2003
Réseaux
Presentation
Vincent Caradec
Hervé Glevarec
On sait que l’âge a longtemps été tenu aux confins de la sociologie, et plus
particulièrement de la sociologie française. C’est ce dont témoigne par
exemple le sort que lui ont réservé ces deux grandes figures de la sociologie
du XX
e siècle que sont Durkheim et Bourdieu. Le premier se comporte
comme si l’âge ne concernait pas le sociologue. Ainsi, alors même que les
tableaux statistiques qu’il produit montrent que le taux de suicide augmente
avec l’âge, il ne cherche pas à expliquer une telle corrélation
[1]. C’est que
l’âge pose problème à la sociologie naissante, soucieuse de délimiter son
territoire disciplinaire : caractéristique individuelle ancrée dans la réalité
biologique, il apparaît trop peu extérieur à l’individu, et donc trop peu
« social ». Bourdieu accorde lui aussi une place très secondaire à l’âge :
celui-ci est peu présent dans son œuvre, sauf à travers l’évocation des luttes
symboliques qui visent à fixer les frontières entre les âges. Pour lui, le
sociologue ne saurait reprendre à son compte les catégories d’âge qui non
seulement sont le produit de luttes de classement, mais qui tendent aussi à
masquer les différences sociales : « la jeunesse n’est qu’un mot » déclare-t-il
dans un aphorisme célèbre
[2]. On ne saurait mieux formuler la conception
sociologique classique selon laquelle l’
homo sociologicus se définit d’abord
et avant tout par son appartenance sociale, l’âge n’étant qu’une
caractéristique marginale de l’identité sociale.
Aux Etats-Unis, c’est dans les années 1940 que l’âge devient un objet
d’analyse sociologique
[3]. Plusieurs articles parus dans le numéro de 1942 de
l’
American Sociological Review
[4] constituent ainsi les prémisses d’une
réflexion sociologique sur l’âge, ancrée dans le paradigme fonctionnaliste et
qui trouvera sa formulation la plus aboutie dans la théorie de la stratification
sociale selon l’âge développée par Matilda Riley
[5]. En France, il faut attendre
les années 1960 pour que s’affirme un intérêt pour l’âge. La jeunesse et, dans
une moindre mesure, la vieillesse font alors leur apparition sur la scène sociale
et, parallèlement, dans les travaux sociologiques, qui se trouvent dynamisés
par la demande de connaissance émanant des pouvoirs publics et des acteurs
qui interviennent auprès de ces populations. D’un côté, l’« explosion du fait
juvénile
[6] » (l’essor de la scolarisation, l’apparition de comportements propres
aux jeunes, le développement de formes de contestation sociale qui culminent
avec mai 1968) a accru la visibilité sociale de la jeunesse et a conduit les
pouvoirs publics à se préoccuper des « jeunes à problèmes » et des
« problèmes de la jeunesse » (comme le chômage et l’insertion
professionnelle), et donc à solliciter les chercheurs en sciences sociales pour
mieux saisir ces réalités nouvelles
[7]. A l’autre extrémité du parcours des âges,
la montée en charge des régimes de retraite a transformé les « vieux » en
« retraités » : s’est alors posée la question de leur intégration dans la société –
mot d’ordre du rapport Laroque, en 1962 – et de la gestion de leur temps libre.
Plus tard, l’augmentation du nombre de personnes très âgées a conduit les
pouvoirs publics à s’inquiéter de la prise en charge des « personnes âgées
dépendantes
[8] ». Comme dans le cas de la jeunesse, la désignation de la
population âgée – le « troisième âge » d’abord, les « personnes âgées
dépendantes » ensuite – comme catégorie cible des politiques publiques (et de
l’action sociale des caisses de retraite) a suscité des demandes de connaissance
et contribué à attirer l’attention des chercheurs sur ce groupe d’âge. La
jeunesse et la vieillesse ont ainsi émergé comme deux domaines d’étude à part
entière dans la sociologie française et se sont peu à peu enrichi de nombreux
travaux
[9].
Réseaux a d’ailleurs publié récemment deux dossiers consacrés à
chacun de ces âges de la vie : « Les jeunes et l’écran » (n° 92-93) ;
« Communication et personnes âgées » (n° 96). L’âge adulte, quant à lui, a
certes été étudié, mais rarement en tant que tel : c’est au travers d’autres
thématiques que celle de l’âge, comme la vie familiale ou l’activité
professionnelle, qu’il se trouve généralement appréhendé
[10].
De quelle façon l’âge peut-il être pris en compte dans les travaux sur les
médias, et notamment ceux sur les usages des médias (qu’il s’agisse de la
télévision, de la radio, ou d’un nouveau média comme l’internet) ? Comment
des recherches situées au croisement de la sociologie des âges et de la
sociologie des médias peuvent-elles enrichir mutuellement ces deux champs
de recherche ? Quels sont les différents modes d’appréhension de la relation
entre âge et médias ? Telles sont les questions que souhaite poser ce dossier
à travers un ensemble de contributions
[11] que l’on peut présenter en
distinguant quatre manières d’interroger le rapport entre médias et âge : tout
d’abord, en examinant comment les médias contribuent à construire le
parcours des âges et les représentations associées aux différents âges de la
vie ; en deuxième lieu, en étudiant comment les usages des médias varient en
fonction de l’âge et en mesurant le poids de la variable âge par rapport aux
autres déterminants des pratiques médiatiques ; en troisième lieu, en se
focalisant sur le rapport d’un groupe d’âge particulier à certains médias ;
enfin, en s’intéressant à la manière dont les médias accompagnent l’avancée
en âge et sont partie prenante de la construction identitaire.
La contribution des médias à la construction du parcours des âges
La première manière d’envisager le rapport entre âge et médias se fonde sur
le postulat que l’âge n’est pas une catégorie « naturelle
[12] », qu’il est « une
donnée biologique socialement manipulée et manipulable
[13] ». Partant de ce
postulat, on peut développer l’idée selon laquelle toute société ordonne les
parcours de vie individuels en un certain nombre d’étapes, qu’elle définit les
positions que les individus occupent successivement au cours de leur
existence et qu’elle associe à ces positions des représentations de ce que
doivent être et de ce que doivent faire ceux qui les occupent. Il y a tout lieu
de penser d’ailleurs que cet ordonnancement des étapes de l’existence est
devenu plus rigide dans les sociétés modernes, organisées autour d’une
partition de l’existence en trois étapes – une phase de préparation au travail,
une période d’activité et une phase de retraite –, cette partition ternaire ayant
été progressivement mise en forme par le système scolaire et par les
systèmes de retraite au fur et à mesure de l’extension du salariat
[14]. Ajoutons
que ce parcours de vie se modèle et se transforme sous l’action d’un certain
nombre d’acteurs sociaux qui opèrent un travail de déplacement des
frontières et de construction des catégories nouvelles : l’Etat, qui joue ici un
rôle de premier plan à travers le pouvoir de définition et de délimitation
catégorielle qui est le sien ; d’autres acteurs tels que, pour prendre l’exemple
des transformations récentes de la construction sociale de la vieillesse, les
partenaires sociaux (qui ont été partie prenante du « consensus » autour des
préretraites), les caisses de retraite complémentaires (qui ont contribué à
diffuser l’image du « troisième âge » actif et dynamique), les médecins
gériatres (qui ont joué un rôle important dans l’invention de la catégorie de
« personnes âgées dépendantes ») ou encore les spécialistes du marketing
(qui ont été à l’origine du succès des « seniors »).
Bien qu’aucun article retenu dans cette livraison n’aborde principalement la
question de la contribution des médias à la construction sociale du parcours
de vie, il est possible de suggérer quelques pistes et de relever quelques
illustrations de cette perspective. Une idée à creuser est celle de
l’ambivalence de cette contribution des médias. En effet, d’un côté, Joshua
Meyrowitz
[15] a montré comment la télévision, en diffusant largement des
informations auparavant réservées par les parents et le système scolaire à une
tranche d’âge définie, a produit une moindre ségrégation entre enfants et
adultes et a atténué les frontières entre les âges. Cependant, d’un autre côté,
les médias utilisent le critère de l’âge pour définir leur public : radios
« jeunes » ; programmes télévisés pour la jeunesse ; signalétique fixant un
âge minimal pour le public de certaines émissions ; définition des usagers de
certains sites web fondée sur l’âge (sites pour les « seniors », organisation
des salons de
chat en fonction des tranches d’âge). Cette ambivalence est
bien illustrée, dans ce dossier, par Hervé Glevarec lorsqu’il évoque de quelle
manière les animateurs de Skyrock invitent leurs jeunes auditeurs (ceux
qu’ils appellent les « pyjamas », les 10-13 ans) à aller se coucher au moment
d’aborder certains sujets : il y a bien là définition d’une catégorie et
délimitation d’une frontière, mais cette frontière peut bien sûr être facilement
transgressée par celui qui veut s’initier au « secret des adultes » – et elle
constitue même sans doute un appel à la transgression.
L’âge comme variable explicative des usages des médias
Une seconde manière d’associer âge et média consiste à considérer l’âge
comme une variable explicative des usages des médias. Ce type d’approche
s’est développé avec les enquêtes quantitatives réalisées à partir des années
1960 par les grands organismes producteurs de données comme l’Insee ou le
ministère de la Culture ou encore avec les sondages de Médiamétrie. Ces
enquêtes permettent de prendre la mesure des différences d’usage associées
aux variables sociologiques « classiques », l’appartenance sociale, le niveau
d’études, l’âge ou le sexe. Il suffit, par exemple, de comparer comme l’a fait
Michel Souchon la durée d’écoute quotidienne de la télévision de différents
groupes constitués en croisant le sexe (hommes/femmes), l’âge (20-39
ans/40-59 ans/60 ans et plus) et le niveau d’études (supérieur ou non) pour
constater que cette durée varie du simple à plus du double, de 115 minutes
pour les jeunes femmes ayant un niveau d’étude supérieur à 277 minutes
pour les femmes âgées de plus de 60 ans n’ayant pas un niveau d’étude
supérieur
[16]. Même s’il convient, comme le rappelle encore Michel Souchon,
de ne pas oublier que les moyennes sont « trompeuses » et donc de ne pas
négliger les variations internes aux différentes catégories de la population
considérées, il ressort des données existantes que la télévision est un média à
la fois populaire – et qui semble l’être de plus en plus, la durée d’écoute
ayant davantage augmenté, entre 1986 et 1998, chez les ouvriers et les
employés que chez les cadres supérieurs
[17] – et privilégié par les plus âgés. A
l’inverse la pratique d’internet est plus répandue dans les classes supérieures
et chez les plus jeunes
[18].
L’âge constitue donc l’un des facteurs majeurs de variation des usages des
médias. Il n’agit pas cependant de façon univoque, la consommation des
médias traditionnels étant notamment marquée du paradoxe de la fréquence et
de la durée d’écoute : les personnes qui déclarent écouter quotidiennement ou
fréquemment la télévision ou la radio ne leur consacrent pas nécessairement
beaucoup de temps et ces deux indicateurs de l’usage des médias n’évoluent
pas de la même manière lorsqu’on fait varier la position sociale, le sexe ou
l’âge
[19]. La fréquence et la durée d’écoute mesurent en effet deux dimensions
distinctes, qui renvoient à deux significations sociales différentes : la
connexion (au monde) et la coprésence (aux autres). Sous les traits de la
fréquence, le média fonctionne comme moyen d’une prise sur le monde, sur
l’extérieur, sur l’univers médiatique (qui aide à se tenir au courant), tandis que
sous les traits de la durée, il fonctionne comme moyen d’un compagnonnage
dans le cours de la vie quotidienne (il permet de passer un moment). La
distinction de ces deux modalités permet de rassembler nombre de constats
opérés par les analystes des médias, par exemple le fait que la durée d’écoute
croît avec les indicateurs de « sédentarité » tels qu’un âge élevé, la présence au
foyer, le chômage alors que la fréquence d’écoute augmente avec les
indicateurs d’« activité » comme l’exercice d’une profession ou un âge
médian. On entrevoit ici comment les types de mesure de la réception
(fréquence, durée…) peuvent induire des jeux de variables explicatives
différents, puisqu’ils saisissent un type de réception spécifique
[20].
De ces deux indicateurs, c’est la durée d’écoute que retiennent Olivier Donnat
et Gwenaël Larmet dans leur contribution à ce dossier, fondée sur une analyse
des données des enquêtes Emploi du Temps réalisées par l’Insee en 1985-1986
et en 1998-1999. Partant du constat d’une forte augmentation de la durée
d’écoute de la télévision entre les deux enquêtes – encore plus spectaculaire si
l’on ajoute aux plages horaires pendant lesquelles la télévision est désignée
comme « activité principale » celles où elle est déclarée comme « activité
secondaire » –, Olivier Donnat et Gwenaël Larmet se proposent de décrypter
cette évolution en différenciant plusieurs contextes d’usage, selon que la
télévision est regardée seul ou en famille, d’une part, de manière « exclusive »,
« principale » ou « secondaire », d’autre part. Ils montrent ainsi que
l’augmentation de la durée d’écoute s’explique par un accroissement des
usages individuels de la télévision – usage exclusif et usage secondaire – ainsi
que par une augmentation de l’usage familial lorsqu’il est exclusif de toute
autre activité (alors que l’usage familial associé à la conversation diminue).
Dans les années 1980 et 1990, on a donc assisté à un mouvement
d’individualisation de l’usage de la télévision et, parallèlement, à une certaine
réorientation de la sociabilité associée à la télévision, la sociabilité autour de la
télévision perdant du terrain au profit de ce que l’on pourrait qualifier de
sociabilité avec le média, que celui-ci assure par sa seule présence. Forts de
ces premiers résultats, Olivier Donnat et Gwenaël Larmet s’emploient ensuite
à analyser comment il se différencient en fonction de certaines caractéristiques
socio-démographiques : la composition du ménage d’abord, l’âge ensuite,
celui-ci étant appréhendé dans une perspective longitudinale (afin de rendre
visibles les changements dans l’écoute, entre les deux enquêtes, de différentes
cohortes), puis selon une approche diachronique (afin d’étudier les effets de
génération). L’individualisation de l’écoute apparaît alors comme un
mouvement général, qui touche non seulement ceux qui vivent seuls, mais
aussi ceux qui vivent en famille, et qui concerne toutes les générations. Au-delà de ces constats, le détail des analyses portant sur l’âge se révèle riche
d’enseignements : entre autres résultats, on note que c’est la cohorte 1924-1935 (âgée de 51 à 62 ans en 1986, de 63 à 74 ans en 1988) qui a connu la plus
forte augmentation de sa durée d’écoute entre 1986 et 1998, période qui a été
pour elle celle du départ des enfants, de la cessation d’activité et, parfois, du
décès du conjoint, ou encore que l’usage familial à titre exclusif a d’autant
plus augmenté que la tranche d’âge est élevée – les usages solitaires de la
télévision progressant donc davantage dans les jeunes générations.
Les usages des médias au sein d’un groupe d’âge particulier
De l’étude de l’âge comme variable explicative des usages des médias, on
passe insensiblement, en limitant le spectre des âges considérés, à l’analyse
des usages d’un groupe d’âge particulier. L’approche peut consister, à
nouveau, à étudier les déterminants des pratiques en procédant, le cas
échéant, à un découpage plus fin de la tranche d’âge retenue. Ainsi
procèdent les travaux sur les pratiques culturelles et/ou médiatiques des
jeunes ou des personnes âgées
[21] qui sont d’ailleurs amenés à prendre de plus
en plus en compte l’expansion de « l’environnement médiatique » et la
diversification des supports audiovisuels et informatiques
[22]. Il est également
possible d’opter pour une perspective compréhensive, attentive à la manière
dont les usagers du groupe d’âge étudié s’approprient les médias. En effet, la
notion d’usage ne désigne pas seulement une mesure des pratiques. Elle est
également l’héritière du courant des usages et gratifications américain et de
celui des
cultural studies britanniques
[23] : conçue de la sorte, elle ouvre
l’analyse sur la manière dont les médias et leurs programmes se trouvent
appropriés, inscrits dans la vie familiale, dans des pratiques de sociabilité ou
dans la construction des groupes d’appartenance.
Plusieurs des articles de ce dossier se focalisent sur les usages d’un – ou de
plusieurs – média(s) par un groupe d’âge particulier, à la fois pour
caractériser ces usages, en repérer la diversité et étudier leur transformation
au cours d’un moment spécifique du parcours de vie. La contribution de
Sylvie Octobre porte ainsi sur les 6-14 ans et sur leur environnement
médiatique (télévision, radio, écoute musicale, jeux vidéo, ordinateur) et
éclaire de quelle façon les usages de cette tranche d’âge sont le produit
d’interactions entre les jeunes et leurs parents. Hervé Glevarec étudie une
population de jeunes légèrement plus âgés et examine un moment de leur
parcours de vie et de leur « trajectoire radiophonique », marqué par l’écoute
des radios jeunes. Quant à Vincent Caradec, il se situe à l’autre extrémité du
parcours de vie puisque c’est le rapport à la télévision de personnes âgées de
plus de 75 ans qu’il analyse en soulignant combien les usages de ce média
sont susceptibles de se modifier lors de moments de transition comme la
retraite et le veuvage, ainsi qu’au cours du processus de « déprise » qui
accompagne l’avancée en âge des personnes très âgées.
L’un des points communs de ces articles est de montrer combien le rapport
aux médias engage un rapport à autrui. Sylvie Octobre explore de quelle
manière les usages des jeunes de 6-14 ans sont médiatisés par les attitudes
parentales et montre comment celles-ci varient en fonction du milieu social, de
l’âge des enfants (du CP à la 3
e, le jeune acquiert une autonomie dans son
usage des médias, notamment à travers la constitution progressive d’un « lieu
à soi » – ce que Sylvie Octobre appelle, à la suite de Sonia Livingstone, la
« culture de la chambre ») et de leur sexe. Elle montre ainsi que l’équipement
audio est le tout premier équipement médiatique possédé en propre par les
enfants. Il est l’un des supports décisifs de l’autonomisation des enfants et des
adolescents. Hervé Glevarec décrit comment l’écoute des radios jeunes engage
un jeu de distance (avec les parents) et de proximité (avec les animateurs et les
autres auditeurs, grâce à l’« ambiance » créée par le dispositif
radiophonique
[24] ). Vincent Caradec insiste sur le fait que le rapport à la
télévision des plus âgés ne peut se comprendre que s’il est replacé dans le
cadre de leurs relations de sociabilité, la télévision apparaissant parfois comme
un substitut à l’absence des proches, notamment après le décès du conjoint.
Par ailleurs, dans plusieurs de ces articles, on voit se dessiner un nouvel
objet sociologique, qui porte sur la place relative des médias les uns par
rapport aux autres et sur leurs interrelations. Il s’agit alors d’aller au-delà
d’une sociologie de l’environnement médiatique ou d’une sociologie du
champ des médias, de rompre avec l’idée de l’équivalence générique des
médias pour s’intéresser à l’intertextualité entre supports, c’est-à-dire au
« jeu » qu’ils construisent les uns par rapport aux autres et, parallèlement,
aux types de hiérarchisation et de complémentarités qu’opèrent les usagers
entre eux. Or, selon la position dans le cycle de vie, le milieu social et le
sexe, la « centralité » des différents médias varie et détermine, pour les
autres supports, des positions relatives. On le voit bien dans le cas des
adolescents, pour lesquels la fenêtre ouverte par la radio sur les « coulisses »
de certains programmes de télévision (ceux de « télé-réalité » par exemple)
contribue aux usages distanciés qu’ils font de la télévision.
Les médias, partenaires de l’avancée en âge et de la construction
identitaire
La dernière orientation apparaît complémentaire de la précédente. Cependant,
plutôt que de mettre l’accent sur les usages des médias d’un groupe donné et
sur la transformation de ces usages dans le temps, il s’agit ici de s’interroger
sur la manière dont les médias interviennent dans le processus à travers lequel
les individus contemporains se construisent et définissent qui ils sont. A la
suite du travail de Dominique Pasquier sur la fonction de socialisation juvénile
opérée par
Hélène et les garçons
[25] ou de celui de Sabine Chalvon-Demersay
qui montre comment la série
Urgences fournit des cadres cognitifs, affectifs et
moraux susceptibles d’être mobilisés dans l’expérience ordinaire
[26], plusieurs
contributions de ce dossier s’intéressent à la « socialisation » ou à la
« construction identitaire » des individus. Hervé Glevarec explore ainsi la
« socialisation » des jeunes auditeurs opérée à la fois par les animateurs et par
les appelants, qui sont souvent un peu plus âgés que la moyenne des auditeurs.
Dans son analyse, il observe que la socialisation médiatique apparaît moins
imbriquée que séparée de la socialisation parentale : les émissions jeunes
semblent prendre, dans certains domaines, le relais des parents à l’heure où les
relations entre parents et enfants deviennent (au dire des adolescents) plus
difficiles et où ceux-ci aspirent à davantage d’autonomie. Vincent Caradec
montre comment le processus de « construction identitaire » se poursuit chez
des personnes très âgées et de quelle manière la télévision intervient comme
« partenaire » de ce processus : elle constitue un « support
[27] » qui les aide à
soutenir le sentiment de leur valeur sociale et leur estime de soi ; elle suscite
aussi parfois l’interrogation sur soi de ces téléspectateurs âgés en les
confrontant à la question de l’« être vieux ». Quant à l’article de Sylvie
Octobre, il suggère qu’une partie du travail de socialisation des enfants réalisé
par les parents consiste à réguler leurs usages des médias (et que cette
régulation prend des formes différentes suivant le milieu social de la famille et
le sexe de l’enfant) : d’une part, les parents prennent appui sur les ressources
offertes par les médias (en cherchant à orienter les pratiques de leurs enfants et
en partageant avec eux certains usages) ; d’autre part, ils s’efforcent de
contrôler leur consommation.
Ce questionnement sur le rôle des médias dans la construction identitaire
amène à dégager deux de leurs caractéristiques. Il apparaît, tout d’abord, que
l’une des fonctions sociales qu’ils assurent aujourd’hui consiste à
accompagner des moments de passage : franchissement des étapes de
l’enfance vers l’adolescence à travers l’acquisition d’une autonomie
croissante, socialisation à l’âge adulte, prise/déprise du monde social,
transition telle que la perte du conjoint, etc.
[28] De ce point de vue, il convient
de souligner que la situation actuelle est marquée par le flou croissant qui
entoure le passage d’un moment à l’autre du cycle de vie : petite enfance,
enfance, pré-adolescence et adolescence se succèdent sans vraie rupture ; la
jeunesse constitue une phase de la vie en continuité avec l’adolescence et
l’âge adulte qui l’encadrent
[29] ; les dispositifs de cessation d’activité mis en
place depuis le début des années 1970 ont provoqué à la fois une
« déchronologisation », une « déstandardisation » et une moindre
prévisibilité de la fin de la vie active
[30] ; la retraite ne symbolise plus
aujourd’hui l’entrée dans la vieillesse. Plus fondamentalement, les moments
de « crise », de « transition », de « reconversion » jalonnent les existences
contemporaines, tant dans la sphère familiale que professionnelle. Dans ce
contexte, on peut soutenir que les médias participent à l’élaboration
culturelle de ces diverses phases de l’existence et de ces moments de
transition en fournissant une série de signes distinctifs (musicaux,
vestimentaires, comportementaux) mobilisables par les individus pour
s’intégrer à telle ou telle « communauté imaginée
[31] » ainsi que des modèles
de conduite qu’ils peuvent s’approprier dans le cadre du travail sur eux-mêmes qui accompagne ces moments de passage
[32].
Par ailleurs, les médias présentent cette faculté remarquable de pouvoir jouer
avec le temps : en rediffusant des émissions, des reportages, des films, des
chansons qui ont marqué un moment passé de la vie des téléspectateurs, en
réalisant ainsi cette opération magique qui consiste à rendre présent le passé,
les médias permettent un retour nostalgique sur soi
[33] – et ils y invitent même
parfois puisque certaines émissions mettent ce type de programmation au
cœur de leur dispositif. Vincent Caradec souligne ainsi combien la fonction
de reviviscence assurée par la télévision est valorisée par certaines personnes
âgées qui, de la sorte, se « branchent » sur leur soi passé. La question reste
cependant ouverte de savoir quels sont les usages différentiels de ces
évocations du passé selon la position dans le parcours de vie, les plus âgés
n’étant sans doute pas les seuls à s’abandonner au plaisir nostalgique de la
fusion du présent avec le passé.
En parcourant les différents modes d’appréhension du rapport entre âge et
médias que nous avons été amenés à distinguer, on passe d’une approche
macro-sociologique – la manière dont les médias participent à la structuration
sociale des parcours de vie, la détermination des usages des médias par la
variable âge – à une approche microsociologique, centrée sur les usages des
médias par des individus définis par leur appartenance à un groupe d’âge
donné ou engagés dans le processus de construction identitaire qui
accompagne l’avancée en âge. Cependant, loin de conduire à l’abandon du
niveau macro-social, les analyses situées au niveau individuel permettent d’y
revenir. Elle donnent en effet à voir la poly-fonctionnalité qui caractérise
aujourd’hui les médias. Selon les circonstances de l’existence, les médias
servent en effet le lien social, le divertissement, la connaissance du monde,
l’affirmation de soi, la connexion nostalgique avec le passé ou encore
participent à la construction de frontières symboliques entre groupes sociaux
ou entre groupes d’âge.
On trouvera en Varia trois articles. Le premier, en marge du dossier permet à
Fabrice Rochelandet d’interroger les enjeux économiques de l’attitude des
jeunes membres de la génération internet, la « Netgen », souvent soupçonnés
d'être responsables d’une piraterie qui nécessite, selon l’auteur, la prise en
compte du « cycle de vie du copieur » dans l’analyse de ce problème qui
touche aussi bien à la marchandisation des biens culturels qu’à l’extension du
droit d’auteur.
Gille Puel revient sur le thème des centres d’appel qui firent l’objet du
numéro 114 de notre revue. Il étudie leur géographie et identifie trois
dynamiques qui se croisent, celles de la mondialisation, de l’atmosphère
territoriale et du jeu des échelles territoriales. Leur synthèse, qu’il appelle
« l’allocation territoriale des ressources humaines », demeure pour l’auteur
la variable-clé de la localisation des centres d’appels.
Elisabeth Kolmayer revient enfin sur le rôle de formation et de capitalisation
des connaissances qu’offrent les listes diverses de discussion
professionnelles existant sur la toile. A travers l’étude des deux corpus l’un
spécialisé dans les questions, l’autre dans les réponses, elle analyse les
conditions d’apprentissage et l’utilisation dans un contexte de formation à
distance que permettent ces listes de discussion.
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·
TURNER G. (1990), British Cultural Studies, An Introduction, Unwin Hyman,
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[1]
BAUDELOT, ESTABLET, 1984.
[2]
BOURDIEU, 1984.
[3]
De même, les
Cultural Studies britanniques, à travers l’étude des sous-cultures adolescentes,
ont dès l’après-guerre pris en compte la dimension de l’âge et de la génération (mais pas celle du
cycle de vie). Pour un panorama d’ensemble, voir BRAKE, 1985 ; NEVEU, 2002.
[4]
Sur ce point, voir GALLAND, 2001.
[5]
RILEY, JOHNSON, FONER, 1972. Pour une présentation récente, voir RILEY, FONER,
WARING, 1988.
[6]
GALLAND, 1991. Ce mouvement est concomitant de la constitution d’un marché des
produits juvéniles.
[7]
MAUGER, 1994.
[8]
ENNUYER, 2002.
[9]
Pour une synthèse de ces deux champs, voir GALLAND, 1991 ; CARADEC, 2001.
[10]
Dans le domaine des usages des médias, voir par exemple LULL, 1990 ; MORLEY, 1996.
[11]
Le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture se trouve à
l’origine de l’essentiel des études dont il est fait état dans ce numéro.
[15]
MEYROWITZ, 1995 ; BUCKINGHAM, 2000.
[16]
Données Médiamat de 1991. Voir SOUCHON, 1992,1993.
[17]
COULANGEON, 2003.
[18]
ROUQUETTE, 2002.
[19]
Ainsi, en ce qui concerne la radio, tandis que ce sont les professions intermédiaires et
supérieures, les hommes et les tranches d’âge médianes qui ont une forte propension à une
fréquence élevée d’écoute, ce sont les ouvriers et artisans, les femmes et une partie des plus
de 55 ans qui déclarent majoritairement l’écouter le plus longtemps. Voir DONNAT, 1998,
p. 76-77, p. 85-86.
[20]
La qualification de la réception médiatique est un enjeu sociologique et économique. On
le voit à l’occasion des luttes symboliques du monde radiophonique en 2002 autour du
dépassement de RTL par NRJ sur le critère de l’audience cumulée (c’est-à-dire du nombre
d’auditeurs ayant déclaré un contact avec une radio). La mobilisation des radios dites
« généralistes » (RTL, France Inter, Europe 1) auprès de Médiamétrie en vue de créer une
nouvelle variable de « qualité » de l’écoute (et pour que soit désormais prise en considération
la durée d’écoute) est une tentative pour rendre incommensurable – tout en les hiérarchisant –
deux types d’écoute et donc deux espaces de concurrence radiophonique.
[21]
PATUREAU, 1991 ; DELBES, GAYMU, SAMMARTINO, 1993.
[22]
PASQUIER, JOUET, 1999 ; LIVINGSTONE, BOVILL, 2001.
[23]
Pour une présentation générale du courant des
cultural studies dans le champ de la réception,
voir TURNER, 1990 ; MATTELART, NEVEU, 1996,2003. En ce qui concerne le courant des
usages et gratifications, qui s’intéresse aux usages que les individus font des médias pour satisfaire
un certain nombre de besoins (par exemple s’informer, se connaître soi-même, s’évader de la réalité
quotidienne, échapper à la solitude, se divertir, etc.), nous renvoyons à McQUAIL, 1985. Cette
perspective, qui cherche à déterminer, dans une perspective fonctionnaliste, à quoi servent les
médias se tient donc éloignée d’une sociologie du sens et de l’expérience.
[24]
GLEVAREC, CHOQUET, 2003.
[26]
CHALVON-DEMERSAY, 1999.
[27]
Sur la notion de « support », voir MARTUCCELLI, 2002.
[28]
Le même type d’usage est repérable pour la lecture. Voir, par exemple, LAHIRE, 1998,
p. 107 sq. ou PETIT, 2002. Jean-Claude Domenget a montré que la radio pouvait servir la
continuité entre les étapes du cycle de vie que représentent l’activité professionnelle et la
retraite. DOMENGET, 2003.
[30]
GUILLEMARD, 1993.