de partout. Ça fait une sorte de
grande famille.
– De grande famille.
– Tous autour d’une radio.
– Vous pensez être liées avec…
– S’il y avait pas la radio, ce serait pas pareil.
– On penserait même pas que… et puis on serait moins au courant des
problèmes et tout.
– Parce que franchement, ça aide. Tout ce qu’ils disaient, moi je connaissais
rien. (...)
– En cinquième, tu parles pas de cul, je sais pas, avec tes parents et tout. C’est
quand même un sujet vachement tabou. Donc, à la radio ils en parlent et tout.
C’était aaah ! C’était wouah ! C’était marrant.
– Donc, à 12 ans, on ne connaît rien.
– C’est… enfin, ça nous fait paraître plus grand. On est là, on parle un peu
avec les copines, ça fait, ça le fait quoi.
– Tandis que maintenant, les filles de 12 ans maintenant elles en savent plus
que nous quand on avait 12 ans
[1].
« Il est toujours bon de savoir jusqu’où on peut aller dans la vie »
(Bob, animateur sur Fun radio, ve. 28/06/2002, suite à « L’appel crétin »).
L’intérêt sociologique de la radio en France réside dans le fait
qu’elle est le seul espace d’une prise de parole et d’une
apparition publique des adolescents, notamment parce qu’une
part de sa programmation est une diffusion quotidienne d’émissions de
« radio libre » ou « libre antenne » de plusieurs heures le soir
[2]. La télévision
n’offre rien de tel (la dite « télé-réalité » n’est pas le lieu d’une expression
discursive et plurielle), l’école non plus (les enseignants ne traitent pas
quotidiennement de tels sujets). Quant à la famille, c’est à l’âge même où les
jeunes apprécient le plus ce média qu’un certain nombre d’indicateurs
concernant la relation avec leurs parents indiquent la prise de distance la plus
forte. Un des éléments structurants de cette identification à la radio réside
dans les émissions de parole qui sont une partie des grilles de ce que l’on
peut appeler les radios « jeunes ». Ces émissions traitent directement de
« problèmes » qui concernent les adolescents et dans lesquels ils se
reconnaissent.
La radio des adolescents trouverait utilement à être située sociologiquement
dans la tension contemporaine entre deux théorisations inverses que sont le
« moment adolescent
[3] » et la « fin de l’enfance
[4] ». La première désigne un
processus historique de construction d’un temps de la vie spécifique, à part,
pour les jeunes. La seconde décrit un processus d’abolition des frontières entre
monde adulte et monde adolescent ou enfantin, à la faveur notamment du
développement des médias et de leur conséquence sur la fin des « secrets
adultes
[5] ». Issue de l’encadrement des jeunes (bourgeois) par les parents et les
institutions éducatives, l’adolescence conçue comme moment et objet d’un
contrôle social propres se transforme dans les années 1950-1960 dans le sens
d’un relâchement du contrôle social et d’une continuité accrue entre ce
moment de la vie et l’environnement social
[6]. Autrement dit, la configuration
contemporaine est caractérisée d’un côté par un « moment adolescent », de
l’autre par l’effacement des frontières, des signes ou des rites de passage entre
les moments du cycle de vie. Les chercheurs en sciences sociales considèrent
que les sociétés modernes ne proposent que peu, ou plus, de rites de passage
institutionnalisés aux futurs adultes pour acquérir une identité de genre, un
statut matrimonial (en partie délaissé) ou une place professionnelle
[7].
Pour caractériser le sens de la pratique radiophonique des adolescents, nous
voudrions proposer ici la notion de « lieu de passage » par analogie avec le
« rite de passage » théorisé par Van Gennep
[8]. Cette métaphore n’est pas
strictement analogique, elle vaut dans les conditions actuelles de porosité
entre les systèmes sociaux et au regard d’effets qui concernent moins le
corps que le langage, le cycle de vie que la socialisation. Elle suggère des
permanences quasi anthropologiques – des rapprochements avec ce qui a été
écrit sur l’enfance –, mais rend compte d’agencements sociaux très
différents
[9]. Aussi, loin d’abolir les places respectives, les radios « jeunes »
travaillent les frontières à l’intérieur de l’enfance et vis-à-vis des adultes. Les
configurations médiatiques débouchent en effet moins ici sur l’abolition des
limites que sur l’instauration de catégories et de frontières.
Nous voudrions montrer que les « libres antennes » semblent fonctionner
comme des équivalents ou des substituts aux « rites d’initiation » de
l’adolescence. Prenant place dans un contexte de désinstitutionalisation des
moments de passage de l’âge adulte, elles prennent en charge des questions
relatives à un âge de la vie, ainsi qu’à des situations sociales propres à la
confrontation des adolescents avec l’espace social, celui des autres, des
parents, des partenaires sexuels, des institutions ou de leurs représentants, de
l’ordre social (pensons par exemple à la mise en scène moqueuse des
« messieurs » du Conseil supérieur de l’audiovisuel sur Skyrock). « Lieu de
passage » par analogie au rite de passage, mais sans l’engagement du corps,
la radio l’est au titre d’une série de traits propres à qualifier, en premier lieu,
la population sur laquelle elle porte, en second lieu, ses formes et ses
usages : moment à part, espace de la transgression, pratique individualisée.
La règle générale de ce « lieu de passage » semble concerner ce qu’il est
raisonnable de faire dans une vie ou dans une situation publique.
Nous chercherons ici à construire la pertinence de cette analogie autour des
dimensions de la
séparation et de la
marge. Les formes de l’
agrégation –
troisième temps du rite de passage chez Gennep – relèvent à elles seules
d’une analyse spécifique
[10].
LE MOMENT RADIOPHONIQUE DES ADOLESCENTS
Distance aux parents et monde à soi
Les radios « jeunes » ont réussi ceci : associer la musique (dont on sait la
primauté qu’elle a pour cette tranche d’âge) et des programmes qui
concernent les adolescents. A l’exception des radios dites généralistes
(France Inter, Europe 1, RTL), l’essentiel des stations écoutées par les jeunes
de notre tranche d’âge
[11] ont une programmation majoritairement musicale.
Pourtant, ce qui caractérise aussi les radios « jeunes », c’est la présence
d’émissions dites « interactives » ou de
talk. Les Anglo-Saxons appellent
cette radio « zoo radio » : « kind of mix of pop music, gossip [bavardage],
pop psychology, and humour
[12] ». Reconnaître à cet objet une spécificité
suppose de renoncer à une telle qualification trop péjorative, de même qu’à
l’équation « radio égale musique » (pour la raison qu’écouter une musique
sur disque et écouter une musique à la radio, ce n’est pas la même
expérience musicale et la même situation sociale
[13] ). Que les programmes des
« libres antennes » soient déconsidérés pas de nombreux adultes et parents
ne fait aucun doute. De la part des parents comme des adolescents, cette
déconsidération varie sans doute comme l’intérêt aux choses sérieuses. Il
reste que face à ce rapport critique aux radios « jeunes », on ne peut que
prendre acte d’un « moment radiophonique » très caractérisé chez les
adolescents, entre 14 et 16 ans. Ce moment dote la radio de traits particuliers
qui dépassent la simple fonction expressive qu’elle pourrait assurer
[14].
Comment se priver ici des résultats tranchés d’une enquête réalisée en 1996-1997 auprès des 8-19 ans ! La figure 1 met en évidence pour la tranche d’âge
14-16 ans le rapport inversé entre l’intérêt déclaré à la radio et les
appréciations sur la qualité et la conception de la relation aux parents
[15]. Elle
indique de surcroît le moindre intérêt à cet âge-là pour un autre média, la
télévision.
Figure 1.
Radio, télévision et relations aux parents
Enquête Profil socio-
Très manifestement la radio suscite un intérêt massif autour de 14-16 ans,
accompagné d’une valorisation de la sociabilité amicale
[16]. On y voit, comme
en miroir, tous les autres indicateurs du rapport aux parents, à la télévision et
au livre chuter. Mais on note aussi que tout porte à considérer l’intérêt pour
la radio, dont l’acmé renvoie aux basses eaux du lien aux parents, comme un
moment de passage, passager dans son intensité. En effet, l’amour de la
radio semble retrouver un assentiment moins prégnant dans la catégorie des
17-19 ans
[17].
Un premier point de notre démonstration réside dans les formes même de
l’usage de la radio et du poste que laisse apercevoir une enquête de terrain.
L’espace de la séparation : fermer la porte
« Quand j’ai envie d’être pas mal isolée, je le mets assez fort », déclare
Carine, 16 ans, qui associe un certain volume de sa chaîne posée par terre à
une isolation des autres. Etienne a, lui, installé son poste sur des étagères au-dessus de son lit. Il ferme toujours la porte quand il écoute la radio. Il
l’écoute souvent dans le noir. Avant d’utiliser son Walkman, Clément
tournait une enceinte vers la tête de son lit pour ne pas avoir à monter le son
et éviter que ses parents « râlent ». Ainsi, l’écoute de la radio est marquée
d’une relation à l’extérieur de la chambre ou, parfois plus significativement,
aux parents. On écoute la radio, mais les parents ne sont jamais tout à fait
d’accord, ne serait-ce que sur le plan des modalités : on écoute trop fort,
dans le noir, isolé la porte fermée, trop longuement.
A une époque quand je me cachais de ma mère parce qu’elle voulait pas que
j’écoute la radio tard le soir, j’avais un Walkman branché sur la radio, et avec
des écouteurs ça fait pas du tout la même… parce qu’en fait on est tout seul,
et le son arrive directement dans ton oreille (Richard, 16 ans, seconde SES,
Villeneuve d’Ascq, Fun radio).
Tout en construisant son dispositif d’écoute
[18], Richard indique l’articulation
de la radio dans un espace à la fois privé et privatif, caché parfois. Les
formes de l’écoute adolescente manifestent un espace de la marge et un
espace de la séparation pour la radio. En effet, l’écoute dominante de la radio
est une écoute solitaire, dans la chambre
[19]. Fermer la porte indique cet
espace de l’isolation.
Un moment relatif à une trajectoire
Un élément décisif porte à retenir la notion de « lieu de passage » : l’intérêt
puis le désintérêt pour les « libres antennes ». Ce qui caractérise le moment
radiophonique des adolescents n’est pas seulement un intérêt soutenu pour la
radio à cet âge-là, mais bien sa dimension temporaire. L’écoute adolescente
des « radios libres » a toutes les dimensions d’un épisode et d’une
parenthèse : elle peut commencer vers 12 ans et se terminer vers 16 par
exemple.
– Les auditeurs qui appellent, ils étaient plus âgés, donc forcément on n’avait
pas la même mentalité et les problèmes qui les touchaient c’était pas les
miens, donc ça c’est normal, peut-être que si… Maintenant j’écoute plus ce
genre de choses, mais peut-être que ça me concerne plus, j’aime plus donc
j’écoute pas. Mais c’est vrai qu’à l’époque c’était pas trop ma tranche d’âge
en cinquième. Ceux qui appellent ils étaient plutôt au lycée.
– Tu étais plus jeune que ceux qui appelaient ?
– Ah oui oui, c’est pour ça que ça me concernait pas. Mais bon j’écoutais
parce que je découvrais des nouvelles choses, j’en apprenais des choses.
Enfin c’est comme, pour la comparaison, c’est comme un jeune garçon qui
ira regarder un truc de Playboy (Delphine, 16 ans, seconde internat,
Toulouse, Skyrock, RFM).
La réception adolescente des « libres antennes » prend place dans une
« trajectoire radiophonique ». L’écoute des « radios jeunes » dure un temps,
parfois elle est très intense, puis s’atténue ou se déplace vers d’autres radios
ou centres d’intérêt. Ayant cessées de répondre aux « problèmes des
jeunes », les radios vont perdre de leur intérêt pour les adolescents à mesure
qu’ils avancent en âge. Le « moment radiophonique » fait ainsi écho au
« moment adolescent » comme période moratoire dans le cycle de vie.
Marquée par une aspiration à grandir et à savoir, cette trajectoire est bornée
par un rejet au moment, qui en indique aussi la fin, de quitter l’adolescence. Le
retour réflexif sur ce moment et sur les « radios jeunes » est en effet emprunt
d’un certain rejet, d’autant plus fort que les postadolescents se trouvent dans
une situation collective où ils ont à assumer une écoute qui les infantilisent
[20].
Ainsi, cet épisode limité contribue à construire l’écoute radiophonique
adolescente comme passagère. Cette trajectoire tangente aux « radios jeunes »
se double, en écho à un certain retrait familial, d’un type de lien dont la nature
est à la fois sociologique et pragmatique, ce que désigne « l’ambiance ».
L’ambiance comme identificateur du groupe
Sophie : Quand j’écoute [Skyrock], c’est comme si j’étais avec eux. Quand je
m’ennuie, je sais pas… (…) S’ils étaient pas là, je sais pas ce que je ferais. Je
m’ennuierais trop.
Ludivine : C’est clair, tous les soirs, je sais pas ce que je ferais. C’est clair, le
dimanche soir j’écoute « My NRJ » parce que encore je m’ennuie parce que
bon, ils passent des chansons. Mais bon, c’est pas le même. Ça fait vraiment
une présence, ils parlent. Il y a des gens qui interviennent. C’est plus sympa.
Arnaud C : Vous avez l’impression d’être avec eux en fait, d’être dans la
même pièce.
Ludivine : Oui et de participer.
Sophie : De faire quelque chose.
La radio constitue ici un espace de participation et un espace à part. C’est
pourquoi la métaphore du « lieu » (de passage) est plus adéquate que celle
d’espace – trop peu physique – ou que celle de rite – trop physique par son
incidence sur le corps. On l’a vu, la radio s’écoute dans un lieu domestique
et personnel, le plus souvent la chambre, espace contrastant avec les parties
familiales communes et avec les espaces partagés entre pairs.
A.C. : Et qu’est-ce que vous pensez de Difool ?
Ludovic : Il sait bien gérer la petite équipe. C’est un peu lui le meneur.
A.C : Comment il fait ?
Mathias : Il fait pas comme si c’est lui le chef.
Faïza : En fait leur truc, c’est comme des amis. Ils reçoivent des coups de
téléphone et tout. Et ils essaient ensemble de résoudre les problèmes. Ou ils
parlent ensemble d’un truc. En fait, c’est pas prise de tête parce que c’est une
ambiance comme ça.
L’ambiance correspond à des modalités de relations entre les animateurs et
les auditeurs qui rapprochent celles-ci des liens amicaux. Il s’agit d’être
ensemble et en même temps de se trouver dans un espace à part (au sens où
il n’y a que là que l’on fait ça).
– J’aime tout sur Skyrock. Comme c’est pendant la radio libre qu’ils font les
double appels et tout. Ça met un peu d’ambiance, ça change.
– Ça te manquerait s’il n’y avait pas Skyrock ?
– Ouais.
– C’est quoi qui te manquerait le plus ? C’est quoi, c’est l’ambiance ?
– Ouais l’ambiance, c’est une bonne ambiance je trouve. Pouvoir parler…
librement et tout (Lucile, 15 ans, seconde, Marcq-en-Barœul, Skyrock).
Il semble bien que « l’ambiance » soit le médiateur de la relation des
adolescents aux « libres antennes ». Les animateurs, les auditeurs qui
appellent, les jeux, les canulars ou encore la musique, tout cela est saisi dans
cet ensemble. L’ambiance est ce qui configure les « libres antennes » dans
leurs différentes rubriques. Elle est à la fois quelque chose comme un état
d’esprit (« ne pas se prendre la tête ») et une configuration sociale (pouvoir
parler librement). En fait, « l’ambiance » est à rapprocher, selon nous, des
formulations telles que celle-ci de Ludivine : « ils appellent des gens et tout,
c’est sympa ». L’ambiance, c’est cette « communauté ». Sa consistance est
avant tout générationnelle et relative à un âge. Elle se construit sur fond d’un
espace public plus large, le monde politique, la série des personnages
publics, des institutions et des faits collectifs advenant quotidiennement.
– C’est vrai que les radios libres, genre Max tout ça, où des gens
interviennent, c’est vrai que ça peut être sympa sur un plateau télé, une
émission pour les jeunes comme ça. Mais finalement, j’ai déjà réfléchi, c’est
le genre d’émission possible qu’avec la radio. L’ambiance se crée parce
qu’en même temps les gens appellent avec leur téléphone, donc il y a que
leur voix et donc ça permet à toi d’être dans l’émission à part entière au
téléphone et pas si c’est une émission télé. Tu peux pas réagir de la même
façon puisque de toute façon, on verra pas ton visage, ça fait moins bien. Et
maintenant avec les nouvelles technologies de téléphone, le son est de mieux
en mieux, donc ça permet vraiment librement entre Max et les auditeurs de se
parler sans aucun problème. Les portables quelquefois ça couille un petit peu.
Ce que je disais, alors, la différence entre la télé et la radio, c’est vrai que
l’idéal, j’avais pensé à un idéal d’émission. Je m’étais même imaginé
animateur, mais finalement c’est possible que sur la radio.
– Et ton idéal d’émission tel que tu l’avais imaginé, c’est quoi ?
– Je pensais vraiment à un studio télé qui ressemble à un endroit avec des
canapés, un endroit où on vit en même temps, où plusieurs personnes qui
vivent en même temps. On pourrait presque les regarder vivre, mais pas
vivre, mais un petit peu le côté festif, un peu tous les jours, des belles
couleurs, genre un petit appart, un petit salon et puis les gens interviennent
voilà. Le problème c’est que les auditeurs ne pourraient intervenir parce que
la télé c’est… (Richard)
Quelques mois avant l’apparition de dispositifs télévisuels de télé-réalité mettant
en scène de jeunes adultes à la télévision française (premier en date,
Loft Story
sur la chaîne M6 en 2001), Richard définit l’ambiance comme un espace
d’intervention et d’immersion (« être dans l’émission
[21] »). Une condition de
l’ambiance réside dans le direct, c’est-à-dire dans la série des traits pragmatiques
qui construisent la présence et la coprésence. La dimension assez peu élaborée
de l’émission, la qualité parfois médiocre des blagues tenues par les animateurs
ne sont pas des ratés mais semblent faire intrinsèquement partie de l’émission.
Cet aspect peu préparé contribue en effet au succès de l’émission en raison du
fait qu’il atteste pour Ludivine et Sophie du caractère authentique des
animateurs (ils sont comme dans la vie réelle). L’impression d’un lien direct
avec les animateurs en sort renforcée. Ce sentiment d’être
in situ trouve sans
doute ses meilleurs outils dans l’émission du matin réalisée dans
« l’appartement » de Difool. C’est dans ce cadre que la promiscuité
animateur/auditeur peut alors déboucher sur un type de lien amical.
La réception adolescente
Pairs et aînés : le paradoxe subjectif de l’écoute et la construction
des frontières
La réception des radios « jeunes » à une double structure : celle qu’articule
une triangulation animateur/appelant/auditeur. Et celle qu’agence le décalage
générationnel entre pairs et aînés. En effet, si l’appelant est un élément
déterminant de la structure de l’écoute, il l’est surtout à travers son âge.
L’agencement le plus récurrent et le plus significatif pour les 15-16 ans que
nous avons rencontrés met en présence un auditeur jeune avec un appelant
qui, lui, est plus âgé. Les premiers moments de l’écoute, vers 12,13 ou
14 ans par exemple, sont ceux durant lesquels les adolescents entendent à
l’antenne des jeunes plus âgés.
– Quels sont les sujets qu’il [Max sur Fun radio] aborde ?
– Bien souvent des problèmes de jeunes et souvent des trucs, les mêmes qu’on
rencontre dans la récré, qu’on se parle entre copains. Sauf qu’au début quand
j’écoutais c’était en quatrième, j’avais treize ans et étant donné que souvent la
moyenne d’âge qui appelle c’est, alors je vais dire, entre dix-sept et vingt, vingt
et un ans, et c’est vrai que c’était pas vraiment les mêmes problèmes. Petit à
petit, je commence à…, après je commence à m’identifier à ça quoi (Richard).
Au principe des émissions de « libre antenne », il y a cette discordance des
âges marquée par un désir de savoir et ce rôle d’information ou de
connaissance joué par les radios. Il s’agit-là d’une dimension de l’écoute
propre aux pré-adolescents. Elle diffère de l’identification/discussion aux
points de vue des autres appelants qui va caractériser le rapport des
adolescents plus âgés au contenu des radios « jeunes ». Ce paradoxe
subjectif de l’écoute adolescente – Mélanie dit avoir écouté « un peu jeune »
Skyrock, tandis que maintenant que cela correspond à son âge, elle ne
l’écoute plus – s’inscrit dans une configuration qui associe pairs et aînés.
– Est-ce que tu trouves, quand tu écoutais Skyrock, que cette radio s’adressait
à toi ?
– Non pas forcément, non parce que dans un sens je me trouvais un peu jeune
pour écouter ça donc ça m’amusait.
– Tu penses qu’elle s’adressait à des gens un peu plus vieux ?
– Un peu plus vieux oui, de mon âge maintenant en fait.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– C’est vrai que quand j’avais douze, treize ans il y avait des sujets que par
mes parent je n’abordais, on n’abordait jamais, que je n’aurais peut-être pas
dû savoir tout de suite en fait, ça c’est le point de vue de mes parents. En un
sens je le pense aussi. En un sens c’est bien parce que ça m’a fait réfléchir
très tôt. En même temps un peu trop tôt (Mélanie, 15 ans et demi, seconde,
Lille, Chérie FM, NRJ, radios belges).
Les radios rassemblent des jeunes qui écoutent mais dont une part s’estiment
trop jeunes pour le faire et des auditeurs qui se « retrouvent » dans la radio
et, sans doute, appellent davantage. Indirectement (ou peut-être plus
directement par les taux d’audience) les radios le savent. Skyrock construit
elle-même la catégorie des pré-adolescents à travers celle des « Pyjamas ».
Les « Pyjamas » ce sont les plus jeunes, c’est-à-dire les 10-13 ans, à l’écoute
ou non. Quand arrive une certaine heure, Difool fait retentir le signal, une
sonnette censée indiquer le coucher des « Pyjamas », tandis que les thèmes
plus osés vont être abordés. Le matin du 7 novembre 2001 l’équipe de
Skyrock appelle dans une famille maghrébine pour faire gagner « 10 000
francs ». Le père décroche, reconnaît la radio et passe son fils, « c’est lui qui
écoute Skyrock », dit-il. Il a déjà gagné avant même que la question de la
radio préférée n’ait été posée à son fils. Ce dernier prend le téléphone et à la
question sur son âge répond qu’il est un « Pyjama » et qu’il a 12 ans. Il
reprend ainsi à son propre compte la catégorie des « petits ».
Les radios catégorisent leur auditoire, fixent notamment une frontière entre
pré-adolescents et adolescents, frontière symbolique et réelle, mais aussi
frontière sollicitant sa transgression
[22]. Les catégorisations produites par les
radios se déclinent en plusieurs divisions : selon l’âge, entre « petits » et
« grands », autour de l’expérience. Sur Fun radio, Max sollicite les
auditeurs : « les puceaux et les gens mariés ». Ils catégorisent ainsi ceux qui
ont de l’expérience et ceux qui n’en ont pas. Aussi, ce que trouvent les pré-adolescents à l’écoute des émissions de « libre antenne », ce sont avant tout
des expériences racontées par d’autres, souvent plus âgés.
– Tu entends des gens qui ont de l’expérience, donc en même temps tu
prends connaissance de certaines expériences mais finalement c’est à toi de la
faire. Parce que tu entends des gens qui ont telle ou telle expérience
sentimentale, plusieurs personnes qui se sont séparées, qui passent des
moment durs. C’est vrai que j’ai jamais vraiment vécu ça. En tout cas pas
trop souvent, j’ai pas de véritables expériences. En même temps c’est vrai
que les gens s’ouvrent pas facilement à ce genre de choses. Ils racontent pas
leur vie comme ça, c’est vrai que sur la radio, ils la racontent facilement. Et
puisque forcément ils racontent leur problème, disons que c’est vrai on prend
conscience de certaines choses, de certains cas de figure qui sont tout à fait
possible. Moi ça m’aide pas à résoudre les miens, mais bon au moins je suis
au courant et après je peux rencontrer les mêmes. C’est pas la radio qui m’a
apporté la solution, c’est pas parce qu’eux ils ont trouvé la solution que une
semaine plus tard j’avais le problème, la solution c’est à la radio, c’est pas ça
qui m’aidera, c’est moi, c’est mes amis, mes parents (Richard).
– Et puis c’est aussi pour les gens plus vieux parce qu’ils parlent plus pour
les gens de 18,20 ans que pour nous. A 14 ans, aller voir un mec dans la rue
pour tchatcher, c’est un peu gros.
A.C. : Selon vous, ils abordent une sexualité qui se rapporte aux gens de 18,
20 ans.
– Plus ou même 16 ans. Parce qu’à 14 ans, c’est rare de le faire déjà, sauf cas
particulier. Quand ils parlent de sexualité, c’est plus pour 16,17 ou 20
(Ludivine, 14 ans, Tourcoing, élève, Skyrock, NRJ).
Support d’une séparation momentanée des adolescents et d’une
catégorisation autour de l’expérience, la radio est, enfin, caractérisée par la
mise en place d’un espace de transgressions de certaines règles.
Le lieu de la marge et des licences
Le « délire » et le métadiscours radiophoniques
Des fois chez Max il y a des auditeurs qui appellent pour faire n’importe
quoi, du genre : « Oui je voudrais que tu mettes de la musique à fond. » (…)
Ça peut être tout et n’importe quoi. Ça peut être des délires et à la fois des
sujets très sérieux. (…) Je préfère les délires. Parce que je suis plus à
l’écoute. Ça me fait marrer. Quand il y a un sujet sérieux, des fois c’est un
peu chiant, il y a pas assez, c’est un peu lent, je trouve pas qu’il y a beaucoup
d’ambiance. Mais bon des fois il y a quand même des sujets intéressants
(Maxence, 15 ans, seconde, Marcq-en-Barœul, Fun radio).
Le délire est un mot qui revient fréquemment dans les propos des
adolescents. Le délire est une envolée débridée et excessive à partir d’un fait
ou d’un détail. Délirer s’apparente à une compétence. Savoir délirer, c’est
savoir jouer dans le second, troisième, xième degré, c’est aussi savoir
enchaîner sur un sujet, quel qu’il soit.
A.C. : Et je voudrais savoir quelle image justement tu avais, quelle
représentation [des animateurs de Skyrock] tu avais avant d’avoir les photos
[sur internet] ? Peut-être une couleur de cheveux, des couleurs d’yeux, un
trait de caractère… ?
Sophie : Des cheveux bruns.
– Pour Romano ?
– Pour tout le monde. (…) Et tous gentils. (…)
– Mariés, célibataires ? Ayant des enfants ?
– Non.
– Ayant une vie de famille assez… sortant en boîte ?
– Ouais.
– Un peu type jeune quoi.
– Ludivine : Ouais, qui délire tout le temps quoi.
La capacité à délirer se situe pour Ludivine du côté de la jeunesse. Il lui
semble alors surprenant qu’un « vieux » (sic) de trente ans comme Difool
sache encore délirer dès l’instant que l’adulte est décrit comme ayant des
responsabilités, des enfants à élever et un travail à assumer.
Prolongement du
délire, l’usage que fait la radio des autres médias, en
premier lieu de la télévision mais aussi des autres antennes de radio et de la
presse magazine, est un trait important des dispositifs radiophoniques à
destination des adolescents. Tandis que les chaînes télévisions ne s’évoquent
pas les unes les autres, les radios « jeunes » construisent leur contenu en
mettant en scène les autres partenaires de leur espace. Elles organisent par
exemple des jeux qui mettent en évidence les autres radios écoutées par les
auditeurs français. Ainsi, le matin, les animateurs de Skyrock appellent un
numéro de téléphone. L’interlocuteur pris au débotté avec toute une série de
marques d’irrespect conversationnel (dont la première est de ne pas se
présenter, la seconde la familiarité, la troisième de continuer à parler une fois
que le locuteur a décroché…) doit répondre « Skyrock » à la question :
« Quelle est votre radio préférée ? » pour gagner « Dix mille balles ». Pris au
piège de leurs goûts, les auditeurs qui, parce que sociologiquement ils
n’écoutent pas cette antenne, ne savent pas répondre à la radio « légitime »
qui les appelle sont ridiculisés. S’ensuivent des rires enregistrés
[23].
Si les radios fonctionnent comme des chambres d’échos, des salles de gardes
ou encore des cuisines de la scène médiatique, ce n’est pas tant là un
phénomène d’intertextualité caractéristique de l’environnement médiatique
contemporain
[24], mais bien une structure de positions des médias les uns par
rapport aux autres. La télévision occupe ici une position institutionnelle,
tandis que la radio a une position en retrait
[25]. En effet, la radio use souvent
du métadiscours, ce qui constitue sa faiblesse et sa force, une contrainte et
une liberté. Les radios « jeunes » construisent cet espace de la marge, par
rapport notamment à la télévision, mise en position de centre. De ce fait, les
radios ont tout loisir de tisser avec ce centre – légitime grâce à l’image
certes, mais institutionnel –, un rapport de distance, fait d’exploitations, de
moqueries, de discours sur. Elles transforment leurs caractéristiques
objectives – l’absence d’image notamment – en une forme culturelle. A titre
d’exemple, les émissions de télé-réalité sont, à chacune de leur diffusion à la
télévision, l’objet d’exploitations aussi bien sérieuses qu’ironiques, maniant
autant le direct (se brancher sur le programme) que le métadiscours (faire
intervenir les auditeurs qui donnent leur avis sur les acteurs du programme
télévisé).
Moqueries et transgressions
Le moment radiophonique adolescent est caractérisé par une dimension de
transgression des conventions sociales qui est l’un des aspects les plus
critiqués par les adultes, parfois en termes de manipulation ou plus
simplement d’illicité.
La radio possède un atout pragmatique, la possibilité du canular. Le canular
en radio a une double dimension : il est spécifique à la radio parce qu’il
s’appuie sur l’absence du canal visuel propre à permettre une enquête de
type pragmatique sur la réalité des faits qui se produisent
[26] ; il a une
dimension sociologique qui réside dans la moquerie, voire la stigmatisation
sociale qui en fait la structure sous-jacente dans les radios « jeunes ».
Il y a les doubles appels [27]. On tombe sur des familles de beaufs et tout. C’est
excellent ça. C’est campagnard,
dit Faïza. Ce qui est en jeu dans le « double appel », c’est la transgression et
l’altérité. La première s’appuie sur le plaisir attaché à la violation des règles
relationnelles de politesse et de respect. La seconde se fonde sur la moquerie
à l’égard de tous les adultes qui s’emportent, s’énervent, se croient forts,
utilisent des expressions familières ou régionales. L’enjeu est son résultat :
une moquerie qui s’appuie sur une construction implicite de la différence
entre ces adultes grossiers et peu « cool » et les jeunes. Le message implicite
des animateurs consiste à valoriser celui qui prend les choses de la vie avec
détachement et humour.
Plus largement, une série de dispositifs « transgressifs » constitue la
programmation des antennes « jeunes » et notamment des « radios libres » :
faux hit-parade de chansons ringardes, D’ac’ ou pas d’ac’, Quiquidonc ou
encore faux débats sur l’antenne de Fun radio ; séries de défis (faire dire à
l’appelé un mot choisi au préalable) sur NRJ.
[Sur Fun radio, le soir], il y en a un quand même dans le lot, c’est Gérard qui
fait les week-end, anime les débats, qui se fait insulter. Je pense que quand
même lui, ça m’étonnerait que ce soit un vrai type. Je pense que c’est quand
même un acteur (rires,) un gars qui sait ce qu’il fait ou alors vraiment c’est…
Et toutes ces personnes au départ ont appelé tout simplement en simple
auditeur ou qu’il [Max] a rencontré je sais pas où, qu’il a mis petit à petit
dans l’émission. Jean-Pierre Sauzère, lui, il est chanteur. Il voulait que par
l’intermédiaire de la radio on le fasse connaître. Ça n’a jamais vraiment
marché et donc du coup on a entendu ses chansons. Gérard, lui, c’est un type
qui doit avoir au moins quarante ans et complètement grossier, complètement
à la masse. Autrement, il y a DJ Maxime qui est DJ et les premières fois qu’il
a parlé à l’antenne, c’était l’année dernière, il a appelé et disait : « Ah moi
dans ma boîte je mets l’ambiance et tout. » Alors Max lui passait des
morceaux et il fallait qu’il mette l’ambiance par-dessus (rires). Et c’était
mortel. Enfin, toutes ces personnes-là en fin de compte, il s’arrange pour que
chaque soir il y en ait un qui intervienne par téléphone et qu’il soit là
régulièrement (Richard).
Toutes les trois semaines, il y a les débats de Gérard, l’émission la plus
marrante de la radio [Fun Radio]. Ça passe entre minuit et deux heures.
L’animateur [Gérard] propose un débat, propose une question et questionne
les auditeurs à tour de rôle. La plupart du temps, ils ne répondent pas
sérieusement. Ils disent plein de conneries. L’animateur croit tout. J’adore
cette émission, je l’enregistre tout le temps. Une fois j’étais avec des copains
et on a essayé d’appeler (Maxence).
Inviter une personne comme Gérard, c’est inviter quelqu’un d’un autre
monde, du monde « des beaufs », pour le confronter à l’univers des jeunes,
la perspective de ce mélange des genres étant de faire rire. Cette dérision a
lieu aux dépens de Gérard dans la mesure où le modèle symboliquement
dominant est celui des jeunes. Inadapté à la conduite sociale des jeunes qui
écoutent la radio, son
habitus est inspiré de la « vieille classe populaire » (il
parle fort, il s’emporte facilement, il coupe la parole, il a un accent de
« beauf
[28] »).
Le canular comme moquerie portant sur le comportement est couplé à la
raillerie comme moquerie sociale. La moquerie du « beauf », du « paysan »,
des locuteurs à l’accent de pays ou étranger est centrale dans les radios à
destination des jeunes. Ainsi de la rubrique « objets du terroir » sur Skyrock.
Les animateurs diffusent à l’antenne un enregistrement fait, par exemple sur
France Bleue Creuse dans le cadre d’une émission d’échanges de ventes
d’objets entre particuliers. Ce jour-là une dame vend une machine à tricoter.
A partir de sa rediffusion, Difool et Romano ironisent sur le fonctionnement
de l’objet : « Ça fonctionne comment ? », « Ça tricote comment ? » On se
moque de l’animatrice et de l’auditrice. Ici, on le voit, la moquerie met en
jeu une autre radio, son auditoire et ses centres d’intérêt. Le « terroir » est
cette dimension, au second degré évidemment, du campagnard, ringard et
rustre, lourdaud et passéiste. Pour Ludivine et Sophie, Marie [animatrice sur
Skyrock] est devenue « La Malie : la fermière avec son seau, oui oui avec
ses grosses bottes et tout et un seau ». La campagne et les vieilles choses ont
une dimension commune, celle d’appartenir pour les animateurs aussi bien
que pour Ludivine et Sophie à une altérité à deux visages. La campagne
représente une altérité géographique (les filles et les animateurs de Skyrock
évoluent en milieu urbain : Ludivine et Sophie habitent Tourcoing et Difool,
originaire de Saint-Etienne, vit à Paris). Lorsque Ludivine parle de « vieilles
choses », elle se les représente à travers une altérité temporelle les excluant
de l’univers des valeurs qu’elle affectionne et qui sont ancrées dans son
présent. Ces éléments n’ont pas nécessairement besoin d’appartenir à un
temps lointain pour faire partie des choses vieilles. Par exemple, le chanteur
M, fils de Louis Chédid, n’a pas besoin d’être très âgé pour que Ludivine
résume son travail d’artiste à de « vieilles chansons ». Le mot « vieux » sert
à souligner une altérité et le sentiment de rejet qui l’accompagne.
Les radios « jeunes » s’appuient-elles ici sur la licence enfantine et une
certaine insolence adolescente pour fonder ce qui s’apparente à la
construction d’un eux et nous : les parents par rapport aux enfants, les
« ringards » par rapport aux « cools », les « beaufs » par rapport aux
« branchés », les « vieux » par rapport aux « jeunes » ? « On va dans les
familles » est une des paroles récurrentes des animateurs de Skyrock. Parler
ainsi des « familles » revient à moquer « l’institution », institution à laquelle
appartiennent leurs auditeurs. Les « appels crétins » sur Fun radio, entre le
canular d’interprétation (comment décider du sens et de la crédibilité d’une
situation), genre radiophonique ancien, et la moquerie irrespectueuse
(téléphoner aux Monsieur et Madame Salope ou Ducon) peuvent-ils se
justifier d’être une licence ? Les radios jeunes vont-elles cependant jusqu’à
moquer des dimensions spécifiques de leur auditoire ? Les animateurs de
Skyrock se moquent-ils des classes populaires, des adolescents issus de
l’immigration, de leurs parents, de l’Algérie plutôt que la Belgique et du
Québec ? Il semble bien qu’ils ne choisissent pas une telle opposition. Même
sur NRJ, qui se donne un public plus large du point de vue de l’âge, le
registre moqueur a été installé à l’antenne
[29]. Le matin, ce sont davantage les
détournements de chansons qui font l’antenne. NRJ se donne quelque chose
comme son propre matériel, la musique et ses atours, comme objet de
prédilection de la dérision, d’où un ancrage plus marqué dans des formes du
show-biz, saynètes et parodies de chansons.
LA RADIO : UN NOUVEL ACTEUR DE LA SOCIALISATION
La relation aux animateurs
L’écoute de la radio au moment adolescent s’accompagne d’une relation
significative aux animateurs, transférentielle parfois, toujours propre à
l’expérience sociale de l’adolescent. C’est pourquoi le lien aux animateurs,
souvent inscrits dans une équipe avec un leader dont la radio assure la
valorisation, voire la starification, est un lien à la fois générique et spécifique
selon l’expérience sociale des adolescents. Le lien aux animateurs possède à
la fois des traits communs à tous les adolescents, caractérisés par une
incertitude sur les rôles sociaux, une dimension théâtrale et d’exagération
des « scénarios » radiophoniques, et, par ailleurs, des traits relatifs à la
situation des individus, à leur expérience sociale
[30].
Des animateurs-mentors
D’un point de vue général, ce qui fait l’attrait des animateurs des émissions
de « radio libre » c’est qu’ils sont restés jeunes « dans leur tête. De toute
façon ils sont obligés de rester jeunes, c’est une radio de jeunes [Skyrock].
S’ils commencent à vieillir dans leur tête, ça va plus aller, ils vont plus
suffire », dit Lucile. Elle ne trouve pas que Difool ait changé avec le temps.
Maxence dit que ça fait huit ans que Max est sur Fun radio, qu’il ne se lasse
pas de son émission. « Chaque fois, il arrive à innover dans son émission, à
garder du rythme, que ça soit pas toujours le même baratin qui revienne tout
le temps. » Si c’est la qualité des animateurs d’être restés jeunes qui
intéresse les adolescents, jusqu’à présent la vision de leur image sur les sites
internet des radios ou à la télévision n’est pas venue contredire de façon
irrémédiable ce jugement (maintenant un rapport imaginaire qui veut que
l’on soit « grand » en radio et « petit » en photo).
Il a été noté que les dynamiques sociales qui entourent certaines séries
télévisées s’accompagnent de relations d’admiration et d’idéalisation des
personnages ou des personnes acteurs des programmes
[31]. A la radio, elles
existent aussi. La limite de ce type de lien est une sorte d’enrôlement ;
plusieurs adolescents ont manifesté le charisme qu’exerce sur eux un
animateur comme Max sur Fun radio. Certains animateurs en font le ressort
d’une partie de leur animation.
A contrario, il peut provoquer le rejet d’une
partie des auditeurs : Caroline ne rentre pas dans le jeu de l’animateur Arthur
[Fun radio] qui se prend pour le « roi de la radio ». Elle n’aime pas Arthur
ou Max quand ils « remballent » ceux qui appellent. A travers la place
reconnue aux animateurs, l’espace radiophonique manifeste une autonomie
par rapport à la famille et à l’école qui l’éloigne du simple « bien
symbolique » de délectation et le rapproche de l’agent de socialisation.
– Je pense que c’est quelqu’un [Max] qui est dans ma vie, qui m’apporte des
choses comme mes parents, comme mes copains. Disons que ça forme
comme le reste, étant donné que quelquefois j’y passe, j’y consacre une
heure. Voilà c’est quelqu’un qui est dans ma vie, quelqu’un que je connais
très bien, même si... Dans son émission il ne laisse pas complètement, il ne
laisse pas trop souvent sa vie privée (dévoilée), même ça m’est égal, c’est
plus l’animateur qui m’intéresse que l’homme.
– Tu le connais un peu de façon privée entre guillemets, c’est-à-dire tu sais
par exemple s’il a une femme, s’il a des enfants…
– Oui, il a une copine en ce moment, et sinon il est pas marié même que sa
copine habite à Lille. Voilà, je sais qu’il a un grand frère, autrement il parle
rarement de ses parents, c’est vrai. Il y a une période dans l’année où c’est
son anniversaire, et là ses standardistes, en fait, ils lui jouent des tours un
petit peu, parce qu’en fait, ils appellent ses parents, ses proches pour les faire
intervenir dans l’émission et du coup, c’est vrai qu’il se retrouve, en même
temps, je crois que c’est peut-être même à son initiative. On sait jamais, on
sait pas, mais bon ça se passe comme des surprises. Voilà, son anniversaire,
et voilà, dans cette période de l’année, on en entend plus parler de sa vie
privé, de lui, qu’est-ce qu’il est. C’est que du coup, avoir passé plein de
temps à écouter, forcément il y a des petites informations qui passent. Ah
déjà, il y a une chose dont je suis sûr, c’est pas son vrai prénom mais c’est
Franck. Sinon je connais son âge.
– C’est quoi son âge ?
– Trente et un ans. (rires) Voilà, j’irais pas jusqu’à dire que c’est mon idole
mais c’est tout comme quoi. Voilà, c’est quelqu’un que j’admire bon (rires)
(Richard).
La déclinaison sociale du lien aux animateurs
Christopher apprécie le caractère radiophonique de Difool. Ce dernier sait se
défendre. Forte personnalité, il lui est en même temps sympathique.
Christopher valorise sa loyauté. Sans doute voit-il ou retrouve-t-il dans
Difool des traits de comportements qui renvoient à l’enjeu que représente le
maintien de la face pour les jeunes garçons des classes populaires, enjeu
qu’il faut mettre en relation avec sa position sociale
[32]. De même, Nicolas
apprécie en Difool le fait qu’
il dise ce qu’il pense.
– Mais le jour où je vois Difool en vrai, franchement, je lui sers la main.
Parce que un type comme ça on peut pas en trouver tous les jours surtout sur
une radio. Bon la Marie aussi on peut pas la trouver tous les jours. La Marie,
Difool il lui dit des trucs vraiment cochons. Bon elle dit rien, elle rigole. Ils
savent que c’est toujours pour rigoler tu vois. C’est comme ça. C’est pour ça
que j’écoute Difool aussi, tu rigoles tout le temps en fait. (…)
– Qu’est-ce que tu aimes chez lui ?
– C’est son caractère et sa manière de vivre. (…) Alors Difool je lui serrerais
bien la main parce qu’il a du caractère, il sait faire rire. C’est pas un type qui
se laisse faire quoi. Et moi je trouve qu’il est sympa même que je l’ai pas en
face de moi, que j’écoute à la radio. Je trouve qu’il est quand même, tu vois
ça serait un bon copain quand même. Ça serait un type à qui il faudrait pas
faire trop de coups de putes parce que lui il peut en faire des sacrés (Nicolas,
16 ans, a arrêté l’école, Lille, Skyrock, Fun radio).
La série des termes pour qualifier les animateurs tient à l’expérience sociale
des auditeurs. Certains vont parler « d’animateur » et considérer l’animation
et la fonction de mentor, d’autres vont parler de « présentateur » comme
Christopher et ce faisant ils insistent sur le rôle de médiateur. Youssef, lui,
nomme Difool, dans un lapsus qui dit sa place : « Educateur : c’est des gens
qui appellent, qui ont un problème. Ils parlent à Difool, l’éducateur de
Skyrock. » Pour Youssef, la « radio libre » prend véritablement le sens d’un
espace de l’expérience et de la légitimité sociales. Skyrock s’inscrit dans la
continuité de son expérience scolaire et sociale, lui qui a été mis sous la
tutelle d’une éducatrice suite à son éviction du collège et au vol d’un
ordinateur portable. Particulièrement attentif à la conduite à tenir, il trouve
dans la « radio libre » de Skyrock à étendre la série de ses préoccupations
aux questions de sexe, de violence, de vols. Autrement dit, Youssef dévoile
une proximité certaine, non pas seulement avec des thématiques particulières
abordées à l’antenne, mais avec un espace moral et symbolique qui fait sens
pour lui. En fait, il semble bien qu’un lien aux animateurs de type
exclusivement camarade n’existe pas. Ces derniers sont toujours de façon
mélangée quelque peu copains et quelque peu mentors.
Les attitudes socialement déterminées restent fortes à propos des programmes
radiophoniques. Par exemple, une forte différence existe entre les adolescents
qui prennent au sérieux les animateurs et ceux qui les dévalorisent. Pour
certains, ces derniers occupent une position significative, pour d’autres ils ont
une simple place dans la série des institutions ou des organisations sociales
plus lointaines de leur vie présente et future. Pour comprendre au mieux la
valeur des « libres antennes » pour les adolescents, sans doute faut-il
considérer l’expérience sociale qui est la leur sous l’angle de leur position
sociale familiale, de leur place scolaire, voire professionnelle, et de leur vie
familiale
[33]. Parler d’éducateur comme le fait Youssef n’est-ce pas signifier là
le rôle d’unification de l’expérience que joue la radio [Skyrock] pour les
jeunes issus des classes populaires ? De même, la place de mentor ne situe-t-elle pas l’animateur de radio dans une position d’émancipateur, propre à un
certain type de rapport social au monde. Quant à la position de mise à distance
fréquente parmi les enfants de classes supérieures, notamment de bonne
famille, elle renvoie à une opposition entre des investissements sociaux
« sérieux » et la « vulgarité » de ces programmes.
En résumé, trois dimensions semblent centrales du rapport des adolescents à
ces radios : celle « d’être comme », enjeu qui met au centre de l’écoute la
question de l’intégration ; celle de « l’espace d’investissement » pertinent ou
non pour l’adolescent (par rapport à d’autres investissements sociaux et à
leur impact temporel sur l’écoute de la radio) ; et, enfin, celle du « désir
subjectif de savoir » que satisfont les émissions de libre antenne.
L’espace social entre-deux des radios « jeunes »
L’espace amical et public de la radio
La caractéristique centrale des radios « jeunes » réside, d’une part, dans leur
mixité sociale et, d’autre part, dans leur entre-deux pragmatique. Les radios
« jeunes » se situent dans une certaine incertitude et ambiguïté sociales, là
aussi caractéristiques typiques des moments de passage, eux-mêmes
suspensifs des règles ordinaires. Cette dimension est essentielle pour
caractériser ce qui s’y passe, le type de lien qui est tissé avec les animateurs
et l’appréciation des adolescents. En effet, le lien aux animateurs et leur
appréciation tiennent à ce qu’ils ne sont justement pas des animateurs au
sens institutionnel qui les fixerait dans un rôle, des
hommes-radio comme dit
Jeremy, mais qu’ils sont entre-deux : entre deux espaces sociaux,
institutionnel et amical ; entre deux rôles sociaux, animateur et copain,
animateur et standardiste. Les radios « jeunes » fonctionnent essentiellement
sur cet entre-deux cadres pour reprendre une notion goffmanienne
[34].
Plus généralement, la nomination des animateurs et animatrices changent à
mesure que l’on va vers des radios dont l’auditoire est plus âgé. Les radios
« jeunes » donnent des prénoms, des surnoms, des diminutifs à leurs
animateurs (Max et Mélanie le soir, Bob, Isa et Martin le matin sur Fun
radio, Difool, Romano, Marie sur Skyrock, Maurad sur NRJ, Jessica sur Le
Mouv’). A mesure que l’auditoire entre en âge, les radios retiennent les
patronymes ou les véritables identités civiles de leurs animateurs (Cauet sur
Europe 2 par exemple
[35] ). L’animateur des radios « jeunes » n’est donc pas
défini par son identité sociale, mais par un terme de la sphère amicale ou
familiale. C’est son rôle et son identité sociale qui sont là configurés, ainsi
que la place sociale des radios « jeunes ».
– Pour toi, il représente quoi Difool si tu devais dire ce qu’il représente ?
C’est un pote, c’est un copain, c’est... ?
– C’est un petit peu une question piège encore. Non, peut-être pas un copain en
direct pour moi, mais quelqu’un qu’on voit de temps en temps et à qui on parle.
– C’est un espèce de confident, un journaliste ?
– Peut-être pas de confident, non, mais quelqu’un, si on en rencontre on n’a
pas de mal pour parler avec, mais ça veut pas dire qu’on va tout lui dire,
quelqu’un avec qui on parle naturellement (Jeremy, 17 ans et demi,
Terminale L, Sainghin, Nostalgie, Chérie FM, Skyrock, Fun radio).
Le lien avec les animateurs de radio relève d’un entre-deux, d’un espace entre
la sphère institutionnelle et la sphère amicale, entre la position professionnelle
et la position amicale. Il ne semble relever ni du lien à un confesseur ou à un
expert – autant de positions liées à des « rôles » –, ni tout à fait du lien à un
copain, voire à un parent – autant de positions liées à la sphère amicale ou
domestique. Cette position n’est pas simplement une configuration sociale,
elle est un trait central de l’attachement à des animateurs qui n’en sont pas tout
à fait. Et Jeremy nous dit le fin mot de cette position en l’articulant aux autres
radios, à celle de ses parents du moins :
– Qu’est-ce que tu critiquerais surtout sur RTL ou que tu moquerais ?
– Les jeux et parfois les animateurs.
– Comment tu les trouves, qu’est-ce que tu leur reproches ?
– Il y en a qui sont franchement bizarres.
– Qu’est-ce que tu appelles « bizarres » ?
– « Bizarres », c’est vraiment des personnages difficiles à cerner. En fait on
se demande qui ils sont et puis on se demande si c’est pas juste des
« messieurs-radio » en fait, que leur vie, c’est de faire de la radio et puis ils
sont là, ils y vont tous les jours et puis ils repartent. (…)
– Quand tu dis que c’est des « messieurs-radio », qu’est-ce que tu entends par
« messieurs-radio » ?
– Comme je disais, ils arrivent, ils font leur émission et puis on dirait qu’ils
font que ça de leur vie et qu’ils repartent après. On a l’impression qu’ils
existent que pour la radio en fait.
– Quelle est la différence avec Difool par exemple ?
– Difool, on s’imagine bien qu’il a une autre vie autour et tout ça, tandis que
là, on a l’impression que leur vie, c’est la radio.
– En quoi c’est gênant ? Tu trouves que c’est excessif ?
– Je sais pas mais si les présentateurs ont une vie, une vie même pas
caractéristique, mais au moins une vie qu’on peut cerner, je pense qu’il y a
plus d’intérêt pour les auditeurs (Jeremy).
Tout se passe comme si, selon Jeremy, la grande différence entre Difool et
les autres animateurs résidait dans le fait que Difool ne fait pas le
professionnel. Il semble difficile de trouver un raison d’agir univoque à
l’animateur de radio. Sa position ne réside-t-elle pas dans le fait que lui-même trouve dans l’animation et la conversation radiophoniques ce qu’y
cherchent ses auditeurs ? En tout cas, il n’est pas renvoyé à une seule raison
un tant soit peu dépréciative : faire ça pour l’argent, le pouvoir, la notoriété,
l’image, ou encore parce qu’il est un professionnel.
On comprend alors que les rôles d’animateur puissent acquérir une
profondeur. Celui-ci peut jouer à l’Animateur de radio, avec un grand A,
adoptant la voix du bonimenteur auprès des tantes et mères de famille
dupées au téléphone par leur progéniture qui a fourni le numéro (jeu ou
canular qui a cours entre autres sur Fun radio). Aussi est-il possible de parler
de défonctionnalisation des rôles des animateurs des radios « jeunes ». En
effet, il s’agit-là d’une dimension centrale de la production radiophonique
des émissions de « libre antenne » : le jeu qu’elles opèrent sur les rôles dans
l’émission. Il y a un animateur, Max ou Difool par exemple. Mais à
l’antenne interviennent d’autres personnes. Qui sont-elles ? Quelle est leur
fonction ? Ce sont par exemple les standardistes (Anneka, Aurélie sur Fun
radio). Autrement dit, les standardistes sont défini(e)s par leur fonction
professionnelle dans l’organisation de la radio. Dès l’instant qu’elles parlent
à la radio, leur rôle est brouillé, et du coup c’est toute l’infrastructure
discursive de l’émission qui s’élargit (il importe peu ici que cela soit délibéré
ou non) à des standardistes qui sont alors des personnes ordinaires. « Florent
et Marie, ils répondent au standard et puis ils interviennent », dit Ludivine.
Tout l’enjeu du média, et de la radio en particulier, est de provoquer ce jeu
sur les rôles. Elle y gagne en réalité un jeu sur les cadres d’interprétation.
Sur Le Mouv’, Nico (Nicolas), technico-réalisateur, à la console, intervient
épisodiquement face à Jessica, animatrice.
Il y a des moments donnés où ils laissent tomber le standard et puis bon ils
parlent. Il y a des standardistes récemment qui reçoivent tous les soirs. Lui
[Max], il était avec son portable et puis il allait faire telle ou telle mission. Il
avait des missions à accomplir. (...) En même temps, ils s’entendent très bien.
En fait, il y a les deux standardistes masculins qui à mon avis sont de très
bons potes à Max. (…) Chaque année il y a un standardiste stagiaire
différent. J’écoute depuis que je suis en quatrième, maintenant il y a une
nouvelle, il y en avait un au début, il y en a une par an, petit à petit elles se
forgent leur personnalité dans l’équipe (Richard).
Autre preuve de cette position-entre-cadres, l’engagement subjectif des
animateurs. Ludivine de parler de Marie sur Skyrock :
elle racontait son expérience à treize ans. On voit que le faire trop tôt, ça lui a
servi à rien. Le mec, il devait avoir dix-huit ans, elle a fait ça comme ça à la
barbare. Finalement, elle a dit que c’était une erreur. Elle avait treize ans, lui
en avait dix-huit. Il en avait rien à foutre en fait. Il l’a laissée tomber.
Le fait que Marie ait un enfant, un jeune garçon, fait connu de tous les
auditeurs un peu assidus, est un aspect, semble-t-il, important du personnage
qu’elle représente. En effet, ce trait la différencie de façon radicale des
autres animateurs. Cela la fait sortir de l’univers adolescent et l’inscrit pour
les auditeurs, et notamment les auditrices, dans une position de
responsabilité et d’expérience qui l’oppose à l’insouciance, l’immaturité,
l’incertitude statutaire qui entourent ses compagnons de micro. Le dispositif
radiophonique de la libre antenne de Skyrock est tel que ce sont les
animateurs hommes, Difool en premier, qui mettent en scène Marie (« Ah,
elle a un string aujourd’hui », rapporte Ludivine), la questionne (qu’est-ce
que ça fait pour une fille ?). « C’est bien, parce que les auditeurs, ils
appellent pour raconter leur vie, alors pourquoi pas les animateurs », dit
Sophie. Le dispositif radiophonique semble instaurer une forme de symétrie
des engagements entre animateurs et auditeurs.
Les animateurs de radio partagent avec les animateurs et comédiens de
télévision qu’ont étudiés Sabine Chalvon-Demersay et Dominique Pasquier
cette position entre sphère amicale et sphère professionnelle. Toutes deux
ont montré le jeu entre le personnage et la personne privée qui est au cœur
du lien aux animateurs d’émissions télévisuelles ou aux comédiens des séries
pour enfants
[36]. Les magazines, revues de programmes et fanzines sont les
espaces de support à la « personne privée » de l’animateur ou du comédien.
S’il y a une caractéristique des radios « jeunes », c’est peut-être la mise à
l’antenne elle-même de ces éléments privés. Par ailleurs, cet entre-deux est
pragmatique : les standardistes et autres individus de passage qui ne font pas
partie de l’équipe d’animation et pourtant interviennent au micro mettent en
place un cadre d’interprétation qui n’est jamais réduit à l’espace
professionnel, non plus à un espace « ordinaire
[37] ».
En réalité, il y a deux configurations à la réception adolescente : celle que
nous venons d’analyser, qui est une forme pragmatique jouant sur le
brouillage des figures institutionnelles et ordinaires des rôles et des fonctions
des animateurs. Et une seconde configuration tout aussi importante, qui
suppose ce que l’on peut appeler un « scénario social ». Sont en jeu des
rôles, non plus au sens institutionnel, mais au sens d’un théâtre social. « Il y
a Difool. Donc lui, c’est le boss. Il y a Marie aussi. Donc là c’est la fille. Il y
a Romano, donc là c’est le gars du terroir. Enfin, ils le traitent à chaque fois
mais c’est comme ça. Il y a Florent. Lui, c’est plus le mec sérieux », dit
Ludivine. L’articulation des deux positions c’est la personnalité de chacun
qui en constitue la médiation. Florent doit sans doute être un peu plus
sérieux que Romano dans la vie courante. Encore faut-il ajouter à cela la
conversion de registre que fait Ludivine : « enfin, pas sérieux, je veux dire,
c’est le plus calme de tous. On l’entend pas souvent ». Disant cela, elle fait
bien passer Florent du rôle qu’elle lui donne et qu’il endosse sans doute dans
un scénario social en radio à une qualification qui relève davantage de son
comportement ordinaire
[38]. Que met en scène ce scénario social ?
Entrer dans un scénario social : le jeu de rôles des équipes
– Toi, tu aimes mieux quand ils sont plusieurs ou tu aimes mieux quand il
[Difool] est seul ?
– Non, plusieurs c’est mieux. Parce que des fois, il dit un truc, Marie elle dit
un autre truc, et lui il la claque et c’est marrant (Nicolas).
La configuration des équipes radiophoniques diffère de ce qu’elle fût un
temps dans le modèle expert-animateur (de type
Lovin’ Fun
[39] ). Aussi, il est
possible, et vraisemblable du point de vue de la construction voulue par les
responsables, de considérer l’organisation des émissions radiophoniques
comme articulée autour de rôles spécifiques. Pour apprécier à leur valeur
certains propos et certaines interactions au micro, il convient d’avoir à
l’esprit qu’une série de jeux de rôles organise la position des membres de
l’équipe. Les propos « scatologiques » que tient Romano sur Skyrock sont à
la mesure de la place qu’il occupe comme « bouffon du roi » à qui la licence
est accordée, donc les propos licencieux, étant entendu que c’est Difool qui
est maître de cérémonie et garant d’un espace discursif plus ou moins soumis
au contrôle des propos. « Il fait plus le rôle du chaud », dit Laetitia. «
Le
problème du mois, le jeudi, ils prennent dans les magazines de mode de
beaufs, ils prennent des histoires, chaque fois que ça parle de cul ou d’anus,
ils vont tout de suite se foutre de la gueule de Romano », dit Ludovic,
15 ans, qui écoute Skyrock. De même, « la Marie », c’est-à-dire Marie de
Skyrock, joue comme l’interlocutrice des filles et la spécialiste des
problèmes féminins. « Quand il faut prendre un exemple de fille, quand c’est
une fille qui appelle qui veut savoir un conseil plutôt de fille, ils en parlent à
Marie », dit Faïza, de Skyrock. Cependant, il y a bien une dimension
institutionnelle à la position radiophonique des animateurs. Quand Lucie
appelle « Marie, la professionnelle des filles », elle indique une dimension
de son rôle dans un dispositif
[40].
Ce jeu de rôles a deux caractéristiques importantes. D’une part, il permet de
diluer la responsabilité des dits et des dires tenus à l’antenne sur une structure
de rôles discursifs plutôt que sur une personne. C’est sa force tactique
puisqu’il satisfait les intérêts de la radio, mais aussi sa faiblesse morale.
D’autre part, il construit un espace de positions différentes, par exemple pour
Romano, Difool et Marie sur Skyrock. Il s’agit de mettre en scène, au sein
même des échanges tenus dans les « radios libres », une multiplicité de points
de vue et de créer un type spécifique d’espace public dont c’est sans doute la
plus grande force et le plus grand intérêt pour les auditeurs. Dit autrement, les
« radios libres » sont leur propre espace public par la profondeur qu’elles se
créent elles-mêmes (dans les limites qu’a montrées Louis Quéré en rappelant
la nécessité d’un tiers-symbolisant à tout espace public véritable
[41] ).
Le jeu de rôles est tel qu’il ne se présente que rarement pour les adolescentes
comme un dispositif qui pourrait être sexiste malgré la place majoritaire qu’y
occupent, côté radio, les hommes. « – Est-ce qu’ils ont un fond macho ? –
En un sens oui, mais à la radio on peut rien dire. C’est fait pour divertir »,
dit Laetitia. Le registre du second degré est en effet ce qui permet de
maintenir à la fois des propos ordinaires, qu’une analyse de contenu ferait
peut-être apparaître pour une part comme sexistes, et un cadre général de
respect civique des individus, a fortiori des femmes. Laetitia ajoute, à propos
de Romano qui tient souvent des propos licencieux : « Il a pas le temps de
faire son macho. Il parle et il a tout le temps quelqu’un pour le reclaquer
derrière. Donc, bon il se fait dominer. » Le « scénario » est à la fois une
forme de spectacle et le moyen d’énoncer ce que les règles de la civilité ou
les contraintes morales ordinaires (bien que socialement variables) limitent :
les propos sexuels, les expériences illégitimes… Elle débouche de surcroît
sur un travail autour de la distance entre le rôle dans le scénario
radiophonique et une position subjective. « Romano, même s’il raconte ça,
on sait que quand même, c’est un mec bien », dit Sophie.
La rencontre des adolescents et des radios musicales et interactives
contemporaines a beaucoup de traits en commun avec ce qui a été avancé à
propos des moments sociaux de « passage ». Non pas tant au sens de la
ritualisation de ces moments qu’au sens de la parenthèse sociale qu’ils
constituent et des transformations sociales auxquelles ils servent de supports.
Les radios pour les adolescents sont à la fois agents de socialisation à ce que
pourrait être un âge adulte et agents de socialisation à l’espace public.
Relativement à ce rôle, il semble bien que les animateurs ont une place aux
côtés de la famille, des pairs et de l’école. Leur intervention se situe sur le
plan d’une appréhension du monde. Que ce soit chez Difool sur Skyrock ou
chez Max sur Fun radio, aussi chez leurs coanimateurs, il s’agit de
promouvoir le respect des différences et des pratiques
[42]. Est-ce une bonne
analyse sociologique de transformer des actes transgressifs, voire illicites, en
traits quasi anthropologiques relatifs ici au moment adolescent, par une
opération sociologique de compréhension ? Cela se démontre-t-il ? Où est-ce
une affaire de point de vue ? Pour certains parents, les animateurs
apparaissent trop libéraux, pour d’autres trop politiquement corrects.
Quoiqu’il en soit, l’ordre de leur discours se doit d’être analysé et, plus
largement, la question de l’ordre du discours radiophonique est à poser.
L’isolation et la durée momentanée de l’écoute, le décalage subjectif à son
principe, les catégorisations et frontières symboliques produites, la position de
mentor des animateurs, le cadre amical et professionnel de la production, tous
ces éléments indiquent, d’une part, que face aux auditeurs, la radio produit des
catégorisations, des signifiants et des repères, d’autre part, qu’elle satisfait à
l’autonomie ou au discours de l’autonomie de la part des adolescents
[43].
Cependant, il nous semble que l’analyse doit caractériser l’objet qu’est la
pratique radiophonique des adolescents comme relevant, d’une part, de traits
génériques et, d’autre part, de caractéristiques sociales relatives aux positions
sociales, enrichies d’une situation scolaire et familiale, ce que permet peut-être
de saisir une expérience sociale propre à chacun.
Ce « lieu de passage » ne correspond pas strictement au cycle de vie scolaire
primaire et secondaire pris dans sa grande largeur, non plus à un changement
d’institutions scolaires, collège vers lycée, ni à une émancipation du foyer
familial
[44]. Il renvoie davantage au « moment adolescent » qu’à un rite de
passage. Se servir des mots des adolescents que sont les « problèmes des
jeunes » permet d’éviter de rechercher la vérité dernière de ce « moment
adolescent ». Moment psychologique ou physiologique ? Moment
sociologique ? Le premier revient à considérer une étape quasi biologique, le
second un champ social de luttes et de représentations entre groupes ou bien
un effet de la structure des rôles, au sens structuro-fonctionnaliste
[45], entre
famille et société civile
[46]. Reste à dire ce que sont ces « problèmes des
jeunes » et, ce faisant, à caractériser les configurations sociologiques qu’ils
recouvrent. Que nous disent les « libres antennes » du « processus de
socialisation » caractéristique de la conception de la jeunesse de la seconde
moitié du XX
e siècle ? Elles nous indiquent une forte intrication du privé et
du public : le souci de soi et la responsabilité sociale. Elles nous disent aussi
quelque chose sur un processus croissant de socialisation et de participation
à l’espace public dès le plus jeune âge. Leur analyse indique aussi qu’il y a
pour les jeunes générations un autre espace symbolique – structurant – à côté
de la famille et de l’école. Il semble bien qu’il y a, à le montrer et à l’écrire,
une nouveauté pourtant ancienne pour la sociologie – française : des acteurs
sociaux et culturels, les médias, tendent à acquérir la consistance d’agents de
socialisation, de pourvoyeurs de culture et de médiateurs des rapports
sociaux. Trivial constat, pourtant jamais radicalement pris en compte par la
sociologie dite des « pratiques » sociales et culturelles.
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[1]
Entretien réalisé par Arnaud Choquet, ingénieur d’études. Quand ce n’est pas mentionné,
les entretiens sont de l’auteur.
[2]
Les radios concernées en priorité sont Fun radio, Skyrock, NRJ, Le Mouv’. D’autres sont
plus exclusivement musicales, Chérie FM, Nostalgie, RTL 2, certaines sont locales (Contact
FM par exemple dans le Nord de la France). Le lecteur français aura remarqué la
ressemblance, mais l’objet différent, que désignent les « radios libres » par rapport aux radios
créées dans la période de libéralisation des ondes à partir de 1980 en France. Cet usage ne
peut que manifester inconsciemment une sorte d’ironie ou de nostalgie vis-à-vis d’un projet
social et culturel dont on impute l’échec à certaines de ces ex-radios libres devenues
commerciales. Ici, le terme « radio libre » désigne un type de programmes diffusés en soirée
sur les radios « jeunes » et basés sur l’interaction avec les auditeurs.
[3]
GALLAND, 2000.
[4]
La « mort de l’enfance » est l’hypothèse que l’isolation d’un moment spécifique tend à
disparaître dans les sociétés où l’accès à certaines connaissances n’est plus le monopole des
adultes. BUCKINGHAM, 2000, p. 26. Pour certains auteurs, rappelle David Buckingham,
l’invention de l’enfance est cette histoire caricaturale où la presse écrite aurait créé l’enfance
et où les médias électroniques l’auraient fait disparaître.
[5]
MEYROWITZ, 1985.
[6]
Voir GALLAND, 2000, p. 25-33.
[7]
GALLAND,
ibid., p. 84.
[8]
VAN GENNEP, 1969.
[9]
La dimension du passage, du retrait ou de l’isolation est aussi centrale dans de nombreuses
émissions télévisées de type télé-réalité. L’émission
Loft Story suggérait déjà l’idée
d’expérience de retrait du « monde vécu ordinaire ». On y voyait les parents de jeunes adultes
rester seuls à l’extérieur du dispositif.
[10]
Notamment en ce qui concerne la figure centrale du témoignage. Celui-ci est la forme
radiophonique que désignent les adolescents quand ils disent ce qui les intéresse dans les
« radios libres ». Ce que certains appellent l’interactivité est fondé plus précisément sur le
témoignage. C’est l’expérience personnelle qui fonde ce qui est mis en commun et le discours
que l’on peut tenir sur un « problème » ou une « question » posée dans l’émission.
Voir GLEVAREC, 2003; MEHL, 1996.
[11]
Nous avons effectué, en collaboration avec Arnaud Choquet, une cinquante d’entretiens
auprès de 15-16 ans interrogés en 2000 sur Lille et sur Toulouse.
[12]
Selon une expression orale.
[13]
Voir LEWIS, 2000.
[15]
Enquête Profil socioculturel des jeunes de 8 à 19 ans, 1996/1997, Médiamétrie/DEP,
ministère de la Culture. Voir la synthèse qu’en a faite Sylvie Octobre, OCTOBRE, 1999.
[16]
On sait que la sociabilité de groupe liée à la période scolaire est très forte, et tout à fait
différente de celle attachée au travail. BIDART, PELISSIER, 2002, p. 36-37.
[17]
Ce point est confirmé par Gwenaël Larmet à partir de l’enquête française « Emploi du temps
1998 » de l’INSEE. « La pratique en compagnie de membres de la famille s’ajuste à ces
évolutions : elle demeure stable à un faible niveau pour la radio, diminue jusqu’à 21-23 ans pour
la télévision, avant de progresser à nouveau. Il semble que nous assistions à un retour progressif
vers les moments partagés en famille au-delà de 23 ans. Alors que les fonctions de séparation et
de sociabilité se maintiennent de 15 à 23 ans, changeant partiellement de support en passant de
la radio à la télévision, elles décroissent au-delà de 23 ans. C’est semble-t-il un tournant : la fin
progressive de l’usage adolescent des médias. » LARMET, 2003, p. 264.
[18]
On entrevoit l’objet que représente l’écoute musicale radiophonique et son analyse dans
les termes d’une musicologie pratique, que développent Antoine Hennion et Sophie
Maisonneuve, sensible aux formes de l’écoute, à sa matérialité, son histoire, sa préparation, sa
mise en ordre… Voir HENNION, MAISONNEUVE, 2001 ; HENNION, 2002,2003.
[19]
Nous nous permettons de renvoyer à notre analyse : GLEVAREC, PINET, 2003, ainsi
qu’à celle de Olivier Donnat et Gwenaël Larmet dans ce même numéro.
[20]
Il nous a été donné d’exposer notre travail à des lycéens. On mesure à cette occasion les
effets collectifs de dévalorisation d’une écoute antérieure ou actuelle des radios « jeunes ». Le
ridicule qui y est attaché renforce l’hypothèse des fonctions émancipatrices et l’idée d’une
période délimitée de cette écoute radiophonique des « libres antennes ».
[21]
La seule définition possible d’une télé-réalité, ce sont ses effets de réel pragmatiques, c’est-à-dire l’irréductible imprévisibilité de son déroulement, malgré tous les scénarios qu’on voudra y
mettre. C’est pourquoi la grande déception, compréhensible, des représentants de l’art
(contemporain) tient à cette présence inexpugnable des deux minutes de décalage avant diffusion
en « direct » (cette présence introduit un tiers entre l’intérieur et l’extérieur). Il y a effet de réel
pragmatique (au sens de la discipline pragmatique) chaque fois que les individus sont soumis à
des enquêtes sur les situations, c’est-à-dire que le plan de déroulement de celles-ci et leur
signification sont inconnus
a priori (non plus imputable à une « Bible », un « conducteur »
d’émission ou à un scénario dans le cas d’un programme audiovisuel). GLEVAREC, 1999.
[22]
Parfois, les animateurs et animatrices sont dépassés quand de très jeunes adolescents
envoient des e-mails un peu provocateurs : comment leur répondre ? « Ils sont tellement
jeunes », dit à l’antenne Mélanie de Fun radio. Ceci n’empêche en rien la forte conscience
d’avoir à mûrir chez certains adolescents que nous avons rencontrés. Les plus jeunes savent
qu’ils n’ont que 14 ans par exemple et le disent explicitement dans l’entretien.
[23]
Mais au véritable auditeur de Skyrock, en atteste sa reconnaissance ultérieure de Difool et
de Marie, qui, voulant trop bien faire, se trompe et répond « Fun radio », les animateurs
offrent cependant le « CD de la semaine ».
[25]
Cette position institutionnelle, la radio l’a occupée dans ces débuts. C’est ce qu’a montré
SCANNELL, 1996 en étudiant l’événementialité créée par la radio (BBC) autour des
événements nationaux britanniques.
[26]
Les effets de réel, ici de type cognitif, liés à un jeu sur les emboîtements de cadres ou les
mises en abîme ont été exploités dès son origine par ce média. La panique provoquée par la
mise en ondes orchestrée par Orson Welles de
La Guerre des mondes d’H.G. Wells est
l’exemple le plus connu. WELLES, 1989.
[27]
Le « double appel » consiste pour les animateurs de Skyrock à faire sonner simultanément
le téléphone dans deux domiciles et à écouter en tiers, à l’antenne, le déroulement de cette
mise en relation sans ouverture entre les protagonistes (une interaction où aucun des appelants
n’a appelé l’autre).
[28]
Je remercie Arnaud Choquet dont j’ai repris quelques-unes des belles formules.
[29]
Notre enquête est de peu antérieure à l’animation de la libre antenne d’NRJ par Maurad à
partir de mai 2002.
[32]
« Il faut jamais se laisser faire », dit-il de son comportement au lycée face aux pairs et aux
enseignants. « Le jour où il y en a un qui se laisse faire c’est fini », dit Nicolas. Voir DURET,
1999.
[33]
Nous discuterons ultérieurement de la notion d’expérience sociale utilisée par F. Dubet
par rapport à celle d’
habitus chez Bourdieu.
[35]
Cauet tend à occuper, à l’instar d’Arthur sur Fun radio, une position radiophonique proche
de certaines cohortes (et sans doute des générations culturelles) post-adolescente et post-scolaire, celles des 20-30 ans.
[36]
CHALVON-DEMERSAY, PASQUIER, 1990.
[37]
La réception de la première émission de télé-réalité en France sur la chaîne hertzienne M6,
Loft Story, s’est fait dans le registre de « la distance et de l’identification », écrit Dominique
Mehl (MEHL, 2002). Quelque chose du dispositif radiophonique configure davantage encore
cette relation au média que les adolescents désigne entre « proximité et distanciation ».
[38]
Faut-il ajouter ce que dit Ludivine quelques minutes plus tard : « Par exemple, pour
Romano, c’est pas vrai tout ce qu’ils disent. C’est plus pour le côté marrant. Des fois, c’est aussi
un trait de leur caractère comme Marie. C’est la fille qui a un peu tout vécu. Donc, si je pense
que c’est quand même un trait de leur caractère mais bon, plus ou moins ils exagèrent pour faire
marrant. »
[40]
C’est pourquoi on retrouve la description faite par Paddy Scannell. « Les programmes
sont des phénomènes sociaux se produisant naturellement, mais deux distinctions doivent être
faites : ce sont des situations institutionnelles (avec des rôles) et elles sont produites pour des
récepteurs absents. » SCANNELL, 1996.
[42]
MACE, LAPEYRONNIE, 1994 ; RUI, 1995.
[43]
Auquel répond le discours de l’éducation que tiennent les parents sur les médias comme le
dit plus généralement Dominique Pasquier. PASQUIER, 1999.
[44]
GALLAND,
op. cit., p. 218.
[45]
La jeunesse étant alors une phase de transition entre le monde de l’enfance et le monde
adulte conçu comme système de rôles à endosser. Voir EISENSTADT, 1956.
[46]
En fait, on sait que ce moment adolescent est à la fois sociologique, psychologique et
physiologique. Voir LAGRANGE, 1998.