2003
Réseaux
La technologie habitée
La forme de vie globale des marchés financiers
Karin Knorr cetina
Urs Bruegger
Le présent article s’intéresse au marché des changes en tant que forme de vie
globale qui habite la technologie. Elle est distribuée sur les trois principaux
fuseaux horaires et est néanmoins centrée en et sur elle-même : sur la forme
de vie constituée par les marchés respectifs et ceux qui y participent. Les
auteurs soutiennent que la distribution et le centrage ne sont pas
contradictoires dans la forme de vie de ces marchés ; que les notions
d’interactions et de réseaux englobant tous les domaines sociaux ne rendent
pas compte de la réalisation effective des réseaux. En tant que sphères
postréseau centrées, ces formes de vie rentrent en contradiction avec l’idée
d’unités distanciées ou de nœuds connectés uniquement par des liaisons
commerciales ou des relations sociales. L’article suggère également que la
notion de technologie en tant qu’objet ou infrastructure externe transportant
les flux d’informations masque le rôle constitutif d’un composant particulier
de cette technologie (l’écran) ainsi que le travail apprésentationnel des
traders et l’économie de fourniture d’informations qui créent ce monde.
This paper focuses on institutional currency transactions as a global lifeform
that inhabits technology during waking hours, is distributed across the three
major time zones, and is nonetheless centred in and on itself – the lifeform
constituted by the respective markets and participants in them. The authors
argue that distribution and centring are not at odds with each other in the
lifeform of these markets; that notions of interactions and networks
embracing all social domains give short shrift to the actual realization of the
networks – as centred post-network spheres at odds with the idea of
distantiated units or nodes connected only by business linkages and social
relationships. The paper also submits that the notion of technology as an
external artefact or infrastructure carrying information flows distracts from
the world-constitutive role of a particular component of this technology, the
screen, and appresentational work of traders and a secondary information
supply economy that create this world.
Etats-nations, un monde dont il s’est dégagé, mais sur l’existence duquel il A
quoi ressembleront les formes sociales globales du XXIe siècle ?
Dans cet article, nous nous concentrons sur un modèle qui pourrait
se généraliser. Il est né à la fin des années 1970 du monde des
compte (malgré sa puissance, cette forme de vie peut tout simplement
disparaître dans certaines circonstances de régulation). Dans les années
1970, les Etats-Unis d’abord (1971), les grands pays européens (dont la
Grande-Bretagne en 1979) ensuite et enfin le Japon au début des années
1980 ont aboli les contrôles dans le marché des changes
[1], mettant de fait un
terme aux accords de Bretton Woods sur des taux de change fixes en vigueur
depuis 1944 et permettant ainsi le commerce des devises à des fins
spéculatives. En 1986, observent Hamilton et Biggart
[2], les salles de marché
[3]
semblaient en effervescence, avec une moyenne de 150 milliards de dollars
américains et des pics de 250 milliards échangés à travers la planète, soit
deux fois le volume de cinq ans auparavant. D’après la dernière étude
triennale de la Banque des règlements internationaux (BIS), en avril 1998 le
chiffre d’affaires quotidien moyen sur les instruments conventionnels
d’opérations de change du monde entier était passé de 36,4 milliards de
dollars en 1974 à 1,5 trillions de dollars
[4]. Deux tiers de ce volume
proviennent de transactions de gré à gré, c’est-à-dire de transactions
bilatérales au sein d’un réseau mondial d’établissements financiers. Les
banques avaient répondu rapidement aux opportunités commerciales
survenues lors de la libéralisation des capitaux initiée par l’effondrement du
système de Bretton Woods. Elles ont également répondu à une demande
croissante stimulée par des taux de change et d’intérêt volatiles reflétant les
diverses crises (par exemple, la crise énergétique de 1974) et à la croissance
énorme des fonds de pension et autres formes d’investissement
institutionnel.
Cette petite histoire de la croissance du marché des changes sert de toile de
fond à une autre histoire, celle de l’émergence d’une forme de vie globale
qui « habite la technologie » dans un sens fort littéral. Distribuée sur les trois
principales zones de fuseaux horaires (Asie, Europe, Amérique) cette forme
de vie est néanmoins centrée en et sur elle-même : c’est une forme de vie
incarnée par ce marché et par ceux qui y participent. Dans cet article, nous
développerons une analyse de ce que peut signifier pour un système
technologique particulier le fait d’être « habité » par ses participants. Nous
étudierons également comment ce réseau de négociation intra et
interbancaire se constitue en « monde », en insistant sur le rôle des écrans, là
où le réseau devient centré. L’un des objectifs majeurs de cet article est de
contribuer à l’ouverture de la notion de réseau d’information et de
communication en soulignant le rôle d’un tel centrage.
Le principe de base qui sous-tend notre argument est que les notions
d’interaction et de réseau à l’usage dans maints domaines sociaux ignorent
souvent la réalisation effective des réseaux : leur « réalisation » en tant que
sphères centrées, relativement contraires à l’idée d’unités distanciées ou de
nœuds connectés uniquement par des liaisons marchandes ou des relations
sociales. Avant 1980, le marché des changes était effectivement structuré en
termes de réseaux. Mais le marché des changes contemporain est mieux
appréhendé en tant que plate-forme centrée et que structure de flux basée sur
« l’apprésentation ». La notion de technologie en tant qu’infrastructure
externe d’échange d’informations masque le rôle constitutif d’un composant
particulier de cette technologie : l’écran, avec tout le travail
apprésentationnel des traders qu’il suppose et toute l’économie secondaire
d’informations qu’il demande.
Nous étudierons dans un premier temps les concepts de réseau par rapport
aux évolutions récentes du commerce et de la finance et nous examinerons la
transition historique du marché des changes d’un marché en réseau à un
marché en écran. Nous en viendrons ensuite à le caractériser en tant que
« monde » et en tant que flux de ce marché. Nous nous appuyons sur les
travaux d’Alfred Schutz pour expliciter en quoi ces caractéristiques diffèrent
de celles de la réalité de la vie quotidienne qu’il a analysée, en soutenant que
la temporalité, la contextualité et la localité spécifiques du « monde en
écran » des traders sont liées à la constitution technologique de ce monde.
Nous conclurons par une analyse de la transparence des marchés sur écran
en tant que constitutive de leur matérialité informationnelle.
Le concept de réseau est ancien en sociologie. On peut toutefois penser que
son récent regain de popularité est ancré dans les changements rapides subis
par une multitude de formes organisationnelles analysées par les
sociologues. L’entreprise est l’une de ces formes : dans ce cas, le
changement a été associé à un assouplissement de la forme organisationnelle
bureaucratique qui était apparue dans le sillage de l’industrialisation. Dans la
transformation culturelle à laquelle nous assistons, les entreprises adoptent
une structure plus plate, s’appuient davantage sur le travail d’équipe et
moins sur des hiérarchies explicites, se scindent en unités commerciales
indépendantes et externalisent des activités – ce qui implique que les
connexions horizontales au sein des et entre les entreprises non seulement
complètent mais supplantent les regroupements et les connexions verticaux.
Ces changements concernent autant les principes intra-entreprise de
formation de groupes que la structure de gouvernance d’une société et les
relations inter-entreprises.
La notion de réseau recouvre tous ces aspects. Si, par le passé, les
spécialistes des sciences sociales avaient une prédilection pour les concepts
de bureaucratie et de hiérarchie, ils sont aujourd’hui plutôt férus des
concepts de réseau et de connectivité. On peut ainsi se reporter aux travaux
de Powell
[5] qui décrivent la progression de réseaux latéraux centrés sur les
tâches au sein des entreprises et des réseaux de collaboration interentreprises
dans le domaine des sociétés de biotechnologie, ainsi qu’aux travaux de
Stark
[6] qui identifie et analyse les réseaux informels entre entreprises en
Europe de l’Est, ou de Hamilton et Biggart, et de Gerlach
[7], qui décrivent
l’organisation et les changements sociaux au sein des entreprises japonaises,
coréennes et chinoises en termes de différents types d’alliances et de
réseaux, ou enfin de DiMaggio
[8] qui réunit diverses études dans cette
tendance.
Cet engouement semble justifié à de nombreux égards. En tant que concept
d’organisation, la notion de réseau repose en effet sur une solide
convergence des changements organisationnels, des développements
technologiques et des transformations culturelles plus générales qui
soutiennent également la nature du concept de réseau en tant que modèle
analytique, mais aussi en tant que publicité sur la façon dont le commerce
devrait être pratiqué dans un domaine quelconque. Un des développements
importants qui contribue au concept de réseau est certainement celui des
technologies d’information et de communication, lesquelles reposent sur des
liaisons électroniques entre régions géographiques et sont souvent décrites
en termes de réseaux, toiles, circuits et nœuds. Celles-ci ont renforcé les
tendances préexistantes vers des formes d’organisations en réseau et ont
facilité certains de ces développements. Castells parle ainsi d’une société en
réseau où « les flux de messages et d’images entre réseaux constituent le fil
conducteur de base de notre structure sociale
[9] ». Il conçoit les fonctions
dominantes comme étant organisées en réseaux, tandis que des fonctions
subordonnées se fragmentent et que, au niveau local, les personnes sont de
plus en plus isolées et déconnectées les unes des autres. Si l’usine
d’assemblage était l’exemple type de l’entreprise du XX
e siècle, les
technologies de l’information peuvent jouer un rôle similaire au XXI
e
siècle ; il paraît donc normal de se référer à tout dispositif institutionnel en
termes de réseaux
[10].
Des facteurs culturels semblent également contribuer à l’essor de cette
notion : une popularité mise en évidence par la préférence, croissante depuis
les années 1980, des analystes à envisager les choses en termes de réseaux,
même dans des domaines où les transitions soudaines vers des formes
d’organisations en réseau ne sont pas évidentes. Cette tendance est illustrée
par la théorie de l’acteur-réseau en sociologie des sciences et des
techniques
[11]. L’analyse des marchés, qui, galvanisée par Granovetter et sa
notion d’encastrement (
embeddedness) de l’action économique dans les
réseaux de relations
[12], est maintenant dominée par des approches « réseau »,
en est un autre exemple. La ligne de recherche dominante dans ce domaine
se spécialise dans l’analyse des liens inter-organisationnels et relie, en fait,
l’analyse organisationnelle et l’analyse des marchés en se concentrant sur
l’étude de la nature des relations et des réseaux et l’incidence de ceux-ci sur
le travail, la production, le crédit et l’investissement
[13]. L’encastrement dans
les réseaux est une notion théorique qui pose comme postulat
l’interdépendance des réalités économiques avec la structure sociale. La
recherche tente d’expliquer comment les activités économiques sont
modelées par ce qui anime les relations dans lesquelles les acteurs sont
engagés. C’est un postulat qu’il convient de distinguer de la théorie selon
laquelle les entreprises se réorganisent elles-mêmes à la suite de
transformations culturelles plus générales.
Néanmoins, malgré ces convergences le sentiment demeure qu’un concept
aussi polyvalent que celui de « réseau » a également des limites majeures.
En effet, les réseaux sont des structures sociales éparses et il est difficile de
voir comment ils peuvent incorporer des formes d’interaction intense et
dynamique, des composants symboliques et d’autres spécificités que nous
observons dans des domaines concrets. En outre, les réseaux postulent et
exigent de fait la distanciation entre les unités, les connexions venant
combler cette distance. Dans l’imagerie du réseau, ce sont les connexions qui
supportent la charge de la preuve dans l’explication d’une forme sociale.
Mais l’accent mis sur les liens, leur nature et ce qui les anime, fait peu de cas
des détails sur la façon dont les connexions sont implémentées. Ces détails
comptent dans le formatage des processus d’organisation ou des formes
sociales : il convient de savoir si c’est bien sur les liens existant dans un
réseau (ou sur une autre structure) que repose une organisation donnée.
Sur les marchés analysés ici, les technologies d’information et de
communication (médias transactionnels), fournissent non seulement des
liens mais projettent également des intérêts, activités et événements locaux
sur un espace symbolique commun : celui des écrans d’ordinateur. A l’image
d’un réseau de prismes qui recueillent la lumière et la concentrent en un
point, ces systèmes recueillent et concentrent les activités, les intérêts et les
événements à la surface des écrans d’ordinateur. Ces écrans eux-mêmes sont
reproduits à l’identique dans toutes les salles de marché connectées, formant
pour ainsi dire un énorme dispositif de miroitement composite. En termes
plus phénoménologiques
[14], l’écran « apprésente » le marché : il amène
l’invisible et le territorialement distant « près » des participants, ce qui le
rend interactionnel et réactif.
Il convient d’illustrer tout ceci par un cas concret, le marché des changes (ou
marché des devises), que nous allons maintenant aborder. Examinons
d’abord la salle de marché étudiée
[15]. Environ deux cents
traders (toutes
activités confondues : actions, obligations et devises) travaillaient sur les
salles de marché de la banque d’investissement internationale observée. Les
traders des opérations interbancaires de change ne sont pas des courtiers qui
négocient pour le compte de tiers, mais plutôt des teneurs de marché (
market
makers). Ils prennent leurs propres « positions » sur le marché en essayant
de profiter des différences de cours en proposant des opérations aux autres
participants du marché, conférant ainsi de la liquidité au marché et le
soutenant, si nécessaire en réalisant des transactions allant contre leur propre
position. L’ordre de grandeur des opérations de change réalisées via ces
canaux est de plusieurs centaines de milliers de dollars par transaction et
peut aller jusqu’à cent millions de dollars ou plus. A l’origine de ces
transactions se trouvent des investisseurs institutionnels, des spéculateurs,
des gestionnaires d’actifs, des banques centrales et autres acteurs qui veulent
profiter des mouvements des cours des devises, ou qui ont besoin de devises
pour s’engager ou se dégager d’investissements transnationaux (par
exemple, dans le cas de fusions et acquisitions). Pour réaliser les
transactions, les
traders disposent de toute une palette de technologies :
chaque opérateur a en face de lui jusqu’à cinq écrans qui affichent le marché
et permettent d’y intervenir. L’écran est le moyen qui permet de conclure des
transactions par le biais de contacts directs en temps réel, appelés
« conversations
[16] », ou à travers l’
Electronic Broker (ou système EBS), un
système qui indique les offres d’achat et de vente et qui fait la liaison pour
les transactions. Les écrans présentent le « noyau » du marché et la majeure
partie de son contexte. Ils composent un monde autonome qui comporte
« tout » ce dont il a besoin pour son existence et son maintien : au centre, les
prix des transactions effectives et les conversations de négociation en cours ;
dans un second cercle, les cours indicatifs, les informations sur les comptes
et quelques nouvelles textuelles (en fonction de l’histoire actuelle du
marché), ainsi que des nouvelles et commentaires supplémentaires
constituant un troisième cercle d’informations.
Le marché n’a bien entendu pas toujours été sur écran. L’histoire du marché
des changes depuis les années 1970 illustre la transition des réseaux vers un
espace composite centralisé. Commençons par l’effondrement en 1971 des
accords de Bretton Woods, qui avaient jusque-là fixé efficacement les taux
de change. Avant cet effondrement, les marchés de change existaient
également : les opérations de change étaient des échanges de devises
transfrontaliers. Ces échanges ont vu le jour à l’aube du commerce
international et ont persisté à travers les âges. Mais au cours des trente
années de vie de ces accords de Bretton Woods, les opérations de change se
limitaient à refléter les exigences réelles des entreprises et autres acteurs qui
avaient besoin du change pour régler les factures et payer les marchandises.
Lorsque les contrôles des changes ont été supprimés, le commerce de
devises même, sous forme d’un marché où le change reflétait l’anticipation
des fluctuations de prix, est devenu possible. Toutefois, les opérateurs
n’avaient pas d’ordinateurs et il s’agissait alors pour eux de découvrir et de
négocier ce marché qui restait « caché » dans l’enceinte d’un espace
géographique.
Au tout début, une salle de marché était une salle dotée de bureaux, de lignes
téléphoniques et d’une machine à calculer. Il pouvait également s’y trouver
une cabine téléphonique centrale installée au milieu de la salle et qui servait
à l’origine de lieu tranquille pour passer les appels internationaux qui, au
début, devaient encore être demandés via la compagnie de téléphone ; seuls
les appels nationaux pouvaient être passés directement. Le ticker
(téléscripteur), qui débitait « 50 mètres par jour » de cotations et titres
d’actualité, comme l’a dit un ancien participant, était un dispositif essentiel.
Les activités du parquet se concentraient sur une « recherche du marché »,
qui consistait à découvrir quel était le cours d’une devise et qui voulait
l’échanger. Dans la citation suivante, un ancien responsable de négociation
se souvient comment il courait continuellement après le marché :
P : (…) Donc il fallait constamment trouver quels étaient les cours dans
chaque pays.
KK : Et vous le faisiez en appelant les banques ?
P : Oui. Et il y avait aussi des appels sur le télex provenant d’autres banques
qui voulaient soit réaliser des opérations, soit savoir, simplement savoir où en
était le dollar par rapport au franc suisse.
KK : (...)
P : Oui, on était courtiers pour des traders, chaque matin il fallait récupérer
tous les cours d’Europe, Couronne danoise, Couronne suédoise, Couronne
norvégienne, et autres, les devises nationales tous les matins, les taux
d’ouverture. On les donnait aux traders, ils les calculaient en Francs suisses
et les inscrivaient sur des grandes feuilles.
B : Et vous proposiez déjà le double cours, achat et vente ?
P : (…) Dans les banques suisses, les taux de change étaient déterminés par
négociation, comme dans un bazar (etc.).
Si l’apprésentation est le transport de détails provenant d’emplacements
géographiques et fuseaux horaires différents vers une zone d’activités
particulière, il est sûr que des tentatives partielles d’apprésentation des
marchés ont eu lieu avant l’introduction des écrans : les cours inscrits à la
main sur les « grandes feuilles » dont parle P dans la citation ci-dessus
étaient affichés sur des panneaux muraux et peuvent donc être considérés
comme des premières tentatives d’apprésentation du marché. Lorsque les
écrans sont apparus, ils n’étaient au début rien de plus que des remplaçants
de ces « grandes feuilles » : des écrans sur lesquels les feuilles de cours
manuscrites compilées par des secrétaires étaient projetées sur la base de
photographies prises à partir des feuilles affichées dans la salle de marché.
Cette forme d’apprésentation reposait sur une chaîne d’activités similaire à
de nombreux égards à celle qui récupérait les cours à l’époque pré-écrans : il
fallait cerner la position du marché en appelant ou envoyant des télex aux
banques, écrire les réponses à la main (et peut-être recalculer les cours dans
les devises nationales) et rendre ces informations accessibles en interne par
une forme de présentation centrale.
Les écrans n’ont commencé à « apprésenter » plus directement une matrice
d’intérêts épars et dissociés qu’en 1973, lorsque l’agence de presse
britannique Reuters lança pour la première fois son système informatisé,
Monitor, qui constitua la base d’un marché des changes électronique.
Toutefois, Monitor n’apprésentait toujours que partiellement le marché,
puisqu’il ne fournissait lui aussi que des cours indicatifs
[17]. En revanche, il a
tout de suite intégré des nouvelles textuelles (
news). Les opérations
proprement dites sont restées extérieures aux activités sur écran et ont été
réalisées par téléphone et télex jusqu’en 1981, lorsque les services boursiers
également développés par Reuters sont passés « en direct
[18] ». Mais, dès ses
débuts, Monitor a changé radicalement l’un des aspects constitutifs de
l’échange marchand : il répondait à la question « où est le marché ? », c’est-à-dire qu’il indiquait quels étaient les cours des devises et qui pouvait être
disposé à négocier.
Avant le marché sur écran, les cours différaient en fonction de l’emplacement
et ils devaient être établis pour chaque nouvelle transaction par de longs et
fastidieux processus d’appels téléphoniques, et de mises en attente pour les
appels internationaux. Après l’introduction de Monitor, les cours sont
soudainement devenus accessibles dans le monde entier à toute personne
connectée au système. Avant le marché sur écran, il n’existait que des réseaux
épars entre contreparties spécifiques. Après l’introduction des cotations
informatisées sur écran, « le marché » ne résidait plus dans un réseau
d’emplacements multiples, mais dans un seul, l’écran, qui pouvait être
représenté à l’identique en tous lieux. Il avait acquis une présence et un profil
propres, ainsi que ses propres propriétés temporelles. La conséquence
économique de ce regroupement de tous les fragments de marché en un lieu
unique a été la perte d’importance de l’arbitrage
[19]. Les différences de prix
entre emplacements rendues visibles à l’écran, même si elles ne concernent
que des cours indicatifs, seront rapidement éliminées, à mesure que les
informations y afférentes deviendront accessibles à tous les
traders connectés.
LE MONDE DÉPLOYÉ DE L’ÉCRAN ET COMMENT LES TRADERS
L’HABITENT
Que cela signifie-t-il, pour la réalité de l’écran, d’être un « monde » et pour
les traders d’habiter ce monde ? Nous pouvons prendre « l’inclusivité » des
différentes apprésentations pour point de départ d’une réponse à cette
question. La conséquence de ce qui a été dit dans la section précédente est
que les programmes et circuits électroniques qui sous-tendent le marché sur
écran ont rassemblé et implémenté sur un lieu unique les activités,
temporalités et situations autrefois éparses des agents à l’œuvre : des
courtiers et des comptables, des teneurs de marché (market makers) et des
analystes, des ingénieurs financiers et des journalistes. Les activités de ces
agents ont également servi à rassembler sur écran les états d’économies et de
politiques nationales distantes et d’autres événements économiquement
pertinents, ainsi que les archives du passé et les prédictions de l’avenir. C’est
en ce sens que l’écran n’est pas simplement un « moyen » de transmission
des messages et des informations. C’est un chantier de construction sur
lequel est érigé tout un monde économique et épistémologique. Le caractère
de « monde » de ce chantier apparaît à travers les possibilités performatives
des systèmes transactionnels implémentés à l’écran. Presque toutes les
transactions institutionnelles en matière d’opérations de devises sont
aujourd’hui réalisées sur écran ; en outre, celui-ci peut être « parcouru » et
de nouvelles fenêtres peuvent être ouvertes, ce qui donne l’impression d’une
profondeur et d’une richesse d’expérience inépuisables.
Dans la littérature en sciences sociales, il n’est pas facile de trouver des
critères permettant de déterminer le moment où nous devons compter
quelque chose comme un « monde » à part entière. Nous pouvons toutefois
nous appuyer sur la description phénoménologique de Schutz de la réalité
quotidienne – sur sa structure de « monde de vie » (
lifeworld) – pour
inspecter l’« écran-monde » (
screen world). Pour Schutz, l’expérience du
monde de la vie quotidienne recouvre les caractéristiques suivantes : une
tension spécifique de la conscience (un éveil attentif), une suspension du
doute, une intentionnalité orientée vers le monde extérieur, une forme
spécifique d’expérience de soi (celle du soi travaillant en tant que soi total),
une forme spécifique de socialité (le monde intersubjectif commun de la
communication et de l’action sociale) et une perspective temporelle
spécifique qu’il a appelée « temps standard
[20] ». Schutz s’intéresse au monde
du travail, et les caractéristiques qu’il énumère ont sans doute autant cours
dans les échanges commerciaux sur écran que dans tout autre contexte de
travail. Néanmoins, une élaboration spécifique de certaines de ces
caractéristiques lorsqu’un monde de travail se déplace sur écran est possible.
En d’autres termes, la caractérisation recherchée doit permettre à un habitat
technologique de générer sa propre typification au sein d’une structure
d’expérience globale. Nous suggérons que la plupart des caractéristiques de
monde de Schutz sont élaborées spécifiquement dans les échanges
marchands sur écran. Pour illustrer notre propos, nous nous concentrons sur
la manière dont son éveil attentif, son intentionnalité et sa temporalité
reflètent cette typification spécifique.
Lorsqu’il explique l’éveil attentif (
wide-awakeness), Schutz décrit une
« attention pleine et entière à la vie et à ses exigences », lorsque le soi
travaillant « délimite le segment du monde qui est pragmatiquement
pertinent » et que le contexte pertinent détermine la forme et le contenu de la
pensée du sujet
[21]. Dans ce contexte-ci, il est important de noter que les
« exigences » du monde sur écran des opérateurs n’impliquent pas seulement
une attention complète à la vie, mais une concentration et une élévation de
l’expérience particulières, souvent décrites comme une forme d’activation et
de stimulation bien supérieure au simple éveil attentif. Lorsque les
traders
arrivent le matin, ils s’installent sur leurs sièges, ils allument les écrans, et à
partir de ce moment, leurs yeux seront collés aux écrans, leur regard capturé
par l’écran, même quand ils se parlent ou crient, leur corps et le monde de
l’écran fusionnant en ce qui semble être une immersion totale dans l’action à
laquelle ils participent. Les
traders commentent souvent l’intensité de ce
genre d’expérience, comme dans le cas suivant :
Je pourrais être, je pourrais avoir dormi seulement trois heures la nuit
précédente, être venu en train, complètement épuisé, j’arrive sur le parquet…,
et, je ne bois pas de café non plus, juste du tonus, mon adrénaline crache
immédiatement… C’est électrique [22].
Les
traders peuvent également faire des commentaires sur l’atmosphère
sociale accélérée qui résulte de tout ce qui se passe dans des laps de temps
extrêmement courts, et sur la continuité de cette expérience : « On travaille,
on se détend, on mange et on dort littéralement avec les marchés
[23]. » Ce
profond engagement semblerait laisser peu de place à la jouissance d’autres
réalités non prépondérantes décrites par Schutz, parmi lesquelles il classe le
monde des arts, l’expérience religieuse et les rêves
[24]. Les habitants de ce
monde-écran peuvent parvenir moins bien que d’autres à percer les murs de
leur réalité et à déplacer l’accent sur une autre réalité ; même lorsqu’ils
rêvent (comme nous l’a confié un
trader), il est possible qu’ils rêvent du
marché. Cette « adhésivité » du monde-écran peut également être liée à la
composition économique des marchés respectifs. Comme l’a remarqué
Abolafia, « la salle de marché n’est pas appréhendée comme un endroit où il
suffit de se satisfaire, de traîner les pieds ou simplement survivre », comme
dans d’autres cadres de travail, « c’est un endroit pour gagner
[25] ». Mais il se
peut qu’une autre source de la tension accrue infligée à l’éveil attentif réside
dans l’écran d’ordinateur lui-même et la nature temporelle de ses
présentations du monde. Stone
[26] soutient à ce titre que le fait que la variété
de canaux de signalisation soit moindre en régime de communication
électronique qu’en interaction de face-à-face conduit à une situation où les
facultés d’interprétation de la personne sont employées plus intensément.
Peut-être un engagement plus intense, ouvert à des fantaisies interprétatives,
se traduit-il non pas par une moindre qualité expérientielle des mondes en
écran mais par une expérience « plus élevée » et une plus grande attraction.
Nous devons cependant souligner que nous ne prenons pas ici la réalité de
l’écran en purs termes de matériels technologiques, systèmes de négociation
ou logiciels. Notre intérêt porte en effet davantage sur l’écran en tant que
surface textuellement élaborée, pleine de contenus, et qui encadre et présente
un monde. Bien sûr, l’échafaudage microélectronique derrière la surface ne
doit pas être ignoré, pas plus que ne doit l’être l’économie d’informations
qui alimente les fenêtres de l’écran. Néanmoins, ce qui nous intéresse ici est
que tous ces facteurs d’alimentation et de soutien convergent vers l’écran, où
ils donnent collectivement naissance à ses caractéristiques de « monde ».
Passons maintenant à une deuxième façon dont ces caractéristiques
s’éloignent du monde schutzéen : la temporalité du monde en écran. Les
problèmes temporels sont impliqués lorsque les
traders évoquent la
continuité et l’inévitabilité du marché sur écran, ou son caractère
intersubjectif (thème que nous avons abordé ailleurs
[27] ). Il s’agit, en
l’occurrence, de comprendre comment le temps est ancré dans la réalité de
l’écran et constitue ce que nous appelons la nature de « déploiement et flux »
(
rollout-and-flow) de ce monde. Commençons par la notion de Schutz du
monde de la vie quotidienne comme étant régi par le temps standard. Schutz
a défini le temps standard comme l’intersection de ce qu’il a appelé le temps
« cosmique » et le temps interne ou « durée ». Ainsi, selon lui, nous
percevons nos propres mouvements corporels comme des événements se
produisant dans l’espace-temps, c’est-à-dire dans le temps homogène
spatialisé qui est mesuré par les horloges et autres dispositifs et dans lequel
les événements physiques se produisent. Mais, simultanément, nous
percevons également ces mouvements en tant que changements dans une
succession continue d’un courant de conscience interconnecté, celui que
Schutz a appelé, à partir de Bergson, « durée ». La durée inclut l’expérience
de vieillir ou de devenir, ainsi que le stock d’expériences évoluant
continuellement grâce à l’émergence et la « sédimentation » d’une nouvelle
expérience. La notion de durée est liée au phénomène indiqué par Bergson et
Husserl lorsqu’ils affirment que la présence vécue perdure : le passé est
incorporé dans le présent par les souvenirs et les reconstructions et il anticipe
également l’avenir. Lorsque nous travaillons (Schutz pense aux actions
physiques), nous appréhendons nos activités en tant qu’événements dans les
temps interne et externe, unifiant ainsi les deux dimensions temporelles en
un flux unique.
Tout ceci mériterait de plus amples précisions, mais nous n’analyserons ici
qu’une caractéristique temporelle particulière du monde de l’écran, à savoir
sa nature processuelle « brève » et insidieuse. Considérons d’abord que les
notions de réalité et de monde ont tendance à être des notions spatiales.
Historiquement, les marchés qui constituent actuellement les mondes de
l’écran étaient des lieux de marché, des endroits physiques où acheteurs et
vendeurs pouvaient se rencontrer et coordonner leurs intérêts. De même, nos
concepts d’une réalité quotidienne, celui de Schutz y compris, sont
généralement des concepts spatiaux. Nous voyons la réalité comme un
environnement qui existe indépendamment de nous et dans lequel nous
demeurons et accomplissons nos activités quotidiennes. Les notions même
d’« habiter » et d’un « écran-monde » en écran telles qu’utilisées ici
suggèrent également la spatialité ; elles suggèrent que l’idée d’un
environnement spatial peut être élargie aux réalités électroniques
puisqu’elles deviennent un « habitat » pour certains d’entre nous. Le
problème avec ces notions, c’est qu’elles impliquent que le temps soit
quelque chose qui passe dans cet habitat spatial, mais soit externe à l’habitat
lui-même. Nous associons davantage l’existence d’un habitat à la matérialité
physique d’un monde spatial qu’à une quelconque dimension temporelle.
Nous exprimons également, souvent, la durabilité du monde physique
comparé à l’espérance de vie humaine par des notions de monde
spatialisantes. Mais la réalité de l’écran n’a pas cette durabilité. Elle
ressemble plutôt à un tapis dont des petites sections sont déployées (rolled
out) devant nous. Le tapis fonde l’expérience ; nous pouvons marcher
dessus, nous pouvons changer de position dessus. En même temps, nous
devons imaginer le tapis se constituant à mesure qu’il est déployé. Ainsi, la
réalité de l’écran (le tapis) est un processus, mais pas exactement à l’image
d’une rivière qui coule mais au sens d’une masse d’eau identique se
transférant d’un endroit à un autre. Elle est plutôt processuelle au sens d’une
succession infinie de matière non identique se projetant vers l’avant à
mesure qu’elle modifie l’écran. C’est ce que nous appelons le caractère de
« déploiement et flux » de cette réalité.
Cette acception contraste avec des notions courantes de flux, que nous
devrions examiner brièvement. On tend souvent à associer le flux
directement soit avec les choses qui voyagent (par les réseaux), soit avec la
fluidité. La première idée correspond aux mobilités croissantes de la vie
contemporaine. Elle formule le phénomène selon lequel non seulement les
personnes font des trajets, voyagent et migrent en nombres apparemment
toujours croissants. Mais les messages et l’information se déplacent
également. C’est tout particulièrement la circulation des communications qui
soutient l’idée d’une société de réseaux en tant que société basée sur les flux
d’informations
[28]. Bien que cette idée soit importante, elle est restreinte à la
transmission ou au transfert de choses qui restent somme toute identiques ;
mais ce n’est pas ce à quoi nous pensons en évoquant un monde en écran
constitué temporellement. La seconde notion, celle de fluidité, repose sur la
distinction entre les liquides et les solides. Par exemple, les analystes qui
mettent l’accent sur la fluidité conceptualisent l’état actuel de la modernité
comme étant marqué par une transition de formes d’ordre et de tradition plus
solides à des structures qui sont plus liquides et fluides, ou qui se dissolvent,
comme dans la célèbre expression de Marx selon laquelle « tout ce qui est
solide se dissout dans l’air
[29] ». La libéralisation de l’éducation traditionnelle
illustre cette tendance, de même que la dérégulation des marchés, la
flexibilisation du travail et la décomposition et le remplacement des relations
familiales traditionnelles
[30]. Cette notion de « dissolution du solide » se
rapproche davantage de notre propos, mais ce que nous voulons dire
concernant la réalité de l’écran n’est pas qu’elle est nomade (sans itinéraire)
et non marquée par les traces de la structure économique et sociale. Notre
propos concerne la projection et la reconstitution de cette réalité en tant que
réalité qui apparaît continuellement par bribes, comme l’environnement qui
apparaît la nuit dans les phares d’une voiture et dont la portée est limitée à
l’avant du véhicule. C’est cette brève durée de « résidence » dans le monde
de l’habitant et son émergence par morceaux épisodiques que la notion de
flux capture ici.
Nous suggérons également qu’il est possible de retenir des notions telles que
celle de « monde » ou d’« habiter », tout en restant conscient de la courte vie
et de l’évolution défilante de cette habitation particulière. L’écran qui
déploie le monde dans lequel les traders se meuvent présente néanmoins un
tel monde ; il présente un environnement complexe composé de régions
visitables et d’horizons qui fondent les activités. Le sol peut bouger
continuellement et le monde de vie est celui d’un « vol habité ». Mais les
traders sont capables de gérer ce flux ; leurs façons d’« habiter » sont
adaptées à ce monde. Cette adaptation est parfaitement illustrée par la
capacité des traders à suivre les fluctuations du marché pendant leurs
opérations et en développant un « sixième sens » pour ces fluctuations. Les
traders analysent également les tendances de fluctuation à court et long
terme de leur monde en termes d’histoires et de « vues d’ensemble » qui leur
donnent une certaine permanence pour un bref instant.
Nous souhaitons à présent évoquer brièvement une troisième manière dont
les caractéristiques de monde schutzéennes sont reconfigurées dans le monde
en écran. Pour Schutz et d’autres, l’intentionnalité est la notion qui capture le
mieux notre orientation vers le monde extérieur en termes de projets et de
plans. Nous assistons à la vie non seulement en tant qu’êtres « bien
éveillés », mais nous y sommes dirigés par des motifs (« éveillés afin de »),
par la volonté de provoquer des situations projetées que nous anticipons. Il
s’agit à nouveau d’une assertion très générale correspondant à tous les
mondes de travail. Le monde de l’écran est cependant un monde vers lequel
les participants ne sont pas seulement orientés par des projets et des
intentions, mais dans lequel ils sont positionnés. Pour pénétrer dans ce
monde et en faire partie, un trader doit prendre une position sur le marché,
ce qui signifie qu’il ou elle doit avoir acheté ou vendu des devises ou tout
autre instrument financier.
En conséquence, les traders voient le marché à tout moment avec les yeux
de quelqu’un qui y a des intérêts, des engagements et des investissements.
Les corrélats immédiats de la nature « positionnée » de la participation au
monde dans ce domaine sont les « risques » et les « vulnérabilités » : les
opérateurs sont exposés aux risques des fluctuations du marché par le haut
ou par le bas, en raison du fait qu’ils soient ou pas « à court » d’une devise
sur laquelle ils risquent d’enregistrer des pertes. Le positionnement se traduit
également par des émotions comme l’« avidité » et la « peur » (tous ces
termes sont naturels) : la peur de perdre et une disposition au gain. Les
pertes, en particulier, sont exprimées dans un vocabulaire qui retentit
d’émotions de violence et d’attaque ressenties. Comme le formule un trader
de la salle de marché de Zurich, les termes se rapportent « principalement au
sexe et à la violence, et nombre d’entre eux semblent concerner la
pénétration anale ». La liste que nous avons dressée comportait entre autres :
« je me suis fait baiser ; je me suis fait exploser ; je me suis fait lessiver ; je
me suis fait niquer ; je me suis fait enculer ; je me suis fait défoncer ; j’ai été
massacré ».
C’est une description bien plus violente, émotionnelle et processuelle que
celle proposée par Schutz. Elle introduit le corps en tant qu’objet de douleur
ou d’épreuve physique, même si la source de la douleur n’est pas physique.
L’intentionnalité avec laquelle nous avons commencé prend une toute autre
saveur. Si le mode d’entrée dans ce monde (la seule façon d’être « sur le
marché ») est de prendre une position, les intentions seront toujours
élaborées sous la menace de cette épreuve potentielle et elles seront
modelées par les conséquences de projets déjà accomplis. Si ceci est correct,
les façons d’habiter dans ce monde des
traders devraient en quelque sorte
refléter l’expérience du positionnement et de l’exposition au risque. Et cela
semble bien être le cas. L’attention que les
traders portent au côté
émotionnel de ce monde représente l’une des nuances intéressantes des
marchés financiers en tant que formes de vie. Les
traders parlent
fréquemment et régulièrement de la nécessité de gérer les émotions, ils
développent des méthodes de gestion de ces émotions et considèrent la
gestion des émotions comme partie intégrante des compétences et du savoir-faire de l’activité boursière professionnelle
[31].
Nous avons ainsi défini les caractéristiques de l’écran comme monde en
termes d’inclusivité, de nature temporelle et de « déploiement », et en termes
d’intensité d’expérience positionnée des
traders. Pour souligner le contraste
avec la conception schutzéenne d’un monde, nous pouvons parler de flux
« raccourci » de ce monde au lieu du temps standard expérimenté en son sein,
d’attraction et de monopolisation au lieu d’éveil attentif et de réactivité et de
structures de manque au lieu d’intentions
[32]. Nous mettons une fois encore
l’accent sur le fait que ces schémas concernent le média qui est habité.
Clairement, si le monde en écran est un monde de flux, cela concerne les
technologies, les systèmes de négociation et l’alimentation en contenu qui
constituent ce monde et expliquent son évolution progressive. Les
traders
travaillant sur écran contribuent au flux par la durée de vie spécifique de leurs
activités et par le texte qu’ils ajoutent, mais la durée de vie et les exigences
d’information sont préalablement données par le monde en écran.
L’élargissement et la réactivité résultent de l’étroitesse de la structure et de la
« brièveté » temporelle du monde électronique, ainsi que de l’existence de
conditions d’entrée. Nous soutenons que la réalité en réseaux des périodes
antérieures où les marchés n’étaient pas incarnés sur écran n’a pas fait preuve
de ces caractéristiques de temporalité. Nous pensons également qu’ils n’ont
entraîné d’élargissements similaires qu’à certains moments, par exemple
lorsque des marchés ont été connectés dans les transactions d’arbitrage.
LA MATÉRIALITÉ DE L’ÉCRAN-MONDE : INFORMATION
ET TRANSPARENCE
L’utilisation de la notion de « monde » conduit nécessairement à la question
du type de matérialité que peut avoir un système que nous appelons
« monde ». Ce que cette section tente de faire, en conclusion, c’est
d’explorer cette matérialité. En quoi consiste le « matériel » d’un système
situé entièrement dans l’espace symbolique d’une réalité fournie
électroniquement ? Et quel type de matérialité peut correspondre à un monde
caractérisable en tant que flux ? La réponse la plus littérale à cette question
est que cette matérialité réside dans le texte, dans la multiplicité des chiffres
inscrits, des titres, des phrases et des messages que l’on trouve sur l’écran ;
et c’est sur ce caractère textuel que nous voulons mettre l’accent. Il est en
effet cohérent avec l’idée de flux, si nous appréhendons le texte comme en
cours d’écriture et non en tant que produit fini. La notion d’écriture renvoie
aux activités des agences d’information et des prestataires qui fournissent,
outre les terminaux informatiques, les abonnements à l’écrit sur écran. Si
nous concentrons l’analyse sur cet écrit, nous mettons en lumière toute une
économie secondaire dont l’activité est de créer ce monde par des
développements informatiques et d’écriture.
Mais nous pouvons également viser plus loin et tenter d’atteindre une
compréhension qui prend en compte le contenu de l’écrit. D’abord, nous
devons veiller à accorder suffisamment de poids au fait que les présentations
textuelles centrales de l’écran ne sont pas fournies par les agences, mais par
les traders ici considérés. Les traders « performent » le marché sur écran à
partir de leurs deals électroniques, des prix ainsi cotés et des
communications liées aux transactions. L’économie secondaire ne fournit
que les moyens électroniques de ces interactions. Nous pouvons donc
imaginer le contenu de l’écran divisé en représentations et éléments
performatifs (la partie purement représentationnelle consistant, par exemple,
en des évaluations d’événements et de situations économiquement
pertinents). Ensuite, nous devons être conscients du fait que l’élément clé du
segment représentationnel n’est pas la vérité au sens de faits durables dont la
solidité provient d’une correspondance confirmée avec le monde, mais des
nouvelles (news) : des rapports incessants et presque instantanés
d’événements et situations d’actualité. Lorsque nous avons utilisé ci-dessus
le terme « apprésentation » au lieu de « représentation » pour évoquer le
contenu de l’écran, nous l’avons fait pour indiquer la perte de la fonction
représentationnelle impliquée par le passage de la vérité aux nouvelles ; en
utilisant ce terme, nous avons également mis l’accent sur le rapprochement
géographique et temporel réalisé. Un troisième point à noter est que non
seulement les propositions de deals et les conversations sur écran, mais
également les apprésentations d’événements et situations distants, ont le
potentiel de stimuler les mouvements du marché.
Tout cela signifie que le contenu de l’écrit sur écran est constitué
d’information. Une compréhension plus profonde de la matérialité du monde
de l’écran révèle donc qu’il est informationnel. C’est le processus d’arrivée
des informations qui « court-circuite » continuellement le flux de ce monde,
modifiant l’image du monde et invitant les activités de négociation et
d’interprétation à répondre à cette modification.
Nous avons illustré ailleurs avec plus de détail comment les différents
contenus de l’écran et les opérations elles-mêmes constituaient des
informations pour les
traders
[33]. Nous voulons ici ajouter un détail
supplémentaire qui met également en lumière le caractère collectif du monde
en écran. La matérialité de ce monde dépend d’un régime de transparence de
l’information. En l’occurrence, la transparence fait avant tout allusion à la
qualité de « vision au travers » du monde en écran. Elle implique la visibilité
des activités et événement en cours par delà les zones géographiques au sein
des communautés transactionnelles internes des banques d’investissement
internationales et au sein des marchés spécialisés dans un instrument
particulier (par exemple, dans le marché au comptant ou le marché
d’options). Il convient d’apprécier l’étendue de cette visibilité. Si, par
exemple, au cours du processus de recherche d’un prix pour une option sur
devises, le
desk
[34] de
trading de Zurich discute de l’option avec Londres, les
autres
desks d’options de la banque, distribués de par le monde entier,
écoutent ces conversations :
KK : Ils écoutent (ces conversations) ? Ils peuvent (les voir) ?
SJ : (…) Quand on discute de quelque chose avec Londres sur la ligne
directe, tout le monde l’entend, ce qui signifie que tout le monde peut
participer à la conversation. En gros, ils peuvent participer. Si vous avez des
informations pertinentes que les deux autres qui sont en train de discuter
n’ont pas, ces informations s’ajoutent (à la discussion) et (vous dites), hé, j’ai
entendu parler de (ceci)… (etc.). (Responsable des opérations sur options)
Les traders pensent que certaines sortes d’informations peuvent être mieux
évaluées localement grâce à des contacts, des réunions d’information, la
lecture de la presse locale et des observations locales. Ce que le Ministère
des Finances du Japon a en tête est plus facile à évaluer, pensent les traders,
à Tokyo qu’à Zurich. Dans le cas étudié, ces observations ne se
« sédimentent » pas dans le centre de négociation local pour participer de la
connaissance implicite d’un endroit, ou de traders individuels. Elles sont
également rendues accessibles à l’échelle mondiale grâce aux tableaux
d’affichage internes (bulletin boards) des banques, un autre composant du
régime de transparence décrit. Les tableaux d’affichage sont des forums
électroniques partagés, sur lesquels les participants de divers centres de
négociation postent de brèves observations confidentielles :
RD : Les informations les plus sensibles vont là-bas, les moins sensibles sont
transmises au client ou aux contacts internes. En fait c’est le saint Graal !
L’avantage des tableaux d’affichage électroniques et de l’impulsion qu’ils
donnent à la transparence, c’est qu’ils relient des centres de négociation
distants grâce aux observations postées sur ce que ces centres voient
localement, dans leur région du monde
[35]. Mais cet avantage réside
également dans le fait que les superviseurs, en suivant l’évolution des
marchés sur ces tableaux, sont mis au courant des activités des
traders et
s’en trouvent en mesure de les juger. Sur un plan plus général, les
superviseurs peuvent « assister » aux activités des
traders en tant que
membres de leur organisation, en même temps qu’ils suivent le marché,
puisque lui-même se compose des activités des
traders à l’échelle mondiale.
Ils peuvent surveiller non seulement les cours faits, les cours indicatifs des
autres banques, les informations et les analyses de celles-ci qui sont
systématiquement affichées sur les écrans, mais également les conversations
transactionnelles, les conversations informationnelles et les transactions
effectuées par voie électronique.
Ce type de régime de transparence des informations soulève un certain
nombre de questions
[36], mais nous ne pouvons ici nous concentrer que sur la
façon dont il contribue à la matérialité du monde de l’écran et sur
l’importance de ce régime eu égard à la situation des réseaux. D’abord, la
notion de marché en tant que monde sur écran ne devient plausible que si ce
monde contient suffisamment de « choses » (
stuff) et si le volume et les
couches d’informations, c’est-à-dire le matériel, sur l’écran sont
proportionnels à la transparence, c’est-à-dire à ce que l’on peut voir à partir
d’autres zones des nombreux réflecteurs de l’écran. Transparence équivaut
également à visibilité, les
traders servant de conduits de l’information. Les
participants qui sont orientés vers et connaissent les « choses » de chacun,
par le truchement de la transparence, connaîtront également un certain
niveau de coordination globale de la conscience qui leur permet de
discriminer ce monde de la coordination plus binaire de la conscience dans
les structures en réseau. Habiter l’écran n’est donc pas une aventure
individuelle ou relationnelle, mais une aventure véritablement collective.
Enfin, le fait que le monde en écran soit régi par un régime de transparence
des informations a également des effets économiques directs. Les
économistes abordent ce contraste en termes d’augmentation de l’efficience
de ces marchés, par quoi ils entendent que les opportunités de profit
excédentaires sont éliminées et que les prix reflètent davantage la meilleure
information disponible
[37].
Traduit de l’anglais par WORDSHOP
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[1]
[
NdT : ou marché des devises,
Foreign Exchange en anglais].
[2]
HAMILTON, BIGGART, 1993.
[3]
[
NdT : on désigne généralement par « salles de marché » (
trading room ou
dealing room)
les départements des banques d’investissement, courtiers et autres établissements financiers
au sein desquels se concentrent les activités de négociation sur les divers marchés financiers :
marchés d’actions, marchés de produits obligataires, divers genres de marchés dérivés et
marché des changes (les auteurs se concentrent dans cet article sur ce dernier). Le mot
« trader » (ou « opérateur ») désigne de manière générique tout employé d’établissement
financier (travaillant habituellement en salle de marché) dont l’activité principale consiste à
négocier sur les marchés financiers : intervenir en transmettant des ordres d’achat et de vente
(pour le compte de clients ou de la banque qui l’emploie) et étudier puis mettre en œuvre des
stratégies de profit].
[5]
POWELL, KOPUT, SMITH-DOERR, 1996.
[6]
STARK, 1996.
[7]
HAMILTON, BIGGART, 1993 ; GERLACH, 1992.
[8]
DIMAGGIO, 2001.
[9]
CASTELLS, 1996, p. 476-7.
[10]
DIMAGGIO, 2001, p. 39-40.
[11]
Par exemple : LAW, HASSARD, 1999.
[12]
GRANOVETTER, 1985.
[13]
Par exemple, BAKER, 1990 ; BAKER, FAULKNER, FISHER, 1998 ; DIMAGGIO,
LOUCH, 1998 ; UZZI, 1999.
[14]
SCHUTZ, 1962, p. 294-305.
[15]
Cette étude est basée sur un travail ethnographique réalisé depuis 1997 dans une salle de
marché d’une importante banque d’investissement internationale à Zurich et dans deux autres
banques. Pour plus de détails, voir : KNORR CETINA, BRUEGGER, 2002a.
[16]
[
NdT : il s’agit d’un dispositif de dialogues électroniques sur écran, ressemblant à un
« webchat » sur internet, à travers lequel les
traders communiquent des propositions de
« deals », les commentent, les acceptent ou les rejettent].
[17]
[
NdT : des cours de marchés sont dits « indicatifs » quant il s’agit simplement
d’estimations approximatives ou de propositions de cours et non pas de cours fermes auxquels
il est effectivement possible de traiter immédiatement].
[18]
READ, 1992, p. 283.
[19]
[
NdT : l’arbitrage se base, dans ce contexte, sur la possibilité de profiter de l’écart de prix
existant entre deux lieux de négociation pour une même devise].
[20]
SCHUTZ, 1962, p. 229-30.
[21]
SCHUTZ, 1962, p. 212-14.
[22]
Cité dans LEVIN, 1999, p. 58 [
NdT : cet extrait d’exemple se réfère au cas d’un parquet
boursier].
[23]
SCHWAGER, 1992, p. 60.
[24]
SCHUTZ, 1962, p. 231-59.
[25]
SCHUTZ, 1998, p. 10.
[26]
STONE, 1996, p. 36.
[27]
KNORR CETINA, BRUEGGER, 2002a.
[28]
Par exemple, CASTELLS, 1996.
[29]
Par exemple, BERGMAN, 1982 ; BAUMAN, 2000.
[31]
Voir également : SCHWAGER, 1992 ; ABOLAFIA, 1996.
[32]
Voir KNORR CETINA, BRUEGGER, 2002b pour une élaboration de ce dernier point.
[33]
KNORR CETINA, BRUEGGER, 2002a.
[34]
[
NdT : unité fonctionnelle au sein de la salle de marché (ici,
desk de
« trading », par
opposition, par exemple à desk de « vente »)].
[35]
[
NdT : les « centres de négociation » auxquels les auteurs se réfèrent ici sont les diverses
salles de marché d’un même et unique établissement bancaire. Il s’agit ici de dispositifs de
diffusion d’information « internes » (les
bulletin boards électroniques), différents des
dispositifs « de marché » étudiés plus haut (écrans de
news et écrans de négociation
électronique)].
[36]
Voir KNORR CETINA, BRUEGGER, 2001.
[37]
Par exemple, BODIE, MERTON, 1995, p. 197.