2004
Réseaux
L’individualisme connecté entre la technique numérique et la société
Patrice Flichy
Cet article se propose de montrer comment les technologies numériques, ont
incorporé dans leur cadre d’usage deux caractéristiques majeures de la société
contemporaine : l’autonomie et le fonctionnement en réseau, puis comment
par la suite, ces technologies ont performé les usages naissants, renforçant par
la même ces nouvelles façons de vivre. La première partie montre comment
« l’individualisme connecté » apparaît comme une tendance forte de la société
contemporaine, aussi bien dans la vie privée que dans la vie professionnelle.
La deuxième partie s’emploie à examiner comment certains informaticiens ont
eu la capacité à intégrer dans leur technique ces nouveaux modes de vie qui
commençaient à apparaître dans les années 1970. Si donc le modèle d’usage
des TIC a été influencé par les modes d’organisation et de sociabilité au sein
de la famille et de l’entreprise, il faut également constater que ces outils
contribuent aux définitions identitaires des individus, à l’élaboration de leurs
réseaux de relations. Ils fournissent des ressources aux individus pour
développer leur individualisme connecté : c’est le thème de la troisième partie.
This article shows, first, how digital technologies have incorporated autonomy
and networks – two key characteristics of contemporary society – into their
frame of use and, second, how they have performed emergent uses, thus
reinforcing new lifestyles. In the first part we see how ‘connected
individualism’ seems to be a strong trend in contemporary society in both
private and professional contexts. The second part examines how some
computer specialists have incorporated these new lifestyles, that first emerged
in the seventies, into their techniques. While the use of ICT has been
influenced by modes of organization and sociability within the family and the
firm, these tools contribute, in turn, to individuals’ definitions of identity and
the construction of their networks of relations. In the third part we consider
how they provide resources for individuals in the development of their
connected individualism.
La technologie est traditionnellement perçue comme un travail sur la
matière, s’appuyant sur les applications de la science. Aussi
considère-t-on le plus souvent que les ingénieurs ont du mal à
articuler leurs projets techniques, avec les pratiques sociales de leurs
contemporains. J’estime au contraire que les usages sont déjà en filigrane
dans le processus de conception technique. J’ai montré, dans un précédent
article
[1], que c’est tout d’abord au niveau des représentations que les usages
prennent place dans le processus d’élaboration technologique. L’imaginaire
constitue en effet une dimension essentielle de l’activité technique. Mais la
question des usages est aussi présente dans l’activité sociotechnique elle-même. Je voudrais montrer ici comment les technologies numériques, et
plus précisément le micro-ordinateur et l’internet ont incorporé dans leur
cadre d’usage deux caractéristiques majeures de la société contemporaine :
l’autonomie et le fonctionnement en réseau, puis comment par la suite, ces
technologies ont performé les usages naissants, renforçant par la même ces
nouvelles façons de vivre.
Les publications sociologiques qui essaient de caractériser la société
contemporaine mettent souvent en lumière deux grandes questions, celle de
l’individu et de son identité et celle des réseaux. La première est plutôt
abordée par les sociologues de la famille et de la vie privée, la seconde par
ceux de l’entreprise. J’aurai néanmoins l’occasion de montrer que ces deux
caractéristiques sont souvent associées dans la notion « d’individualisme
connecté ». Les technologies de l’information et de la communication se
sont quant à elle développées autour du couple individualisation/réseau. Cet
article se propose donc d’étudier comment ces deux notions traversent à la
fois la société contemporaine et les techniques informatiques. Je voudrais
notamment m’intéresser à un double médiation, tout d’abord celle qui
apparaît chez les informaticiens qui ont orienté les technologies numériques
dans deux voies articulées, celle de l’ordinateur personnel et de l’internet.
La deuxième médiation est assurée par les usagers qui vont s’approprier ces
technologies, ils vont les modeler en partie en fonction de leurs pratiques
sociales au sein de la famille et de l’entreprise. J’aborderai donc dans une
première partie l’individualisme en réseau dans la famille et dans
l’entreprise, puis la définition du cadre d’usage des TIC, j’y montrerai
notamment la place qu’occupe les notions d’individualisation et de réseau.
Enfin dans une troisième partie, je montrerai comment les usagers à la
maison et au bureau utilisent ces outils dans le cadre d’une tension entre
pratiques individuelles et pratiques collectives, autonomie et contrôle.
L’INDIVIDUALISME EN RÉSEAU DE LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE
Etudions tout d’abord les transformations de la vie privée au sein de la
famille, puis dans les activités de loisirs, nous examinerons ensuite celles de
la vie professionnelle, pour pouvoir montrer les continuités qui apparaissent
entre les mutations de ces deux sphères sociales. Les travaux présentés ici
portent pour l’essentiel sur des observations effectuées dans les années
1975-1995.
La vie privée
La famille
La famille traditionnelle proposait à chacun de ses membres un système de
places se reproduisant de façon identique de génération en génération.
L’institution familiale s’est transformée à l’ère industrielle, certains
sociologues la caractérisent alors comme une famille-hôpital
[2]. Elle permet
de réparer les dégâts du monde du travail, de s’abriter en cas de chômage.
Ce type de famille est très largement en crise aujourd’hui. Le fait que la
majorité des femmes ait une activité salariée à côté de leur activité
domestique, la transformation des relations amoureuses, la diversité des
types de familles (avec notamment le développement des familles
monoparentales), tous ces éléments font que la famille contemporaine n’est
plus d’abord une institution de protection. Cette mutation est généralement
associée au développement de l’individualisme. Pour les uns il est négatif,
pour les autres, positif
[3]. Les tenants de la thèse de l’individualisme négatif
insistent notamment sur la crise des liens de paternité dans les familles
monoparentales ou recomposées. Il y a ainsi un risque important de perte
des repères identitaires chez bien des enfants.
La thèse de « l’individualisme positif » retiendra plus mon attention. Dans
cette optique, la famille contemporaine offre à chacun la possibilité de
construire son identité personnelle. Il ne s’agit plus de reproduire ce que
l’on a acquis de la génération précédente, mais de construire du neuf.
L’individu peut alors s’approprier son héritage, en se réclamant plutôt de tel
ancêtre que de tel autre, en s’inscrivant dans un une lignée familiale ou en la
refusant ou même en se réclamant d’une tradition qui n’est pas la sienne
[4].
Dans un livre récent, François de Singly peut ainsi faire un éloge de la
« désappartenance
[5] ». Il estime que les individus doivent se désengager de
leur appartenance initiale, pour en choisir de nouvelles (qui éventuellement
peuvent être les mêmes, mais seront alors le résultat du choix de l’individu).
Cet élément qui constitue une des caractéristiques des sociétés modernes
comporte néanmoins un risque : celui d’une forte instabilité des
appartenances.
Ainsi, si le mariage est aujourd’hui plus tardif et suit souvent une période de
cohabitation, c’est qu’il ne s’agit non pas de rentrer dans une institution ou
simplement de reproduire un rite, mais de construire une nouvelle
appartenance, de se prendre en charge. La fête est ainsi organisée (mise en
scène) par les mariés
[6]. Au sein du couple, il convient d’être « libres
ensemble
[7] » pour reprendre l’expression de François de Singly. Il faut à la
fois élaborer un espace pour vivre ensemble et en même temps respecter
l’autre quand il veut se définir comme un individu seul. Reprenant le mythe
de Pygmalion, Singly montre
[8] que le conjoint peut aider l’autre à définir son
identité dans ses différentes composantes professionnelle et personnelle. Le
soi naît ainsi de façon un peu contradictoire d’une relation privilégiée à une
personne. Au-delà du couple, la famille apparaît de plus en plus comme un
cadre qui permet la construction et l’unification de l’identité personnelle des
parents et des enfants. Contrairement à ce que l’on considère trop souvent,
nous ne sommes pas dans une société plus individualiste, dans le sens où
l’individu aurait tendance à se replier sur lui-même, mais au contraire dans
une société où la famille aide l’individu à se construire lui-même.
L’individualisme ne s’oppose pas à la famille mais en est une des
composantes. Certains sociologues de la famille parlent ainsi
« d’individualisme relationnel ». Mais cette mutation ne se fait pas sans
difficulté, comme le note Irène Théry, « nous sommes à la fois plus libres et
plus exposés, plus responsables et plus incertains, plus autonomes et plus
fragiles
[9] ».
Derrière cette nouvelle conception des rapports privés, apparaît une plus
grande diversité des modèles familiaux, on constate que la famille s’impose
moins comme institution, « on “choisit” aussi les membres de sa famille, on
“manipule” sa parenté en fonction des affinités et des mobiles
personnels
[10] ». De leur côté Claudine Attias-Donfut, Nicole Lapierre et
Martine Segalen notent une sorte de retour à la famille élargie qui mélangent
les générations. Le « nouvel esprit de famille » conforte les liens et les
continuités tout en ménageant mieux qu’auparavant l’autonomie de chacun.
Ces auteurs parlent de « famille entourage », ou de « front de parenté
[11] ». En
définitive, pour Irène Théry « la famille contemporaine n’est plus une
institution mais un réseau relationnel… c’est un réseau de relations
affectives et de solidarité
[12] ».
On arrive ainsi dans les sociétés contemporaines, à une mutation profonde de
la vie privée. D’une part, l’individu est réellement au centre de la société
(selon Singly, « la famille n’est plus “la cellule de base”. L’individu a pris
cette place sociale et politique
[13] »), d’autre part, l’individu est partie prenante
de nombreux réseaux de relations qu’il tisse lui-même dans des cadres
multiples. Là où dans les sociétés traditionnelles, les liens sociaux étaient en
quelque sorte imposés à l’individu, dans la société contemporaine c’est lui qui
choisit ses liens. Ces choix ne sont pas seulement dirigés par les émotions de
la passion amicale ou amoureuse mais aussi prennent place dans le processus
de construction identitaire. Le choix des amis et des relations se révélera par
exemple un atout dans la recherche d’un emploi ou d’un conjoint.
Des loisirs de plus en plus privés et individuels
La transformation des modes de loisir est un autre signe des mutations de la
vie privée. Depuis la fin du XIX
e siècle, on assise à un lent déclin des
spectacles collectifs et dans le même temps à une croissance régulière des
divertissements à domicile. Parallèlement à ce mouvement de privatisation
(disparition des spectacles collectifs et développement d’une consommation
privée dans les espaces domestiques), on assiste à une autre évolution des
modes de loisirs : l’individualisation
[14]. Dans l’ensemble, la réception des
médias est de plus en plus individuelle. Déjà au XIX
e siècle, la lecture qui
était le plus souvent pratiquée à haute voix dans un cadre collectif devient
petit à petit silencieuse et individuelle. La radio était également écoutée en
famille dans les années 1930. Un quart de siècle plus tard, elle devient un
média individuel écouté seul dans sa chambre ou sa voiture (transistor), puis
quelques années après transporté avec soi (baladeur). En ce début du
XXI
e siècle, on constate une très grande diversité des modes d’écoute de la
musique notamment chez les jeunes. Télévision musicale, radio, CD,
l’internet, baladeur offrent non seulement une variété d’outils, mais des
modes de consommation qui permettent d’organiser de façon plus spécifique
ses pratiques d’écoute de la musique.
La télévision qui est le premier média de l’espace privé contredit
partiellement l’évolution précédente. Elle reste regardée collectivement au
sein de la famille et constitue un élément important de la vie familiale, c’est
une occasion de partage, de conseils mais aussi d’élaboration d’interdits.
Néanmoins des pratiques plus individuelles apparaissent soit avec les
téléviseurs dans les chambres, soit grâce au magnétoscope qui permet
d’éviter les conflits de choix de programmes et d’individualiser la réception.
Si la chambre constitue un lieu important de la consommation des médias
chez les jeunes, c’est parce qu’elle constitue l’espace où le jeune peut
expérimenter différents moi possibles, peut construire son identité
[15].
Une autre forme de loisir s’est beaucoup développée ces dernières années :
la pratique amateur culturelle ou sportive
[16]. Il s’agit là aussi d’une forme
d’individualisme (chacun choisit son activité) relationnel (elle est faite avec
d’autres).
Les transformations de l’entreprise
Une des bases de la société industrielle est la séparation de l’activité
économique de la société. L’entreprise se développe indépendamment de la
famille. Denis Segrestin rappelle à juste titre qu’en dépit de leur volonté
d’autonomisation par rapport au social, les responsables d’entreprise sont
constamment amenés à intervenir dans le social. Prenons le cas du fordisme,
l’entreprise « au lieu de se fondre dans un ordre domestique qui lui aurait
préexisté, devenait maintenant l’institution fondatrice d’un ordre social
nouveau
[17] ». Traiter dans cet article de l’entreprise indépendamment de la
famille ne va donc pas forcément de soi. J’ai retenu ici cette division parce
que c’est celle que pratique généralement les sciences sociales. Après avoir
présenté la transformation du modèle d’organisation, je parlerai de
l’évolution du salariat, des modes d’apprentissage et de la gestion des
compétences.
De l’entreprise taylorienne à l’entreprise réseau
L’entreprise taylorienne qui était au cœur du capitalisme pendant une bonne
partie du XXe siècle est en crise depuis une trentaine d’années. D’une part,
la demande des consommateurs se diversifie et évolue beaucoup plus
rapidement qu’auparavant, d’autre part, la concurrence s’intensifie et ceci
dans un cadre de plus en plus mondial.
Le taylorisme était caractérisé par la volonté d’économiser au maximum la
coopération et la communication interpersonnelle. Ce « schéma d’efficience
séquentielle et additive
[18] » perd de sa pertinence aujourd’hui, alors que la
performance dépend de plus en plus de la qualité de l’organisation et des
interactions et moins de la justesse et de la rapidité des opérations
élémentaires. Les performances locales sont de moins en moins additives.
« L’efficience devient interstitielle
[19] ».
Pour répondre à ces nouveaux défis, un nouveau modèle entrepreneurial
commence à apparaître qui a souvent été appelé l’entreprise-réseau. Si on a
pu avoir l’impression que ce concept correspondait à une simple mode
managériale, au contraire, pour un auteur, comme Pierre Veltz, il s’agit
« d’un basculement structurel
[20] ». Il distingue plusieurs modalités de ce
qu’il appelle le « modèle cellulaire en réseau » qui vont de la grande firme,
du réseau de PME, au monde professionnel plus ou moins structuré, tel le
cinéma. Les deux dernières formes d’entreprise-réseau offrent trois
avantages essentiels. Tout d’abord l’économie de capital, on substitue du
capital relationnel au capital investissement. Deuxièmement la réactivité :
pour pouvoir combiner de façon rapide des savoir-faire séparés, les petites
structures sont plus efficaces, elles permettent de rendre le système
productif beaucoup plus flexible. Enfin, le réseau permet de mutualiser les
risques. En substituant à la relation hiérarchique des relations client-fournisseur, les leaders du réseau diminuent leur risque.
Nouvelles formes de travail : autonomie et communication
Si on passe du niveau collectif (entreprise) à celui de l’individu, on note que
le travail se transforme profondément. Il s’agit moins d’exécuter
massivement des consignes, d’appliquer des procédures préétablies
(activités qui, avec l’automatisation, sont de plus en plus prises en charge
par la machine), mais plutôt de résoudre des problèmes, de gérer des aléas.
L’opérateur de première ligne doit notamment savoir « récupérer une
situation ». « L’acte productif s’élargit, se déplace vers l’amont, tend à
devenir activité de gestion globale de processus, de flux physiques et
d’informations ; il s’intellectualise et gagne en autonomie
[21] ». Cette
autonomie que l’on peut par exemple repérer dans le fait que de plus en plus
de salariés règlent personnellement certains types d’incidents, se diffuse
dans les différentes catégories professionnelles
[22]. Elle n’empêche pas pour
autant le contrôle. Là où dans la division du travail classique, il était
effectué en quelque sorte
ex ante, il est assuré aujourd’hui
ex post : on
s’assure que le salarié a bien tenu son rôle qui pourtant n’avait pas été défini
à l’avance.
Parallèlement, les entreprises ont multiplié les processus de communication
et d’échanges, sous forme de cercles de qualité, de groupes d’expression ou
de boîtes à idées. Cet échange horizontal d’informations ou de conseils est
une pratique particulièrement développée chez les salariés les plus jeunes.
Frédéric de Coninck note à l’occasion de l’enquête de l’Insee sur les
conditions de travail que la communication horizontale décroît
régulièrement avec l’âge. Le maximum (61 % échangent des informations
avec des collègues) est atteint avec les salariés de moins de 20 ans, et le
minimum (20 %) avec les salariés de plus de 60 ans
[23]. La transformation de
l’entreprise rencontre donc ici une évolution plus large de notre société.
Mais la communication n’est pas uniquement horizontale, dans une
organisation en réseau, elle peut prendre de multiples formes. A l’usine ou
au bureau, chacun reçoit de multiples messages ou injonctions qui peuvent
venir d’autres phases du processus de production, des services fonctionnels
ou même du client qu’on essaye dans les nouvelles organisations
productives de « mettre au cœur de l’entreprise ». Les individus sont de plus
en plus seuls face à ces injonctions multiples. En effet le collectif de travail
qui est devenu beaucoup plus flexible n’est plus capable d’assurer la
médiation entre les demandes extérieures et les travailleurs. Dans des
situations où la réactivité doit être plus forte, où les réorganisations sont
permanentes, les managers ne réussissent plus à mettre en place des projets
d’organisation un peu stables et cohérents. Certes les individus participent à
des réseaux, mais ceux-ci sont très souvent provisoires, chacun (et surtout
les salariés les plus dynamiques) tisse des liens qui lui sont propres mais
l’ensemble de ces liens ne constitue pas forcément de nouvelles structures
transversales pérennes
[24] (de type projet par exemple).
En définitive, on attend de l’individu un engagement personnel plus fort.
C’est lui qui supporte les incertitudes. Il doit être plus autonome et réactif. Il
doit gérer plus d’information, construire seul son réseau de coopération.
Apparaît ainsi des articulations entre autonomie et réseau.
Le travail flexible : des emplois plus précaires
Alors que le salariat était devenu la forme dominante de l’emploi, on assiste
depuis les années 1990 au développement de formes d’emploi atypique :
travailleur indépendant, travail à temps partiel, travail temporaire (intérim,
CDD...). En France, 30 % des actifs pouvaient être rangés dans ces
catégories en 1994. Aux Etats-Unis, les chiffres sont proches, mais on
constate que dans des régions où de nouvelles formes d’organisation du
travail se sont particulièrement développées comme la Californie, plus de la
moitié de la main-d’œuvre occupe un emploi atypique. La situation de
travail à temps plein avec un contrat « normal » est devenue minoritaire
[25].
Comme le note Martin Carnoy, « les travailleurs sont progressivement
“individualisés”, séparés des institutions qui s’étaient développées autour de
l’emploi garanti (...) le travail tend à perdre sa signification sociale
[26] ».
La catégorie d’emploi atypique recouvre en fait deux types d’activités très
différentes : des emplois très peu qualifiés et à l’inverse des emplois à forte
intensité de savoir, ces derniers correspondant exactement au modèle du
travailleur autonome, possédant des compétences élevées et capables de les
négocier avec les employeurs. La flexibilité aurait ainsi deux faces. L’une
positive pour le travailleur très qualifié qui fait de l’autonomie et de la
connexion un atout, l’autre négative où la flexibilité se transforme en
précarité, en vulnérabilité, en désaffiliation.
La fin des métiers et les nouvelles formes d’apprentissage
Le monde industriel classique s’était organisé autour des métiers. Ceux-ci
structuraient à la fois la transmission des savoir-faire des anciens vers les
nouveaux et constituaient un élément essentiel de la définition identitaire
des travailleurs. On était dans un schéma où le collectif préexiste à
l’individu et modèle ce dernier. Aujourd’hui l’organisation en métier est en
train de disparaître. Les savoirs et les savoir-faire ne sont plus acquis pour
l’ensemble d’une vie professionnelle, il faut réapprendre en permanence.
Les trajectoires professionnelles ne sont plus linéaires et prévisibles, elles
sont brisées et nécessitent des transformations, des mutations profondes.
L’identité professionnelle se transforme, l’individu doit d’abord se
construire lui-même, pour pouvoir ensuite participer à l’élaboration de
règles et de repères collectifs. Claude Dubar parle à ce propos « d’identité
de réseau
[27] ». Aujourd’hui, avec les nouveaux modes d’organisation en
réseau, le travailleur est pris dans une pluralité de cercles professionnels.
Pour régler des situations nouvelles, on crée des collectifs de type projet où
les salariés échangent leurs compétences. Pour le salarié, c’est une situation
plus risquée, il n’est plus comme auparavant « protégé » par les règles d’un
métier (qui pouvaient éventuellement lui permettre de refuser de faire telle
action). Aujourd’hui, il faut gérer la situation, satisfaire le client, donc
travailler sans filet, et par ailleurs les échanges avec les pairs ne diminuent
pas la responsabilité de chacun
[28]. On est ainsi face à une double crise des
identités professionnelles et des modes d’apprentissage.
L’organisation en projet qui se substitue à l’organisation en métier est
souvent vantée pour sa souplesse. Si elle permet effectivement d’être plus
réactive, de mieux coller au marché, elle introduit néanmoins des
dépendances croisées, alors que l’organisation en métier avait créé des
autonomies, chacun était en effet protégé par la spécificité du métier
[29].
La gestion des compétences
Le thème de l’individualisation et de l’autonomie du travail rejoint le débat
sur les nouvelles formes de gestion du travail, le passage du modèle de la
qualification à celui de la compétence. On passerait ainsi de la qualification
du poste à celle de la personne. Il s’agit de prendre en compte le travail réel
et non le travail prescrit. Pour Yves Lichtenberger, l’accent mis sur la
compétence revient à donner une grande importance à « la prise de
responsabilité d’une situation professionnelle
[30] ». Comme le note Jean-Daniel Reynaud
[31] le management par les compétences apporte l’idée de
responsabilité du salarié à l’égard du résultat. Au-delà, on peut considérer
avec Denis Segrestin
[32] qu’on cherche à opérer un « véritable enrôlement
cognitif » des salariés. En définitive, on demande aux ouvriers et aux
employés de s’engager dans leur travail de la même façon que les cadres. La
compétence associe des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. On fixe
aux salariés des règles de résultats et de croyance.
Sophie Le Corre note quant à elle qu’« avec les règles de résultats, les
salariés contractent de fait les obligations d’un travailleur indépendant – la
livraison du produit de son travail – sans en avoir le statut ; avec les règles
de croyance, ils contractent les obligations d’un militant sans en avoir
forcément la vocation
[33] ». Si malgré tout, le management par les
compétences peut être considéré comme une façon de redonner sens à
l’activité de travail, de répondre à la revendication syndicale des années
1970 de prise en compte du travail réel et non du travail prescrit, il faut
constater que c’est en même temps une source de stress pour le salarié et
que cela renforce la remise en cause des identités de métier. Le salarié est
responsable de sa compétence, c’est-à-dire qu’il doit la développer et qu’en
cas d’inadaptation, il en subira toutes les conséquences. L’individu se
retrouve donc face à face avec son employeur sans l’appui des collectifs
classiques de travail (métiers, syndicats). Tous les salariés sont-ils prêts à se
lancer dans une telle aventure ? Comment pourront-ils gérer un éventuel
échec ?
Des évolutions parallèles dans la sphère privée
et dans la sphère professionnelle
Les évolutions que nous avons brièvement présentées dans la famille et dans
l’entreprise ont un certain nombre de points communs. Pour les différents
auteurs cités, nous entrons dans une nouvelle société que l’on pourrait
caractériser par le modèle de l’individualisme connecté. Les grandes
institutions se sont affaiblies, on a une réduction des engagements durables
aussi bien dans le mariage que dans l’entreprise. Elles constituent des
espaces où l’individu se coconstruit avec les autres. Comme le note Alain
Ehrenberg : « Nous sommes désormais sommés de devenir les entrepreneurs
de nos propres vies
[34]. » Le modèle de Singly où les parents aident à la
construction individuelle des enfants et où surtout chaque membre du couple
aide à la construction identitaire de son partenaire est proche de celui des
nouvelles règles du management où l’on demande au salarié efficace
d’augmenter sa compétence, son réseau professionnel, d’être le plus
autonome possible.
Dans la société des deux premiers tiers du XXe siècle, l’individu apprenait
de ses parents et des compagnons. Ensuite il aspirait à une stabilité de son
cadre de vie privée et professionnelle, avec des étapes régulières. Sa
construction identitaire se terminait en une seule fois : fin de la
jeunesse/métier/mariage. Aujourd’hui cette construction ne s’arrête jamais,
les étapes du passage à l’âge adulte sont découplées les unes les autres.
L’individu doit s’assumer de façon complètement autonome et en même
temps en interrelation permanente avec les autres, c’est le modèle de
l’individualisme en réseau.
Si François de Singly voit cette évolution de façon globalement positive,
Claude Dubar adopte une position beaucoup plus mesurée. Après avoir
analysé la crise des identités sexuées, professionnelles et symboliques, il
note à quel point le processus d’individualisation est ambivalent. Il
comporte à la fois des risques d’isolement, de fragilisation des plus démunis
et une chance d’émancipation, de libération des dominations masculine,
familiale et professionnelle, de l’assujettissement aux traditions. Pour ces
deux auteurs, cette évolution s’inscrit dans le passage d’une organisation
sociale communautaire à une organisation sociale sociétaire.
Ce nouveau modèle est exigeant pour l’individu et risque de renforcer les
inégalités. Auparavant, il y avait plusieurs modèles de réussite sociale. Ne
va-t-on pas aujourd’hui vers une certaine unification, avec le modèle de
l’individu qui s’assume et devient de plus en plus autonome et employable ?
S’il échoue, c’est à lui de se récupérer. Certains sociologues de la famille ou
du travail ont observé ces nouvelles vulnérabilités qui apparaissent à la fois
sur le front du travail et de la vie privée. Pour les individus en voie de
« désaffiliation », pour reprendre l’expression de Robert Castel
[35], on peut
certainement parler d’individualisme négatif. Les réseaux se désagrègent, se
délitent. L’individu se retrouve sans place dans la société, en se débranchant
petit à petit des réseaux, il finit dans une situation d’isolement social.
INNOVATION TECHNIQUE ET INNOVATION SOCIALE
Les deux thématiques de l’autonomie et du réseau que j’ai repérées dans les
analyses des sociologues de la famille et de l’entreprise ont-elles des liens
avec le développement des technologies d’information et de
communication ? Traditionnellement la sociologie des techniques, comme
celle des médias considérait que les technologies d’information et de
communication déterminaient largement les formes de nos sociétés. Nous
avons pourtant pu voir, dans les paragraphes précédents, que le modèle
social qui associe l’individualisme et la connexion en réseau s’est développé
à une époque où l’internet n’existait pas ou était limité à des communautés
restreintes. L’internet, pas plus que le micro-ordinateur, ne peut donc être
considéré comme la cause de ces transformations sociales. Faut-il en déduire
que ces deux phénomènes sont totalement indépendants ? Certainement pas.
Mais les liens sont plus complexes qu’on ne le croit ordinairement.
Pour les élucider, il faut être conscient que les innovateurs qui ont
développé la micro-informatique et l’internet dans les années 1970, aux
Etats-Unis, n’étaient pas seulement des informaticiens mais aussi des
individus vivants dans une société en pleine mutation où les prémisses de
l’individualisme connecté commençaient à apparaître. Ainsi ces innovateurs
technologiques étaient également des innovateurs sociaux. C’est à partir des
nouvelles formes de sociabilité qu’ils vivaient aussi bien à l’université que
dans leur vie privée que ces jeunes informaticiens ont défini le cadre
d’usage de cette nouvelle informatique. Les choix d’usage qu’ils ont
effectués ont été incorporés dans l’architecture technique. Cette construction
sociotechnique a un caractère exceptionnel dans la mesure où ces
innovateurs qui soit travaillaient en free-lance (les hackers), soit dans des
équipes universitaires autonomes et richement dotées ont réalisé des outils
pour leur propres besoins. Se trouvant eux-mêmes dans une situation
d’innovation sociale, ils ont conçu des outils de communication adaptés à de
nouvelles pratiques sociales, à de nouvelles représentations de la société. Ils
ont même parfois conscience de constituer une avant-garde sociotechnique.
Comme le dit d’ailleurs Stewart Brand, ancien hippie et fondateur d’une des
expériences les plus connues de forum électronique en Californie (The
Well) : « Les élites fournissent les idées et les façons de les réaliser. Elles
font arriver les choses, elles dirigent la culture et la civilisation
[36]. »
Examinons donc ces nouvelles formes sociales qui vont servir de référence
aux concepteurs de la nouvelle informatique. On les voit apparaître dans le
monde universitaire et dans celui de la vie privée.
L’université américaine, un lieu d’expérimentation de l’individualisme
connecté
Dans les universités et plus spécialement dans les départements
informatiques en pleine croissance, dans les années 1960 et 1970, un
nouveau mode de travail à la fois plus égalitaire et plus coopératif se mettait
en place. L’informatique qui était alors une discipline nouvelle était
organisée de façon assez souple. Si selon la tradition du monde académique,
le statut de chacun repose sur le mérite évalué par ses pairs, dans cette
nouvelle discipline l’évaluation est moins faite par des instances légitimes
que par des collègues ordinaires qui ont les moyens de tester vos solutions
techniques. De plus la conception de logiciels est un travail trop complexe
pour pouvoir être réalisé par un seul individu. La recherche informatique est
donc un monde où la coopération est centrale et où les chercheurs travaillent
de façon assez libre. Ce modèle d’organisation souvent appelé
« adhocratie » est particulièrement manifeste dans le cas de l’internet. La
définition des normes de ce nouveau réseau a, par exemple, été réalisée par
des thésards ou des post-doc qui avaient constitué un groupe de travail qui
n’élaborait pas des règles mais des « request for comments ». L’échange
était donc considéré comme plus important que la normalisation.
Cette thématique de la coopération et de l’échange est au centre du cadre
d’usage imaginé par les pères fondateurs de l’internet. Ainsi, Licklider
pensait que l’informatique n’était pas seulement un outil de calcul mais
aussi un moyen de communication. Il évoque la notion de « communauté
d’intérêt commun » qui ne repose pas sur une localisation commune mais
sur une connexion informatique
[37]. C’est cette thématique qui sera
développée par la suite dans la notion de « communauté virtuelle
[38] ».
De leur côté, Turoff et Hiltz estimaient que quand la téléconférence assistée
par ordinateur (l’ancêtre des forums informatiques) sera largement
répandue, elle fournira « à un groupe humain la possibilité d’exercer une
intelligence collective
[39] » et « nous deviendrons alors une nation-réseau,
échangeant d’importants volumes d’informations, mais également des
communications socio-émotionnelles avec des collègues, des amis ou des
étrangers qui partagent les mêmes intérêts et sont dispersés dans toute la
nation
[40] ». Les promoteurs des recherches sur la communication humaine
par ordinateur citent d’ailleurs Granovetter et sa notion de réseau social
comme un des auteurs qui les a influencés dans la mise au point de leur
dispositif informatique.
Ces thèmes de la création d’une intelligence collective et des nouvelles
communautés d’élection grâce à la mise en réseau vont mobiliser de
nombreux informaticiens dans les années 1970 et 1980, car ils
correspondaient à leurs pratiques quotidiennes de travail. Dans les années
1990, ces thèmes se retrouvent également chez les concepteurs du web.
Ainsi, Tim Berners-Lee, le principal concepteur du web écrit ainsi : « Le
World Wide Web a été conçu à l’origine, comme un mode interactif
d’informations partagées que les gens pouvaient échanger entre eux et avec
leurs machines
[41] ».
De leur côté, les concepteurs du micro-ordinateur voulaient en faire un
instrument qui renforce l’autonomie du travailleur intellectuel.
L’universitaire californien Engelbart voulait par exemple créer une machine
intellectuelle qui « permettrait à l’individu de gérer des problèmes
complexes, de mieux les appréhender, et de pouvoir les résoudre
[42] ». Cette
machine qu’il a testée lui-même, avec ses collaborateurs, devait permettre de
travailler plus efficacement. L’un des concepteurs-utilisateurs note, par
exemple, après avoir utilisé le traitement de texte : « Je trouve que j’écris
plus vite et plus librement
[43]. » Ces recherches vont être poursuivies
quelques kilomètres plus loin dans le centre de recherche de Xerox, PARC.
Le micro-ordinateur est alors conçu comme un outil pour tous les
producteurs de documents (chercheurs, cadres, secrétaires…). Il est
également envisagé de les relier entre eux par un réseau
[44].
Hippies et hackers essaient de nouvelles façons de vivre
Dans le domaine de la vie privée, les années 1960 constituent également un
tournant important. Les effectifs étudiants augmentent fortement. Ces jeunes
découvrent sur les campus un nouveau mode de vie qui leur permet d’être
plus autonome et en même temps leur ouvre de nouveaux réseaux de
sociabilité. Certains de ces jeunes vont abandonner le circuit universitaire et
vont vivre en marge dans des communautés plus ou moins éphémères. La
culture hippie qui est souvent la leur, essaye de promouvoir les
« technologies douces ». Il s’agissait de « chercher des solutions adaptées
aux individus et aux petits groupes qui permettent de créer un monde plus
écologique et harmonieux
[45] ».
L’autonomie informatique
Parmi les étudiants qui vivaient à la marge de l’université, on trouvait un
certain nombre de jeunes informaticiens : ces hackers qui eux aussi veulent
créer des technologies alternatives. Ils veulent rompre avec une informatique
qui leur apparaît avant tout comme un outil de contrôle et de centralisation.
Ils ont une vision de l’informatique qui est en phase avec leur mode de vie.
Steven Levy qui a longuement étudié les hackers estime que leurs pratiques
correspondent à quelques grands principes éthiques. D’une part, ils se
défient de l’autorité et veulent promouvoir la décentralisation. D’autre part,
comme les jeunes informaticiens universitaires (qui sont souvent leurs
anciens collègues), ils demandent à n’être jugés que sur leur production
[46].
Ceux d’entre eux qui participent aux mouvements politiques radicaux,
comme les membres de
la People’s Computer Company estiment qu’à
l’opposé de l’informatique militaire et centralisée d’IBM, il faut créer un
ordinateur qui permette de libérer le peuple. Wozniak, l’un des deux
fondateurs d’Apple partage également cette idée. A l’occasion d’un grand
festival rock qu’il sponsorise en 1982 (soit cinq ans après la création de sa
compagnie informatique), il projette sur l’écran au fond de la scène, un
message similaire : grâce au micro-ordinateur « nous avons une chance de
remettre l’information entre les mains du peuple comme jamais
auparavant
[47] ».
Mais politisés ou non, les hackers californiens se retrouvent dans le
Homebrew Computer Club pour promouvoir une informatique conviviale et
décentralisée. Plusieurs de ses membres participent à la création d’Apple,
les grandes sociétés du secteur ayant refusé de développer un tel produit
informatique. La promotion de ces tous premiers ordinateurs sera
notamment assurée par le
Whole Earth Catalog. Ce catalogue de vente par
correspondance qui s’est diffusé à plus de deux millions d’exemplaires est
en quelque sorte la bible de la contre-culture hippie qui propose des outils
pour une vie naturelle et autonome. Dans la revue associée au catalogue, le
rédacteur en chef, Steward Brand, déjà évoqué plus haut, écrit : « Les
ordinateurs personnels sont un élément fondateur de cette génération
[48]. »
Quelques années plus tard, la même revue présente l’ordinateur personnel
comme un outil qui renforce le pouvoir des individus au détriment des
institutions
[49]. Cette vision de l’ordinateur personnel qui vient donc des
hackers et de la culture hippie repose non seulement sur un projet technique
alternatif mais aussi sur de nouvelles pratiques sociales. Cette approche
d’une informatique moyen d’autonomie va être reprise par les idéologues du
management. Ainsi Naisbitt est persuadé que dans l’entreprise « l’ordinateur
va détruire la pyramide hiérarchique
[50] ». Mais c’est surtout IBM qui va à
son tour adopter cette perspective. La firme qui avait été tant décriée par les
hackers se lance elle aussi dans la micro-informatique. Son Personal
Computer sera même élu, en 1982, « homme de l’année » par
Time qui
consacrera ainsi la nouvelle machine, tout en lui donnant, en quelque sorte,
un aspect anthropomorphique.
Les communautés électroniques
La vie en communauté (ou en commune), la création de multiples collectifs
constituent une des composantes essentielles de la contre-culture
californienne. Aussi, on ne s’étonnera pas de voir certains radicaux lancer
dans les années 1970 autour de Berkeley, un projet informatique alternatif
intitulé Community Memory. Il s’agit d’utiliser l’informatique comme
moyen de coordination au sein des communautés de la contre-culture.
L’animateur de ce projet Felsenstein, parle ainsi dans le
Journal of
Community Communication de micro-ordinateurs « conçus et utilisés
quotidiennement par les gens, comme membres de communautés
[51] ».
Le modèle de la commune hippie constitue également une référence
explicite pour les animateurs d’un des premiers forums électroniques
destinés spécifiquement à des non-informaticiens californiens (the Well).
L’un d’entre eux écrit : « The Well est devenu une façon de vivre dans une
commune sans avoir à gagner sa vie en son sein
[52]. » Si toutefois, les
participants de the Well n’ont donc pas tous vécu dans des communes
hippies, loin de là, ils partagent néanmoins un mode de vie où les liens
sociaux sont peu stables et mouvants. La participation à diverses
communautés virtuelles où l’on peut échanger en fonction de ses différents
centres d’intérêts est tout à fait en phase avec leur mode de sociabilité
« réelle ».
Des forums électroniques sont également apparus à la même époque au sein
de mouvements associatifs locaux (qu’on appelle communautaires aux
Etats-Unis). Dans ce cas, l’informatique en réseau permet de faire circuler
l’information, de structurer les échanges dans des communautés déjà
existantes.
Ce modèle communautariste sous ses différentes formes sera
immédiatement signalé par les grands médias quand ils découvriront
l’internet au milieu des années 1990. L’éditorialiste du
Time note ainsi que
« la plupart des ordinateurs sont des systèmes hiérarchiques et propriétaires
(…) A l’opposé l’internet est ouvert (non propriétaire) et furieusement
démocratique. Personne ne le possède, aucune organisation ne le contrôle. Il
fonctionne comme une commune de cinq millions de membres
farouchement indépendants
[53] ».
UTILISER LES TIC ENSEMBLE SÉPAREMENT
Les concepteurs du micro-ordinateur et de l’internet ont donc incorporé dans
les systèmes informatiques qu’ils ont développés des pratiques sociales
nouvelles, celle de l’individualisme connecté. Mais ces nouvelles techniques
à leur tour vont performer les usages. Si dans ce dernier cas, il y a donc un
phénomène d’influence, il ne vient pas de la technique en elle même, mais
de sa capacité à renforcer les choix d’usages qui ont été faits par ses
concepteurs. Par la suite, les usagers s’approprient le dispositif technique,
ils peuvent le rejeter ou l’adopter, mais dans ce dernier cas, ils vont souvent
l’adapter à leurs propres souhaits.
Examinons comment se déroule ce processus. Les usagers ont tout d’abord
une représentation de la nouvelle technologie qui vient à l’origine du cadre
d’usage des concepteurs. Dans le cas des TIC, ce cadre a non seulement été
incorporé dans l’outil mais utilisé par les concepteurs. Les médias vont
ensuite en faire la promotion. Lors de l’achat par l’utilisateur, la
représentation initiale se transforme alors en un projet (technologie en
projet). Puis lors de l’appropriation, l’utilisateur organise sa pratique
personnelle. Il choisit dans les différentes possibilités d’usage, retient
certaines fonctionnalités, en abandonne d’autres, intègre l’outil dans ses
pratiques intellectuelles, ses pratiques de loisirs, ses pratiques de
communication sociale (technologie en usage).
Quand l’acheteur est lui-même l’usager, cette évolution se fait petit à petit
sans que l’usager ait toujours pleine conscience de cette mutation. Quand au
contraire, le processus se déroule dans un collectif complexe comme
l’entreprise, on peut observer de façon plus nette l’apparition de différents
projets. Schématiquement, on trouve tout d’abord un projet qui vient du
sommet de l’entreprise (direction générale, direction de l’organisation,
direction du système d’information...) qui associe le développement des
réseaux informatiques (intranet, extranet...) aux nouveaux principes de
management (autonomie, fonctionnement en réseau...). La hiérarchie
intermédiaire est souvent plus réticente, elle craint que ces nouveaux
réseaux modifient fondamentalement l’organisation précédente. Il peut
arriver que cette hiérarchie impose des règles de fonctionnement de ces
nouveaux outils plus strictes que celles de la direction générale. Les usagers
vont enfin s’approprier la technologie, ils vont définir des usages réels qui
seront d’autant plus différents des usages prescrits que l’informatique offre
toute une série de ressources variées.
A travers ces différents processus, les technologies d’information et de
communication se sont diffusées ces vingt dernières années aussi bien dans
l’espace privé que dans l’espace professionnel. Ces techniques constituent
très largement des outils individuels. C’est une évidence pour le téléphone
mobile. Le micro-ordinateur, quant à lui, est devenu rapidement un outil
personnel
[54] dans les entreprises. A la maison, c’est encore un appareil
collectif, mais différentes observations montrent qu’ordinairement un
membre de la famille s’approprie de façon privilégiée la machine. Quant au
réseau informatique, les entreprises donnent généralement un accès
individuel à l’intranet. Pour l’internet la situation est plus contrastée,
certains salariés n’y ont pas accès. Dans le monde privé, les jeunes ont de
plus en plus une ou plusieurs adresses personnelles. Par ailleurs, la cellule
familiale a souvent une adresse collective.
Ces outils sont donc, dans l’ensemble, des techniques de l’autonomie et de
la connexion. Ainsi, la pratique de l’informatique, contrairement à bien des
idées reçues, n’isole pas des autres. Elle s’inscrit dans une sociabilité forte,
au sein des groupes de pairs. Les jeunes, par exemple, s’échangent des
logiciels, des astuces diverses pour mieux maîtriser l’appareil. Les jeux
vidéo sont souvent pratiqués collectivement. A côté de ces réseaux
horizontaux de sociabilité, on voit l’émergence de réseaux verticaux qui
fonctionnent entre les générations, la compétence ne circulant plus des aînés
vers les plus jeunes, mais des adolescents vers les adultes
[55].
Vie professionnelle et TIC
Si donc les TIC sont bien des outils individuels qui permettent la connexion,
leur usage est structuré par une tension permanente entre l’autonomie et le
contrôle. Lors de l’introduction des TIC, les premiers utilisateurs
bénéficièrent souvent d’une autonomie très large pour mettre en forme
l’information ou pour la faire circuler (liste de diffusion, forum), puis par la
suite, ces pratiques autonomes ont souvent étés recadrées par les directions.
Mais la tension entre l’autonomie et le contrôle ne s’inscrit pas seulement
dans les processus d’apprentissage, et se trouve également au cœur des
usages stabilisés de ces technologies.
La notion d’autonomie qui est très présente dans l’imaginaire du PC, va se
retrouver dans les pratiques. Dans les entreprises, les premiers utilisateurs
furent souvent des employés qui avaient une assez grande autonomie dans
l’organisation de leur travail (secrétaires de direction, documentalistes…). Ils
ont proposé des petites applications adaptées à leur environnement immédiat.
A partir de l’expérience de ces usagers innovateurs, le PC s’est diffusé chez
une partie des cadres et des secrétaires. Par la suite, les directions des
entreprises rationaliseront et normaliseront l’usage de ce nouvel outil, de façon
à l’intégrer dans l’ensemble du système d’information
[56].
L’introduction et l’usage de l’internet dans les entreprises s’inscrivent
également dans cette tension entre autonomie et contrôle. Si aujourd’hui la
plupart des entreprises offre à leurs salariés un accès à intranet. Il n’en est
pas toujours de même pour l’internet. Dans certains cas les salariés y ont
accès, dans d’autres on ne leur offre pas cet accès universel, on peut enfin
avoir des ordinateurs en libre service dédiés à l’utilisation de l’internet. La
justification donnée par les entreprises de cette interdiction ou de cette
restriction est soit le risque de piratage, soit la crainte que la connexion à
l’internet détourne de l’activité professionnelle. Des observations faites dans
deux entreprises électroniques
[57] montrent que ces restrictions peuvent même
constituer un frein à l’activité de veille technologique d’ingénieurs qui
seront alors amenés à naviguer sur le web à domicile et à rapporter (via un
CD-Rom) les résultats de leurs recherches au bureau. La tension entre des
usages directement productifs du web ou beaucoup plus ouverts se retrouve
également avec les sites intranet. Valérie Beaudouin, Dominique Cardon et
Alexandre Mallard distinguent ainsi la « navigation-butinage qui correspond
à un usage long, ouvert, expansif, de lien en lien de l’intranet (...) et la
navigation-usinage, plus brève, plus contrôlée et plus limitée dans ses
objectifs
[58] ». Ils montrent dans leur observation au sein de France Télécom,
que ces deux conceptions de l’intranet sont portées par des niveaux
différents de la hiérarchie. La hiérarchie intermédiaire qui assure
l’encadrement de premier niveau a une conception beaucoup plus restrictive
de l’outil que les cadres de l’état-major qui voient l’intranet comme un
dispositif de diffusion et de partage de l’information.
On trouve des tensions analogues avec la messagerie électronique. Comme
pour le web, (ou le téléphone) elle peut être utilisée exclusivement à
l’intérieur de l’entreprise. Elle permet d’obtenir aisément des avis, des
informations de collègues, mais elle est aussi un dispositif qui fait arriver
sur l’ordinateur du salarié des injonctions multiples venant des services
opérationnels amont ou aval, des services fonctionnels ou même
éventuellement des clients. Il est ainsi apparu dans une enquête menée à la
Poste en 2000 que la messagerie était utilisée essentiellement par les cadres
intermédiaires pour faire du
reporting aux sièges régionaux ou national
[59].
Ces remontées d’information étaient souvent multiples et mal coordonnées.
En définitive, la messagerie peut être aussi bien un outil de plus grande
liberté que d’injonctions contradictoires.
Mais cette tension ne peut pas seulement s’analyser comme une opposition
entre deux modes d’usage des messageries. On a plutôt affaire à un
mécanisme bipolaire. Pour reprendre les concepts de Jean-Daniel Reynaud,
on n’aurait pas simplement une opposition entre une « régulation de
contrôle » avec des règles venant de la hiérarchie ou du système technique et
une « régulation autonome » produite par les salariés, mais une « régulation
conjointe ». Les règles de circulation de l’information dans les messageries
qui se mettent petit à petit en place et combinent règles imposées (liste type,
limitation de la taille des pièces jointes et même dans certains cas créneau
horaire pour l’envoi des messages) et règles autonomes (carnets d’adresse et
listes d’envoi spécifiques, etc.) correspondent bien au modèle de
J.D. Reynaud.
Ces mécanismes de corégulation apparaissent également dans un dispositif
technique perçu comme beaucoup plus contraignant : les progiciels de
gestion intégrés ou ERP. D. Segrestin a bien montré que la mise en place de
ces outils nécessitait une multitude de réglages, de paramétrages qui
demande des transactions entre l’équipe chargée de l’implantation et les
équipes opérationnelles. La rationalisation informatique « est littéralement
inséparable de l’activité de négociation qui concourt à sa définition
[60] ».
Si la messagerie électronique est un dispositif de réseau, elle a également
une autre caractéristique : c’est un outil personnel. Contrairement au
courrier, les salariés reçoivent leurs mails dans un boîte à lettres
électronique individuelle. Il n’a pas été ouvert ou lu comme l’était le
courrier écrit dans les entreprises bureaucratiques. Par ailleurs l’adresse est
personnalisée. D’ailleurs, les tentatives faites de proposer des adresses qui
sont liées à la fonction et non à la personne (par exemple
mmonsieurlechefdeservice. . . @ ministere. . . gouv. fr)ont échoué.
Le mobile constitue un autre instrument personnel de communication. Et
c’est également un outil paradoxal. Il permet au salarié « nomade » de
trouver les informations ou les consignes dont il a besoin. Ce peut également
être un facteur de sécurité. Le mobile permet donc d’accroître l’autonomie
et la maîtrise du salarié sur son environnement. Mais c’est aussi un outil de
contrôle des horaires, des cadences des livraisons ou de l’activité
commerciale
[61]. Francis Jauréguiberry parle à ce propos de « nouveau
taylorisme à distance
[62] ». Mais l’élément le plus novateur de cet outil est
qu’il donne la possibilité à l’entreprise de réorganiser le travail du nomade
pendant le cours de son déplacement. Le salarié perd ainsi son autonomie
d’organisation. Ainsi le téléphone mobile fait perdre aux personnels
nomades une partie des spécificités de leur extraterritorialité, leurs liens
avec l’entreprise sont donc renforcés. Pour tous les salariés qui ne sont pas
en déplacement continu et notamment pour les cadres, le mobile participe de
ce mouvement d’injonctions contradictoires que nous avons déjà noté à
plusieurs reprises. Le mobile permet de traiter plusieurs affaires en même
temps ici et ailleurs, de gérer une opération tout en étant sous la dépendance
de sa hiérarchie, d’autres services ou même du client.
On a longtemps cru que les TIC allaient mettre fin à la séparation entre
l’espace professionnel et l’espace privé. Avec le télétravail, les salariés
resteraient chez eux
[63]. En réalité, on a plutôt assisté, et principalement chez
les cadres, à un brouillage des frontières. L’internet et le mobile permettent
de continuer à travailler à la maison mais aussi de dégager des plages de
temps personnel dans la journée de travail. Au bureau, la messagerie est
également un outil de convivialité, voire même de détente en permettant des
échanges non professionnels avec des collègues ou des amis. On connaît
notamment l’importance des blagues qui circulent sur les lieux de travail.
On assiste donc à un certain chevauchement entre la vie professionnelle et la
vie privée.
Vie privée et TIC
Une communication peu impliquante
Dans la vie privée, les outils d’information et de communication mettent
également les individus face à des injonctions multiples, à des offres
d’activités diverses. Si dans l’entreprise, le salarié doit trouver, souvent au
prix d’un bricolage, une solution qui lui permette de répondre à toutes ces
demandes plus ou moins contradictoires, dans la vie privée, l’individu peut
enfin choisir, il n’a plus forcément à satisfaire tout le monde puisqu’il
choisit son réseau de relations. Mais ce choix est complexe. Comme le note
justement Alain Ehrenberg dans
La fatigue d’être soi, « le droit de choisir sa
vie et l’injonction à devenir soi-même placent l’individualité dans un
mouvement permanent
[64] ». Il s’agit moins pour l’individu de se situer à un
carrefour et de prendre une route à l’exclusion de toutes les autres que
d’élaborer de façon fluide son identité
[65]. Dans le domaine des TIC, on
assiste ainsi à une sorte de mixage des pratiques. Le zapping télévisuel est
un bon exemple d’un tel fonctionnement. Le zappeur ne veut pas choisir
entre les différentes chaînes qui s’offrent à lui mais accéder au « programme
global », il regarde donc simultanément plusieurs chaînes, mais en même
temps il compose de façon strictement personnelle son panachage de
programmes
[66]. La pratique du téléphone fixe chez les jeunes telle qu’elle a
été observée par Vanessa Manceron, dans les années 1990 repose sur un
principe voisin
[67]. Ces jeunes veulent être sûrs de trouver la meilleure
opportunité pour occuper leurs soirées. Ils passeront donc leur après-midi à
rester en contact à l’aide d’une série de coups de téléphone rapides et
choisiront donc le plus tard possible leur destination pour la soirée. Si cette
tribu reste en ligne c’est pour reporter le choix et en même temps
l’optimiser. Francis Jauréguiberry constate avec le mobile cette même
« logique de l’alternative permanente ». « Il s’agit d’être à la fois en
situation de ne rien rater, c’est-à-dire à l’écoute (branché) et en disposition
de commuter immédiatement (zapper) sur ce qui apparaît subitement mieux
ou plus intense
[68] ».
Ce faible engagement dans les activités de communication se retrouvait chez
les utilisateurs des messageries télématiques et plus récemment chez les
utilisateurs des
chats sur l’internet. Marc Guillaume notait que les branchés
du minitel utilisaient l’expression de
fading (évanouissement) pour parler de
leur expérience. « Ils se projetaient dans le réseau comme des spectres » et
n’engageaient dans leurs échanges qu’une fraction d’eux-mêmes
[69],
puisqu’ils sont protégés par un pseudonyme. Pourtant note Yves Toussaint
« c’est l’abolition, l’élision de leurs masques sociaux qui doivent enfin leur
permettre d’être authentiques
[70] ». La communication masquée n’empêche
pas d’être « totalement sincère ».
Il en est de même aujourd’hui sur le chat. L’anonymat permet là aussi de se
« mettre à nu » sans que cela ait de conséquence dans les relations en face à
face. Céline Metton qui a étudié les préadolescents montre que le chat leur
permet de suspendre leurs repères corporels et de se libérer ainsi de la
tyrannie des apparences qui régit leur quotidien. En testant diverses identités
alternatives (changer de sexe ou se faire passer pour un adulte) les
préadolescents font l’apprentissage des rôles sociaux et sexués.
Ce jeu de masque et de dévoilement se retrouve dans un nouveau média de
communication par l’écrit : le SMS. Celui-ci permet aux jeunes de faire des
confidences à des proches qu’ils n’oseraient pas leur faire de vive voix, il
permet également de construire ou de maintenir un lien de façon moins
engageante que par oral. Le SMS peut ainsi être utilisé au début d’une
relation amoureuse ou après une rupture sentimentale. Dans ce dernier cas,
c’est un moyen de reprendre un contact de façon moins engageante puis de
construire une nouvelle relation distanciée. Dans le cours d’une relation
amoureuse, le SMS est plutôt utilisé pour confirmer le lien, tout le long de la
journée alors que chacun mène ses activités professionnelles ou d’autres
activités sociales
[71].
Anonymat et construction de l’identité
L’usage des TIC renvoie donc à la fois à une relation distante parfois
anonyme et à la construction de l’identité individuelle. L’échange
d’information sur l’internet correspond bien à cette relation complexe.
Michel Gensollen montre par exemple que les communautés médiatées –
qu’il oppose aux communautés réelles – reposent sur l’absence de lien
interpersonnel. L’objectif de ces « communautés » est d’échanger des
connaissances très spécifiques issues de compétences personnelles
particulières. Ces informations sont donc bien liées à un individu spécifique
qui en atteste la pertinence, mais elle ne touche qu’une des facettes de sa
personnalité. Si, à partir de cet échange s’établissait un lien interpersonnel
plus général, cela perturberait le fonctionnement de la « communauté ».
Gensollen caractérise ainsi ces communautés d’échange d’information par
deux éléments : « l’intimité instrumentale » et l’anonymat
[72]. Ce mode de
relation est finalement assez proche de celui des
chats. Julia Velkovska note
d’ailleurs que dans ce cas, « le rapport à l’autre se construit (…) dans une
tension entre l’intime et l’anonyme
[73] ». En définitive, ce mode de
communication distant et impliquant à la fois permet à l’individu de gérer
des activités diverses, de nouer des contacts multiples, sans remettre en
cause l’unicité de son identité.
A l’inverse, les pages personnelles que l’on trouve à foison sur l’internet
constituent un moyen qui permet à l’individu de se construire une identité,
en jouant non pas sur l’anonymat, mais sur une présentation publique de soi.
Ce que Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe appellent
« l’individualisme expressif » est devenu une nouvelle forme d’expression
de soi. Les pages personnelles analysées par ces deux chercheurs sont « un
bric-à-brac identitaire fait de bricolages esthétiques ordinaires
[74] ». Ainsi
quand l’individu veut se définir devant les autres, il réalise un collage
esthétique et identitaire.
Une vie privée autonome par rapport à la famille
Au sein de la famille, la tension associée à l’usage des TIC n’est plus entre
l’anonymat et l’intimité, mais entre l’autonomie et le collectif. Quand on est
au sein de l’espace familial, une segmentation des outils apparaît. Le
téléphone fixe est plutôt celui des communications de la cellule familiale ou
celles qui peuvent concerner les autres membres de la famille et prennent
donc un caractère public. En revanche, les communications mobiles sont
plutôt assurées dans des espaces ou des moments d’isolement. Le portable
renvoie à un individu et à un seul. Celui-ci cherche à personnaliser son
mobile, en choisissant un terminal bien particulier, une sonnerie ou un fond
d’écran spécifique. L’appareil est ordinairement porté sur soi, c’est une
technologie qui, comme un vêtement est associée au corps. Il s’agit en
quelque sorte d’une extension de soi. Comme les appareils audiovisuels qui
permettent de vivre ensemble dans l’espace familial séparément, le portable
permet lui aussi de vivre ensemble (il sert à appeler le fixe ou les autres
mobiles de la famille) séparément (le possesseur de mobile développe une
sociabilité téléphonique spécifique). L’utilisation des boites vocales ou des
textos permet enfin de communiquer sans déranger son interlocuteur, sans
lui imposer ses horaires.
Dans le couple, le téléphone mobile peut permettre de renforcer l’autonomie
personnelle par rapport au conjoint ou au contraire de maintenir des liens
permanents avec l’autre. Ainsi : « Le portable peut renforcer les couples
fusionnels dans leur fusion, ou au contraire les couples individualisés dans
leur quête d’individualisation. Mais il peut aussi servir à renforcer des liens
trop lâches dans certains couples très individualisés ou à donner un peu de
souplesse, un peu de liberté dans certains couples très fusionnels
[75]. »
Quant à l’ordinateur, l’organisation des fichiers y est plus individualisée que
celle de l’espace physique de la famille. Comme le dit joliment une
interviewée d’Anne-Sylvie Pharabod, « au sein du e.home, les parents font
chambre à part
[76] ». Chacun a donc ses dossiers personnels, en revanche les
dossiers partagés sont plutôt le résultat d’une coopération entre frères et
sœurs ou entre adulte et enfant. Du point de vue de l’usage des TIC, la
famille est donc un lieu de tension entre pratiques individuelles et pratiques
collectives, entre construction de soi et construction du groupe.
Les intersections du privé et du professionnel
Au-delà des croisements évoqués plus haut entre les activités au bureau et à
la maison, on assiste aussi à des rapprochements entre les formes de
communication des deux mondes. Les mails professionnels ont souvent un
style qui est plus proche de la correspondance privée que de la
correspondance bureaucratique. Par ailleurs, le mode anonyme et intime qui
caractérise le chat et les communautés médiatées se retrouve également dans
les relations commerciales. Les relations entre les entreprises et les
consommateurs qui s’établissent avec les centres d’appel téléphoniques ou
l’internet sont à la fois totalement anonymes (l’agent commercial utilise des
réponses type) et totalement personnalisées, puisque l’entreprise a dans ses
bases de données de nombreuses informations sur les consommations de son
client que l’agent peut utiliser.
Enfin les TIC, à la maison comme au bureau, nécessitent d’apprendre en
permanence (nouveaux matériels, nouvelle version des logiciels…), de
maintenir sa compétence. Elles peuvent aider aussi cette construction
permanente de l’individu, lui faciliter la gestion de son réseau.
En définitive, les TIC peuvent offrir de nouveaux moyens pour renforcer
l’autonomie et les contacts, en un mot « l’affiliation ». Elles peuvent
permettre à certains individus « désaffiliés » de retrouver une affiliation, à la
condition qu’ils aient acquis une vraie maîtrise de ces technologies, mais
dans beaucoup de cas elles vont renforcer la désaffiliation des désaffiliés. La
fracture numérique renforce la fracture sociale.
Conclusion
Les TIC et la société de l’individualisme connecté apparaissent donc reliées
par de multiples médiations. De cet écheveau de correspondances, on peut
tirer quelques conclusions. Tout d’abord, parmi les multiples projets
développés depuis un quart de siècle par l’industrie de l’informatique et des
télécommunications, ceux qui comme le PC, l’internet ou le téléphone
mobile retenaient un cadre d’usage d’autonomie et de connexion ont
largement réussi, alors que ceux qui au contraire s’appuyaient sur
l’organisation traditionnelle de la vie privée ou de la vie professionnelle,
comme les projets de machines bureautique dédiées des années 1980 ou
ceux qui visaient à transformer le téléphone fixe (son de qualité,
visiophonie), ont, dans l’ensemble, échoué
[77]. Mais il n’y a pas pour autant
de déterminisme social. D’une part, d’autres dispositifs techniques
pouvaient intégrer les principes d’autonomie et de fonctionnement en
réseau, d’autre part ces principes ont souvent été utilisés comme une
ressource dans la concurrence entre les dispositifs techniques. Ainsi le
Minitel a aussi été un moyen de communication et d’échange, mais on a peu
signalé cette caractéristique, et on a beaucoup plus insisté sur son
architecture centralisée.
Quand le lien entre la technique et la société s’établit non seulement au
niveau imaginaire, mais que le nouvel outil s’articule immédiatement avec
les pratiques sociales largement répandues, on assiste à une sorte de
phénomène de résonance dont le téléphone mobile est le meilleur exemple.
C’est en effet la technologie d’information et de communication qui s’est
diffusée le plus rapidement au cours du XXe siècle.
L’exemple du micro-ordinateur et de l’internet permet également de mieux
comprendre comment se définit le cadre d’usage d’une nouvelle technique.
Certains innovateurs ont la capacité à intégrer dans leur technique, les
nouveaux modes de vie auxquels ils participent. Cette liaison est d’autant
plus aisée qu’il s’agit de techniques de communication.
Si donc le modèle d’usage des TIC a été influencé par les modes
d’organisation et de sociabilité au sein de la famille et de l’entreprise, il faut
également constater que ces outils contribuent aux définitions identitaires
des individus, à l’élaboration de leurs réseaux de relations. Ils fournissent
des ressources aux individus pour développer leur individualisme connecté.
Dans la vie privée, ils permettent à chacun de vivre plus facilement une vie
autonome tout en restant relié à la famille. Dans l’entreprise, les nouveaux
modes d’organisation en réseau s’appuient sur ces technologies pour se
diffuser. Celles-ci permettent à la fois au salarié d’être plus autonome et
plus contrôlé, de réagir plus vite aux multiples sollicitations de l’activité
productive.
En définitive, cette réflexion sur l’individualisme connecté nous aura non
seulement amené à franchir les frontières entre la technique et la société, à
examiner comment les innovateurs techniques peuvent être aussi des
innovateurs sociaux, mais également à croiser l’étude de la famille et de la
vie privée, et celle de l’entreprise.
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[1]
FLICHY, 2001b.
[2]
ROUSSEL, 1988, p. 71-77.
[3]
J’emprunte cette distinction à DUBAR, 2000, p. 73-80.
[4]
Voir GOTMAN, 1988.
[5]
SINGLY, 2003, p. 46-50.
[6]
Voir MAILLOCHON, 2002.
[7]
SINGLY, 2000.
[8]
SINGLY, 1996.
[9]
THERY, 1993, p. 376.
[10]
BIDART, 1997, p. 3.
[11]
ATTIAS-DONFUT, LAPIERRE, SEGALEN, 2002.
[12]
THERY, 1996, p. 66.
[13]
SINGLY, 2003, p. 72. Notons toutefois que ces différentes analyses portent essentiellement
sur les classes moyennes, les travaux portant sur les classe populaires donnent des résultats
différents.
[15]
Les sociologues des médias anglais parlent de « bedroom culture ». Voir LIVINGSTONE,
1999, p. 19-23 et STEELE, BROWN, 1995, p. 551-576.
[17]
SEGRESTIN, 1996, p. 65.
[18]
GADREY, ZARIFIAN, 2002.
[20]
VELTZ, 2000, p. 190.
[22]
Pour mesurer cette diffusion de l’autonomie entre 1987 et 1998, voir CONINCK, 2004,
p. 4.
[23]
CONINCK, 1991. L’auteur fait une analyse de l’enquête « Technique et organisation du
travail pour les travailleurs occupés » réalisée par l’Insee en 1987.
[24]
Sur ces différents points, voir CONINCK, 2004.
[25]
Statistiques OCDE et « Institute of Health Policy Studies » citées par CARNOY, 2001,
p. 121-122.
[27]
DUBAR, 2001, p. 123.
[28]
Je dois ces réflexions sur la crise des modes d’apprentissage à mon collègue Frédéric de
Coninck.
[29]
MIDLER, 1998 p. 158.
[30]
LICHTENBERGER, 1999, p. 101.
[31]
REYNAUD, 2001, p. 7-31.
[32]
SEGRESTIN, 1996, p. 297.
[33]
LE CORRE, 2003, p. 64.
[34]
EHRENBERG, 1991, p. 16
.
[36]
Cité par BROCKMAN, 1996, p. XXXI.
[37]
Voir FLICHY, 2001a.
[38]
Pour le sociologue, ces communautés en ligne n’ont rien à voir avec ce que notre
discipline appelle communauté depuis Tönnies, c’est-à-dire une organisation sociale stable,
holiste et qui repose sur la force de la tradition. Les communautés en ligne sont au contraire
éphémères, multiples, électives, elles correspondent bien plus à ce que Tönnies appelait la
société et ce que j’ai appelé plus haut l’individualisme connecté.
[40]
HILZ, TUROFF, 1978, p. XXVIII-XXIX.
[41]
Http :// www. w3. org/ People/ Berners-Lee/ 1996/ ppf. html
[42]
ENGELBART, 1962, p. 1.
[43]
ENGELBART, 1968, p. 40. Voir également BARDINI, 2000.
[htpp :// www. histech. rwth-aachen. de/ www/ quellen/ engelbart/ study68. html].
[44]
Voir HILTZIK, 1999.
[45]
The
Journal of the New Alchimists, 1973.
[46]
LEVY, 1985, p. 40-45.
[47]
Cité par Langdom Winner, WINNER, 1986, p. 110.
[48]
BRAND, 1984, p. 139.
[49]
Whole Earth Software Catalog, 1984, p. 2.
[50]
NAISBITT, 1984, p. 282.
[51]
Cité par ROSZAK, 1986, p. 214.
[52]
KELLY, 1988, p. 84.
[53]
Time Special Issue, mars 1995, p. 9.
[54]
Dans les situations où les salariés peuvent utiliser des machines qui ne leur sont pas
personnellement affectées, ils disposent ordinairement d’un compte spécifique avec un certain
nombre de fichiers qui leur sont propres.
[55]
Voir
Réseaux, 1999, n° 92-93, « Les jeunes et l’écran ».
[56]
Voir ALTER, 1985.
[57]
Enquêtes réalisées dans le cadre des mémoires Ingénieur 2000, université de Marne-la-Vallée.
[58]
BEAUDOUIN, CARDON, MALLARD, 2001, p. 309-326.
[60]
SEGRESTIN, 2003.
[61]
Voir MOEGLIN, 1996.
[62]
JAUREGUIBERRY 2003, p. 113.
[63]
Voir LARGIER, 1997 et GOURNAY, 1997.
[64]
EHRENBERG, 2000, p. 15.
[65]
Sur la fluidité identitaire, voir SINGLY, 2003.
[66]
BERTRAND, GOURNAY, MERCIER, 1988.
[68]
JAUREGUIBERY,
op. cit. p. 58.
[69]
GUILLAUME, 1987, p. 73-81.
[70]
TOUSSAINT, 1989.
[71]
Ces différents exemples ont été étudiés par CHOUCROUN, 2002.
[72]
GENSOLLEN, 2004.
[73]
VELKOVSKA, 2002, p. 212.
[74]
ALLARD, VANDHENBERGHE, 2003, p. 194.
[75]
MARTIN, SINGLY, 2002, p. 245.
[77]
On pourrait également expliquer d’une façon analogue l’échec du micral. Ce micro-ordinateur français qui est né en 1973, avant les machines américaines n’a jamais réussi à
devenir un appareil de masse s’intégrant dans de nouvelles pratiques sociales.