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Réseaux

2003/4 (no 120)



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© Réseaux n° 120 – FT R&D/Hermès Science Publications – 2003 déclin de la presse quotidienne en France, chercheurs et experts trouvent de D ésaffection des annonceurs, coût trop élevé des « produits » de presse, baisse de la pratique quotidienne de la lecture des journaux, prépondérance de l’audiovisuel... pour expliquer le formidable très nombreuses raisons. Mais ils étudient peu le lectorat qui, chaque année davantage, se détache de la presse quotidienne. Au premier rang des déserteurs des colonnes quotidiennes, les femmes et les jeunes.

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Pourquoi les femmes, grandes lectrices de livres et de magazines, lisent-elles peu les quotidiens ? Pourquoi la presse féminine a-t-elle, en France, pris cette ampleur phénoménale au point de faire école dans le monde entier ? Est-ce parce que les femmes trouvent toutes les informations qu’elles attendent dans les magazines féminins qu’elles ne lisent pas le quotidien ? Ou est-ce parce que le journal ne les satisfait pas qu’elles se rabattent sur les « féminins » ?

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La seule certitude face à cette avalanche de points d’interrogation, c’est que la recherche française ne s’est pas penchée sur la question ! Dans toutes les disciplines, l’université française accuse un très net retard en ce qui concerne la question de la différence des sexes, des modèles et des rôles sociaux de sexes.

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Les sciences de l’information et de la communication commencent seulement à s’ouvrir aux recherches sur le genre. La sociologie du journalisme, amorcée notamment par les travaux de Jean Padioleau et de Rémy Rieffel, a permis de progresser dans la compréhension du système médiatique. « Mais le poids d’héritages culturels et d’impensés particulièrement forts dans le monde académique français a aussi contribué à ce que, comme bien d’autres pans des sciences sociales, la sociologie du journalisme demeure largement gender-blind, insensible aux effets sociaux des différences de sexe » souligne Erik Neveu [1]  NEVEU, 2000. [1] en introduction à un article sur le « genre du journalisme ».

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Du côté de la réception, les travaux de Jean-François Barbier-Bouvet, sociologue et directeur des études d’un groupe de presse, auraient dû faire boule de neige. Dès le début des années 1990, il notait que la lecture quotidienne des journaux tendait à disparaître, au profit d’une lecture épisodique [2]  BARBIER-BOUVET, 1993. [2] , et que les femmes et les hommes ne lisaient pas de la même façon. Mais, alors qu’un colloque sur « les lectrices d’Ancien Régime » peut réunir aisément une soixantaine d’historien-ne-s américains et européens [3]  « Lectrices d’Ancien Régime : modalités, enjeux, représentations »,... [3] , les lectrices d’ici et maintenant n’intéressent pas les chercheurs en sciences de l’information et de la communication… ni même les rédactions. Pourtant, déplore Michel Vidal, directeur d’EuroPQN [4]  Etudes et unité de recherches opérationnelles de la... [4] , « depuis quinze ans, on perd une foule de lectrices au profit de la presse magazine. On laisse la moitié de la population à la porte de la presse quotidienne. [...] Tout va bien : c’est le discours officiel, que l’on se répète jusqu’à l’absurde [5]  Entretien de décembre 2002. [5]  ».

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Les lectrices, pourvu qu’elles soient des « ménagères », ne captivent que les gens de publicité qui font les yeux doux aux « prescriptrices » selon le terme en vogue, et sondent leurs besoins non pas en termes d’informations mais de biens de consommation. Seules les téléspectatrices ont fait l’objet d’études, anglo-saxonnes pour la plupart, dont celles du Britannique David Morley. Encore faut-il préciser que ces études concernent le plus souvent les émissions de divertissement et les séries.

Presse quotidienne en danger

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L’heure est grave puisque, faute de lecteurs et particulièrement de lectrices, la presse quotidienne se meurt. Or, qu’elle soit nationale ou régionale, elle joue pourtant un rôle unique dans le panorama de l’information. Plus réactive que la presse magazine, plus précise et plus critique que la presse télévisée, elle reste le recours de ceux qui veulent comprendre les enjeux d’un événement exceptionnel, comme en témoignent les forts tirages des quotidiens les jours de crise. La presse quotidienne reste d’ailleurs la référence des autres médias, qui y puisent matière à faire des revues de presse pour nourrir leurs propres journaux ou émissions et se servent des quotidiens comme de réservoirs de sujets à traiter.

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La situation de la presse quotidienne continue de s’aggraver en France, alors que la tendance à la baisse s’est inversée au niveau mondial : en 1998, dans 23 pays parmi les 45 qui possèdent des données comparables d’une année à l’autre, le marché des quotidiens s’était stabilisé, voire accru [6]  Selon les chiffres 1998 de la World association of... [6] . Mais en France au même moment, le nombre de quotidiens pour mille habitants chutait de 1,7 %. La France, qui était en 1997 à la 22e place dans le monde, avec 145 exemplaires vendus pour mille habitants, venait de passer à la 27e place. Depuis, la presse française a encore perdu du terrain, et se trouve en 2001 à la 29e place sur 60 pays classés.

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La diminution du lectorat régulier et la concentration des groupes de presse contribuent à réduire le nombre de titres de presse quotidienne. Il subsiste moins de deux titres de presse quotidienne par million d’habitants en France, alors que certains pays en affichent près de 30 par million d’habitants. La quasi-totalité des pays qui sont en fin de liste, avec la France, sont des pays en voie de développement. Cette réduction du nombre de titres nuit évidemment à la pluralité de l’information : en province, le monopole du quotidien régional devient la règle.

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Depuis trente ans, le pourcentage des Français lisant un quotidien tous les jours continue de s’effondrer, passant de 59,7 % en 1967 à 41,2 % en 1988 [7]  DUMONTIER, VALDELIÈVRE, 1989. [7] puis à 36 % en 1997 [8]  DONNAT, 1998. [8] . Et le pourcentage des femmes lisant régulièrement un quotidien baisse plus vite que celui des hommes. Le lectorat féminin boude tout particulièrement la presse quotidienne nationale : 17 % des hommes lisent « régulièrement » – c’est-à-dire « au moins plusieurs fois par semaine » – un quotidien national pour seulement 9 % des femmes [9]  Chiffres 1997 de l’enquête sur les pratiques culturelles... [9] . Quel que soit le quotidien, parmi les onze titres survivants, le taux de pénétration est toujours supérieur dans la population masculine.

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La presse régionale – moyen d’information pratique « incontournable » en province – tire mieux son épingle du jeu : 40,3 % des hommes la lisent régulièrement, pour 37 % des femmes, selon les résultats d’audience 2001-2002 du SPQR [10]  Syndicat de la presse quotidienne régionale. [10] . Mais femmes et hommes ne lisent pas de la même façon. Plus la durée de lecture est courte, plus il y a de chances pour que le lecteur soit une lectrice. Notons aussi que, globalement, les lecteurs lisent le journal plus tôt dans la journée que les lectrices. La brièveté du temps consacré au journal et l’heure tardive de lecture tiennent en partie à l’emploi du temps des femmes ; mais ce sont aussi des signes de leur désintérêt pour le quotidien, même quand elles le parcourent. Car, malgré des journées de travail fort chargées, les femmes continuent de trouver le temps de lire magazines et livres.

Lectrices au quotidien… mais pas de quotidiens

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Cet état de fait est préoccupant à double titre : d’une part, la presse quotidienne française continue de perdre son lectorat, ce qui fragilise sa situation ; d’autre part, la très grande majorité des femmes n’accède pas à cet outil de démocratie qu’est la presse d’information. La corrélation entre la vitalité de la presse quotidienne et le taux de lecture des femmes est nette. En Europe, c’est dans les pays du nord que la presse quotidienne est la plus diffusée : en Finlande, où le nombre de quotidiens pour mille habitants est quatre fois plus important qu’en France, les taux de lecture masculin et féminin sont très proches (93 % des hommes et 90 % des femmes lisent au moins un quotidien par semaine [11]  Selon les chiffres 2000 de la World association of... [11]  ). En Allemagne, en Angleterre ou en Suisse, le nombre de quotidiens par habitant est deux fois plus important qu’en France, et les taux de lecture masculin et féminin divergent moins. En revanche, les pays du sud de l’Europe arrivent derrière la France pour leur nombre de quotidiens… et c’est dans ces pays que les femmes lisent le moins la presse.

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Cette désaffection des femmes pour la presse quotidienne est d’autant plus étonnante que la lecture est une pratique qui compte dans la vie des femmes. En France, elles sont plus nombreuses que les hommes à lire des livres et en lisent, en moyenne, plus qu’eux ; elles fréquentent davantage les bibliothèques, échangent plus souvent des livres avec des proches, et parlent plus volontiers de leurs lectures [12]  Ces affirmations reposent sur de nombreuses statistiques... [12] .

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Les femmes lisent aussi, en moyenne, un peu plus de magazines que les hommes : environ sept magazines différents (hebdomadaires et mensuels) alors que les hommes en lisent six [13]  Chiffres 2002 d’AEPM, audiences études pour la presse... [13] . En tête des lectures des femmes viennent les magazines de télévision – c’est aussi la lecture préférée des hommes – puis la presse féminine. L’ampleur pléthorique de cette « deuxième presse » pour reprendre le terme d’Evelyne Sullerot est aussi une singularité française, vieille de plusieurs siècles déjà. Mais on ne peut cependant pas en conclure que c’est parce que la presse féminine répond à toutes leurs attentes que les femmes lisent moins que les hommes la presse d’information générale.

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En effet, parmi les lectrices de « féminins », de très nombreuses femmes ne sont pas dupes ; même si elles trouvent que cette presse est récréative et y piochent quelques informations pratiques, elles déplorent la superficialité et le manque d’originalité des sujets ; elles sont agacées par l’omniprésence de la publicité et par la confusion des genres (publicité et information) ; et certaines reprochent aux magazines féminins d’être l’un des principaux vecteurs de la tyrannie des apparences à laquelle les femmes sont assujetties [14]  DEBRAS, 1998. [14] . Déjà, dans les années 1950, Richard Hoggart montrait que les lectrices de la classe ouvrière n’étaient pas totalement dupes de la presse populaire anglaise caractérisée par son haut degré de « personnalisation [15]  HOGGART, 1970. [15]  ».

Dans l’ombre de l’actualité

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Les lectrices décrient la presse féminine mais la lisent car, si les femmes n’y sont pas toujours présentées comme elles le souhaiteraient, elles y sont présentes au moins, ce qui n’est pas toujours le cas dans la presse d’information générale, qu’elle soit écrite, radio ou télé. Un projet mondial de surveillance des médias, qui vise à évaluer la participation des femmes aux actualités, a été initié en 1995 par le groupe canadien Mediawatch. Les enquêtes successives de 1995 et 2000, dont le volet français a été coordonné par Monique Trancart, ont montré qu’en France les personnes citées, nommées ou interviewées dans l’actualité ne sont des femmes que dans 18 % des cas [16]  Enquêtes du 18 janvier 1995 poursuivie en 95-96, et... [16] – soit une femme sur six personnes.

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D’une part, les rédactions médiatisent souvent des événements dont les femmes sont absentes – l’information institutionnelle est centrée sur les dirigeants, souvent masculins – et, d’autre part, même si des femmes participent à l’actualité, elles sont moins médiatisées que les hommes. Ainsi par exemple, les sportives de haut niveau sont proportionnellement moins médiatisées que les sportifs de haut niveau : en 2000, les femmes représentent 8,5 % des sportifs dont parlent les médias (pour 91,5 % d’hommes), alors qu’il y a 29 % de sportives en compétition de haut niveau, national et international (chiffres 1998).

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Les femmes de toutes les catégories socioprofessionnelles sont sous-représentées par rapport à la réalité dans le discours des médias, où figurent des acteurs sociaux « jugés dignes, par les médias, d’être rendus visibles [17]  CHARAUDEAU, 1997. [17]  ». La variable sexe a sans doute son importance dans le choix de ces acteurs.

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Lorsque des femmes sont citées, nommées ou interviewées, encore ne bénéficient-elles pas du même traitement que les hommes. Bien plus souvent qu’eux, elles sont présentées sans aucune identité ou avec un prénom seulement, et sans que leur profession ne soit mentionnée. Bien plus souvent qu’eux, elles sont présentées avec un lien de parenté (épouse, fille ou mère de…) et dans une position de victime. Par ailleurs, les rares études sur la place et l’image des femmes dans les médias montrent des femmes « maltraitées » par la presse, c’est-à-dire traitées de façon stéréotypée, voire dégradante. Et les préconisations pour faire cesser cet état de fait au niveau international, émises lors de la Quatrième conférence mondiale sur les femmes de l’ONU en 1995, sont restées lettre morte.

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« Pendant longtemps, les femmes ont été laissées dans l’ombre de l’histoire » écrivent Georges Duby et Michelle Perrot [18]  DUBY, PERROT, 1992. [18] . De même, elles continuent d’être laissées dans l’ombre de l’actualité. Alors, si les femmes ne s’intéressent pas à la presse quotidienne, n’est-ce pas parce que la presse quotidienne ne s’intéresse pas à elles ? « Les médias ne transmettent pas ce qui se passe dans la réalité sociale, ils imposent ce qu’ils construisent de l’espace public » écrit Patrick Charaudeau. Dans cette construction de l’espace public, quelle est la place des femmes et de leurs préoccupations ? L’instance médiatique – définie par Charaudeau non pas comme une instance de pouvoir, mais comme « un manipulateur manipulé » – sélectionne, traite et hiérarchise les faits dont elle fera des événements d’actualité. En construisant l’information, ne s’adresse-t-elle pas à un lecteur universel masculin ? La France est en effet coutumière de « l’universel masculin » ; dans ce pays des droits de l’homme [19]  Les droits de l’homme ont été conçus par et pour les... [19] , l’électeur au suffrage dit « universel » est d’ailleurs resté masculin beaucoup plus longtemps que dans la plupart des pays d’Europe [20]  Alors que la France a été le premier grand pays d’Europe... [20] .

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En sociologie comme en histoire, en linguistique comme en anthropologie, l’universel est masculin. « D’ailleurs il n’y a pas vraiment de masculin (il n’y a pas de genre grammatical mâle). On dit ‘‘masculin’’ parce que les hommes ont gardé le général pour eux. En fait, il y a un général et un féminin, un humain et un femelle » défend Colette Guillaumin [21]  GUILLAUMIN, 1992. [21] . Les femmes ne seraient alors pas un des deux éléments d’une espèce sexuée, mais une espèce (une division naturelle du vivant) à elles seules, tandis que les hommes seraient les hommes, c’est-à-dire l’espèce humaine. Les hommes sont en effet perçus comme un ensemble d’individus et les femmes comme un groupe sexué – on a d’ailleurs longtemps dit « la femme » et les hommes, comme on disait « le noir » et les blancs. « Les femmes sont spécifiques alors que les hommes sont généraux, les femmes sont différentes tandis que les hommes sont simplement normaux. Ce qui est normal, puisqu’ils sont la norme » dit Christine Delphy, auditionnée en 1996 par l’Observatoire de la parité.

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Mais alors, à quel lecteur universel s’adresse le quotidien, qui est « le journal de tout le monde » ? Qui est le « lecteur modèle [22]  ECO, 1979. [22]  », celui que le journaliste imagine lorsqu’il écrit son article ? Est-il un lecteur standard… donc masculin ? A qui l’instance médiatique adresse-t-elle les informations ? Et qui les reçoit, qui se les approprie ? Dans un même journal, chaque lecteur, chaque lectrice invente son propre parcours, fabrique son propre quotidien. Lire, c’est en effet braconner dans les terres d’autrui [23]  DE CERTEAU, 1990. [23] . Une enquête de réception est le moyen par excellence de comprendre ce que « fabriquent » les lectrices et les lecteurs quand ils lisent le journal.

Un quotidien, des pratiques et des discours

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La méthode élaborée [24]  Lectrices au quotidien. Enquête de réception auprès... [24] est la combinaison de deux types d’enquêtes, l’une quantitative et l’autre qualitative : pendant un mois, plus de quarante enquêté-e-s (« recruté-e-s » par l’intermédiaire de tiers connus de l’enquêtrice) ont été abonné-e-s à un quotidien, L’Est républicain, unique quotidien régional de la zone où a été réalisée l’enquête ; chacun-e, selon des consignes très précises, a pratiqué une « lecture crayon en main » et entouré systématiquement les articles lus chaque jour, laissant ainsi des traces de son parcours dans chaque journal ; à l’issue du mois de lecture (mars 1999), chaque enquêté-e a été invité-e à parler de son expérience de « lecture surveillée » lors d’un entretien compréhensif [25]  KAUFMANN, 1998. [25]  ; une analyse des discours a été effectuée à partir de ces entretiens, souvent très longs (une à deux heures ou plus), au ton souvent très décontracté, tournant parfois à la confidence.

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Pour éviter autant que possible les artefacts liés à l’enquête, le choix s’est porté sur un quotidien régional (plus facilement abordable par des lecteurs variés et relativement familier, même aux lecteurs très irréguliers) lu pendant une période relativement longue par un groupe d’enquêté-e-s aussi large que possible (43 personnes, dont 21 hommes et 22 femmes) et diversifié en ce qui concerne le sexe, l’âge et la catégorie socioprofessionnelle [26]  L’échantillon est composé de 22 femmes et 21 hommes,... [26] . Il faut noter que chaque CSP n’est représentée que par un groupe réduit d’individus, voire un individu unique : par exemple, la catégorie « ouvriers » comprend cinq hommes et une seule femme pour refléter au mieux la composition de la population ; il n’était donc pas possible d’analyser les résultats en fonction des CSP. Seule la variable sexe a été retenue. Soulignons ici que l’intérêt principal de la méthode était de pouvoir confronter des discours et des pratiques, ce qui n’était pas réalisable avec un échantillon plus large.

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A l’issue de l’enquête de terrain, 1 333 journaux ont donc été collectés et les traces de lecture portées sur quelque 36 000 pages ont été codées, puis saisies dans un tableau de 31 colonnes et 29 410 lignes, soit près d’un million de cases à renseigner. Des statistiques classiques et des analyses factorielles de correspondances ont été établies. Les enregistrements des entretiens – une cinquantaine d’heures en tout – ont été entièrement transcrits, et ont servi de base à une analyse des discours. Ces deux approches ont été complétées par une analyse des discours du journal choisi, notamment des articles les plus souvent lus par les enquêté-e-s.

Un format masculin

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Avant même d’en arriver au contenu, il est intéressant de noter que la plupart des enquêtées ont spontanément parlé du format du quotidien : « trop grand », « très embêtant », « désastreux »… Plusieurs ont souligné leur incapacité à réduire le journal, par pliages successifs, alors que l’art de plier, déplier, replier le journal semble ancré dans les comportements masculins. « Au XVIIe et XVIIIe siècles, un journal n’a pas une structure différente de celle du livre » indique Roger Chartier [27]  CHARTIER, 1997. [27] . Puis le journal change. Il devient plus grand, et se vend dans la rue. S’installe alors ce que l’historien appelle « une attitude plus libre : le journal est porté sur soi, froissé, déchiré, lu à plusieurs ». C’est justement cette liberté que les femmes ne savent pas prendre avec le journal. Elles lisent le quotidien comme on lit un livre, en tournant une page après l’autre.

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Rares sont les femmes qui lisent le journal dans les transports en commun. Pour lire le journal « comme un homme », en étendant largement les bras, éventuellement en empiétant sur l’espace du voisin, il faut occuper l’espace. Or, « les femmes restreignent sans cesse leur usage de l’espace, les hommes le maximalisent » souligne Colette Guillaumin [28]  GUILLAUMIN, 1992. [28] qui montre combien les postures des hommes, jambes tendues, écartées, bras reposant sur le dossier voisin, diffèrent de celles des femmes, jambes pliées, serrées, bras le long du corps. Dès l’enfance, les garçons investissent davantage l’espace public, courant après un ballon ou roulant sur un skate-board, tandis que les activités des filles sont plus statiques.

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Plus souvent que les hommes, les femmes s’installent à une table pour y poser le journal, dans une position forcément moins confortable que celle d’un lecteur assis dans un canapé. De plus – peut-être parce que le journal est « salissant » – elles le lisent souvent sur une table de cuisine. Or la cuisine n’est pas un lieu de loisirs, mais un lieu réservé aux tâches ménagères quotidiennes. Lire le journal sur la table de la cuisine serait-il alors perçu par certaines comme une tâche de plus dans un quotidien déjà fort contraint [29]  Faut-il rappeler que, en 1999, près des deux-tiers... [29]  ?

Lire ou survoler ?

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L’analyse des discours des enquêté-e-s montre une différence capitale entre femmes et hommes en ce qui concerne le mode de lecture et la motivation à lire un quotidien : la plupart des hommes disent qu’ils survolent les titres pour se tenir au courant, la plupart des femmes qu’elles lisent quelques articles pour apprendre et comprendre. L’analyse des pratiques confirme les discours. En effet, si les femmes et les hommes lisent à peu près le même nombre d’articles chaque jour – 9 textes entiers pour les femmes, et 8,5 pour les hommes –, ils ne lisent pas le même type d’articles. Les femmes lisent peu de brèves, mais plutôt des articles longs – les articles de plus de 120 lignes lus in extenso par plus du tiers des enquêté-e-s l’ont tous été par des femmes ; les hommes lisent surtout des brèves et quelques articles courts (moins de 80 lignes).

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Femmes et hommes n’ont pas les mêmes centres d’intérêt, à quelques exceptions près. Tous s’accordent à dire – parfois avec gêne – qu’ils lisent les faits divers. Les pages privilégiées par les deux sexes sont les départementales, où figurent notamment des faits divers : les enquêté-e-s y lisent environ 1,4 article par page. Les articles les plus lus par les hommes (plus du tiers d’entre eux) sont uniquement des faits divers, alors que dans le palmarès des femmes, figurent d’autres articles.

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Une étude plus fine montre cependant que les femmes et les hommes ne lisent pas exactement les mêmes faits divers. Les hommes s’intéressent davantage aux incendies – surtout s’ils ne font pas de morts – aux bagarres, aux problèmes techniques (pannes diverses), aux accidents de la route et à la circulation automobile, aux viols commis par des personnes étrangères à la victime. Les femmes s’intéressent surtout aux faits divers où figurent des femmes, notamment aux viols plutôt commis par un proche de la victime (les plus fréquents, donc les plus susceptibles de les toucher directement ou indirectement), aux faits divers-feuilletons (crimes ou accidents développés sur plusieurs jours, où se dessine la personnalité des protagonistes) et aux tragédies (incendie dans le tunnel du mont Blanc), mais aussi aux faits divers qui finissent bien.

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L’article le plus lu par les femmes rapporte qu’une nouvelle-née a été abandonnée devant une clinique, retrouvée saine et sauve car ses parents l’ont traitée avec précaution, et qu’elle est l’objet des soins et de l’affection de tout le personnel, jouant le rôle de la bonne marraine des contes de fées. L’article, d’environ 80 lignes, a été écrit avec sensibilité et bienveillance, comme le remarquent spontanément plusieurs enquêtées, qui citent cet article comme un des plus intéressants du mois. L’article le plus lu par les hommes indique que le cadavre d’un homme de 47 ans, divorcé et voyant peu sa famille, a été retrouvé sur son canapé, devant sa télévision, trois mois après sa mort. Le ton de l’article, d’environ 40 lignes, est strictement descriptif. Un processus d’identification est probablement à l’œuvre : les femmes peuvent s’identifier aux différents personnages du premier article, tous féminins, les hommes à ceux du second article, tous masculins. On retrouve dans la liste des articles les plus lus un très net intérêt des femmes pour les articles où figurent des femmes.

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L’article qui différencie le plus le groupe des femmes de celui des hommes – lu entièrement par plus du tiers des femmes et aucun homme – raconte que deux petites filles se sont perdues dans la forêt et se sont débrouillées pour rentrer, grâce à une automobiliste compatissante, pendant que tout le village s’organisait pour les chercher ; c’est ce que les journalistes appellent un « non-événement ». Mais les femmes, beaucoup plus que les hommes, s’intéressent à « l’actualité heureuse » : les sentiments, la morale, la solidarité sont très présents dans les articles qu’elles choisissent.

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Ce penchant pour les articles « à l’eau de rose » pourrait être, plus qu’une marque de conformisme, une forme de protestation douce. C’est ainsi que Janice A. Radway analyse la pratique de la lecture de romans sentimentaux : « Elle opère une ‘‘inversion’’ dans la mesure où les récits opposent les valeurs féminines d’amour et de relations personnelles privées, aux valeurs masculines de compétition et d’accomplissement dans la sphère publique, et, au moins dans les ‘‘bons’’ romans, reconnaît la victoire des premières. » Dans le quotidien, où la hiérarchie de l’information fait en effet la part belle à la compétition (politique, économique, sportive, etc.), les femmes semblent rechercher un espace où d’autres valeurs sont à l’œuvre. On pourrait supposer, comme Radway, que : « Les lectures de ces femmes qui recherchent des histoires exemplaires pour construire, encore et encore, un tel monde imaginaire, trouvent leur origine non pas dans le contentement mais dans l’insatisfaction, le désir et la protestation [30]  RADWAY, 2000. [30] . »

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Nombre d’enquêtées déplorent que seul le dramatique ait pignon sur feuille : accidents, crimes, affaires, guerres et autres catastrophes plus ou moins naturelles. Certaines enquêtées, qui ne sont pas des lectrices régulières de presse quotidienne, se sont laissées happer par cette « réalité » le temps de l’enquête… et ressortent navrées du voyage :

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Ça, c’est du ponctuel qui m’agresse, alors qu’un bouquin, même si c’est quelque chose de violent, ça va bien sûr m’interpeller, mais au moins, j’aurai l’impression d’avoir fait un parcours, une espèce de parcours initiatique dans quelque chose que je ne connaissais pas. Alors que ça, ça ne me le permet pas, ça me permet juste d’en prendre plein la figure. J’en ressors agressée et pas comblée parce que je n’ai rien appris. Je l’ai pris dans la figure, c’est tout.

C’est « Pff... encore le quotidien ! » et j’ai envie d’y échapper... (Infirmière, 38 ans)

Je ne peux pas vous dire, je ne peux pas vous expliquer ce que je pense parce que c’est dur (soupirs). Je ne sais pas comment je pourrais vous dire ça. Ils ne font pas des beaux articles. Il faudrait des beaux trucs. Je ne sais pas… […] Quelqu’un va faire quelque chose de bien, mettons un peintre, un jeune qui débute dans la peinture, tiens, pourquoi que à lui, on ne lui ferait pas un bel article sur le journal, ça c’est bien moi je dis, ça serait beau à la place de leur guerre. (Employée, 61 ans)

Bombes versus réfugiés

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L’enquête s’est déroulée au moment de la déclaration de guerre au Kosovo ; lors des entretiens, chaque enquêté-e en a parlé spontanément. A une question strictement identique – « qu’est-ce qui vous a marqué ? » –, femmes et hommes ont répondu tellement différemment que l’on aurait pu croire qu’ils n’avaient pas entendu la même question.

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Les femmes parlent presque uniquement « des gens », notamment de l’exode et des réfugiés ; le champ lexical porte davantage sur la vie et la mort, les enfants. Elles parlent de leurs émotions, compassion, peur de la guerre, sentiments d’injustice et d’impuissance ; elles tiennent parfois un discours « incarné », avec de nombreuses expressions où l’émotion se traduit physiquement – « ça me bouleverse », « ça me serre là », « j’en ai les larmes au yeux », « ça me fait mal ». Deux des femmes parlent d’une rencontre avec une femme directement touchée par l’événement, qui leur a permis de comprendre les faits.

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Les hommes parlent des bombes et de l’aspect technique de la guerre ; ils donnent leur opinion ou parlent de leur difficulté à le faire comme s’il devaient absolument émettre un jugement ; certains font part de leur révolte ; ils tiennent parfois un discours d’expert en géographie, histoire ou politique ; ils déclarent souvent que le conflit aurait dû avoir lieu à un autre moment, ce qui contribue à l’éloigner du présent.

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On pourrait supposer que le « framework » (selon Erwin Goffman dans La mise en scène de la vie quotidienne) a incité les hommes, face à une enquêtrice, à exprimer une opinion et au contraire retenu les femmes de se lancer dans une analyse politique de la situation. Mais le cadre n’explique pas tout. En effet, d’une part, ce goût des hommes pour « l’opinion opiniâtre » a déjà été mis en relief par Richard Hoggart : « Tout un chacun tient à avoir des idées sur tout et ne démordra pas de sa ‘‘petite opinion’’ qui vaudra bien celle du voisin, voire du spécialiste [31]  HOGGART, 1970. [31] . » Et, d’autre part, cette propension des femmes ou des filles à exprimer des sentiments, à l’inverse des hommes ou des garçons, a été soulignée par de nombreux auteurs. Citons notamment Serge Tisseron [32]  TISSERON, 2000. [32] , qui montre que les filles, davantage que les garçons, essayent d’évacuer par la parole les sensations désagréables provoquées par les séquences violentes vues à la télévision. En exprimant leur malaise, elles tenteraient de se libérer de leur angoisse.

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Sur le Kosovo, qu’ont réellement lu les enquêté-e-s ? Un seul article, intitulé « Exode contraint pour plus de 80 000 Kosovars » (de 140 lignes, avec une photo, dans une page monde entièrement consacrée au Kosovo) a été lu de façon significative : par plus d’un tiers des femmes (soit huit femmes) et par un homme seulement. Quatre femmes (et aucun homme) ont lu six articles de plus sur le sujet. Pour les articles sur le Kosovo comme pour les autres sujets, on retrouve une pratique de survol de l’information par les hommes qui lisent souvent uniquement des titres et des bribes d’articles. Quelques femmes, cherchant à comprendre, liraient plutôt des articles in extenso. Pourtant deux femmes et un jeune homme regrettent de ne pas avoir les compétences nécessaires pour comprendre l’information – ce qui pose la question de la capacité des journalistes à traiter la complexité. Mais celles et ceux qui ne disent rien comprennent-ils ? Les « survoleurs » d’information ne se mettent pas à l’épreuve du texte ; puisqu’ils ne lisent pas, ils ne prennent pas le risque de ne pas comprendre.

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Cet exemple du Kosovo montre donc que femmes et hommes de l’échantillon appréhendent l’information de façon différente. Les femmes plébiscitent un discours d’expérience, avec une personnalisation importante de l’information ; le détour par le sentiment, voire par l’émotion, leur servirait à comprendre l’information – étymologiquement, comprendre c’est prendre avec soi, se saisir de. Les hommes préfèreraient un discours d’expertise qui leur permettrait de prendre du recul par rapport à l’information et d’émettre une opinion. Alors que les femmes se rapprochent des événements du Kosovo en tenant un discours de compassion – étymologiquement, compatir c’est se passionner avec – les hommes s’en éloignent en tenant un discours d’expert, même si, en fait, peu d’entre eux sont informés.

Sport et politique pour lui, santé pour elle

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Les domaines d’information qui différencient le plus les femmes et les hommes sont le sport et la politique, souvent cités comme intéressants par les hommes et très souvent repoussés d’emblée par les femmes.

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Je me suis aperçue qu’il y a beaucoup de pages que je ne lis pas, tous les sports, ça, je saute systématiquement. (Cadre supérieure, 57 ans)

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Invitées à jouer au rédacteur en chef, c’est-à-dire à remodeler le journal en supprimant puis ajoutant des rubriques, les femmes éliminent massivement les pages sports…

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Le sport, il y a en toujours quatre, cinq même des fois, on n’en mettrait que deux, ça serait assez, hein ? (Conjointe d’agriculteur, 29 ans)

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Près d’un homme sur deux estime aussi que le sport prend trop de place, soit parce qu’il ne s’intéresse pas aux sports, soit parce qu’il préfère s’informer par d’autres médias :

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Moi, je suis sportif à la télévision... (Ouvrier retraité, 65 ans)

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Une fois encore, l’analyse des pratiques des enquêté-e-s confirme celle des discours. Les différences les plus flagrantes entre femmes et hommes concernent la lecture des pages sports et des pages santé. Les pages sports sont très inégalement lues par les hommes, et pratiquement pas par les femmes. Certes, dans les pages consacrées aux sports nationaux, l’homme moyen a lu 1,7 article par page ; mais dans les pages de sports régionaux, il ne lit plus qu’un article toutes les huit pages, souvent une brève, presque toujours à propos de football. La femme moyenne a lu seulement un article toutes les six pages en sports nationaux, et un toutes les vingt pages en sports régionaux. Curieusement, un article en page sports n’a été lu que par des lectrices (quatre lectrices, zéro lecteurs) : l’article ne donne pas de résultats sportifs… mais retrace l’histoire d’un enfant du pays, champion mondial de combiné nordique, et qui justement arrête la compétition !

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Les données s’inversent pour les pages santé, avec toutefois une désaffection moindre des hommes. Ces pages sont massivement lues par les femmes ; 1,7 article par page santé tandis que l’homme moyen lit 0,7 article. Il est intéressant de rapprocher les centres d’intérêt des enquêté-e-s de l’offre du quotidien étudié (un quotidien régional type) : les pages santé sont hebdomadaires seulement, soit quatre pages santé en un mois, pour 146 pages sports. Non seulement les sports tiennent une place considérable dans le journal, mais de plus, ils font très souvent la Une. Il y a donc une focalisation sur le sport, qui n’intéresse absolument pas les femmes – et qui est loin d’intéresser tous les hommes. Les moyens humains et matériels attribués à la « couverture » des sports sont proportionnés à l’importance donnée aux sujets sportifs, au détriment des autres sujets ; dans les rédactions locales des quotidiens régionaux, un quart, voire un tiers des rédacteurs se consacrent uniquement à la rubrique sportive.

Une actualité compréhensive

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Lors du jeu du rédacteur en chef, les femmes suppriment globalement plus de pages que les hommes ne le font, et en créent davantage aussi : d’une part, le journal tel qu’il est les satisfait peu et, d’autre part, elles sont capables de faire des propositions pour que le journal corresponde plus à leurs attentes et/ou besoins. Les lectrices disent être en quête d’informations sur la santé, la société, les femmes, la culture et les loisirs, l’enfance et l’éducation, la vie des gens ordinaires. Beaucoup semblent concevoir la presse comme un lieu de parole, voire d’échange de parole ; le journal pourrait servir de forum, proposent-elles.

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Bien sûr, elles ne prétendent pas qu’il faudrait supprimer les articles traitant de l’actualité « lourde ». Mais il faudrait traiter autrement les sujets. Certaines estiment que les journaux ne jouent pas suffisamment leur rôle pédagogique :

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Pourquoi, pourquoi on en est arrivé là, pourquoi ? D’où ça vient et tout... Ça, j’ai l’impression de ne pas maîtriser tout à fait et je ne sais pas si j’ai sauté les articles ou quoi, mais en tout cas, je n’ai pas l’impression d’avoir trouvé l’explication. (à propos du Kosovo, étudiante en droit, 19 ans)

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Beaucoup se plaignent d’oublier très vite ce qu’elles ont lu. L’une l’explique par le manque d’accrochage sentimental :

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Un journal, c’est très éphémère, on oublie très vite ce qu’on a lu... alors qu’un roman, il y a des sentiments quoi. Je peux très bien vous raconter un roman de A à Z au bout de dix ans. (éducatrice, 25 ans)

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Et certaines stigmatisent le manque de mémoire des médias.

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C’est un petit bout d’actualité, alors on va en parler un petit peu. Alors qu’on peut aussi développer des choses qui ne sont pas d’actualité... enfin qui le sont tout le temps mais où il n’y a pas forcément une guerre là ou un coup d’Etat. Il y a plein de choses qui ne vont pas dans le monde, seulement on analyse – enfin on analyse ! – on ne cite que ce qu’il y a sous les feux de la rampe quoi. Et ça c’est un peu dommage, parce qu’en plus, les gens, ils oublient. (Haute fonctionnaire, 45 ans)

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Dans un corpus d’articles du Monde, Erik Neveu remarque d’ailleurs que les articles écrits par les femmes journalistes traitent davantage que ceux écrits par des hommes de la politique de protection sociale, notamment de l’enfance et de la famille, de la lutte contre l’exclusion, de la santé publique, de la vie domestique et de la consommation. Il est évidemment difficile de faire la part de ce qui relève des choix personnels des journalistes ou des pratiques imposées par la rédaction en chef.

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Mais, quel que soit le sujet traité : « De façon plus diffuse, plus nuancée et par là plus complexe à objectiver, le journalisme féminin est plus lié à une actualité lente, moins chaude, plus axée sur la restitution de tendances lourdes des évolutions sociales, moins polarisée sur l’analyse de processus décisionnels contrôlés par des élites que sur une attention à leurs impacts sur le vécu des agents sociaux ‘‘ordinaires’’ – donnée qui valorise une capacité d’empathie, d’adjonction à la classique objectivité d’une sensibilité plus compréhensive [33]  NEVEU, 2000. [33] . »

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Une « actualité compréhensive » : c’est ce que lisent ou voudraient lire nombre d’enquêtées de l’échantillon. Ce qui tendrait à prouver que ces lectrices ont une même sensibilité à l’information que les femmes journalistes dont Neveu a étudié les articles. Mais le point de vue féminin est peu entendu dans les rédactions, presque toujours dirigées par des hommes. Neveu souligne que c’est le fonctionnement lui-même d’une entreprise de presse qui provoque la discrimination des femmes : « En exigeant un investissement dévoreur de vie privée, en valorisant l’investissement sur les jeux de pouvoir auxquels s’intéressent les rubriques nobles, parfois une participation indirecte à ceux-ci, l’idéal professionnel du grand journaliste produit des chances de réussite inégales selon les genres. Il favorise les hommes. Il incite les femmes désireuses de réussir des carrières rapides à une forme de mimétisme sur le modèle masculin. » Le modèle masculin est une fois encore érigé en modèle universel : être une bonne journaliste, c’est travailler comme un homme.

La hiérarchie de l’information des dominants

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La hiérarchie de l’information a été établie, une fois pour toutes, selon les critères des dominants : qu’un ballon rond (ou ovale) rentre, ou ne rentre pas, dans une cage en métal fermée par un filet, c’est de l’information « chaude » et « noble » qui mérite la Une, les samedis, dimanches, lundis, et parfois les autres jours lors des « événements exceptionnels » que sont les coupes et autres tournois qui reviennent régulièrement ; qu’un groupe de chercheurs ait prouvé, à l’issue d’un travail de plusieurs années sur des milliers d’enfants, que les rythmes biologiques sont incompatibles avec les rythmes scolaires, c’est de l’information mineure, à réserver pour les pages intérieures, voire à cantonner dans les magazines féminins comme si les informations sur l’enfance ne concernaient que les femmes.

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« L’angle » retenu pour traiter une information est très souvent celui du pouvoir. Ainsi, lorsqu’une nouvelle réforme des collèges est proposée, les médias se focalisent sur les risques encourus par le ministre, sur la division de son groupe politique, les opinions de ses ennemis et sur « le bras de fer » avec les syndicats, tandis que les conséquences de cette réforme sur les collégiens, les familles et les enseignants ne sont que brièvement évoquées.

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Les quotidiens donnent du monde un reflet où priment les combats – qu’ils soient sportifs, guerriers, politiques ou économiques. Or « le ‘‘féminin’’ (et non pas ‘‘les femmes’’) n’a pas grande place dans un monde qui se résume au combat des virilités croisées [34]  NAHOUM-GRAPPE, 1996. [34]  ». Tant que l’espace public sera centré sur le pouvoir et exclura les centres d’intérêt féminins, considérés comme « mineurs », une majorité des femmes n’aura pas accès au débat.

Dans les terres d’autrui

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« Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner » écrivait Michel de Certeau. Les traces de lecture laissées par les enquêtées ont permis d’élaborer des analyses factorielles de correspondances, qui situent chaque individu par rapport aux pages qu’il « fréquente ». Ces AFC montrent que femmes et hommes ne parcourent pas le journal de la même façon. Alors que les hommes investissent tout l’espace d’information proposé par le journal, les femmes se regroupent dans un espace réduit, autour des pages santé et à proximité des pages d’information sur la vie locale et régionale : mais leurs centres d’intérêt majeurs, beaucoup plus homogènes que ceux des hommes, sont jugés mineurs par l’instance médiatique. Quelques hommes sont proches du « nuage » des femmes, mais aucune femme n’en est très éloignée.

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Des linguistes ont montré que les femmes et les hommes ne s’inscrivent pas dans les mêmes traditions d’expression et de communication. Des anthropologues, dans un premier temps, l’ont relevé. Puis des universitaires américaines d’abord (notamment Marie Ritchie Key et Robin Lakoff), européennes ensuite, ont étudié aussi bien la phonétique que la prosodie, la syntaxe que le lexique, et notent nombre de différences entre le parler des femmes et celui des hommes.

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« Differents words, differents worlds » résume Deborah Tannen (1991). En s’appuyant sur de nombreuses études et recherches, cette linguiste américaine montre que des façons différentes de voir le monde conduisent à des façons de s’exprimer différentes : pour les hommes, communiquer c’est à la fois se placer par rapport à une hiérarchie et se protéger des attaques, garder son indépendance et sa supériorité sur l’adversaire dans un monde vertical où chacun lutte pour son statut ; pour les femmes, communiquer c’est tisser un réseau de connections, réussir à obtenir un consensus positif sur elles-mêmes, éviter l’exclusion et se placer dans un monde de pairs. Dès les premiers échanges, dans les cours de récréation, les garçons s’affrontent, tandis que les filles s’allient.

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On retrouve cette répartition des genres dans les pratiques culturelles. Au terme d’une enquête sur 1 417 jeunes de 6 à 17 ans, Josiane Jouët et Dominique Pasquier montrent que, dès l’enfance, filles et garçons ne regardent pas tout à fait les mêmes émissions de télévision et n’écoutent pas la même musique, ne lisent pas les mêmes livres, utilisent différemment le téléphone et les écrans digitaux, ne jouent pas aux mêmes jeux vidéos. « Les médias apparaissent donc comme des marqueurs de la construction de l’identité sexuée. [...] La sphère de communication des filles s’articule autour de pratiques où se lit le thème du lien. » Tandis que la sphère médiatique des garçons, dominée par les écrans digitaux, fait une place importante à la compétition, notamment au travers des logiciels d’action et de combat, de sport et de simulation guerrière [35]  PASQUIER, JOUËT, 1999. [35] .

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La façon de lire des femmes et des hommes semble calquée sur ce modèle : alors que les hommes disent lire – mais en réalité survolent – des informations à propos de politique ou de sport, les femmes montrent leur désintérêt de ces domaines de lutte essentiellement masculins, et préfèrent lire des témoignages, des informations de proximité qui leur permettent de se situer dans un monde horizontal. Cependant, invitées à parler de ce que lit leur conjoint, les femmes valorisent souvent le mode de lecture masculin :

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Il est beaucoup plus curieux que moi. Il s’intéresse beaucoup plus aux choses : la politique, il s’intéresse, le sport non, pas tellement. Tout ce qui est région, je ne pense pas non plus que ça l’intéresse. Peut-être de temps en temps les faits divers. Non, il s’intéresse plus à la politique, finalement.

(Employée, 36 ans)

Lui, il ne s’intéresse pas du tout aux petits potins, il va tout de suite aux pages économiques et politiques. (Ouvrière retraitée, 66 ans)

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Certaines jugent elles-mêmes leur façon de lire non conforme, puisqu’elles ne lisent pas les sujets « nobles » que sont la politique et l’économie. Elles disent donc, paradoxalement, que les informations « intéressantes » ne les intéressent pas, et qu’elles lisent ce qui n’est « pas intéressant » (retraitée, 78 ans). Certains hommes estiment aussi que les femmes ne s’intéressent qu’aux informations qu’ils jugent mineures. Les uns et les autres ont donc bien intégré la norme médiatique instillée par les médias.

Pouvoir à la Une

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Le contrat médiatique proposé par le quotidien régional s’adresse clairement aux hommes, comme le montre l’analyse des titres et des photos de Une, pendant un mois : sur les photos parues en mars 1999 à la Une, figurent 107 portraits d’hommes (dont 33 sportifs) et 22 portraits de femmes (dont 1 sportive [36]  Une sportive pour 33 sportifs, alors que parmi les... [36]  ). La plupart des hommes sont des « personnalités » : chefs d’Etat, membres de gouvernement français ou étrangers, hommes politiques ou d’affaires ; s’y ajoutent des soldats et des agriculteurs. En revanche, près de la moitié des femmes montrées en Une sont des anonymes : manifestantes, victimes de guerres, étudiantes. Ou parfois des femmes « décoratives », comme Miss France, en photo centrale de Une, photographiée dans une 306 offerte par la firme Peugeot.

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Sept femmes figurent aussi dans les dessins humoristiques quasi quotidiens : trois d’entre elles sont des allégories (une Madame Tout-le-Monde et deux Marianne), deux sont des « petites mains » (la secrétaire du général de Gaulle et la bonne de Jules Verne) et deux femmes de pouvoir sont représentées comme fautives (Georgina Dufoix inculpée pour l’affaire du sang contaminé et Edith Cresson avec une énorme trace de coup de pied aux fesses).

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Les objets présents sur les photos de Une donnent la curieuse impression de se trouver dans les « pages garçons » d’un catalogue de jouets : des tanks et camions militaires, des avions de guerre, un porte-avion, un radar pour mesurer la vitesse sur les routes, une sonde spatiale, beaucoup de voitures neuves ou accidentées et des camions, un scooter et un vélo (offerts aux pêcheurs lauréats du concours de la plus belle prise et présentés en photo centrale), beaucoup de tracteurs, un yacht, quelques drapeaux et banderoles, des pancartes en tas, des ballons de football et de rugby, un ballon à hélium.

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Les gros titres choisis par la rédaction portent par ordre de fréquence décroissante sur la guerre, puis sur l’agriculture, la politique et les affaires, le sport… A la Une, ne figure aucun des événements – aussi importants soient-ils – qui ont concerné les femmes pendant le mois de l’enquête, tels que l’approbation par le Sénat, après des mois de discussion, de la parité en politique qui nécessitait une modification de la Constitution ou la parution d’un rapport sur le travail des femmes créateur de croissance économique. Le 8 mars, journée internationale des femmes, la photo centrale de Une représentait le président de la République, Jacques Chirac, en gros plan face à une vache ; excentrée, une photo de petite taille en noir et blanc, montrait des suffragettes sous le titre « Le combat des femmes » – un combat illustré d’une photo d’archives… qui suggère que la lutte pour l’égalité est dépassée, voire rétrograde ?

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La coopération et la solidarité, particulièrement prisées par les femmes, comme le « soin de proximité [37]  NAHOUM-GRAPPE, 1996. [37]  » qui constitue une grande part des activités féminines n’existent quasiment pas à la Une, qui met en valeur le pouvoir sous toutes ses formes. Rien de ce qui fait le quotidien des femmes n’y apparaît, ni les informations touchant aux particularités d’une existence féminine, ni surtout, rien qui soit lié à l’entretien, pour l’essentiel l’apanage des femmes qu’elles en fassent leur métier ou le fassent bénévolement dans le cadre domestique : entretien du corps des bébés, des enfants, des personnes âgées ou des malades, entretien des relations interpersonnelles avec la famille ou les amis, entretien des locaux, du linge… Pourtant, dans ces domaines-là aussi, l’information est riche.

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Les lectrices lisent en priorité des articles portant sur des femmes. Elles semblent se comporter comme des minoritaires, en quête d’une information sur leur propre « communauté ». Mais n’est-ce pas l’information elle-même, où les femmes, leurs préoccupations et leurs valeurs médiatiques sont extrêmement peu présentes, qui les conduit à adopter cette position de minoritaires ? Voire qui les incite à faire acte de résistance en ne lisant pas les quotidiens ?

Solidarité masculine

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La rédaction construit une actualité dont les femmes sont souvent absentes. Mais lorsqu’elles sont présentes, elles sont parfois présentées de façon dégradante, comme le montre une série d’articles parus lors du mois d’enquête, et massivement lus par les lectrices. Un retraité tente d’assassiner deux jeunes sœurs, en tue une et blesse l’autre grièvement, puis se tue lui-même sans expliquer son geste. Pendant dix jours, les questions des journalistes, lourdes de sous-entendus, hantent les colonnes du quotidien régional :

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Et pourquoi ces jeunes filles venaient-elles régulièrement dans la maison de Fahy ? Pour y faire quoi ? (15 mars) ; Dans quelles circonstances les jeunes femmes ont-elles rencontré le meurtrier ? A quelle fréquence allaient-elles, pour arrondir leurs fins de mois, faire le ménage chez ce veuf particulièrement démuni après la mort de sa femme il y a deux ans ?

(16 mars)

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En un mot, qu’ont-elles bien pu faire pour mériter la mort ?

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Le retraité, lui, est paré de nombreuses vertus par les journalistes. C’est seulement lorsque la survivante est en état de témoigner que « le droit des victimes » (selon les propos de l’avocat) est rétabli et qu’une version tout à fait honorable et crédible des relations entre le retraité et les jeunes femmes est évoquée : une des sœurs a rencontré le retraité au bar où elle était serveuse ; il pleurait parce qu’il avait perdu sa femme, elle a fait preuve de compassion. Puis elle lui a rendu, lorsqu’elle passait près de chez lui, « de brèves visites de courtoisie » et elle lui a fait quelques courses qu’il remboursait. Les « largesses financières » supposées se résumeraient à 60 et un parfum bon marché pour un anniversaire. Les différents journalistes ayant traité l’affaire ne semblent pas avoir pu concevoir des relations de proximité et d’entraide qui ne soient basées ni sur l’argent ni sur le sexe.

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Coïncidence sans doute, car le fait est rare, le corpus comprenait deux articles sur des femmes soupçonnées de viol sur leurs fils. Elles n’ont pas été épargnées. L’histoire de l’une est qualifiée de « sordide et incroyable » alors que la femme vient seulement d’être mise en examen. L’affabulation du jeune garçon n’est pas envisagée, tandis qu’elle l’est souvent quand les victimes sont des petites filles. L’histoire de l’autre femme continue de passer à la télévision, alors qu’elle a déjà bénéficié d’un non-lieu à plusieurs reprises, jusqu’en cour d’appel. En revanche, lorsqu’il s’agit d’un père incestueux, le journaliste parle de « gestes équivoques » et de « chatouilles » sur une petite fille de cinq ans : des euphémismes qui tendent à minimiser un crime avéré, puisque l’homme a été condamné à un an de prison.

Une presse masculino-centrée

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« Le propre des dominants est d’être en mesure de faire reconnaître leur manière d’être particulière comme universelle » écrivait Pierre Bourdieu dans La misère du monde. La presse peut être considérée comme un des moyens des dominants pour faire admettre leurs valeurs comme universelles, un des outils de la domination masculine. Elle privilégie en effet les sujets où il est question de pouvoir sportif, politique, économique, domaines qui intéressent particulièrement les hommes. « L’illusio est constitutive de la masculinité et au fondement de toutes les formes de la libido dominandi qui s’engendrent dans les différents champs. Cette illusio originaire est ce qui fait que les hommes (par opposition aux femmes) sont socialement institués de manière à se laisser prendre, comme des enfants, à tous les jeux qui leur sont assignés dont la forme par excellence est la guerre [38]  BOURDIEU, 1990. [38] . »

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En revanche, l’instance médiatique estime que les centres d’intérêt des femmes (santé, culture, enfance, témoignages, actualité heureuse…) comme leurs préoccupations (la coopération, le soin de proximité…) sont peu nobles ; en leur consacrant une place restreinte ou mineure, elle tend à en faire des valeurs marginales, ce qui entretient le désintérêt des lecteurs pour ces domaines et contribue à les dévaloriser.

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Par ailleurs, le regard posé sur le monde est souvent orienté. Chaque 8 mars, on écrit sans sourciller que le salaire des femmes est inférieur d’un quart à celui des hommes… mais pas que le salaire des hommes est supérieur d’un tiers à celui des femmes (ce qui est pourtant équivalent [39]  Une femme gagne 750 et un homme 1000 , soit 250 de... [39]  ). De même, on écrit qu’une femme sur dix est victime de violence domestique… mais pas qu’un homme sur dix bat sa femme. Lorsqu’un homme tue sa femme (ce qui arrive, en France, plusieurs fois chaque semaine), on parle de « crime passionnel » : il l’aimait trop et l’amour justifie le crime ; s’il tue sous l’emprise de stupéfiants ou d’alcool, ce sont ces drogues qui sont mises en cause, et pas la violence de celui qui porte les coups. Pour les médias, une femme peut mourir « suite à une violente dispute avec son compagnon » ; la brutalité de l’homme est passée sous silence, comme si seule la dispute pouvait tuer. En revanche, si une femme tue son compagnon, fait rarissime, c’est bien une criminelle, une empoisonneuse, une perverse... Ne pas lire la presse, c’est peut-être donc, pour une femme, faire acte de résistance. Ne pas assister à la déresponsabilisation des hommes et à la culpabilisation des femmes.

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Le 9 mars et jusqu’au 8 mars suivant, les femmes quittent l’actualité, et le silence se fait : silence sur les violences privées ou publiques dont elles souffrent, silence sur leurs combats qui sont plutôt des actions collectives où l’individu est peu mis en valeur, silence sur leurs réussites souvent modestes dans tous les sens du mot, silence sur les particularités d’une existence féminine. Un « silence assourdissant » puisqu’il rend sourd à la question de la place des femmes dans la société. Pourquoi les femmes liraient-elles cette actualité oublieuse ?

Intégrer le féminin dans le quotidien

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Conscients que « l’autre moitié du lectorat » ne s’intéresse que de loin à l’information qu’ils proposent, de nombreux journaux, quotidiens régionaux ou nationaux et même hebdomadaires d’information générale se mettent à offrir en prime une « version femme » qui reprend les ingrédients habituels de la presse féminine : cuisine, régime, mode, potins mondains... Le souci premier n’est pas de présenter une information originale ni même intéressante. Le magazine destiné aux femmes est seulement une « pompe à publicité » destinée à séduire les annonceurs persuadés de tenir là un lectorat féminin captif.

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Ce calcul économique risque bien, à long terme, de se révéler faux. La « version femme » attire en effet les lectrices, qui se détachent encore du support d’information générale, d’autant que les sujets susceptibles de les intéresser n’y figurent plus. Mais l’attrait sera-t-il de longue durée, et justifiera-t-il l’achat du « paquet » par les femmes seules – célibataires, puis divorcées ou veuves – de plus en plus nombreuses ? Pour toucher et fidéliser les lectrices, n’est-il pas concevable d’intégrer les valeurs médiatiques féminines dans le journal d’information générale plutôt que de les enfermer dans un journal-ghetto ? Cette solution aurait de plus l’avantage de permettre au lectorat masculin de s’informer sur les sujets dits féminins – mais la contraception, l’éducation des enfants, le partage des tâches, l’amour ou la cuisine sont-ils vraiment des « sujets féminins » ? Intégrer le féminin ne veut bien sûr pas dire supprimer les rubriques sports, politique et économie, mais hiérarchiser l’information différemment, et traiter les sujets politiques et économiques de façon plus compréhensive, moins proche du pouvoir et plus proche des gens.

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Par ailleurs, dans notre échantillon, les modes de lecture et les discours des jeunes hommes et des hommes sceptiques – non-lecteurs de presse quotidienne ou lecteurs par obligation professionnelle – ressemblent par certains aspects à ceux des femmes, et s’opposent à ceux de la majorité des hommes, plus âgés et plus traditionnels. Par exemple, les centres d’intérêt des jeunes pères se rapprochent de ceux des femmes : ils voudraient trouver dans le quotidien davantage d’information sur les enfants, l’éducation, les loisirs à pratiquer en famille, sans doute parce qu’ils sont plus investis dans l’éducation de leurs enfants que ne l’étaient leurs pères ; dans leurs discours sur le Kosovo, ces hommes jeunes se soucient plus des gens que des bombes ou de l’opinion des dirigeants... Et surtout, ces hommes, sceptiques ou jeunes, se disent lassés, voire énervés, par l’omniprésence du sport dans l’information. Loin d’être des marginaux, ces hommes sont des pionniers.

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Les enquêtes sociologiques sur les styles de vie des Français montrent en effet que les valeurs de la société française se « féminisent » chaque année davantage. Une valeur moindre est attribuée à la carrière professionnelle, au pouvoir et à la compétition, tandis que la famille et l’émotion gagnent en importance. Mais la presse quotidienne continue de mettre à la Une le pouvoir et la compétition ; en s’adressant à un lecteur universel masculin, elle s’adapte donc mal à une société en mutation, et néglige non seulement les femmes, mais aussi les jeunes hommes.

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Il y a pourtant un triple enjeu à donner une place au féminin dans la presse quotidienne. Le premier est un enjeu démocratique : se passer des lectrices, c’est condamner les journaux à une mort annoncée donc donner moins d’espace au débat public. Le second est un enjeu de société. Montrer un espace public dont les femmes et plus globalement le féminin sont absents, c’est ralentir la nécessaire évolution des rôles des femmes et des hommes au sein de la société.

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Le dernier enjeu touche à la liberté et à l’égalité, valeurs fortes sur lesquelles se fonde la démocratie. En méprisant les valeurs féminines, la presse quotidienne (suivie par les autres médias) freine le changement des mentalités, indispensable pour que les femmes sortent de la domination symbolique où elles sont encore tenues. De plus, cette information érige le pouvoir (sportif, politique, économique) en valeur universelle et éminemment masculine, et condamne donc les hommes à se plier à ce modèle. Intégrer les femmes dans l’information et valoriser le féminin, au quotidien, aiderait les femmes à trouver une place à part entière dans la société, et autoriserait les hommes à laisser s’exprimer leur part de féminin.


RÉFÉRENCES

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  • YAGUELLO M. (1978), Les mots et les femmes. Essai d'approche soc io linguistique de la condition féminine, Payot.

Notes

[1]

NEVEU, 2000.

[2]

BARBIER-BOUVET, 1993.

[3]

« Lectrices d’Ancien Régime : modalités, enjeux, représentations », 27-29 juin 2002, Université-Rennes-II.

[4]

Etudes et unité de recherches opérationnelles de la presse quotidienne nationale.

[5]

Entretien de décembre 2002.

[6]

Selon les chiffres 1998 de la World association of newspapers, Wan.

[7]

DUMONTIER, VALDELIÈVRE, 1989.

[8]

DONNAT, 1998.

[9]

Chiffres 1997 de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français.

[10]

Syndicat de la presse quotidienne régionale.

[11]

Selon les chiffres 2000 de la World association of newspapers.

[12]

Ces affirmations reposent sur de nombreuses statistiques dont la plupart sont produites par l’Insee.

[13]

Chiffres 2002 d’AEPM, audiences études pour la presse magazine.

[14]

DEBRAS, 1998.

[15]

HOGGART, 1970.

[16]

Enquêtes du 18 janvier 1995 poursuivie en 95-96, et du 1er février 2000. Voir, pour les résultats de 1995, TRANCART, 1999.

[17]

CHARAUDEAU, 1997.

[18]

DUBY, PERROT, 1992.

[19]

Les droits de l’homme ont été conçus par et pour les hommes. Olympe de Gouges, enceinte, a été guillotinée en 1793 pour avoir revendiqué une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

[20]

Alors que la France a été le premier grand pays d’Europe à adopter le suffrage dit « universel » en 1848, c’est l’un des derniers pays d’Europe à avoir accordé aux femmes le droit de vote, en 1944 ; en Finlande, les femmes votaient depuis 1906.

[21]

GUILLAUMIN, 1992.

[22]

ECO, 1979.

[23]

DE CERTEAU, 1990.

[24]

Lectrices au quotidien. Enquête de réception auprès de lectrices et lecteurs d’un quotidien régional : analyses des discours, des pratiques et des textes, 2000, Thèse de doctorat de sciences de l’information, Paris-II.

[25]

KAUFMANN, 1998.

[26]

L’échantillon est composé de 22 femmes et 21 hommes, dont 10 personnes de 20 à 29 ans, 12 de 30 à 44 ans, 11 de 45 à 59 ans, 10 de plus de 60 ans. En termes de CSP, la partie active de la population est représentée par un agriculteur, une femme et un homme pour la catégorie artisans/commerçants/chefs d’entreprise, une femme et deux hommes pour les cadres/professions intellectuelles supérieures, trois femmes et trois hommes pour les professions intermédiaires, cinq femmes et deux hommes pour les employés, une femme et cinq hommes pour les ouvriers ; s’y ajoutent deux étudiants (une femme, un homme), deux chômeurs (une femme, un homme), trois femmes au foyer, neuf retraité-e-s (cinq femmes et quatre hommes).

[27]

CHARTIER, 1997.

[28]

GUILLAUMIN, 1992.

[29]

Faut-il rappeler que, en 1999, près des deux-tiers du travail domestique sont effectués par les femmes (2 h 22 minutes par jour les hommes, 4 h 20 pour les femmes) selon l’Insee, (France, portrait social, octobre 1999 p. 135).

[30]

RADWAY, 2000.

[31]

HOGGART, 1970.

[32]

TISSERON, 2000.

[33]

NEVEU, 2000.

[34]

NAHOUM-GRAPPE, 1996.

[35]

PASQUIER, JOUËT, 1999.

[36]

Une sportive pour 33 sportifs, alors que parmi les sportifs qui participent aux compétitions officielles, 25 % sont des femmes (Insee, 1988).

[37]

NAHOUM-GRAPPE, 1996.

[38]

BOURDIEU, 1990.

[39]

Une femme gagne 750 et un homme 1000 , soit 250 de différence : si le salaire masculin est considéré comme la norme, la femme gagne 25 % de moins que l’homme… mais si le salaire féminin est considéré comme la norme, c’est l’homme qui gagne 33,33 % de plus que la femme.

Résumé

Français

En France, les lectrices boudent la presse quotidienne, qui se meurt. Une enquête de réception qui combine analyse des pratiques de lecture d’un quotidien régional, analyse des discours de lectrices et lecteurs lors d’entretiens compréhensifs et analyse des textes du quotidien, montre que l’information s’adresse à un lecteur « universel » masculin. Les centres d’intérêt des femmes, de même que les valeurs féminines et plus globalement le féminin apparaissent comme mineurs dans une hiérarchie de l’information où dominent la compétition et le pouvoir sportif, politique et économique. Cette vision masculino-centrée de l’espace public ralentit la nécessaire évolution de la société.

English

READERS FORGOTTEN DAILY In France women readers tend not to read dailies which are suffering as a result. A study of reception, comprising an analysis of reading habits of a regional daily, an analysis of male and female readers’ discourse during comprehensive interviews, and an analysis of articles in dailies, shows that the news is intended for a “universal” male reader. Women’s main interests and values and feminine issues in general seem to be low down on the list of news priorities dominated by competition and power in the areas of sport, politics and economics. This male-centred view of the public sphere is helping to slow down essential change in society.

Plan de l'article

  1. Presse quotidienne en danger
  2. Lectrices au quotidien… mais pas de quotidiens
  3. Dans l’ombre de l’actualité
  4. Un quotidien, des pratiques et des discours
  5. Un format masculin
  6. Lire ou survoler ?
  7. Bombes versus réfugiés
  8. Sport et politique pour lui, santé pour elle
  9. Une actualité compréhensive
  10. La hiérarchie de l’information des dominants
  11. Dans les terres d’autrui
  12. Pouvoir à la Une
  13. Solidarité masculine
  14. Une presse masculino-centrée
  15. Intégrer le féminin dans le quotidien

Pour citer cet article

Debras Sylvie, « Lectrices oubliees au quotidien », Réseaux 4/ 2003 (no 120), p. 175-204
URL : www.cairn.info/revue-reseaux-2003-4-page-175.htm.
DOI : 10.3917/res.120.0175


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