2003
Réseaux
Outils de marché
Sociotechnologie de l’arbitrage dans une salle de marché à wall street
Daniel Beunza
David Stark
L’objet de cet article est d’analyser l’organisation des marchés à l’ère de la
finance quantitative. A cette fin, les auteurs réalisent une ethnographie de
l’arbitrage, une stratégie qui illustre le mieux la finance dans le sillage de la
révolution quantitative. A la différence des stratégies dites
« fondamentalistes » ou de celles considérées comme « chartistes », l’arbitrage
suppose un art de l’association – la construction d’une équivalence
(comparabilité) des propriétés entre différents actifs. L’évaluation particulière
qui intervient lors de l’arbitrage repose sur une opération qui fait de quelque
chose la mesure de quelque chose d’autre, en associant des titres les uns aux
autres. Le processus de reconnaissance des opportunités et les pratiques de
création de nouvelles associations sont déterminés par les configurations
sociospatiales et sociotechniques de la salle de marché. Le calcul est distribué
entre les personnes et instruments à mesure que la salle de marché organise
l’interaction entre les divers principes d’évaluation.
In this paper the authors analyse the organization of trading in the era of
quantitative finance. To do so, they conduct an ethnography of arbitrage, the
trading strategy that best exemplifies finance in the wake of the quantitative
revolution. In contrast to value and momentum investing, they argue, arbitrage
involves an art of association – the construction of equivalence
(comparability) of properties across different assets. The peculiar valuation
that takes place in arbitrage is based on an operation that makes something the
measure of something else – associating securities to each other. The process
of recognizing opportunities and the practices of making novel associations
are shaped by the specific socio-spatial and socio-technical configurations of
the trading room. Calculation is distributed across persons and instruments as
the trading room organizes interaction among diverse principles of valuation.
ils ont sans hésiter abordé les œuvres intellectuelles avec pratiquement les
seules forces nues de leur esprit, très peu nombreuses auraient été les choses
qu’ils auraient pu mouvoir ou dont ils auraient pu se rendre maîtres, quand
bien même ils eussent déployé et réuni les plus grands efforts… [O]r il est
très clair que, dans toute grande œuvre où intervient la main de l’homme,
s’il n’est fait usage d’instruments ou de machines, ni les forces de chacun ne
peuvent être dirigées, ni celles de tous se réunir
[1]. »
L’objet de cet article est d’analyser l’organisation des marchés à
l’ère de la finance quantitative
[2]. A cette fin, nous réalisons une
ethnographie de « l’arbitrage », la stratégie boursière qui illustre
le mieux la finance dans le sillage de la révolution quantitative. Nous
défendons la thèse selon laquelle, à la différence des stratégies basées sur la
« valeur fondamentale » des titres ou celles purement spéculatives,
l’arbitrage suppose un art de l’association – la construction d’une
équivalence (comparabilité) entre les propriétés des différents actifs.
L’évaluation particulière qui intervient lors de l’arbitrage repose sur une
opération qui fait de quelque chose la mesure de quelque chose d’autre, en
associant des titres les uns aux autres. Nous examinons comment ces
associations se produisent en étudiant leur fondement matériel dans le
déploiement d’objets et de personnes dans la salle de marché d’une grande
banque d’investissement internationale à Wall Street, où nous avons mené
une étude ethnographique.
Si nous nous concentrons sur l’arbitrage, c’est aussi parce qu’il s’agit de la
stratégie boursière qui représente le mieux les problèmes d’évaluation et de
calcul qui devraient être au centre de la sociologie économique. La
sociologie économique semble en effet fondée sur un pacte conclu avec les
sciences économiques selon lequel les économistes se réserveraient l’étude
de « la valeur » et les sociologues celui « des valeurs » ; ils étudient
l’économie, nous étudions les relations sociales dans lesquelles les
économies sont ancrées. Cet article fait partie d’un programme de recherche
qui rompt avec ce pacte
[3]. Pour devenir plus qu’une sociologie des
entreprises, la sociologie économique doit avoir pour objet d’étude le
problème de la valeur. Le premier pas est un travail empirique sur la façon
dont les acteurs se prêtent à des activités aussi fondamentales que le calcul
de la valeur et la construction d’équivalences. L’activité boursière en
présente un cas privilégié.
Une salle de marché est un générateur d’équivalences. Ces associations entre
produits financiers s’opèrent
in situ, c’est-à-dire dans un endroit particulier
où des formules sont formées par association entre personnes. Mais notre
propos n’est pas d’illustrer une fois encore le thème de l’ancrage social
[4]. En
nous appuyant sur les travaux de Michel Callon, Bruno Latour et Edwin
Hutchins
[5], nous examinons les processus socio-techniques au cours desquels
les pratiques de calcul sont distribuées au sein d’un réseau de personnes et
d’objets. Notre analyse commence donc par le thème fondamental que
partage l’analyse des réseaux avec d’autres écoles de sociologie
économique : l’idée que les marchés sont sociaux
[6]. Mais nous élargissons et
approfondissons cette perspective en soutenant que l’analyse des réseaux
sociaux ne doit pas se limiter à l’étude des liens existant entre les personnes.
Du fait que le social se compose d’humains et de leurs éléments non
humains (outils, instruments, objets), au lieu d’étudier « la société », nous
devons élaborer une science des associations, une analyse qui examine non
seulement les liens existant entre les personnes, mais également entre les
personnes et les choses
[7].
Nous nous concentrons également sur l’arbitrage parce qu’il s’agit de la
stratégie boursière qui illustre le mieux la conjonction particulière de la
connectivité, la connaissance et l’informatique, que nous considérons
comme l’élément déterminant de la révolution quantitative en finance. Grâce
à la création du NASDAQ en 1971, Wall Street a bénéficié d’un marché
électronique bien avant tout autre secteur d’activité. Grâce au
développement des terminaux Bloomberg en 1980, les
traders des banques
d’investissement ont été connectés les uns aux autres au sein d’un réseau
informatique bien avant d’autres professionnels. Le développement de
formules de tarification de produits dérivés, telles que le modèle de Black et
Scholes en 1973, a offert aux
traders de puissants instruments
mathématiques. Le développement spectaculaire de la puissance de calcul et
la diminution de ses coûts ont en outre permis aux
traders d’associer ces
formules à des puissantes ressources de calcul. Ce mélange de formules, de
données à y insérer, d’ordinateurs pour les calculer et de réseaux
électroniques pour les connecter s’est avéré explosif et a entraîné un
glissement décisif vers la « finance quantitative
[8] ».
A ce jour, la stratégie d’analyse dominante employée par les sociologues qui
étudient la finance moderne a été de se concentrer sur l’un ou l’autre des
composants clés de la révolution quantitative. A cet égard, le récent article
de Urs Bruegger et Karin Knorr Cetina est exemplaire
[9]. Leur travail ouvre la
voie à l’idée que les chiffres affichés sur les écrans des
traders ne
représentent pas un marché situé ailleurs : plutôt, le marché est
« apprésenté ». Tout comme les yeux des négociateurs d’un parquet boursier
sont fixés sur les gestes des autres négociateurs, les yeux des
traders
considérés par Bruegger et Knorr Cetina sont fixés sur l’écran parce que,
dans les deux cas, c’est là que se trouve le marché. Les marchés
électroniques, affirment-ils, ont amené le marché sur l’écran du
trader,
incitant les
traders à passer d’un « monde en face à face » à un « monde en
face à écran » et entraînant une « pertinence réduite de l’emplacement
physique
[10] ».
Tandis que Bruegger et Knorr Cetina se concentrent sur l’augmentation de la
connectivité en finance, Donald MacKenzie et Yuval Millo
[11] s’intéressent à
une autre branche de la révolution quantitative : l’apparition de formules
mathématiques et leurs conséquences sur l’activité boursière
[12]. Les formules
mathématiques de la finance moderne, affirment-ils, ne représentent pas les
marchés autant qu’ils les performent au sens développé par Callon
[13]. Pour
illustrer cet aspect « performatif », ils soulignent le rôle du modèle de Black
et Scholes dans la prévision et ultérieurement la fixation du cours des
options sur le Chicago Board Options Exchange.
Les deux études sont élégamment complémentaires : Bruegger et Knorr
Cetina examinent la négociation électronique, mais se désintéressent
totalement des formules ; MacKenzie et Millo étudient le rôle des formules,
mais ne tiennent pas compte des pratiques de négociation électronique.
Toutefois, si nous souhaitons comprendre l’organisation de la négociation
marchande à l’ère de la finance moderne, nous devons examiner les trois
piliers de la révolution quantitative : connectivité, connaissance et
informatique. C’est précisément cette conjonction qui confère à l’étude de
l’arbitrage moderne – en qualité de stratégie boursière qui exploite le plus
intensément (et, à ce jour, le plus profitablement) les mathématiques et les
machines – une telle pertinence analytique.
En prenant les limites de ces études comme point de départ, nous ne
saisissons toutefois pas uniquement l’occasion d’examiner en tant
qu’ensemble les éléments qu’ils avaient commencés à analyser séparément.
Notre démarche est encore plus radicalement différente. Premièrement,
contrairement à ces sociologues des sciences et des techniques
[14], nous
considérons la salle de marché effectivement comme un laboratoire. Dans les
deux travaux mentionnés, nous trouvons peu d’éléments concernant le
problème fondamental auquel est confronté tout
trader : comment
reconnaître une opportunité ? Nous soutenons que les
traders reconnaissent
les opportunités en transformant leur salle de marché en laboratoire, en
réalisant des expériences, en déployant toute une panoplie d’instruments leur
permettant de tester le marché. Dans les pratiques à travers lesquelles la
valeur est calculée, des équivalences sont établies et des opportunités sont
concrétisées, les instruments matériels comptent. Le calcul est distribué –
spatialement, au sein de la salle, et socialement, entre les divers instruments.
Toutefois, même si le calcul implique tant les mathématiques que les
machines (il est parfois automatisé), il est loin d’être automatique : il
suppose du jugement. En outre, le calcul n’est pas détaché : bien que le
trader soit émotionnellement distant de toute opération particulière, pour
pouvoir tenir une position, il doit être fermement attaché à un principe
d’évaluation et aux instruments associés. Dans le domaine de l’arbitrage,
pour être opportuniste, il convient d’être fidèle à un principe.
Deuxièmement, tout en prenant en compte les dynamiques qu’identifient ces
sociologues des sciences et des techniques, nous en tirons des conclusions
analytiques différentes. Pour Bruegger et Knorr Cetina, le déplacement de la
scène physique au profit des « microstructures globales » sur écran
s’explique par la rapidité sans cesse croissante de la circulation de
l’information. Nous aussi, dans un premier temps, nous avons considéré
notre terrain comme un monde d’informations globalement instantanées. En
étudiant des
traders de produits dérivés, nous espérions délimiter un monde
de pure information. Et effectivement, nous avons rencontré un monde
foisonnant d’informations diffusées à une vitesse vertigineuse. Mais après
des mois de travail de terrain, nous nous sommes rendu compte que,
précisément parce que plus d’informations sont presque instantanément
accessibles à presque chaque acteur du marché, l’avantage stratégique se
place plutôt du côté d’un processus sociocognitif d’interprétation que du côté
d’une économie de l’information
[15]. La salle de marché étudiée réalise des
profits (considérablement supérieurs aux gains moyens du secteur d’activité
en question) non pas parce qu’elle bénéficie d’un accès à des informations
plus opportunes ou de meilleure qualité que ses concurrents (qui disposent
pratiquement des mêmes informations), mais en constituant des
communautés interprétatives au sein de la salle de marché.
De même, à partir de ce que MacKenzie et Millo montrent sur la façon dont
la diffusion des formules formate les marchés, nous passons à la question
suivante : si tout le monde utilise les mêmes formules, comment peut-on en
bénéficier ? Plus ces formules se diffusent pour réaliser le marché, plus les
bénéfices dépendent d’une performance originale. C’est-à-dire que le profit
différentiel devient une question d’innovation. Il en va de même pour les
formules que pour l’information (qu’il est nécessaire de posséder mais qui,
en soi, ne confère pas d’avantage) : plus elles sont répandues, plus il faut
innover.
Qu’est-ce qui nourrit l’innovation et facilite l’interprétation ? La réponse
n’est apparue que lorsque nous avons cessé de ne considérer la salle de
marché que comme un « cadre » et avons commencé à envisager les
configurations spatiales de cette scène spécifique en tant que dimension
supplémentaire parallèle à la conjonction des équations, de la connectivité et
de l’informatique. En analysant le modus operandi de la finance moderne,
nous nous sommes aperçus que son locus operandi ne pouvait être ignoré.
Alors que Bruegger et Knorr Cetina marginalisent la scène physique au
profit des interactions dans le cyberespace, nous montrons que les pratiques
boursières sont intimement liées au déploiement des personnes et des objets
dans la salle.
L’activité d’arbitrage peut être considérée comme une économie
d’informations et de vitesse. De même que piloter un avion de chasse en
temps de guerre. Sans les informations et la vitesse requises, ni le
trader ni
le pilote ne pourraient mener à bien leur mission. Toutefois, pour manœuvrer
dans l’environnement incertain des marchés comme dans la confusion de la
bataille, il est indispensable d’avoir une conscience située
[16] (
situated
awareness). Comme nous allons le voir, la configuration de la salle de
marché en tant que scène spécifique fournit les ressources socio-spatiales
nécessaires à cette perception.
En ce qui concerne le processus d’innovation en général, le défi cognitif
auquel sont confrontés nos
traders arbitragistes réside dans le problème de la
reconnaissance. D’une part, ils doivent, bien entendu, être experts en
reconnaissance de formes (
pattern recognition) : par exemple, relier des
données aux modèles, etc. Mais s’ils ne reconnaissaient que des formes
usuelles parmi les catégories existantes, ils ne seraient pas innovateurs
[17].
L’innovation nécessite plutôt un autre processus cognitif, un processus de re-connaissance (établir des associations non anticipées, reconceptualiser la
situation, se libérer du blocage). Elle exige un type de recherche spécifique –
non pas dans le sens où l’on cherche à obtenir les coordonnées d’une cible
connue ou à récupérer un numéro de téléphone dans un annuaire, mais plutôt
dans celui où l’on ne sait pas exactement ce que l’on cherche mais qu’on le
reconnaît lorsqu’on le trouve.
L’organisation de la salle de marché, comme nous allons le voir, est équipée
(littéralement) pour relever le double défi consistant à exploiter les
connaissances (reconnaissance de formes) tout en recherchant simultanément
de nouvelles connaissances
[18] (pratiques de reconnaissance). Chaque
desk
(par exemple, celui d’arbitrage de fusions, ou celui d’arbitrage indiciaire,
etc.) est organisé autour d’un principe d’évaluation pertinent et de ses cadres
cognitifs correspondants, métrologies et autres instruments spécialisés
servant à la reconnaissance de formes. C’est-à-dire que la salle de marché est
le lieu de divers principes d’évaluation rivaux. Et c’est l’interaction à travers
cette hétérogénéité qui génère l’innovation. Comme nous allons le voir, la
salle de marché distribue l’intelligence et organise la diversité.
Afin d’explorer les pratiques sociocognitives et sociotechniques d’arbitrage,
nous avons mené une étude ethnographique de terrain dans la salle de
marché d’une grande banque d’investissement internationale de Wall Street.
Au cours de deux années, nous avons suivi les opérations, observé les
interactions des traders, partagé le déjeuner à leurs bureaux et interrogé des
traders et des managers dans toute la salle. International Securities est le
pseudonyme d’une banque internationale dont le siège se trouve hors des
Etats-Unis. Elle possède un grand bureau à New York, situé dans un
complexe financier du Lower Manhattan où se trouvent également les
bureaux de Merrill Lynch et d’autres grandes banques d’investissement.
Dans la section suivante, nous présentons l’arbitrage en tant que stratégie
boursière qui fonctionne en créant des associations entre les titres. Les
sections suivantes sont structurées par complexité croissante : pour examiner
l’organisation de la salle de marché, nous commençons par les humains, et
dans chaque sous-section, nous ajouter progressivement de nouveaux
« actants
[19] » : bureaux, principes, formules, instruments financiers,
instruments informatiques, interfaces utilisateur, programmes. Ainsi, nous
examinons d’abord l’architecture de l’arbitrage en étudiant la façon dont une
association entre
traders contribue à une association entre propriétés des
titres. Ensuite nous examinons comment ces
traders sont regroupés en
« desks » (tables de bureau) en étudiant les fonctions spécialisées par
lesquelles chacun reconnaît des formes à travers des instruments distinctifs.
Nous examinons alors la salle de marché en tant qu’ensemble de
desks en
étudiant la façon dont cette écologie de principes d’évaluation facilite les
pratiques de reconnaissance ; enfin, nous examinons la salle en tant
qu’assemblage d’instruments en étudiant la façon dont les aspects
sociocognitifs et sociotechniques sont entrelacés.
ARBITRAGE, OU LA FINANCE QUANTITATIVE À LA RECHERCHE
DE QUALITÉS
Si des traders retraités de la société surnommée International Securities
visitaient leur ancienne entreprise aujourd’hui, ils ne pourraient absolument
pas reconnaître la salle de marché, tant elle a subi de modifications. Pour
imaginer l’ampleur des changements, nous pouvons reprendre la description
suivante d’une salle de marché typique de Wall Street dans les années 1980 :
A peine aviez-vous dépassé la fausse cheminée que vous entendiez un
rugissement infernal, comme une foule grondante… la salle obligataire de
Pierce & Pierce. C’était un vaste espace d’environ vingt mètres sur trente,
mais avec le même plafond bas qui vous écrasait. C’était un espace
oppressant sous une lumière féroce, avec des silhouettes contorsionnées… les
bras et les torses de jeunes hommes… ils remuaient d’une manière agitée et
transpiraient déjà, si tôt le matin en criant sans arrêt : d’où le rugissement [20].
Ces images de chaufferie sont absentes de la salle de marché d’International
Securities. Entrer dans la salle de marché est comme entrer dans le hall d’un
hôtel de luxe. Au lieu d’un plafond bas, l’observateur découvre de hauts
plafonds et un immense espace ouvert occupant presque tout le 20e étage
d’un gratte-ciel du Lower Manhattan, rempli de rangées de bureaux,
d’ordinateurs et de traders. Au lieu d’un rugissement, l’observateur perçoit
un bourdonnement sourd parmi les traders entourés de chiffres vacillant sur
des centaines d’écrans plats. Au lieu d’un espace oppressant, l’observateur
découvre de vastes couloirs, d’élégantes aquarelles aux murs et une vue
spectaculaire sur Manhattan. Au lieu d’employés agités, l’observateur
découvre des traders détendus portant des vêtements décontractés qui se
lèvent, circulent et prennent un café ensemble. Au lieu de bras et torses
contorsionnés, nous apercevons des équations et des formules griffonnées à
la hâte sur un tableau blanc placé près du centre de la salle de marché. Et au
lieu d’une fausse cheminée, la salle est peuplée d’« agents intelligents » non
humains, les automates informatiques de négociation que les traders
appellent « robots ».
Faisant appel à tous les outils de la finance quantitative, les traders de cette
salle d’International Securities sont spécialisés en arbitrage. Les variantes
contemporaines de cette spécialité ressemblent aussi peu à l’arbitrage
classique que la salle de marché actuelle à son bruyant prédécesseur. Quand
il s’agit de comprendre l’arbitrage à l’ère de la finance quantitative, les
études conventionnelles des économistes financiers ne sont utiles que dans
une certaine mesure, généralement limitée, parce qu’ils restent trop attachés
aux notions classiques d’arbitrage. Il ne faut pas non plus confondre
arbitrage et courtage : tandis que le courtage exploite des écarts en reliant
acheteurs et vendeurs sur le même marché, l’arbitrage est une forme
caractéristique d’activité entreprenariale qui exploite non seulement les
écarts entre les marchés mais également les recoupements entre divers
principes d’évaluation. Les arbitragistes réalisent des profits non parce qu’ils
ont développé une meilleure façon de dériver la valeur, mais parce qu’ils
exploitent les opportunités là où différents dispositifs d’évaluation
produisent des estimations divergentes sur certains points de l’économie.
Dans les manuels de finance, l’arbitrage est défini comme le fait de
« verrouiller un profit en réalisant des transactions sur deux marchés ou
plus
[21] ». Si par exemple, les cours de l’or à New York et à Londres différent
de plus des frais de transport, un arbitragiste peut réaliser un profit facile en
achetant sur le marché où l’or est bon marché et en le revendant sur le
marché où il est cher. L’arbitrage classique en soi ne présente que peu
d’intérêt sociologique ou économique : il relie des marchés qui sont
identiques à tous égards, sauf sur un aspect évident tel que sa situation
géographique. Il serait doublement trompeur de réduire l’arbitrage à une
opération simple qui relie les éléments évidents (de l’or à Londres, de l’or à
New York) comme le font les manuels à l’usage, car l’arbitrage n’est ni
évident, ni simple. Il offre des opportunités de profit en associant des
éléments inattendus et comporte un risque réel de pertes substantielles.
Pour comprendre l’arbitrage moderne, notre première démarche sera
d’examiner les deux stratégies boursières traditionnelles, c’est-à-dire
l’analyse fondamentale (
value trading) et l’anticipation rapide des plus-values (
momentum trading), avec lesquelles rivalise l’arbitrage. L’analyse
fondamentale correspond à l’approche traditionnelle « acheter bas, vendre
haut » (stratégies de placement dans les valeurs sous-cotées) où les
investisseurs recherchent les opportunités en identifiant les entreprises dont
la valeur « intrinsèque » (ou « fondamentale ») diffère de leur valeur
marchande actuelle. Ils procèdent en étudiant les rapports annuels, les
résultats financiers, les produits et la personnalité des dirigeants d’une
entreprise ; ils comparent ensuite la valeur intrinsèque qui émerge de cette
analyse avec la valeur en bourse de l’entreprise
[22]. Les « fondamentalistes »
sont des essentialistes : ils considèrent que les biens ont une valeur véritable,
intrinsèque et essentielle indépendante des évaluations des autres
investisseurs et qu’ils peuvent parvenir à une meilleure estimation de cette
valeur grâce à une lecture minutieuse des informations concernant une
entreprise. Ce genre d’investisseurs cartographient les nombreux aspects
d’une entreprise en les traduisant en variables abstraites – par exemple :
bénéfices, croissance, risque – et en les réduisant à un nombre unique
(« valeur ») à l’aide de formules telles que les méthodes d’actualisation des
flux de trésorerie (
discounted cash flow). Ils agissent avec la conviction que
les erreurs de cotation seront corrigées tôt ou tard, c’est-à-dire que
suffisamment d’investisseurs finiront par « capturer » la valeur intrinsèque et
par ajuster la cotation à la valeur intrinsèque, ce qui générera un profit pour
ceux qui ont été les premiers à la saisir.
Contrairement à ces spéculateurs dits « fondamentalistes », les spéculateurs
visant des plus-values rapides (également appelés « chartistes ») se détournent
de l’observation des entreprises pour surveiller le champ des autres acteurs du
marché
[23]. Comme les fondamentalistes, leur objectif est de découvrir une
opportunité de profit. Les chartistes ne cherchent toutefois pas à découvrir la
valeur intrinsèque d’un titre. Au lieu de se concentrer sur les caractéristiques
de l’actif même, ils observent les autres acteurs du marché pour savoir s’ils
estiment la valeur d’un titre à la hausse ou à la baisse. Attentifs aux tendances,
ils croient en l’existence du
momentum, un processus social autosuffisant qu’il
est possible de découvrir en étudiant les schémas de la série chronologique des
cours. Contrairement à l’analyse fondamentale, cette stratégie « chartiste » (de
chart, graphique) peut inciter à acheter à un prix extrêmement élevé dans la
mesure où les analyses des séries de cours suggèrent qu’il va encore
augmenter. Préoccupés par des vecteurs et leurs orientations, les chartistes
tracent des trajectoires. A l’instar des suiveurs de modes ou des mondains
noctambules à la recherche des boîtes de nuit les plus branchées, ils puisent
leur force dans la question « où va tout le monde ? » posée sans relâche dans
l’espoir d’anticiper les points chauds et de les quitter dès que les autres
investisseurs commencent à affluer.
Comme les fondamentalistes et les chartistes, les arbitragistes doivent
également découvrir une opportunité, un cas de désaccord dans l’estimation
d’un titre par le marché. Ils trouvent ces opportunités en réalisant des
associations. Au lieu de revendiquer de meilleures aptitudes à traiter et
recueillir des informations relatives aux données intrinsèques (comme le font
les fondamentalistes) ou des informations plus fiables quant aux agissements
des autres investisseurs (comme le font les chartistes), le trader arbitragiste,
confronté à une action dotée d’un prix sur le marché, recherche un autre titre
(ou obligation, ou titre synthétique tel qu’un indice composé d’un groupe
d’actions, etc.) qui lui soit apparenté et estime l’un en fonction de l’autre en
établissant une équivalence de valeur entre les deux. Les arbitragistes
modernes n’achètent et ne vendent jamais la même action : les deux titres
doivent être suffisamment semblables pour que leurs prix évoluent de façons
similaires, mais suffisamment différentes pour que les autres traders n’aient
pas vu la ressemblance avant ou ne puissent pas évaluer correctement
l’ampleur de la similitude et profiter de l’opportunité avant. La solidité
incertaine de l’équivalence (ou similitude) réduit le nombre de traders à
même de s’engager dans une transaction, ce qui augmente sa rentabilité
potentielle.
Ainsi, tandis que l’analyse fondamentale est essentialiste et que le chartisme
est extrinsèque, l’arbitrage est associationniste. Tandis que le fondamentaliste
attache la valeur à une valeur intrinsèque et que le chartiste suit la progression
des estimations de valeurs assignées par les autres investisseurs, les
arbitragistes localisent la valeur en établissant des associations entre des
propriétés ou qualités particulières d’un titre et celles d’autres titres qui
n’avaient auparavant aucun lien ou n’avaient qu’un lien fragile avec celui-ci.
L’arbitrage dépend de la possibilité d’interpréter les titres de multiples
façons. En associant un titre à un autre, le
trader met en lumière différentes
propriétés (qualités) du bien qu’il traite
[24]. Contrairement aux
fondamentalistes, qui distillent les attributs groupés d’une entreprise en un
chiffre unique, les arbitragistes rejettent de s’exposer au risque d’une
entreprise entière. Mais contrairement aux prédateurs boursiers, qui achètent
des entreprises dans le but de les morceler et de les vendre en tant que biens
distincts, le travail des
traders d’arbitrage est encore plus radicalement
déconstructiviste. Le dégroupage qu’ils tentent vise à isoler, dans un premier
temps, les attributs catégoriels. Par exemple, ils ne voient pas Boeing Co
comme un actif (ou propriété) monolithique mais comme ayant plusieurs
propriétés (traits, qualités) : valeur technologique, secteur aéronautique,
secteur du voyage de masses, action américaine, action intégrée dans un
indice donné, etc. Bien plus abstractionnistes encore, ils tentent d’isoler des
qualités telles que la volatilité d’un titre, sa liquidité, sa convertibilité, son
indexabilité, etc.
Ainsi, tandis que les prédateurs boursiers décomposent des parties d’une
entreprise, les arbitragistes modernes démantèlent les qualités abstraites d’un
titre. Les arbitragistes modèlent activement les opérations. Manipulant les
multiples qualités des titres, ils se positionnent par rapport à une ou deux de
ces qualités mais jamais toutes. Ils utilisent les outils de l’ingénierie
financière pour modeler une opération de façon à limiter l’exposition au
risque aux principes d’équivalence dans lesquels ils ont confiance. Les
swaps, les options et autres instruments financiers jouent un rôle important
dans le processus de séparation des qualités souhaitées du titre acheté. Les
traders les utilisent pour disséquer l’exposition au risque et les manient en
fait comme des instruments de chirurgien pour donner au patient
(l’exposition au risque du trader) les contours souhaités.
Paradoxalement, une grande partie du travail associatif de l’arbitrage est
donc effectué dans un but de « désempêtrer
[25] » (
disentangling), éliminer de
l’opération les qualités dont l’arbitragiste ne se préoccupe pas. La stratégie
consiste tant à ne pas parier sur ce que l’on ne connaît pas, qu’à parier sur ce
que l’on connaît. Dans l’arbitrage de fusions-acquisitions par exemple
(
merger arbitrage), cette stratégie de pari spécialisé oblige les
traders à
associer les marchés des actions des deux entreprises en cours de fusion et à
dissocier des actions tout ce qui ne concerne pas la fusion. Examinons une
situation dans laquelle deux entreprises ont annoncé leur intention de
fusionner. L’une de ces entreprises, disons l’acquéreur, est une entreprise de
biotechnologie et fait partie d’un indice tel que l’indice Biotech de Dow
Jones. Si un spécialiste d’arbitrage de fusions désire modeler une opération
de sorte que l’aspect « biotechnologie » de l’acquéreur n’intervienne pas
dans la position de son exposition au risque, il peut acheter l’indice à la
hausse. C’est-à-dire que pour dissocier cette qualité de l’exposition au
risque, l’arbitragiste associe l’opération à un titre synthétique (« l’indice »)
qui représente l’aspect « biotechnologie ». Des qualités moins catégoriques,
plus complexes, nécessitent des instruments plus complexes.
Lorsque le processus de dissociation est poussé à l’extrême, comme c’est le
cas dans certaines formes d’arbitrage de fusions, nous pourrions dire que les
arbitragistes négocient afin de parier sur des événements. En se couvrant
contre toutes les qualités de l’action autres que la fusion même, les
arbitragistes de fusion parient en fait sur la probabilité d’un événement
distinct. On ne peut pas aller dans un guichet de banque pour parier sur
l’éventuelle fusion de deux entreprises le 3 janvier. Mais grâce à des
instruments suffisamment sophistiqués, il est possible de modeler
l’exposition à un risque de façon à obtenir un résultat très proche de cette
situation.
Les arbitragistes ne réduisent pas leur exposition au risque par manque de
courage. Malgré tous ces rognages, couvertures et découpages, cette
stratégie boursière n’est pas pour autant dénuée de risque. L’arbitrage
consiste pour les traders à adapter leur exposition au risque à leur position
vis-à-vis du marché, à agir dans la limite de leurs possibilités, à parier sur ce
qu’ils connaissent le mieux et à éviter de risquer leur argent sur ce qu’ils ne
connaissent pas. Les traders s’exposent largement, précisément parce que
leur exposition au risque est adaptée à l’opération en question. Leur attention
focalisée et leurs instruments spécialisés donnent aux traders une vision des
opérations plus claire que le reste du marché. Par conséquent, plus les
traders se couvrent, plus ils peuvent se positionner audacieusement.
Les arbitragistes peuvent réduire ou supprimer l’exposition au risque sur de
nombreux aspects mais ne peuvent réaliser de profit sur une opération s’ils
ne sont pas exposés au risque sur au moins l’un des aspects. En fait, ils
découpent les enchevêtrements sur certains aspects précisément pour être
exposés sur des aspects auxquels ils sont mieux attachés. Comme l’affirme
Callon
[26], le calcul et l’attachement ne sont pas exclusifs. Bien sûr,
l’attachement du
trader est distancié et discipliné ; mais, aussi
émotionnellement détaché le
trader soit-il et aussi éphémère la position soit-elle, prendre une position c’est affirmer une conviction.
Comment des associations aussi fragiles qu’inattendues peuvent-elles être
reconnues comme des opportunités ? Dans les sections suivantes, nous
entrons dans la salle de marché pour observer comment la cognition est
distribuée et la diversité organisée. Avant d’examiner les instruments qui
agissent sur les marchés, nous allons d’abord examiner le déploiement des
traders mêmes à l’intérieur de la salle. Après avoir étudié la sociabilité
spatialisée de la salle de marché, nous examinerons l’équipement – équipes
et instruments – de l’arbitrage.
POUSSER LA SOCIABILITÉ POUR ACCOMPLIR
DES ASSOCIATIONS
L’architecture de la salle de marché d’International Securities semblerait
inhabituelle aux personnes qui n’ont pour expérience des tours de bureaux
des grandes villes que celle des entreprises. Gladwell saisit ainsi le caractère
hiérarchique de la disposition d’entreprise typique :
La partie centrale de chaque étage est réservée aux entrailles du bâtiment :
ascenseurs, sanitaires, circuit électrique et plomberie. Autour du cœur, des
postes de travail modulaires et des bureaux intérieurs destinés au personnel
auxiliaire et aux cadres inférieurs. Et sur le pourtour de l’étage, contre les
fenêtres, des rangées de bureaux réservés aux cadres supérieurs… Le
dirigeant installé dans un bureau en angle rencontrera rarement un autre
dirigeant d’un bureau en angle. En effet, l’échelonnement des bureaux
extérieurs le long des fenêtres garantit une circulation très réduite dans le
rayon critique de soixante pieds (environ 18 m) autour de ces bureaux [27].
Dans le bureau d’entreprise traditionnel, l’espace est utilisé pour souligner
les différences de statut au sein de l’organisation : le système d’anneaux
concentriques isole de fait les employés du statut le plus élevé. En revanche,
dans les bureaux d’International Securities, l’espace est utilisé pour créer
une atmosphère propice aux relations. Le plan ouvert, à l’instar d’une salle
de rédaction ou d’un studio de création multimédia, ne contient ni postes de
travail modulaires, ni cloisons. Le responsable de la salle, Bob, applique
même une politique d’« écran bas » rigoureuse qui interdit aux traders
d’empiler plusieurs moniteurs Bloomberg les uns sur les autres. « Nous
essayons », explique-t-il « de maintenir les PC à un niveau bas pour que les
traders puissent voir le reste de la salle ».
En outre, la composition de la salle favorise les relations entre des
communautés de pratique hétérogènes : la salle n’accueille pas seulement les
traders et leurs assistants, mais une variété d’employés, tels que vendeurs,
analystes, gestionnaires de back-office et ingénieurs informaticiens. Contre
la tendance très répandue dans ce secteur d’activité à reléguer ces derniers
employés dans des dépendances de back-office, International Securities a
conservé les programmeurs et les gestionnaires dans son centre de profit.
Non seulement ils restent dans la salle de marché, mais ils disposent de
bureaux aussi grands que ceux des traders et leur partie de la salle bénéficie
de la même atmosphère que le reste de la salle. L’objectif, explique Bob, est
d’empêcher les différences de statut professionnel de mettre à mal
l’interaction entre ces groupes. S’ils sont placés dans un bâtiment différent,
dit Bob, « ils risquent d’être aussi sur une autre planète ».
Avec 160 personnes, la salle de marché est petite, selon les critères actuels
de Wall Street. Mais ce petit nombre de personnes et la disposition en plan
ouvert ont été délibérément choisis pour permettre le type d’interaction qui
encourage l’expérimentation et la prise de risque intellectuel. Bob poursuit :
« les managers, ils vous diront ‘communication, communication’, mais il
faut se demander comment implémenter tout ça ». Pour marquer la
différence, il compare avec la salle de marché d’une autre banque
internationale située dans le Connecticut :
Elle fait la taille de trois porte-avions. Uniquement parce que c’est source de
fierté pour le directeur. On voit mal comment les traders peuvent
communiquer en criant à travers deux porte-avions. A la [nom de la banque],
tout ce que vous trouverez, c’est un chaos somptueux.
En revanche, dans la salle de marché d’International Securities,
L’élément clé est [d’éviter] le malaise social. Deux traders se parlent. Un
troisième a besoin d’un renseignement. Il doit les interrompre. « Puis-je vous
interrompre ? Puis-je vous interrompre ? » Là, l’élément clé est le coût social
de l’interruption. Mon travail consiste en partie à limiter ces coûts.
Ce n’est pas une tâche facile que d’encourager la sociabilité entre les
traders. Tandis que les « maîtres de l’univers » de Tom Wolfe étaient
sociables jusqu’à la tyrannie, à l’ère de la finance mathématique, les
arbitragistes sont trop sûrs d’eux intellectuellement, mais parfois maladroits
socialement :
Un opérateur est un peu comme un ingénieur. Ils sont difficiles quand ils
pensent qu’ils ont raison. Ils sont mordants. Et pas très sociables. Pas très
adroits socialement. Je peux facilement vous trouver dix traders dans la salle
qui seraient malheureux dans une soirée mondaine.
Si un tel individualisme n’est pas géré, il peut se traduire par une
territorialité fragmentée dans la salle de marché. Par exemple, un opérateur
évoque son expérience dans une autre banque où il a commencé sa carrière
des années auparavant :
Pendant des années, il y a des parties de la salle de marché où je ne mettais
jamais les pieds. Des gens à qui je n’ai jamais, absolument jamais, parlé. Je
n’avais aucune raison d’aller là-bas puisque nous négociions des choses
totalement différentes. Ça faisait bizarre d’être là-bas. On vous regardait
froidement.
International Securities évite cette territorialité dans la salle de marché en
déplaçant les traders. « Je fais tourner les gens autant que possible », affirme
Bob, « parce que les faire asseoir les uns à côté des autres est la meilleure
règle empirique pour prédire qu’ils vont se parler ». Toutefois, Bob veille à
ne pas les déplacer trop brutalement. Il décrit son approche comme « pas
vraiment un déplacement, plutôt un glissement » et poursuit :
Une fois que deux traders ont été voisins, même s’ils ne s’aiment pas, ils
coopèrent, comme des colocataires. Et donc, tout le monde change de place
tous les six mois en moyenne. Mais pas tout le monde à la fois. C’est comme
ces puzzles avec un espace vide dans lesquels vous ne déplacez qu’une pièce
à la fois.
Cet accent mis sur l’interaction coopérative souligne le fait que les tâches
cognitives du trader arbitragiste ne sont pas celles d’un être contemplatif
isolé, méditant sur des équations mathématiques, qui ne serait connecté
qu’à un « monde-écran ». Chez International Securities, la cognition est
une cognition distribuée. Les formules des nouveaux modèles d’opérations
sont élaborées en collaboration avec les autres traders. Les idées
véritablement novatrices, comme le remarque un trader expérimenté, sont
développées lentement par des successions d’interactions discrètes entre
les desks :
D’abord, vous parlez aux autres. Vous dites à quelqu’un d’autre « j’ai eu une
idée géniale » et s’il vous répond qu’il l’a lu hier dans Barron’s, vous
répondez « Ah…, moi aussi. » Si vous obtenez une réaction positive, vous
développez le sujet.
Une idée prend forme en l’essayant, en la testant sur les autres, en en
parlant avec les « matheux », qui, fait révélateur, ne sont pas tenus à l’écart
(comme dans d’autres salles de marché) et en discutant de ses subtilités
techniques avec les programmeurs (eux aussi immédiatement présents). Du
fait qu’ils ont été stimulés par la subtile agitation de la salle, les traders
peuvent tester leurs idées sur ceux avec lesquels ils ont été comme
« colocataires » et qui occupent peut-être maintenant d’autres parties de la
salle. La fin de ce processus de formulation (et le commencement de
l’étape suivante d’instrumentation matérielle, voir ci-dessous) est appelée à
juste titre « tour de la victoire » : un déplacement autour de la salle dans (et
grâce à) laquelle l’idée a germé. Le lieu favorise la sociabilité pour réaliser
des associations.
Où se trouve Bob, le responsable de la salle de marché ? Il siège au centre de
la salle, bien qu’il possède un bureau fermé très bien aménagé, avec des
meubles de créateur, une petite table de conférence et un immense écran
Bloomberg pour suivre l’évolution des marchés. Mais il préfère s’asseoir à
un desk de trading au centre de la salle :
J’ai mon bureau là-bas – vous venez de le voir. Mais je préfère cette place-ci
[désignant le bureau central]. Ici, je suis davantage connecté. Personne ne
viendrait me raconter des histoires s’il fallait venir dans mon bureau. En plus,
ici, je ressens la façon dont le marché évolue. Je dois le savoir parce que
l’atmosphère influence assurément la façon dont les traders réalisent les
transactions.
A cet égard, la salle de marché d’
International Securities renverse les
traditionnels cercles concentriques de statut. Au lieu de profiter d’une
accessibilité réduite, le responsable de la salle de marché est le plus
accessible. Il est plus facile à joindre et bien placé pour observer (pour
sentir) ce qui se passe dans la salle. Car il s’y passe plus qu’un échange
d’informations. Bien sûr, les
traders doivent avoir accès au réseau
d’informations le plus complet et le plus actuel qui soit ; mais cela ne suffit
pas. La salle de marché n’est pas seulement un réseau de flux de données,
c’est une salle pleine de corps. La prise de son « pouls » collectif est une
façon de prendre le pouls des marchés. Tandis que Bruegger et Knorr Cetina
voient leurs
traders de change « viscéralement connectés à la réalité en écran
de la sphère globale
[28] », nos
traders d’arbitrage reflètent combien ils sont en
parfaite harmonie avec la réalité sociale de la sphère locale :
Le téléphone et les communications en ligne sont inefficaces. Les gens
mettent plus longtemps à se dire ce qu’ils veulent. Tu n’as pas le langage du
corps. Le langage corporel et les expressions faciales sont vraiment
importants. Tu n’es pas conscient du langage de ton corps et donc c’est un
autre canal de communication, une communication qui n’est pas
intentionnelle. C’est donc une bonne source d’informations sur ce qui se
passe. J’essaie de ne pas être trop conscient de la façon dont je lis le langage
du corps et les expressions faciales. Je laisse juste que ça se passe.
Les observations de Bob (et celles de nombreux autres traders avec lesquels
nous nous sommes entretenus) mettent en évidence le fait que la cognition
dans la salle de marché n’est pas seulement distribuée. C’est aussi un calcul
localisé. Un opérateur a besoin d’outils – instruments financiers et
instruments matériels. Mais, outre ces instruments de calcul, le trader doit
également avoir un « sens du marché ». La capacité à utiliser les outils se
combine avec la capacité à déchiffrer la situation. La conscience située est
fournie, en grande partie, par la salle.
Cette tension entre les marchés électroniques et les salles physiques est un
cas particulier de ce que l’on pourrait peut-être appeler l’« axiome de
Castells ». Comment, demande Castells
[29], le rôle de l’espace a-t-il changé
dans une société de réseaux structurée par Internet et les technologies de
l’information ? Castells établit une distinction entre les espaces de lieu,
c’est-à-dire les endroits « dont la forme, la fonction et la signification sont
contenues à l’intérieur des limites de la contiguïté physique » et les espaces
de flux qu’il définit comme « l’organisation de séquences programmables,
répétitives et utiles d’échanges entre des emplacements physiquement
distincts ». Selon Castells, du fait que les technologies de l’information
créent des espaces pour les interactions automatiques, préprogrammées et
répétitives (espaces de flux tels que les aéroports), les interactions
inattendues, spontanées et originales constatées dans les espaces physiques
(espaces de lieu tels que des quartiers urbains polyvalents) peuvent offrir une
source d’avantage concurrentiel. Ainsi, par exemple, à mesure que les
techniques chirurgicales se développent parallèlement aux technologies de
télécommunication, les chirurgiens qui interviennent à distance sur des
patients se trouvant dans des endroits distants se regroupent de façon
disproportionnée dans deux ou trois quartiers de Manhattan, où ils peuvent
se rencontrer et apprendre l’existence de nouvelles techniques, etc.
Du point de vue de l’arbitrage en tant qu’association, les salles de marché
peuvent être considérées comme l’« espace de lieu » où émergent de
nouvelles associations. Un passage exemplaire de nos notes de terrain
présente un trader en train de formuler une version arbitragiste du paradoxe
de Castells :
Il est difficile de dire quel pourcentage de temps les gens passent au
téléphone, par rapport au temps qu’ils passent à parler à d’autres dans la
salle. Mais je peux vous dire que plus le marché s’informatise, plus les gens
passent du temps à communiquer les uns avec les autres à l’intérieur de la
salle.
LA SALLE DE MARCHÉ EN TANT QU’ÉCOLOGIE DE PRINCIPES
D’ÉVALUATION
Reconnaissance de formes dans le desk
Passons maintenant des individus qui composent la salle de marché en tant
que simple société de personnes aux équipes qui composent la salle de
marché en tant qu’organisation plus complexe de la diversité. Cette
organisation de la diversité commence par la délimitation de fonctions
spécialisées. L’unité organisationnelle de base, l’« équipe », possède un
équipement spécifique, le desk. Le terme desk (table) ne désigne pas
seulement le meuble en tant que tel auquel s’assoit le trader, mais également
l’équipe de traders proprement dite, comme dans « Tim, du desk de prêt-emprunt de titres ». Une telle identification du vivant avec l’objet inanimé
est due au fait qu’une équipe n’est jamais dispersée entre des desks
différents. Dans cette localisation, les différents traders de la salle sont
répartis en équipes en fonction des instruments financiers qu’ils utilisent
pour créer des équivalences dans l’arbitrage : l’équipe d’arbitrage de
fusions-acquisitions (merger arbitrage) traite des actions d’entreprises en
cours de fusion, l’équipe d’arbitrage d’options (options arbitrage) échange
des « options de vente » (puts) et des « options d’achats » (calls), les dérivés
qui donnent son nom au desk, et ainsi de suite. Le desk est un endroit
intensément social. L’extrême proximité des espaces de travail permet aux
traders de se parler sans lever les yeux de leur écran ni interrompre leur
travail. Le déjeuner est pris au desk, même si le sandwich provient d’un
traiteur haut de gamme. Les blagues se font au desk et représentent un
courant de camaraderie sous-jacent qui refait surface dès que le marché offre
un instant de répit.
Chaque desk a développé sa propre façon d’envisager le marché en fonction
du principe d’équivalence qu’il utilise pour calculer la valeur et de
l’instrument financier qu’il met en œuvre dans son style particulier
d’opération d’arbitrage. Par exemple, les traders du desk d’arbitrage de
fusions évaluent des entreprises en cours d’acquisition en termes de prix de
l’entreprise acheteuse et se spécialisent en se demandant : « Quelle est la
solidité de l’engagement de l’entreprise X dans la fusion ? » Analytiques et
calculateurs, pour eux, les entreprises de l’indice S&P 500 représentent à
peine plus qu’une série d’acquéreurs et de cibles d’acquisition potentiels. Par
contre, les traders du desk d’arbitrage des obligations convertibles
(convertible bond arbitrage) considèrent les actions comme des obligations
et se spécialisent dans les informations relatives aux actions qui intéressent
spécifiquement les investisseurs obligataires, telles que leur liquidité et la
probabilité de défaillance. Les traders du desk d’arbitrage indiciaire (index
arbitrage) évaluent les indices des marchés sur la base des cours des
entreprises qui les composent et se spécialisent dans l’exécution de
transactions volumineuses à grande vitesse qui échangent les indices contre
leurs paniers dès que l’exactitude des indices est perturbée. Les traders du
desk de vente, quant à eux, prennent et proposent des ordres à des clients se
trouvant à l’extérieur de la salle. Bien qu’ils ne soient spécialisés dans aucun
instrument financier distinct, les membres de cette équipe particulièrement
sociable dans la salle offrent une fenêtre sur le niveau d’anxiété de leurs
clients et donc du marché au sens large par le son de leur voix au téléphone
et leurs signes de frustration.
Un desk génère sa propre forme de reconnaissance de formes. Par exemple,
les traders d’arbitrage de fusions, souhaitant découvrir le degré
d’engagement de deux entreprises en cours de fusion, observent les
mouvements d’approximation progressive du cours des actions des
entreprises. Ils sondent l’engagement par rapport à une fusion en traçant le
spread (écart de prix) entre l’entreprise acheteuse et l’entreprise cible au fil
du temps. A l’instar des mariages entre personnes, les fusions entre
entreprises sont émaillées de rituels de fiançailles réguliers visant à
persuader l’entourage de la sincérité de leur intention. Au fil du temps, les
traders d’arbitrage recherchent une régularité dans la diminution progressive
de l’écart à mesure que les deux entreprises s’unissent. Une cohérence des
outils et des pensées similaire peut être observée dans les autres desks.
Cette attention mixte aux formes tant visuelles qu’économiques crée, à chaque
desk, une communauté de pratique pertinente dans la limite d’un principe
d’équivalence avec sa propre connaissance tacite. Les traders d’un desk
développent un sens de la finalité commun, un réel besoin de savoir ce que
chacun sait, un langage hautement spécialisé et des manières idiosyncrasiques
de se faire des signes. Ce sens d’une appartenance commune se traduit par une
rivalité bienveillante vis-à-vis des autres desks. Par exemple, un vendeur nous
a confié que, pour lui, l’arbitrage statistique s’apparente à « jouer aux jeux
vidéo. Si vous découvrez quel est le programme de votre adversaire, vous
pouvez le détruire. C’est pourquoi, nous, nous n’utilisons pas d’automates de
trading », a-t-il ajouté en faisant référence à son propre desk (desk de vente à la
clientèle). Inversement, l’un des traders d’arbitrage statistique nous a dit, dans
un rejet voilé des opérations manuelles, que plus il examine ses données (par
opposition au fait de laisser son robot réaliser tout seul les opérations), plus il
devient « biaisé ».
Tableau 1.
Principes d’évaluation, formules et principaux outils des stratégies
d’arbitrage (Source des formules : REVERRE, 2001)
Tableau 1. Principes d’évaluation, formules et principaux outils des stratégies
d’arbitrage (Source des formules : REVERRE, 2001)
Desk Principe d’évaluation Formule typique Outils
P P r p= ⋅ ⋅
La valeur d’une cible T A M • Courbes des
Arbitrage d’acquisition complète indices
PA = cours de l’acquéreur, • Courbes des
de fusions converge vers le cours de P = cours de la cible, r =
l’acquéreur.T écarts (spread
ration de conversion, pM = plot)
probabilité de fusion.
( ) T q
0 0 r F S e− =
Le cours des contrats à • Connexions
Arbitrage terme de l’indice converge Fo = prix du contrat à aux flux de
indiciaire vers le cours au comptant terme, q = taux de données du
des actions qui le dividende, r = taux marché
composent. d’intérêt sans risque, T =
maturité.
La valeur d’une obligation • Modèle
Arbitrage convertible peut être d’évaluation
d’obligations exprimée sous forme de de Bloomberg
convertibles valeur d’une obligation et • Modèle
d’option pour la convertir d’évaluation
en action. propriétaire
( )TT t E X X= ∑ • Robot
0 1t t = +
t t T =
0 • Horloge
Arbitrage La moyenne mobile à dix ( ) 0 T E X → si atomique
statistique jours des cours de l’action • Indicateur
revient à la moyenne. T → ∞ de vitesse de
la circulation
X = prix de l’action, T = des ordres
temps, ET (X) = moyenne
mobile à dix jours de X.
• Téléphone
Exécuter l’ordre du client. • Indices du
Ventes à la Pas de vente sur les Ordres donnés par les marché
clientèle négociations à un cours clients • Loupe
inférieur. • Empreintes
• Liens actifs
REVERRE, 2001
Au sein de chaque desk, il existe une cohérence prononcée entre la stratégie
boursière, les formules mathématiques et les instruments de reconnaissance
de formes utilisés par les traders. Les traders d’arbitrage de fusions, comme
l’indique le Tableau 1, tracent des spreads sur leurs écrans mais n’utilisent
pas de modèles d’évaluation d’obligations convertibles, n’ont pas recours
aux équations de Black & Scholes et ne se fient pas aux principes de retour à
la moyenne (mean reversion). En revanche, les traders d’arbitrage
d’obligations convertibles utilisent les modèles d’évaluation des obligations
mais ne se préoccupent pas de savoir si l’écart entre deux entreprises en
cours de fusion s’élargit ou se rétrécit. Les traders du desk de vente préfèrent
exécuter les ordres de leurs clients le jour où ils les reçoivent plutôt que de
suivre pendant des mois l’évolution de l’écart entre deux actions
d’entreprises en cours de fusion.
Rapprocher pour découper, colocaliser pour dissocier
Le desk est une unité organisée autour d’un principe d’évaluation dominant
et de son réseau d’instruments (dispositifs de mesure, de test, de sondage, de
découpe). Ce principe constitue sa matrice, son espèce. Mais la salle de
marché se compose de multiples espèces. C’est une écologie de principes
d’évaluation. Les opérations complexes profitent de l’interaction entre ces
espèces. Pour pouvoir se consacrer à ce qui compte, pour être fidèle à son
principe d’évaluation, chaque desk doit tenir compte des principes et
instruments des autres desks. Le modelage d’une opération implique la
dissociation de certaines qualités de façon à mettre en relief les qualités
auxquelles un desk déterminé est attaché. Le découpage (dissociation) oblige
à faire des associations (en identifiant les catégories pertinentes selon
lesquelles l’exposition au risque sera limitée). Le modelage d’une opération
nécessite donc d’une association active entre les desks. La colocalisation,
c’est-à-dire la proximité des desks, facilite les rapprochements pour réaliser
le découpage. La figure 1 représente le positionnement des différents desks
dans la salle de marché d’International Securities.
Bien que dans la plupart des exemples classiques d’arbitrage la propriété
créatrice d’équivalence soit facile à isoler, en pratique, il est difficile de
l’isoler complètement. Du fait de ces difficultés, même après la dissection
des axes d’analyse, les traders peuvent se trouver exposés à des qualités des
entreprises qui diffèrent de ce qui constitue l’équivalence. Les traders
réintroduisent le risque de débordement dans leurs calculs de la même façon
qu’ils réalisent des associations : grâce à la co-localisation. La proximité
physique dans la salle permet aux traders d’examiner les outils financiers
qui les entourent et de déterminer quelles variables supplémentaires ils
doivent intégrer dans leurs calculs.
Figure 1.
Schéma de la salle de marché de International Securities
Par exemple, les traders d’arbitrage des fusions prêtent et empruntent des
actions comme s’ils pouvaient inverser l’opération à tout moment.
Cependant, si l’entreprise est petite et ne fait pas souvent l’objet de
transactions, ses actions peuvent être difficiles à emprunter et les traders
peuvent se trouver dans l’incapacité de se couvrir. Le cas échéant, d’après
Max, un trader du desk d’arbitrage de fusions, « le desk de prêt-emprunt de
titres nous aide en nous disant s’il est facile ou difficile d’emprunter tel ou
tel titre ». De la même façon, certaines entreprises ont des actions de classe
A ou K suivant les droits de vote qu’elles comportent. D’après Max, « les
arbitragistes se couvrent avec les actions A parce qu’elles sont plus faciles à
emprunter mais acquièrent en réalité les K », ce qui les oblige par la suite à
transformer les actions K en actions A, ce qui n’est pas tâche aisée. Le desk
d’arbitrage de fusions peut alors demander son aide au desk d’arbitrage
indiciaire puisque l’arbitrage indiciaire profite du fait que les actions A sont
intégrées dans les indices, ce qui n’est pas le cas pour les actions K.
Dans d’autres cas, l’une des parties engagées dans une fusion peut disposer
d’une clause de convertibilité (c’est-à-dire que ses obligations peuvent être
converties en actions en cas de fusion) pour protéger l’obligataire, ce qui
laisse l’arbitrage de fusions confronté à des questions sur l’incidence que
cela pourrait avoir sur la transaction. Dans ce cas, c’est le desk d’arbitrage
d’obligations convertibles qui aide les traders d’arbitrage de fusions à
clarifier les façons dont une clause de convertibilité doit être prise en
considération. « Le marché des convertibles n’est pas organisé », explique
Max, en ce sens qu’il n’existe pas de représentation unique sur écran des
cours des obligations convertibles. Pour cette raison,
Nous ne savons pas comment les cours fluctuent, mais il nous serait utile de
le savoir parce que les variations de prix des convertibles influent sur les
fusions. Le fait de nous trouver à proximité du desk des obligations
convertibles nous donne des informations utiles.
Quoi qu’il en soit, d’après Max : « Même quand on n’apprend rien, on
apprend qu’il n’y a rien de très préoccupant. » C’est une information
extrêmement précieuse parce que, comme il le dit : « Ce qui importe, c’est
d’avoir un certain degré de confiance. »
En rapprochant les équipes qui négocient les différents instruments
financiers impliqués dans une opération, la banque est ainsi capable
d’associer les différents marchés dans une opération unique. Comme le
remarque un trader,
Tandis que le travail de routine est réalisé au sein des équipes, la plus grande
partie de la valeur que nous ajoutons provient de l’échange d’informations
entre équipes. C’est absolument nécessaire pour les événements qui sont
uniques et sortent de l’ordinaire, pour les transactions qui traversent les
marchés et lorsque l’information est périssable.
Ainsi, tandis qu’un desk donné est organisé autour d’un principe
d’évaluation relativement homogène, il n’en va pas de même pour une
transaction donnée. Du fait qu’elle nécessite une couverture des risques sur
diverses propriétés selon divers principes d’évaluation, une opération donnée
peut impliquer des principes hétérogènes et des acteurs hétérogènes au
travers des desks. Si un desk nécessite un simple travail d’équipe, une
opération (complexe) exige une certaine collaboration. Cette collaboration
peut être aussi primitive qu’une exclamation provenant du desk de prêt-emprunt de titres qui, lorsqu’elle est entendue, peut être comprise par le desk
d’arbitrage de fusions comme un signal indiquant qu’il peut y avoir des
problèmes sur une transaction donnée. Elle peut aussi être aussi formelle
qu’une réunion (extraordinairement rare chez International Securities) qui
rassemble les acteurs des différents desks, et revêtir bien des formes
intermédiaires. Une opération est un projet.
Pratiques de reconnaissance
Comment la créativité émanant de la salle de marché génèrent-elles de
nouvelles interprétations ? Nous entendons par interprétation un processus
de catégorisation (comme lorsque les traders répondent à la question « de
quel type de cas s’agit-il ? ») mais également un processus de
recatégorisation (« comment le justifier ? »). Les deux processus
fonctionnent par association – de personnes à personnes mais également de
personnes à choses, de choses à choses, de choses à idées, etc.
Examinons ces processus de reconnaissance à l’œuvre dans le cas d’une
fusion annoncée entre deux cabinets financiers. L’opération d’arbitrage a été
créée par le desk « de situations spéciales », dont le nom indique bien une
approche transversale et non cantonnée à un instrument financier spécifique.
Grâce à un contact étroit avec le desk d’arbitrage de fusions et le desk de
prêt-emprunt de titres, le desk de situations spéciales a pu construire une
nouvelle opération d’arbitrage, une « opération d’élection » qui combine de
façon novatrice deux stratégies existantes, l’arbitrage de fusions et le prêt-emprunt.
Les circonstances de la fusion étaient les suivantes : le 25 janvier 2001,
Investors Group a annoncé son intention d’acquérir MacKenzie Financial.
Cette annonce a immédiatement déclenché un flot d’opérations émanant des
desks d’arbitrage de fusions des salles de marché de tout Wall Street. Suivant
les usages établis, la société acheteuse, Investors Group, a offert aux
actionnaires de la société cible d’acheter leurs actions. Elle leur a donné le
choix entre règlement au comptant ou des actions dans Investors Group à
titre de paiement. L’offre favorisait l’option au comptant. Malgré cela, Josh,
le responsable du desk des situations spéciales, et ses traders ont calculé que
quelques-uns des investisseurs ne pourraient jamais encaisser le comptant.
Par exemple, les membres du conseil d’administration et la direction
générale de la société cible sont payés en actions afin d’être motivés pour
maximiser les profits. En conséquence, « cela ferait mauvaise impression
s’ils les vendaient », a expliqué Josh. Ils avaient, en d’autres termes, des
raisonnements « symboliques » ou « hiérarchiques » par opposition à une
approche purement financière de maximisation des profits.
La présence d’investisseurs symboliques a généré, en effet, deux types de
règlement différents : l’argent au comptant et les actions. Les investisseurs
symboliques n’avaient accès qu’à l’option la moins profitable. Comme dans
tout autre cas de marchés affichant des évaluations locales divergentes, cette
situation pouvait ouvrir une opportunité d’arbitrage. Mais comment relier les
deux types de règlement ?
Au cours du développement d’une idée pour l’arbitrage entre les deux
possibilités le jour d’élection venu, le desk de situations spéciales a très
largement bénéficié de l’interaction sociale entre les desks. Les traders du
desk de situations spéciales siègent entre les desks d’arbitrage de fusions et
de prêt-emprunt de titres. Leur proximité par rapport au desk de prêt-emprunt de titres, spécialisé dans le prêt et l’emprunt de titres à d’autres
banques, a laissé entrevoir aux traders de situations spéciales la possibilité
de prêter et emprunter des actions le jour de l’élection. Ils ont également
bénéficié de leur proximité par rapport au desk d’arbitrage des fusions car
cela les a aidés à comprendre comme construire une équivalence entre
l’argent au comptant et l’action. Selon Josh, le responsable du desk des
situations spéciales,
[L’idée a été générée en] considérant les activités existantes et en les
regardant d’une façon nouvelle. Existe-t-il différentes façons d’envisager
l’arbitrage des fusions ?... Nous nous sommes imaginés au desk de prêt-emprunt de titres et ensuite au desk d’arbitrage de fusions. Nous nous
sommes demandés : il y a-t-il une façon d’arbitrer les deux choix, d’exprimer
un choix sous forme d’un autre choix ?
Les traders en ont trouvé une. Les investisseurs symboliques ne voulaient
as être vus en train d’échanger leurs actions contre de l’argent au comptant,
ais rien n’empêchait un autre acteur tel qu’International Securities de le
aire directement. Pourquoi les traders des situations spéciales
’emprunteraient-ils pas les actions des investisseurs symboliques au cours
u marché, pour ensuite les échanger contre de l’argent au comptant le jour
e l’élection (c’est-à-dire choisir la solution dont les conditions sont les plus
avorables), racheter des actions grâce à cet argent et les rendre aux
nvestisseurs symboliques ? De cette façon, ces derniers pourraient combler
’écart qui les séparait de l’option au comptant.
Une fois qu’ils avaient construit le pont qui séparait les deux choix de
l’opération d’élection, les traders des situations spéciales étaient toujours
confrontés à un problème. Les possibilités d’une nouvelle équivalence
imaginées par Josh et ses traders n’étaient pas sûres et certaines, mais
fragiles et incertaines (et c’est bien ce qui les rendait si lucratives : le fait que
personne n’y ait eu recours auparavant). L’incertitude résidait dans les
détails en petits caractères de l’offre faite par la société acheteuse, Investors
Group : combien d’investisseurs préféreraient l’argent au comptant aux
actions le jour de l’élection venu ?
La réponse à cette question déterminerait la rentabilité de l’opération : la
stratégie d’emprunt et de rachat développée par les traders de situations
spéciales ne fonctionnerait pas si de nombreux investisseurs choisissaient les
actions plutôt que le comptant. Les détails de l’affaire étaient les suivants :
IG, la société acheteuse, n’avait l’intention de consacrer qu’une somme
d’argent limitée à l’offre d’élection. Si la plupart des investisseurs
choisissaient le cash, IG distribuerait son argent au comptant disponible au
prorata (c’est-à-dire à parts égales) et compléterait le paiement aux
actionnaires à l’aide d’actions, même pour les actionnaires ayant choisi
l’option « au comptant ». Ce scénario était le scénario privilégié des traders
des situations spéciales, car ils recevraient alors des actions qu’ils pourraient
utiliser pour rendre les actions qu’ils auraient préalablement empruntées aux
investisseurs « symboliques ». Mais si, autre scénario possible, la plupart des
investisseurs choisissaient les actions, le desk des situations spéciales
essuierait des pertes : dans ce scénario, IG ne tomberait pas à cours d’argent
au comptant au jour d’élection, les investisseurs tels que les traders des
situations spéciales qui auraient préféré du cash obtiendraient donc du cash
(pas d’actions) et les traders se trouveraient dépourvus d’actions IG à rendre
aux investisseurs originaux qui les leur auraient prêtées. Josh et ses traders
seraient alors obligés d’acheter les actions IG sur le marché à un prix
prohibitif.
La rentabilité de cette opération dépendait donc d’une simple question : la
plupart des investisseurs préféreraient-ils le cash aux actions ? L’incertitude
relative au comportement des investisseurs au jour d’élection posait un
problème aux traders. La réponse à la question « que feront les autres ? »
comporte un problème de recherche extrêmement complexe du fait que
l’actionnariat est généralement fragmenté en une diversité d’acteurs situés en
divers endroits et répondant à des logiques différentes. Vu l’impossibilité de
surveiller tous les acteurs du marché, que pouvaient faire les traders des
situations spéciales ?
D’abord, Josh a utilisé son terminal Bloomberg pour répertorier les noms des
vingt principaux actionnaires de la société cible, MacKenzie Financial. Il a
ensuite examiné la liste avec son équipe pour déterminer leur mode d’action
probable. Comme il s’en souvient,
Ce que nous avons fait, c’est nous réunir et essayer de déterminer ce qu’ils
allaient faire. Sont-ils rationnels dans le sens où ils maximisent l’argent qu’ils
obtiennent ?
Pour certains actionnaires, la réponse était évidente : il s’agissait de grosses
sociétés bien connues et leurs stratégies étaient faciles à prédire. Par
exemple, comme le fait remarquer Josh :
Vous voyez… l’actionnaire principal est Fidelity, qui détient 13 %. Ils
prendront l’argent parce qu’ils ont une obligation fiduciaire de maximiser les
rendements pour leurs actionnaires.
Mais cette démarche s’est heurtée à des difficultés lorsqu’il s’est agi
d’essayer d’anticiper les mouvements des entreprises plus sophistiquées. Les
stratégies des fonds spéculatifs engagés dans l’arbitrage des fusions étaient
particulièrement complexes. Prendraient-elles l’argent ou les actions ?
Penché en avant, sans même quitter son siège ni se lever, Josh a posé la
question aux traders d’arbitrage des fusions locaux :
« Argent ou actions ? » J’ai lancé la question à l’équipe d’arbitrage de fusions
qui faisait pareil et travaille juste en face de moi. « L’argent ! On prend
l’argent », ont-ils répondu.
Les traders des situations spéciales ont déduit de leur réponse que les fonds
spéculatifs du marché auraient tendance à choisir l’argent. Leur
raisonnement s’est avéré exact.
Cette opération d’élection illustre les façons dont la colocalisation aide les
traders à innover et à profiter de l’existence de rationalités multiples parmi les
acteurs du marché. A certains égards, l’opération d’élection peut être
considérée comme une recombinaison des stratégies développées par les desks
autour des situations spéciales. La proximité par rapport au desk de prêt-emprunt de titres leur permet d’envisager un jour d’élection comme une
opération de prêt-emprunt de titres et la proximité par rapport à l’arbitrage à
risque leur a permis de décoder les actionnaires institutionnels comme des
maximisateurs de profit susceptibles de prendre l’argent plutôt que les actions.
Cette opération montre également que la connectivité et les marchés
électroniques jouent un rôle complémentaire à celui de l’emplacement local.
Grâce à un accès facile et automatique à des données actuelles sur les cours
et les transactions, les traders des situations spéciales ont pu voir deux types
de règlement qui pouvaient être reliés pour l’opération d’élection. Les
terminaux Bloomberg leur ont ensuite permis de découvrir l’identité des
principaux actionnaires. Enfin, la colocalisation à l’intérieur de la salle de
marché leur a donné confiance en une équivalence incertaine et fragile.
LA SALLE DE MARCHÉ COMME LABORATOIRE
Dans la section précédente, nous avons montré comment le calcul n’est ni
individuel ni asocial, mais distribué entre les desks de la salle de marché. Dans
cette section-ci, nous étendons notre analyse à la base matérielle de l’arbitrage.
Le calcul n’est pas exclusivement mental et abstrait, mais est distribué entre
des réseaux sociotechniques d’outils tangibles, tels que les programmes
informatiques, les écrans, les automates, les téléphones, le câblage, etc. Bien
que seuls les instruments financiers (futurs, options, swaps, etc.) sont jugés
dignes d’étude dans The Journal of Finance, ces autres instruments matériels
sont également importants. Les traders le savent, ne serait-ce que parce qu’ils
passent énormément de temps à acquérir les compétences leur permettant
d’utiliser, construire et entretenir ces instruments. Sans instruments pour
visualiser les propriétés du marché, ils ne pourraient pas voir les opportunités ;
et sans instruments pour réaliser leurs opérations, ils ne pourraient pas
intervenir sur les marchés. Sans outils, pas d’opérations.
On ne peut pas estimer à quel point la finance quantitative repose sur la
connaissance sans prendre en considération la complexité des outils du
trader. D’après Bruegger et Knorr Cetina
[30], les
traders ne sont pas tout à fait
à la hauteur des scientifiques : si on les compare à la physique des hautes
énergies et ses expérimentations de vingt ans de durée, les
traders
apparaissent comme ayant des fonctions de production neutres qui, au lieu
de transformer les données, les transposent simplement sur l’écran. En
revanche, nous avons trouvé les outils de nos
traders remarquablement
proches de la définition de Latour
[31] des instruments scientifiques en tant que
dispositifs d’inscription qui déterminent une vision. Les instruments
scientifiques, qu’il s’agisse d’un radiotélescope, d’un compteur Geiger ou
d’une plaque de Petri, laissent apparaître des phénomènes souvent invisibles
à l’œil nu. Ils révèlent des objets dans l’espace, des ondes de rayonnement
ou de minuscules bactéries qui ne pourraient autrement pas être discernés.
De la même façon, les outils du
trader révèlent des opportunités qui ne sont
pas immédiatement évidentes. Les scientifiques comme les
traders puisent
leur force – certitude scientifique pour les premiers, profit économique pour
les seconds – de leur instrumentation initiale
[32].
Peut-être les instruments les plus importants utilisés chez International
Securities se trouvent-ils sur les écrans des traders. Ces spectaculaires
moniteurs Bloomberg à écran plat leurs servent de plan de travail. Sur ces
plans numériques, les traders entassent de véritables panneaux
d’instrumentation qui sont aussi élaborés que divers. Chez International
Securities aucun écran n’est identique à un autre. Les instruments d’écran ne
sont pas de simples transporteurs de données, mais sélectionnent, modifient
et présentent les données de façons qui déterminent ce que le trader voit.
Prenons, par exemple, le cas de Stanley H., trader au desk de vente à la
clientèle. Comme d’autres à son même desk, Stan exécute des opérations
d’arbitrage pour les clients. Il ne doit pas lui-même trouver de nouvelles
opérations, mais seulement déterminer les points temporels où il peut
exécuter les ordres du client. A cette fin, il doit connaître l’orientation
générale du marché, les développements actuels relatifs aux titres sur
lesquelles il négocie, et les possibilités de réaliser des opérations ou non. Son
monde repose sur l’« ici et maintenant ». Pour se débattre dans ce monde,
Stan a disposé sur ses écrans des instruments tels qu’une « loupe », des
« paniers de transactions » et des « liens actifs ».
Le point de départ de Stan est l’information de base dont tout le monde
dispose : une fenêtre Bloomberg qui montre l’indice Dow Industrials et les
indices boursiers du NASDAQ pour lui donner des informations sur
l’orientation générale du marché, à la hausse ou à la baisse. A côté de cette
fenêtre, un autre instrument offre une perspective plus personnalisée. Une
fenêtre qu’il appelle sa « loupe » (magnifying glass) affiche 60 actions
importantes qu’il considère comme représentatives de différents secteurs tels
que celui des microcircuits, du pétrole ou du haut débit. Visuellement, les
chiffres affichés dans cette fenêtre augmentent momentanément en taille
lorsqu’un ordre est reçu, ce qui ressemble à un indicateur palpitant de
l’activité du marché en direct. Stan complète la loupe par les « empreintes »
(footprints) de ses concurrents dans des tableaux qui affichent les ordres des
banques rivales concernant les actions qu’il traite.
Les écrans de Stan comportent un bloc-notes pour ses opérations, un
dispositif qui simplifie et automatise une partie du travail cognitif nécessaire
à la réalisation des opérations. Celui-ci se compose de plusieurs « paniers de
transactions », fenêtres qui affichent les opérations qui ont déjà été réalisées.
Un instrument supplémentaire affiche les ordres en instance. Celui-ci est
contenu dans une feuille de calcul Excel dans laquelle Stan introduit des
entrées avec des « liens actifs » vers les cours du marché, c’est-à-dire des
cellules qui sont automatiquement mises à jour en temps réel. Dans les
cellules contiguës aux liens, Stan a programmé les conditions que les clients
lui donnent (par exemple, « fixer l’écart à 80 »). Une autre cellule change de
couleur selon que ces conditions sont remplies ou non (cyan signifie qu’elles
le sont ; vert foncé signifie qu’elles ne le sont pas). L’ordinateur exécute
alors une partie du travail de calcul de Stan. Au lieu d’avoir à vérifier si les
conditions se maintiennent pour exécuter chacune des opérations, il suit une
règle bien plus simple : exécuter l’opération si la cellule est cyan, ne pas
l’exécute si elle est vert foncé.
Stan est un fabricant d’outils autant qu’un « faiseur d’opérations », un artisan
des outils autant qu’un processeur d’informations. Il consacre un temps de
réflexion considérable à la disposition de ses écrans. Chaque jour, une heure
avant l’ouverture du marché, il arrive à la salle de marché pour préparer son
installation ; une partie de cette préparation consiste à organiser les écrans.
Une par une, Stan ouvre chacune de ses fenêtres et les dispose à leur place
habituelle, s’assure qu’elles ont leurs propres couleur et taille et crée de
nouveaux liens actifs à mesure que les clients ordonnent de nouvelles
opérations. Il discute aussi d’éventuels problèmes techniques avec les
informaticiens.
Deux desks plus loin, au desk d’arbitrage d’obligations convertibles, Richard
C. observe les actions sous un angle très différent : comme s’il s’agissait
d’obligations. Comme nous avons vu plus haut, les traders d’arbitrage
d’obligations convertibles tels que Richard cherchent à exploiter la valeur de
l’option communément appelée de « convertibilité » que comportent parfois
les obligations. Celles-ci permettent aux obligataires de convertir
l’obligation en action, ce qui transforme en fait un type de titre en un autre.
Pour évaluer la valeur de l’option à convertir, Richard utilise le modèle
propriétaire d’évaluation des obligations convertibles de Bloomberg
(Convertible Bond Valuation), qui renvoie une valeur estimée de l’obligation
suivant des paramètres de base tels que la volatilité de l’action, son delta,
son gamma, etc. Les modèles de Richard peuvent être considérés comme des
lunettes qui « révèlent » la valeur cachée des options de convertibilité.
Au desk d’arbitrage de fusions, à proximité du desk d’arbitrage
d’obligations, Max S. exploite les opportunités de profit lorsque des
entreprises fusionnent. Comme mentionné précédemment, les traders
d’arbitrage de fusions achètent à la hausse des actions de la société cible de
l’acquisition et vendent des actions de l’acquéreur à découvert. Ce faisant,
leurs opérations se transforment en pari sur la probabilité que la fusion se
produise. Pour décider de parier ou non sur une fusion, Max trace la courbe
d’écart (spread plot) des cours des deux sociétés en pourparlers de fusion. Si
les deux sociétés fusionnent, elles auront la même valeur et leur écart sera
nul. Lorsque la fusion se dévoile, un faible écart indique la confiance du
marché dans la fusion et un large écart indique le scepticisme. Max trace la
courbe d’écart en temps utile pour en déduire la « probabilité implicite » que
le marché attribue à la fusion. Comme dans le cas des autres traders, les
écarts de Max servent de lunettes extrayant du marché des informations
relatives à la confiance des acteurs vis-à-vis d’une fusion donnée.
Les instruments à l’écran sont donc aussi variés que les principes d’arbitrage
qui guident chaque desk. Le desk de Stan exécute des opérations et les
« loupes », « paniers » de transactions, « empreintes » des rivaux et « liens
actifs » figurant sur ses écrans affichent des exemples momentanés de
fenêtres d’opportunités ouvertes dans un réseau géométrique de carrés
blancs, verts, bleus et cyan qui leur prêtent l’apparence d’une peinture
animée de Piet Mondrian. Le desk de Richard achète et vend des obligations
convertibles et les modèles d’évaluation des obligations figurant sur ses
écrans affichent une interface textuelle plus conventionnelle, une
combinaison carrée de noir et blanc évocatrice des écrans de mini-ordinateurs des années 1980. Les courbes d’écart permettant de parier sur les
fusions figurant sur les écrans montrent, quant à elles, des diagrammes,
d’étroites lignes blanches qui zigzaguent de gauche à droite à la manière
d’un serpent sur le fond bleu rassurant de son moniteur.
La dépendance vis-à-vis de ce genre de « lunettes » comporte toutefois un
dangereux risque pour les traders. Distribuer le calcul entre les instruments
équivaut à graver leurs décisions de leurs propres convictions. Les traders
courent le risque de confondre leur perception avec leurs calculs de façons
qui pourraient conduire à des pertes considérables. Selon l’un d’entre eux,
« Bloomberg affiche les cours des actions normales mais parfois, les actions
normales se transforment en nouvelles actions » comme dans les situations
de fusion ou de conversion d’obligations. Si une action figurant dans la
loupe de Stan – disons une compagnie aérienne qu’il trouve représentative
du secteur aérien – faisait l’objet d’une fusion ou d’une conversion
d’obligation, elle ne serait plus représentative du secteur. Mais au lieu de
réduire la nature et l’importance de l’interaction sociale dans la salle, les
instruments lui fournissent en fait une justification supplémentaire. « Nous
avons tous des informations différentes », explique Stan en parlant des autres
traders, « donc je vérifie parfois avec eux ». Lorsqu’on lui demande si cela
arrive souvent, sa réponse est : « tout le temps ».
Ainsi, tout comme Latour
[33] définissait un laboratoire comme « un endroit
qui réunit un ou plusieurs instruments », les salles de marché peuvent être
comprises comme des endroits qui réunissent des instruments de marché. Vu
sous cet angle, le passage de la finance traditionnelle à la finance moderne
peut être considéré comme un élargissement du nombre d’instruments
présents dans la pièce. Les meilleurs laboratoires scientifiques maximisent la
pollinisation croisée entre les instruments. Par exemple, dans les années
1940, le « Rad Lab » du MIT a fait des progrès décisifs en réunissant les
principes concurrents de physiciens et d’ingénieurs
[34]. De la même façon, les
meilleures salles de marché réunissent des cadres de valeurs hétérogènes
permettant des recombinaisons créatives.<