2003
Réseaux
Les 6-14 ans et les medias audiovisuels
Environnement médiatique et interactions familiales
Sylvie Octobre
D’après les enquêtes « Pratiques culturelles des Français », les médias
audiovisuels prennent une place grandissante dans les loisirs des adultes.
Qu’en est-il pour les plus jeunes ? Pour répondre à cette question, et sur la
base des résultats d’un enquête menée en 2001-2002 auprès d’un échantillon
représentatif de 6-14 ans, l’article présente des données de cadrage
concernant le rapports des plus jeunes, les 6-14 ans, avec la télévision,
l’écoute musicale et radiophonique, les jeux vidéo et l’ordinateur. Plus
précisément, ce sont les interactions familiales autour des médias qui sont
observées, en prenant en compte trois dimensions principales – l’affectation
des ressources familiales à l’équipement du jeune, la place des
consommations médiatiques dans les relations interpersonnelles
intrafamiliales et la nature de ces échanges – en fonction de l’âge, du sexe et
du milieu familial. Les médias sont ainsi replacés dans « l’économie morale
des ménages », qui conjugue partage des consommations et formes de
contrôle de l’utilisation des médias.
According to surveys on the French population’s cultural practices, the
audio-visual media play an increasingly important part in adults’ leisure
activities. What about the youth? Drawing on a survey from 2001-2002 on a
representative sample of 6 to 14-year-olds, this article attempts to answer
that question by presenting data on this age-group’s relationship with
television, music, radio, video games and computers. The author focuses on
family interactions around the media, taking into account the following three
main dimensions in relation to age, gender and family background:
allocation of family resources to equip young teenagers; role of media
consumption in intra-family inter-personal relations; and nature of that
interaction. The media are thus set in “households’ moral economy” which
combines shared consumption with forms of control over use of the media.
Sans verser dans le jeunisme, ni la réification d’une « catégorie
sociale
[1] », précisons le champ d’analyse : il ne s’agira pas ici de tous
les jeunes, mais des 6-14 ans, ayant pour « plus petit commun
dénominateur » l’école. Pas plus qu’il ne s’agira de tous les médias mais
seulement de la télévision, de la radio, de l’écoute musicale, des jeux vidéo
et de l’ordinateur
[2].
Ainsi délimité, on peut envisager le rapport des 6-14 ans aux médias comme
une triangulation. Les 6-14 forment un marché auquel s’adresse une offre
fortement segmentée aux enjeux financiers très lourds. L’évaluation du poids
de l’audience jeune ne relève pas tant du marketing-produit que du
positionnement stratégique. Ainsi, le succès auprès des enfants des chaînes
thématiques (Canal J, Tiji, Disney Channel, Fox Kids, Teletoon, Mangas,
Cartoon Network, Game on) fournit-il des arguments dans la compétition de
la télévision numérique terrestre. De même, la nouvelle comptabilisation de
l’audience radio, par abaissement de l’âge de prise en compte des auditeurs à
la pré-adolescence, fait passer NRJ devant RTL, ce qui a un impact financier
via les ressources publicitaires. Enfin, certains marchés sont portés par les
plus jeunes : la bonne tenue du marché du disque français, et
particulièrement de la variété française (qui représente, et c’est exceptionnel,
environ 60 % des ventes totales), doit beaucoup à leurs achats, de même que
l’explosion du marché des jeux vidéo et des pratiques informatiques
domestiques
[3]. Tout ceci relèverait d’une analyse globale du marché
médiatique des jeunes, qui fait encore défaut mais dont on ne peut faire tout
à fait l’économie pour analyser les comportements de consommations tant la
segmentation de l’offre paraît importante, et que l’on peut saisir
via les
équipements dont disposent les 6-14 ans.
En consommant, les 6-14 ans développent une compétence par rapport aux
médias, compétence générationnelle certes, mais également socialement
déterminée, avec ses codes (seul, à plusieurs) et ses lieux (espace familial ou
individuel). Les débats autour de cette compétence balancent le plus souvent
entre angélisme « jeuniste et techniciste » et critique des contenus des
produits et des effets pervers de leur consommation, comme si la volatilité
de la jeunesse et de ses définitions interdisait de saisir ses propriétés. Car en
effet, quoi de commun entre le jeune enfant tout juste scolarisé et
l’adolescent de fin de collège ? Développement physique, psychique,
autonomie de mouvement et de choix, pouvoir d’achat (à travers l’argent de
poche), tout les distingue.
Enfin, les consommations médiatiques produisent du lien social, de
l’interaction, de l’échange, voire du conflit, parce qu’ils entrent dans le
champ des normes éducatives parentales mais également sociales. La
littérature abonde, et de longue date, sur les effets pervers des médias sur les
jeunes, considérés comme des êtres sous-équipés psychiquement, notamment
face à la télévision, et, depuis peu, face à l’internet et aux jeux vidéo
[4]. Il est
d’ailleurs frappant de constater que le renversement de cette représentation
protectrice s’opère alors même qu’une place est donnée à l’enfant comme
consommateur
[5]. La redéfinition graduelle de l’enfance, d’abord période
d’apprentissage de la maîtrise des « fondamentaux » (langage et psycho-motricité), puis processus de socialisation de plus en plus précoce, incite à
s’intéresser aux interactions parents/enfant autour des médias dans la
division sexuée des rôles éducatifs, la différenciation des stéréotypes sexués
enfantins puis adolescents, de même que les différenciations de classes
sociales.
La transmission culturelle se saisit alors dans les registres éducatifs
sollicités : transmission de normes et valeurs, de représentations des médias
et de leur place mais également dans les rapports de sexe, en distinguant ce
qui relève de l’identité de genre – représentation d’une catégorie à travers
l’appropriation de la distinction masculin/féminin – et de l’identité sexuée –
représentation de soi dans les pratiques
[6]. On se place ainsi dans le cadre
d’une socialisation verticale, qui associe des formes de transmission
« descendante » que l’on vient d’évoquer et des formes de transmission
« ascendante », par exemple
via le transfert de compétence de l’enfant aux
parents autour des « nouveaux médias
[7] ». Ce faisant, c’est peu à peu le
« statut » du jeune que l’on est amené à décrire, non pas dans une
perspective de sociologie de la réception mais dans une perspective de
sociologie critique.
Complémentaire aux enquêtes sur les pratiques culturelles des Français
menées depuis les années 1970 par le Département des études et de la
prospective du ministère de la Culture et de la Communication, une enquête,
réalisée également par le DEP et portant sur les loisirs des 6-14 ans, a été
réalisée
[8], qui permet d’interroger les interactions familiales autour des
médias en observant trois dimensions – l’affectation des ressources
familiales à l’équipement du jeune, la place des consommations médiatiques
dans les relations interpersonnelles intrafamiliales et la nature de ces
échanges – en fonction de l’âge, du sexe et du milieu familial. Il s’agira donc
ici d’explorer les interactions familiales au sujet des médias, sans entrer dans
la description des intensités de consommation
[9] : les médias sont ainsi replacés
dans « l’économie morale des ménages
[10] », qui conjugue partage des
consommations et formes de contrôle de l’utilisation des médias.
De l’équipement familial à l’équipement du jeune
On ne peut comprendre les interactions familiales sans considérer
préalablement le poids de l’équipement domestique, à la fois parce qu’il est
le support nécessaire de ces interactions, et parce qu’il indique le statut de
l’enfant (possesseur en propre ou pas d’un matériel) comme celui du média
(familial ou individuel).
L’environnement médiatique domestique des 6-14 ans est particulièrement
dense : presque tous les foyers disposent d’une télévision et d’un matériel
audio et plus de la moitié d’entre eux disposent d’un ordinateur
[11]. En la
matière, deux groupes de médias se distinguent nettement : les « anciens »
médias, dont l’acculturation familiale touche aussi bien les parents, nés dans
les années 1960, que leurs enfants, et les « nouveaux médias », au niveau de
diffusion moindre, dont l’acculturation est plus récente, et parfois portée plus
par les enfants que par leurs parents. Dans le premier cas, la présence
d’enfant favorise le multiéquipement, sans qu’il influe notablement sur
l’équipement primaire
[12], déjà largement présent. Dans le second cas, l’enfant
est largement prescripteur de l’achat, consciemment, parce qu’il en formule
la demande ou inconsciemment, parce que ses parents projettent sur lui des
projets éducatifs liés à ces nouveaux outils. Ainsi, les 6-14 ans peuvent
disposer en propre de deux types d’équipements : des équipements
« lourds » (télévision, matériel audio, ordinateur) et des consommables
(disques, CD, cassettes audio, CD-Rom, cassettes vidéo, DVD, etc.). On
peut alors décrire l’environnement médiatique des 6-14 ans comme un
continuum de situations qui vont de l’équipement familial à usage commun à
l’équipement possédé en propre par l’enfant. Dans ces situations,
s’expriment des normes, des valeurs, éducatives et de classes, dont
l’incorporation progressive peut être l’un des objectifs de la socialisation
familial, et qui, toutes, construisent le statut médiatique de l’enfant.
Si l’enfant n’influe pas sur l’équipement « primaire » télévisuel et audio, il
favorise le multiéquipement et en bénéficie, notamment dans le contexte
favorable de baisse des prix
[13]. Sur ce point, image et son occupent deux
positions distinctes : l’équipement télévisuel « jeune » est relativement rare
et concerne moins d’un enfant sur trois, tandis que trois fois plus d’enfants
possèdent un équipement audio. Hormis l’équipement audio, c’est surtout en
matière de consommables que l’on peut parler de développement d’un
équipement appartenant ou réservé en propre au jeune, que ce soit en matière
d’image – près de 9 sur 10 possèdent des cassettes vidéo, 1 sur 10 des DVD
– de son – 9 sur 10 possèdent des CD, plus de 8 sur 10 des cassettes audio et
plus de la moitié des disques – ou de jeux vidéo – près des 3/4 des 6-14 ans
en possèdent. C’est le fait de disposer de ces consommables qui leur garantit
l’accès aux équipements « lourds », alors même qu’ils n’en sont pas
forcément détenteurs, et leur permet d’occuper le paysage médiatique
domestique. L’enfant se voit ainsi conféré un statut d’autonomie par ses
parents.
Tableau 1.
Equipement du foyer et de l’enfant CP-3e
Tableau 1. Equipement du foyer et de l’enfant CP-3e
Dont : équipement possédé
Equipement possédé par l’enfant ou réservé à son
par le foyer (%) usage (%)
TV 96 31
Equipement audio 98,5 92
Jeux vidéo Non posée 71,5
Ordinateur 69 16
Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
Champ : foyers des 6-14 ans.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
Cette autonomie statutaire se concrétise dans les contextes de
consommations médiatiques : qui dit équipement en propre dit possibilité de
consommation solitaire. Radio et musique sont ainsi progressivement utilisés
pour inscrire de la distance, de l’univers privé au sein de la cellule familiale,
notamment grâce à des équipements qui privilégient l’écoute mobile et
active : la moitié des 6-14 ans possède un Walkman ou un discman, près de
la moitié un radiocassette-CD portable et plus d’un quart une radio portable.
Cette individuation des situations d’écoute est favorisée par la disposition
d’un espace privé, la chambre individuelle
versus la chambre partagée
[14], où
s’exercent les consommations. A la propriété s’ajoute la liberté d’usage,
dans un espace individualisé. La chambre individuelle fait ainsi augmenter
de 10 points la probabilité pour l’enfant de posséder un matériel audio, qu’il
s’agisse d’un radioréveil (+8 points), d’un Walkman ou d’un discman
(+8 points), d’un radiocassette portable (+8 points), d’une chaîne (+5 points)
ou d’un magnétophone (+3 points). Elle favorise également la possession de
consommables : ces enfants sont plus nombreux à posséder des CD
(+13 points), des disques (+12 points), des cassettes audio (+4 points). Le
même phénomène s’observe en matière de jeux vidéo – la chambre
individuelle augmente de 6 points la probabilité de posséder des jeux vidéo –
et ce d’autant que plus de 8 sur 10 des ordinateurs personnels des enfants se
situent dans leur chambre.
La privatisation et l’individuation
[15] de l’espace et de l’équipement lourd ou
des consommables audiovisuels favorisent la construction identitaire du
jeune. L’espace individuel que constitue la chambre est bien un « dispositif
de médiation », un « lieu sûr et réservé où des moi possibles peuvent être
expérimentés
[16] ». Mais inversement, la radio introduit de l’espace public
dans l’espace privatif de la chambre, notamment
via les émissions d’antenne
libre où les sujets qui préoccupent les jeunes sont débattus sur la base de
témoignages
[17]. Ce double mouvement de privatisation de l’espace
familial/publicisation de l’espace réservé manifeste les constructions
identitaires en jeu à l’adolescence, entre repli individualiste à la recherche de
son unicité et sensibilité à l’inscription dans le groupe
via le partage de
certaines valeurs ou comportements.
Cet équilibre instauré entre équipement familial et équipement de l’enfant
varie en fonction des rapports de classe aux médias. Deux postures
s’opposent sur le premier registre : celle qui renvoie la consommation au
champ du loisir et de la détente, et celle qui l’englobe dans un projet
éducatif. Ainsi, en matière de télévision, les ouvriers semblent privilégier
pour leurs enfants la libre disposition d’un instrument de loisir, face à
d’éventuels désaccords sur le choix des programmes au sein de la famille. Ce
sont ainsi les enfants d’ouvriers qualifiés qui sont les plus forts détenteurs de
télévision personnelle (plus d’un tiers des enfants d’ouvriers en possèdent
une en propre). Chez les agriculteurs, les cadres et professions intellectuelles
supérieures et les professions libérales, la télévision est plus qu’ailleurs un
objet familial et l’équipement personnel de l’enfant est rare (respectivement
–9 points, –9 points et–15 points), soit parce que la pratique est commune
soit parce que les parents souhaitent avoir un contrôle, ne serait-ce que de
l’accès à l’objet. Dans ce contexte, la plus forte disposition de cassettes
vidéo et de DVD peut venir contrebalancer la plus faible disposition d’une
télévision et s’insérer dans un projet de contrôle parental de l’audience sur
les contenus, d’autant plus que le temps libre des enfants hors de la présence
parentale est importante. Cet effet joue à niveau de revenu semblable pour
un équipement répandu comme le magnétoscope : ainsi, les enfants
d’artisans sont plus nombreux à posséder des cassettes vidéo que les enfants
d’ouvriers (+5 points). De même, les jeux vidéo s’insèrent dans l’espace
ludique de l’enfant dans les milieux entretenant un rapport distancié aux
valeurs classiques : les enfants de chefs d’entreprise, de contremaîtres et
agents de maîtrise sont particulièrement nombreux à posséder des jeux vidéo
(respectivement 12,5 points et 6,5 points de plus que la moyenne), alors que
les milieux de cadres et professions intellectuelles supérieures sont plus
réticents
[18].
L’équipement de l’enfant traduit également l’importance du média dans la
culture de classe, qu’il s’agisse de détente ou d’éducation. Le statut de
l’écoute musicale semble ainsi varier : des différenciations fines apparaissent
concernant les consommables musicaux. La plus forte propension des
enfants de cadres à posséder des disques vinyles (+3 points), des cassettes
audio (+4 points) et des CD (+3 points) implique une attention plus grande
portée à la musique et à ces diverses expressions
[19]. Elle peut également être
référée, en ce qui concerne les vinyles et les cassettes, soit au développement
de pratiques « actives » liée à l’enregistrement ou au « sampling »
, soit à
l’existence de transmissions familiales de ces types de supports, qui suppose,
en amont, que ces objets puissent être considérés comme un patrimoine,
distractif ou éducatif.
On le voit, l’équipement médiatique est à la fois un révélateur du statut du
média dans la culture de classe et du statut de l’enfant, deux dimensions qui
s’articulent dans le mode de transmission intrafamiliale : transmission
descendante des compétences (des parents vers l’enfant) ou transmission
ascendante (initiation familiale prescrite par l’enfant). C’est en matière
d’équipement multimédia du foyer que l’équipement primaire apparaît le
plus dépendant de l’enfant et de son avancée en âge, puisque le taux de
possession d’ordinateur dans le foyer est multiplié par 1,4 du CP à la 3e, de
même que l’ensemble des équipements associés : scanner (⊗2), connexion
internet (⊗1,7), imprimante (⊗1,5), lecteur CD-Rom (⊗1,5), CD-Rom
culturels ou éducatifs (⊗1,4).
Plusieurs phénomènes sont à l’œuvre. En termes d’équipement : une
homothétie entre milieu et compétence professionnelle, d’une part, et
équipement domestique, de l’autre, qui fait que les utilisateurs professionnels
font entrer l’outil informatique dans leur espace privé et dans celui de
l’enfant ; tandis que l’introduction d’un outil moins familier dans l’espace
privé de certains autres milieux constitue un investissement éducatif par
acculturation précoce à un outil de la « modernité ». En termes d’usage : une
occasion de transmission « descendante » dans les milieux plus formés ; une
délégation de compétence informatique à l’enfant dans des milieux moins
compétents, voire une transmission « ascendante ». Dans tous ces foyers, les
usages de l’enfant et/ou les projets éducatifs des parents à son égard
favorisent la croissance de l’équipement domestique en matière de
multimédia. Ainsi, les ménages les plus équipés sont-ils les plus dotés en
capital économique et culturel mais également ceux qui ont un usage
professionnel ou paraprofessionnel de l’ordinateur domestique : plus de
9 foyers sur 10 sont équipés chez les cadres, professions intellectuelles et
professions libérales, plus de 8 sur 10 chez les artisans et plus de 7 sur 10
chez les agriculteurs et commerçants. L’ordinateur est également très présent
dans les ménages de professions techniques : 9 ménages sur 10 sont équipés
chez les techniciens, 8 sur 10 chez les contremaîtres et agents de maîtrise.
Des différences plus significatives apparaissent quant à la destination et aux
usages de ces équipements. Ainsi, à taux d’équipement domestique
identique, ce sont les techniciens qui déclarent, plus que les cadres, que leur
enfant dispose d’un ordinateur personnel ou réservé (+10 points). Il est fort
probable qu’il ne s’agisse pas dans ce cas de multiéquipement
[20], mais que
l’enfant soit l’utilisateur principal, voire unique, de l’ordinateur domestique,
exerçant alors non seulement un rôle de prescription en matière d’achat mais
également un rôle de « formation » auprès de ses parents. En revanche, ce
sont les foyers de cadres, professions intellectuelles et professions libérales
qui disposent plus que les autres foyers de CD-Rom culturels ou éducatifs,
ce qui marque l’empreinte du projet éducatif sur l’équipement (+34 points
chez les professions libérales et +23 points chez les cadres et professions
intellectuelles).
Normes éducatives et interactions médiatiques
Entourés d’outils médiatiques, les jeunes le sont à tel point que de nombreux
commentateurs tendent à réduire les jeunes à leurs consommations
médiatiques. Mais au-delà de la quantification des équipements, ce sont
l’image et le positionnement des médias dans le jeu de la sociabilité
familiale qui importent, notamment quand des enjeux éducatifs viennent se
greffer sur ces consommations et leurs modalités. Du côté de la réalité
« objective », le nécessaire arbitrage temporel entre les consommations
médiatiques et d’autres activités, dont la hiérarchisation relève bien de la
culture familiale ou du projet éducatif, et de la position de l’enfant à leur
égard (acceptation, rejet, négociation). Du côté subjectif, la négociation
cognitive parentale pour s’autodéfinir comme bon éducateur, d’autant plus
présente, sinon pressante, que le discours social sur les effets des médias sur
les enfants et sur la parentalité abonde. La praxis familiale articule alors
plusieurs registres d’action sur les médias : faire ensemble, inciter ou faire
découvrir, interdire.
Tableau 2.
Attitudes* parentales à l’égard des enfants du CP à la 3e
Tableau 2. Attitudes* parentales à l’égard des enfants du CP à la 3e
Ordinateur
Télévision Musique/radio Jeux vidéo (hors jeux vidéo)
% % % %
Faire avec 97,5 90 65 81,5
Inciter/
75,5 78 np np
Faire découvrir
Certains
programmes : 88
Interdire 26,5 53 np
Certains moments :
82,5
Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
Champ : 6-14 ans pratiquants chaque activité.
* On a demandé aux parents (père et mère), pour chaque activité, de déclarer s’ils la faisaient avec leur
enfant, s’ils l’incitaient à la faire ou lui faisaient découvrir certains aspects et s’ils la lui interdisaient. Les
données présentées sont un agrégat des réponses des deux parents (« père ou mère »).
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
La télévision apparaît comme le premier objet des normes éducatives.
Pourtant, aussi largement répandue dans les foyers et facile d’accès que les
équipements musicaux, elle devient néanmoins objet d’interactions à trois
niveaux :
- en termes de partage : les consommations télévisuelles sont, plus que pour
les autres médias, faites en famille, notamment du fait du faible équipement
personnel ou réservé à l’enfant : la presque totalité des parents regarde la
télévision avec leur enfant ;
- en termes d’échanges : dans 7 familles sur 10, il arrive que l’un des parents
fasse découvrir une émission à son enfant ou l’incite à regarder un
programme ; c’est davantage le cas à mesure que les goûts et/ou centres
d’intérêts des enfants se rapprochent de ceux de leurs parents avec l’avancée
en âge et se distancient des offres télévisuelles jeunes publics (+5,5 points du
CP à la 3e ) ;
- En termes d’interdits : elle est un objet particulièrement « contrôlé » par
les parents, qu’il s’agisse des programmes ou des moments d’écoute ; avec
l’avancée en âge, le périmètre de ces interdits est renégocié tant en termes de
contenu que d’agenda (le poids du contrôle des deux types baisse de
23 points du CP à la 3e ).
Ces trois registres d’interaction pèsent de manière variable suivant le milieu
d’origine, à niveaux de revenus et de temps travaillés similaires. On peut
alors appréhender ce qui relève de l’image des médias. Ainsi, les parents
exerçant des professions libérales regardent tendanciellement moins la
télévision avec leur enfant que les cadres et professions intellectuelles
supérieures (ceux qui ne le font pas sont 11 points de plus), ce qui peut être
référé à des normes éducatives spécifiques au média tandis que les cadres
sont particulièrement nombreux à inciter leurs enfants à regarder certains
programmes (+11 points), développant ainsi, si ce n’est une pratique
commune d’audience, du moins une pratique commune de lecture critique de
l’offre télévisuelle. C’est également chez les cadres et professions
intellectuelles supérieures que les interdictions sont les plus fréquentes en
matière de contenus (+6 points), alors que les interdictions en matière
d’agenda sont semblables à celles édictées dans les foyers de professions
libérales (de l’ordre de 88 %). Dans un cas, l’enjeu éducatif semble résider
dans le cantonnement des moments d’audience d’un média considéré
prioritairement comme récréatif, mais dont on sait qu’il peut déverser des
images impropres aux enfants. Dans l’autre, la restriction temporelle se
double d’une vision culturelle du média, que ce soit parce qu’il peut
proposer des programmes intéressants ou parce qu’il s’agit de former des
outils de distanciation critique, face à un équipement dont la présence n’est
pas remise en cause, mais dont les contenus peuvent l’être.
Le pôle de la musique semble comparativement moins normé : les
consommations communes sont nombreuses, notamment parce que les
échanges le sont également, même si le multiéquipement et l’équipement du
jeune permettent le développement de consommations séparées, qui rendent
difficile, voire injustifié, l’exercice du contrôle parental. Mais au fil du
temps, l’écheveau de ces interactions se desserre. Du CP à la 3e, la part des
consommations musicales commune diminue de 13 points, celle de
l’incitation parentale de 18 points, notamment sous l’effet de la spécification
des goûts des jeunes, sans pour autant qu’il y ait rupture en matière de
contexte d’écoute. En 3e, plus de 8 parents sur 10 écoutent encore de la
musique ou la radio avec leur enfant, 7 sur 10 lui font encore découvrir des
musiques. Ces types d’échanges sont particulièrement développés dans les
milieux à fort capital culturel ou économique : chez les chefs d’entreprise,
les professions libérales et les cadres et professions intellectuelles
supérieures, de même que dans certaines classes moyennes (techniciens et
professions intermédiaires). On peut y trouver deux types d’explication.
D’une part, le maintien d’une transmission familiale descendante, que ce soit
dans une perspective « légitimiste » qui amène à faire découvrir les
productions « canoniques » ou « canonisables », de la musique classique aux
Rolling Stones, ou bien dans une vision plus culturaliste, qui porte à faire
découvrir ce que l’adulte aimait déjà quand il était jeune et/ou ce qu’il aime
en tant qu’adulte. D’autre part, l’émergence d’une transmission ascendante à
travers laquelle les enfants deviennent à leur tour prescripteurs, notamment
face à la segmentation poussée des marchés musicaux et radiophoniques. Les
deux postures ne sont ni antagonistes, ni exclusives et peuvent jouer, suivant
les genres musicaux, les artistes et les diffuseurs, alternativement ou
concomitamment.
En matière de jeux vidéo comme en matière d’ordinateur, la pratique
commune s’explique par la technicité de l’outil qui requière, aux plus jeunes
âges, le concours d’un adulte : la pratique commune des jeux vidéo baisse
ainsi de 30 points du CP à la 3e et celle de l’ordinateur de 15 points. En 3e,
moins de la moitié des parents jouent aux jeux vidéo avec leur enfant, alors
que les 3/4 utilisent encore l’ordinateur avec lui. C’est sans doute parce que
les usages des ordinateurs mettent en jeu de nouvelles compétences
intellectuelles, dans la recherche, le traitement et la sélection de
l’information, face à des possibilités bien plus vastes que celles offertes par
les autres médias : en 3e, la moitié des jeunes surfe sur l’internet et 1/3 utilise
les messageries électroniques. La posture parentale à l’égard des nouvelles
technologies de la communication mêle alors intimement partage et contrôle.
Mais cela exprime également sans doute l’opinion des parents sur les médias
et le registre dans lequel ils les classent : les jeux vidéo dans le pôle ludique,
dont il faut cantonner la chronophagie naturelle, et l’ordinateur dans la
sphère des pratiques ludo-éducatives. Cette dichotomie des attitudes se lit
dans l’investissement des différents groupes sociaux dans les pratiques
communes. Les classes à fort niveau de diplôme et de revenu, dont on a vu
qu’elles plaçaient au rang des projets éducatifs une éducation au média
télévisuel ou musical, consacrent peu de temps aux pratiques communes des
jeux vidéo : les cadres et professions intellectuelles supérieures jouent moins
aux jeux vidéo avec leurs enfants que les ouvriers (–10 points) et surtout, ils
sont plus nombreux à en interdire certains (+6 points). Cette posture
éducative se combine avec les compétences « objectives » des parents ; ainsi
en matière d’ordinateur, les parents qui accompagnent le plus les pratiques
de leurs enfants se recrutent parmi ceux-là même qui exercent des
professions les rendant familiers de l’outil : chefs d’entreprise, professions
libérales, cadres et professions intellectuelles supérieures, et techniciens.
Vers une « culture de la chambre
[21] »
Si l’on considère tout à la fois les taux d’équipements et les interactions
intrafamiliales autour des consommations médiatiques, il est possible de
distinguer plusieurs « temps » des médias, croisant compétence technique
(savoir-faire d’utilisateur) et compétence de choix des programmes.
Tous les taux d’équipements augmentent avec l’avancée en âge dans des
proportions similaires, des plus coûteux – télévision (⊗2 du CP à la 3e ),
l’ordinateur (⊗2) – aux consommables musicaux – disques (⊗1,7), cassettes
audio (⊗1,2), CD (⊗1,3) – en passant par les jeux vidéo (x1,4) et les
équipements audio (⊗1,3). Cet équipement progressif, qui culmine à
l’adolescence, met en évidence des étapes de la construction du statut de
l’enfant consommateur médiatique, en matière d’équipements lourds et de
consommables audiovisuels.
L’équipement des enfants est massif et précoce : dès le CP, près de 7 enfants
sur 10 possèdent un matériel audio, la moitié des enfants des jeux vidéo, près
d’1/5 une télévision et 1/10 un ordinateur. C’est dire que dès le plus jeune
âge, les médias tiennent une place importante dans la construction du statut
de consommateur culturel et dans la définition de leur autonomie au sein de
la famille. Leur faible compétence technique explique que les parents
privilégient pour eux à cet âge les équipements les plus simples et les moins
coûteux. Ainsi, en matière musicale par exemple, ils sont plutôt équipés de
magnétophones et de radiocassettes portables et ils possèdent plutôt des
cassettes audio que des CD (+6 points). A cet âge, les usages sont familiaux
et domestiques. Disposant d’un faible savoir-faire et d’une compétence
médiatique non encore affirmée, les enfants se trouvent très encadrés dans
leurs consommations, notamment en matière d’accompagnement de
pratique, qu’il s’agisse de manipuler les outils les plus technologiques (près
de neuf enfants sur dix qui utilisent l’ordinateur en CP le font avec leurs
parents) ou de modalités de réception des médias les plus usuels (la quasi-totalité regarde la télévision ou écoutent de la musique avec leurs parents) ou
encore des jeux vidéos (près de 8/10 y jouent avec leurs parents).
L’encadrement normatif des enfants est à cet âge particulièrement fort en
matière télévisuelle – plus de 9 enfants sur 10 sont soumis à des interdictions
en matière de programme télévisuel, près de 9/10 en matière de moment
d’écoute – tandis que l’initiation est surtout présente en matière musicale
(dans près de 9 cas sur 10, les parents font découvrir des musiques à leur
enfant).
Une première évolution s’opère en CM1, avec un début d’autonomisation et
d’individuation des équipements, de même qu’une appropriation des
éléments les plus technologiques, notamment en matière musicale. Le
nombre d’enfants possesseurs de radioréveil et de Walkman ou discman sont
multipliées par deux : ces équipements mobiles et individuels viennent se
substituer progressivement aux équipements liés à l’enfance comme les
magnétophones. Les CD sont aussi répandus que les cassettes audio. Les
échanges médiatiques, encore très marqués par l’interdit, tendent de manière
croissante à considérer l’enfant comme un consommateur plus compétent,
qu’il s’agisse d’une compétence existante – les parents font moins découvrir
de musiques à leur enfant (–7 points) – ou à construire – les parents
formulent plus d’incitation en matière d’audience télévisuelle (+12,5 points).
Tableau 3.
Différences d’équipement et de consommations médiatiques
Tableau 3. Différences d’équipement et de consommations médiatiques
entre filles et garçons
Possèdent en propre ou ont Filles (1) Garçons (2) Comparaison
un usage réservé de… % % (1)-(2)
TV 29 33,5–4,5
Cassettes vidéo 85 83 +2
DVD 10 10 -
Radioréveil 52 48 +4
Walkman, discman 56 46 +10
Radio portable 29 27 +2
Magnétophone 19 19 -
Chaîne hi-fi 46 42 +4
"+. 3-+77/88/ 4368+, / 53 43 +10
Disques 59 51 +8
Cassettes audio 87 83,5 +3,5
CD 91,5 86,5 +5
Ordinateur 18 15 +3
Jeux vidéo 61 83,5–22,5
Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
Champ : 6-14 ans pratiquants chaque activité.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
C’est autour de la classe de 5
e que commence à se constituer une « culture de
la chambre » dans laquelle les médias tiennent une place importante : la
quasi-totalité des jeunes adolescents possède un matériel audio, trois quarts
des jeux vidéo, un tiers une télévision, et moins d’un sur cinq un ordinateur.
Cet équipement permet que se développe un nouveau mode relationnel au
sein de la famille, par duplication des lieux d’écoute, juxtaposant écoute
familiale et écoute privative. Le « foyer juxtaposé permet aux jeunes de se
soustraire à la surveillance des adultes, tout en vivant avec eux
[22] », comme
en témoigne le relâchement des contraintes parentales, qu’il s’agisse de
contraintes temporelles (–6 points pour les interdictions de moments
d’écoute télévisuelle) ou de contenus (–8,5 points en matière télévisuelle, –
6,5 points en matière de jeux vidéo et–5 points en matière musicale). Il est
surtout l’indicateur d’un nouvel équilibre familial, entre équipement familial
et personnel, espace familial et espace individuel, dans lequel le jeune
adolescent se voit reconnaître une triple compétence : une compétence
d’usage des outils, une compétence de choix des programmes et une
compétence d’auditeur/spectateur dans les consommations solitaires. Cela
peut traduire soit une forme d’assurance éducative dans le processus de
socialisation qui suppose une suffisamment bonne incorporation des normes
familiales par les enfants pour limiter leur choix de programmes
« incorrects », soit une forme d’assurance face au développement
psychologique de l’enfant, qui détient les compétences cognitives
nécessaires à une réception autonome des programmes, soit encore une
assurance culturelle des parents, souvent gagée sur la détention d’un capital
culturel important, qui les porte à croire qu’ils peuvent « contrer »
l’éventuelle influence néfaste de la télévision par l’apport de propositions
culturelles diversifiées.
En 3e, l’acquisition par le jeune du statut de consommateur semble
indiscutable. Leur équipement privatif a encore augmenté : la totalité
d’entre eux dispose d’un matériel audio, les trois quarts de jeux vidéo,
deux sur cinq d’une télévision, et plus d’un cinquième d’un ordinateur. Le
pluri-équipement audio devient la règle, associant radioréveil, discman,
chaîne ou radiocassette. La « culture de la chambre » est bien médiatique et
confère une autonomie de consommation croissante au jeune.
Corrélativement, les injonctions parentales se font moins prégnantes : les
interdits télévisuels baissent respectivement de 12,5 et 14 points en matière
de moment dans la journée et de choix des programmes, les interdits sur les
jeux vidéo de 8 points, et les interdits musicaux ne concernent qu’un jeune
sur cinq. Ce qui ne signifie pas que ces consommations deviennent plus
autarciques au sein de la cellule familiale : le rapprochement des goûts du
jeune adolescent avec ceux des adultes, notamment en matière télévisuelle
ou en matière informatique, favorise en effet le renouvellement des
pratiques communes.
Figure 1.
Equipement en propre ou réservé à l’enfant et avancée en âge
Sexe des médias et des interactions médiatiques
Ces interactions sont triplement sexuées : d’abord parce qu’il peut y avoir un
« sexe » des pratiques (des objets, de leurs usages et normes d’usage
[23] ),
ensuite parce que la répartition des responsabilités éducatives est
sexuellement inégalitaire, enfin parce que les stéréotypes véhiculés par cette
éducation varient fortement en fonction du sexe de l’enfant. Ces interactions
véhiculent ainsi tout à la fois les identités de genre et de sexe.
L’observation des différences d’équipement des filles et des garçons
renseigne déjà sur les identités de genre des consommations médiatiques :
les jeux vidéo sont des équipements masculins (consoles et autres jeux
vidéo), tandis que la possession d’équipements audio et de consommables
musicaux est plutôt féminine. La multitude d’usages possibles de
l’ordinateur favorise son appropriation par les filles, surtout quand les
injonctions scolaires encouragent son usage et compensent leur moindre
attirance pour les outils technologiques. Si les filles sont moins équipées en
écrans télé que les garçons, c’est qu’elles n’ont qu’un faible usage des jeux
vidéo (les consoles nécessitent un écran). Par ailleurs, les filles disposent
plus que les garçons de vidéothèques et de discothèques personnelles
[24].
Globalement, tant en termes d’équipement lourd que de consommables, la
« culture de la chambre » des filles est donc plus développée que celle de
leurs camarades masculins
[25].
Les interactions médiatiques ne sont pas moins sexuées et révèlent à la fois
le caractère clivé des modèles parentaux des mères et des pères, et les
modèles comportementaux des filles et des garçons.
La prédominance du rôle maternel
[26] se vérifie globalement, quels que soient
le média et le registre d’interaction (à l’exception des pratiques communes à
caractère technologique comme les jeux vidéo ou l’ordinateur). Cette
prééminence est notamment plus forte auprès des enfants les plus jeunes :
quand l’enfant est en CP, la mère prend plus en charge l’ensemble des
consommations médiatiques (de +4 points pour l’interdiction en matière de
jeux vidéo à +16 points pour l’incitation musicale), à l’exception de la
pratique commune des jeux vidéo et de l’ordinateur (respectivement–21 et
–4 points). Si, avec l’avancée en âge de l’enfant, pères et mères tentent de
rapprocher leur niveau global d’investissement médiatique, ils ne prennent
pas en charge les mêmes registres d’intervention et réintroduisent ainsi une
différenciation sexuée : les pères sont tendanciellement moins présents dans
les registres de l’interdit et de l’initiation que dans celui, plus ludique, de la
pratique commune. De plus, le genre des pratiques s’accentue, rangeant,
d’une part, la musique et, dans une moindre mesure, la télévision du côté des
mères, d’autre part, les jeux vidéo et, dans une moindre mesure, l’ordinateur
du côté des pères. Cette répartition recouvre une dichotomie
émotion/technologie somme toute assez traditionnelle, mais qui en dit long
sur les identités de genre et les stéréotypes de rôles. Celle-ci ne fait pas
seulement écho aux consommations personnelles des parents, qui portent
plus les mères que les pères vers l’écoute de CD, de disques et de cassettes
(+10 points en écoute quotidienne), et les pères plus vers les jeux vidéo (ils
sont deux fois plus nombreux que les mères à y jouer tous les jours) et
l’ordinateur (+7 points). Car alors, comment expliquer l’absence d’impact de
la plus forte consommation télévisuelle des pères (+10 points d’audience
quotidienne) sur les interactions qu’ils ont avec leur enfant au sujet de ce
média ? Plus qu’elles ne fondent le principe d’une « reproduction » des
habitus sexués, ces interactions participent à la construction des
comportements de références des identités sexuées.
Tableau 4.
Interactions médiatiques selon le sexe du parent CP-3e
Tableau 4. Interactions médiatiques selon le sexe du parent CP-3e
Faire avec Mère Père Comparaison
(1) (2) (1)-(2)
% %
TV 93 89 +4
Musique, radio 87,5 76 +11,5
Jeux vidéo 32,5 54,5–22
Ordinateur 62 65–3
Inciter, faire découvrir
TV 69 63 +6
Musique, radio 74 64 +10
Interdire
$&46316+ /7 83 78 +5
TV moments 78 73 +5
Musique, radio 24 22,5 +1,5
Jeux vidéo 49,5 45,5 +4
Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
Champ : 6-14 ans pratiquant chaque activité.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
On peut alors comprendre comment ces dispositions éducatives parentales
réagissent au sexe de l’enfant notamment, au fil de l’avancée en âge, quand
celui-ci affirme son identité de fille ou de garçon
[27]. Globalement, c’est dans le
registre de l’interdit que les différences les plus remarquables apparaissent en
fonction du sexe de l’enfant : aux garçons les interdits musicaux (7,5 points de
plus que les filles) et de jeux vidéo (18 points de plus que les garçons).
Les interdictions musicales pèsent de plus en plus avec l’avancée en âge
chez les garçons alors qu’elles baissent chez les filles : les garçons en 3e sont
trois fois plus nombreux à en subir que les filles, alors que la proportion était
la même en CP. Le cas des jeux vidéo est différent puisque la sexuarisation
des interdits intervient dès le plus jeune âge : en CP, les garçons y sont plus
confrontés (+5 points), et l’écart garçons/filles va croissant (+15 points en 3e ).
Il est frappant de constater que cette hiérarchie d’interdits n’est pas parallèle
à celle de la familiarité de chaque sexe avec ces consommations, les filles
étant plus amatrices de musique et les garçons de jeux vidéo. Est-ce la
compétence que les jeunes développent via leurs consommations qui les
prémunit contre les interdits ? Ou bien est-ce le moindre poids des interdits
qui permet le développement d’une spécialisation de leurs intérêts ? Ou bien
encore la trace d’un modèle de rôle imposé, qui rangerait la musique au côté
du féminin et les jeux vidéo au côté du masculin ? Ou bien enfin la réaction
parentale face à l’intensité de certaines consommations ?
On ne peut expliquer l’emprise plus forte des interdits parentaux en matière
musicale sur les garçons par une réaction à une posture adolescente
masculine particulièrement « rebelle », puisque celle-ci n’apparaît pas dans
les autres types de consommations médiatiques. Peut-être faut-il chercher du
côté de l’offre musicale des éléments de réponse. Nombre de modèles de
référence masculins proposés par l’offre musicale sont opposés aux modèles
souhaités par les parents : les chanteurs ou groupes masculins de rap
[28] les
plus connus (Puff Daddy, Joey Starr, Eminem, etc.) sont au moins aussi
célèbres pour leurs « hauts faits divers » ou les scandales qu’ils génèrent que
pour leurs productions musicales. Plus généralement, une partie du marché
du disque s’est positionné sur le segment des « bad boys » caractérisés par
leurs attitudes, postures et habillements. Chez eux, l’exacerbation des
postures masculines confine à la caricature (notamment dans les vidéos
clips) – attributs de la virilité physique, succès auprès des filles doublé d’une
distanciation « macho », grégarité du « band » – tout tend à proposer une
vision masculinisée (voire surmasculinisée) des hommes
[29]. Ces
consommations se verraient alors opposer des interdits parentaux, non pas
basés sur des jugements de goûts esthétiques, mais des jugements de normes
sociales et sexuées.
Tableau 5.
Interactions médiatiques selon le sexe de l’enfant du CP à la 3e
Tableau 5. Interactions médiatiques selon le sexe de l’enfant du CP à la 3e
+ 6/+:/- Fille (1) Garçon (2) Comparaison
% % (1)-(2)
TV 96 98–2
Musique, radio 87 89–2
Jeux vidéo 61 62–1
Ordinateur 77 79–2
Inciter, faire découvrir
TV 73 74–1
Musique, radio 75 76–1
Interdire
$&46316+ /7 85 87–2
TV moments 79 81–2
Musique, radio 21 28–7
Jeux vidéo 54 38 +16
Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
Champ : 6-14 ans pratiquant chaque activité.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.
De même, les différenciations sexuées des interdits parentaux en matière de
jeux vidéo peuvent être référées aux caractéristiques de l’objet –
technologique – et de l’offre – souvent guerrière (jeux de combat, poursuite
de voitures, sports, château hanté, etc.), valorisant la force, la réactivité, la
résistance au stress. Si l’on admet que la socialisation familiale a aussi pour
objectif l’incorporation progressive des valeurs qui fondent les rapports
sexués, alors les interdictions liées aux jeux vidéo frappant les garçons
peuvent être interprétées comme un outil de modération du modèle masculin
véhiculé par ces jeux. Et si certaines filles s’approprient ces jeux de garçons,
leur incursion sur ce terrain masculin est seulement « tolérée » par les
parents et dans des limites très restreintes
[30]. Les interdictions parentales
peuvent également être référées à l’intensité de l’investissement des garçons
dans les jeux vidéo
[31], puisque les joueurs quotidiens comptent 3,5 fois plus
de garçons que de filles du CP à la 3
e.
Il ne suffit donc pas de constater que l’environnement des moins de 15 ans
fait précocement et massivement une place aux médias pour épuiser le statut
du jeune consommateur. La classe sociale, l’âge et le sexe ne sont pas
seulement des marqueurs de l’accès matériel aux équipements médiatiques
mais également de leur appréhension psychosociologique des médias, de
leurs valeurs et effets. La famille est le premier lieu de construction et
d’observation en acte de cette image des médias et de ces conséquences sur
leurs modalités d’appropriation par les enfants. Les normes éducatives, les
normes sociales et leur degré d’incorporation s’expriment dans les registres
d’interactions, âge par âge, dans une dynamique de différenciation sexuée.
La compétence médiatique intrafamiliale existe autant dans la négociation de
l’accès aux objets, de leur libre usage, que dans l’autonomie de choix des
programmes et des coconsommateurs ou dans l’aptitude à se faire
reconnaître cette compétence et à jouir de l’autonomie qu’elle autorise. Tous
registres dans lesquels se forme et se joue l’identité sexuée en construction
du jeune. Il serait alors intéressant de concentrer l’attention sur les situations
hétérodoxes. Que dire de ces 3,5 % de filles qui investissent en 3e
quotidiennement un domaine que fréquente tous les jours un tiers des
garçons de leur âge, celui des jeux vidéo ? S’agit-il d’une piètre
incorporation des identités de genre de la consommation, d’une insuffisante
accommodation à l’identité sexuée ou bien d’une consommation fondée sur
une compétence spécifique qui la légitime sans pour autant disqualifier le
registre de référence sexué de ces filles ?
·
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·
WAGG S., STRINATIC D. (1992), Come on Down, Popular Média Culture in
Post-War Britain, Londres, Routledge.
[1]
O. Galland a signalé que l’allongement de la scolarité et le développement d’un marché de
biens et services explicitement destinés à la jeunesse ont permis, avec la relative
homogénéisation des conditions de vie des adolescents qui les a accompagnés, le
renforcement d’une identité « jeune » dans la plupart des domaines de la vie sociale et
favorisé l’essor de ce qu’il est convenu d’appeler une « culture jeune ». « Dans nombre de
domaines – vestimentaires, musical, alimentaire – ils voient leurs modes bientôt adoptées par
les générations antérieures, recomposées et diffusées sur une large échelle par les industries
de consommation. » GALLAND, 1995.
[2]
Les données présentées ici sont issues d’une enquête réalisée à l’hiver 2001-2002, portant
sur les loisirs des 6-14 ans dans les domaines suivants : consommations audiovisuelles,
lecture, sports, jeux, sorties culturelles, pratiques amateurs, cadre de vie, école et sociabilité.
Les résultats de cette enquête seront publiés dans la collection « Questions de culture »,
DEP/Documentation Française. Ce texte s’inscrit dans une analyse globale des rapports des
6-14 ans aux médias audiovisuels, qui y figurera dans une version élargie et remaniée.
[3]
En 1999, les foyers comprenant au moins trois personnes représentaient seulement 38 %
des foyers français mais 64 % des foyers équipés en micro-informatique domestique. Dans
42 % des foyers équipés, il y a un enfant de moins de 15 ans (les enfants de moins de 15 ans
étaient présents dans 25 % des foyers français). PIERRE, 1999.
[4]
Les ouvrages concernant les effets de l’audience télévisuelle sont nombreux. Parmi les plus
récents, citons TISSERON, 2000. Du côté de la prise en charge « sociale » des normes
médiatiques, la publication « d’enseignants pamphlétistes » après les premiers succès de la
télé-réalité n’a été que la partie la plus visible de l’approche souvent militante de l’école,
notamment en « zone sensible » visant à protéger des enfants (encore) dépourvus d’appareils
conceptuels critiques des effets pervers de la « télé-poubelle ». Voir par exemple CESPEDES,
2001.
[5]
WAGG, STRINATIC, 1992.
[6]
TAP, ZAOUCHE-GAUDRON, 1999.
[7]
La distinction nouveaux médias/anciens médias correspond à une différence d’approche
des médias chez les adultes, et plus certainement encore à l’histoire de la recherche sur les
médias, mais elle est inadéquate pour décrire le rapport des 6-14 ans avec des médias dont ils
sont massivement coutumiers. Ils s’approprient aussi rapidement « l’ancienne »
télécommande que la « nouvelle » souris ou le « nouveau » joystick.
[8]
Le DEP a interrogé un échantillon représentatif de 3 306 enfants de 6-14 ans vivant en
France métropolitaine, à partir d’un échantillon de 180 écoles et collèges, constitué par la
Direction de la programmation et du développement/ministère de l’Education nationale, selon
la procédure suivante. Les élèves du CP au CM1 ont été destinataires d’un questionnaire à
transmettre à leurs parents (questionnaire « parents »). Ils n’ont pas rempli de questionnaire
eux-mêmes. Les élèves du CM2 à la 3
e ont rempli en classe, en présence d’un enquêteur et
d’un membre du personnel enseignant, un questionnaire (questionnaire « enfant ») et ont reçu
le questionnaire à transmettre à leurs parents (questionnaire « parent »). Rappelons la
correspondance classe/âge en âge « normal » : les enfants qui entrent en CP ont 6 ans, en CE1
7 ans, en CE2 8 ans, en CM1 9 ans, en CM2 10 ans, en 6
e 11 ans, en 5
e 12 ans, en 4
e 13 ans et
en 3
e 14 ans.
[9]
Pour explorer les normes éducatives au sujet des médias, ne seront exploitées ici que les
informations recueillies auprès des parents, puisqu’il s’agit de comprendre la position des
éducateurs en fonction de l’avancée en âge de leurs enfants.
[10]
SILVERSTONE, HIRSCH, MORLEY, 1992.
[11]
Des usages actifs des outils médiatiques s’y développent, qu’il s’agisse de l’image –
90,5 % possèdent un magnétoscope, 18,5 % un lecteur DVD, 37 % un abonnement payant
(Canal +, satellite, etc.) – ou du multimédia – 60 % possèdent une console de jeux, 31 % un
scanner.
[12]
Les taux de possession de télévision et de matériel audio initiaux du foyer semblent
indépendants de l’avancée en âge de l’enfant et plus sujets aux effets du niveau de revenu.
L’effet revenu prive tendanciellement plus les ménages dont le chef est au chômage ou au
foyer. Cet effet est renforcé en ce qui concerne les équipements secondaires. Des différences
notoires apparaissent en ce qui concerne les lecteurs DVD et les abonnements payants qui ont
nettement plus pénétré les foyers à capital économique supérieur : les foyers de professions
libérales et de cadres supérieurs sont trois fois plus équipés que les foyers d’ouvriers non
qualifiés. Pour les mêmes raisons, la monoparentalité fait tendanciellement baisser le taux
d’équipement du foyer.
[13]
Selon l’Insee, l’indice des prix des matériels audiovisuels est passé de 91,6 en 1999 à 82,3
en 2001, soit une baisse de 9 points, tandis que l’indice général des prix augmentait de
3 points (base 100 en 1998).
[14]
Plus de 7 enfants sur 10 disposent d’une chambre individuelle.
[15]
S. Livingstone propose une distinction et une articulation intéressante des deux termes,
renvoyant la privatisation à « un transfert vers des espaces accessibles, où les individus sont
conceptualisés comme des citoyens », et l’individuation à « la tendance générale occidentale
qui veut que l’usage des médias entre autres aspects de la vie quotidienne se détache des
déterminants socioculturels traditionnels pour être réinterprété dans le cadre de diverses
conceptions du style de vie ». LIVINGSTONE, 1999,2002.
[16]
STEELE, BROWN, 1995.
[18]
La réticence des cadres tient plus d’une posture éducative que d’un effet revenu, les jeux
vidéo étant parmi les jeux les plus coûteux avec des prix de vente s’échelonnant entre
60 euros et plusieurs centaines d’euros.
[19]
Il ne s’agit pas d’un effet revenu : d’une part, parce que la question ne porte pas sur le
nombre d’objets possédés mais sur le fait d’en posséder, d’autre part, parce que le prix de ces
consommables est peu élevé (surtout quand il s’agit d’enregistrement fait sur des supports
achetés vierges).
[20]
Le multiéquipement informatique est rare. PIERRE, 1999.
[21]
Le terme est emprunté à S. Livingstone.
[23]
« Selon le sexe biologique, on attribue un sexe social et on développe chez elles et chez
eux les caractéristiques qui leur sont pertinentes. » BAUDOUX, ZAIDMAN, 1992.
[24]
Ces données corroborent celles fournies par l’enquête nationales de D. Pasquier et J. Jouët
auprès de jeunes de 6 à 17 ans. JOUET, PASQUIER, 1999.
[25]
On distingue bien ici ce qui relève de la possession et de l’usage. Seule la première
approche nous intéresse ici (voir figure 1).
[26]
Les résultats sur ce point corroborent ceux obtenus dans la durée par les enquêtes
« Emploi du temps » de l’Insee : malgré l’augmentation du taux d’activité féminine, les
évolutions en matière d’activité domestique et d’éducation sont parmi les plus lentes et la
primauté maternelle reste inchangée. DUMONTIER, PAN KE SHON, 1999.
[27]
J.C. Passeron et F. de Singly avaient déjà souligné combien les comportements de
socialisation familiale étaient spécifiés par le sexe de l’enfant, et ce, de manière variable selon
les milieux sociaux. PASSERON, SINGLY, 1984.
[28]
Le rap est le genre préféré des garçons du CM2 à la 3
e, selon leurs propres déclarations.
[29]
P. Duret a montré que le prestige du héros viril, d’abord perceptible dans l’action, n’a pas
disparu et que ses mutations ont permis de remporter également l’adhésion des filles, quoique
selon des modalités différentes. L’analyse que P. Duret développe sur les héros de cinéma
peut être reproduite en matière de variétés internationale. DURET, 1999.
[30]
Le symétrique du jeu vidéo pourrait être la poupée, dont l’usage par les garçons est très
négativement connotée et sévèrement cantonné, voire évité par les parents. VINCENT, 2001.
[31]
Elles peuvent sans doute également être référée au temps passé à jouer aux jeux vidéo,
donnée dont on ne dispose pas dans la présente enquête, mais dont D. Pasquier a montré
l’importance.