2004
Réseaux
Économie non rivale et communautés d’information
Michel Gensollen
On propose trois approches complémentaires visant à cerner l’originalité des
communautés qui se développent sur l’internet : une approche historique,
afin de préciser les similitudes et les différences entre les communautés
rurales et ouvrières des XVIIIe et XIXe siècles et les communautés
virtuelles ; une approche économique, afin de mettre en lumière le rôle des
communautés dans une économie non rivale, c’est-à-dire une économie où la
valeur se situe majoritairement dans l’élaboration des formes plutôt que dans
leur reproduction industrielle ; une approche ethnographique, enfin, pour
analyser la nature du lien communautaire, qui ne repose ni sur le don, ni sur
l’altruisme des participants mais, comme dans le cas du système des objets
Kula, sur l’échange asynchrone, qui formate un type particulier de relation,
durable mais étroitement limitée à l’entretien d’un patrimoine non-rival
circulant.
This article proposes three complementary approaches for determining the
originality of the virtual communities that develop on Internet: a historical
approach, in order to specify the similarities and differences between online
communities and the open fields and utopian communities of the eighteenth
and nineteenth centuries; an economic approach, to clarify the role of
communities in a non-rival economy (i.e. an economy where the value
originates mainly from the generation of forms rather than from their
industrial reproduction); an ethnographic approach, finally, in order to
analyse the nature of the community ties. The latter approach rests neither on
gift nor on altruism but, as in the case of the Kula system of the Trobriand
islanders, on asynchronous exchange which structures a particular type of
long-term relation, narrowly limited to the maintenance of a non-rival
circulating corpus.
Le présent article propose trois approches complémentaires, visant à
cerner l’originalité des communautés qui se développent sur
l’internet : une approche historique, afin de préciser les similitudes
et les différences entre les communautés rurales et ouvrières des XVIII
e et
XIX
e siècles et les communautés virtuelles ; une approche économique, afin
de mettre en lumière le rôle des communautés dans une économie non rivale,
c’est-à-dire une économie où la valeur se situe majoritairement dans
l’élaboration des formes plutôt que dans leur reproduction industrielle ; une
approche ethnographique, enfin, pour analyser la nature du lien
communautaire, qui ne repose ni sur le don, ni sur l’altruisme des
participants mais, comme dans le cas du système des objets Kula, sur
l’échange asynchrone, qui formate un type particulier de relation, durable
mais étroitement limitée à l’entretien d’un patrimoine non rival circulant
[1].
Dans une première partie, on comparera les communautés virtuelles
d’aujourd’hui aux communautés rurales, efficaces dans un monde de
rendements décroissants, et aux communautés ouvrières, inefficaces dans
l’économie productive à rendements constants du XIX
e siècle. Une telle
comparaison vise à mettre en garde contre l’erreur qui consiste à raisonner
d’une façon générale sur les communautés, alors que la gestion des biens
communs recouvre des réalités très différentes selon la nature des fonctions
de production. Les expériences communautaires au XIX
e siècle ont été des
échecs, non seulement parce qu’elles ont copié un modèle inadapté, mais
aussi parce qu’elles reposaient sur la « fraternité », c’est-à-dire l’altruisme
des participants. Aujourd’hui, ce serait faire une erreur analogue, que de
généraliser ces échecs au cas des économies non rivales, et de conclure, par
exemple, que le mouvement du logiciel libre est sans avenir pour les mêmes
raisons qui ont conduit les régimes communistes au déclin. Il est également
dangereux de revenir, pour défendre les communautés en ligne, au
vocabulaire des communautés rurales et d’employer les termes de
« commons » ou « d’enclosures », termes positifs
[2], certes, mais qui ne
correspondent pas à la réalité économique actuelle. On abordera
successivement, les communautés rurales et les « enclosures », l’échec des
communautés utopiques du XIX
e siècle et, enfin, les communautés virtuelles
qui se développent dans un contexte de rendements croissants et de rente
négative.
Dans une deuxième partie, on cherchera à caractériser une économie non
rivale et à préciser le rôle que jouent les communautés virtuelles dans ce
nouveau contexte. Le lieu de création de valeur se déplace depuis le marché
final des biens et services vers un métamarché où se confrontent les
développeurs et les utilisateurs de formes nouvelles. La perception des
formes demande un travail collectif de la part des utilisateurs et leur synthèse
exige une élaboration commune entre les innovateurs et les premiers
utilisateurs. Les goûts, les usages et les représentations des consommateurs,
de même que le progrès technique ou l’innovation commerciale ne peuvent
plus être considérés comme exogènes. Leur couplage ne se fait plus
seulement, in fine, sur le marché des produits et services. Les TIC,
permettent, quand cela est utile, une séparation entre les atomes et les octets,
et fournissent ainsi les moyens d’une coévolution entre, d’une part une offre
qui s’invente et se corrige, et d’autre part, une demande qui découvre,
apprend et modifie. On abordera successivement, les processus de synthèse
des formes et ses diverses composantes : appariement, acculturation,
innovation ; puis le rôle que jouent les communautés virtuelles aux niveaux
de la perception, de l’utilisation et de la production collective des formes.
Dans une troisième partie, on tentera de définir le lien communautaire et de
montrer que, contrairement à ce qui est souvent estimé, le fonctionnement
des communautés virtuelles ne doit rien à l’altruisme de leurs participants.
Comme toutes les institutions, et singulièrement les hiérarchies, les
communautés ont besoin pour fonctionner d’un biais coopératif mais elles ne
reposent pas sur le don au sens où nous le comprenons, c’est-à-dire la
cession définitive d’un bien rival par un agent altruiste. La comparaison
entre les communautés virtuelles et les échanges Kula des Trobriandais,
décrits par Malinovski
[3], met en lumière que, au-delà de la non-rivalité, c’est
le caractère non destructible par la consommation, qui caractérise le bien
commun circulant produit par de telles communautés : stock de bijoux dans
un cas, stock d’informations dans l’autre. La circulation se fait par des
échanges asynchrones ; ceux-ci induisent un type particulier de lien social,
lien durable mais étroitement limité, une sorte d’intimité instrumentale. On
abordera successivement, la question du don et de l’échange asynchrone, le
rôle que joue ce type d’échange dans la gestion d’un système globalement
non rival (formé de biens rivaux ou non), et la formation du lien
communautaire dans les deux cas de la Kula et des communautés virtuelles.
LES COMMUNAUTÉS RURALES ET LA FORMATION
DE L’IDÉOLOGIE COMMUNAUTAIRE
Pendant que la représentation libérale de la société se définissait et
s’imposait, les dernières communautés rurales disparaissaient. Ces
communautés avaient assuré traditionnellement la gestion des « commons »
(des prés communaux). En Angleterre, la privatisation de ces terres
communes (les « enclosures »), entre 1750 et 1810, a modifié profondément
l’organisation sociale ; ces clôtures ont été ressenties comme une
expropriation, comme un vol. Il est vrai que la propriété commune ne
facilitait ni la rationalisation des travaux, ni l’introduction de cultures
nouvelles à un moment où l’Angleterre avait besoin de développer sa
production agricole (en particulier durant les guerres napoléoniennes). Par la
suite, on a tenté d’expliquer cette privatisation par l’inefficacité de la gestion
communautaire, qui serait soumise à une sorte de fatalité : la tragédie
[4] des
« commons ». Etrange fatalité, qui n’avait pas joué pendant plusieurs siècles,
mais que le raisonnement libéral découvrait alors : la production et la
consommation de biens
collectifs rivaux ne peuvent, en effet, s’établir à un
niveau optimal,
au moins lorsqu’on ne tient pas compte des régulations
sociales.
Les communautés rurales disparues, la question des biens collectifs et des
communautés restera ouverte tout au long des XIXe et XXe siècles. D’un
côté, les libéraux, négligeant le caractère essentiellement collectif de certains
biens (par exemple, les infrastructures) favoriseront la liberté du marché, et
le mouvement de « déréglementation » des vingt dernières années s’inscrit
dans ce mouvement. Inversement, les luttes contre les défauts et les excès
d’une politique de laisser-faire s’appuieront, souvent sans grande pertinence,
sur l’exemple des communautés rurales, présentées de façon idéale comme
des organisations sociales efficaces, pouvant servir de modèle à des
communautés ouvrières de production.
La question des biens collectifs se pose désormais en des termes nouveaux :
dans le cas des biens non rivaux, la gestion collective peut ne pas être
inefficace ; dans certains cas, elle se révèle plus performante et plus
innovante qu’une gestion privée. Or ceux qui attaquent l’extension actuelle
des droits de propriété intellectuelle, comme ceux qui la défendent, utilisent
un vocabulaire (enclosures, commons) et des concepts (production de biens
publics, free riding) qui se réfèrent explicitement à une réalité économique
qui n’est pas celle d’une société d’information.
L’analyse des communautés actuelles ne doit rester prisonnière, ni des
représentations libérales du XVIIIe siècle, ni des représentations
révolutionnaires du XIXe. Il s’agit de comprendre pourquoi les
communautés sur l’internet ne sont condamnées ni à la « tragédie des
commons », ni à la déconfiture des communautés utopiques.
Après (i) un rappel de l’économie des communautés rurales et de leur
logique de fonctionnement, on décrira (ii) les échecs des tentatives de
formation de communautés ouvrières, échecs expliqués par le fait que la
rente principale dans les économies productives n’est pas la rente industrielle
(analogue à la rente foncière) mais la rente capitaliste ; on évoquera, enfin,
(iii) les communautés typiques d’une économie de rendements croissants,
communautés qui posent (avec le peer-to-peer) et résolvent (avec les
communautés d’expérience) la question des rentes négatives qu’induirait une
tarification optimale (de premier rang).
La réduction de la rente foncière et l’utilité des « commons »
Les économies rurales, en particulier les économies européennes avant le
XIX
e siècle, connaissent un régime de rendements décroissants. Dans chaque
zone, les terres les plus fertiles ont été cultivées en premier et l’augmentation
de la production ne peut se faire, à court terme, qu’avec des rendements
marginaux plus faibles que ceux réalisés sur les terres déjà cultivées. Un
propriétaire terrien bénéficie ainsi d’une rente, qui traduit la différence de
fertilité entre sa parcelle et celle de la terre marginale, puisque le coût de
production sur celle-ci fixe le prix sur le marché. Le mécanisme de la « rente
foncière », révélé par Ricardo
[5], porte des conséquences économiquement et
socialement dommageables : économiquement, dans la mesure où les
propriétaires freinent l’ouverture des frontières avec des pays plus fertiles
parce que cette ouverture les ruinerait ; et socialement, dans la mesure où la
rente foncière creuse progressivement les inégalités entre les cultivateurs.
Ricardo, qui a mentionné ce dernier point, a plus spécifiquement insisté sur
la nécessité d’ouvrir les frontières de l’Angleterre pour diminuer le prix des
grains, réduire les salaires des ouvriers et permettre l’industrialisation
[6].
Les communautés rurales sont issues des progrès techniques du haut Moyen
Age : la charrue lourde devait être tirée par un attelage (quatre ou six bœufs),
ce qui posait un double problème : un coût fixe élevé et la nécessité de
nourrir les animaux de trait. La solution, à la fois technique et sociale,
consistait en (1) l’assolement triennal, (2) la vaine pâture et donc l’absence
de clôture, enfin (3) des prés communs, hors assolement, pour les animaux.
L’exploitation était en partie coopérative et en partie privée et elle constituait
« l’agriculture ouverte » (open-field agriculture).
L’existence de « commons » et les droits d’utilisation des champs par tous
après la moisson, pour la pâture, réduisaient la rente foncière et limitaient ses
effets sociaux. La part des terres exploitées de façon coopérative était
considérable. Les chiffres sont fragiles mais on estime
[7] généralement qu’en
Angleterre, environ la moitié des terres constituait encore des « commons »
au début du XVII
e siècle ; la moitié de ces commons sera enclos durant le
XVII
e siècle et l’autre moitié au cours des XVIII
e et XIX
e siècles.
Contrairement à ce qui est traditionnellement écrit lorsqu’on compare les
« commons » ruraux avec les « commons » informationnels qui se
développent sur l’internet, ces communautés étaient précisément
réglementées et ne posaient pas de problèmes spécifiques de gouvernance.
Généralement, les droits d’usage des terres communes étaient proportionnels
aux superficies des terres possédées en propre, Au-delà du contrôle de la
rente foncière, ces terrains communs servaient aussi, dans une certaine
mesure, à la redistribution des revenus vers ceux qui n’avaient pas de terre et
qui bénéficiaient d’un droit minimal d’usage (typiquement, le droit de pâture
d’une vache par ménage).
Il est très vraisemblable que les enclosures ne se sont pas développées parce
que les commons seraient devenus ingouvernables ou qu’ils auraient freiné
le progrès technique
[8]. Au reste, en Angleterre, la clôture des commons
pendant la période 1750-1800 n’entraîne pas de gains de productivité
spécifiques dans l’agriculture
[9] : au contraire, c’est pendant la période 1600-1750 que la productivité agricole a connu son plus fort développement.
Les clôtures des biens communs ont été ressenties comme un vol ; les plus
pauvres, même lorsqu’ils bénéficiaient d’un transfert de propriété, ne
pouvaient généralement pas payer la clôture de leurs parcelles et, après avoir
vendu leurs droits, venaient grossir, dans les villes, la masse des salariés. On
comprend, dans ces conditions, que les communautés rurales aient constitué,
au cours du XIXe siècle, un modèle de référence sur lequel on pensait
possible de calquer l’organisation de la production industrielle, un modèle
idéal qui permettrait de limiter la pauvreté et les inégalités. Selon les auteurs,
telle ou telle caractéristique des communautés rurales était mise en avant afin
de l’opposer à la société libérale qui se mettait en place : l’importance des
relations personnelles s’opposant au traitement indifférencié et à
l’anonymat ; le caractère non marchand des échanges ; le contrôle social au
sein d’un petit groupe, au lieu du recours à l’institution judiciaire ; le rôle
joué par la solidarité et l’altruisme, au lieu de l’opportunisme qu’encourage
le marché, etc. Dans la première moitié du XIXe siècle, des tentatives
concrètes d’implantation de communautés utopiques reprendront certains
éléments des communes rurales, au moins telles qu’on les imaginait.
Aujourd’hui encore, on pense que les communautés virtuelles se fondent, au
moins en partie, sur de tels principes et on en induit qu’elles sont fragiles et
constituent une résurgence de l’utopisme communautaire.
La rente capitaliste et l’échec des utopies communautaires
Les penseurs utopistes du début du XIXe siècle sont frappés par l’opposition
entre les ouvriers, extrêmement pauvres, et les rentiers. Les premiers sont
dans une situation plus difficile dans l’industrie naissante qu’elle n’était dans
le secteur agricole qu’ils viennent bien souvent de quitter. Les seconds,
oisifs, vivent du produit de leur capital. La solution sociale à ce problème
économique leur paraît devoir être recherchée dans le retour, sinon au travail
agricole, au moins à la transposition des communes rurales au monde
industriel. Ils confondent ainsi le contrôle de la rente foncière d’une
économie à rendements décroissants avec l’encadrement de la rente
temporelle capitaliste d’une économie productive.
Les communautés utopiques seront toutes des échecs ; elles disparaîtront
rapidement et ne survivront qu’au travers de leur vocabulaire généreux, qui
sera repris par les divers capitalismes d’Etat du XXe siècle (Communisme,
National-Socialisme, etc.). Il est utile de comprendre précisément pourquoi
ces communautés industrielles n’ont pu se développer, afin de s’interroger
sur l’avenir des communautés virtuelles qui, sous la proximité du
vocabulaire utilisé, cachent une réalité économique différente.
Les rentes industrielle et capitaliste
Les économies industrielles qui se mettent en place au début du XIXe siècle
se caractérisent par des rendements constants. Ceci n’apparaît pas d’abord
parce que, d’une part au niveau micro-économique, il est vrai qu’une
entreprise particulière connaît dans ses débuts un régime de rendements
croissants puisqu’elle doit amortir ses investissements initiaux ; et que,
d’autre part au niveau macro-économique, certains stocks de qualité variable
et de localisations diverses semblent prolonger un régime de rendements
décroissants : le charbon, les minerais, etc.
Toutefois, dans la réalité, et bientôt dans la théorisation qui sera proposée, le
seul intrant est le travail, soit sous forme de travail produit dans la période,
soit sous forme de travail ayant servi, dans les périodes précédentes, à
réaliser les outils de production. Ainsi, s’il est vrai que, dans le court terme,
une population double ne fournirait pas une production double parce qu’il
manquerait des équipements, il reste que dans le long terme, à une
population double correspond un plan de développement et d’accumulation
du capital permettant une production finalement double. Les économies
industrielles ne sont pas soumises à la fatalité malthusienne : celle d’une
population qui ne peut se réguler que par la famine, en raison des
rendements décroissants et de l’absence de progrès technique. On notera
d’ailleurs que l’existence de stocks de biens « rares » (c’est-à-dire non
productibles à partir du seul travail) restaure la contrainte malthusienne, si le
progrès technique ne peut venir compenser l’épuisement des stocks, comme
cela apparaît dans les raisonnements actuels de certains écologistes, qui
mettent l’accent sur la dégradation progressive de stocks non productibles et
non convenablement valorisés par les marchés.
Dans ces conditions, la rente industrielle, analogue à la rente foncière, est
très réduite : à un moment donné, la dispersion des profits entre industriels
est faible, puisque aucun d’entre eux ne bénéficie d’un avantage durable :
une technique de production peut être imitée et la main d’œuvre est utilisée
de la même façon par tous les entrepreneurs. Contrairement aux économies
de rendements décroissants, qui cherchaient à maîtriser la rente foncière, les
économies industrielles ne limitent pas la rente industrielle : tout au
contraire, elles cherchent à la maintenir à un niveau suffisant, en instituant
un système de brevet, afin de fournir de suffisantes incitations à investir et à
innover.
Les inégalités qui se développent dans la première moitié du XIX
e siècle
sont bien dues à des rentes : non à la rente industrielle, comme on vient de le
voir, mais à la rente capitaliste
[10]. Il ne s’agit pas d’un écart durable
d’efficacité entre certains moyens de production, mais de l’avantage durable
dont bénéficient ceux qui, ayant travaillé dans les époques antérieures,
possèdent aujourd’hui les moyens de production. A une rente
spatiale
succède une rente
temporelle. Alors que la terre représentait la seule richesse
stable, le temps va s’imposer comme principale source de valeur sous la
forme de la privation et de l’épargne. Selon les auteurs, cette évolution peut
être vue de façon optimiste et dynamique : contrairement à la condamnation
traditionnelle de l’usure, l’argent peut effectivement se reproduire
[11], puisque
les machines augmentent la productivité. Elle peut être, au contraire,
considérée de façon statique et pessimiste : dans le court terme, en effet, les
machines remplacent les hommes, diminuent le travail disponible et créent
une immédiate pauvreté.
Toutefois, la différence fondamentale qui existe entre les deux rentes, la
rente foncière
spatiale et la rente capitaliste
temporelle, ne sera pas
véritablement comprise par les utopistes. On trouve chez de nombreux
auteurs, en particulier chez Proudhon, le mythe de la banque qui prête sans
intérêt, c’est-à-dire la confusion entre la monnaie qui sert aux échanges à un
moment donné et l’argent qui sert à transformer
au cours du temps l’épargne
d’une période en un investissement qui portera ses fruits dans les périodes
suivantes. Aujourd’hui encore, une telle confusion s’entretient chez ceux
[12]
qui prônent des monnaies « open source » (à l’image des logiciels libres),
des monnaies communautaires, qui ne serviraient qu’à l’échange et
permettraient miraculeusement d’échapper aux taux d’intérêt. De telles
monnaies « libres » transposent à l’internet la réflexion des Systèmes
d’Échanges Locaux (SEL) ou LETS (
Local Exchange and Trading System)
qui allient idéologie communautaire, critique du libéralisme, et
incompréhension du rôle capitaliste d’échange
temporel joué par l’argent.
L’idéologie communautaire
La mise en commun des outils de production, à l’image des communautés
rurales du passé, apparaît comme une solution pour maîtriser les inégalités
croissantes de la société industrielle ; inégalités d’autant plus scandaleuses
qu’elles opposent des travailleurs miséreux et des rentiers qui vivent dans
l’oisiveté
[13]. Une telle constatation est le point de départ de pensées aussi
diverses que celles d’Owen, de Proudhon, des Saint-Simoniens, de Cabet, de
Fourier, etc. Toutefois, ces penseurs se distinguent par la portée de cette
mise en commun : la communauté de tous les biens, ou seulement celle des
outils et des moyens de production ; certains mêmes, comme Proudhon,
estiment que l’instauration d’un taux d’intérêt nul et d’une banque populaire
suffirait.
Le projet le plus extrême est sans doute celui d’Etienne Cabet, qui se réfère
explicitement aux utopistes classiques, Thomas More et Campanella. En
1840, dans son ouvrage
Le Voyage en Icarie
[14], il décrit une cité idéale. En
1849, il rédige concrètement le « contrat social » de la commune d’Icarie
[15],
fondée aux Etats-Unis. L’article 6 stipule que : « Le capital social est indivis
et commun. Chaque associé renonce à toute propriété personnelle ou
individuelle. Il ne peut avoir que la jouissance ou l’usage des choses de la
Communauté qui lui sont nécessaires. » Une telle communauté repose, dans
le vocabulaire de Cabet, sur la fraternité
[16], c’est-à-dire
in fine sur la bonne
volonté des participants. La seule sanction prévue dans le cas où les
participants ne se plieraient pas au contrat social est l’exclusion de la
communauté après avertissement. En Icarie, le progrès technique n’est plus
considéré comme un danger, comme il l’était chez Sismondi, par exemple :
dans le cadre de la communauté, les machines aideront les travailleurs au
lieu de leur porter concurrence.
Les Saint-Simoniens, plus modérés, critiquent la communauté des biens et
proposent simplement une gestion bureaucratique des outils de productions.
Dans la « lettre au Président de la Chambre des Députés », en 1830,
Barthélémy-Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard se bornent à
recommander l’abolition de l’héritage et la constitution d’un fonds social,
constitué de tous les instruments de travail.
Proudhon est encore plus prudent et consacre le troisième tome de sa
Philosophie de la Misère à la critique de la communauté et à la réfutation
des théories de Cabet et des Saint-Simoniens : sa mise en cause de la
propriété ne conduit pas nécessairement à la communauté des outils de
production. Pour lui, on l’a vu, l’essentiel est de proscrire le prêt à intérêt.
La nostalgie de la régulation de la rente capitaliste par une institution
communautaire, à l’image des communes rurales, va inspirer, au
XIXe siècle, un grand nombre de penseurs politiques et conduire à diverses
expériences, qui se révéleront toutes malheureuses.
Les utopies à l’épreuve de la réalité
Les communautés industrielles, créées de toutes pièces à l’image du système
coopératif agricole, se développent dans la première moitié du XIXe siècle ;
elles auront toutes disparues vers 1860. Certaines se sont lentement
désagrégées, d’autres ont été assassinées, d’autres enfin, ont été victimes de
leur succès.
La colonie New Harmony, fondée dans le Middle West en 1824 par Robert
Owen, un filateur anglais philanthrope, connaît un échec rapide et disparaît
en moins de cinq ans. Toutefois, l’esprit même qui animait ces pionniers ne
disparaît pas et les coopératives de consommation, fondées à Manchester à
partir de 1844 sur le modèle de la Rochdale Equitable Pioneers Society,
feront explicitement référence à Owen.
La communauté d’Icarie fondée par Étienne Cabet en 1849, près de
Memphis, connaît elle aussi un échec rapide : elle disparaît en quelques
années. Comme dans le cas de la colonie New Harmony, il semble que les
difficultés matérielles, l’absence de gouvernance et de police, la confiance
faite à chacun au nom de la « fraternité », aient encouragé les conduites
égoïstes (le free-riding) et érodé progressivement la bonne volonté de tous.
Dans les dernières années, il était fréquent que certains participants
s’enfuient avec une part du bien commun pour tenter leur chance seuls.
Le cas des Saint-Simoniens est très différent : leur communauté fondée en
France, tout d’abord rue Monsigny, puis à Ménilmontant, sera détruite de
l’extérieur. Des rumeurs malveillantes donnèrent au gouvernement de Louis-Philippe un prétexte pour intervenir contre le Saint-Simonisme : Enfantin et
ses principaux lieutenants furent inculpés de délit d’association,
d’escroquerie et d’outrages aux bonnes mœurs ; ils furent condamnés en août
1832 à un an de prison.
Moins haut en couleur, mais plus révélateur du fonctionnement de la rente
capitaliste, l’échec des coopératives ouvrières de production montre que le
succès même détruit ce type de communautés. Déjà avant 1848, de
nombreuses coopératives de production s’étaient créées spontanément.
Après les journées de juin 1848, l’Assemblée encourage ce type
d’organisation communautaire : elle vote trois millions de crédit pour leur
consentir des avances. Cinq cents demandes de prêts sont déposées, 56 sont
acceptées. En 1857, neuf coopératives seulement survivaient et quatre étaient
prospères : celles des bijoutiers, des menuisiers, des ouvriers en limes et des
typographes. Or, dans les années qui suivent, elles se transforment toutes en
sociétés commerciales : d’une part, les fondateurs n’admettent plus de
nouveaux membres mais embauchent des salariés ; d’autre part, pour lever
plus facilement les capitaux dont ils ont besoin, ils transforment leurs
coopératives en sociétés anonymes. Il paraît normal aux premiers
coopérateurs, ceux qui ont eu le mérite et la peine de monter l’entreprise et
qui sont devenus propriétaires de leurs outils, de bénéficier seuls de cette
réussite.
Ainsi, dans une économie productive, la mise en commun des outils de
production ou l’instauration d’une monnaie d’échange, c’est-à-dire non
déplaçable dans le temps, ne sont pas des moyens de contrôle de la rente
principale de ce type d’économie, la rente temporelle capitaliste. Ces échecs
répétés sont souvent mentionnés pour donner à penser que, d’une façon
générale, les communautés ne peuvent fonctionner bien longtemps. Un tel
parallèle entre les anciennes communautés ouvrières et les communautés
virtuelles d’aujourd’hui est-il justifié ?
Les communautés virtuelles et l’idéologie communautaire
Les communautés virtuelles sont défendues, souvent avec de mauvais
arguments, par ceux qui ont en tête les succès des communautés rurales. Au
contraire, les communautés virtuelles sont présentées comme une résurgence
des rêveries du XIX
e siècle par ceux qui rappellent les échecs répétés des
communautés de production
[17]. Or les structures interactionnelles qui
s’inventent sur l’internet ne ressemblent ni aux unes, ni aux autres ; peut-être
conviendrait-il d’ailleurs de ne pas les nommer « communautés », pour ne
pas encourager de telles confusions.
Nous analysons dans la suite trois caractéristiques des communautés
virtuelles, qui les distinguent des communautés dont nous venons de parler.
- La production des biens informationnels se fait à rendements croissants. La
question de la rente se pose alors en des termes nouveaux : il s’agit d’une
rente négative et le fonctionnement optimal ne conduit donc pas certains
acteurs à s’enrichir ; au contraire, il devient nécessaire de financer les
producteurs et de favoriser l’émergence de structures permettant
l’orientation de leur production, les marchés ne pouvant plus jouer
complètement un tel rôle.
- Le bien commun autour duquel s’organise la communauté est un bien
informationnel, non rival, c’est-à-dire inépuisable ; la surconsommation des
uns n’est donc pas à craindre ni à être contrôlée par la vigilance de tous ; les
comportements opportunistes et le free-riding ne sont pas dommageables.
- Les communautés virtuelles remettent en cause la dichotomie entre une
production coûteuse pour laquelle il faut rémunérer ceux qui y participent, et
une consommation où se détruisent les biens en créant de l’utilité. D’une
part, en effet, la production est directement utile aux producteurs ; d’autre
part, les biens informationnels ne disparaissent pas lors de leur
consommation mais ils s’agrègent en un stock qui prend de la valeur et
conditionne la production de nouveaux biens.
Les communautés virtuelles dans un contexte de rendements croissants
Les rendements croissants ne sont pas propres aux biens informationnels ;
certaines infrastructures, en particulier les réseaux, demandent des
investissements initiaux lourds et, dans une large mesure, indépendants de la
demande ultérieure, si bien que le coût marginal de développement est très
inférieur au coût moyen. Cette caractéristique a été reconnue dès le début du
développement des réseaux, dans le cas des routes puis des chemins de fer.
Jules Dupuit, dès le milieu du XIXe siècle, formalisait la question des péages
optimaux. La tarification des réseaux électriques allait faire appel, de même,
à des prix optimaux dits de « second rang » (prix de Ramsey-Boiteux) ; ces
prix sont les meilleurs possibles, sous la contrainte d’équilibre budgétaire de
l’opérateur des infrastructures. Or, cette contrainte est très coûteuse en terme
de bien-être ; d’autant plus coûteuse que les coûts marginaux sont faibles.
La mise en concurrence des opérateurs de réseaux vise à les inciter à une
meilleure gestion ; elle exige néanmoins une réglementation attentive, pour
garantir qu’aucune entreprise ne puisse revenir à une situation de position
dominante. Si la concurrence est réelle et si la réglementation est
convenablement informée sur les coûts de production, on estime qu’une
situation de second rang peut être atteinte, avec, de plus, une plus grande
inventivité que dans le cas du monopole public.
Une telle organisation, déjà médiocre pour les infrastructures, se révèle, dans
le cas des biens informationnels, très coûteuse en bien-être, et impossible à
mettre en œuvre. Dans le cas des logiciels, la fourniture au coût marginal,
c’est-à-dire la gratuité, s’est imposée dans la pratique et les producteurs se
sont rendus compte qu’ils y avaient intérêt, pourvu qu’ils puissent réaliser
des transferts depuis d’autres secteurs liés, en particulier celui des
équipements. De plus, en raison de l’importance des économies d’échelle,
les monopoles, dans le domaine de l’information, sont plus puissants et plus
difficiles à réglementer ; ainsi, ni IBM en son temps, ni Microsoft plus
récemment, n’ont subi un démantèlement analogue à celui du Bell System :
le coût social aurait été trop grand.
C’est dans ce contexte de rente négative que se développent les
communautés actuelles ; les communautés rurales réduisaient la rente
foncière, les communautés de production industrielle étaient sans pertinence
devant la rente temporelle capitaliste ; les communautés virtuelles, quant à
elles, jouent un double rôle :
- elles assurent une tarification marginale optimale des biens
informationnels, c’est-à-dire la gratuité : en révélant la rente négative, elles
obligent les acteurs à faire évoluer leurs modèles d’affaires ;
- elles se substituent aux marchés dans le rôle de couplage de l’offre et de le
demande : formation et acculturation de la demande, d’une part,
asservissement de l’offre aux usages, d’autre part.
On comprend, dans ces conditions, que les communautés virtuelles aient à la
fois bonne et mauvaise presse. D’un côté, il est clair pour tous que la gratuité
induit des consommations qui de toute façon n’auraient pas eu lieu sans elle :
ces consommations, qui ne coûtent rien à personne, augmentent évidemment
le bien-être. D’un autre côté, les éditeurs, qui doivent trouver de nouveaux
modes de financement, cherchent à réduire ce qu’ils appellent la piraterie,
qu’il s’agisse des communautés de développement de logiciels libres, des
communautés d’échange de fichiers musicaux ou d’images animées (réseaux
peer-to-peer), des communautés de hackers qui fournissent des patchs pour
déverrouiller les logiciels protégés, etc.
Ainsi, la question du financement des coûts fixes est concrètement posée
dans le contexte qui convient, c’est-à-dire sous la contrainte d’une fourniture
gratuite, puisque les biens informationnels sont non rivaux. On verra dans la
suite que les communautés, dans leur diversité, traitent la question de la
rente négative dans un contexte élargi : il s’agit, non seulement des coûts
fixes de la création de produits informationnels variés, mais aussi des coûts
fixes d’appariement entre ces produits et des consommateurs qui doivent
apprendre à les reconnaître, à les utiliser et à les apprécier.
Les communautés virtuelles, gestionnaires d’un bien non rival
Les communautés rurales ou ouvrières géraient, dans un contexte de pénurie,
des biens rivaux, la terre dans un cas, des équipements de production ou
même des objets personnels, dans l’autre. Il est clair, dans ces conditions,
qu’une collaboration étroite était nécessaire et qu’elle ne pouvait reposer que
sur une confiance construite dans le cadre d’interactions répétées ; les
conduites opportunistes et les défections étaient toujours à craindre. Les
communes rurales, traditionnelles et équipées d’institutions sociales solides,
fonctionnaient convenablement ; les communes ouvrières, au contraire, n’ont
pas survécu, parce que construites dans un milieu hostile, elles faisaient
aveuglément confiance en la bonne volonté (la fraternité) de participants qui
ne se connaissaient pas et n’avaient pas de tradition commune.
La participation à la constitution du bien commun et la régulation de sa
consommation se présentent dans un contexte très différent si ce bien est non
rival : la consommation excessive des uns n’est pas à craindre, puisqu’elle ne
nuit pas à celle des autres ; la participation à la production se fait plus
naturellement, dès lors qu’elle apporte un avantage direct au producteur.
Ainsi, dans le cas d’un forum, la « conduite opportuniste » consistant à lire
sans jamais poster ne nuit à personne : c’est l’intérêt de ceux qui ont écrit
d’avoir des lecteurs.
Les communautés virtuelles naissent toutes de la même façon : un individu, ou
un petit groupe d’individus, crée, améliore ou copie un bien numérique, pour
son usage personnel ; ce peut être l’écriture ou l’amélioration d’un logiciel, la
mise au net d’une opinion sur un produit, la copie de fichiers MP3 ou
DivX, etc. Une fois le bien constitué, sa mise à disposition sur l’internet
représente un coût nul pour les auteurs ; au moins tant que la tarification des
réseaux pour le trafic montant est forfaitaire, ce qui est conforme à la structure
des coûts. Personne n’attend de ceux qui ont bénéficié de l’usage de ces biens
informationnels une quelconque réciprocité.
Les communautés en ligne ne reproduisent pas les rapports sociaux réels
[18].
Elles ne font qu’un appel très limité à la confiance
[19]. Elles sont, beaucoup
moins que les communautés réelles, menacées par l’opportunisme de leurs
participants
[20] . On peut s’étonner, dans ces conditions, que la littérature
économique sur les communautés se pose systématiquement la question de
leur « irrationalité économique » et oublie de noter que le bien commun est
non rival et que sa production est directement utile à celui ou à ceux qui
l’entreprennent.
Si les communautés en ligne sont fragiles, ce n’est pas à la manière des
communautés réelles, par insuffisance de coopération, mais au contraire par
excès de mauvaise participation. Ce ne sont pas les « lurkers » (observateurs
qui ne participent pas) qui sont à craindre mais les « trolls », c’est-à-dire des
participants, soit mal intentionnés, soit maladroits, qui encombrent l’espace
commun d’informations redondantes, inutiles ou gênantes.
Les communautés virtuelles entre production et consommation
Les communautés rurales étaient des collectifs de production ; les
communautés ouvrières ont cherché à être des organisations productives,
même si les seules qui aient eu quelques succès ont été des coopératives de
distribution. Les communautés virtuelles, au contraire, remettent en cause la
distinction entre une phase de production, où se constituent les produits en
contrepartie de la désutilité du travail, et une phase de consommation, où la
destruction des produits augmente le bien-être des consommateurs.
Les biens informationnels ne se détruisent pas quand on les consomme ; ils
sont directement utiles à leur producteur qui, dans bien des cas, travaille
essentiellement pour lui. Lorsqu’un professeur met en ligne son matériel
pédagogique, cela ne nuit en rien à son enseignement mais peut économiser
du travail à tous ceux qui ont une tâche analogue à réaliser. Ceux-là,
consommateurs, si l’on veut, sont aussi producteurs, dans la mesure où ils
vont modifier, adapter, développer certains points et participer à
l’amélioration du corpus. Dans le cas des logiciels libres, les consommateurs
participent à la mise au point du produit en faisant état des bugs, parfois en
proposant des modifications ; de tels collectifs peuvent être considérés aussi
bien comme une organisation de consommateurs que comme une équipe de
production. Dans le domaine culturel, les consommateurs qui copient,
réutilisent et diffusent des œuvres participent à leur création, ou du moins à
la constitution de leur audience.
Les exemples précédents mettent en lumière que les biens informationnels
constituent des biens-systèmes : pris isolément, chacun n’est véritablement
ni consommé, ni produit ; il est transformé à partir d’une version antérieure
et adapté à une nouvelle situation et à un nouvel usage ; l’ensemble des biens
constitue un patrimoine commun, un savoir, une science, une culture, etc. La
création de droits de propriété sur les informations interdit la constitution de
ce capital social, son amélioration et sa consommation productive, parce
qu’elle rétablit la séparation entre production et consommation destructrice.
LES COMMUNAUTÉS VIRTUELLES ET LA RÉGULATION
D’UNE ÉCONOMIE NON RIVALE
Une économie d’information, ou économie quaternaire, n’est pas centrée sur
un secteur particulier, comme l’économie primaire sur l’agriculture,
l’économie secondaire sur le secteur industriel, ou l’économie tertiaire sur
les services. Les économies transformées par les TIC et par la mise en réseau
des moyens de calcul, se caractérisent plutôt par le fait que l’invention de
formes devient centrale dans la création de valeur. La morphogenèse
implique, au-delà de la simple mise en œuvre du progrès technique, la
formation des consommateurs, l’évolution des marchés et la redéfinition de
la propriété intellectuelle. Les coûts de telles adaptations dépassent les coûts
directs de R&D. Le savoir sous tous ses aspects, savoir scientifique,
technique, représentations collectives, savoir individuel, savoir social, passe
au premier plan et devient la ressource principale.
Dans les économies quaternaires, qu’il faudrait peut-être appeler
« économies non rivales », la production essentielle n’est plus la
reproduction à l’identique de biens ou services, mais l’invention de produits
ou de services nouveaux et variés. Produire une forme nouvelle, c’est
produire le cadre social où elle se développera, c’est diffuser les
représentations qui permettront sa perception, c’est encourager les usages
nécessaires à son utilisation, c’est permettre, chez les consommateurs, la
transformation des fonctions d’utilité. Les produits nouveaux ne sont pas
imaginés par les seules entreprises : ils émergent, se définissent et
s’adaptent, en circulant entre les producteurs et les consommateurs.
Après avoir précisé (1) ce qu’on entend par forme et information en
économie, on analysera (2) les coûts d’établissement d’une forme nouvelle :
coûts de son invention et de son adoption, d’une part, coûts de la formation
des représentations et des usages, d’autre part ; on décrira, enfin, (3) le rôle
que peuvent jouer les communautés virtuelles dans le couplage nécessaire
entre l’élaboration de formes nouvelles et l’émergence des moyens de les
percevoir et de les utiliser.
Création de formes et métamarchés
Une forme, une idée, une structure, c’est ce qui coûte moins cher à
reproduire à l’identique qu’à produire initialement. Ceci est possible parce
que la forme a pu être codée, au moins en partie ; ce code est stocké et peut
se copier pour des coûts négligeables. Les êtres vivants suivent un tel
schéma, mais aussi certaines structures intermédiaires, qui ont besoin du
vivant pour se reproduire : les virus, par exemple, mais aussi les objets
techniques, les croyances, les représentations, les institutions, qui co-évoluent avec le vivant.
L’histoire des techniques, comme celle des représentations scientifiques et
des idées, obéit à un développement très lent comparé au rythme des
générations humaines : les questions politiques, économiques et sociales se
posaient en des termes presque identiques d’une génération à l’autre. A
partir de 1850, le progrès devient perceptible à tous, la société commence à
raisonner en terme de développement et d’expansion, et non plus seulement
en terme de permanence et de survie. Toutefois, le moteur même de la
croissance est considéré, dans les formalisations économiques qui
s’élaborent à cette époque, comme exogène ; rien n’explique ni le
développement des idées, ni l’évolution des techniques. Les premières
représentations économiques, celle d’Adam Smith, de Marx ou de Walras,
sont statiques ; les modèles de croissance, comme celui de Solow, sont des
modèles d’accumulation du capital qui ne rendent pas compte du progrès
technique. Plus récemment, les modèles dits de croissance endogène
cherchent à mettre en lumière la formation de stocks de capitaux sociaux,
nécessaires à l’invention et lentement constitués par des investissements
immatériels, notamment la formation d’un capital de type « savoir ».
Aujourd’hui, il n’est plus possible de considérer que la transposition des
découvertes scientifiques en innovations s’opère en dehors des mécanismes
de marché, que les goûts des consommateurs sont invariants et donnés une
fois pour toute, que la variété des produits restera limitée, que la formation et
l’information des clientèles utilisent une part négligeable des ressources, etc.
Les agents économiques ne considèrent plus leur environnement comme
invariant : les producteurs cherchent à modifier, certains disent manipuler,
les consommateurs ; les consommateurs cherchent à modifier, certains disent
pirater, la production et les processus de distribution de certains produits.
Les uns comme les autres, parfois maladroitement, souvent en opposition
avec les règles économiques, cherchent à court-circuiter les marchés finals
comme lieu de la sélection des produits et de la mutation des savoirs et des
goûts. Lorsque les produits se renouvellent rapidement dans un contexte de
rendements croissants, c’est-à-dire de coûts fixes importants, il est en effet
inutilement onéreux de produire au hasard et d’utiliser les marchés finals
pour sélectionner les biens ex post.
L’économie doit donc désormais s’intéresser aux conditions concrètes de
l’émergence des formes sociales, c’est-à-dire aux algorithmes d’invention –
production – perception – utilisation – recyclage. Convenons d’appeler ces
algorithmes des métamarchés, dans la mesure où ils servent, comme le
marché classique, à confronter une offre et une demande et, comme le
marché décrit par Hayek, à inventer des formes radicalement nouvelles,
c’est-à-dire des formes qu’un planificateur, ou un monopole, ne pourrait
imaginer.
Le développement des TIC et la mise en réseau des ordinateurs fournissent
les équipements de base pour la mise en place de méta-marchés, c’est-à-dire
d’espaces de synthèse de formes. Toutefois, ce n’est sans doute pas une
analyse directe des flux d’informations qui constitue l’approche la plus
prometteuse : Darwin et ses successeurs, heureusement, n’ont pas eu besoin
de connaître le code génétique pour décrire les mécanismes de mutation-sélection dans tel ou tel cas concret. Les économies d’information ne sont
pas à analyser au seul niveau des informations qui circulent ; il convient
plutôt d’étudier directement les nouvelles coévolutions que permettent la
diffusion des moyens de calcul et leur mise en réseau. Ainsi, la question de
la non-rivalité des biens informationnels purs, ceux que l’on peut coder
comme une suite d’octets, ne peut pas s’aborder seulement au niveau de
l’information elle-même, qui est techniquement non rivale mais socialement
« excluable » ; il faut analyser les processus d’évolution des formes, au sein
desquels cette information joue un rôle.
Raisonner ainsi permet de tenir compte de deux éléments essentiels, qui ont
déjà été développés pour les résultats scientifiques
[21] et qui doivent être
transposés à tous les flux d’informations :
- d’une part, les informations, comme les formes qu’elles codent, ne sont pas
aisément séparables : elles constituent des ensembles cohérents, au plan
culturel, scientifique, technique, social, et la valeur n’est définie qu’au
niveau de ces ensembles ;
- d’autre part, si une forme est non rivale à la marge et dans le court terme,
cela ne signifie pas qu’au-delà même de son invention, elle n’exige pas des
investissements spécifiques pour être perçue, traitée convenablement et
socialement implémentée ; ces investissements peuvent parfois dépendre des
marchés, ce qui rétablit une certaine rivalité pour les formes diffusées : coûts
fixes d’invention et coûts variables de formation.
Innovation, production de formes et reproduction d’objets
La nouvelle économie, souvent associé à une économie de réseaux ou
d’information, se caractérise plutôt, on vient de le voir, par le fait que
l’essentiel de la valeur prend sa source dans la synthèse des formes c’est-à-dire dans les processus sociaux qui permettent leur invention, leur
perception, leur utilisation.
Les TIC et l’internet ont accompagné et accéléré un mouvement commencé
auparavant :
- En ce qui concerne la production, l’importance de la R&D, de la définition
des produits et de l’innovation commerciale dans les processus de
production s’accroît : le cycle de vie des produits se raccourcit ; les coûts
fixes initiaux prennent de l’importance devant les coûts variables de la
reproduction à l’identique du produit, les « coûts de production » dans
l’acception courante du terme. Ainsi, tous les biens deviennent plus ou
moins informationnels, dans la mesure où leur valeur repose en grande partie
sur leur composante immatérielle.
- En ce qui concerne la demande, il devient nécessaire, non seulement
d’informer les consommateurs potentiels de l’existence du produit, mais
surtout, de les former à de nouveaux usages, de leur fournir les moyens
d’acquérir de nouvelles représentations. Ces processus exigent du temps et
impliquent des coûts que les producteurs ou les distributeurs ne peuvent
assumer seuls. Les produits complexes, par exemple les ordinateurs, n’ont pu
se développer auprès du grand public qu’en raison d’externalités de
formation, les mêmes équipements servant sur le lieu de travail et au
domicile. La convergence entre les usages professionnels et les
comportements de loisir semble nécessaire pour réaliser, au moindre coût,
l’acculturation des clientèles ;
- En ce qui concerne les marchés, on assiste à l’émergence de collectifs de
consommateurs, plus ou moins encadrés par des producteurs ou des
distributeurs. Ces structures interactionnelles permettent, elles aussi, de
diminuer les coûts de formation et d’acculturation, en faisant réaliser une
partie du travail par les consommateurs eux-mêmes, les plus chevronnés
aidant les débutants. Encore faut-il que les participants de ces communautés,
de ces forums, de ces listes d’utilisateurs, de ces sites de critiques, de ces
- blogs », ne soient pas entravés par des règles trop strictes encadrant la
propriété intellectuelle : dans le cas des logiciels, l’entraide implique que le
code soit ouvert ; dans le cas des produits culturels, l’acculturation collective
se fait par le partage de fichiers, etc.
Forme des produits et processus social
Les TIC et les réseaux sociaux informatisés vont jouer un rôle crucial dans
les processus d’innovation, principalement pour deux raisons :
- d’une part, la synthèse des formes ne se fait pas de façon raisonnée, mais
par des essais et des erreurs, des mutations aléatoires et des phases de
sélection ; l’évolution des formes sociales dépend des institutions, comme
celle d’êtres vivants dépend de leur niche écologique ;
- d’autre part, les processus de mutation-sélection des formes deviennent
trop longs et gaspillent des ressources, lorsqu’ils impliquent la phase de
reproduction à l’identique d’une grande variété de produits que la demande
se chargera de sélectionner ; la confrontation de l’offre et de la demande sur
un marché classique doit faire place à une coévolution plus directe entre les
techniques de production et les usages sur un marché de type hayekien : les
TIC permettent, dans une certaine mesure, de faire l’économie de
l’expérience en vraie grandeur de la production en série.
L’économie classique ne cherche pas à rendre compte de la morphogenèse ;
le progrès technique, comme les changements sociaux, sont considérés
comme exogènes. Dans le cas des rendements décroissants, les marchés
assurent, pour un certain état des fonctions de production et d’utilité, un
fonctionnement efficace au sens de Pareto. Dans ce schéma, la création et la
nouveauté sont supposées venir de la pensée : celle du scientifique, celle du
créateur, celle du politique c’est-à-dire du planificateur bienveillant.
Or l’analyse du progrès scientifique et technique montre, à l’évidence, que la
science ne se prolonge pas naturellement en techniques concrètement
utilisées ; une telle transposition dépend, de façon complexe, des conditions
sociales et politiques. Les historiens des techniques
[22] ont mis en évidence la
complexité des processus de mutation – sélection qui sont à l’œuvre dans
l’évolution des savoirs propositionnel et prescriptif et, plus particulièrement,
dans le passage de l’un à l’autre. L’innovation exige, non seulement un
savoir scientifique et technique préalable, mais aussi des représentations
sociales adéquates et un pouvoir tout à la fois fort et permissif, un pouvoir
qui permette la contestation sociale que représente toujours la nouveauté,
mais qui soit aussi capable de défendre les entrants contre les intérêts en
place. Ceci est d’autant plus important que les innovations forment des
systèmes, chaque élément de changement ayant besoin des autres et
bénéficiant de nombreux effets de réseaux ; les progrès ne sont donc pas
graduels, ils forment des « révolutions », qui se produisent au hasard.
Au niveau micro-économique, les concepteurs, les créateurs (
designers) ont
souligné que l’invention de formes adaptées ne relève pas d’un processus
rationnel, mais de multiples interactions faites au hasard entre ceux qui
imaginent et ceux qui utilisent. L’exemple le plus frappant vient peut-être de
l’autocritique faite par certains architectes
[23], qui ont opposé les immeubles et
les villes construites dans les années 1950-1960 aux villes historiques :
l’urbanisme rationnel conduit à des villes fonctionnelles et invivables, parce
qu’il intègre une représentation abstraite des besoins des utilisateurs mais ne
dépend pas concrètement de leurs usages en cours d’évolution. Toutefois, le
modèle de l’artisan, qui peut modifier progressivement la forme des objets,
tandis que les usages ont le temps de réagir et de s’adapter, ne convient plus
lorsque le progrès est rapide.
Enfin, au niveau macro-économique ou politique, les économistes libéraux
ont insisté sur le fait que les marchés avaient pour rôle, non seulement de
fixer des prix qui permettent l’équilibre de l’offre et de la demande, mais
surtout de permettre l’invention de produits et d’usages nouveaux. Le thème
de la destruction créatrice, initié par Schumpeter
[24], se prolonge chez
Hayek
[25] ou Kirzner
[26] par la critique du planificateur bienveillant et ignorant
qui fait confiance à la raison et par l’apologie des marchés libres, seuls
capables de découvrir les informations pertinentes et d’obliger les agents
économiques à inventer des formes nouvelles
[27]. A vrai dire, si la critique du
planificateur et de « l’orgueil fatal de la raison » est convaincante, les
auteurs n’énoncent pas les conditions qui doivent être remplies pour que les
marchés produisent effectivement des formes satisfaisantes pour des coûts
sociaux limités.
Aujourd’hui, l’institution du marché se transforme : les TIC et les réseaux
permettent un couplage plus direct entre la demande et l’offre. La paroi du
marché se déplace peu à peu : les consommateurs ne jouent plus seulement
le rôle de sélection in fine : ils interviennent en amont de la distribution des
biens et des services : au niveau de la circulation des produits numérisés ;
dans les procédures d’appariement pour les biens d’expérience ; dans les
procédures d’acculturation et d’apprentissage et enfin, au niveau de la
conception même des produits.
Bien que l’introduction d’une forme nouvelle ne puisse se ramener
simplement à la confrontation d’une offre et d’une demande de forme, on
distinguera, dans un souci de clarté d’exposition, deux ordres de
phénomènes, qui correspondent à deux moments dans le déplacement du
marché :
- la prise en main progressive par les consommateurs des institutions de
reconnaissance des formes ;
- la participation croissante des consommateurs à l’innovation et à
l’invention des formes.
La demande de formes : l’appariement et l’acculturation
Personne ne sait à quoi peut servir un produit nouveau ; personne ne sait s’il
aimera un film qui vient de sortir ; personne n’apprécie une nouvelle œuvre
musicale à la première écoute. L’innovation n’est possible que si les biens
nouveaux sont accueillis par des usages et des préférences déjà formés.
L’appariement et l’acculturation doivent précéder la diffusion ; mais
comment le pourraient-ils ?
On notera, tout d’abord, que cette question ne se pose pas réellement dans le
cas d’une lente amélioration des produits consommés. Pendant longtemps,
les innovations, même les plus nécessaires, ont mis une ou plusieurs
générations pour s’imposer. Avec la société industrielle et la production de
masse, la question des biens d’expérience et des biens-systèmes commence à
se poser concrètement : on découvre qu’il faut équiper, informer et former,
avant même de savoir précisément quel type d’usages se mettra finalement
en place.
L’éclairage au gaz, l’utilisation de l’électricité, le développement des
chemins de fer puis des voitures, ont demandé une préparation des usages et
de l’environnement, une transformation des goûts, ainsi que de multiples
ajustements juridiques et réglementaires. La consommation devient, de façon
générale, une consommation de réseaux, non seulement parce qu’elle
s’appuie souvent sur des réseaux physiques, mais aussi parce qu’elle entraîne
de nombreuses externalités positives, directes ou indirectes.
Les médias de masse, qui se développent alors, la presse, la radio et enfin la
télévision, vont permettre appariement et acculturation selon un modèle
centralisé et unidirectionnel. A la « réclame » du petit distributeur local,
succède la « publicité » pour une marque globale et des produits innovants.
L’attention d’un grand nombre de consommateurs potentiels se trouve
focalisée sur un très petit nombre de produits. La véritable concurrence entre
les biens ne se joue plus sur le marché final, mais principalement sur le
terrain de l’espace publicitaire, éventuellement, pour certains produits, sur
les linéaires des grandes surfaces.
L’économie qui se met alors en place est une « économie de l’attention »,
caractérisée par des séries très courtes, de nombreuses variantes d’un petit
nombre de formes, une information centralisée dont la consommation est
rendue quasi obligatoire :comment éviter de voir la publicité, même si l’on
refuse d’y prêter attention ? La valeur migre du marché final vers le
métamarché. Dans ce modèle, la capacité à attirer l’attention est la ressource
principale, la nouvelle monnaie de ce type d’économie. Il est des spectacles
qui attirent normalement l’attention, des sortes de ressources naturelles
d’attention : les nouvelles du jour, les catastrophes ; s’en rapprocher, c’est
attirer sur soi l’attention. Il est des producteurs qui créent de toutes pièces
des événements ; certains agents économiques ont gagné une telle capacité à
attirer l’attention, qu’ils peuvent l’utiliser directement : telle vedette sportive
vante un produit ; tel acteur devient président ou gouverneur.
Les économies d’attention résolvent ainsi le problème des biens innovants,
dans un cas particulièrement simple : la clientèle n’est séparée qu’en un très
petit nombre de segments, chacun considéré comme homogène ; la source
d’information est unique et on ne peut s’y soustraire ; la demande ne peut
s’exprimer sur le métamarché ; tout ce que peut faire le consommateur, c’est
acheter ou non sur le marché final. Les entreprises sont engagées dans une
lutte concurrentielle d’un type spécifique : la concurrence monopolistique.
On notera que, si les médias de masse constituent un métamarché facilitant
l’appariement, ils n’ont jamais cherché à traiter la question de
l’acculturation. Directement par la publicité, indirectement par les contenus,
la presse, la radio, la télévision prétendent informer, jamais modifier les
goûts. En affirmant que les fonctions d’utilité sont exogènes, c’est-à-dire en
se plaçant dans le cadre de l’économie classique, les médias cherchent à
réduire le contrôle régalien qui s’exercerait sur eux si on leur reconnaissait
un rôle à jouer dans la formation de la demande. En traitant l’ensemble des
informations comme des produits consommés pour le seul plaisir immédiat,
qu’il s’agisse de films, du journal télévisé, d’émissions culturelles, de
publicité, etc., la télévision confond informations et méta-informations c’est-à-dire consommation finale et consommation d’apprentissage. Ceci ne veut
pas dire que les médias ne jouent pas de rôle dans la formation des goûts,
mais qu’ils jouent ce rôle sans conscience de le faire, sans projet, sans
contrôle.
Les économies d’attention, caractérisées par le métamarché des médias de
masse trouvent leurs limites lorsque les TIC et les réseaux permettent des
échanges plus riches, non plus seulement depuis les entreprises vers les
consommateurs, mais entre les consommateurs. On verra dans la suite que,
sur l’internet les fonctions sociales d’appariement et d’acculturation peuvent
être rendues de façon performante, ce qui pourrait autoriser, à la fois, une
plus grande variété des biens et une évolution plus rapide des produits.
La production de formes : l’innovation
Le progrès technique n’a jamais été aussi rapide ; l’introduction de produits
nouveaux, jamais si fréquente ; et, cependant, la production de formes est en
crise. Les producteurs se plaignent que les coûts fixes s’alourdissent, et ceci
a été documenté dans certains cas, comme celui des industries
pharmaceutiques. Les consommateurs se plaignent que le dessin des produits
ne tienne pas suffisamment compte des usages concrets. Le métamarché
semble fonctionner de façon moins satisfaisante, dans le temps même où la
sanction par le marché final devient plus difficile : un processus d’essais –
erreurs est, en effet, d’autant plus coûteux que les coûts fixes sont lourds.
En simplifiant beaucoup, on peut décomposer le chemin qui va d’une
découverte à des usages nouveaux en quatre phases :
- La recherche fondamentale, dont le but est de faire croître le savoir
propositionnel ; cette phase a sa dynamique propre et, dans le passé, les
progrès de la science n’ont pas été transposés rapidement dans le domaine
technique ; aujourd’hui, on pense généralement que la recherche peut être,
au moins très globalement, orientée vers certains domaines économiquement
plus utiles que d’autres ;
- Le développement technique, dont l’objet est le savoir prescriptif, c’est-à-dire la mise au point de la technologie et des moyens industriels qui
permettent de nouvelles productions ; d’une façon générale, les nouvelles
techniques cherchent à améliorer la façon de produire les biens et services
déjà diffusés et finissent par créer des produits nouveaux correspondant à des
usages profondément modifiés ;
- L’innovation commerciale et le dessin des produits, qui utilisent les
possibilités offertes par les techniques nouvelles pour transformer les biens
et services, leur mode de diffusion, leur mise en valeur et leur tarification ;
- Enfin, la remise en cause des produits par les consommateurs, qui en
s’adaptant aux nouvelles productions, inventent des usages non initialement
prévus par les concepteurs ; ils détournent les objets techniques du projet
initial et inventent de nouveaux algorithmes sociaux.
L’histoire des deux révolutions industrielles, celle de 1750-1850 (machine à
vapeur, métallurgie, chemin de fer...) et celle de 1850-1950 (électricité,
moteur à essence, production en série...), semble montrer que la recherche
fondamentale ne joue qu’un rôle très lointain dans le développement des
techniques ; toutefois, si le couplage science – technique est lâche pour la
première révolution, il semble un peu plus serré pour la seconde, en
particulier dans le cas du développement de la maîtrise de l’électricité. On
notera d’ailleurs que l’innovation commerciale n’a joué qu’un rôle tardif et
que la remise en cause des produits par les utilisateurs est un phénomène très
récent
[28].
La troisième révolution industrielle, celle d’aujourd’hui (1950-2050 ?), se
caractérise par la maîtrise croissante de l’information et des processus
vivants : informatique, biotechnologies, nanotechnologies. Il semble, mais ce
point est sujet à controverses, que les couplages entre science, techniques,
innovation et usages soient désormais plus étroits, si bien que l’invention de
formes nouvelles peut être, aujourd’hui, considérée de trois façons
différentes :
- Soit, on suppose que l’indépendance des couches est un phénomène
durable, que la science à sa propre dynamique, que les utilisateurs passifs
accepteront tel quel, comme par le passé, les produits mis sur le marché par
des entreprises éclairées. La synthèse de la forme se fait alors par le
couplage entre une invention technique et une innovation commerciale, la
première puisant dans le vivier des connaissances, la seconde, dans les
résultats d’études de marché. Dans cette optique, la science reste à l’écart, se
finance principalement sur fonds publics, le système d’incitation à la
recherche n’est pas financier et les résultats scientifiques ne sont pas
brevetables ;
- Soit, on estime que l’ensemble du système va s’organiser autour de
l’innovation commerciale ? Dans ce cas, la recherche scientifique et le
développement technologique (R&D) sont pilotés par l’invention des
produits et les grandes entreprises asservissent leur recherche , ou celle
qu’elles commanditent, à leur projet commercial. Le champ des brevets
s’étend du savoir-faire vers les résultats scientifiques et les idées.
L’évolution des usages est prévue et intégrée ex ante dans la réflexion
commerciale. La consommation doit se plier aux contraintes de la production
et, en particulier, l’utilisation des biens informationnels, logiciels et produits
culturels, est encadrée : la copie, le réemploi, la diffusion entre
consommateurs sont interdites ;
- Soit, on espère que les couches vont s’organiser, non pas autour de
l’invention du produit par les entreprises, mais autour de la coévolution du
savoir et des usages sociaux. Un tel modèle « à code ouvert », qui a surtout
été expérimenté dans le domaine du logiciel, suppose que des experts de
chaque couche puissent entrer en interaction dans un processus hybride,
conjuguant production et consommation : des théoriciens (des développeurs
de l’operating system, par exemple), des informaticiens qui maintiennent les
applicatifs, des sociétés de commercialisation (comme Redhat), des
utilisateurs plus ou moins chevronnés, interagissent de manière flexible pour
réaliser un produit évolutif et adapté. Un tel modèle serait transposable dans
de nombreux domaines, en particulier pour les biens culturels.
Le rôle des communautés dans une économie non rivale
Le déplacement de la paroi du marché vers les phases de production de
formes exige des institutions nouvelles : des construits d’interaction sociale
originaux se développent, souvent appelés « communautés virtuelles »,
formule malencontreuse pour les raisons développées dans la première
partie.
L’utilité des interactions entre consommateurs pour l’acculturation ou
l’appariement a été reconnue depuis longtemps : on peut citer, par exemple,
les expériences de Kurt Levin
[29] dans les années 1940, sur la plasticité des
goûts et des habitudes de consommation alimentaire de ménagères nord-américaines participant à des groupes de discussion ou d’échange
d’informations.
Les TIC et l’internet étendent considérablement de telles conversations
collectives : celles-ci n’ont plus lieu dans des petits groupes fermés : il s’agit
d’échanges asynchrones, entre des gens qui ne se connaissent pas et ne
cherchent d’ailleurs pas à se connaître dans la durée, et qui construisent
ensemble un référent utile à tous.
On évoquera tour à tour trois types
[30] d’interaction correspondant à trois
modèles de coévolution :
- La perception collective au sein de communautés d’échange d’expérience,
dont le rôle est de préparer la demande aux innovations de l’offre et de
permettre appariement et acculturation ;
- L’utilisation collective au sein de communautés d’échange de fichiers,
dont le rôle est de tirer pleinement parti du caractère non rival des biens
informationnels numérisés ;
- La production collective au sein de communautés épistémiques, dont le
rôle est de permettre une synthèse des formes sous le contrôle des
consommateurs, ou au moins d’une partie d’entre eux, considérés comme
experts.
La perception collective des formes et les communautés d’expérience
Pour consommer un produit, il faut être capable de le reconnaître, d’en
estimer les caractéristiques, de l’apprécier. Pour produire un bien ou un
service nouveau, il faut symétriquement savoir comment le signaler et
comment informer et former les clients potentiels. Si les produits se
renouvellent rapidement et si leur valeur se situe principalement dans
l’adaptation précise de leurs formes aux usages des utilisateurs, le marché
final doit s’enrichir d’institutions qui permettront un tel travail collectif,
préalable au marché et nécessaire pour qu’il puisse fonctionner.
L’information descendante des médias de masse et de la distribution
spécialisée ne suffit plus ; pour les produits complexes, comme pour les
biens culturels, il devient nécessaire de démultiplier les messages et de faire
porter par la demande elle-même une partie du coût, très élevé, de sa
formation. Progressivement, les biens et services, parce qu’ils se
différencient et cherchent à s’adapter finement à de très nombreux segments
de clientèles, doivent être traités comme des biens informationnels, ce qu’ils
sont en effet. Il semble qu’il y ait peu d’informations dans un yaourt ;
toutefois, si l’on doit choisir parmi quatre marques, chacune offrant une
dizaine de parfums différents, une information préalable devient utile ; si les
yaourts sont de plus diversement enrichis en substances médicamenteuses, il
est également concevable que les conseils d’un diététicien soient nécessaires,
ou que le support d’un corpus expérimental soit progressivement élaboré au
sein d’une communauté d’expérience, par des consommateurs ayant testé
plusieurs modes de consommation. Pour utiliser cette information, il n’est
d’ailleurs pas nécessaire de participer, ni même d’appartenir formellement, à
la communauté : un moteur de recherche permet d’avoir accès aux
informations et de les consulter aisément.
Dans ces conditions, les notions de conduites opportunistes (free riding) ou
de confiance, habituellement mobilisées pour rendre compte du
fonctionnement des communautés réelles, prennent un sens très différent
dans les communautés virtuelles. Ici, la confiance ne se construit pas dans
des interactions répétées : celui qui utilise le corpus communautaire n’entre
pas en relation directe avec les contributeurs ; il ne connaît que les messages
postés sur le forum
Selon le modèle de l’homo economicus rationnel, l’insuffisance de
participation serait à redouter : pourquoi contribuer gratuitement à un
forum et pourquoi donner son avis ? On notera que l’altruisme requis pour
motiver une telle participation est extrêmement faible : donner son avis ne
rapporte rien mais ne coûte rien non plus, au-delà du temps passé à écrire
quelques lignes. Chacun est conscient de participer à la constitution d’un
bien non rival : un message est écrit une fois, mais peut servir à un grand
nombre de lecteurs.
Les communautés d’expérience, et cela est également vrai de toutes les
communautés virtuelles décrites dans cet article, sont toutefois fragiles, dans
la mesure où elles reposent sur la petitesse du coût de participation ; si l’on
augmente ce coût, si peu que ce soit, on dégrade rapidement le
fonctionnement de la communauté. Cela peut se faire de diverses façons :
par exemple, en taxant les flux remontants, en augmentant le risque de
poursuites pour ceux qui donnent leur opinion, en étendant la responsabilité
aux gestionnaires des sites ou aux hébergeurs, etc.
Les communautés où se confrontent des opinions n’ont d’intérêt que si ces
opinions sont sincères et non censurées, modifiées, éditées ; en un mot, si le
forum n’est pas régulé ni modéré. Mais si tel est le cas, le corpus est alors
ouvert à la participation malveillante, ou simplement maladroite, ce qui
dégrade sa qualité, nuit à sa lecture et finalement réduit son utilité (nous y
reviendrons à la section 3).
Les communautés d’expérience ne sont véritablement utiles, et n’existent
durablement, que si elles parviennent à éviter trois écueils :
- la communauté étroite, formée d’un trop petit nombre de participants : il
s’agit en fait de communautés réelles à peine améliorées par l’usage des
TIC ;
- la communauté organisée, étroitement encadrée par un modérateur et ne
servant qu’à promouvoir des opinions ou une politique commerciale ;
- la communauté empoisonnée par des messages inutiles ou publicitaires,
des contributions sans pertinence ou même nuisibles.
Les communautés d’expérience ne sont qu’au début de leur évolution ; pour
qu’elles puissent véritablement permettre la consommation informée d’une
plus grande variété
[31] de biens, il faudra que leurs logiciels parviennent à :
- diminuer le coût d’écriture pour ceux qui contribuent ;
- diminuer le coût de lecture, en ordonnant les contributions, en les classant
par thèmes, en les organisant par fils, en indiquant un jugement moyen sur
leur valeur ;
- offrir un repérage des contributeurs dans l’espace des goûts et/ou des
compétences, par exemple en leur permettant de se présenter sur une page
personnelle, en chaînant aisément leurs diverses contributions, etc.
L’utilisation collective des formes et les communautés peer to peer
Lorsqu’on peut isoler, dans un bien ou dans un service, une partie
numérisable, réductible à une suite d’octets (
bit stream), on constitue ainsi
un bien non rival, copiable, stockable, modifiable et diffusable sans coûts.
L’information numérisée constitue toujours un produit lié : la consommation
effective exige de revenir à un bien physique ou à un service d’interface. Un
fichier MP3, par exemple, doit être lu sur un terminal, fixe ou portable ; le
consommateur doit être également équipé d’écouteurs ou de haut
parleurs, etc. En ce sens, il y a de moins en moins de différence entre les
biens culturels ou les logiciels, d’une part, et les produits physiques d’autre
part : les premiers demandent des effecteurs ou des traducteurs de plus en
plus sophistiqués, par exemple des ordinateurs, des lecteurs portables ou des
équipements de « home cinema » ; les seconds s’enrichissent en
informations, en traitements intelligents et en méta-informations, par
exemple les moyens de calcul qui constituent une part significative de la
valeur des automobiles, désormais conçues pour rouler sur une route
« intelligente ». Dans tous les cas, pour « produire » son utilité au sens de
Lancaster
[32], le consommateur doit se procurer deux intrants différents : de
l’information numérisée et des biens physiques, durables (équipements
ménagers) ou consommables.
Les circuits de production - distribution physiques existent depuis longtemps
et correspondent à un certain équilibre entre les divers acteurs de la filière,
même si, selon les secteurs, des tensions plus ou moins fortes existent entre
certains types de producteurs et la grande distribution. Au contraire, la filière
de production et de distribution de la partie purement numérique des biens
n’est pas encore en place. La méta-information ne fait l’objet d’aucune
fourniture adaptée : ainsi, les distributeurs de biens complexes, comme les
ordinateurs, les magnétoscopes, les caméscopes, etc., ne proposent aucun
service en ligne efficace d’aide à l’utilisation. Les informations « contenus »,
comme les œuvres musicales ou cinématographiques, ne sont généralement
pas fournies sous forme de fichiers : elles sont encore attachées à des
supports physiques et ce lien est à la fois logiciel (DRM) et juridique
(propriété intellectuelle).
Tout se passe ainsi comme si les avantages offerts par les TIC et l’internet
étaient repoussés par le système économique, parce que les modèles
d’affaires ne sont pas encore au point. Les gains de productivité au niveau de
la production, comme les sources de bien-être au niveau de la consommation
et de la production privée, sont volontairement refusés, afin de ne pas
séparer la partie physique des produits de leur partie informationnelle.
Il est vrai que les informations libérées de leurs supports sont difficiles à
mettre en valeur, puisqu’elles constituent des biens non rivaux. La
tarification, pour être efficace, doit avoir la même structure que celle des
coûts : aux coûts fixes de la production initiale de formes, doit correspondre
un tarif d’abonnement forfaitaire, c’est-à-dire indépendant des
consommations ultérieures ; et à la non-rivalité des informations, doit
correspondre une fourniture gratuite à la marge. Dans bien des cas, il est
probable qu’une telle tarification forfaitaire devra s’appuyer sur l’économie
des supports et des réseaux ; il reste alors à organiser les transferts financiers
et à permettre l’émergence de nouveaux métamarchés.
Les communautés d’échange de fichiers numérisés se sont développées,
d’abord sur le web, puis sur des réseaux peer-to-peer, dans un contexte de
transition : les auteurs, les producteurs, les éditeurs les distributeurs n’ont
pas encore adapté leurs modèles d’affaires aux TIC et à l’internet. Ils
considèrent comme des pirates les consommateurs qui développent des
circuits de diffusion adaptés à la partie purement numérique des biens. Ils
surestiment sans doute, dans le cas de la musique comme dans celui des
images animées, les pertes infligées aux anciens circuits de mise en valeur
des biens culturels. Mais il faut toutefois souligner que la double filière de
production-distribution – la filière relative à la partie informationnelle et non
rivale des biens, et la filière relative à leur partie physique rivale – n’est pas
encore en place et qu’aujourd’hui : si les communautés d’échange sont
nécessaires pour faire évoluer l’organisation économique, la situation n’est
pas une situation d’équilibre.
Les producteurs et les éditeurs cherchent à nuire au fonctionnement des
communautés peer-to-peer, d’une part, en mettant en ligne des fichiers
leurres pour diminuer la qualité de service, d’autre part en recourant à une
politique d’intimidation et de menace de poursuites pour contrefaçon. Les
communautés s’organisent pour résister : les logiciels de réseaux peer-to-peer se perfectionnent, pour repérer les leurres et assurer l’anonymat des
échanges.
Rien ne peut être plus dommageable à la recherche d’une solution
satisfaisante que cette guerre entre des producteurs-distributeurs, prisonniers
d’anciens schémas économiques, et des consommateurs utilisant les
nouvelles technologies avant que la filière ait pu s’adapter. On arrive à ce
résultat paradoxal que les producteurs-éditeurs-distributeurs, qui devraient
être, à long terme, les premiers bénéficiaires des nouvelles technologies,
cherchent à les détruire : certains projets de taxation
[33] des flux remontants se
donnent explicitement le projet de faire disparaître les réseaux peer-to-peer
et de transformer l’internet en un média de masse. Par ailleurs, les auteurs-compositeurs commencent à se rendre compte que leurs intérêts ne se
confondent plus avec ceux des éditeurs-distributeurs. Les consommateurs,
pour leur part, considèrent de plus en plus les éditeurs comme des
monopoles malthusiens, qui nuisent au développement culturel. Quant aux
juges, ils cherchent à appliquer des lois que les TIC et les réseaux rendent
obsolètes : tantôt ils étendent la copie privée au domaine public des échanges
communautaires, tantôt ils autorisent que la technique remette en cause le
droit de copie privée, qui autorise le consommateur à utiliser un bien culturel
plusieurs fois, quand il le veut, comme il l’entend et sur les terminaux de son
choix.
La production collective des formes et les communautés épistémiques
Faire plus ou moins directement participer les consommateurs à la synthèse
de la forme devient nécessaire lorsque le rythme des innovations rend trop
long et trop onéreux le détour par la sélection ex post sur le marché final. La
coévolution des routines de création - émission et des routines de réception -
utilisation ne se fait pas simplement et elle exige l’organisation d’espaces
interactionnels complexes, par exemple des communautés d’un type
spécifique, qu’on désignera dans la suite par « communautés épistémiques ».
On considère généralement que la synthèse de la forme pose des questions
différentes, selon qu’il s’agit de savoir-faire ou d’œuvres culturelles. Au plan
économique, le domaine scientifique devrait conduire plutôt à des
différenciations verticales de type compétences, et le domaine artistique à
des différenciations horizontales de type goûts. Néanmoins, dans les deux
cas, si différents soient-ils, il s’agit, dans les communautés qui mélangent
concepteurs et utilisateurs, de permettre que s’établissent des couplages
efficaces entre des agents dont les référentiels sont, à l’origine, très
différents. On notera d’ailleurs que, de la même façon, dans le cadre du
modèle hiérarchique unidirectionnel, il n’y a pas non plus beaucoup de
différence entre les méthodes de formation dans les domaines scientifique ou
artistique : il s’agit, dans les deux cas, de faire acquérir en même temps des
représentations et des pratiques.
Les communautés épistémiques offrent un espace de convergence entre deux
types d’acteurs opposés : les uns créent un peu au hasard, souvent pour leur
propre satisfaction ou leur propre usage ; les autres utilisent ces productions
avec plus ou moins de difficultés, les détournent parfois de leur objectif
initial et pointent, par là même, telle ou telle inadaptation dont les
concepteurs peuvent tenir compte. La principale difficulté provient du fait
que les concepteurs et les utilisateurs disposent de représentations trop
éloignées pour qu’une interaction efficace puisse s’établir entre eux. Pour
préparer la synthèse de la forme, un troisième type d’interactants est
nécessaire : ces intermédiaires, utilisateurs chevronnés ou amateurs éclairés,
servent à la fois d’experts auprès des débutants et de public averti auprès des
concepteurs.
Dans le domaine du logiciel libre, de tels espaces interactionnels hétérogènes
se sont développés, regroupant des participants de compétences diverses ;
ces communautés épistémiques, qui permettent un échange d’informations
entre concepteurs et utilisateurs, prennent la forme de forums et de listes
d’usagers, par exemple, la « Debian-user mailing list
[34] ». L’analyse de leur
fonctionnement
[35] montre l’importance d’une
catégorie intermédiaire de
participants, de compétences suffisantes pour résoudre par eux-mêmes les
questions pratiques qui se posent lors de l’implantation d’un logiciel
applicatif, en raison soit de bugs dans les logiciels, soit d’une documentation
insuffisamment précise ou à jour. De tels utilisateurs chevronnés constituent
un savoir privé, qu’ils rendent progressivement public, soit spontanément,
soit à l’occasion de questions posées par des utilisateurs en difficulté. Les
débutants, s’ils sont coopératifs, prennent connaissance des documents, des
FAQ (
frequently asked questions) et de l’ensemble du corpus de réponses
déjà disponibles, avant de poser une question ; mais ils peuvent avoir intérêt
à poser une question sans chercher si elle est déjà résolue, pour éviter le
travail de recherche; ils encombrent alors la liste et nuisent à son
fonctionnement.
La richesse des communautés épistémiques, au moins dans le cas ici décrit
des logiciels, réside dans le fait que les informations circulent dans les deux
sens : d’une part, des développeurs vers les experts et les débutants, sous
forme d’aides ; et, d’autre part, des débutants vers les experts et les
développeurs, sous forme d’informations sur les défauts, les insuffisances et
les inadaptations des produits. Il y a donc apprentissage réciproque, les
utilisateurs acquièrent les représentations techniques nécessaires pour faire
fonctionner les logiciels, dans le même temps où les développeurs repèrent,
non seulement les bugs de leurs produits, mais aussi leurs inadaptations aux
usages et aux savoirs de leur clientèle.
La fragilité des communautés épistémiques vient du fait qu’un certain niveau
de coopération est requis, à la fois des débutants, des experts et des
développeurs. D’où une gestion complexe des pseudos, afin de réduire le
risque, pour ceux qui posent des questions triviales ou fournissent des
réponses partielles ou erronées, de se faire rappeler à l’ordre (
flaming).
Inversement, certains experts compétents peuvent acquérir une réputation
liée à leur pseudo ou, éventuellement, à leur véritable identité. Les stratégies
mises en œuvre rappellent celles utilisées par les joueurs des jeux à univers
persistant (MMORPG
[36] ), qui peuvent faire réaliser certaines tâches risquées
par des avatars sacrifiés.
Dans le domaine culturel, la synthèse collective de la forme est moins
avancée, en particulier parce que l’analogue du code ouvert n’existe pas pour
les produits culturels et que les règles de la propriété intellectuelle interdisent
à la fois la copie et le réemploi. Toutefois, les artistes évoluent, même si les
intermédiaires, producteurs, éditeurs, distributeurs, etc. refusent pour le
moment de modifier leurs modèles d’affaires. La remise en cause des
notions d’auteurs et d’œuvres s’inscrit dans une réflexion qui n’a pas attendu
l’internet pour se développer : la fragilité des critères permettant de définir le
statut culturel d’une production est depuis longtemps manifeste dans
plusieurs cas : celui du dessin industriel, qui a perdu son caractère artistique
en 1806 ; ou celui, inverse, de la photographie, qui a mis des décennies à se
faire reconnaître en tant qu’œuvre pouvant être protégée
[37]. Les ready-made
de Marcel Duchamp
[38] se réduisaient déjà à une idée ; or, justement, une idée
ne peut faire l’objet ni d’un brevet, ni d’un copyright. La numérisation
poursuit ainsi un mouvement déjà commencé d’industrialisation et de
dématérialisation des œuvres ; celles-ci se réduisent au déclenchement d’un
jeu de représentations symboliques chez le spectateur et ne s’incarnent pas
nécessairement dans une production facilement isolable. Aujourd’hui, le
réemploi de fragments devient fréquent, au moins dans le domaine musical,
et les œuvres ont souvent des auteurs et interprètes multiples, ce qui rend
difficile et arbitraire l’application des règles du copyright.
Les communautés culturelles, analogues aux communautés épistémiques,
pourraient permettre d’organiser un dialogue, au travers d’amateurs actifs,
entre des débutants qui découvrent et s’acculturent, et des experts qui créent
des œuvres adaptées à un public restreint. Une telle synthèse de la forme,
« en code ouvert », s’inscrit dans une théorie subjective et sociale de l’art :
l’émotion artistique est dans le regard porté sur les choses et certaines
réalisations conduisent à un traitement symbolique
[39] des informations
sociales ; ces traitements individuels portent sur des objets collectifs et se
reproduisent presque identiquement chez tout le monde, formant ainsi une
culture intégratrice.
LE LIEN SOCIAL ET LE FONCTIONNEMENT DES COMMUNAUTÉS
VIRTUELLES
Quel est le ciment des collectifs en ligne ? Comment des homo economicus
rationnels peuvent-ils participer à des communautés, en particulier des
communautés virtuelles sur l’internet ? S’agit-il d’un nouveau type de lien
social ? Les communautés virtuelles demandent-elles plus ou moins
d’altruisme que les communautés réelles ?
On a déjà noté que la question des comportements altruistes comme support
des communautés était mal posée. Il n’y a pas eu de tragédie des
« commons » parce que les rapports entre les utilisateurs des prés communs
étaient régis par des institutions qui s’étaient affinées au cours des siècles ;
c’est de l’extérieur que les communautés rurales ont été détruites. Les
communautés ouvrières n’ont jamais eu le temps de fonctionner : au plan
économique, elles ne résolvaient pas le contrôle de la rente capitaliste et elles
reposaient, c’est vrai, sur une idée abstraite et vide d’altruisme (de
« fraternité »), qui ne prévenait pas leur décomposition en égoïsmes
particuliers.
Les communautés ne reposent pas sur l’altruisme de leurs membres, parce
que l’altruisme n’existe pas ; toutes les sociétés, même celles qui semblent
faire une place au don, repose en fin de compte sur le donnant-donnant.
Toutefois, une telle constatation, qui fonde l’analyse microéconomique
classique, néglige que l’homo economicus est doué de routines innées de
coopération ; cette prédisposition à la collaboration, au demeurant assez
réduite, ne se révèle que dans des circonstances particulières que l’économie
expérimentale a mises en lumière.
A partir de la description des échanges Kula par Malinovski
[40], on proposera
une explication du fonctionnement des communautés virtuelles à partir des
notions :
-
d’échanges asynchrones, qui s’opposent aussi bien au don qu’à l’échange
marchand ;
- de formatage par l’institution communautaire d’une forme particulière de
lien personnel, l’intimité instrumentale ;
- de biens circulants formant un système non-rival, que les biens eux-mêmes
soient rivaux ou non rivaux ; dans le cas de la Kula, ils sont rivaux mais
inépuisables, si bien que la consommation ne les détruit pas ; dans le cas des
informations sur l’internet, ils sont non rivaux.
Après avoir précisé (1) que les communautés virtuelles ne reposent ni sur le
don, ni sur l’altruisme, ni sur des mécanismes de prévention de conduites
opportunistes, (2) on centrera la description des communautés virtuelles sur
l’échange asynchrone, la constitution d’un système non rival et le formatage
des relations communautaires ; (3) enfin, selon cette grille d’analyse, on
comparera le système d’échange Kula et les communautés virtuelles sur
l’internet.
Don, échange asynchrone et gestion d’un bien circulant
Les communautés virtuelles sont souvent considérées comme sans avenir,
parce qu’on suppose qu’elles sont le lieu de transferts généreux entre agents
économiques, c’est-à-dire de dons. Ceux-ci ne pourraient s’expliquer, au
moins dans la durée, que par un altruisme bien improbable de la part des
participants ; les communautés ouvrières du XIXe siècle ont montré les
limites de la fraternité. On a déjà précisé précédemment la différence
essentielle entre les économies actuelles à rendements croissants et les
économies anciennes : le bien commun est non rival.
Il reste à voir maintenant que, dans le contexte de communautés organisées
autour d’un bien non rival, le mouvement élémentaire de participation n’est
pas le don, mais l’échange asynchrone. Bien qu’il s’agisse là de deux actes
très différents, à la fois par leurs motivations et par leurs conséquences, la
confusion est fréquente et remonte loin. Le vocabulaire se prête à toutes les
ambiguïtés : ainsi, bien que Malinovski soit extrêmement clair dans sa
description des échanges Kula, qui sont des
échanges et non des
dons au
sens où nous l’entendons, Marcel Mauss, dans son
Essai sur le don,
interprète parfois les échanges Kula comme des
transferts des riches vers les
pauvres, une sorte de mécénat ou d’assurance sociale
[41] ; et il souhaite que,
dans nos sociétés, les riches se considèrent à nouveau, comme dans la cité
antique, « les trésoriers de leurs concitoyens ».
Faire un tel contresens, qu’il s’agisse de la Kula ou des communautés
virtuelles, c’est s’interdire de comprendre le fonctionnement de ces
structures interactionnelles. Nous allons voir que, dans les échanges Kula
comme dans les échanges sur l’internet, les interactants sont profondément
égoïstes, n’ont en vue que leur intérêt propre, et ne cherchent à établir aucun
transfert durable de revenus entre eux. Cela ne veut pas dire que nos
économies, ou celles des îles Trobriand, ne connaissent pas la solidarité ou
l’entraide économique ; mais les échanges asynchrones ne jouent aucun rôle
en ce domaine
[42].
Les échanges asynchrones s’opposent, certes, aux échanges marchands, mais
non pas comme le gratuit s’oppose au payant ; plutôt comme la participation
à la constitution d’un actif circulant s’opposerait à l’utilisation solitaire et
destructrice d’un objet de consommation. Les Trobriandais connaissent, en
effet, le troc ou l’achat pour les objets de consommation courante : noix de
coco, ignames, bananes, noix de bétel, pots, ceintures, etc. Il s’agit de
marchés où les prix sont stables, mais où chaque transaction fait l’objet de
discussion à la marge, selon la qualité des produits. Une telle économie de
marché est bien distinguée des échanges Kula ; le troc (Gimwali),
immédiatement symétrique, faisant l’objet d’âpres discussions, s’oppose à
l’échange cérémoniel, et dans l’instant asymétrique, d’objets individualisés :
soit des colliers (soulawa), soit des brassards de coquillages (mwali).
Les objets Kula circulent dans un sens qui leur est propre : les colliers, dans le
sens des aiguilles d’une montre (Trobriands, Kitava, Marshall Bennett,
Woodlark, Misima, Tubetube, Dobu, les Amphlett) et les brassards, dans le
sens inverse. Lors d’une expédition Kula, un seul type d’objets change de
mains : soit des colliers, soit des brassards : il s’agit donc, entre deux
partenaires, d’un échange différé, aujourd’hui le Trobriandais qui arrive à
Kitava reçoit des brassards de celui ou de ceux avec qui il est en relation
d’échange régulière ; dans six mois ou un an, lors d’un déplacement (uvalaku)
des habitants de Kitava vers îles Trobriand, il équilibrera l’échange
asynchrone en donnant des colliers comparables en qualité à ce qu’il a reçu.
De la même façon, lorsque les Trobriandais se déplacent jusqu’à Dobu, en
passant par les Amphlett, ils reçoivent des colliers ; quand les habitants de
Dobu se déplaceront, les Trobriandais leur rendront des brassards équivalents.
Au moins à l’époque des observations de Malinovski, les expéditions entre
les îles ne pouvaient se faire qu’à certaines époques : les embarcations,
précaires, ne pouvaient remonter au vent et devaient attendre l’établissement
des alizés pour se déplacer dans des mers coralliennes dangereuses. Les
objets Kula, qui passaient d’île en île à chaque expédition, pouvaient mettre
une dizaine d’années avant d’avoir fait le tour complet. L’ensemble des
objets Kula représente ainsi un patrimoine circulant, appartenant d’une
double façon à ceux qui participent aux échanges : d’une part, à un moment
donné, tel collier ou tel brassard est en la possession de telle ou telle
personne ; d’autre part, l’ensemble des objets appartient à tous, car personne
ne peut s’approprier un objet : la règle est qu’il faut remettre en jeu
rapidement chaque bijou et ceux qui ne le font pas sont critiqués et bientôt
exclus des échanges : on dit qu’ils sont « dur à la Kula », c’est-à-dire qu’ils
gardent les objets plus qu’il ne convient
[43].
Ainsi, les participants à la Kula ont-ils constitué, à partir d’objets
apparemment rivaux, un
ensemble non rival d’éléments circulants, qui ne
disparaissent pas quand on les consomme et qui, même, s’améliorent, parce
qu’ils acquièrent une histoire. Chaque objet est différent des autres et on
connaît la liste de ses propriétaires successifs, qui l’ont parfois amélioré. Ces
objets sont, pour la plupart, individualisés et portent un nom
[44]. Ils sont plus
ou moins précieux, plus ou moins anciens, plus ou moins beaux, ils sont liés
à des possesseurs plus ou moins prestigieux ; on peut donc les classer en plus
ou moins désirables, mais un tel classement est très incertain, si bien que
l’échange asynchrone ne recherche pas une équivalence exacte, à la
différence du troc. Les participants sont sensibles à cette opposition et, de
quelqu’un qui pratique mal la Kula, on dit avec mépris « qu’il fait sa Kula
comme du Gimwali » ; formule qui n’est pas sans rappeler ce qu’on pourrait
dire, dans nos sociétés, d’un artiste ou d’un scientifique qui a pu faire des
choses belles ou utiles, mais qui désormais « fait du commercial ».
Les échanges Kula ne représentaient pas une activité marginale à l’époque
des observations de Malinovski ; au contraire, toutes les autres activités
s’organisaient autour des expéditions (
uvalakus) et, dans cette société
d’abondance relative, la Kula était la principale raison d’épargner des
ignames et d’investir dans des canots. Encore récemment, les observations
[45],
menées cette fois sur l’île Woodlark, semblent montrer que la Kula reste
l’activité essentielle des habitants ; celle qu’ils estiment et placent au-dessus
des autres, un peu comme, dans nos sociétés, les activités culturelles et le
savoir scientifique.
Le fil rouge de la comparaison entre des structures interactionnelles a priori
si éloignées, les communautés virtuelles, et la communauté des échanges
Kula, réside en ce que, dans les deux cas, il s’agit de contributions égoïstes à
un patrimoine commun, constitué d’éléments que la consommation ne
détruit pas, mais au contraire modifie et enrichit, pourvu qu’ils soient remis
en circulation.
L’échange asynchrone et le lien communautaire
Avant d’évoquer plus précisément le fonctionnement des « communautés
non rivales », c’est-à-dire celles qui gèrent un patrimoine non rival, à partir
des deux exemples des communautés virtuelles et des échanges Kula, on
cherche à définir, dans cette section, les notions de coopération, d’échange
asynchrone et de lien communautaire.
Toutes les institutions ont besoin, pour fonctionner, d’un « biais coopératif »
de la part de leurs membres ; sur ce plan, les communautés ressemblent aux
marchés et aux hiérarchies. L’échange asynchrone, comme l’échange
synchrone, doit contrôler la violence qui pourrait être libérée ; mais la source
de cette violence latente étant différente, les procédures pour la canaliser
sont, elles aussi, différentes.
Biais coopératif et fonctionnement des institutions
On adopte ici une définition large de la notion de coopération : un individu
coopère s’il adopte une stratégie qui n’est avantageuse pour lui que si les
autres suivent également la même stratégie. Si certains interactants sont
opportunistes et choisissent une stratégie non coopérative, ils font mieux que
ceux qui ont coopéré ; toutefois, le bénéfice total de l’ensemble des
interactants est croissant avec le nombre des coopérants. Répondent à une
telle modélisation générale, de nombreux dispositifs expérimentaux
(dilemme du prisonnier, jeux de marchandage, jeux de constitution d’un bien
public, jeu de l’ultimatum, jeu du dicteur, etc.) ainsi que la plupart des
interactions sociales, si bien que ce type de formalisation porte le nom
général de « dilemme social » (social dilemma).
D’une façon générale, la coopération entre plusieurs personnes dans le cadre
d’interactions répétées s’explique aisément ; ce qui semble véritablement
irrationnel, et ce qui est peut-être propre à l’homme, c’est la coopération
large (
large scale cooperation), c’est-à-dire la disposition à coopérer (le
« biais coopératif ») avec des personnes qu’on ne connaît pas et qu’on est
certain de ne plus rencontrer à l’avenir. Joseph Henrich a attiré l’attention
sur ce phénomène et montré sa généralité
[46].
Dans un contexte complètement statique, une institution qui serait capable de
prévoir tous les cas possibles d’interaction, et de mettre au point un système
de contrôle et de sanction adapté, n’aurait pas besoin que ses membres soient
coopératifs : parfaitement rationnels et opportunistes ils se plieraient aux
règles de l’institution, tout en suivant leur intérêt propre. Toutefois, dans la
réalité, de même qu’il n’existe que des contrats incomplets, tous les cas de
figure n’ont pu être prévus ; et cela n’est pas une limitation, mais une
nécessité, si l’on veut que l’institution s’adapte à des situations nouvelles et
participe à la création de formes originales. Le fonctionnement des
institutions réelles repose donc in fine sur le bon vouloir des agents, c’est-à-dire sur leur biais coopératif.
Le rôle essentiel que joue un tel biais coopératif a été documenté, dans le cas
des hiérarchies, par les sociologues de la bureaucratie
[47]. Les règles
deviennent si nombreuses et contradictoires que le fonctionnement réel
repose sur des négociations informelles destinées à les contourner : la
possibilité même de faire une grève du zèle, c’est-à-dire de bloquer un
système simplement en appliquant ses règles, montre bien que le
fonctionnement a lieu, non pas seulement en dehors des règles, mais dans
l’espace même de leur contournement. Dans un tel contexte, le biais
coopératif est nécessaire pour que les acteurs ne soient pas piégés dans un
équilibre globalement si mauvais que l’institution, dans son ensemble, serait
mise en danger.
La bonne volonté est cependant fragile. Les observations de terrain et les
analyses d’économie expérimentale
[48] montrent que, si les participants se
réfèrent à un « principe d’équité » (
fairness principle), une telle préférence
a priori pour des conduites non opportunistes ne peut se maintenir face à des
défections répétées ne faisant pas l’objet de sanctions, au moins informelles.
Les hiérarchies vieillissent et usent progressivement le capital social initial
que constituent les biais coopératifs des participants.
Les communautés virtuelles, également, reposent sur le biais coopératif.
Elles se distinguent toutefois des hiérarchies, dans la mesure où leur espace
d’ajustement et de négociation informelle n’est pas constitué d’un trop plein
de règles mais d’un déficit à combler. D’où l’importance, dans les forums,
les communautés épistémiques, les listes d’utilisateurs, et même les
communautés d’échange et d’expérience, de la méta-communication sur
l’élaboration de normes : chacun discute de sujets tels que « qui a le droit
d’intervenir ? », « qui a la responsabilité de maintenir tel ou tel logiciel ? »,
« comment postuler pour être reconnu comme un développeur
chevronné ? », « selon quelles règles sont cooptés les participants à telle ou
telle équipe ? », « quel système de vote adopter ? », etc. Et, de même que,
dans le cas des hiérarchies, les règles ne sont pas là pour être toutes
appliquées, de même, dans les communautés virtuelles, le déficit de règles
n’est pas là pour être comblé, mais pour servir d’aire de jeux aux
participants.
Ainsi, les communautés virtuelles, contrairement à ce qui est souvent
avancé, ne reposent pas davantage sur le biais coopératif que les hiérarchies,
bien que la façon dont l’espace d’interaction se construit y soit différent. On
va voir maintenant que les communautés, comme les marchés, et pas plus
qu’eux, ont besoin de canaliser la violence latente de l’échange par une
institution qui, comme toute institution, ne peut fonctionner qu’à partir d’un
minimum de coopération de la part des participants.
Échange asynchrone et système non rival
L’échange synchrone de biens ou de services rivaux est source d’agressivité
et de violence, en raison, d’une part, de l’écart existant entre la valorisation
du vendeur et celle de l’acheteur et, d’autre part, du caractère essentiellement
privé de ces valorisations. Sans une institution fournissant un algorithme de
fixation du prix, les échanges efficaces, c’est-à-dire ceux tels que la
disposition à payer de l’acheteur est supérieure au prix de réserve du
vendeur, ne peuvent avoir lieu parce que, ni les vendeurs, ni les acheteurs, ne
savent s’ils font une bonne ou une mauvaise affaire. La difficulté est d’autant
plus difficile à surmonter que l’écart entre la disposition à payer (dap) et le
prix de réserve (pr) est important ; pour les biens non rivaux, la disposition à
payer est généralement élevée et le prix de réserve est nul. On conçoit, dans
ces conditions, que l’échange synchrone ne soit pas adapté à ce type de
biens.
Les institutions permettant le développement d’échanges synchrones se
classent principalement en trois catégories :
- Le marchandage ; au sens large, il s’agit du formatage social de la
négociation préalable à l’achat ; sans normes préalables, la négociation est
impossible : une sorte de déficit d’équité ne permet pas de résoudre
l’indétermination du prix ;
- Le prix socialement imposé ; il peut s’agir d’un prix imposé par la
tradition, ou par une autorité qui juge en équité du bon niveau des prix ; les
prix imposés ont le défaut, évident, de ne pas équilibrer les marchés ; ils sont
également incapables de faire coévoluer l’offre et la demande.
- Le marché ; il s’agit d’un ensemble de pratiques qui aboutit à la fixation
d’un prix réalisant l’équilibre entre l’offre et la demande ; ces pratiques sont
variées, mais ne comprennent jamais de libres négociations entre vendeurs et
acheteurs : le marché a justement pour but de les éviter ; le partage du
surplus global est justifié en terme d’efficacité et non d’équité.
Lorsque de telles institutions servent à encadrer la distribution de biens non
rivaux, soit les pouvoirs publics imposent des prix et mettent en place des
procédures complexes de redistribution (par exemple, en France, la
redevance pour la télévision) ; soit les prix sont fixés par les offreurs dans
une optique de maximisation de leur profit, et les acheteurs trouvent
insupportable de payer pour un bien non rival, puisque le prix de réserve,
égal au coût marginal, est nul (par exemple, le prix jugé excessif des fichiers
musicaux sur les plates-formes commerciales).
Or, il existe des institutions mieux adaptées aux biens non rivaux : elles
reposent sur l’échange asynchrone, qu’il faut bien distinguer du don, c’est-à-dire de la cession définitive de certaines ressources rivales par un agent
altruiste.
L’échange asynchrone, qui sera évoqué plus précisément dans le cas des
échanges Kula et des communautés virtuelles, s’oppose aux échanges
synchrones (ou marchands), selon les dimensions suivantes :
- l’échange asynchrone porte sur des biens qui ne sont pas directement
comparables entre eux. Ces biens ne sont pas échangeables avec des objets
marchands et, en ce sens, ils n’ont pas de prix et ne peuvent servir de mode
de paiement ; ils sont individualisés et portent des noms (dans le cas des
objets Kula
[49] ) ou des titres (dans le cas des biens culturels) ;
- les biens qui font l’objet d’échanges asynchrones ne se détruisent pas dans
l’acte de consommation : au contraire, ils acquièrent d’autant plus de valeur
qu’ils ont circulé longtemps et appartenu à un plus grand nombre de
personnes ; ils sont progressivement améliorés par leurs propriétaires ;
- la production initiale des biens qui font l’objet d’échanges asynchrones
emploie beaucoup moins de ressources que l’organisation ultérieure de leur
circulation et de leur exposition ;
- les participants aux échanges asynchrones acquièrent un statut social
[50] qui
dépend de la qualité des biens qu’ils ont eu entre les mains ; inversement, les
biens acquièrent une réputation
[51] qui dépend de leur possesseurs successifs ;
- l’ensemble des biens circulants forment un système : l’utilité qu’on retire
d’un bien dépend de la capacité qu’on a à le situer par rapport aux autres
biens contre lesquels il pourra être échangé, ou contre lesquels il a déjà été
échangé.
On voit donc que la non-rivalité caractérise plutôt un ensemble de biens
qu’un bien en particulier. Ce qui permet les échanges asynchrones, c’est que
chaque bien circule et ne disparaît pas. L’ensemble des biens est non rival,
en ce sens qu’un participant supplémentaire ne diminue pas l’utilité de
chaque participant mais au contraire l’augmente. L’ensemble des objets Kula
appartient à tous les participants aux échanges, même si, à un moment
donné, tel ou tel objet est sous la garde de tel ou tel utilisateur ; de même,
l’ensemble du savoir ou des œuvres culturelles appartient à tous, même si tel
ou tel élément est en cours de transformation chez tel ou tel lecteur ou
spectateur.
L’échange asynchrone est, comme l’échange synchrone, source de violence,
mais pour des raisons inverses. L’échange marchand typique, isolé dans le
temps, entre deux participants qui ne se retrouveront plus, a besoin d’un
formatage social pour sortir de l’indétermination du prix : comment savoir
qui gagne le plus, comment désigner celui qui va gagner le plus ? Le marché,
on l’a vu, fournit un critère : l’efficacité. L’échange asynchrone typique
s’étend dans la durée, entre les mêmes participants ; il met en scène le fait
que les biens sont essentiellement incomparables et qu’il est impossible de
définir un gagnant et un perdant dans tel échange particulier. L’important
c’est l’échange lui-même, plus encore que l’objet échangé, ce sont les liens
créés lors de ces échanges. Le formatage
[52] doit donc porter sur les liens ainsi
créés, parce qu’ils sont sources potentielles de violence.
Le formatage de l’interaction communautaire
Le lien communautaire est souvent confondu, soit avec un lien
interpersonnel de l’ordre de l’intime, soit avec un lien social abstrait. Dans le
premier cas, le lien communautaire est vu comme moins intime qu’un lien
amical ou familial ; dans le second cas, il est vu comme plus intime et
personnel que la relation abstraite, l’attachement vague, mais qui peut être
puissant, à une institution, à un pays, à une doctrine, à une opinion, etc. En
réalité, le lien communautaire, au moins dans le cas des communautés
gestionnaires d’un bien non rival, n’occupe pas une position intermédiaire
entre le lien intime et le lien social ; il s’agit d’un formatage original, qui
canalise la violence des échanges asynchrones et assure, justement, que la
relation puisse être durable sans être intime, et centrée sur l’échange sans
être anonyme.
Les relations d’échanges asynchrones ne se prolongent jamais par des liens
amicaux, alors même que ces relations sont durables et intimes. Dans le cas
de la Kula, les partenaires en relations suivies, souvent pendant toute leur
vie, ne pratiquent aucune activité commune hors de la Kula ; ils ne se
reçoivent pas durablement, ne pêchent pas ensemble, ne se font pas de
cadeaux « réels » et ne pratiquent pas le troc (gimwali). De même, la
participation à une communauté sur l’internet n’initie pas de liens personnels
durables, ni réels, ni même virtuels. Dans le cas des communautés
d’expérience, la lecture d’une critique ou d’un avis demande souvent, pour
être utile, que l’on acquière une connaissance intime de l’émetteur, par
exemple en consultant sa page personnelle ; mais il est extrêmement rare que
s’établisse une relation par mail entre les deux participants. Dans le cas des
communautés épistémiques, la relation d’aide crée une solidarité moins
personnelle que collective, celui qui a été aidé se sentant redevable, non à
celui qui l’a aidé, mais à d’autres débutants.
L’interaction communautaire est très précisément formalisée et les rituels
réorientent l’agressivité de l’échange asynchrone. Dans le cas de la Kula, le
don des colliers ou des brassards se fait de façon cérémonielle, au son de
conques marines ; on offre de façon brusque et hostile, on reçoit avec un
dédain joué
[53]. Tout le monde se comporte comme si les visiteurs, venus en
agresseurs, devaient être apaisés par des cadeaux. Entre certaines îles, avant
la remise des objets Kula, les arrivants simulent des attaques et frappent les
ornements des avant-toits des cases ; ces déprédations ne sont pas réparées et
ceux qui les ont subies s’en montrent fiers.
Dans le cas des communautés médiatées, les interactions, parce qu’elles ont
lieu au travers de médias nouveaux (le mail, les pages web, les messageries
instantanées, les forums, les chats, etc.), ne sont pas encore le support d’une
ritualisation largement partagée. L’analyse empirique des CMC (
computer-mediated communications) montre, à la fois, que les messages agressifs
(
flaming) sont plus fréquents
[54] sur l’internet que dans des interactions de
face-à-face, et que cette agression trouve progressivement une ritualisation
propre. Il est vraisemblable que, à terme, l’agression spécifique aux
échanges asynchrones fera l’objet de rituels
[55] variables selon les types
d’interactions : échanges de fichiers, fourniture de conseils et d’avis,
entraide épistémique, jeux en ligne, etc.
Communautés d’échange : l’internet et Kula
On vient de mettre en lumière que les échanges Kula et les communautés
virtuelles ne pratiquent pas le don, mais l’échange asynchrone, que les
individus qui y participent ne sont aucunement altruistes, et enfin que, dans
les deux cas, il s’agit d’une construction sociale visant à traiter un cas
particulier de biens publics : les biens circulants formant un ensemble non
rival.
On notera que, d’ailleurs, selon le point de vue qu’on adopte, on peut donner
de la Kula, comme de l’internet, diverses interprétations fonctionnalistes :
- initiation de relations commerciales ultérieures,
- production de relations sociales, par ailleurs utiles ou désirables,
- assignation de statut social
[56] et source de prestige.
Plus simplement, on peut aussi considérer que les échanges asynchrones se
font parce que le bien commun est utile à tous. Les brassards et les colliers
sont sources d’utilité : on aime à les porter, à les exhiber, à les admirer, à les
comparer ; de la même façon, les biens informationnels forment un corpus
utile, qu’il s’agisse d’un corpus culturel, scientifique ou technique.
Les différences entre les échanges Kula et les communautés virtuelles
viennent justement de la nature du corpus constitué. Dans le cas de la Kula,
il convient de transformer des biens rivaux en un ensemble non rival de
biens circulants ; dans le cas des biens informationnels, au contraire, les
divers éléments du corpus deviennent aujourd’hui non rivaux, alors que le
corpus lui-même est toujours considéré comme rival.
Formation d’un système non rival d’objets (Kula) ou d’informations
(l’internet)
Pour intégrer des objets rivaux dans un système d’échange asynchrone,
l’institution Kula comporte un ensemble de règles, qui visent à assurer que
les objets ne seront pas appropriables :
- on a vu que le temps de détention était limité mais cette limitation n’est pas
stricte, puisqu’il faut un délai pour trouver, parmi ses relations Kula, la
personne avec qui initier un échange pouvant conduire ultérieurement à un
retour équilibré ; la norme est qu’on ne doit pas garder un objet Kula plus
d’un an ou deux, et ceux qui ne se plient pas à cette règle sont
progressivement exclus du réseau des échanges ;
- les objets Kula ne sont pas échangeables contre des biens de
consommation courante : ils ne peuvent ni servir de monnaie
[57], ni être
accumulés pour constituer un patrimoine ; les Trobriandais utilisent les
ignames pour cette double fonction de monnaie d’échange pour le troc
-
gimwali) et de monnaie financière d’accumulation (dans des entrepôts et
sous leurs cases) ;
- les objets Kula, brassards et colliers, sont des objets précieux, certes, mais
leur valeur a été acquise au cours de leurs possessions successives ; leurs
coûts initiaux de production sont volontairement limités : les coquillages qui
les constituent ne sont pas rares et le travail pour les tailler n’est pas
considérable ; Malinovski signale que d’autres objets ayant fait partie des
échanges Kula ont été délaissés, parce qu’ils étaient trop rares, c’est-à-dire
initialement trop précieux : par exemple, les défenses recourbées des porcs,
lorsqu’elles forment un cercle complet, sont extrêmement recherchées, mais
elles ont été exclues des échanges Kula parce que leur valeur initiale est trop
élevée.
Actuellement, les industries productrices d’informations suivent un
mouvement inverse : pour prévenir l’instauration d’un bien commun non-rival, que la numérisation permet et même induit naturellement, les
producteurs tentent de rétablir une double rivalité :
- une rivalité de chaque fichier numérique : il devient impossible de le
copier (DRM) ou au moins délictueux d’essayer (droit patrimonial des
auteurs) ;
- une rivalité globale au niveau de l’ensemble des biens numériques : en
effet, la circulation, le réemploi, la modification d’une œuvre est prohibée
- droit moral des auteurs).
Notre société recourt donc à des procédés inverses de ceux de la Kula,
puisqu’elle se donne le but d’empêcher la constitution d’un patrimoine
circulant :
- elle tente de freiner les échanges, lorsque ceux-ci se sont spontanément
initiés (par exemple, au travers des réseaux peer-to-peer) ;
- elle insiste sur le caractère marchand des informations et étend encore
l’assiette et les durées des brevets et des droits d’auteurs ;
- elle augmente le financement privé initial de constitution des
informations : dans le cas des œuvres culturelles, en utilisant les techniques
numériques, moins pour réduire les coûts de création des œuvres que comme
argument de vente dans le cadre du modèle des médias de masse ; dans le
cas des informations scientifiques, en réduisant les financements publics de
la recherche fondamentale, les financements privés exigeant alors une mise
en valeur directe, qui ne peut être obtenue que par une extension des brevets.
Articulation entre marchand (Gimwali) et non-rival (Kula)
On a vu que, pour les Trobriandais, Kula et Gimwali s’opposaient
absolument. Pourquoi en est-il ainsi ? De même, ne pourrait-on pas imaginer
que les biens culturels soient rendus rivaux, par des techniques de type
DRM, et qu’ils fassent ensuite, comme les colliers (soulavas) et les brassards
(mwalis), l’objet d’échanges asynchrones ?
Que se passerait-il, si les échanges Kula étaient synchrones, si les
participants, soit vendaient, soit troquaient leurs bijoux ? A chaque instant le
système serait en équilibre ou, au moins, réputé tel. L’asynchronisme de
l’échange favorise la circulation des objets Kula. Cela est nécessaire pour
s’opposer au désir de chacun : garder les objets auxquels il s’est attaché. Les
soulavas, comme les mwalis, constituent des souvenirs personnels que la
circulation transforme en souvenirs collectifs. L’ensemble des participants
aux échanges Kula rêve devant l’ensemble des bijoux, plutôt que chaque
participant devant les quelques objets dont il est le dépositaire éphémère. En
ce sens, l’ensemble des objets Kula forme une culture, c’est-à-dire
l’occasion d’un rêve collectif.
Il serait également illusoire d’espérer constituer un marché culturel à partir
d’objets rivaux. Supposons que les biens informationnels puissent être
rendus rivaux par des techniques de type DRM et que les objets ainsi
constitués fassent ensuite l’objet d’échanges, synchrones ou asynchrones :
les auteurs et les éditeurs n’en récupéreraient pas davantage le surplus de
consommation produit dans ces échanges. Selon qu’un consommateur utilise
une œuvre un grand nombre de fois (CD d’œuvres musicales), ou un petit
nombre de fois (DVD de films), la disposition à échanger pourra être
différente mais, dans tous les cas, l’émetteur initial (auteur, producteur,
éditeur,..) ne profitera pas des surplus de consommation dus à la circulation.
La numérisation ne fait que révéler, en permettant la circulation, le fait que
le marché ne peut réguler des biens circulants, rivaux ou non, formant un
système non rival.
C’est donc très logiquement que les industries culturelles et celles du logiciel
s’opposent, non seulement à la non-rivalité des biens numérisés mais, plus
encore, à leur circulation, à leur réemploi et à leur amélioration successive.
Puisque ce qui est essentiel au fonctionnement des marchés, c’est moins la
rivalité que la disparition des biens lors de la consommation, les industriels
de l’information cherchent à définir des supports dont l’information
s’évaporerait à la première utilisation, interdisant ainsi à la fois la liberté
d’usage, le stockage privé, la copie, l’appropriation, l’analyse, le réemploi.
On peut imaginer des DVD lisibles une seule fois, ou dans la journée qui suit
l’acte de vente, etc. Revenir à l’économie du service, au spectacle vivant,
c’est annuler tous les gains de productivité réalisés depuis Gutemberg, ou
même depuis l’invention de l’écriture, afin de pouvoir s’approprier
l’intégralité du surplus de consommation, mais en le réduisant tellement que
le profit des auteurs en serait du même coup considérablement diminué.
Il y a donc opposition complète entre la régulation par le marché, qui
demande la non-circulation des biens, rivaux ou non, et la culture ou le
savoir, qui sont caractérisés par l’utilité croissante des biens au fur et à
mesure de leur circulation, de leur utilisation, et de leur réemploi. La
numérisation ne fait qu’aviver une opposition ancienne entre les biens que la
consommation détruit et ceux qui se constituent progressivement par la
consommation.
« Faire sa Kula comme du Gimwali », c’est prohiber la circulation, le
réemploi et le libre accès ; cela correspond à une culture morte, celle des
médias de masse ; à une science fermée, qui ne progresse plus ; à une
technique prisonnière d’espaces juridiquement protégés : ceux de quelques
monopoles mondialisés.
Lien personnel instrumentalisé et statut social
On a noté précédemment que les liens personnels, dans le cas des échanges
Kula comme dans celui des communautés en ligne, sont spécifiques : ils ne
se prolongent pas par des relations amicales, bien qu’ils soient intimes ; ils
n’impliquent pas d’autres relations que des échanges asynchrones. Il semble
ainsi qu’une distance optimale s’établisse : les participants ne doivent être, ni
proches comme des parents ou des amis, ni lointains comme des individus
qui, lors d’un troc, ne prennent en compte que leur intérêt propre. Une telle
« intimité instrumentale
[58] » prend les relations personnelles comme moyen
pour assurer la circulation des biens et la constitution du patrimoine
commun.
La numérisation, toutefois, modifie un tel type de lien personnel
instrumentalisé, si bien que les relations dans les communautés en ligne se
distinguent des relations Kula sur deux plans : l’établissement d’un lien
devient moins difficile et moins coûteux et les participants acquièrent, dans
le monde virtuel, de multiples individualités.
Dans les îles qui participent aux échanges Kula, tous pratiquent le troc
(gimwali) mais seule une élite, assez large, pratique les échanges
asynchrones de brassards et de colliers. Les liens Kula sont, en effet,
difficiles à initier et constituent une ressource, un patrimoine qui peut
d’ailleurs faire partie de l’héritage (aussi bien de l’héritage officiel oncle
maternel / neveu que de l’héritage coutumier père biologique/fils). Les liens
sont inégalement répartis, certains participants n’ont que quelques liens, au
moins un dans chaque sens, d’autres en ont plusieurs centaines.
Une relation Kula prend deux états différents : après le présent initial (vaga)
la relation est déséquilibrée, l’un a donné et l’autre doit. Le contre-don a lieu
dans un délai plus ou moins long, selon le hasard des échanges ; il constitue
un présent compensatoire (yotile) qui conclut la phase déséquilibrée de
l’échange (clinching gift).
Sur l’internet, les liens sont plus distendus et s’initient plus facilement : le
premier mouvement de l’échange asynchrone, le vaga, a lieu quand un
participant fait une contribution sur un site communautaire ou sur une page
personnelle, par exemple. La relation est alors déséquilibrée et, selon le type
de contribution, le participant attend une sorte de présent compensatoire.
Dans le cas des communautés d’expérience, un tel présent yotile peut être
constitué, directement, des jugements sur sa critique et, indirectement, des
avis sur d’autres biens qui l’aident a choisir ses consommations. Dans le cas
des communautés épistémiques, la relation vaga/yotile est plus directe : celui
qui a répondu à une question s’attend naturellement à ce qu’on réponde à ses
propres questions, lorsqu’à son tour il aura besoin d’aide. Dans le cas des
communautés d’échange, la mise en commun de fichiers demande, on l’a vu,
encore moins de relations directes : il suffit qu’un nombre suffisant de
participants donnent accès à leurs fichiers, pour que les échanges puissent
être organisés par le logiciel peer-to-peer.
Dans tous les cas, l’échange se fait directement avec le corpus
informationnel constitué par l’ensemble des participants : la non-rivalité
élémentaire des fichiers transforme ainsi, dans bien des cas, les relations
interpersonnelles de la Kula en relations médiatées par le corpus
informationnel assemblé par tous et utile à chacun. Toutefois, comme dans le
cas de la Kula, la participation aux échanges asynchrones est sanctionnée en
terme de statut social ; dans les communautés épistémiques, par le fait d’être
reconnu comme expert ; dans les communautés d’expérience, par un
classement des contributeurs selon la qualité de leurs contributions (par
exemple, sur Amazon.com).
La numérisation permet a chacun d’acquérir plusieurs identités éphémères,
qui sont comme autant de masques : des pseudos, des avatars, des adresses
anonymes pour les mails, etc. L’individu est feuilleté en personnalités
diverses, chacune « à responsabilité limitée ». Lorsqu’on donne une réponse
fausse ou un conseil ridicule, on risque de perdre la face, certes, mais ce
n’est que la face de son pseudo ; on pourra revenir dans la même
communauté sous une autre identité. Une telle liberté a un effet ambigu sur
le fonctionnement des communautés : les liens sont peu coûteux à initier ;
non seulement, il s’agit de liens médiatés par un corpus, mais encore les
risques pris sont-ils limités à un avatar. Aussi, comme dans les jeux en ligne,
les participants peuvent-ils mettre en œuvre des stratégies complexes : faire
poser des questions risquées par des avatars, dans lesquels ils n’ont pas
investi, et avoir des pratiques plus prudentes avec leurs personnalités plus
stables et plus avancées. Mais si la participation est peu coûteuse,
inversement, les avantages que peuvent représenter les gains de notoriété
sont eux aussi limités, ce qui peut diminuer les incitations à participer.
De plus, le masque ouvre la possibilité de participations destructrices. Dans
les communautés virtuelles, la conduite asociale la plus dangereuse n’est pas
l’opportunisme. Celui qui, volontairement ou non, défigure le corpus
commun, met en danger plus que la communauté, sa raison d’être. Le troll,
comme Érostrate, détruit pour exister ; mais la régulation ou la modération,
des communautés, même quand elles sont nécessaires à leur protection, leur
fait perdre une partie de leur originalité et de leur intérêt.
En conclusion, les communautés virtuelles sont des nouveaux construits
d’interaction sociale, qui se sont développées dès le début de l’internet :
- Elles sont très différentes des communautés rurales et ouvrières, dans la
mesure où le contexte économique n’est plus celui des rendements
décroissants de l’agriculture, ni des rendements constants du monde
industriel : le bien commun que constituent et gèrent les communautés
virtuelles est non rival dans une économie à rendements croissants et à rentes
négatives. Les limitations et l’échec des anciennes communautés ne
s’étendent pas aux communautés sur l’internet.
- Elles constituent un rouage essentiel de la synthèse des formes nouvelles :
l’innovation n’est plus exogène et les produits et services ne sont plus
sélectionnés sur le marché final. Les TIC permettent une co-évolution des
produits, des techniques de production, des usages, des goûts et des
représentations, au sein de communautés d’expérience, de communautés
d’échanges et de communautés épistémiques ; le marché final est
progressivement remplacé par un métamarché d’apprentissage réciproque
entre offre et demande de formes.
- Elles ne reposent pas sur le don ou l’altruisme : le lien communautaire est
formaté par l’échange asynchrone, qui sert à la constitution d’un bien
commun circulant non-rival. Ce bien commun est un corpus informationnel,
c’est-à-dire culturel, scientifique et technique, de même que, dans le système
des échanges Kula, l’ensemble des objets circulants forme un corpus non
rival d’objet rivaux.
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[1]
Cet article, écrit à l’occasion d’un travail sur les communautés médiatées, a grandement
bénéficié des remarques et commentaires de Nicolas Curien.
[2]
Termes fréquemment utilisés par des auteurs comme James Boyle, Lawrence Lessig,
Yochai Benkler, etc.
[3]
Voir l’ouvrage de MALINOWSKI, 1922.
[4]
Voir l’article de HARDIN, 1968. Il y est expliqué qu’une ressource commune ne peut être
que sous-produite et surexploitée puisque chacun n’internalise pas les conséquences que ses
actions peuvent avoir sur les autres participants à la communauté. Or, justement, les
« commons » étaient gérés selon des routines d’action collectives efficaces et non pas par
agrégation de comportements d’homo economicus.
[5]
David Ricardo définit la rente foncière à partir du différentiel de fertilité des terres au
chapitre 2 (
On Rent) de son ouvrage
On The Principles of Political Economy and Taxation,
voir RICARDO, 1817.
[6]
En Angleterre, le débat sur l’abrogation des lois protectionnistes devait durer longtemps :
les
Corn Laws ne seront abrogées qu’en 1846.
[7]
Voir par exemple l’article de TURNER, 1998.
[8]
Voir ALLEN, 2001 : qui conclut : “Nineteenth-century interpretations opposed “community”
to “market”. Economic relations were noncommercial and nonprogressive in the “community”
and the reverse with the “market”. The research of agricultural historians in the last fifty years
has demolished this paradigm. The open field community has been shown to have been
innovative, effective, and progressive. An important reason that the open fields were progressive
was because communal field management was far more flexible and open to experimentation
than was imagined by proponents of the community-market dichotomy.”
[9]
Il semble que des gains de productivité sensibles n’aient pas été obtenus à la suite du
mouvement d’enclosure de 1750-1800 ; la productivité agricole croît continûment durant la
période 1600-1750 : voir ALLEN, 1998.
[10]
Il faut, bien entendu, distinguer la rente capitaliste ici définie de la rente d’extorsion que
peuvent prélever les capitalistes sur un marché de l’emploi salarié déséquilibré, opposant des
employeurs en position de force et un salariat à la limite de la survie. Dans un tel contexte,
décrit par Marx, ni les salaires, ni le taux d’intérêt ne se fixent à leur efficacité marginale
respective. Toutefois, même si le marché du travail fonctionne convenablement, il existe une
rente, c’est-à-dire un avantage durable pour certains agents économiques, ceux qui ont
épargné et investi
avant les autres.
[11]
On trouve cette idée présentée de façon claire dans les conseils de Franklin, 1748 :
“Remember, that money is of the prolific, generating nature. Money can beget money, and its
offspring can beget more, and so on”. Ce qui répond exactement au classique « l’argent ne fait
pas de petits » que Thomas d’Aquin avait repris d’Aristote.
[12]
Voir, par exemple, l’organisation The Transitioner (dont le site est :
h
http :// www. thetransitioner. org)qui écrit : « Aujourd’hui l’argent est privé, artificiellement
rendu rare, générateur d’inégalités effroyables du fait (entre autres) de l’intérêt, catalyseur de
comportements destructeurs et égoïstes, centralisé par des pouvoirs non-démocratiques, géré
par des minorités qui maintiennent jalousement leurs privilèges. (…) Qu’est-ce qui empêche à
un nombre suffisamment grand et diversifié d’acteurs de créer leur propre monnaie d’échange
qui soit fondé sur des territoires de valeurs partagées ? »
[13]
Le terme d’oisifs est employé dans l’ouvrage de Barthélémy-Prosper Enfantin (
Économie
politique et politique [1831], recueil d’articles extraits du Globe), par exemple dans le
VII
e article (14 mars 1831).
[14]
Il s’agit de l’ouvrage «
Voyage et Aventures de Lord William Carisdall en Icarie traduits
de l’anglais de Francis Adams par Th. Dufruit », Paris, 1840, Hippolyte Souverain, Éditeur,
Bibliothèque Nationale.
[15]
Ces statuts sociaux se trouvent dans l’ouvrage :
Réalisation de la Commune d’Icarie,
édition par livraison de 1847 à 1850, Paris, au Bureau de Populaire, Bibliothèque Nationale.
[16]
L’article 2 du contrat social stipule que : « [Les soussignés] déclarent qu’ils ont formé et
qu’ils forment une grande Association, ou Société universelle ou Communauté de biens,
organisée sur la base de la Fraternité. Les associés s’adoptent pour Frères et Sœurs. »
[17]
Ainsi, Robert L. Glass éditeur de la
Software Practitioner Newsletter écrit dans l’article
récent “A look at the Economics of Open Source” : “The open source movement, where
people perform their software development activities principally for the accolades of their
peers, seems terribly noble, and in fact that nobility is undoubtedly part of its appeal. It also
seems faintly utopian, as we saw in the previous column. There have been many utopian
movements in the past, where workers banded together to work for the satisfaction of a job
well done and for the common good (and, once again, for the accolades of their peers). There
are two interesting things about utopian movements : They typically begin in enormous
enthusiasm and they end, usually a few decades later, in failure.”
[18]
Cependant des auteurs comme Howard Rheingold (voir le chapitre 11 de
The virtual
community sur les « online social networks ») ou Barry Wellman (voir l’article « Net Surfers
Don’t Ride Alone : Virtual Community as Community ») tentent de retrouver des
ressemblances entre les communautés en ligne et les communautés réelles.
[19]
Cependant il existe toute une littérature sur l’établissement de la confiance dans les
communautés en ligne (voir, par exemple, KOLLOCK, 1999) ; il est vrai, toutefois, que pour
certaines communautés, comme par exemple les acheteurs et les vendeurs d’eBay, la confiance
est nécessaire dans la mesure où des biens rivaux sont vendus et font l’objet de transferts réels.
[20]
Cependant des auteurs comme Strahilevitz, 2003 ou FELDMAN,
et al., 2003 analysent les
motivations de ceux qui mettent à la disposition de la collectivité des fichiers MP3 ; ils
mettent justement l’accent sur le fait que ce sont les coûts très faibles du partage qui
expliquent cet altruisme apparent ; certains qui considèrent les communautés comme
nuisibles, concluent qu’il faudrait augmenter ces coûts pour les détruire. D’autres prévoyaient
en 2001 la disparition prochaine des réseaux peer-to-peer en raison du
free-riding (voir
HUBERMAN, ADAR, 2001).
[21]
Voir la discussion de Michel Callon dans le texte “Is Science a Public Good ?” ; l’auteur
écrit, par exemple : “One of the first - and maybe one of the only - results of social studies of
science has been to show that an isolated statement or theory is quite simply useless. (…)
From the above, it follows that, in order to become an economic good susceptible of being
mobilized in consumption or production activity, a statement must be accompanied by a series
of investments without which it lacks any use value. (…) Now the property of nonrivalry,
which holds only for the very few who have borne [the global costs of the transformation of a
statement into a complete economic good] (and which in the case of science or technology
constitutes the community of specialists), is the result of a series of strategic (investment)
decisions taken by those actors. It is in no way an intrinsic property of the statements
themselves : it would be better to call it an extrinsic property and to consider variable degrees
of (non)rivalry.”
[22]
Voir en particulier l’ouvrage déjà cité de MOKYR, 1990
.
[23]
Voir le texte de ALEXANDER, 1964.
[24]
Voir
Capitalism, Socialism and Democracy de Joseph Schumpeter.
[25]
Voir les textes de HAYEK, 1988,1978
.
[26]
Voir KIRZNER, 1985.
[27]
Voir HAYEK, 1978.
[28]
Le développement du téléphone mobile est un exemple d’objet détourné : les téléphones
mobiles ont été pensés à l’origine comme des équipements de voiture ; ils ont été longtemps
limités à cet usage par l’encombrement des terminaux et la norme de puissance (8 watts) ; ce
sont les utilisateurs qui ont transformé l’usage, en transportant avec eux, hors de leur voiture,
ces téléphones encombrants mais tout de même bien utiles ; les équipementiers ont alors
miniaturisé les terminaux et adopté une puissance réduite (2 watts) et les opérateurs de
réseaux ont finalement développé, à contrecœur, des infrastructures spécifiques pour ce
nouvel usage, qu’ils avaient longtemps considéré comme marginal.
[29]
Voir LEWIN, 1948. Les expériences faisaient ressortir que les goûts, les usages et les
pratiques se modifiaient bien plus facilement au sein de groupes interactifs que par la
diffusion d’informations (même si, dans les deux cas, la même information était disponible).
Il s’agissait, pendant le seconde guerre mondiale, d’inciter les ménagères nord-américaines à
changer leurs habitudes alimentaires.
[30]
Pour une analyse plus précise des communautés sur l’internet, voir GENSOLLEN, 2004.
[31]
Sur les conséquences économiques des communautés d’expérience en termes de
concurrence et de variété, voir CURIEN, 2004 et BOURREAU, GENSOLLEN, 2004.
[32]
Voir LANCASTER, 1971.
[33]
Des universitaires nord-américains, qui ont étudié les réseaux peer-to-peer, ont bien vu
que de telles communautés sont fragiles à une augmentation, même faible, des coûts de
participation ; ils proposent, pour les empêcher de fonctionner, une taxation de l’upload ; par
exemple, STRAHILEVITZ, 2003.
[34]
Http ://lists.debian.org/debian-user/
[35]
Voir, pour une analyse du fonctionnement de la communauté « Debian-user mailing list »,
l’article de AURAY, 2004 et celui de CONEIN, 2004.
[36]
Massively Multiplayer Online Role Playing Game.
[37]
Sur la réflexion des artistes sur la disparition progressive de la notion d’œuvre et d’auteur
dans l’art moderne, voir par exemple l’article de NESBIT, 1991.
[38]
Dans le cas de Marcel Duchamp, l’aspect physique de l’œuvre était à ce point accessoire
que la plupart des ready-made originaux ont disparu. L’urinoir rebaptisé « Fontaine », La
Roue de bicyclette, l’Égouttoir ont été perdus et à la première grande rétrospective au
Pasadena Museum of Art de Los Angeles (Californie), en 1963, on a utilisé des répliques.
L’idée seule (et non l’objet) avait été sauvegardée.
[39]
Sur le traitement symbolique, voir Dan Sperber :
Le symbolisme en général ; ce qui n’est
pas directement compréhensible demande au spectateur une exploration un peu au hasard de
son savoir ; comme ce savoir est classé, pour chaque spectateur, plutôt historiquement (selon
les époques d’acquisition) que logiquement, une telle recherche se fait par assonance
personnelle (d’où l’émotion). Comme cette recherche s’exerce sur un petit nombre d’œuvres,
ce processus individuel se reproduit presque identiquement chez tout le monde et forme une
culture commune. Dans cette optique, l’ambiguïté remplace l’originalité comme
caractéristique principale de l’œuvre artistique ; les auteurs et les œuvres ne sont considérés
que comme un moment d’un processus d’ensemble : la construction d’une émotion collective
(processus analogue à celui de la construction d’un discours scientifique).
[40]
Le système d’échange Kula a été décrit avec une très grande précision par
MALINOWSKI, 1922 et dans divers articles, dont « The Primitive Economy of the Trobriand
Islanders ». Les objets Kula ont également fait l’objet d’études plus récentes, en particulier
celles d’Annette Weiner, de Jerry and Edmund Leach, de Frederick H. Damon ou Michael
Young. Il n’est pas possible dans un article tel que celui-ci de décrire la Kula ; le lecteur
intéressé peut se reporter à l’ouvrage de Malinovski ; il doit se méfier de certaines
interprétations plus ou moins idéologiques données des échanges Kula, en particulier celles de
Marcel Mauss dans l
’Essai sur le don.
[41]
MAUSS, 1925, fournit le « don » des sociétés primitives, et singulièrement celui de la
Kula, comme modèle à nos sociétés : « D’abord, nous revenons, et il faut revenir, à des
mœurs de "dépense noble". Il faut que, comme en pays anglo-saxon, comme en tant d’autres
sociétés contemporaines, sauvages et hautement civilisées, les riches reviennent – librement et
aussi forcément – à se considérer comme des sortes de trésoriers de leurs concitoyens. »
[42]
Dans le cas des îles Trobriand, la solidarité est surtout familiale ; elle joue à l’intérieur de
chaque village, en tout cas de chaque île, tandis que les échanges Kula se font essentiellement
entre les diverses îles qui participent au circuit : îles Trobriand, les Amphlett, Dobu,
Tubetube, Misima, Woodlark.
[43]
Malinovski signale que les habitants de l’île Kaileuwa sont considérés comme
durs à la
Kula et donc évités, quand cela est possible, dans les échanges (les expéditions vers cette île
sont moins fréquentes).
[44]
YOUNG, 1990a, écrit par exemple : “The shells are ranked and named (children too are
named after them in some areas), and the higher the rank the greater the competition to
acquire them.”
[46]
Voir HENRICH
et al. 2001. Voir également GINTIS, 2002 ainsi que sa réponse à l’article
de HENRICH, 2004.
[47]
Voir par exemple les analyses classiques de Michel Crozier et, pour une synthèse,
CROZIER, FRIEDBERG, 1977.
[48]
Voir les expériences conduites par Ernst Fehr, en particulier les articles FEHR, SCHMIDT,
2001 ; FALK, FEHR, FISCHBACHER, 2001 ; et FALK, FEHR, FISCHBACHER, 2001.
[49]
Sur les noms des objets Kula et leur lien éventuel avec le renom des possesseurs
successifs, voir l’article de DAMON, 2002.
[50]
Dans le cas de la Kula, les objets qui ont changé de possesseurs, sont présentés de façon
cérémonielle sur les plages afin que chacun puisse les admirer et apprendre à quels sont leurs
nouveaux possesseurs. Ce qui n’est pas sans rappeler les pages personnelles sur l’internet, où
chacun présente ses réalisations informationnelles pour l’admiration de tous. On notera que,
dans nos sociétés, la familiarité avec les biens culturels permet d’acquérir un statut social : voir
BOURDIEU, 1979 de la même façon qu’un objet Kula augmente le renom de son possesseur.
[51]
On notera que, pour expliquer la participation à des groupes bénévoles de développement
de logiciels libres, les économistes interprètent l’altruisme apparent en terme de réputation et
de signalement de compétences : par exemple, le modèle de LERNER, TIROLE, 2002.
[52]
CALLON, LATOUR, 1997, font remarquer fort justement que le don comme l’échange
demandent un travail de formatage social. Ainsi dans « "Tu ne calculeras pas !" ou comment
symétriser le don et le capital », ils écrivent : « Il faut exactement autant de travail de
formatage pour définir un acte collectif de don, que pour définir, c’est-à-dire terminer, un acte
collectif d’échange. »
[53]
On peut penser qu’il s’agit là d’une mise en scène du fait que l’échange Kula n’est pas du
troc Gimwali : celui qui offre montre qu’il est conscient de la valeur du bien et celui qui reçoit
qu’il considère ce bien comme sans valeur ; on est donc dans un cas où il ne devrait pas y
avoir de tradition du bien (pr > dap). On notera que le cérémonial est inverse de celui du don
de politesse dans nos sociétés : celui qui donne dénigre ce qu’il donne, celui qui reçoit
surévalue rituellement ce qu’il reçoit (pr << dap), ce qui permet aux deux participants de se
réjouir du gain de surplus globalement réalisé.
[54]
Voir l’article de MABRY, 1997.
[55]
Sur la formation des rituels dans les communautés médiatées, voir, par exemple, les
articles AURAY, 2002, LEA
et al., 1992, POSTMES
et al., 2000.
[56]
Voir l’analyse que Godelier, 1996 fait de l’échange Kula.
[57]
C’est le cas dans les îles Trobriand ; toutefois, Jerry and Edmund Leach, 1983, signalent,
dans « The Kula : New Perspectives on Massim Exchange », que dans d’autres îles, les objets
Kula peuvent servir à initier des relations matrimoniales ou, parfois même, dans certaines
circonstances, servir de monnaie d’échange hors du système Kula.
[58]
Voir la description de l’intimité anonyme dans les
chats : VELKOVSKA, 2002.