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La Découverte

Revue précédemment éditée par Lavoisier

I.S.B.N.sans
310 pages

p. 95 à 120
doi: en cours

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no 119 2003/3

2003 Réseaux

Les 6-14 ans et les medias audiovisuels

Environnement médiatique et interactions familiales

Sylvie Octobre
D’après les enquêtes « Pratiques culturelles des Français », les médias audiovisuels prennent une place grandissante dans les loisirs des adultes. Qu’en est-il pour les plus jeunes ? Pour répondre à cette question, et sur la base des résultats d’un enquête menée en 2001-2002 auprès d’un échantillon représentatif de 6-14 ans, l’article présente des données de cadrage concernant le rapports des plus jeunes, les 6-14 ans, avec la télévision, l’écoute musicale et radiophonique, les jeux vidéo et l’ordinateur. Plus précisément, ce sont les interactions familiales autour des médias qui sont observées, en prenant en compte trois dimensions principales – l’affectation des ressources familiales à l’équipement du jeune, la place des consommations médiatiques dans les relations interpersonnelles intrafamiliales et la nature de ces échanges – en fonction de l’âge, du sexe et du milieu familial. Les médias sont ainsi replacés dans « l’économie morale des ménages », qui conjugue partage des consommations et formes de contrôle de l’utilisation des médias. According to surveys on the French population’s cultural practices, the audio-visual media play an increasingly important part in adults’ leisure activities. What about the youth? Drawing on a survey from 2001-2002 on a representative sample of 6 to 14-year-olds, this article attempts to answer that question by presenting data on this age-group’s relationship with television, music, radio, video games and computers. The author focuses on family interactions around the media, taking into account the following three main dimensions in relation to age, gender and family background: allocation of family resources to equip young teenagers; role of media consumption in intra-family inter-personal relations; and nature of that interaction. The media are thus set in “households’ moral economy” which combines shared consumption with forms of control over use of the media.
Sans verser dans le jeunisme, ni la réification d’une « catégorie sociale [1] », précisons le champ d’analyse : il ne s’agira pas ici de tous les jeunes, mais des 6-14 ans, ayant pour « plus petit commun dénominateur » l’école. Pas plus qu’il ne s’agira de tous les médias mais seulement de la télévision, de la radio, de l’écoute musicale, des jeux vidéo et de l’ordinateur [2].
Ainsi délimité, on peut envisager le rapport des 6-14 ans aux médias comme une triangulation. Les 6-14 forment un marché auquel s’adresse une offre fortement segmentée aux enjeux financiers très lourds. L’évaluation du poids de l’audience jeune ne relève pas tant du marketing-produit que du positionnement stratégique. Ainsi, le succès auprès des enfants des chaînes thématiques (Canal J, Tiji, Disney Channel, Fox Kids, Teletoon, Mangas, Cartoon Network, Game on) fournit-il des arguments dans la compétition de la télévision numérique terrestre. De même, la nouvelle comptabilisation de l’audience radio, par abaissement de l’âge de prise en compte des auditeurs à la pré-adolescence, fait passer NRJ devant RTL, ce qui a un impact financier via les ressources publicitaires. Enfin, certains marchés sont portés par les plus jeunes : la bonne tenue du marché du disque français, et particulièrement de la variété française (qui représente, et c’est exceptionnel, environ 60 % des ventes totales), doit beaucoup à leurs achats, de même que l’explosion du marché des jeux vidéo et des pratiques informatiques domestiques [3]. Tout ceci relèverait d’une analyse globale du marché médiatique des jeunes, qui fait encore défaut mais dont on ne peut faire tout à fait l’économie pour analyser les comportements de consommations tant la segmentation de l’offre paraît importante, et que l’on peut saisir via les équipements dont disposent les 6-14 ans.
En consommant, les 6-14 ans développent une compétence par rapport aux médias, compétence générationnelle certes, mais également socialement déterminée, avec ses codes (seul, à plusieurs) et ses lieux (espace familial ou individuel). Les débats autour de cette compétence balancent le plus souvent entre angélisme « jeuniste et techniciste » et critique des contenus des produits et des effets pervers de leur consommation, comme si la volatilité de la jeunesse et de ses définitions interdisait de saisir ses propriétés. Car en effet, quoi de commun entre le jeune enfant tout juste scolarisé et l’adolescent de fin de collège ? Développement physique, psychique, autonomie de mouvement et de choix, pouvoir d’achat (à travers l’argent de poche), tout les distingue.
Enfin, les consommations médiatiques produisent du lien social, de l’interaction, de l’échange, voire du conflit, parce qu’ils entrent dans le champ des normes éducatives parentales mais également sociales. La littérature abonde, et de longue date, sur les effets pervers des médias sur les jeunes, considérés comme des êtres sous-équipés psychiquement, notamment face à la télévision, et, depuis peu, face à l’internet et aux jeux vidéo [4]. Il est d’ailleurs frappant de constater que le renversement de cette représentation protectrice s’opère alors même qu’une place est donnée à l’enfant comme consommateur [5]. La redéfinition graduelle de l’enfance, d’abord période d’apprentissage de la maîtrise des « fondamentaux » (langage et psycho-motricité), puis processus de socialisation de plus en plus précoce, incite à s’intéresser aux interactions parents/enfant autour des médias dans la division sexuée des rôles éducatifs, la différenciation des stéréotypes sexués enfantins puis adolescents, de même que les différenciations de classes sociales.
La transmission culturelle se saisit alors dans les registres éducatifs sollicités : transmission de normes et valeurs, de représentations des médias et de leur place mais également dans les rapports de sexe, en distinguant ce qui relève de l’identité de genre – représentation d’une catégorie à travers l’appropriation de la distinction masculin/féminin – et de l’identité sexuée – représentation de soi dans les pratiques [6]. On se place ainsi dans le cadre d’une socialisation verticale, qui associe des formes de transmission « descendante » que l’on vient d’évoquer et des formes de transmission « ascendante », par exemple via le transfert de compétence de l’enfant aux parents autour des « nouveaux médias [7] ». Ce faisant, c’est peu à peu le « statut » du jeune que l’on est amené à décrire, non pas dans une perspective de sociologie de la réception mais dans une perspective de sociologie critique.
Complémentaire aux enquêtes sur les pratiques culturelles des Français menées depuis les années 1970 par le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture et de la Communication, une enquête, réalisée également par le DEP et portant sur les loisirs des 6-14 ans, a été réalisée [8], qui permet d’interroger les interactions familiales autour des médias en observant trois dimensions – l’affectation des ressources familiales à l’équipement du jeune, la place des consommations médiatiques dans les relations interpersonnelles intrafamiliales et la nature de ces échanges – en fonction de l’âge, du sexe et du milieu familial. Il s’agira donc ici d’explorer les interactions familiales au sujet des médias, sans entrer dans la description des intensités de consommation [9] : les médias sont ainsi replacés dans « l’économie morale des ménages [10] », qui conjugue partage des consommations et formes de contrôle de l’utilisation des médias.
 
De l’équipement familial à l’équipement du jeune
 
 
On ne peut comprendre les interactions familiales sans considérer préalablement le poids de l’équipement domestique, à la fois parce qu’il est le support nécessaire de ces interactions, et parce qu’il indique le statut de l’enfant (possesseur en propre ou pas d’un matériel) comme celui du média (familial ou individuel).
L’environnement médiatique domestique des 6-14 ans est particulièrement dense : presque tous les foyers disposent d’une télévision et d’un matériel audio et plus de la moitié d’entre eux disposent d’un ordinateur [11]. En la matière, deux groupes de médias se distinguent nettement : les « anciens » médias, dont l’acculturation familiale touche aussi bien les parents, nés dans les années 1960, que leurs enfants, et les « nouveaux médias », au niveau de diffusion moindre, dont l’acculturation est plus récente, et parfois portée plus par les enfants que par leurs parents. Dans le premier cas, la présence d’enfant favorise le multiéquipement, sans qu’il influe notablement sur l’équipement primaire [12], déjà largement présent. Dans le second cas, l’enfant est largement prescripteur de l’achat, consciemment, parce qu’il en formule la demande ou inconsciemment, parce que ses parents projettent sur lui des projets éducatifs liés à ces nouveaux outils. Ainsi, les 6-14 ans peuvent disposer en propre de deux types d’équipements : des équipements « lourds » (télévision, matériel audio, ordinateur) et des consommables (disques, CD, cassettes audio, CD-Rom, cassettes vidéo, DVD, etc.). On peut alors décrire l’environnement médiatique des 6-14 ans comme un continuum de situations qui vont de l’équipement familial à usage commun à l’équipement possédé en propre par l’enfant. Dans ces situations, s’expriment des normes, des valeurs, éducatives et de classes, dont l’incorporation progressive peut être l’un des objectifs de la socialisation familial, et qui, toutes, construisent le statut médiatique de l’enfant.
Si l’enfant n’influe pas sur l’équipement « primaire » télévisuel et audio, il favorise le multiéquipement et en bénéficie, notamment dans le contexte favorable de baisse des prix [13]. Sur ce point, image et son occupent deux positions distinctes : l’équipement télévisuel « jeune » est relativement rare et concerne moins d’un enfant sur trois, tandis que trois fois plus d’enfants possèdent un équipement audio. Hormis l’équipement audio, c’est surtout en matière de consommables que l’on peut parler de développement d’un équipement appartenant ou réservé en propre au jeune, que ce soit en matière d’image – près de 9 sur 10 possèdent des cassettes vidéo, 1 sur 10 des DVD – de son – 9 sur 10 possèdent des CD, plus de 8 sur 10 des cassettes audio et plus de la moitié des disques – ou de jeux vidéo – près des 3/4 des 6-14 ans en possèdent. C’est le fait de disposer de ces consommables qui leur garantit l’accès aux équipements « lourds », alors même qu’ils n’en sont pas forcément détenteurs, et leur permet d’occuper le paysage médiatique domestique. L’enfant se voit ainsi conféré un statut d’autonomie par ses parents.

Tableau 1.
Equipement du foyer et de l’enfant CP-3e
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Tableau 1. Equipement du foyer et de l’enfant CP-3e Dont : équipement possédé Equipement possédé par l’enfant ou réservé à son par le foyer (%) usage (%) TV 96 31 Equipement audio 98,5 92 Jeux vidéo Non posée 71,5 Ordinateur 69 16 Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture. Champ : foyers des 6-14 ans.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.

Cette autonomie statutaire se concrétise dans les contextes de consommations médiatiques : qui dit équipement en propre dit possibilité de consommation solitaire. Radio et musique sont ainsi progressivement utilisés pour inscrire de la distance, de l’univers privé au sein de la cellule familiale, notamment grâce à des équipements qui privilégient l’écoute mobile et active : la moitié des 6-14 ans possède un Walkman ou un discman, près de la moitié un radiocassette-CD portable et plus d’un quart une radio portable. Cette individuation des situations d’écoute est favorisée par la disposition d’un espace privé, la chambre individuelle versus la chambre partagée [14], où s’exercent les consommations. A la propriété s’ajoute la liberté d’usage, dans un espace individualisé. La chambre individuelle fait ainsi augmenter de 10 points la probabilité pour l’enfant de posséder un matériel audio, qu’il s’agisse d’un radioréveil (+8 points), d’un Walkman ou d’un discman (+8 points), d’un radiocassette portable (+8 points), d’une chaîne (+5 points) ou d’un magnétophone (+3 points). Elle favorise également la possession de consommables : ces enfants sont plus nombreux à posséder des CD (+13 points), des disques (+12 points), des cassettes audio (+4 points). Le même phénomène s’observe en matière de jeux vidéo – la chambre individuelle augmente de 6 points la probabilité de posséder des jeux vidéo – et ce d’autant que plus de 8 sur 10 des ordinateurs personnels des enfants se situent dans leur chambre.
La privatisation et l’individuation [15] de l’espace et de l’équipement lourd ou des consommables audiovisuels favorisent la construction identitaire du jeune. L’espace individuel que constitue la chambre est bien un « dispositif de médiation », un « lieu sûr et réservé où des moi possibles peuvent être expérimentés [16] ». Mais inversement, la radio introduit de l’espace public dans l’espace privatif de la chambre, notamment via les émissions d’antenne libre où les sujets qui préoccupent les jeunes sont débattus sur la base de témoignages [17]. Ce double mouvement de privatisation de l’espace familial/publicisation de l’espace réservé manifeste les constructions identitaires en jeu à l’adolescence, entre repli individualiste à la recherche de son unicité et sensibilité à l’inscription dans le groupe via le partage de certaines valeurs ou comportements.
Cet équilibre instauré entre équipement familial et équipement de l’enfant varie en fonction des rapports de classe aux médias. Deux postures s’opposent sur le premier registre : celle qui renvoie la consommation au champ du loisir et de la détente, et celle qui l’englobe dans un projet éducatif. Ainsi, en matière de télévision, les ouvriers semblent privilégier pour leurs enfants la libre disposition d’un instrument de loisir, face à d’éventuels désaccords sur le choix des programmes au sein de la famille. Ce sont ainsi les enfants d’ouvriers qualifiés qui sont les plus forts détenteurs de télévision personnelle (plus d’un tiers des enfants d’ouvriers en possèdent une en propre). Chez les agriculteurs, les cadres et professions intellectuelles supérieures et les professions libérales, la télévision est plus qu’ailleurs un objet familial et l’équipement personnel de l’enfant est rare (respectivement –9 points, –9 points et–15 points), soit parce que la pratique est commune soit parce que les parents souhaitent avoir un contrôle, ne serait-ce que de l’accès à l’objet. Dans ce contexte, la plus forte disposition de cassettes vidéo et de DVD peut venir contrebalancer la plus faible disposition d’une télévision et s’insérer dans un projet de contrôle parental de l’audience sur les contenus, d’autant plus que le temps libre des enfants hors de la présence parentale est importante. Cet effet joue à niveau de revenu semblable pour un équipement répandu comme le magnétoscope : ainsi, les enfants d’artisans sont plus nombreux à posséder des cassettes vidéo que les enfants d’ouvriers (+5 points). De même, les jeux vidéo s’insèrent dans l’espace ludique de l’enfant dans les milieux entretenant un rapport distancié aux valeurs classiques : les enfants de chefs d’entreprise, de contremaîtres et agents de maîtrise sont particulièrement nombreux à posséder des jeux vidéo (respectivement 12,5 points et 6,5 points de plus que la moyenne), alors que les milieux de cadres et professions intellectuelles supérieures sont plus réticents [18].
L’équipement de l’enfant traduit également l’importance du média dans la culture de classe, qu’il s’agisse de détente ou d’éducation. Le statut de l’écoute musicale semble ainsi varier : des différenciations fines apparaissent concernant les consommables musicaux. La plus forte propension des enfants de cadres à posséder des disques vinyles (+3 points), des cassettes audio (+4 points) et des CD (+3 points) implique une attention plus grande portée à la musique et à ces diverses expressions [19]. Elle peut également être référée, en ce qui concerne les vinyles et les cassettes, soit au développement de pratiques « actives » liée à l’enregistrement ou au « sampling », soit à l’existence de transmissions familiales de ces types de supports, qui suppose, en amont, que ces objets puissent être considérés comme un patrimoine, distractif ou éducatif.
On le voit, l’équipement médiatique est à la fois un révélateur du statut du média dans la culture de classe et du statut de l’enfant, deux dimensions qui s’articulent dans le mode de transmission intrafamiliale : transmission descendante des compétences (des parents vers l’enfant) ou transmission ascendante (initiation familiale prescrite par l’enfant). C’est en matière d’équipement multimédia du foyer que l’équipement primaire apparaît le plus dépendant de l’enfant et de son avancée en âge, puisque le taux de possession d’ordinateur dans le foyer est multiplié par 1,4 du CP à la 3e, de même que l’ensemble des équipements associés : scanner (⊗2), connexion internet (⊗1,7), imprimante (⊗1,5), lecteur CD-Rom (⊗1,5), CD-Rom culturels ou éducatifs (⊗1,4).
Plusieurs phénomènes sont à l’œuvre. En termes d’équipement : une homothétie entre milieu et compétence professionnelle, d’une part, et équipement domestique, de l’autre, qui fait que les utilisateurs professionnels font entrer l’outil informatique dans leur espace privé et dans celui de l’enfant ; tandis que l’introduction d’un outil moins familier dans l’espace privé de certains autres milieux constitue un investissement éducatif par acculturation précoce à un outil de la « modernité ». En termes d’usage : une occasion de transmission « descendante » dans les milieux plus formés ; une délégation de compétence informatique à l’enfant dans des milieux moins compétents, voire une transmission « ascendante ». Dans tous ces foyers, les usages de l’enfant et/ou les projets éducatifs des parents à son égard favorisent la croissance de l’équipement domestique en matière de multimédia. Ainsi, les ménages les plus équipés sont-ils les plus dotés en capital économique et culturel mais également ceux qui ont un usage professionnel ou paraprofessionnel de l’ordinateur domestique : plus de 9 foyers sur 10 sont équipés chez les cadres, professions intellectuelles et professions libérales, plus de 8 sur 10 chez les artisans et plus de 7 sur 10 chez les agriculteurs et commerçants. L’ordinateur est également très présent dans les ménages de professions techniques : 9 ménages sur 10 sont équipés chez les techniciens, 8 sur 10 chez les contremaîtres et agents de maîtrise. Des différences plus significatives apparaissent quant à la destination et aux usages de ces équipements. Ainsi, à taux d’équipement domestique identique, ce sont les techniciens qui déclarent, plus que les cadres, que leur enfant dispose d’un ordinateur personnel ou réservé (+10 points). Il est fort probable qu’il ne s’agisse pas dans ce cas de multiéquipement [20], mais que l’enfant soit l’utilisateur principal, voire unique, de l’ordinateur domestique, exerçant alors non seulement un rôle de prescription en matière d’achat mais également un rôle de « formation » auprès de ses parents. En revanche, ce sont les foyers de cadres, professions intellectuelles et professions libérales qui disposent plus que les autres foyers de CD-Rom culturels ou éducatifs, ce qui marque l’empreinte du projet éducatif sur l’équipement (+34 points chez les professions libérales et +23 points chez les cadres et professions intellectuelles).
 
Normes éducatives et interactions médiatiques
 
 
Entourés d’outils médiatiques, les jeunes le sont à tel point que de nombreux commentateurs tendent à réduire les jeunes à leurs consommations médiatiques. Mais au-delà de la quantification des équipements, ce sont l’image et le positionnement des médias dans le jeu de la sociabilité familiale qui importent, notamment quand des enjeux éducatifs viennent se greffer sur ces consommations et leurs modalités. Du côté de la réalité « objective », le nécessaire arbitrage temporel entre les consommations médiatiques et d’autres activités, dont la hiérarchisation relève bien de la culture familiale ou du projet éducatif, et de la position de l’enfant à leur égard (acceptation, rejet, négociation). Du côté subjectif, la négociation cognitive parentale pour s’autodéfinir comme bon éducateur, d’autant plus présente, sinon pressante, que le discours social sur les effets des médias sur les enfants et sur la parentalité abonde. La praxis familiale articule alors plusieurs registres d’action sur les médias : faire ensemble, inciter ou faire découvrir, interdire.

Tableau 2.
Attitudes* parentales à l’égard des enfants du CP à la 3e
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Tableau 2. Attitudes* parentales à l’égard des enfants du CP à la 3e Ordinateur Télévision Musique/radio Jeux vidéo (hors jeux vidéo) % % % % Faire avec 97,5 90 65 81,5 Inciter/ 75,5 78 np np Faire découvrir Certains programmes : 88 Interdire 26,5 53 np Certains moments : 82,5 Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture. Champ : 6-14 ans pratiquants chaque activité. * On a demandé aux parents (père et mère), pour chaque activité, de déclarer s’ils la faisaient avec leur enfant, s’ils l’incitaient à la faire ou lui faisaient découvrir certains aspects et s’ils la lui interdisaient. Les données présentées sont un agrégat des réponses des deux parents (« père ou mère »).
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.

La télévision apparaît comme le premier objet des normes éducatives. Pourtant, aussi largement répandue dans les foyers et facile d’accès que les équipements musicaux, elle devient néanmoins objet d’interactions à trois niveaux :
  • en termes de partage : les consommations télévisuelles sont, plus que pour les autres médias, faites en famille, notamment du fait du faible équipement personnel ou réservé à l’enfant : la presque totalité des parents regarde la télévision avec leur enfant ;
  • en termes d’échanges : dans 7 familles sur 10, il arrive que l’un des parents fasse découvrir une émission à son enfant ou l’incite à regarder un programme ; c’est davantage le cas à mesure que les goûts et/ou centres d’intérêts des enfants se rapprochent de ceux de leurs parents avec l’avancée en âge et se distancient des offres télévisuelles jeunes publics (+5,5 points du CP à la 3e ) ;
  • En termes d’interdits : elle est un objet particulièrement « contrôlé » par les parents, qu’il s’agisse des programmes ou des moments d’écoute ; avec l’avancée en âge, le périmètre de ces interdits est renégocié tant en termes de contenu que d’agenda (le poids du contrôle des deux types baisse de 23 points du CP à la 3e ).
Ces trois registres d’interaction pèsent de manière variable suivant le milieu d’origine, à niveaux de revenus et de temps travaillés similaires. On peut alors appréhender ce qui relève de l’image des médias. Ainsi, les parents exerçant des professions libérales regardent tendanciellement moins la télévision avec leur enfant que les cadres et professions intellectuelles supérieures (ceux qui ne le font pas sont 11 points de plus), ce qui peut être référé à des normes éducatives spécifiques au média tandis que les cadres sont particulièrement nombreux à inciter leurs enfants à regarder certains programmes (+11 points), développant ainsi, si ce n’est une pratique commune d’audience, du moins une pratique commune de lecture critique de l’offre télévisuelle. C’est également chez les cadres et professions intellectuelles supérieures que les interdictions sont les plus fréquentes en matière de contenus (+6 points), alors que les interdictions en matière d’agenda sont semblables à celles édictées dans les foyers de professions libérales (de l’ordre de 88 %). Dans un cas, l’enjeu éducatif semble résider dans le cantonnement des moments d’audience d’un média considéré prioritairement comme récréatif, mais dont on sait qu’il peut déverser des images impropres aux enfants. Dans l’autre, la restriction temporelle se double d’une vision culturelle du média, que ce soit parce qu’il peut proposer des programmes intéressants ou parce qu’il s’agit de former des outils de distanciation critique, face à un équipement dont la présence n’est pas remise en cause, mais dont les contenus peuvent l’être.
Le pôle de la musique semble comparativement moins normé : les consommations communes sont nombreuses, notamment parce que les échanges le sont également, même si le multiéquipement et l’équipement du jeune permettent le développement de consommations séparées, qui rendent difficile, voire injustifié, l’exercice du contrôle parental. Mais au fil du temps, l’écheveau de ces interactions se desserre. Du CP à la 3e, la part des consommations musicales commune diminue de 13 points, celle de l’incitation parentale de 18 points, notamment sous l’effet de la spécification des goûts des jeunes, sans pour autant qu’il y ait rupture en matière de contexte d’écoute. En 3e, plus de 8 parents sur 10 écoutent encore de la musique ou la radio avec leur enfant, 7 sur 10 lui font encore découvrir des musiques. Ces types d’échanges sont particulièrement développés dans les milieux à fort capital culturel ou économique : chez les chefs d’entreprise, les professions libérales et les cadres et professions intellectuelles supérieures, de même que dans certaines classes moyennes (techniciens et professions intermédiaires). On peut y trouver deux types d’explication. D’une part, le maintien d’une transmission familiale descendante, que ce soit dans une perspective « légitimiste » qui amène à faire découvrir les productions « canoniques » ou « canonisables », de la musique classique aux Rolling Stones, ou bien dans une vision plus culturaliste, qui porte à faire découvrir ce que l’adulte aimait déjà quand il était jeune et/ou ce qu’il aime en tant qu’adulte. D’autre part, l’émergence d’une transmission ascendante à travers laquelle les enfants deviennent à leur tour prescripteurs, notamment face à la segmentation poussée des marchés musicaux et radiophoniques. Les deux postures ne sont ni antagonistes, ni exclusives et peuvent jouer, suivant les genres musicaux, les artistes et les diffuseurs, alternativement ou concomitamment.
En matière de jeux vidéo comme en matière d’ordinateur, la pratique commune s’explique par la technicité de l’outil qui requière, aux plus jeunes âges, le concours d’un adulte : la pratique commune des jeux vidéo baisse ainsi de 30 points du CP à la 3e et celle de l’ordinateur de 15 points. En 3e, moins de la moitié des parents jouent aux jeux vidéo avec leur enfant, alors que les 3/4 utilisent encore l’ordinateur avec lui. C’est sans doute parce que les usages des ordinateurs mettent en jeu de nouvelles compétences intellectuelles, dans la recherche, le traitement et la sélection de l’information, face à des possibilités bien plus vastes que celles offertes par les autres médias : en 3e, la moitié des jeunes surfe sur l’internet et 1/3 utilise les messageries électroniques. La posture parentale à l’égard des nouvelles technologies de la communication mêle alors intimement partage et contrôle. Mais cela exprime également sans doute l’opinion des parents sur les médias et le registre dans lequel ils les classent : les jeux vidéo dans le pôle ludique, dont il faut cantonner la chronophagie naturelle, et l’ordinateur dans la sphère des pratiques ludo-éducatives. Cette dichotomie des attitudes se lit dans l’investissement des différents groupes sociaux dans les pratiques communes. Les classes à fort niveau de diplôme et de revenu, dont on a vu qu’elles plaçaient au rang des projets éducatifs une éducation au média télévisuel ou musical, consacrent peu de temps aux pratiques communes des jeux vidéo : les cadres et professions intellectuelles supérieures jouent moins aux jeux vidéo avec leurs enfants que les ouvriers (–10 points) et surtout, ils sont plus nombreux à en interdire certains (+6 points). Cette posture éducative se combine avec les compétences « objectives » des parents ; ainsi en matière d’ordinateur, les parents qui accompagnent le plus les pratiques de leurs enfants se recrutent parmi ceux-là même qui exercent des professions les rendant familiers de l’outil : chefs d’entreprise, professions libérales, cadres et professions intellectuelles supérieures, et techniciens.
 
Vers une « culture de la chambre [21] »
 
 
Si l’on considère tout à la fois les taux d’équipements et les interactions intrafamiliales autour des consommations médiatiques, il est possible de distinguer plusieurs « temps » des médias, croisant compétence technique (savoir-faire d’utilisateur) et compétence de choix des programmes.
Tous les taux d’équipements augmentent avec l’avancée en âge dans des proportions similaires, des plus coûteux – télévision (⊗2 du CP à la 3e ), l’ordinateur (⊗2) – aux consommables musicaux – disques (⊗1,7), cassettes audio (⊗1,2), CD (⊗1,3) – en passant par les jeux vidéo (x1,4) et les équipements audio (⊗1,3). Cet équipement progressif, qui culmine à l’adolescence, met en évidence des étapes de la construction du statut de l’enfant consommateur médiatique, en matière d’équipements lourds et de consommables audiovisuels.
L’équipement des enfants est massif et précoce : dès le CP, près de 7 enfants sur 10 possèdent un matériel audio, la moitié des enfants des jeux vidéo, près d’1/5 une télévision et 1/10 un ordinateur. C’est dire que dès le plus jeune âge, les médias tiennent une place importante dans la construction du statut de consommateur culturel et dans la définition de leur autonomie au sein de la famille. Leur faible compétence technique explique que les parents privilégient pour eux à cet âge les équipements les plus simples et les moins coûteux. Ainsi, en matière musicale par exemple, ils sont plutôt équipés de magnétophones et de radiocassettes portables et ils possèdent plutôt des cassettes audio que des CD (+6 points). A cet âge, les usages sont familiaux et domestiques. Disposant d’un faible savoir-faire et d’une compétence médiatique non encore affirmée, les enfants se trouvent très encadrés dans leurs consommations, notamment en matière d’accompagnement de pratique, qu’il s’agisse de manipuler les outils les plus technologiques (près de neuf enfants sur dix qui utilisent l’ordinateur en CP le font avec leurs parents) ou de modalités de réception des médias les plus usuels (la quasi-totalité regarde la télévision ou écoutent de la musique avec leurs parents) ou encore des jeux vidéos (près de 8/10 y jouent avec leurs parents). L’encadrement normatif des enfants est à cet âge particulièrement fort en matière télévisuelle – plus de 9 enfants sur 10 sont soumis à des interdictions en matière de programme télévisuel, près de 9/10 en matière de moment d’écoute – tandis que l’initiation est surtout présente en matière musicale (dans près de 9 cas sur 10, les parents font découvrir des musiques à leur enfant).
Une première évolution s’opère en CM1, avec un début d’autonomisation et d’individuation des équipements, de même qu’une appropriation des éléments les plus technologiques, notamment en matière musicale. Le nombre d’enfants possesseurs de radioréveil et de Walkman ou discman sont multipliées par deux : ces équipements mobiles et individuels viennent se substituer progressivement aux équipements liés à l’enfance comme les magnétophones. Les CD sont aussi répandus que les cassettes audio. Les échanges médiatiques, encore très marqués par l’interdit, tendent de manière croissante à considérer l’enfant comme un consommateur plus compétent, qu’il s’agisse d’une compétence existante – les parents font moins découvrir de musiques à leur enfant (–7 points) – ou à construire – les parents formulent plus d’incitation en matière d’audience télévisuelle (+12,5 points).

Tableau 3.
Différences d’équipement et de consommations médiatiques
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Tableau 3. Différences d’équipement et de consommations médiatiques entre filles et garçons Possèdent en propre ou ont Filles (1) Garçons (2) Comparaison un usage réservé de… % % (1)-(2) TV 29 33,5–4,5 Cassettes vidéo 85 83 +2 DVD 10 10 - Radioréveil 52 48 +4 Walkman, discman 56 46 +10 Radio portable 29 27 +2 Magnétophone 19 19 - Chaîne hi-fi 46 42 +4 "+. 3-+77/88/ 4368+, / 53 43 +10 Disques 59 51 +8 Cassettes audio 87 83,5 +3,5 CD 91,5 86,5 +5 Ordinateur 18 15 +3 Jeux vidéo 61 83,5–22,5 Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture. Champ : 6-14 ans pratiquants chaque activité.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.

C’est autour de la classe de 5e que commence à se constituer une « culture de la chambre » dans laquelle les médias tiennent une place importante : la quasi-totalité des jeunes adolescents possède un matériel audio, trois quarts des jeux vidéo, un tiers une télévision, et moins d’un sur cinq un ordinateur. Cet équipement permet que se développe un nouveau mode relationnel au sein de la famille, par duplication des lieux d’écoute, juxtaposant écoute familiale et écoute privative. Le « foyer juxtaposé permet aux jeunes de se soustraire à la surveillance des adultes, tout en vivant avec eux [22] », comme en témoigne le relâchement des contraintes parentales, qu’il s’agisse de contraintes temporelles (–6 points pour les interdictions de moments d’écoute télévisuelle) ou de contenus (–8,5 points en matière télévisuelle, – 6,5 points en matière de jeux vidéo et–5 points en matière musicale). Il est surtout l’indicateur d’un nouvel équilibre familial, entre équipement familial et personnel, espace familial et espace individuel, dans lequel le jeune adolescent se voit reconnaître une triple compétence : une compétence d’usage des outils, une compétence de choix des programmes et une compétence d’auditeur/spectateur dans les consommations solitaires. Cela peut traduire soit une forme d’assurance éducative dans le processus de socialisation qui suppose une suffisamment bonne incorporation des normes familiales par les enfants pour limiter leur choix de programmes « incorrects », soit une forme d’assurance face au développement psychologique de l’enfant, qui détient les compétences cognitives nécessaires à une réception autonome des programmes, soit encore une assurance culturelle des parents, souvent gagée sur la détention d’un capital culturel important, qui les porte à croire qu’ils peuvent « contrer » l’éventuelle influence néfaste de la télévision par l’apport de propositions culturelles diversifiées.
En 3e, l’acquisition par le jeune du statut de consommateur semble indiscutable. Leur équipement privatif a encore augmenté : la totalité d’entre eux dispose d’un matériel audio, les trois quarts de jeux vidéo, deux sur cinq d’une télévision, et plus d’un cinquième d’un ordinateur. Le pluri-équipement audio devient la règle, associant radioréveil, discman, chaîne ou radiocassette. La « culture de la chambre » est bien médiatique et confère une autonomie de consommation croissante au jeune. Corrélativement, les injonctions parentales se font moins prégnantes : les interdits télévisuels baissent respectivement de 12,5 et 14 points en matière de moment dans la journée et de choix des programmes, les interdits sur les jeux vidéo de 8 points, et les interdits musicaux ne concernent qu’un jeune sur cinq. Ce qui ne signifie pas que ces consommations deviennent plus autarciques au sein de la cellule familiale : le rapprochement des goûts du jeune adolescent avec ceux des adultes, notamment en matière télévisuelle ou en matière informatique, favorise en effet le renouvellement des pratiques communes.
Figure 1.
Equipement en propre ou réservé à l’enfant et avancée en âge
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Sexe des médias et des interactions médiatiques
Ces interactions sont triplement sexuées : d’abord parce qu’il peut y avoir un « sexe » des pratiques (des objets, de leurs usages et normes d’usage [23] ), ensuite parce que la répartition des responsabilités éducatives est sexuellement inégalitaire, enfin parce que les stéréotypes véhiculés par cette éducation varient fortement en fonction du sexe de l’enfant. Ces interactions véhiculent ainsi tout à la fois les identités de genre et de sexe.
L’observation des différences d’équipement des filles et des garçons renseigne déjà sur les identités de genre des consommations médiatiques : les jeux vidéo sont des équipements masculins (consoles et autres jeux vidéo), tandis que la possession d’équipements audio et de consommables musicaux est plutôt féminine. La multitude d’usages possibles de l’ordinateur favorise son appropriation par les filles, surtout quand les injonctions scolaires encouragent son usage et compensent leur moindre attirance pour les outils technologiques. Si les filles sont moins équipées en écrans télé que les garçons, c’est qu’elles n’ont qu’un faible usage des jeux vidéo (les consoles nécessitent un écran). Par ailleurs, les filles disposent plus que les garçons de vidéothèques et de discothèques personnelles [24]. Globalement, tant en termes d’équipement lourd que de consommables, la « culture de la chambre » des filles est donc plus développée que celle de leurs camarades masculins [25].
Les interactions médiatiques ne sont pas moins sexuées et révèlent à la fois le caractère clivé des modèles parentaux des mères et des pères, et les modèles comportementaux des filles et des garçons.
La prédominance du rôle maternel [26] se vérifie globalement, quels que soient le média et le registre d’interaction (à l’exception des pratiques communes à caractère technologique comme les jeux vidéo ou l’ordinateur). Cette prééminence est notamment plus forte auprès des enfants les plus jeunes : quand l’enfant est en CP, la mère prend plus en charge l’ensemble des consommations médiatiques (de +4 points pour l’interdiction en matière de jeux vidéo à +16 points pour l’incitation musicale), à l’exception de la pratique commune des jeux vidéo et de l’ordinateur (respectivement–21 et –4 points). Si, avec l’avancée en âge de l’enfant, pères et mères tentent de rapprocher leur niveau global d’investissement médiatique, ils ne prennent pas en charge les mêmes registres d’intervention et réintroduisent ainsi une différenciation sexuée : les pères sont tendanciellement moins présents dans les registres de l’interdit et de l’initiation que dans celui, plus ludique, de la pratique commune. De plus, le genre des pratiques s’accentue, rangeant, d’une part, la musique et, dans une moindre mesure, la télévision du côté des mères, d’autre part, les jeux vidéo et, dans une moindre mesure, l’ordinateur du côté des pères. Cette répartition recouvre une dichotomie émotion/technologie somme toute assez traditionnelle, mais qui en dit long sur les identités de genre et les stéréotypes de rôles. Celle-ci ne fait pas seulement écho aux consommations personnelles des parents, qui portent plus les mères que les pères vers l’écoute de CD, de disques et de cassettes (+10 points en écoute quotidienne), et les pères plus vers les jeux vidéo (ils sont deux fois plus nombreux que les mères à y jouer tous les jours) et l’ordinateur (+7 points). Car alors, comment expliquer l’absence d’impact de la plus forte consommation télévisuelle des pères (+10 points d’audience quotidienne) sur les interactions qu’ils ont avec leur enfant au sujet de ce média ? Plus qu’elles ne fondent le principe d’une « reproduction » des habitus sexués, ces interactions participent à la construction des comportements de références des identités sexuées.

Tableau 4.
Interactions médiatiques selon le sexe du parent CP-3e
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Tableau 4. Interactions médiatiques selon le sexe du parent CP-3e Faire avec Mère Père Comparaison (1) (2) (1)-(2) % % TV 93 89 +4 Musique, radio 87,5 76 +11,5 Jeux vidéo 32,5 54,5–22 Ordinateur 62 65–3 Inciter, faire découvrir TV 69 63 +6 Musique, radio 74 64 +10 Interdire $&46316+ /7 83 78 +5 TV moments 78 73 +5 Musique, radio 24 22,5 +1,5 Jeux vidéo 49,5 45,5 +4 Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture. Champ : 6-14 ans pratiquant chaque activité.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.

On peut alors comprendre comment ces dispositions éducatives parentales réagissent au sexe de l’enfant notamment, au fil de l’avancée en âge, quand celui-ci affirme son identité de fille ou de garçon [27]. Globalement, c’est dans le registre de l’interdit que les différences les plus remarquables apparaissent en fonction du sexe de l’enfant : aux garçons les interdits musicaux (7,5 points de plus que les filles) et de jeux vidéo (18 points de plus que les garçons).
Les interdictions musicales pèsent de plus en plus avec l’avancée en âge chez les garçons alors qu’elles baissent chez les filles : les garçons en 3e sont trois fois plus nombreux à en subir que les filles, alors que la proportion était la même en CP. Le cas des jeux vidéo est différent puisque la sexuarisation des interdits intervient dès le plus jeune âge : en CP, les garçons y sont plus confrontés (+5 points), et l’écart garçons/filles va croissant (+15 points en 3e ). Il est frappant de constater que cette hiérarchie d’interdits n’est pas parallèle à celle de la familiarité de chaque sexe avec ces consommations, les filles étant plus amatrices de musique et les garçons de jeux vidéo. Est-ce la compétence que les jeunes développent via leurs consommations qui les prémunit contre les interdits ? Ou bien est-ce le moindre poids des interdits qui permet le développement d’une spécialisation de leurs intérêts ? Ou bien encore la trace d’un modèle de rôle imposé, qui rangerait la musique au côté du féminin et les jeux vidéo au côté du masculin ? Ou bien enfin la réaction parentale face à l’intensité de certaines consommations ?
On ne peut expliquer l’emprise plus forte des interdits parentaux en matière musicale sur les garçons par une réaction à une posture adolescente masculine particulièrement « rebelle », puisque celle-ci n’apparaît pas dans les autres types de consommations médiatiques. Peut-être faut-il chercher du côté de l’offre musicale des éléments de réponse. Nombre de modèles de référence masculins proposés par l’offre musicale sont opposés aux modèles souhaités par les parents : les chanteurs ou groupes masculins de rap [28] les plus connus (Puff Daddy, Joey Starr, Eminem, etc.) sont au moins aussi célèbres pour leurs « hauts faits divers » ou les scandales qu’ils génèrent que pour leurs productions musicales. Plus généralement, une partie du marché du disque s’est positionné sur le segment des « bad boys » caractérisés par leurs attitudes, postures et habillements. Chez eux, l’exacerbation des postures masculines confine à la caricature (notamment dans les vidéos clips) – attributs de la virilité physique, succès auprès des filles doublé d’une distanciation « macho », grégarité du « band » – tout tend à proposer une vision masculinisée (voire surmasculinisée) des hommes [29]. Ces consommations se verraient alors opposer des interdits parentaux, non pas basés sur des jugements de goûts esthétiques, mais des jugements de normes sociales et sexuées.

Tableau 5.
Interactions médiatiques selon le sexe de l’enfant du CP à la 3e
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Tableau 5. Interactions médiatiques selon le sexe de l’enfant du CP à la 3e + 6/+:/- Fille (1) Garçon (2) Comparaison % % (1)-(2) TV 96 98–2 Musique, radio 87 89–2 Jeux vidéo 61 62–1 Ordinateur 77 79–2 Inciter, faire découvrir TV 73 74–1 Musique, radio 75 76–1 Interdire $&46316+ /7 85 87–2 TV moments 79 81–2 Musique, radio 21 28–7 Jeux vidéo 54 38 +16 Source : enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture. Champ : 6-14 ans pratiquant chaque activité.
enquête Loisirs des 6-14 ans, Département des études et de la prospective/ministère de la Culture.

De même, les différenciations sexuées des interdits parentaux en matière de jeux vidéo peuvent être référées aux caractéristiques de l’objet – technologique – et de l’offre – souvent guerrière (jeux de combat, poursuite de voitures, sports, château hanté, etc.), valorisant la force, la réactivité, la résistance au stress. Si l’on admet que la socialisation familiale a aussi pour objectif l’incorporation progressive des valeurs qui fondent les rapports sexués, alors les interdictions liées aux jeux vidéo frappant les garçons peuvent être interprétées comme un outil de modération du modèle masculin véhiculé par ces jeux. Et si certaines filles s’approprient ces jeux de garçons, leur incursion sur ce terrain masculin est seulement « tolérée » par les parents et dans des limites très restreintes [30]. Les interdictions parentales peuvent également être référées à l’intensité de l’investissement des garçons dans les jeux vidéo [31], puisque les joueurs quotidiens comptent 3,5 fois plus de garçons que de filles du CP à la 3e.
Il ne suffit donc pas de constater que l’environnement des moins de 15 ans fait précocement et massivement une place aux médias pour épuiser le statut du jeune consommateur. La classe sociale, l’âge et le sexe ne sont pas seulement des marqueurs de l’accès matériel aux équipements médiatiques mais également de leur appréhension psychosociologique des médias, de leurs valeurs et effets. La famille est le premier lieu de construction et d’observation en acte de cette image des médias et de ces conséquences sur leurs modalités d’appropriation par les enfants. Les normes éducatives, les normes sociales et leur degré d’incorporation s’expriment dans les registres d’interactions, âge par âge, dans une dynamique de différenciation sexuée. La compétence médiatique intrafamiliale existe autant dans la négociation de l’accès aux objets, de leur libre usage, que dans l’autonomie de choix des programmes et des coconsommateurs ou dans l’aptitude à se faire reconnaître cette compétence et à jouir de l’autonomie qu’elle autorise. Tous registres dans lesquels se forme et se joue l’identité sexuée en construction du jeune. Il serait alors intéressant de concentrer l’attention sur les situations hétérodoxes. Que dire de ces 3,5 % de filles qui investissent en 3e quotidiennement un domaine que fréquente tous les jours un tiers des garçons de leur âge, celui des jeux vidéo ? S’agit-il d’une piètre incorporation des identités de genre de la consommation, d’une insuffisante accommodation à l’identité sexuée ou bien d’une consommation fondée sur une compétence spécifique qui la légitime sans pour autant disqualifier le registre de référence sexué de ces filles ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  WAGG S., STRINATIC D. (1992), Come on Down, Popular Média Culture in Post-War Britain, Londres, Routledge.
 
NOTES
 
[1]O. Galland a signalé que l’allongement de la scolarité et le développement d’un marché de biens et services explicitement destinés à la jeunesse ont permis, avec la relative homogénéisation des conditions de vie des adolescents qui les a accompagnés, le renforcement d’une identité « jeune » dans la plupart des domaines de la vie sociale et favorisé l’essor de ce qu’il est convenu d’appeler une « culture jeune ». « Dans nombre de domaines – vestimentaires, musical, alimentaire – ils voient leurs modes bientôt adoptées par les générations antérieures, recomposées et diffusées sur une large échelle par les industries de consommation. » GALLAND, 1995.
[2]Les données présentées ici sont issues d’une enquête réalisée à l’hiver 2001-2002, portant sur les loisirs des 6-14 ans dans les domaines suivants : consommations audiovisuelles, lecture, sports, jeux, sorties culturelles, pratiques amateurs, cadre de vie, école et sociabilité. Les résultats de cette enquête seront publiés dans la collection « Questions de culture », DEP/Documentation Française. Ce texte s’inscrit dans une analyse globale des rapports des 6-14 ans aux médias audiovisuels, qui y figurera dans une version élargie et remaniée.
[3]En 1999, les foyers comprenant au moins trois personnes représentaient seulement 38 % des foyers français mais 64 % des foyers équipés en micro-informatique domestique. Dans 42 % des foyers équipés, il y a un enfant de moins de 15 ans (les enfants de moins de 15 ans étaient présents dans 25 % des foyers français). PIERRE, 1999.
[4]Les ouvrages concernant les effets de l’audience télévisuelle sont nombreux. Parmi les plus récents, citons TISSERON, 2000. Du côté de la prise en charge « sociale » des normes médiatiques, la publication « d’enseignants pamphlétistes » après les premiers succès de la télé-réalité n’a été que la partie la plus visible de l’approche souvent militante de l’école, notamment en « zone sensible » visant à protéger des enfants (encore) dépourvus d’appareils conceptuels critiques des effets pervers de la « télé-poubelle ». Voir par exemple CESPEDES, 2001.
[5]WAGG, STRINATIC, 1992.
[6]TAP, ZAOUCHE-GAUDRON, 1999.
[7]La distinction nouveaux médias/anciens médias correspond à une différence d’approche des médias chez les adultes, et plus certainement encore à l’histoire de la recherche sur les médias, mais elle est inadéquate pour décrire le rapport des 6-14 ans avec des médias dont ils sont massivement coutumiers. Ils s’approprient aussi rapidement « l’ancienne » télécommande que la « nouvelle » souris ou le « nouveau » joystick.
[8]Le DEP a interrogé un échantillon représentatif de 3 306 enfants de 6-14 ans vivant en France métropolitaine, à partir d’un échantillon de 180 écoles et collèges, constitué par la Direction de la programmation et du développement/ministère de l’Education nationale, selon la procédure suivante. Les élèves du CP au CM1 ont été destinataires d’un questionnaire à transmettre à leurs parents (questionnaire « parents »). Ils n’ont pas rempli de questionnaire eux-mêmes. Les élèves du CM2 à la 3e ont rempli en classe, en présence d’un enquêteur et d’un membre du personnel enseignant, un questionnaire (questionnaire « enfant ») et ont reçu le questionnaire à transmettre à leurs parents (questionnaire « parent »). Rappelons la correspondance classe/âge en âge « normal » : les enfants qui entrent en CP ont 6 ans, en CE1 7 ans, en CE2 8 ans, en CM1 9 ans, en CM2 10 ans, en 6e 11 ans, en 5e 12 ans, en 4e 13 ans et en 3e 14 ans.
[9]Pour explorer les normes éducatives au sujet des médias, ne seront exploitées ici que les informations recueillies auprès des parents, puisqu’il s’agit de comprendre la position des éducateurs en fonction de l’avancée en âge de leurs enfants.
[10]SILVERSTONE, HIRSCH, MORLEY, 1992.
[11]Des usages actifs des outils médiatiques s’y développent, qu’il s’agisse de l’image – 90,5 % possèdent un magnétoscope, 18,5 % un lecteur DVD, 37 % un abonnement payant (Canal +, satellite, etc.) – ou du multimédia – 60 % possèdent une console de jeux, 31 % un scanner.
[12]Les taux de possession de télévision et de matériel audio initiaux du foyer semblent indépendants de l’avancée en âge de l’enfant et plus sujets aux effets du niveau de revenu. L’effet revenu prive tendanciellement plus les ménages dont le chef est au chômage ou au foyer. Cet effet est renforcé en ce qui concerne les équipements secondaires. Des différences notoires apparaissent en ce qui concerne les lecteurs DVD et les abonnements payants qui ont nettement plus pénétré les foyers à capital économique supérieur : les foyers de professions libérales et de cadres supérieurs sont trois fois plus équipés que les foyers d’ouvriers non qualifiés. Pour les mêmes raisons, la monoparentalité fait tendanciellement baisser le taux d’équipement du foyer.
[13]Selon l’Insee, l’indice des prix des matériels audiovisuels est passé de 91,6 en 1999 à 82,3 en 2001, soit une baisse de 9 points, tandis que l’indice général des prix augmentait de 3 points (base 100 en 1998).
[14]Plus de 7 enfants sur 10 disposent d’une chambre individuelle.
[15]S. Livingstone propose une distinction et une articulation intéressante des deux termes, renvoyant la privatisation à « un transfert vers des espaces accessibles, où les individus sont conceptualisés comme des citoyens », et l’individuation à « la tendance générale occidentale qui veut que l’usage des médias entre autres aspects de la vie quotidienne se détache des déterminants socioculturels traditionnels pour être réinterprété dans le cadre de diverses conceptions du style de vie ». LIVINGSTONE, 1999,2002.
[16]STEELE, BROWN, 1995.
[17]GLEVAREC, 2003.
[18]La réticence des cadres tient plus d’une posture éducative que d’un effet revenu, les jeux vidéo étant parmi les jeux les plus coûteux avec des prix de vente s’échelonnant entre 60 euros et plusieurs centaines d’euros.
[19]Il ne s’agit pas d’un effet revenu : d’une part, parce que la question ne porte pas sur le nombre d’objets possédés mais sur le fait d’en posséder, d’autre part, parce que le prix de ces consommables est peu élevé (surtout quand il s’agit d’enregistrement fait sur des supports achetés vierges).
[20]Le multiéquipement informatique est rare. PIERRE, 1999.
[21]Le terme est emprunté à S. Livingstone.
[22]FLICHY, 1991.
[23]« Selon le sexe biologique, on attribue un sexe social et on développe chez elles et chez eux les caractéristiques qui leur sont pertinentes. » BAUDOUX, ZAIDMAN, 1992.
[24]Ces données corroborent celles fournies par l’enquête nationales de D. Pasquier et J. Jouët auprès de jeunes de 6 à 17 ans. JOUET, PASQUIER, 1999.
[25]On distingue bien ici ce qui relève de la possession et de l’usage. Seule la première approche nous intéresse ici (voir figure 1).
[26]Les résultats sur ce point corroborent ceux obtenus dans la durée par les enquêtes « Emploi du temps » de l’Insee : malgré l’augmentation du taux d’activité féminine, les évolutions en matière d’activité domestique et d’éducation sont parmi les plus lentes et la primauté maternelle reste inchangée. DUMONTIER, PAN KE SHON, 1999.
[27]J.C. Passeron et F. de Singly avaient déjà souligné combien les comportements de socialisation familiale étaient spécifiés par le sexe de l’enfant, et ce, de manière variable selon les milieux sociaux. PASSERON, SINGLY, 1984.
[28]Le rap est le genre préféré des garçons du CM2 à la 3e, selon leurs propres déclarations.
[29]P. Duret a montré que le prestige du héros viril, d’abord perceptible dans l’action, n’a pas disparu et que ses mutations ont permis de remporter également l’adhésion des filles, quoique selon des modalités différentes. L’analyse que P. Duret développe sur les héros de cinéma peut être reproduite en matière de variétés internationale. DURET, 1999.
[30]Le symétrique du jeu vidéo pourrait être la poupée, dont l’usage par les garçons est très négativement connotée et sévèrement cantonné, voire évité par les parents. VINCENT, 2001.
[31]Elles peuvent sans doute également être référée au temps passé à jouer aux jeux vidéo, donnée dont on ne dispose pas dans la présente enquête, mais dont D. Pasquier a montré l’importance.
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