2004
Réseaux
Un colloque sur le web
Une règle du jeu à inventer ?
Agnès Camus-vigue
Françoise Gaudet
Que se passe-t-il lorsqu’on transfère une forme canonique de communication
savante, telle que le congrès scientifique, sur le web ? L’expérience a été
tentée, fin 2001 sur le site www.text-e.org. créé à cet effet. Pendant six mois,
des chercheurs et des praticiens particulièrement concernés par les mutations
de l’écrit se sont retrouvés sur ce site pour publier des conférences sous
forme de livres numériques et en discuter via un forum modéré. Une enquête
menée a posteriori auprès de participants à ce colloque entièrement virtuel
met en évidence des pratiques diversifiées d’appropriation des textes. On
constate par ailleurs qu’un jeu social s’est engagé à l’occasion du colloque, à
la faveur des représentations que les participants ont projetées sur la
manifestation en s’appuyant sur leurs expériences de congrès traditionnels.
What happens when a recognized form of scientific communication such as
the scientific conference is put onto the Web? An experiment was run in late
2001 on the site www.text-e.org created for this purpose. For six months
researchers and practitioners interested in changes in writing published
lectures in the form of digital books and discussed them in a forum. A
subsequent survey on participants in this entirely virtual conference
highlighted diversity in ways of appropriating texts. It also revealed that a
social game was initiated during the conference, through the representations
that the participants projected onto the event, based on their own experience
of traditional conferences.
La diffusion des connaissances, assurée traditionnellement par
l’imprimé, mais aussi par la communication orale, passe aujourd’hui
par de nouveaux outils numériques qui tentent parfois de mimer,
avec plus ou moins de bonheur, les médias classiques. On sait par exemple
que le livre électronique peine à trouver son public, mais que dorénavant la
littérature grise se transmet essentiellement par l’intermédiaire du réseau.
Que se passe-t-il lorsqu’on transfère une forme canonique de communication
savante, telle que le congrès scientifique, sur le web ? L’expérience a été
tentée, d’octobre 2001 à mars 2002, par une équipe associant trois
partenaires venus d’horizons différents : une grande bibliothèque publique,
la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, une équipe de
chercheurs internationale, réunie sous l’égide de l’association Euro-Edu, et
une société franco-américaine, GiantChair Inc., spécialiste du texte
numérique
[1]. Le projet, annoncé comme un « événement web », était
d’organiser un colloque international entièrement virtuel, et de le tenir sur un
site construit à cet effet, où seraient publiées les conférences et hébergée la
discussion. L’ambition affichée des organisateurs était d’unir dans une
réflexion commune des chercheurs et des praticiens particulièrement
concernés par les mutations de l’écrit, et d’utiliser pleinement les nouvelles
technologies, objet du débat, comme support d’une recherche/action
collective. Le dispositif se présentait ainsi comme une espèce de mise en
abyme : à la fois comme une réflexion théorique sur les rapports à l’écrit
numérisé, et comme une pratique collective de production et d’appropriation
de textes numériques en réseau, « le tout débouchant sur un ouvrage
susceptible d’être publié à la fois en format traditionnel et électronique
[2]. »
Le site www.text-e.org constituait donc en lui même un observatoire
privilégié de pratiques culturelles sur l’internet. Le dispositif incitait à se
comporter à la fois en acteur, en observateur et en commentateur de sa
propre activité, et l’analyse des échanges entre les participants s’est révélée à
elle seule riche d’enseignement. L’autoanalyse de notre propre expérience
d’organisateurs de la manifestation ne l’est pas moins, et l’on peut imaginer
sans peine que les trois partenaires de l’opération se sont livrés tout au long
du colloque à une véritable observation participante ! Pour compléter ces
données, le service Etudes et recherche de la Bpi a lancé une enquête en
deux volets, principalement centrée sur les usages sociaux de l’écrit
numérique qui se sont développés dans le cadre de text-e. La première étape
a consisté à mettre en ligne un questionnaire sur le site, quelques mois après
la clôture des débats. Cette première phase quantitative a été suivie d’une
série d’entretiens, menés en face à face ou par messagerie électronique.
Un colloque entièrement virtuel
text-e était-il véritablement un colloque ou cette appellation commode ne
recouvrait-elle qu’une simple métaphore ? La question a été longuement
débattue par les participants, et elle a donné lieu à des discussions d’autant
plus intéressantes qu’elles était principalement animées par des enseignants
chercheurs : c’est-à-dire par un groupe professionnel rompu à l’exercice du
colloque universitaire, et pour qui ce type de manifestation représente un
enjeu social, professionnel et intellectuel fort. C’était du reste une question
complexe à plus d’un titre, ne serait-ce qu’en raison de la diversité des
manifestations désignées par les termes « colloque » ou « congrès » dans
leur acception courante : depuis la modeste journée d’études ou le séminaire
entre pairs jusqu’à la « grand-messe » institutionnelle et internationale
rassemblant plusieurs milliers de participants. Forme de communication
savante en vogue depuis le XIX
e siècle, le congrès scientifique s’est
rapidement popularisé sous ses divers avatars, au point d’en venir « à
constituer une donnée majeure de la vie intellectuelle
[3] ». L’appellation
« colloque », retenue par les organisateurs de
text-e, et qui s’est répandue
dans les années 1950, désigne en général des réunions moins
institutionnelles que le « congrès », plus souples d’un point de vue structurel,
et également plus austères, l’objectif prioritaire étant de faire avancer l’état
de la recherche dans un domaine donné, au-delà du cérémonial qui entoure
parfois ce type de manifestation (ce qu’Erving Goffman appelle plaisamment
le « tralala social
[4] »).
Un colloque se caractérise
a minima par deux composantes, un groupe et une
organisation : c’est à la fois une réunion d’individus et une structure
organisée, quoique temporaire, orientée vers une production intellectuelle
[5].
Formellement,
text-e comportait un certain nombre d’ingrédients constitutifs
de tout colloque : un rassemblement (ici tout virtuel) d’individus mobilisés
pour un temps limité sur un projet commun et une organisation calquée sur
les journées d’études traditionnelles, aussi bien dans le déroulement des
opérations que dans la distribution des rôles attribués aux divers
intervenants. On vit donc se succéder sur le site, entre le 15 octobre 2001 et
le 15 mars 2002, dix conférenciers qui présentèrent chacun un texte de
réflexion
[6]. Ces conférences furent suivies de débats en ligne, ouverts au
grand public, mais où des experts invités par les organisateurs prirent une
part active. Les discussions étaient animées par deux modératrices, Gloria
Origgi et Noga Arikha, qui jouèrent pendant six mois (et en trois langues !)
le rôle de président de séance. Enfin, une publication d’actes, sous forme
imprimée et électronique, couronna la manifestation.
Deux caractéristiques essentielles éloignaient cependant text-e d’un colloque
traditionnel. D’une part, on l’a vu, s’il y eut bien rassemblement d’un groupe
d’individus motivés par le thème de la rencontre, ce groupe ne se rencontra
jamais physiquement. D’autre part, tous les échanges habituellement réalisés
sous forme orale passèrent ici par l’écrit, et par un format d’écrit particulier
(numérique et en réseau). Les conférences n’étaient pas prononcées mais
publiées sous forme de livres électroniques, et les débats se déroulaient en
ligne sur un forum asynchrone.
Or, ainsi que l’a bien montré Erving Goffman, si un auditoire s’assemble
pour écouter un conférencier c’est parce qu’une conférence (ou un colloque)
« est davantage que la transmission d’un texte [...]. L’auditoire vient assister
– en partie – à cause de quelque chose qui s’infuse dans la parole au moment
de la transmission d’un texte ». Comme dans un spectacle vivant, la présence
du public et la performance de l’orateur – Goffman parle de « représentation
au sens théâtral du terme » – joueraient donc un rôle essentiel. De ce point
de vue, le passage à la forme écrite et l’éclatement géographique des publics
de
text-e semblent rédhibitoires. Cependant, ajoute Goffman : « Le
conférencier est censé donner une représentation, mais pas seulement. » En
effet, ce conférencier, qu’il appelle le « locuteur », n’est pas qu’un simple
animateur : il est également l’auteur d’un texte à transmettre, texte dont il
assume la responsabilité intellectuelle. Quant à l’auditoire, il est motivé par
l’idée que « l’accès ainsi garanti [à la pensée de l’orateur] possède un
caractère rituel, au sens durkheimien et non éthologique, d’assurer à des
fidèles un contact privilégié avec une entité qu’ils tiennent pour précieuse
[7] ».
Il y a donc deux éléments, « la pièce » (le texte à transmettre) et le
« spectacle » (l’interaction entre le « locuteur » et l’auditoire), éléments que
les organisateurs de
text-e s’étaient efforcés de conserver en programmant ce
dispositif innovant. Très clairement, leur ambition n’était pas de réaliser une
simple expérience de publication en ligne, mais de créer un lieu de débat et
d’échange, de permettre une confrontation de points de vue sur la question
des transformations des rapports à l’écrit, et surtout d’offrir une occasion
unique de dialoguer avec « une entité [tenue] pour précieuse », qu’elle se
nomme Roger Chartier ou Umberto Eco. De ce point de vue, pensaient-ils,
l’internet offrait des possibilités nouvelles. Ils supputaient que les visiteurs
saisiraient l’opportunité de converser directement en ligne avec des penseurs
de renommée mondiale, et qu’ils interviendraient volontiers dans le forum
des débats – dispositif qui paraissait plus égalitaire et moins inhibant qu’une
prise de parole en public. Ils espéraient que la participation serait forte, que
des intervenants venus de tous horizons auraient la possibilité de s’exprimer
et de dialoguer sans contrainte, sur un pied d’égalité, chacun dans sa langue,
ou du moins en choisissant à son gré l’une des trois langues du colloque. La
mixité sociale induite par la diversité professionnelle des conférenciers et
l’ouverture au grand public était un enjeu fort de l’opération. La discussion
serait vive et démocratique, déliée des limites qu’imposent l’éloignement
géographique, le décalage horaire, les pesanteurs universitaires, la
conscience de son statut social… En bref, les organisateurs croyaient à
l’utopie fondatrice de l’internet
[8] !
Dès son lancement, la manifestation rencontra un vif succès de curiosité,
ainsi que l’attestent les statistiques de consultation du site et le nombre de
téléchargements de livres numériques. Le principal défi était de retenir
l’attention du public sur une période de 6 mois. Il semble qu’il ait été relevé :
tous les quinze jours, 3 500 personnes différentes en moyenne se sont
connectées pour prendre connaissance de la nouvelle conférence mise en
ligne et des débats qu’elle suscitait. Mieux encore, l’intérêt n’a pas faibli
après la clôture de la manifestation : les conférences et les archives des
débats étant toujours accessibles sur le web, le site a continué à recevoir un
nombre important de visiteurs. Alors que le total des visites était de 88 659
en mars 2002 (à la conclusion du colloque), six mois plus tard, fin octobre
2002, ce chiffre était passé à 202 000 : autrement dit, le site a enregistré plus
de visites pendant les six mois qui ont suivi la manifestation que pendant la
tenue du colloque proprement dit.
Les résultats issus de l’enquête en ligne confirment le succès de text-e et sa
dimension internationale. Sur les 567 personnes qui ont accepté de remplir le
questionnaire, 58 % résident hors de France. Un peu plus de la moitié (55 %)
a choisi de répondre en français, 23 % en italien et 22 % en anglais. Ce sont
pour la plupart, et ce n’est pas une surprise, des enseignants/chercheurs :
(26 %), des bibliothécaires/documentalistes (25 %), des webmestres, des
journalistes… des professions particulièrement touchées par les mutations du
texte. A noter que 43 % des personnes interrogées disent avoir une activité
d’enseignement (y compris les 26 % qui déclarent l’enseignement comme
activité principale). Les hommes sont légèrement majoritaires (56 %), et en
moyenne nettement plus âgés que les femmes. La tranche d’âge la plus
représentée est celle des 45-54 ans.
Ce sondage livre aussi quelques chiffres significatifs sur les pratiques des
visiteurs. Le résultat le plus saillant, peut-être, et sans doute le plus décevant
pour les organisateurs, est qu’une fraction importante du public (4 personnes
sur dix environ) s’est contentée de lire les conférences, sans manifester de
curiosité pour la discussion. Autrement dit, pour ces visiteurs, l’intérêt de
text-e, c’était la publication, à intervalles réguliers, de textes de qualité, écrits
par des auteurs renommés. Ils en retirent, déclare un usager du site,
en gros
les mêmes bénéfices que ceux que peut apporter la lecture de bons articles
dans une revue, avec un plus lié à l’accessibilité immédiate
[9].
Pour les autres, les plus nombreux et les plus proches du projet initial des
organisateurs, l’intérêt de la manifestation tenait aussi, et peut-être surtout, à
la possibilité de discuter avec un groupe de personnes qui partagent [leurs]
intérêts intellectuels. Même si la participation aux débats a été faible, comme
il est de règle aussi bien dans les forums que dans les colloques
traditionnels
[10], nombre de visiteurs ont vivement apprécié la gratification
psychologique de se sentir appartenir à une communauté communicante
[11].
Ici la métaphore convoquée n’est pas celle de la revue (une publication
régulière d’articles) mais bien celle du colloque : un lieu de publication des
idées certes, mais donnant lieu à discussion, cette discussion étant rendue
possible par le rassemblement pendant un laps de temps relativement court
de personnes motivées par un thème de réflexion commun.
Conférences versus débats : deux usages du texte numérique
De quelle manière les usagers ont-ils pris connaissance des données
disponibles sur le site ? Il apparaît que dans la majorité des cas (58 %), les
conférences ont été lues en ligne. Malgré tout, 42 % des usagers ont éprouvé
le besoin de revenir au papier pour prendre connaissance de ces
communications. En revanche, seules 17 % des personnes interviewées
déclarent avoir imprimé les débats, consultés en ligne à une écrasante
majorité.
Ces usages différenciés sont sans doute à mettre en relation avec les statuts
des différents textes proposés sur le site. Il y a, en effet, deux sortes de textes
en jeu dans text-e :
- les textes offerts par les organisateurs (les conférences), qui paraissent sur
le site à intervalles réguliers, qui font l’objet d’annonces, d’une mise en page
soignée… autrement dit les textes publiés ;
- les textes produits par les participants (les débats), qui donnent lieu à des
pratiques de lecture/écriture différentes dans la mesure où il s’agit d’une
production collective, qui s’élabore progressivement et par interaction.
Les 21 entretiens approfondis menés auprès d’un échantillon d’usagers où
dominent, comme dans la phase quantitative, les enseignants-chercheurs et
les bibliothécaires, confirment ces usages et pratiques différenciés. On
constate par ailleurs que les personnes qui ont participé aux débats ont
construit des représentations de text-e en projetant sur la manifestation des
images tirées des colloques dont ils sont familiers (séminaires de spécialistes
ou au contraire colloques grand public, etc.) Plus largement, les entretiens
sont révélateurs du jeu social qui s’est engagé à l’occasion du colloque.
Nous aborderons ces questions successivement. La première partie de
l’article sera consacrée aux modes d’appropriation des textes offerts sur le
site (en particulier les textes du premier type, ceux qui jouissent du statut de
textes édités). Nous nous intéresserons ensuite aux effets du passage de
l’oral à l’écrit et examinerons plus particulièrement les interactions qui se
sont développées sur le forum des débats.
Papier ou écran ? Des usages différenciés
Dès le début du colloque, Michael Gorman est intervenu dans le débat
consacré à la conférence de Roger Chartier pour poser la question-clé :
Dans
ce forum électronique soigneusement élaboré, combien d’entre nous ont en
fait lu le texte de Chartier sur leur écran
[12] ? Paradoxalement en effet, ainsi
qu’il a été dit supra, une fraction importante des visiteurs a pris connaissance
des conférences sous forme de tirage papier. Pourquoi donc imprimer (et
pourquoi plutôt les conférences), pourquoi ne pas imprimer (les débats,
consultés en ligne à une écrasante majorité) ? Nous avons fait l’hypothèse
que cette différence de traitement était le signe d’une différence de statut
entre les divers textes disponibles sur le site, hypothèse que viennent
confirmer les entretiens.
Sans doute, certains de nos interlocuteurs, pourtant tous familiers de
l’internet, mettent en avant de simples questions de confort. Ils avouent avoir
du mal à lire à l’écran, notamment des textes longs (ici les conférences
[13] ) ;
ils dénoncent la posture de lecture incommode imposée par l’écran fixe, la
difficulté à orienter le texte par rapport à son corps (
Le texte, pour que le
lecteur soit confortable, a besoin d’être couché, pas debout, voilà
[14] !). Mais
les raisons les plus souvent invoquées sont bien liées à l’usage qui est fait
des différents écrits disponibles sur le site ; M. Gorman résume en quelques
mots des occurrences fréquemment rencontrées dans notre corpus :
En ce qui me concerne je ne l’ai pas fait [lire à l’écran], ma priorité principale
ayant été, en examinant chacun des trois formats [Adobe e-book, Microsoft
Reader, et xml, le format d’affichage à l’écran], de trouver le moyen
d’imprimer le texte pour que je puisse l’étudier, l’annoter et le lire dans le
train [15].
Pour M. Gorman, et pour d’autres, imprimer, c’est d’abord pouvoir différer
la lecture, la repousser à un moment de disponibilité (dans le train), ou la
réserver à la sphère du privé : critère essentiel pour les bibliothécaires de
notre corpus qui, avec un bel ensemble, estiment illégitime de lire sur leur
temps de travail ! Le papier a pour lui la portabilité, on peut l’emmener avec
soi, pour le lire à son rythme. Notons cependant que trois personnes, certes
minoritaires – et nettement plus jeunes que la moyenne de l’échantillon –,
estiment au contraire que la mobilité, c’est le numérique. Le premier a
l’habitude de lire sur son Palm tout simplement, dit-il,
parce que je l’ai toujours avec moi chargé de plusieurs bons livres, et que sa
forme se prête tellement bien à l’avoir très souvent dans la main, qu’il a fini
par devenir l’objet que j’utilise le plus fréquemment pour lire quand je suis
loin de mon bureau [16].
La seconde ne possède pas encore de Palm mais, si cela avait été le cas, elle
aurait
peut-être téléchargé les textes pour les lire dans le métro. On s’adapte tout à
fait aux supports si on en a l’usage. L’homme est un mutant. [Entretien n° 20,
Femme, animatrice d’un site littéraire]
Quant au dernier, il considère qu’un texte en ligne est toujours disponible, à
partir de n’importe quel ordinateur connecté, et que dès lors,
on peut, avec un accès internet, […] y accéder à son rythme. [Entretien n° 13,
homme, bibliothécaire]
Repousser le temps de la lecture n’est pas signe d’un mépris pour le texte,
bien au contraire. Il faut trouver le temps de
l’étudier, l’annoter
[17]. On
imprime aussi les conférences pour les lire à tête reposée, alors qu’on
survole ou qu’on se désintéresse parfois de la discussion. Parmi nos
interlocuteurs, nombreux sont ceux qui pourraient reprendre à leur compte la
phrase de J. Le Marec :
Pour lire vraiment j’ai besoin d’imprimer
[18]. Si
l’écran favorise une lecture « en diagonale », une lecture « d’écrémage », la
lecture active appelle encore souvent le papier, qui permet le griffonnage, le
surlignage, l’annotation, ceci très souvent pour produire à son tour un texte :
c’est ainsi qu’on prépare une réponse à Roger Chartier ou une intervention
dans un débat.
Donc, en fait, quand certains textes m’intéressaient, pour avoir le temps d’y
répondre, puisqu’en fait on est dans une pratique d’écriture, donc de réflexion
et de recul, et qu’on a cette possibilité-là, différente de l’oral… ces textes-là,
je les ai tirés. Je les ai tirés et j’ai pris ma petite plume avec mes petits poings
(rire)… et je les ai annotés. [Entretien n° 11, homme, universitaire]
On trouve aussi dans notre corpus quelques contre-exemples, des virtuoses
du couper-coller, qui préfèrent lire à l’écran pour récupérer immédiatement
les portions du texte qu’ils réinjectent dans leur propre contribution afin des
les commenter : le conférencier S. Harnad (un assidu des débats) en est un
bon exemple. Mais au fond la démarche est la même : que l’on imprime sur
papier, ou que l’on récupère des citations à l’aide d’un traitement de texte,
dans les deux cas, on copie ce que l’on juge digne d’être noté, travaillé et
éventuellement conservé. Car on imprime aussi pour garder trace.
Les conférences : un statut « d’imprimabilité »
Quand je dis que j’imprime systématiquement ce sont les articles. Par
exemple […] je n’avais pas du tout le même comportement par rapport aux
articles que par rapport aux commentaires […] Comme si j’établissais moi-même la dichotomie, de façon implicite, alors que, il était nullement spécifié
que les commentaires n’avaient pas un statut écrit. Moi je donnais [aux
articles] un statut d’imprimabilité. [Entretien n° 14, homme, universitaire]
Cet universitaire identifie clairement la différence de statut que la plupart des
interviewés ont perçue sans l’exprimer nécessairement de manière aussi
nette : nous venons de voir que tous, ou à peu près, ont usé différemment des
deux types de textes, et qu’ils ont accordé, d’une manière générale, une
valeur supérieure aux conférences. En quoi la conférence se distingue-t-elle
d’une intervention dans la discussion ? On peut proposer diverses
hypothèses. La notoriété des auteurs, la longueur et la complexité des
conférences, suffiraient par exemple à expliquer que celles-ci soient d’entrée
de jeu considérées comme des textes de référence. Cependant, certains
commentateurs bénéficient d’une renommée égale, et les interventions dans
les débats, souvent de qualité, ont parfois pris la forme de véritables petites
communications. Une autre explication, également vraisemblable, est que
certains textes (les « articles ») ont été immédiatement perçus comme
achevés, validés, édités au sens intellectuel du terme, et d’autres non. Ce qui
n’est pas en soi très étonnant, la métaphore du colloque induisant à elle seule
une dichotomie entre les deux types de production, en renvoyant les
conférences plutôt du côté du texte préparé, destiné à être publié sous forme
écrite (les actes), contrairement aux débats, proposés ici comme une
simulation de discussions orales, spontanées, éphémères (même si dans les
deux cas, en réalité, c’était clairement une situation écrite, voir infra).
De fait, les conférences publiées sur
text-e ont fait l’objet d’un travail
éditorial, à la fois intellectuel et matériel, et ceci bien avant la publication
des actes. Le colloque a d’une certaine façon été conçu comme un ouvrage
collectif, les conférenciers ont été soigneusement sélectionnés, et cette
opération de « filtrage », pour reprendre terminologie d’Umberto Eco, n’a
pas échappé aux personnes interrogées
[19]. Les textes ont été relus, corrigés et
validés par les auteurs et les deux éditrices. Ils ont été maquettés avec un
logiciel de PAO, 30 petits livres électroniques ont été fabriqués auxquels il a
été attribué un ISBN… En bref, la question de l’« autorité » du texte, ne se
posait aucunement dans ce contexte.
Cependant, si les personnes interrogées ont apparemment perçu le travail
éditorial effectué sur les textes, elles ne semblent pas, de ce point de vue,
établir une différence entre les différents formats proposés sur le site.
Il y a pas eu de rupture [après le téléchargement du livre numérique], enfin je
ne me suis pas dit qu’à ce moment là j’avais affaire à un autre type de texte
que le texte. [Entretien n° 1, femme, universitaire]
La dimension supplémentaire apportée en principe par le livre numérique
(par rapport au html brut) semble avoir complètement échappé, quand elle
n’est pas carrément niée :
J’ai noté, dès le départ cette idée que peut-être la forme […] constituait plus
un obstacle qu’un faire-valoir […] parce que je n’avais pas du tout
envie…Enfin, je ne demandais absolument pas à ce qu’on me présente les
textes sous cette forme. Enfin, je me serais bien contenté des textes bruts.
[Entretien n° 8, homme, bibliothécaire]
Le choix du support de lecture s’effectue sur de simples critères de
commodité, et nul ne semble établir de hiérarchie entre les divers formats
électroniques. En revanche, la publication finale sous forme imprimée
traditionnelle continue à représenter un enjeu éditorial fort, que certains ont
perçu d’emblée, pour s’en réjouir ou le déplorer. Pour les uns, cette
publication allait de soi :
Dès le début, j’ai pensé qu’il y aurait un livre
derrière
[20]. Certains ont attendu le livre pour prendre connaissance des
textes
.
Les documents étaient très longs, les débats prenaient trop de temps. Je suis
sur le web toute la journée, dès que je vois quelque chose d’un peu long,
d’intéressant, j’attends la forme papier. [Entretien n° 20, femme, animatrice
d’un site littéraire]
D’autres, au contraire, considéraient qu’il y avait contradiction entre le
dispositif et la publication sous forme traditionnelle :
Je me disais que pour être cohérent avec lui-même, le dispositif ne pouvait
pas générer des actes sinon, il se torpillait lui même... Enfin, vu le côté
militant justement... je me suis dit que probablement, il ne générerait pas
d’actes. [Entretien n° 1, femme, universitaire]
Au total, si les utilisateurs du site établissent une hiérarchie entre les
conférences et les débats, ils n’accordent pas, pour autant, la même
légitimité à la conférence électronique qu’à un article édité dans une revue
imprimée :
Je crois que c’est un format intermédiaire […] on peut avoir aujourd’hui des
inquiétudes quand on est sollicité par les revues en ligne, de savoir si c’est
vraiment une revue. [Entretien n° 3, homme, universitaire]
Cet universitaire reconnaît qu’il est mal à l’aise avec un dispositif éditorial
dont il maîtrise mal les enjeux en termes de diffusion et de lectorat. La
volonté des organisateurs de publier les actes sous forme de monographie
imprimée est également significative. A l’heure actuelle, il est probable
qu’un texte en sciences humaines gagne toujours en légitimité, s’il est publié
de manière traditionnelle.
Les débats : entre l’écrit et l’oral
Même s’il a généré des actes, de manière tout à fait classique, text-e n’était
pas un colloque ordinaire. Dans une intervention sur le forum des débats,
Emmanuël Souchier remarque que ce dispositif de communication
privilégie l’écrit sur l’oral et fait passer une pratique sociale d’un registre
communicationnel à un autre (de l’oral à l’écrit) imprimant un rythme, des
modalités, des procédures d’échanges et de régulation spécifiques. La forme
sociale de l’échange est profondément bouleversée. Nous ne sommes plus en
salle, dans un contexte commun, dans un rapport socialisé où tout un rituel et
des pratiques de sociabilité régulent l’échange. Les rapports de pouvoir, de
hiérarchie, de séduction propres à l’oral prennent une autre forme.
Littéralement, ils se « transforment » et se donnent à voir ou à lire, à travers
un autre espace sémiotique qui est précisément celui de l’écriture [...] La
question du temps y est également essentielle. Nos temps ne sont plus les
mêmes : d’un temps de colloque commun, nous passons à des temporalités
personnelles, professionnelles qui n’ont plus de lien. La question du temps se
décline également selon les modalités de l’échange : un échange oral n’a pas
la même temporalité qu’un échange écrit et les conditions même de nos
échanges écrits n’ont plus de commune mesure [21].
Cependant, à la lumière des entretiens, il apparaît que l’hégémonie de l’écrit
n’est peut-être pas ce qui distingue le plus radicalement
text-e d’un colloque
traditionnel. S’il n’est pas question ici de nier les effets de la forme écrite sur
les échanges, une autre caractéristique, propre au dispositif de
communication retenu, le forum, nous semble tout aussi essentielle. Le
forum est en effet un outil qui se caractérise par une « quadruple dimension,
écrite, asynchrone, publique et structurée
[22] ». A la suite de F. Mangenot,
nous estimons que « c’est la dimension publique des échanges qui constitue
la principale spécificité des forums en modifiant profondément le cadre
communicationnel. » Sur le site de
text-e, la discussion ne s’est pas déroulée
entre pairs, dans un espace clairement circonscrit, mais devant un public
virtuellement infini. Ce contexte n’a pas été sans incidence sur le
déroulement de l’opération ni sur le sentiment d’appartenance (ou les
difficultés à construire un sentiment d’appartenance) à une communauté
communicante.
Le forum des débats
Patrick Rebollar, qui use indifféremment des termes « liste de discussion » et
« forum », estime que la métaphore du forum antique, évocatrice de
promiscuité, de spontanéité, de discussions éphémères, n’est guère
appropriée pour qualifier ces outils. La discussion
via le net exclut la
coprésence et semble illimitée dans l’espace et dans le temps (certains
lecteurs trouveront des messages par hasard, des années après leur
expédition,
via la recherche d’un moteur
[23] ). Cependant l’image du forum, de
l’échange agile et spontané, est au cœur du dispositif communicationnel mis
en place dans
text-e. Le modèle invoqué est, nous l’avons vu, celui des
discussions relativement informelles qui suivent un exposé dans un colloque
traditionnel. L’espace de discussion de
text-e diffère donc très sensiblement
du dispositif éditorial construit sur le même site pour publier les conférences,
lequel ne cherche nullement à mimer la conférence orale. A l’inverse, le
dispositif communicationnel est révélateur, note E. Souchier, des
choix des concepteurs et [de] la représentation qu’ils se faisaient de l’échange
souhaité, plus proche de la joute orale que de l’écrit savant. […] Ce qui
compte, et qui est ici privilégié, c’est le « texte courant », aussi la préférence
implicite est-elle donnée aux petits textes pour des échanges assez courts (le
texte long étant handicapé par ces conditions de lecture [24] ).
Ce « texte courant » est à rapprocher de l’« écriture quasi orale », telle que la
décrit Philippe Hert, en se fondant sur deux ethnographies d’interactions
entre scientifiques
via l’internet
[25]. « Ce que j’entends par quasi-oralité »,
écrit-il, « est cet ensemble à la fois discursif et technique qui se déploie,
comme dans la narration romanesque (…) pour faire adhérer le lecteur à la
vraisemblance de ce qui est désigné, et pour lui faire oublier qu’il s’agit
d’une écriture produisant ses effets ». Il ne s’agit pas simplement d’une
proximité formelle avec les échanges oraux (style relâché, dépendance du
contexte, réactions immédiates, etc.) mais davantage d’une « utilisation de
l’écriture qui ne mime pas forcément l’échange oral, mais qui tente d’étendre
l’écriture aux fonctions de l’oralité [afin de] conférer à l’écriture une
capacité à créer un sens du collectif ».
Ces deux qualités espérées de l’écriture « quasi orale » (liberté de ton,
contribution à un sens du collectif), correspondaient bien à l’ambition des
organisateurs de text-e mais aussi aux attentes des participants. Les premiers
souhaitaient susciter une réflexion collective au travers du dispositif. Les
possibilités offertes par les réseaux numériques permettaient d’espérer que
les débats autour des conférences dépasseraient l’exercice un peu formel des
questions-réponses, qu’un échange plus libre pourrait s’instaurer, échappant
aux contraintes habituelles. Il y a une espèce de contradiction très
intéressante, note de son côté une participante,
l’internet et l’écriture figent la pensée de chacun mais en fait augmentent la
possibilité d’un dialogue très frais. Donc c’est très différent par rapport à un
colloque normal. Dans un colloque normal, il y a toute une série de règles, je
parle un quart d’heure, tu parles vingt minutes et ensuite on discutera, ce qui
fait que c’est une forme très traditionnelle finalement de débats télévisuels,
tandis que la forme virtuelle du colloque, je trouve, quelque part augmente la
liberté du dialogue. [Entretien n° 12, femme, écrivain]
On peut effectivement s’interroger sur « l’oralité spontanée » de certains
colloques traditionnels. N’est-ce pas un mode d’expression formalisé et déjà
« contaminé » d’écrit ? On sait que les conférences sont généralement
préparées à l’avance, qu’elles sont parfois lues, le niveau de langue requis
est soutenu, même dans les discussions, les enjeux de publications
ultérieures ne sont jamais loin
[26] … Il existe, à l’inverse, des communications
écrites qui ne sont pas académiques, qui autorisent une écriture plus libre,
comme les correspondances privées. Il convient donc de ne pas se laisser
guider par cette opposition intuitive entre un oral spontané et un écrit formel,
mais de réfléchir en termes de formes de communication, dont chaque
variété est associée à des contraintes, mais aussi à des opportunités
différentes.
Les concepteurs du colloque virtuel souhaitaient vivement profiter de cette
nouvelle forme de dialogue pour faire l’économie des contraintes
académiques et ouvrir largement discussion à tout internaute intéressé. Pour
autant, la qualité des débats devait être assurée. Cette libre conversation
demeurait, avant tout, un échange entre spécialistes invités ès qualités, ce qui
supposait l’instauration d’une discussion critique de haut niveau.
Nous voulions donner une opportunité à la culture « haute » de prendre
l’internet au sérieux, de s’exprimer sur les effets du réseau sur la
transformation de notre rapport au texte [27]
écrit Gloria Origgi dans son introduction aux actes du colloque. Cette
volonté de se démarquer du modèle courant des forums est visible dans les
choix graphiques opérés lors de la conception du site – simplicité de la
présentation, sobriété des couleurs... Imposer un certain niveau de dialogue,
mais dans un lieu accessible à tous, comment satisfaire à ces contraintes qui
peuvent sembler antagonistes ?
Observons que pour nos interlocuteurs, il n’y a pas antagonisme, mais une
sorte de cumul de potentialités. Ainsi, dans l’esprit de beaucoup de
participants, ce type de montage, tout en se situant clairement dans le
registre de l’écrit (
je pense que c’était clairement une situation écrite, tout le
monde le savait… Il y avait un ordre du texte, un formatage
[28] …), était
susceptible d’amener une écriture affranchie de certaines conventions
sociales. Ce colloque écrit (
un écrit coulé dans une forme
communicationnelle pensée selon un régime de l’oral
[29] ) suscite des attentes
fortes au plan de l’échange :
J’avais des attentes et des fantasmes. Mes fantasmes… c’était le côté, à la
différence d’un colloque, le côté accessible d’un dialogue qui mobilisait
énormément de gens, de gens qui n’appartenaient pas tous à la même
communauté. Donc ça, a priori, c’était très attirant de voir dialoguer Chartier,
enfin beaucoup de monde... une communauté qu’on associe habituellement
plutôt à la communauté silencieuse de l’écrit. [Entretien n° 1, femme,
universitaire]
Comme le souligne l’historienne Françoise Waquet, notre société fondée sur
l’écrit valorise néanmoins l’idée selon laquelle la conversation scientifique
participe à la construction d’un ordre du savoir
[30]. La capacité du chercheur à
laisser une parole informelle s’installer et circuler entre lui et ses pairs est
une des conditions de sa créativité. De ce point de vue, les réseaux
numériques sont perçus comme des outils rêvés pour susciter, poursuivre et
donner une ampleur nouvelle à ces discussions. L’espoir de trouver des
interlocuteurs au-delà des regroupements institutionnels ou des cercles
habituels a représenté visiblement une motivation importante pour entrer
dans l’espace des débats de
text-e.
Comprendre la règle du jeu
En dépit de ces très fortes attentes, les participants ne se sont pas engagés à
la légère dans le dispositif. On observe qu’ils ont tout d’abord évalué
soigneusement l’environnement du colloque virtuel :
Je suis allé voir, j’ai jeté un œil général. J’ai regardé les gens qui étaient
susceptibles de pouvoir pondre des textes intéressants. Il y a des tas de gens
que je ne connaissais pas. [Entretien n° 11, homme, universitaire]
Faut-il en conclure que ces internautes chevronnés ont suivi les règles de
politesse en vigueur sur le Net (la « Netiquette »), et précisément celle qui
« préconise aux participants à un forum de passer par une phase préalable
d’initiation aux règles du groupe avant d’y entrer
[31] » ? On peut tout aussi
bien noter qu’ils ont spontanément adopté la même attitude que dans la vie
courante : ils n’auraient sans doute pas procédé autrement dans un colloque
traditionnel. Dès leur arrivée, ils auraient sûrement cherché à identifier des
têtes connues, repéré les diverses commodités, consulté la liste des
participants et pris leurs marques dans ce nouvel environnement en faisant
appel à leur connaissance du milieu et à des souvenirs d’expériences
antérieures.
Erving Goffman a décrit avec subtilité la façon dont l’ordre social s’organise
à partir d’un répertoire de situations, en fonction desquelles les acteurs
identifient et font jouer un certain nombre de codes. Face à une situation
nouvelle, les visiteurs du site vont précisément chercher à repérer les codes
en vigueur, en s’appuyant leur expertise en matière de colloques
traditionnels :
Tout de suite, j’ai regardé […] donc j’ai vu au début qu’il y avait une certaine
règle du jeu, des gens qui étaient conférenciers, des gens qui étaient
participants et puis les autres qui regardaient plutôt. Donc ça, j’avais compris
dès le début, j’avais bien vu que je n’étais pas conférencier mais que j’étais
participant. Ça faisait partie de la règle du jeu. [Entretien n° 40, homme,
universitaire]
Entrer dans l’espace des débats, c’est accepter (ou non) de se conformer à
une règle du jeu tacite. Il ne suffit pas de suivre les recommandations
générales de la « Netiquette », il faut repérer et observer les normes propres
à ce forum particulier, sauf à prendre le risque de verser dans le ridicule. Les
intervenants doivent, par exemple, trouver le ton juste, entre le discours
universitaire et la conversation de salon, ce qui n’est pas si simple dans ce
contexte. Au sein de cette assemblée de spécialistes, on se sent évidemment
un peu impressionné par les gens qui étaient là, très conscient qu’il ne faut
pas dire n’importe quoi. On s’efforce en conséquence d’écrire comme s’il
s’agissait d’un article, mais de façon un peu plus détendue, sans perdre sa
spontanéité :
Et moi j’ai joué le jeu là, alors très spontanément, je l’ai fait très
spontanément, je l’ai fait suivant une modalité que j’ai retrouvée chez
quelques-uns des contributeurs et qui consistait au fond à dire « je vais réagir
au texte, une idée me vient mais comme c’est de l’écrit effectivement, qu’on
n’a pas l’oral, je vais la mettre dans une forme quand même un peu
travaillée » […] J’ai trouvé que le jeu était plaisant à jouer avec les gens qui
avaient trouvé un peu spontanément les mêmes règles que celles que j’avais
identifiées moi-même. [Entretien n° 17, homme, universitaire]
A ce jeu, les universitaires possèdent malgré tout une longueur d’avance.
Il y avait d’un côté des spécialistes. Ils ont un jargon, mais il y avait une sorte
de condensé de pensées faisant référence aussi peut-être à d’autres choses, à
des disciplines, à des discussions ailleurs, qui pour moi étaient très
concentrées. [Entretien n° 19, homme, bibliothécaire]
De fait, il semble que les universitaires aient rapidement pris la main dans
les débats. Leur capacité à construire une argumentation, à dominer un
arsenal théorique et à proposer des thèses nouvelles a visiblement
impressionné les professionnels invités. D’emblée, les universitaires ont
donné un certain ton aux discussions, instauré un style de texte doté de
contraintes formelles, d’un niveau d’argumentation et de spécialisation dont
les entretiens montrent qu’il a valu comme norme. Ces caractéristiques ont
contribué à exclure ceux qui ne pouvaient ou ne souhaitaient pas rédiger des
textes selon ce modèle.
La première règle du jeu, la tactique de base, consiste en effet à n’entrer dans
le débat qu’équipé de pied en cap, armé d’un texte de qualité. C’est-à-dire
d’un texte longuement travaillé, fort peu spontané. Aussi la plupart des
participants ont-ils préparé leur intervention sur un traitement de texte, avant
de la poster sur le forum.
Non, je n’ai pas écrit directement dans la fenêtre [de la messagerie du
forum]... J’ai écrit, j’ai imprimé, j’ai relu deux-trois fois, j’ai fait relire par
des copains... J’ai bétonné. [Entretien n° 4, homme, universitaire]
Le texte est construit – à l’image d’un bâtiment – solidement renforcé, dans
la perspective de pouvoir être exposé aux regards acérés et, éventuellement,
aux critiques des autres visiteurs. Ce travail a évidemment des effets positifs
sur la qualité des débats :
Au lieu de dire des bêtises, on fait une autocensure, on devient plus
intéressant, toujours, quand on fait un effort. [Entretien n° 12, femme,
écrivain]
La forme compte autant que le fond ; les participants reconnaissent avoir
porté une attention extrême à la formulation de leurs textes.
On avait la possibilité de l’imprimer, de l’écrire, de laisser le temps aux gens
de le lire et puis de le dire dans une forme qui était soignée quand même.
C’était ça, et donc moi je pouvais m’appliquer pour exprimer les choses en
les travaillant. Je me souviens que j’ai écrit un ou deux textes de dix lignes, et
j’y ai passé, peut-être, je ne sais pas, trois quarts d’heure, ou une heure, un
truc comme ça. [Entretien n° 17, homme, universitaire]
Plusieurs personnes déclarent avoir renoncé à intervenir, faute de disposer
d’un temps suffisant, d’avoir
au moins deux heures à consacrer, à faire un
texte qui se tienne
[32]. D’autres ont abandonné après avoir eu le sentiment de
ne pas jouer dans le ton :
Je me suis demandée si mon mode d’intervention de toute façon était
pertinent parce que j’ai vu qu’il y avait des textes longs, très préparés
justement qui tombaient,... qui disqualifiaient sérieusement le mode
d’intervention réactif de type forum. Or, du coup, ça devenait incompatible
avec le temps, enfin du coup, il faut s’investir énormément, c’est à dire
comme la barre montait… et je me suis dit : … je me ridiculise avec mes
petites réactions comme ça.... C’était hors de portée pour moi de préparer des
textes de cette consistance… [Entretien n° 1, femme, universitaire]
Une arène intellectuelle
L’idée que la barre a été placée très haut par des universitaires identifiés
comme les meneurs de jeu semble assez généralement partagée.
Je n’avais
pas assez de recul... enfin, d’arrière-plan pour pouvoir intervenir, je
trouvais que c’était vraiment de trop haute volée
[33] … Lui, il a joué le jeu le
premier, donc on s’est dit : OK. Il met le niveau
[34]. Ce jeu mené de main de
maître n’est pas un simple passe-temps, un divertissement au sens pascalien,
c’est une espèce de compétition parce qu’il faut vraiment trouver le truc très
intelligent
[35]... Un certain nombre de participants ont perçu
text-e, de manière
positive ou négative, comme une sorte de championnat intellectuel de haut
niveau. Le colloque virtuel offre l’occasion grisante – et angoissante – de se
mesurer avec des penseurs de renommée mondiale, mais aussi de s’imposer
dans sa spécialité, de marquer son territoire intellectuel, et d’évaluer celui
des autres.
Notamment dans la série je marque mon territoire dans cette enceinte
intellectuelle et tu as pu remarquer... Bon, K.. écrivait un peu vite mais il écrit
toujours un peu vite mais c’était quand même assez soigné ce qu’il écrivait...
R… aussi, tu sentais qu’ il n’avait pas écrit ça en 34 secondes… [Entretien
n° 4, homme, universitaire]
Le « territoire », l’« enceinte intellectuelle », la « joute orale »… Ces mots
viennent spontanément aux lèvres des personnes interviewées. La joute est
ce combat, cet affrontement où chaque adversaire essaie de supplanter
l’autre en en faisant des prouesses, ce qui suppose de faire étalage de son
habileté et de se montrer le meilleur. En nous inspirant du travail de Nicolas
Dodier sur « les arènes des habiletés techniques
[36] », nous dirons que ce
colloque virtuel a constitué une
arène. Rédiger une intervention, pour ces
professionnels de l’écrit, c’est faire preuve de sa « valeur », de sa capacité
technique et intellectuelle à dominer la communication écrite. Or, dans le
cadre de
text-e, l’exercice se présente comme une épreuve à haut risque, et
ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, précisément, parce que la « joute »
se déroule par écrit et que l’écrit laisse des traces :
Ceci comporte un stress supplémentaire quand on écrit son intervention.
C’est exactement pour ça que j’ai écrit mon intervention sur le traitement de
textes parce que j’étais consciente du fait que ça allait rester... et ça, ça peut
donner un peu de stress quand on écrit. Ça ne fait que de rajouter à mon avis
de l’intérêt, parce qu’il y a un plus grand respect pour les gens qui t’écoutent
et qui te lisent. [Entretien n° 12, femme, écrivain]
Malgré tout, l’essentiel est peut-être ailleurs, dans la conscience que cette
épreuve est publique, et que les « jouteurs » s’y engagent personnellement,
contrairement à ce qui se passe sur les forums ordinaires, où l’anonymat est
courant. La « joute » ne se déroule pas dans un champ clos, uniquement
entre pairs, mais devant une audience virtuellement infinie, celle de
l’internet. Les participants savent que les forums comptent en général
beaucoup d’« épieurs » silencieux, et ils mesurent mal l’audience de text-e,
ce qui est visiblement source de malaise (Je me suis demandée s’il y avait
beaucoup de gens qui étaient spectateurs.) S’il est déjà intimidant de
s’exprimer devant les experts officiellement invités, il est peut-être plus
difficile encore de prendre la parole sans savoir précisément à qui l’on
s’adresse :
Et, deuxième chose, une angoisse parce que tu ne maîtrisais pas l’identité des
gens qui allaient lire… Et c’est une angoisse, une peur sans objet finalement,
qui était liée au flou sur l’identité de qui est en face. Tu n’avais pas peur du
fait que tu écrivais pour quelqu’un, tu avais peur du fait que tu ne savais pas à
qui c’était destiné. [Entretien n° 14, homme, universitaire]
Alors dans un colloque, ces trucs là ne sont pas graves parce qu’en fait dans
un colloque, soi disant tu fais une réponse, tu fais un topo... Si personne ne
réagit à ça, tu n’es absolument pas affecté, pas du tout. Parce que de toute
façon, tu n’en attends pas tant. C’est une espèce de réflexion en public bien
souvent qu’on fait comme ça et qu’on formalise en public mais on n’attend
pas nécessairement... Mais là, c’est différent parce que comme c’est un grand
silence, on ne sait pas qui lit, qui ne lit pas, donc l’attente de la réponse, elle
est beaucoup plus... plus forte. [Entretien n° 1, femme, universitaire]
Il y a une difficulté parfois insurmontable à réfléchir à haute voix, et par là
même à se mettre à découvert, sur un forum public. Ce phénomène a déjà été
identifié par Ph. Hert, dans l’étude précitée. L’analyse des interactions
produites par des scientifiques sur deux listes de discussion, l’une largement
ouverte, l’autre réservée à une petite communauté locale, lui a permis de
démontrer que seule la deuxième offrait « la possibilité de reformuler
“publiquement” les positions de chacun et d’“expérimenter” les différences
qui existent dans une communauté de recherche. » Dans le cas précis de text-e,
les participants étaient manifestement très conscients de ne pas être « entre
soi » : situation qui pouvait être perçue comme favorable à une prise de
risque bénéfique, à un dépassement de soi, ou au contraire comme bloquante
et néfaste à la production d’une contribution originale.
Avec les bibliothécaires, [sur biblio.fr, la liste professionnelle des
bibliothécaires], il y a un peu un « entre soi ». Alors que là, il n’y en a pas du
tout. C’est son intérêt d’ailleurs. C’est interdisciplinaire. Donc c’est risqué
[Entretien n° 19, homme, bibliothécaire]
Il y avait une constipation permanente... une rétention, je crois avoir écrit des
brouillons, que je n’ai jamais envoyés, je ne les ai pas lâchés. C’est une sorte
de rétention qui était liée à cette sorte d’angoisse, de difficulté qui était cette
conscience que ça allait se transfigurer en quelque chose d’écrit. Qui ensuite
allait être livré en pâture à tout un public. [Entretien n° 14, homme,
universitaire]
Ainsi que l’on fait remarquer plusieurs personnes interviewées, la
règle du
jeu aurait pu être différente. On aurait pu décider, par exemple, que les
échanges seraient anonymisés, et que les producteurs de textes se
positionneraient comme « writers » et non comme « authors », selon la
distinction établie par Roger Chartier
[37]. Mais la règle en vigueur dans
text-e
voulait au contraire que chacun endosse la responsabilité de ses écrits.
On est dans un régime d’écriture qui est quand même fondé sur la notion
d’auteur, qui n’a pas été rompu par text-e. On aurait pu imaginer que text-e
rompe ce régime d’écriture fondé sur l’auteur. Donc par exemple, dire, les
textes sont anonymes, ou alors ils sont, ils sont donnés, enfin ils sont livrés
avec auteur, mais on considère après que ça va faire un bloc. Ou alors ils sont
livrés avec auteur, mais on est dans une autre position un peu proche de
Derrida, qui consiste à dire qu’on est jamais l’auteur de son texte. Ce n’est
pas du tout ça qui était en jeu là. Il n’y a pas eu de remise en cause de ça, de
l’idée qu’un texte était rattaché à un auteur. Donc comme y avait ce maintien
de l’auteur, on était obligé de contrôler l’interprétation. [Entretien n° 14,
homme, universitaire]
Les personnes qui interviennent dans les débats se présentent en fait moins
comme des interlocuteurs des conférenciers que comme les auteurs de leur
propre texte. Ces textes sont porteurs de forts enjeux identitaires, car les
visiteurs de
text-e appartiennent, pour nombre d’entre eux, à un milieu
professionnel où
l’échange repose sociologiquement sur l’économie de
l’écriture
[38]. Les entretiens se font en effet l’écho d’une véritable gestion
économique de la production et de la mise en circulation des textes. Dans un
contexte économique, les producteurs sont responsables du produit, de sa
qualité, et même de sa maintenance. Cela représente un coût, et, en
contrepartie, ils espèrent tirer un bénéfice de cet investissement par le
mécanisme de l’échange. On observe que c’est bien ce qui se produit ici. Les
auteurs des textes dépensent un temps précieux ; ils s’estiment
personnellement responsables de la qualité du produit, et même de sa
maintenance.
L’autre difficulté, c’était le caractère d’interminabilité, enfin l’inclôturabilité
du en ligne, qui faisait qu’il y avait une réticence à intervenir, du fait que tu
ne savais pas comment ensuite tu allais être pris, et donc, le coût en temps de
l’intervention était beaucoup plus élevé, parce que tu pensais qu’il fallait que
tu fasses une maintenance de l’intervention en restant en veille, vigilant, à
l’affût de ce qui allait venir après. [Entretien n° 14, homme, universitaire]
La maintenance, en l’occurrence, consiste d’une part à répondre aux
interpellations des autres participants (ce que n’ont pas fait certains
conférenciers et qui leur a été vivement reproché
[39] ), d’autre part à
contrôler
l’interprétation. Ecrire, chacun en est conscient, c’est en effet prendre le
risque de voir détourner sa pensée. Il faut donc rester
en veille. Pour certains,
le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ils jugent le bénéfice nul, ou du moins bien
inférieur à celui produit par un article publié dans une revue traditionnelle,
comme on l’a vu supra
. Le désintérêt de quelques conférenciers pour la
discussion et le silence de certains experts invités s’expliquent peut-être tout
simplement ainsi
. Mais pour d’autres, ce type d’échanges représente de
nouveaux enjeux, très importants :
Tu vas perdre deux heures pour un enjeu que tu ne maîtrises pas, c’est à dire
pour un bénéfice symbolique a priori nul. A part que le bénéfice symbolique,
il est international, directement [en prise avec] l’université internationale. Et
là, il faut avoir à la fois réfléchi sur la manière dont l’écriture électronique
transforme ces pratiques intellectuelles, transforme ton réseau de chercheurs
pour comprendre cet enjeu là. Et quand tu as compris cet enjeu là, un : tu es
capable de répondre et deux : tu as envie, tu es motivé. [Entretien n° 4,
homme, universitaire]
Au total, on observe donc une dérive du dispositif des débats en fonction
de logiques propres au champ universitaire. Dans ce champ, on le sait, les
productions écrites académiques, articles scientifiques, ouvrages, actes de
colloque… sont au centre des relations et des échanges. Leur nombre, leur
qualité, les circuits dans lesquelles elles apparaissent déterminent
largement les carrières et les statuts. Ce détournement de l’espace
d’écriture collective proposé dans text-e est donc tout à fait explicable. Il
confirme, une fois de plus, que le web ne peut être traité comme un espace
neutre, offrant simplement la possibilité technique de mieux communiquer.
Ainsi que l’ont montré F. Ghitalla et D. Boullier dans un ouvrage récent,
les usages du web passent par la construction d’un « espace organisé
d’activités » et cette organisation prend appui sur des formes, des
catégories et des normes qui préexistent au web. En s’appuyant sur le
concept d’« isotopie » emprunté à François Rastier
[40], ces auteurs montrent
que l’expérience antérieure permet aux internautes de développer des
représentations du web indispensables à l’action. C’est à partir de ces
représentations que naissent non seulement le désir d’engager le dialogue
avec la machine, mais aussi l’aptitude à anticiper et à interpréter les
événements qui se produisent au cours de l’interaction
[41].
Ces phénomènes d’anticipation et d’interprétation sont effectivement
repérables dans le cadre de text-e, aussi bien dans les pratiques
d’appropriation que de production des textes mises en œuvre par les
internautes. Dans les deux cas, les visiteurs du site ont projeté des
représentations issues de leur expérience antérieure, espéré des bénéfices
analogues, voire supérieurs à ceux recherchés dans leurs pratiques
« réelles », qu’il s’agisse de récupérer des textes inédits, ou de rejoindre une
communauté d’échanges intellectuels. Alors que la manifestation recueillait
globalement une appréciation très positive, on constate malgré tout que ces
attentes n’ont pas toujours été comblées, tout simplement, souvent, parce que
l’effort demandé s’est révélé disproportionné par rapport au gain espéré.
C’est ainsi, par exemple, que la lourdeur du dispositif communicationnel,
écrit et asynchrone, a découragé plus d’un interlocuteur.
Le discours d’accompagnement autour de l’internet suggère fortement que
désormais le rapport à l’écrit est démultiplié, optimisé : tous les textes
seraient virtuellement accessibles, tous les lecteurs virtuellement présents.
En pratique, on observe que les utilisateurs, dans le cours de l’action, se
trouvent dans l’obligation de faire des choix, en tenant compte à la fois des
bénéfices escomptés et des diverses contraintes auxquelles ils sont soumis.
Faute de mettre en œuvre ces décisions stratégiques, on risquera la noyade
sous l’avalanche des textes, on sera débordé dans la discussion, ou bien
encore on consentira, bon gré, mal gré, une dépense de temps et d’énergie
importante. Participer à un forum ou une manifestation du type de text-e
représente un investissement personnel coûteux pour les internautes : le
manque de temps, la difficulté à ménager un espace pour text-e au milieu des
diverses contraintes professionnelles et personnelles ont été largement
évoqués au cours des entretiens.
On constate par ailleurs que l’absence de face à face a produit ses effets
ordinaires, suscité des malentendus, durci les positions, et que ces
phénomènes ont été amplifiés par le décalage temporel propre au mode
asynchrone. En sus de l’investissement en temps, la dépense émotionnelle
s’est donc avérée non négligeable. Dans ces conditions, n’est-il pas judicieux
de peser les avantages et les inconvénients, de mesurer les enjeux avant de
s’engager, voire de se comporter, comme le déclare un de nos interlocuteurs,
en consommateur de base ? Quitte à conclure crûment, comme une autre
personne interviewée, que « Ça n’est peut-être pas la peine ! »
Nombreuses sont cependant les personnes interrogées qui déclarent avoir tiré
des bénéfices du colloque, en termes d’acquisition de savoirs et de
compétences, mais aussi de plaisir et de stimulation
[42]. Des complicités
intellectuelles se sont nouées, et se sont prolongées au-delà de la
manifestation. Des partenariats de travail se sont mis en place. Voilà des
profits communément attendus d’un « bon » colloque, dans sa version
traditionnelle. Le transfert sur l’internet a-t-il ou non favorisé ces
acquisitions et ces échanges ? Cette forme particulière d’écriture dialogique,
produite au sein d’une audience au contour incertain, s’est-elle révélée plus
ou moins propice à cette dynamique ? Il est sans doute un peu tôt pour tirer
des conclusions définitives, mais il semble clair en tous cas que ces
transformations introduisent une règle du jeu nouvelle, règle du jeu qui reste
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[1]
Ce projet a été proposé par l’association Euro-Edu, suite à un appel d’offres lancé en 2000
par le service Etudes et recherche de la BPI, à la demande de la Direction du livre et de la
lecture, pour un programme de recherche intitulé
Ecrans et réseaux, vers une transformation
des rapports à l’écrit ? L’opération a pu être réalisée grâce à une subvention particulière de la
Mission de la recherche et de la technologie du Ministère de la Culture et de la
communication. Elle a retenu l’attention de l’UNESCO qui lui a accordé son patronage. A
noter que deux autres études ont été menées suite à l’appel d’offres, dont les résultats sont
parus en 2003 aux Editions de la Bpi/Centre Pompidou :
Ecrire, Lire & récrire... objets et
pratiques de l’écrit d’écran et des écrits de réseaux : sous la dir. d’Emmanuël Souchier, Yves
Jeanneret, Joëlle Le Marec ;
Schémas personnels d’interprétation et d’appropriation dans les
usages des supports écrits numériques, sous la direction de Dominique Boullier et de Frank
Ghitalla.
[2]
Communiqué de presse.
[3]
WAQUET, 2003, p. 118.
[4]
GOFFMAN, 1987, p. 174.
[5]
TAPIA, 1980.
[6]
1. Lecteurs et lecture à l’âge de la textualité électronique (Roger Chartier, EHESS, Paris) ;
2. Ce que l’internet nous a appris sur la vraie nature du livre (Roberto Casati, Institut Jean
Nicod, CNRS, Paris) ; 3. Lecture et écriture scientifique « dans le ciel » : une anomalie post-gutenbergienne et comment la résoudre (Stevan Harnad, The Behavioral and Brain Sciences) ;
4. Transmettre, réagir, se souvenir : le journalisme sur l’internet (Bruno Patino, Le Monde
Interactif) ; 5. Le futur de l’internet : une conversation avec Theodore Zeldin (Theodore
Zeldin, Oxford) ; 6. Lire : le futur digital (Jason Epstein, Random House) ; 7. Babel ou le
choix du caviste : la bibliothèque à l’heure du numérique (Equipe de la Bibliothèque publique
d’information) ; 8. Vers une lecture sans écriture ? (Dan Sperber, Institut Jean Nicod, CNRS,
Paris) ; 9. La nouvelle architecture de l’information (Stephana Broadbent et Francesco Cara,
IconMedialab, Paris) ; 10. Auteurs et autorité (Umberto Eco, Université de Bologne, Italie).
[7]
GOFFMAN, 1987, p. 194-195.
[8]
Voir FLICHY, 1999.
[9]
Réponse à l’enquête en ligne à la question : « Quels bénéfices avez-vous tirés [du
colloque] ? »
[10]
Seuls 8,6 % des répondants au questionnaire en ligne déclarent être intervenus dans les
débats.
[12]
GORMAN, 2003, p. 30.
[13]
« C’est vrai que je lis beaucoup sur écran, mais des choses qu’on peut happer comme ça,
mais ça, c’était, je crois que c’était fait pour être lu en séance longue… j’avoue que, pour un
texte long, je préfère de loin le papier » [Entretien n° 19, homme, bibliothécaire].
[15]
GORMAN, 2003, p. 30.
[16]
McCLOUD, 2003, p. 33.
[17]
GORMAN, 2003, p. 30.
[18]
Entretien avec les auteurs.
[19]
Réponses à l’enquête en ligne : la « qualité et la diversité des intervenants » arrivent en
deuxième position dans la liste des points forts du colloque, après « la richesse des thèmes et
des opinions ».
[20]
Entretien n° 10, homme, universitaire.
[26]
Cette dimension écrite du colloque a été identifiée par Gloria Origgi comme une des
propriétés qui rendent cette forme de communication particulièrement apte à la mise en réseau
sur internet. ORIGGI, 2003a.
[28]
Entretien n° 10, homme, universitaire.
[31]
Voir MARCOCCIA, 1998.
[32]
Entretien n° 22, homme, sociologue.
[33]
Entretien n° 13, homme, bibliothécaire.
[34]
Entretien n° 4, homme, universitaire.
[35]
Entretien n° 1, femme, universitaire.
[37]
« L’anglais distingue le “writer”, celui qui a écrit quelque chose, et l’“author”, celui dont
le nom propre donne identité et autorité au texte. Si vous prenez un texte de droit ou une
publicité dans le monde contemporain, quelqu’un les a écrit, mais pour autant il n’ont pas
d’auteur » CHARTIER, 1997, p. 32-34.
[38]
Entretien n° 4, homme, universitaire.
[39]
J’aurais bien aimé que les auteurs répondent plus et qu’ils descendent dans la salle pour le
coup, si vraiment ils attachaient de l’importance à cette coopération. On avait l’impression
qu’ils posaient leur article et : « Voilà, j’ai fini mon boulot ! Je vais au cocktail. » Il y avait un
peu de ça, un peu comme quelqu’un qui descendrait de l’estrade. Justement, on aurait aimé
que ce soit eux qui soient mobilisés, qu’ils soient sur le bord de la scène pour au fond gérer le
débat. Et je trouve qu’ils étaient effectivement trop absents. Entretien n° 2, femme,
universitaire.
[41]
« On nomme ici “isotopie”, ou plutôt “présomption d’isotopie”, tous les phénomènes
d’interprétation liés à l’anticipation, autrement dit ce qui consiste pour le lecteur à “s’attendre
à” ». GHITALLA BOULLIER, 2003, p. 129.
[42]
Réponses à l’enquête en ligne.