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2005/1-2 (n° 129-130)



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L’irruption, depuis le milieu des années 1990, d’un nouvel ensemble de médias et moyens de communication – « l’internet », pour aller vite, ainsi que nous les désignerons dans la suite de ce texte – a conduit certains observateurs à envisager une transformation du jeu politique et social, du fait du changement du support médiatique et du contexte technologique dans lequel il s’inscrit. Selon les termes de Manuel Castells [1]  CASTELLS, 2001. [1] , « internet joue-t-il un rôle purement instrumental d’expression des protestations sociales et des affrontements politiques, ou induit-il plutôt une transformation des règles du jeu sociopolitique qui finit par modifier le jeu lui-même, c’est-à-dire les méthodes et les objectifs des mouvements et des acteurs politiques ? » En d’autres termes, l’internet est-il politiquement neutre ou, au contraire, ses caractéristiques techniques entrent-elles en résonance avec les caractéristiques de certaines organisations politiques et sociales, conduisant ces dernières à profiter plus que les autres de l’essor du réseau des réseaux et, réciproquement, à favoriser l’internet sur d’autres moyens de communication internes et externes ?

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Cette question a fait l’objet, ces dernières années, de nombreuses et riches analyses, largement fondées sur l’étude de nouveaux mouvements, nés avec l’internet, et qui en ont immédiatement fait usage. Néanmoins, à notre connaissance, plus rares sont les travaux qui portent non pas sur la constitution d’usages ex nihilo de ces technologies, mais sur la transformation d’organisations préexistantes par l’usage des TIC. [2]  A noter cependant les travaux de Laurent Olivier (OLIVIER,... [2] Il est vrai que, en France au moins, les formations politiques traditionnelles se sont initialement montrées prudentes, pour ne pas dire frileuses, dans leur utilisation de l’internet [3]  GREFFET, 2001 [3] . Néanmoins, des initiatives originales existent et permettent dès à présent d’étudier la « transformation du jeu sociopolitique », non pas sur ses marges, mais en son cœur, dans les partis de gouvernement – où s’invente une nouvelle forme de collectif militant, hybride de la section traditionnelle et du « club » de réflexion, prospérant sur le terreau favorable qu’est l’internet.

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Cet article se veut une première ébauche d’un tel programme, sur la base de l’analyse monographique de la section virtuelle du parti socialiste, Temps réels – ou temPS réels pour respecter la graphie originale –, créée en 1998. Nous nous appuyons principalement sur l’expérience accumulée par les auteurs en tant que membres de Temps réels. Outre ce travail d’observation participante ou, plutôt, de participation observatrice, nous nous appuyons sur les traces laissées en ligne par l’activité de Temps réels, ainsi que sur diverses données techniques originales issues des outils utilisés par la section.

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Nous entamons ce parcours en résumant l’hypothèse d’une affinité entre l’internet et les nouveaux mouvements sociaux (section 1), puis en critiquant cette hypothèse à la lumière de l’évolution récente des pratiques en ligne des formations politiques plus traditionnelles (section 2). L’exemple de Temps réels nous permet ensuite de caractériser et d’illustrer ce renouvellement, en détaillant les fonctions qui peuvent être transférées au niveau le plus décentralisé d’un parti politique. Après avoir rapidement retracé l’historique et la position de Temps réels (section 3), nous aborderons les trois domaines dans lesquels il nous semble porteur d’innovation : l’usage de l’internet pour organiser la vie militante (section 4), la conduite simultanée d’une activité militante « de terrain » et d’une réflexion programmatique thématique (section 5) et l’investissement de l’internet par les militants comme espace à politiser (section 6). Cette analyse nous conduit à formuler une hypothèse restreinte d’affinité entre les outils en ligne et certains comportements militants (section 7). Nous concluons en proposant notre analyse de l’origine du renouvellement de ces comportements militants, que nous caractérisons comme un renouvellement de l’articulation entre le particulier (qui devient thématique) et le général, fondateur d’une nouvelle répartition des rôles au sein d’une formation politique (section 8).

L’hypothèse d’une affinité entre l’internet et les nouvelles organisations militantes

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L’hypothèse d’une affinité entre l’internet et certaines formes de militantisme conduit à chercher à définir quelles caractéristiques des mouvements les rendraient plus « compatibles » avec l’internet. De nombreux observateurs écartent en premier lieu les organisations traditionnelles – partis politiques, confédérations syndicales ou grandes associations – suspectées d’être incapables de tirer pleinement parti du potentiel de l’internet, du fait de l’inadaptation de leurs objectifs à la nouvelle donne ou de la fermeture de leurs modes de fonctionnement. Ainsi, Steve Davis, Larry Elin et Grant Reeher [4]  DAVIS, ELIN et REEHER, 2002. [4] estiment à propos de la présidentielle américaine de l’an 2000 que « les principales organisations politiques ont utilisé l’internet comme une nouvelle version des précédents médias, télévision, radio et presse, et ont ainsi pu obtenir des innovations notables en matière de communication politique. Mais ils n’en ont pas moins échoué à changer la vie politique de la manière fondamentale que de nombreux observateurs de l’internet et de la vie politique avaient espéré voir. En fait, l’impact le plus fort et le plus positif de l’internet a été la manière dont des groupes informels et des individus l’ont utilisé pour créer et améliorer des communautés politiques. »

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Ce serait donc du côté des nouvelles organisations militantes, nées récemment et ayant pris dès leur création la mesure des capacités techniques qui leurs étaient offertes, qu’il faudrait chercher les symbiotes de l’internet. Ainsi, pour Manuel Castells [5]  CASTELLS, 2001. [5] , « [internet] est parfaitement adapté aux caractéristiques fondamentales du type de mouvements sociaux qui surgissent à l’ère de l’information. » Trois caractéristiques principales expliqueraient l’affinité entre l’internet et certains mouvements sociaux.

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En premier lieu, une affinité conceptuelle unirait l’internet et les mouvements relatifs à des enjeux sociaux mondialisés. Ces derniers s’appuient naturellement sur ce média pour coordonner des militants éparpillés sur l’ensemble de la planète et organiser des actions à l’échelle mondiale. Grâce à l’internet, ils s’adressent à une opinion publique mondiale naissante – et contribuent sans doute à la façonner. Surtout, l’internet serait pour les mouvements altermondialistes une source d’inspiration : mondialisé et reposant sur la mise en commun d’infrastructures autonomes, il préfigurerait l’état ultime de l’organisation internationale des « multitudes » ; coopératif et reposant sur des standards ouverts, il annoncerait la possibilité d’une alternative au capitalisme mondialisé. Ainsi, selon Dominique Cardon et Fabien Granjon [6]  CARDON et GRANJON, 2003. [6] , « le mode de coopération entre développeurs de logiciels libres apparaît à beaucoup de ces militants comme un véritable contre-modèle de société susceptible d’ouvrir de nouvelles propositions d’émancipation culturelle et politique. » A contrario, l’essor de l’internet contribuerait à la crise des organisations traditionnelles du fait de la désynchronisation entre leur espace national d’activité et celui mondialisé des enjeux contemporains, qu’il s’agisse de partis politiques réduits à des « coquilles vides » ou à des « machines électorales », de syndicats obligés d’abandonner leurs formes d’organisation traditionnelles, ou d’une vie associative structurée en profond déclin.

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Plus prosaïquement, Eytan Ellenberg [7]  ELLENBERG, 2003. [7] estime que « le réseau des réseaux peut être compris comme le nouveau paradigme structurel des mouvements sociaux. » Pour Dominique Cardon et Fabien Granjon [8]  CARDON et GRANJON, 2002. [8] , « la forme réticulaire du réseau des réseaux entretiendrait ainsi une sorte d’affinité structurelle avec le mouvement anti-mondialisation, peu structuré, engagé dans des logiques de projets, fortement mobile dans le choix de ses cibles et de ses modes d’actions. »

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Enfin, l’internet serait en affinité opérationnelle avec le « militantisme informationnel », qui regroupe l’ensemble des activités visant à produire et à diffuser de l’information dans un but politique ou social. Pour Manuel Castells, les nouveaux mouvements sociaux s’efforcent de mobiliser autour de valeurs culturelles et « visent à prendre le pouvoir dans les têtes, pas dans l’Etat. » Selon Dominique Cardon et Fabien Granjon [9]  CARDON et GRANJON, 2003a. [9] , l’émergence d’internet « présente des propriétés particulièrement adaptées aux projets du militantisme informationnel transnational : allégement des contraintes éditoriales, réduction drastique des coûts de diffusion, modèle de communication many to many, facilités de production coopérative et ouverture d’un espace de participation élargie permettant une plus grande interactivité et une interchangeabilité des rôles de producteur et de récepteur d’information. »

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Les choses seraient ainsi claires : du fait d’une triple affinité – conceptuelle, structurelle et opérationnelle – entre ses caractéristiques techniques et celles des nouveaux mouvements sociaux – mondialisés, réticulaires, informationnels –, l’internet serait un facteur de succès pour ces derniers, face à l’incapacité des organisations plus traditionnelles à s’en saisir.

Brouillage récent de ces affinités

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Si une telle description pouvait correspondre à la réalité – ou à une prospective de court terme prolongeant les tendances observées – à la fin du XXe siècle, l’affinité entre l’internet et les nouveaux mouvements sociaux nous semble moins évidente aujourd’hui qu’hier.

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En effet, au fur et à mesure que l’internet se généralise, même les organisations les plus réticentes finissent par se l’approprier. Les cadres et les permanents du parti socialiste ont appris à utiliser le mél pour coordonner leurs initiatives [10]  Courant 1998, la totalité des fédérations du parti... [10]  ; les sites nationaux des partis politiques s’enrichissent de fonctionnalités avancées, alors que des fédérations et des sections se dotent d’une présence en ligne à des fins informationnelles analogues à leurs initiatives passées – bulletins fédéraux, journaux de section, pétitions, tracts et appels à la mobilisation. A ces usages directs, il faut ajouter les détournements – du mail bombing, envoi massif de méls non sollicités à une adresse pour exercer une pression, à l’entrisme virtuel dans un forum, un chat ou un sondage en ligne – que l’on retrouve tout au long du spectre politique.

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Par ailleurs, l’usage de l’internet recouvre des pratiques de plus en plus variées et des tensions nouvelles apparaissent au sein des mouvements qui l’utilisent. Pas plus que les anciens, les nouveaux mouvements sociaux ne sont à l’abri du clivage qui peut s’installer entre membres « en ligne » et membres « hors ligne », ainsi que le relève par exemple le cas d’ATTAC analysé par Flore Trautmann [11]  TRAUTMANN, 2001. [11] . Pour Fabien Granjon [12]  GRANJON, 2001. [12] , « même au sein des collectifs fonctionnant sur un modèle d’engagement distancié, l’utilisation des ordinateurs et a fortiori de l’internet sont des pratiques qui de facto échoient à une certaine catégorie de militants actifs (responsables, salariés, experts, entrepreneurs de mobilisation), qui font valoir des prérogatives dues à leur capital culturel et sont souvent amenés à revendiquer au nom du rendement, une utilisation rationnelle et réservée des technologies de l’information et de la communication (l’usage du téléphone et du fax est également parfois soumis à condition). »

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Il doit donc être possible de trouver au sein des partis traditionnels des comportements analogues à ceux constatés au sein des nouveaux mouvements sociaux, et liés aux technologies de l’information et de la communication. Temps réels, la section virtuelle du parti socialiste, est l’un des terrains favorables à cette évolution ; en l’étudiant, nous analysons l’hybridation du modèle partisan avec les nouvelles exigences des militants, sur le support favorable que constitue l’internet [13]  Ce faisant, nous avons bien en tête que ce qui se fait... [13] .

Première approche de l’activité de Temps réels

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Créée en septembre 1998, Temps réels rassemble à son départ une dizaine de personnes, la moitié membres du parti socialiste, les autres en étant proches sans y être encartés. Ses créateurs sont des professionnels de l’internet, des télécommunications et de l’informatique, majoritairement issus du secteur privé. La cristallisation de leur engagement dans la création de Temps réels a deux sources : d’une part, certains craignaient (à tort) que l’internet soit un thème important de la campagne de la droite aux législatives de 1997 et venaient de tenter (sans succès) de convaincre l’état-major de la campagne de consacrer un chapitre à l’internet et aux technologies de l’information et de la communication dans le programme du parti socialiste ; d’autre part, certains avaient fait des offres de services au PS pour développer un site internet dès 1996 (sans être entendus). Dès le départ, Temps réels mêle donc deux rapports aux TIC : la manipulation experte des outils et la capacité d’analyse de leurs implications socio-politiques. Cette confusion est symptomatique de la période dans laquelle Temps réels a été créée [14]  On la retrouve alors aussi bien dans le domaine économique,... [14] .

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Le discours de Lionel Jospin à l’université d’été de la communication d’Hourtin [15]  Ce discours (disponible sur wwww. vie-publique. fr)marque... [15] , en août 1997, ouvre un espace d’opportunité pour convaincre les responsables du PS de l’intérêt de donner leur feu vert à la création d’une section « technotrope ». Par ce terme, Temps réels désigne un penchant, un intérêt, un investissement (professionnel ou associatif) dans les technologies de l’information et de la communication. Là où le technophile « aime » les technologies pour les technologies, de manière souvent inconditionnelle, le technotrope s’y intéresse et peut entretenir un rapport critique avec elles. Cette section sera à la fois « virtuelle » (fonctionnant pour l’essentiel en ligne) et « thématique » (consacrée aux enjeux politiques et sociaux des technologies de l’information).

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Trois projets coexistent donc dans Temps réels : l’expérimentation de nouveaux modes de fonctionnement au niveau de l’unité de base d’un parti politique, en s’appuyant sur les outils en ligne ; l’appropriation par le PS de ces outils comme moyen d’organisation globale, de communication interne et externe ; la prise en compte par le parti socialiste des enjeux politiques et sociaux des technologies de l’information et de la communication. Ces trois projets structurent l’histoire de Temps réels depuis sa création.

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L’activité de Temps réels repose sur trois dispositifs communicationnels principaux : La Lettre de Temps réels, newsletter électronique à la périodicité irrégulière [16]  14 numéros en 1999 ; 27 en 2000 ; 3 en 2001 ; 15 en... [16] , est diffusée par mél ; [interne], une liste de discussion par mél, se décline progressivement en sous-listes thématiques ou par sous-populations ; le site Web, ouvert en mars 1999, est une vitrine sur l’internet et une interface entre les membres de la section et les internautes. Ces supports sont naturellement interdépendants. La liste [interne] joue le rôle de back-office au site et à la newsletter : ainsi, les projets de lettre sont d’abord diffusés par leur auteur sur la liste [interne] pour commentaire et enrichissement, avant d’être diffusé aux abonnés. Le site permet l’essentiel du recrutement à la newsletter et à la liste [interne], qui n’est cependant accessible qu’aux membres de Temps réels – d’où son nom.

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L’activité éditoriale de Temps réels et l’animation des listes reposent très largement sur le secrétaire de section, qui joue le rôle de modérateur et de synthétiseur des échanges issus de la liste, régulièrement regroupés par thèmes et postés sur le site web. En termes d’outils, Temps réels s’est cantonné à des solutions éprouvées, sans chercher la prouesse technique, ni l’innovation pour l’innovation. Listes de discussion et site internet (d’abord statique, puis dynamique sous SPIP) sont les seuls outils utilisés.

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Après presque six ans d’existence dont les principales étapes sont résumées dans la figure 1, Temps réels est aujourd’hui installée dans le paysage politique socialiste. En décembre 2003, la section revendiquait 230 participants : 60 « adhérents », 70 « membres associés » et 100 « correspondants ». D’entrée de jeu, les fondateurs retiennent en effet le parti d’ouvrir cette section (et donc la liste [interne]) à trois types de membres : les adhérents (ils adhérent au PS via la section Temps réels), les membres associés (déjà membres du PS, ils participent aux travaux de Temps réels sans quitter leur propre section [17]  La possibilité ouverte aux membres du PS de militer... [17]  ) et les correspondants [18]  Le terme « correspondant » désigne depuis l’origine... [18] (ils participent aux travaux de Temps réels, sans adhérer au PS). Le site web a été consulté par 6 000 personnes en 2003 (20 000 pages vues). Enfin, Temps réels se distingue par une composition sociologique décalée par rapport à celle du parti socialiste, en termes socio-professionnels – 70 % de ses membres sont issus du secteur privé –, d’âge – ses membres sont nettement plus jeunes que ceux du parti socialiste, avec une moyenne de 35 ans en 2003 – et de sexe – il n’y a que 25 % de femmes, ce qui reflète sans doute un biais sectoriel historique dans le secteur des technologies de l’information et de la communication.

Figure1 - Chronologie de Temps réels
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Par son positionnement et son fonctionnement, Temps réels incorpore des traits issus de trois traditions distinctes : section du parti socialiste, elle émule le fonctionnement canonique de l’unité de base d’un parti politique ; regroupement d’internautes technotropes, elle utilise les outils et les codes du monde de l’internet ; fondée par des « intellectuels du net » dans la période de la bulle internet, elle se veut le ferment d’une réflexion politique sur la « société de l’information » et ses avatars. On peut donc analyser Temps réels comme un lieu de rencontres entre ces trois traditions et de résolution des tensions générées par ces rencontres. Dans l’optique où nous nous sommes placés, ces rencontres sont fructueuses en tant qu’elles débouchent sur des hybridations stables entre ces traditions, sur des « investissements de formes » – productions, activités ou structures – où s’ébauchent les traits de l’activité politique contemporaine. Nous décrivons à présent ces hybridations en trois temps : d’abord en analysant les transformations apportées par l’usage des technologies de l’information à la structure et à la vie d’une section, ensuite en observant l’investissement des réseaux virtuels par les militants de Temps réels, enfin en proposant un modèle de la réarticulation entre général et particulier par la notion de section thématique, collectif à la fois expert et militant.

Utiliser l’internet à des fins militantes : Temps réels, section virtuelle du parti socialiste

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Non rattachée à un territoire [19]  Temps réels compte des membres dans l’ensemble des... [19] , Temps réels est orthogonale par rapport aux « routines institutionnelles » et à l’organisation territoriale et pyramidale (section, fédération) du PS. Sa création, qui nécessitait l’accord des instances dirigeantes du parti socialiste, n’allait donc pas de soi. Pour convaincre, ses créateurs ont mis en avant le caractère innovant et même expérimental d’une section virtuelle, fonctionnant principalement en ligne. C’est la première hybridation que propose Temps réels, celle entre la section, unité de base du PS, et les moyens de communication de l’internet – mél, listes de diffusion électronique, site Web, etc.

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La nécessité de trouver une place légitime dans l’organigramme du parti (la reconnaissance de Temps réels comme section à part entière [20]  Des groupements comparables à Temps réels existent... [20]  ) va influer dès le départ sur la structure de Temps réels. Les statuts prévoyant qu’une section doit être rattachée à une fédération, Temps réels sera rattachée administrativement à la Fédération de Paris. Celle-ci accepte volontiers d’accueillir la nouvelle section, d’autant plus que la majorité des membres initiaux réside dans la capitale, mais pose comme condition le respect strict des statuts du parti, essentiellement pour tout ce qui a trait aux votes statutaires. Ces derniers seront donc physiques, ce qui impose à Temps réels de s’écarter d’un fonctionnement purement virtuel et d’organiser régulièrement des réunions « présentielles. » Cet écart initial au « tout en ligne » s’étendra ensuite à l’organisation de réunions de travail thématiques. Cette contrainte est d’autant mieux acceptée que l’objectif n’est pas de substituer un fonctionnement médiaté au fonctionnement traditionnel, mais d’enrichir ce dernier par le recours massif aux médias électroniques.

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Trouver le point d’équilibre dans ce fonctionnement n’est pas simple, notamment dans la phase de découverte des outils électroniques par les membres. Dès le départ, une tension centrale travaille Temps réels, tension entre une approche thématique – Temps réels, section virtuelle, se focalise sur les technologies de l’information, délaissant le reste du champ ouvert à l’analyse politique – et une approche généraliste – il couvre tout le champ politique, seuls ses outils le distinguent des autres sections du parti. De fait, les sections traditionnelles sont généralistes : on y parle de tout, sans revendiquer d’originalité autre que l’ancrage géographique [21]  Ou dans une entreprise ou une institution publique [21]  ; a contrario, l’idée des fondateurs de Temps réels était qu’une section « thématique » s’assigne un domaine sectoriel de compétences, d’analyse et d’intervention et revendique de porter, dans ce domaine de compétences (et de légitimité), une parole publique – quitte à s’exprimer en lieu et place du parti quand ce dernier ne le fait pas.

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Cette tension se manifeste régulièrement sur la liste de diffusion [interne], théâtre d’accrochages réguliers entre les tenants d’un espace de discussion abordant tous les sujets et ceux qui estiment que les échanges doivent porter principalement, voire exclusivement, sur ce qui touche aux technologies de l’information. Elle se résout partiellement par la création de sous-listes spécifiques, d’abord éphémères – comme la liste [11/09] consacrée au 11 septembre 2001 – puis permanentes à partir de l’automne 2002 – [territoires] consacrée à l’aménagement numérique du territoire, [Paris] à la politique numérique dans la capitale, [europe] aux enjeux européens, [espace] aux questions aéronautiques et spatiales, etc. Néanmoins, la liste [interne] reste le cœur de la vie de la section et, de ce fait, la tension n’a pas disparu.

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Le point d’équilibre actuel peut être vu comme la mise en place de deux filtres. Le premier se situe au niveau de l’intégration dans les listes de discussion, voire de l’adhésion, avec le recrutement privilégié de « technotropes » ayant un minimum d’expertise en matière d’internet, l’affichage du caractère payant de la participation (qu’il s’agisse d’adhérer au PS ou seulement de contribuer aux frais de Temps réels pour les associés et les correspondants) et l’obligation de remplir une fiche biographique sommaire. Grâce à ce premier filtre, l’échange par le biais des listes de discussion à Temps réels ne semble pas se distinguer profondément, dans sa fabrique concrète, des études de cas d’autres listes politiques [22]  GRANJON, 2001 ; CARDON et GRANJEON, 2003 ; TRAUTMANN,... [22] . Les listes de discussion sont non modérées. L’abonnement est en revanche nominatif et contrôlé par le secrétaire de section : en permettant d’attribuer des responsabilités en cas de dérapage, ce dispositif police les échanges et évite (le plus souvent) que les controverses ne dégénèrent en crises. La « modération a priori » n’a été activée en tout et pour tout que quatre fois entre 1998 et 2003, à chaque fois pour quelques heures, à la suite de controverses très vives [23]  On notera que les controverses les plus vives ne portaient... [23] . Trois cas de radiation des listes sont à relever : un cas d’acting out pathologique, un cas de fixation obsessionnelle sur des thèmes n’ayant qu’un rapport lointain avec l’objet de Temps réels et un cas d’obstruction par des méthodes de discussion agressives (« troll ») sur certains sujets. Les échanges sur la liste vont du simple relais de l’actualité sectorielle à la formulation et à la discussion de propositions politiques de fond. Environ 10 % des abonnés à la liste s’expriment régulièrement ; 50 % s’expriment de Temps à autre ; 40 % ne s’expriment jamais. Les membres en semblent satisfaits. On notera (sur la figure 2, où l’on a distingué les abonnés à [interne] en fonction du semestre de leur abonnement initial) que les abonnés maintiennent leur adhésion dans la durée et que les taux de désabonnement sont particulièrement faibles par rapport à ce qui peut exister sur d’autres listes politiques (90 % de maintien de l’abonnement après un an, 77 % après deux ans [24]  Ces taux de maintien sont en fait des minimums : une... [24]  ).

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Il a déjà été signalé que la liste [interne] était ouverte à des « correspondants. » Ils sont le plus souvent, mais pas nécessairement, proches du PS : au moins trois d’entre eux sont d’ailleurs membres d’autres partis politiques (LCR, Verts, UDF). La participation à la liste suscite néanmoins un sentiment d’appartenance ou de communauté, qu’exprime en ligne le terme de « Tempsréelien » qui s’est finalement dégagé des échanges. Le fonctionnement quotidien de Temps réels ne confère aucun droit particulier aux socialistes encartés par rapport aux autres participants, à l’exception de ce qui a directement trait aux votes statutaires [25]  Ces derniers concernent essentiellement les votes à... [25] .

Figure 2.  - Progression des abonnés à la liste [interne] Figure 2.
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Le second filtre permettant le maintien d’un équilibre stable entre caractères généraliste et thématique de la section se situe au niveau de la communication. En effet, le site web et la newsletter ne se font l’écho, pour l’essentiel, que des enjeux politiques des technologies de l’information, même si les échanges sur les listes de discussion couvrent un spectre de préoccupations plus large, largement en rapport avec l’actualité. Cette sélection est renforcée dans les initiatives ambitieuses que Temps réels prend bientôt hors ligne dans le domaine des TIC. Par exemple, en 2001, Temps réels finance et rend public sous sa « marque » un sondage sur les attentes des Français en matière de technologies de l’information vis-à-vis des collectivités territoriales, dans la perspective de la campagne des municipales.

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De ce fait, le fonctionnement de Temps réels semble refléter une dualité avec, d’une part, les échanges sur la liste et, d’autre part, les initiatives publiques (prises de position, parole publique, publication sur le site). Ces deux lignes d’activité ne se recouvrent que partiellement, les initiatives publiques pouvant naître sur la liste, mais étant le plus souvent prises en charge par des petits groupes (2 à 4 personnes) et n’étant ensuite rediscutées sur la liste que dans les étapes aval de leur développement. En revanche, les échanges sur la liste commentent volontiers les initiatives en cours, contribuant à les faire connaître de proche en proche ; réciproquement, les initiatives publiques gagnent en poids, du fait qu’elles sont menées par une « organisation » comptant de nombreux membres actifs… sur la liste.

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Au total, Temps réels utilise à plein les outils de l’internet et démontre que leur utilisation est compatible avec les activités classiques des sections (participation aux congrès, proposition et discussion d’amendements) et leur structuration interne (secrétaire de section, commission administrative, jeu des courants). Si la logique de confrontation des courants, qui imprègne la plupart des sections du parti socialiste, a été pratiquement mise en suspens dans la période 1999-2003, celle-ci fait en effet retour depuis la préparation du congrès de Dijon (avril 2003). Ce retour a été encouragé par le mode de désignation de l’instance dirigeante de Temps réels (et de toute section du parti), la « commission administrative », dont la composition est proportionnelle au nombre de voix qui se sont portées sur les diverses motions lors du congrès, ainsi que par l’existence d’un fort contingent se reconnaissant dans le courant « nouveau parti socialiste » au sein des membres. Par ailleurs, la création d’une liste de discussion [ps], réservée aux seuls membres encartés du parti socialiste, libère l’expression sur des enjeux internes au parti.

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Mais Temps réels développe également une activité idéologique et promeut, au sein du parti socialiste, un agenda que l’on peut qualifier de « technopolitique ».

Articuler réflexion de fond et activisme militant : Temps réels, club socialiste consacré à la « technopolitique »

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Traditionnellement, dans les partis politiques, l’élaboration programmatique est l’objet soit de commissions, soit de « clubs ». Les commissions nationales, composées d’experts, sont fermées et fonctionnent sous le régime de la cooptation : elles tiennent à distance les militants. Revendiquant un domaine de compétence, Temps réels fonctionne comme une commission, mais conjugue cette logique avec celle, ouverte, des sections que chacun peut rejoindre. Le « club », formé autour d’une idée ou d’une personnalité, se tient à la périphérie, voire à l’écart, des partis politiques. Temps réels conserve une logique de club thématique, notamment par le mécanisme des correspondants, mais l’inscrit à l’intérieur des structures du parti.

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Temps réels associe, dans son domaine de compétences, militantisme informationnel et élaboration programmatique. C’est sans doute cette combinaison qui le distingue le plus de la vie traditionnelle des sections socialistes et le rapproche des nouveaux mouvements sociaux.

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Temps réels se comporte, sur ce plan, comme un lobby défendant des positions propres et cherchant à les faire adopter, en fonction de la situation politique, par le gouvernement (entre 1998 et 2002), par les candidats socialistes (en 2001 pour les municipales, en 2002 pour la présidentielle et les législatives), par la mairie de Paris (depuis mars 2001), par les responsables du parti et des courants (lors des congrès de Grenoble et de Dijon et par une présence importante de membres de Temps réels au sein du groupe de réflexion national « technologies de l’information et de la communication ») et par les parlementaires et les euro-députés (depuis l’été 2002). Temps réels compte assez peu d’élus ou de responsables fédéraux parmi ses membres ; en revanche, on y trouve de nombreux collaborateurs d’élus qui relaient informations et positions auprès d’eux [26]  On peut rapprocher ce contingent de collaborateurs... [26] .

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Parmi les thèmes que Temps réels promeut dans l’agenda socialiste, on peut relever l’usage d’internet dans le monde du travail, l’accès des écoles à l’internet, la protection de la vie privée et de la liberté de communication, le combat contre les brevets logiciels, l’utilisation des logiciels libres dans les collectivités territoriales, etc. Autant de thèmes sur lesquels les clivages qui peuvent exister au sein de Temps réels ne recouvrent pas les différences de courants qui existent entre ses membres. Cela a été notamment le cas lors du vif débat qui a eu lieu à Temps réels lors de la campagne des élections régionales du printemps 2004 sur l’opportunité d’inscrire dans la programme des socialistes la proposition de distribuer aux lycéens un ordinateur portable.

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Ce lobbying puise dans le registre traditionnel de la démocratie partisane (contributions au congrès, amendements aux motions soumises au vote des militants) mais revêt, parfois, des formes plus originales. Ainsi, lors du congrès de Dijon, en 2003, Temps réels adresse un jeu de cinq questions aux cinq courants en compétition et rend publiques les réponses qui lui sont faites.

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« Le phénomène de déterritorialisation accompagne celui de transnationalisation. [27]  OLIVIER, 2004. [27]  » Temps réels a noué des liens directs au sein des autres partis socialistes européens. Le droit de l’internet et du logiciel s’élaborent désormais au niveau communautaire, via des directives, qui laissent une marge de manœuvre étroite aux parlements nationaux : les contacts avec les députés socialistes au Parlement européen sont récurrents depuis l’été 2002. Apres avoir cosigné, avec son homologue allemand, une lettre ouverte aux eurodéputés socialistes, a propos de la directive relative à la brevetabilité des logiciels, Temps réels a présenté en 2004 une contribution thématique pour le congrès du parti socialiste européen (PSE), en collaboration avec son homologue allemand, des eurodéputés belges et une ONG britannique. Ce branchement direct sur les processus européens (eurodéputés et PSE), quitte à court-circuiter l’échelon national, est un autre trait du caractère « mutant » de Temps réels.

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Soucieuse aussi d’agir sur le terrain, notamment lors des campagnes électorales, Temps réels développe des actions de cybermilitantisme : interventions concertées dans des sondages en ligne ou des forums, en particulier pendant la campagne présidentielle 2002 [28]  Avec un certain succès… Ainsi, Lionel Jospin est-il... [28] . C’est ce vers quoi nous nous tournons à présent.

L’internet comme espace à investir par les militants : Temps réels, groupe de « cyberactivistes »

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Au-delà de son rôle de laboratoire, préfigurant éventuellement des modes de fonctionnement et de délibération à venir du parti socialiste, Temps réels s’est également donné pour rôle de contribuer à promouvoir l’usage de l’internet et des technologies de l’information au sein du parti socialiste, notamment au niveau national. La vision défendue par les créateurs de Temps réels était celle d’un « parti-réseau », modulaire et reconfigurable en fonction des événements, des campagnes à mener, des enjeux du moment, capable grâce à un usage avisé des technologies de l’information et de la communication de déconcentrer la discussion en son sein et de mobiliser les compétences, analyses, expériences de l’ensemble de ses membres à travers la mise en réseau de ses sections et de ses commissions d’experts. En attendant d’avoir ainsi contribué à transformer le parti socialiste, Temps réels se donne également pour but de faire connaître aux internautes technotropes les engagements et – quand ils exercent le pouvoir – les réalisations des socialistes en matière de technologies de l’information et de la communication. Ce « cyberactivisme » va prendre deux formes, selon qu’il vise un public interne ou externe.

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En direction du parti, les « tempsréeliens » s’efforcent de faire connaître les outils en ligne. Temps réels prêche d’abord par l’exemple, par son fonctionnement, certes, mais également par des initiatives ponctuelles, comme la mise en place d’un compte-rendu quotidien en ligne des débats lors des Universités d’été du parti socialiste en 1999 et 2000. Par ailleurs, Temps réels investit dans la formation, en animant un atelier d’initiation à l’internet à l’université d’été du parti à La Rochelle en septembre 2000, puis en septembre 2001.

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Pour convaincre les dirigeants du parti socialiste de progresser dans la mise en réseau du parti, Temps réels s’est, dès l’origine, assigné une fonction de veille des usages politiques et militants de l’internet et des technologies de l’information à travers la mise en place d’un observatoire. Ce dernier recense les innovations rendues possibles par les technologies de l’information et de la communication : il couvre tout le spectre des formes d’action et d’organisation (partis, syndicats, associations, ONG, réseaux civiques, etc.), avec un intérêt particulier pour l’utilisation de l’internet dans les campagnes électorales. De manière plus critique, les échanges sur la liste sont l’occasion de pointer les avancées et surtout les défaillances de l’internet socialiste ; ces observations sont alors transmises aux responsables de ce dernier.

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Au gré de ses actions de « cyberactivisme », Temps réels va très vite découvrir l’intérêt que lui manifeste la presse, notamment dans la période de la « bulle internet », où cette dernière est à l’affût de tout usage original des technologies de l’information et de la communication dans le monde politique. « La section à la rose Photoshop a aussi son site où l’on peut consulter, par exemple, des dossiers soignés sur la campagne électorale américaine. On peut même parier que cette permanence est nettement plus fréquentée que certaines sections traditionnelles organisées sur le modèle de la “vieille politique”. (…) Tout sauf sectaires, ces militants cybers qui préfèrent discuter en réseau ou sur forum plutôt que dans des salles lugubres après 20 heures. » [29]  Dans Le Nouvel Observateur (MALAURY, 2000). Un an plus... [29]

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La presse va alors prendre un malin plaisir à opposer les « créatifs » de Temps réels, qui utilisent à plein l’internet, et les « archaïques » du parti socialiste qui tardent à s’en saisir. « Une visite sur son site convainc aisément que, contrairement à tant de sections réelles, la section virtuelle du PS est active. “Temps réels” se livre à une précieuse veille technologique qui lui permet, par exemple, de déplorer l’avance de Démocratie libérale sur le Net. Ses membres réfléchissent aux “enjeux politiques de la révolution informationnelle”, sans candeur excessive, puisqu’ils se réclament du “technoréalisme”, lequel a la sagesse de concevoir le monde virtuel comme un simple sous-ensemble du monde réel. Reste le plus dur : convertir le PS lui-même aux avantages d’un militantisme numérique. » [30]  Libération, 2000. [30] Cette couverture médiatique [31]  http :// www. temps-reels. net/ article. php3 ? id_article=... [31] permet à Temps réels d’entretenir une forme de dialogue, à distance, avec l’état-major du parti socialiste.

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Il est difficile d’évaluer la part des actions de Temps réels dans l’appropriation progressive des outils de l’internet par le parti socialiste. Cependant, au niveau national, il semble que cet apprentissage suive une courbe propre, sur laquelle Temps réels n’aura exercé au total qu’une faible influence [32]  Les animateurs de l’internet socialiste, notamment... [32] . La mise en ligne du parti socialiste, qu’il s’agisse de la communication externe (sites national, fédéraux ou de section), de l’administration du parti (gestion et mise à jour du fichier des adhérents d’ici fin 2005) ou du courrier électronique entre responsables, se développe rapidement, principalement à l’occasion des compétitions externes – les campagnes électorales – et internes – les congrès. Lors des campagnes, le parti se dégage d’une communication hautement formalisée et s’adressant principalement aux militants pour se tourner vers l’extérieur, accepte davantage d’investissements et de risques dans sa communication et mobilise l’expertise de ses militants. Les « courants », pour leur part, et la compétition à laquelle ils se livrent sont le second vecteur plus important de pénétration d’internet au sein du parti socialiste : n’ayant pas de moyens propres, fonctionnant sur un mode transversal à la structure pyramidale du parti, ne pouvant s’appuyer sur les moyens de communication de l’appareil, ils font un usage systématique des outils en ligne. A l’issue de ces compétitions, les outils peuvent être pérennisés (le site de campagne devient un site d’élu ou un site permanent) et les savoir-faire sont réutilisés dans l’animation interne (listes de discussion, extranets, etc.). Néanmoins, il y a loin d’un parti « en ligne » à un parti « en réseau » : Temps réels se préoccupe donc de plus en plus, aujourd’hui, de l’utilisation de l’internet pour la démocratie élaborative au sein du parti.

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Outre ce public interne au parti socialiste, les créateurs de Temps réels souhaitaient dès l’origine s’adresser également à un public externe, pionniers de l’internet non-marchand, militants de l’administration électronique et de l’accès public, puis à la fraction « technotrope » des utilisateurs de l’internet au fur et à mesure que se dernier se répandait. Il leur apparaît en effet que ce public est en attente de réponses politiques à des questions spécifiques, et qu’il mérite qu’une offre politique soit constituée spécifiquement pour lui. Or la communication en ligne du parti socialiste reste très générique et ne se décline pas par publics. Dès sa création [33]  Le site du parti socialiste héberge néanmoins à partir... [33] , Temps réels prend donc en charge cette communication.

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Temps réels développe ainsi une activité de militantisme informationnel, d’abord très classique, puis plus originale. Temps réels se dote à cet effet d’une vitrine en ligne : le site wwww. temps-reels. net,ouvert en mars 1999. La newsletter, lancée parallèlement, alimente progressivement le site en contenus. Temps réels va notamment extraire des textes du parti socialiste (congrès, plateformes électorales.) les chapitres ou quelques lignes qui traitent des « technologies de l’information et de la communication », pour les mettre en valeur d’une manière ostentatoire sur son site et dans ses messages à destination des internautes.

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Une rapide analyse de la fréquentation du site wwww. temps-reels. net(figure 3) permet ainsi de repérer les temps forts de l’actualité sectorielle et de retracer les positions socialistes, en relation avec cette actualité. On y voit monter en puissance sur la période d’observation les sujets liés à la question des biens communs informationnels [34]  AIGRAIN, 2003. [34] (logiciels libres, brevets logiciels) ; il nous semble que Temps réels se trouve en phase avec l’évolution des enjeux en matière de TIC, dont le centre de gravité se déplace des enjeux « télécoms » (haut débit) vers ceux liés au logiciel [35]  LESSIG, 2004. [35] .

Figure 3.  - Principaux pics de fréquentation du site wwww. temps-reels. net de 2002 à 2004 [36]  On appelle « rayonnement » l’ensemble des visites sur... [36] Figure 3.
table à  - un table à
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Ce militantisme informationnel centré sur la publication d’informations ou d’analyses des enjeux politiques et sociaux des technologies de l’information prend progressivement des formes plus originales, qu’on pourrait baptiser du nom de « militantisme logiciel ». Ainsi, marqués par les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, quelques Tempsréeliens fabriquent à partir d’une feuille de tableur un outil de simulation des résultats du second tour en fonction d’hypothèses sur les reports de voix. Cet outil est affiné sur [interne], puis rapidement diffusé sur le site et par la lettre de Temps réels, accompagné de quelques scénarios : il ne s’agit pas tant de prévisions que de scénarios qui visent à comprendre à quelles conditions une victoire ou une défaite sont possibles (mobilisation des électeurs, vote au second tour des abstentionnistes, reports de voix vers les candidats du second tour). Les simulations offrent également, dans la période électorale, un contrepoint facilitant la lecture et l’analyse des multiples sondages qui paraissent. Le succès de cette première simulation conduit Temps réels à en proposer plusieurs autres, à l’occasion des législatives de 2002, puis des régionales du printemps 2004. Pour ces dernières élections, une déclinaison de l’outil permet des simulations région par région.

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Autre initiative originale, des membres de Temps réels entreprennent des « travaux d’analyse lexicographique sauvage » (dans leurs termes) des contributions présentées au congrès de Dijon du parti socialiste. En effet, la masse des contributions est considérable (192 820 mots, au total, soit plus d’un million de caractères) et défie une analyse classique ; la matière même des textes ne se prête d’ailleurs pas à la lecture cursive. Temps réels publie alors une analyse simple, se bornant à repérer les mots les plus fréquents dans les textes et les occurrences comparées des « lieux communs » du vocabulaire socialiste. Sans doute parce qu’ils sont confrontés à des difficultés de même nature pour commenter l’exercice, plusieurs journaux reprennent l’analyse de Temps réels dans les brèves qu’ils consacrent à la préparation du congrès. [37]  « Les ouvriers ont disparu du langage socialiste. C’est... [37]

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En explorant ainsi les diverses facettes du militantisme informationnel, qu’il s’agisse de faire progresser les usages des TIC au sein du parti ou de faire progresser l’image du parti chez les utilisateurs avancés de TIC, Temps réels a débordé de son espace initial de « section virtuelle », esquissant ce que pourrait être un « parti virtuel » dans son fonctionnement et dans sa communication.

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Hybride par son organisation, à la fois de section classique et de communauté médiatée, et par ses activités, à la fois de section classique et de réseau cyberactiviste, Temps réels l’est donc également en s’efforçant de combiner l’agenda socialiste et le secteur des technologies de l’information et de la communication, d’appliquer thématiquement les principes généraux qui guident le parti socialiste. Temps réels traduit ainsi les préoccupations thématiques dans les canons de la politique traditionnelle – discussion de projets de lois (au niveau national) ou de directives (au niveau européen, avec les brevets logiciels), contributions au congrès, prise de parole médiatique propre ou d’élus, programme électoral, etc. – et cherche à peser sur le monde politique socialiste en l’interpellant sur des points programmatiques qui lui importent. Réciproquement, Temps réels traduit les initiatives politiques des socialistes dans des termes qui, sur le fond (brevets logiciels, par exemple), ou par leur forme (simulations, etc.), intéressent les internautes technotropes.

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Ce faisant, Temps réels cumule l’activité des militants traditionnels (des congrès aux campagnes) et celle des « néomilitants [38]  GRANJON, 2001. [38]  » (en menant des projets ciblés liés à l’actualité sectorielle). L’exemple de Temps réels suggère que cette double activité est possible, mais manifeste aussi sa difficulté. En effet, ce double effort se fait au prix d’une sur-sollicitation des principaux animateurs de la section, obligés à jongler en permanence entre plusieurs rôles et plusieurs agendas [39]  On peut étendre cette remarques à l’ensemble des membres... [39] . La sollicitation est encore accrue par l’importance croissante du niveau européen pour les enjeux thématiques (brevets logiciels, propriété intellectuelle, protection de la vie privée, etc.) et celle, grandissante, du niveau régional (du fait de la perte du pouvoir national par la gauche et des résultats très favorables pour elle des dernières élections régionales). Cet enchevêtrement des agendas politique et thématique, national, régional et européen, fait que Temps réels est en permanence sur la brèche, et dispersé sur un grand nombre de fronts – sans doute au détriment de son efficacité globale.

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Hybride, Temps réels l’est donc à un triple titre : section virtuelle du parti socialiste, elle est le laboratoire de l’utilisation de l’internet à des fins militantes ; club thématique consacré à la « technopolitique », elle invente une nouvelle articulation entre réflexion de fond et activisme militant ; groupe de « cyberactivistes », elle explore l’internet en tant qu’espace à investir par l’activité politique et pour promouvoir ses positions.

Maintien d’une hypothèse restreinte d’affinité des TIC avec les nouveaux comportements militants

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A l’issue de cet examen de Temps réels, il apparaît donc délicat de distinguer militantisme traditionnel et « néomilitantisme » en fonction de la structure dans laquelle ce militantisme s’exerce. La situation s’est grandement compliquée, en même temps que les terrains d’observation se multipliaient et que les expériences s’approfondissaient. Si les premières analyses des pratiques militantes en ligne reposent sur l’observation de mouvements liés à la nouvelle critique sociale – qui ont été parmi les premières à systématiser l’utilisation de l’internet –, il est aujourd’hui possible d’étudier ces pratiques d’une extrémité à l’autre du spectre politique. Le militantisme au sein des partis traditionnel semble bien acquérir, au moins par endroits, des traits de « néomilitantisme » ; à l’inverse, au fur et à mesure que les « nouveaux » mouvements sociaux vieillissent, s’institutionnalisent et rencontrent le succès, les problèmes qu’ils découvrent et les solutions qu’ils mettent en place ressemblent souvent à celles des partis traditionnels [40]  Cette « normalisation » est au cœur de la crise interne... [40] . L’homogénéité relative des pratiques que l’on constate alors conduit à reformuler l’hypothèse de l’affinité dans le contexte de la généralisation de l’usage des technologies de l’information et de la communication.

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L’hypothèse de l’affinité entre l’internet et nouveaux mouvements sociaux décrite en première section se déploie selon trois directions principales – conceptuelle, structurelle et opérationnelle. Ces trois niveaux peuvent être revisités à la lumière des observations récentes et du cas « Temps réels ».

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Au niveau conceptuel, en premier lieu, force est de constater que l’internet est aujourd’hui mobilisé par l’ensemble des opinions et des idéologies – et que ses usages à des fins militantes ne se restreignent nullement à la critique de la mondialisation. Comme le souligne Manuel Castells [41]  CASTELLS, 2001. [41] lui-même, « toutes [les] actions collectives conscientes d’elles-mêmes qui visent à transformer les valeurs et les institutions de la société, se manifestent sur et par internet. » Et de poursuivre par une énumération très large, du mouvement ouvrier aux féministes, aux écologistes, mais aussi aux mouvements ethniques, religieux ou nationalistes, entre autres. De même, pour Davis, Elin et Reeher [42]  DAVIS, ELIN, REEHER, 2002. [42] , les organisations politiques efficaces en ligne recrutent large : « certains sont favorables à l’IVG, d’autres anti-avortement. Certains soutiennent le contrôle des armes et les autres leur libre possession. Certains refusent la régulation par l’Etat de la vie économique. D’autres veulent supprimer la peine de mort. D’autres encore militent en faveur d’un durcissement des méthodes policières au cours d’enquêtes criminelles. » Tout au plus peut-on noter que les opinions et idéologies peu présentes ou dominées dans le paysage électoral et médiatique voient dans l’internet un débouché alternatif à leur expression et investissent fortement en ligne, ce qui les fait apparaître plus puissantes, plus organisées et plus répandues sur l’internet qu’elles ne le sont dans la réalité des urnes, par exemple. En France, le courant libéral a ainsi su se doter d’un réseau important de sites, forums, blogs et autres télévisions en ligne, malgré son très faible étiage électoral. Si l’internet aplanit à première vue les différences de représentativité entre les courants politiques, l’affinité conceptuelle entre le réseau des réseaux et un secteur de l’échiquier politique semble moins avérée dans les faits aujourd’hui qu’hier.

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Au niveau structurel, ensuite, il semble que le premier facteur expliquant le recours important et immédiat aux outils en ligne dans les nouvelles organisations militantes soit tout simplement le fait qu’elles ont été créées récemment, à un moment où ces outils étaient disponibles et pouvaient donc être facilement mobilisés dès les premières décisions d’organisation. Si ce sont les organisations nouvelles, plus souples, moins hiérarchiques et méfiantes à l’égard des mécanismes de délégation qui ont les premières fait un usage particulier de l’internet, c’est parce que leur forme d’organisation privilégie la circulation de l’information et qu’elles n’ont pas de structuration pyramidale très marquée. La variable organisationnelle est alors primordiale.

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Cet effet serait analogue à celui constaté initialement pour le commerce en ligne, qui a d’abord été le fait de « pure players » excellant dans la présence en ligne, avant que les « bricks and mortars » n’en apprennent suffisamment sur cet aspect des choses pour les rattraper et, souvent, les dépasser du fait de leur maîtrise traditionnelle de la logistique [43]  BALLE et BEAUVALLET, 2002. [43] . Pour corroborer cette hypothèse, on peut constater que les nouveaux mouvements militants semblent, au-delà de la première incarnation de leur présence en ligne, connaître les mêmes difficultés que les autres organisations à absorber et diffuser en leur sein les innovations techniques. Ils en sont restés, bien souvent, aux listes de discussion et sites de publication coopératifs qui, s’ils étaient particulièrement innovants à la fin des années 1990, sont aujourd’hui répandus et, peut-être, dépassés – respectivement par les chats et les wikis [44]  BEAUVALLET, à paraître. [44] . Nouveaux mouvements militants et organisations politiques plus traditionnelles seraient donc essentiellement égaux face à l’innovation technique, les secondes ayant cependant un historique de données et de processus plus important à numériser et à modifier que les premiers. Avec le temps et la constitution d’un historique de plus en plus lourd, l’affinité au niveau structurel entre nouveaux mouvements militants et l’internet semble donc également vouée à s’effacer.

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L’hypothèse de cette affinité nous semble en revanche confirmée par l’observation au niveau opérationnel des pratiques militantes : de nouvelles pratiques – militantisme informationnel ou « logiciel », cyber-activisme, etc. – trouvent dans l’internet le support de leur émergence ou de leur généralisation. Il est même frappant que l’usage des technologies de l’information et de la communication soit lié à ces types de militantisme quel que soit le projet ou l’organisation dans laquelle il se déroule. Afin de nous garder d’une explication techniciste, nous voudrions, pour conclure, expliciter les motivations de ces nouvelles pratiques militantes afin de mieux comprendre cette affinité.

Le renouvellement en cours des comportements militants : un nouveau mode d’engagement articulant particulier et général

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A la suite des auteurs travaillant sur les nouveaux mouvements sociaux, et notamment Luc Boltanski et Eve Chiapello [45]  BOLTANSKI et CHIAPELLO, 1999. [45] , nous considérons que le monde de la mobilisation sociale et politique est en cours de mutation. Cette transformation des pratiques militantes, individuelles et collectives, n’est pas cantonnée aux nouvelles organisations militantes, mais se retrouve de plus en plus au sein des organisations traditionnelles – partis, syndicats, associations [46]  GREP, 2004. [46] . La forme « réseau » est ainsi favorisée, entre autres, par les courants, officiels au sein du parti socialiste, ou prévus par les statuts de l’UMP ; la forme « projet », quant à elle, est celle qu’ont pris par exemple de nombreuses campagnes régionales « de proximité » ; quant au « militantisme informationnel », il est fréquent au sein des sections et des fédérations des partis [47]  Il faut rappeler que le développement de la presse... [47] , ainsi qu’au sein des courants. Cette évolution du militantisme n’accompagne donc pas un renouvellement des choix politiques, mais un renouvellement des modalités de l’engagement. Elle témoigne d’un rapport transformé des militants à la politique et au social. Il nous semble logique de rechercher la source de ce renouvellement dans les transformations récentes du contexte social – montée du niveau moyen de compétences, volonté d’une reconnaissance accrue de l’individualité. La relation de client à fournisseur de services s’impose par ailleurs comme le paradigme de l’organisation économique et sociale au fur et à mesure du remplacement de l’industrie par les services comme source principale de travail dans la société [48]  Nous transposons ici au champ militant des analyses... [48] .

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Le militant, comme le consommateur, veut donc voir reconnaître l’originalité – voire l’unicité – de son rôle et ses compétences (personnelles, professionnelles, relationnelles). Dès lors, un nouveau rapport au parti ou au syndicat émerge, moins fondé sur l’appartenance territoriale ou à une entreprise, que sur les compétences et les services que chacun peut mettre au service de la cause. Sans renoncer aux valeurs fondatrices, il s’agit de rapprocher le discours d’ensemble du parti des zones de compétences et d’activité de chaque militant. L’objectif électoral principal de prise du pouvoir, par exemple, doit être relayé par des actions porteuses en elles mêmes du sens de l’engagement, liées à des événements concrets et directement valorisables.

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Les militants cherchent à établir un nouveau rapport entre les aspects thématiques qui les concernent directement, dans leurs compétences et leurs centres d’activité et d’intérêt, et les aspects globaux ou délégués – notamment ce qui concerne la prise de parole publique et le discours de l’organisation vis-à-vis des médias. Soulignons qu’il ne s’agit pas d’un retranchement corporatiste, mais bien d’une nouvelle articulation entre expérience propre et vie collective – qu’il s’agisse de la formulation d’une analyse globale à partir d’une expérience sectorielle ou de l’enrichissement d’une activité individuelle par la déclinaison de valeurs générales. Cette articulation passe par un renouvellement de la relation de l’organisation militante à son public (de militants réels et potentiels, de sympathisants, voire au-delà), par des transformations dans le fonctionnement interne et par l’invention de nouvelles modalités de production d’informations, d’analyses et de propositions.

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Cette évolution des exigences militantes est, de notre point de vue, d’ores et déjà à l’œuvre au sein des partis politiques [49]  Certains partis politiques proposent déjà des cadres... [49] . Ainsi, la recherche d’experts sectoriels ou le recrutement de sympathisants au travers d’un projet sont des objectifs militants déjà classiques. La mobilisation de compétences originales au sein de réseaux de personnes, si elle est peu visible au niveau d’un parti politique, est courante au sein de ses organisations symbiotes que sont les courants, les clubs de réflexion ou même les « écuries » formées autour de tel ou tel. Si les partis semblent relever de la « critique sociale par plan », ces cercles se montrent bien plus proches dans leurs objectifs et leur mode de fonctionnement de la « critique sociale par projets » : exigence modérée de démocratie formelle, remplacée par un consensus sur les valeurs et les porte-parole, valorisation de la présence médiatique par rapport à la légitimité partisane, objectif de produire des cadres conceptuels pour l’ensemble du parti.

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Ce nouveau mode d’engagement militant contribue même à brouiller les frontières entre partis et syndicats traditionnels et nouveaux mouvements sociaux. Un va-et-vient apparaît d’ailleurs entre les uns et les autres [50]  Ce qui rejoint parfois des traditions anciennes : « Les... [50] . Les militants des nouveaux mouvements sociaux sont souvent également des militants de partis ou de syndicats et contribuent par leurs critiques à importer des pratiques « néomilitantes » [51]  Cette capillarité renoue avec une tradition bien ancrée... [51] .

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Il n’y a donc pas d’impossibilité structurelle à l’hybridation entre la forme instituée – parti ou syndicat – et les nouvelles exigences militantes. Dès lors, l’usage des technologies de l’information et de la communication par les organisations militantes issues de la prise en compte par les acteurs traditionnels des nouveaux modes d’engagement militants pourrait préfigurer les prochains usages dominants de ces outils dans le champ politique. En effet, s’agissant de la diffusion d’une innovation technique, l’issue la plus probable n’est pas l’effondrement des anciens acteurs puissants et leur remplacement par de nouveaux acteurs, mais le renouvellement des pratiques des acteurs installés, permettant le maintien de leur domination [52]  BAR, RICHARDS et SCANVIG, 2003. [52] .

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Le problème de ces formes hybrides est de constituer une pratique militante collective maintenant les objectifs électoraux, tout en prenant en compte ces nouveaux désirs des militants – et donc facilitant leur pratique et respectant leur mode d’engagement. Notre hypothèse est que ces nouvelles pratiques s’inventent à travers les supports d’activité les plus récents, ceux qui sont les moins contraints par l’organisation en place – bref, en ligne. En effet, le changement de support de l’activité militante permet à des transformations latentes, qui s’exprimaient auparavant principalement comme des frustrations, de trouver un débouché positif. Cette dynamique d’innovation, qui voit un potentiel de transformation des pratiques se réaliser à l’occasion d’un changement technique en induisant les usages de la nouvelle technologie, conduit à un état dual, où les activités ayant pour support les nouvelles techniques sont décalées dans leur organisation de celles ayant pour support les anciennes. La situation actuelle des organisations syndicales et des partis politiques nous semble être justement caractérisée par un chevauchement entre pratiques socio-techniques anciennes et nouvelles.

Conclusion

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Il resterait naturellement beaucoup à dire sur Temps réels, mais nous avions d’emblée souligné que nous nous bornions à une première approche. Notre objectif était d’examiner, au cœur des partis de gouvernement, les transformations de pratique militante concomitantes de l’irruption des usages des technologies de l’information et de la communication – sans tomber dans un réductionnisme techniciste. Il nous semble que l’hypothèse forte d’une affinité entre les formes néo-partisanes et les TIC ne tient pas, en ce sens que les partis politiques traditionnels sont en passe de surmonter leurs pesanteurs historiques et de s’approprier pleinement les outils de l’internet. En revanche, ces outils facilitent un ensemble de pratiques militantes novatrices, remettant en cause le partage traditionnel au sein de ces partis entre, d’une part, des sièges responsables de l’élaboration programmatique et de la communication médiatique et, de l’autre, des instances de terrain responsables de la machine électorale (sélection des candidats, par exemple) et des actions militantes de proximité. Cette transformation est en cours – mais loin d’être achevée – au sein du parti socialiste ; Temps réels en est un exemple et un laboratoire d’exploration de ces nouvelles pratiques militantes, ainsi que de leur conciliation au paradigme du parti politique.

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L’histoire de Temps réels témoigne de la transformation des modes d’engagement en cours au sein des partis traditionnels et de la compatibilité – partielle, évolutive – de ces nouveaux engagements avec la forme partisane. Les « néomilitants de l’intérieur » sont-ils d’ailleurs si lointains des « néomilitants hors partis » ? Ces derniers, après avoir assumé une rupture avec l’agenda politique traditionnel, ne commencent-ils pas à s’en rapprocher au fur et à mesure qu’ils ont su gagner l’oreille des décideurs politiques et que, leurs idées progressant, ils ont la possibilité et le besoin d’entrer dans le jeu de la décision politique ? C’est à ce même enjeu que Temps réels est confronté au sein du parti socialiste.


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  • DUMONT L. (2001) « Le Commando de la Matignon Valley », L’Expansion, 1er mars.
  • GRANJON F. (1999) « De l’appropriation “militante” d’internet en contexte associatif. Engagement distancié et sociabilités digitales », in Communication, Québec, vol. 19, n° 2.
  • GRANJON F. (2001) L’internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques, Apogée, Rennes.
  • GRANJON F. (2001) « Les Militants-Internautes : passeurs, filtreurs et interprètes », Conférence I3C, 8 octobre, http :// www. i3c-asso. org/ article. php3 ? id_article= 61
  • GREFFET F. (2001) « Les partis politiques français sur le Web » in
  • ANDOLFATTO D., GREFFET F. et OLIVIER, L. (dir.) Les partis politiques : quelles perspectives ? Paris : L’Harmattan, coll. Logiques politiques. ION J. (1997) La fin des militants ?, Paris, Editions de l’Atelier.
  • KAPLAN D. (2004) 3G, notre histoire, site www. fing. org.
  • LATOUR B. (1992) Aramis ou l’amour des techniques, Paris, La Découverte. Le Monde (2001) « Politique et technologies de l’information vues par la section virtuelle de la fédération parisienne du PS », 19 juin.
  • LESSIG L. (2004) Free Culture, New York, NY, Penguin Press. Libération (2000) « La Rose trébuche sur le mulot », 6 juillet. Libération (2003) « Ouvrier ? Connais plus », 31 mars.
  • MALAURIE G. (2000) « La Clic Politique », Le Nouvel Observateur, 24 mars.
  • OLIVIER O. (2004) Les partis politiques saisis par les logiques militantes du mouvement social. « Mouvementisation » et désinstitutionnalisation partisane. L’exemple français, Colloque annuel de la SQSP, Université de Montréal 26-27-28 mai, http :// www. unites. uqam. ca/ sqsp/ col/ colloque_sqsp_textes. htm.
  • TRIPPI J. (2004) The Revolution Will Not Be Televised, Regan Books.
  • TRAUTMANN F. (2001) internet au service de la démocratie : le cas d’ATTAC, Paris, CEVIPOF.

Notes

[1]

CASTELLS, 2001.

[2]

A noter cependant les travaux de Laurent Olivier (OLIVIER, 2004), dont les conclusions rejoignent assez largement les nôtres.

[3]

GREFFET, 2001

[4]

DAVIS, ELIN et REEHER, 2002.

[5]

CASTELLS, 2001.

[6]

CARDON et GRANJON, 2003.

[7]

ELLENBERG, 2003.

[8]

CARDON et GRANJON, 2002.

[9]

CARDON et GRANJON, 2003a.

[10]

Courant 1998, la totalité des fédérations du parti socialiste a été équipée d’un microordinateur et dotée d’une liaison internet.

[11]

TRAUTMANN, 2001.

[12]

GRANJON, 2001.

[13]

Ce faisant, nous avons bien en tête que ce qui se fait à Temps réels est une modalité possible et non la préfiguration univoque des usages futurs des technologies de l’information à des fins militantes.

[14]

On la retrouve alors aussi bien dans le domaine économique, où la compétence opérationnelle en « TIC » autorise la prise de parole au niveau stratégique, que dans le domaine politique, où les « conseillers TIC » sont souvent choisis pour leur familiarité avec les outils de l’internet (voir DUMONT, 2001).

[15]

Ce discours (disponible sur wwww. vie-publique. fr)marque une rupture dans le discours politique français parce qu’il reconnaît pour la première fois le retard français sur l’internet et forme le projet de rattraper ce retard en adhérant aux standards de l’internet, et non sur la base des technologies concurrentes propres à la France (ATM, principalement).

[16]

14 numéros en 1999 ; 27 en 2000 ; 3 en 2001 ; 15 en 2002 ; 7 en 2003.

[17]

La possibilité ouverte aux membres du PS de militer dans deux sections, l’une locale, l’autre « thématique », amorce une logique de double affiliation, d’organisation « matricielle ».

[18]

Le terme « correspondant » désigne depuis l’origine les gens qui participent aux travaux de Temps réels sans être membres du parti socialiste. Il a été préféré à celui de sympathisant, connoté péjorativement dans le monde militant puisqu’il désigne quelqu’un qui n’a pas (encore) franchi le pas de l’adhésion ; par ailleurs, la « sympathie » pour Temps réels ne s’accompagne pas nécessairement d’une sympathie pour le PS, la section ayant au fil du temps acquis une identité propre distincte de celle du PS.

[19]

Temps réels compte des membres dans l’ensemble des régions françaises, mais aussi à l’étranger (Californie, Espagne, Sénégal, Luxembourg). La majorité réside cependant en IledeFrance.

[20]

Des groupements comparables à Temps réels existent dans le SPD allemand et le PDS italien, mais ils sont dotés d’un statut de structure associée et non de section de leur parti.

[21]

Ou dans une entreprise ou une institution publique.

[22]

GRANJON, 2001 ; CARDON et GRANJEON, 2003 ; TRAUTMANN, 2001.

[23]

On notera que les controverses les plus vives ne portaient pas sur les sujets technotropes – à l’exception notable du sujet des brevets logiciels, générateur de nombreuses altercations.

[24]

Ces taux de maintien sont en fait des minimums : une personne ayant changé d’adresse électronique compte pour un désabonnement alors qu’elle n’a fait que substituer un mél à un autre. Compte tenu des données disponibles, ce sont les seuls chiffres que nous ayons pu reconstituer.

[25]

Ces derniers concernent essentiellement les votes à l’occasion des congrès, la désignation des candidats aux élections et l’élection des responsables de la section.

[26]

On peut rapprocher ce contingent de collaborateurs d’élus (assistants parlementaires, membres de cabinets, etc.) de la forte représentation du monde du conseil au sein de la section : collaborateurs et consultants ont pour activité commune de relier le discours politique et la mise en œuvre opérationnelle : ils se sentent à l’aise dans l’agenda « technopolitique » dont ils sont les plus importants contributeurs.

[27]

OLIVIER, 2004.

[28]

Avec un certain succès… Ainsi, Lionel Jospin est-il régulièrement arrivé en tête dans les sondages des internautes organisés sur les sites de presse en ligne tout au long de la campagne, en partie grâce à l’opération « une minute pour Lionel Jospin » organisée par des membres de Temps réels.

[29]

Dans Le Nouvel Observateur (MALAURY, 2000). Un an plus tard, Le Monde écrit : « Ici, pas de QG de campagne, pas d’affiche à placarder, pas de tract à distribuer, uniquement des ordinateurs en réseau, un site Web, un forum de discussion et une lettre d’information. TemPS réels, “ section internet de la fédération de Paris du Parti socialiste ”, veut inaugurer une nouvelle façon de faire de la politique. » (Le Monde, 2001).

[30]

Libération, 2000.

[31]

http :// www. temps-reels. net/ article. php3 ? id_article= 3.

[32]

Les animateurs de l’internet socialiste, notamment en région, sont souvent en contact avec Temps réels ou abonnés à sa lettre. De surcroît, des membres de Temps réels ont développé un outil de site Web dynamique simple d’utilisation, WebSoc, permettant la gestion et le militantisme informationnel pour toute section. Websoc est largement utilisé dans la fédération de Paris.

[33]

Le site du parti socialiste héberge néanmoins à partir de la campagne présidentielle de 2002 une page wwww. parti-socialiste. fr/ ticconsacrée au sujet. Cette partie du site a été largement créée et animée par des membres de Temps réels.

[34]

AIGRAIN, 2003.

[35]

LESSIG, 2004.

[36]

On appelle « rayonnement » l’ensemble des visites sur un site qui sont initiées par le fait que le visiteur a suivi un lien hypertexte sur un autre site Web. En effet, ce nombre reflète le nombre de pages qui pointent vers le site étudié, en les pondérant par la fréquentation par les personnes potentiellement intéressées par le site étudié. Le rayonnement peut être diffus (de nombreux sites apportent du trafic au site étudié) ou, au contraire, concentré (quand un site apporte l’essentiel du trafic au site étudié). Couplé à une analyse de la progression des visites, l’analyse des composantes du rayonnement permet de comprendre les thèmes, événements ou nouveautés qui sont au cœur du succès d’un site à un moment donné.

[37]

« Les ouvriers ont disparu du langage socialiste. C’est ce que constatent les militants du club socialiste Temps réels dans leurs travaux de « lexicographie sauvage » appliqués au congrès de Dijon. (…) Ces militants se sont amusés à recenser et analyser les 102 797 mots et 565 402 caractères des cinq motions en lice. Cette somme constitue « un concentré de la pensée socialiste au début du IIIe millénaire », affirment-ils. Si les mots ont un sens politique, ce « concentré » révèle un changement latent d’identité du PS », Libération, 2003.

[38]

GRANJON, 2001.

[39]

On peut étendre cette remarques à l’ensemble des membres de Temps réels : s’ils n’ont pas à subir la contrainte de nombreuses réunions, comme les militants traditionnels, ils la troquent pour une conversation continue qui inscrit la politique au cœur de leur principale interface d’échange – leur boîte mél. On notera d’ailleurs que 30 % des adresses mél sont professionnelles, 13 % des adresses de webmail et 57 % des adresses personnelles (données d’octobre 2003).

[40]

Cette « normalisation » est au cœur de la crise interne qu’ont traversée les Verts ces dernières années. Tout récemment, il semble qu’ATTAC ait entamé, non sans douleur, une transformation de ce type : la lettre de diffusion en ligne Le grain de sable a en effet été reprise en main par la direction de l’association parce qu’elle était jugé trop ouverte sur l’extérieur et trop indépendante de l’association (cf. Relevé de décisions du Bureau d’ATTAC, 14 octobre 2003, disponible en ligne).

[41]

CASTELLS, 2001.

[42]

DAVIS, ELIN, REEHER, 2002.

[43]

BALLE et BEAUVALLET, 2002.

[44]

BEAUVALLET, à paraître.

[45]

BOLTANSKI et CHIAPELLO, 1999.

[46]

GREP, 2004.

[47]

Il faut rappeler que le développement de la presse militante accompagne historiquement celui des partis « de gauche », des bulletins de liaisons locaux à la presse nationale « proche du parti. »

[48]

Nous transposons ici au champ militant des analyses classiques sur l’évolution des consommateurs et des usagers. Voir par exemple KAPLAN, 2004 pour une application au secteur des mobiles.

[49]

Certains partis politiques proposent déjà des cadres visant à accueillir ces nouvelles exigences militantes. Ainsi, les sections thématiques sont reconnues dans les statuts – récents – de l’UMP et de l’UDF, alors que ceux du PS ou du PCF, plus anciens, ne prévoient que des sections d’entreprise – même si la pratique est plus souple, comme en témoigne l’existence même de Temps réels.

[50]

Ce qui rejoint parfois des traditions anciennes : « Les membres du parti doivent appartenir à une organisation syndicale de leur profession, à la coopérative de leur localité, s’il en existe une, et à une organisation de défense des consommateurs. » (PARTI SOCIALISTE, 2004 – article 2.4)

[51]

Cette capillarité renoue avec une tradition bien ancrée dans les partis de gauche, dont les cadres sont souvent issus de mouvements sociaux plus à gauche qu’eux. Il n’est pas impossible que le même phénomène existe à droite.

[52]

BAR, RICHARDS et SCANVIG, 2003.

Résumé

Français

Sur la base de l’analyse monographique de la « section virtuelle du parti socialiste », TemPS réels, nous examinons les transformations de pratique militante concomitantes de l’irruption des usages des technologies de l’information et de la communication. Nous montrons que les partis politiques traditionnels sont en passe de surmonter leurs pesanteurs historiques et de s’approprier les outils de l’Internet. Ces outils facilitent un ensemble de pratiques militantes novatrices, remettant en cause le partage traditionnel au sein de ces partis entre, d’une part, des sièges responsables de l’élaboration programmatique et de la communication médiatique et, de l’autre, des instances de terrain responsables de la machine électorale et des actions militantes de proximité.

English

LIVING IN TEMPS RÉELS (REAL TIME) Is the revival of militant practices around ICT possible within political parties? Based on a monographic analysis of the “virtual section of the socialist party”, TemPS réels, we examine transformations to militant practices concomitant with the appearance of uses of information and communication technologies. We show that traditional political parties are overcoming their historical sluggishness and taking up Internet tools. These tools facilitate a set of innovative militant practices, thus undermining the traditional division within these parties between head offices responsible for programmes and media communication, and grass-roots officers responsible for the electoral machine and neighbourhood militant actions.

Plan de l'article

  1. L’hypothèse d’une affinité entre l’internet et les nouvelles organisations militantes
  2. Brouillage récent de ces affinités
  3. Première approche de l’activité de Temps réels
  4. Utiliser l’internet à des fins militantes : Temps réels, section virtuelle du parti socialiste
  5. Articuler réflexion de fond et activisme militant : Temps réels, club socialiste consacré à la « technopolitique »
  6. L’internet comme espace à investir par les militants : Temps réels, groupe de « cyberactivistes »
  7. Maintien d’une hypothèse restreinte d’affinité des TIC avec les nouveaux comportements militants
    1. Le renouvellement en cours des comportements militants : un nouveau mode d’engagement articulant particulier et général
  8. Conclusion

Pour citer cet article

Beauvallet Godefroy, Ronai Maurice, « Vivre a temps réels », Réseaux 1/ 2005 (n° 129-130), p. 275-309
URL : www.cairn.info/revue-reseaux-2005-1-page-275.htm.
DOI : 10.3917/res.129.0275

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