2007
Réseaux
Présentation
Christian Licoppe
Marc RELIEU
A l’exception des discours futuristes du XIXe siècle
[1] et d’expérimentations
sporadiques, l’histoire des dispositifs de visiophonie pour le grand public et
les entreprises s’écrit à partir des années 1970
[2]. C’est durant cette période
qu’aux Etats-Unis, Bell tente un lancement commercial du dispositif inventé
dans ses laboratoires dans les années 1930 et qu’en France, la Direction
Générale des Télécommunications (DGT) met en chantier les projets de
développement qui culmineront dans les années 1980 sur des
expérimentations d’un système de visiophonie grand public à Biarritz.
L’appropriation de ce dispositif, conçu et promu comme un enrichissement
du téléphone, est d’emblée problématique, surtout auprès du grand public.
Le discours recueilli auprès des utilisateurs apparaît contradictoire. Les
études marketing menées aux Etats-Unis sur le « PicturePhone » montrent
des personnes qui s’inquiètent de devoir être visibles à tout moment, mais
qui apprécient la possibilité de voir la personne à laquelle elles s’adressent
[3].
Les années 1980-90 : l’essor des expérimentations
de visiocommunication
Les expérimentations de Biarritz sur le visiophone et l’essor des
visioconférences en entreprise sont l’occasion pour le Centre National
d’Etudes des Télécommunications de mobiliser les chercheurs en sciences
humaines et sociales pour éclairer les logiques qui gouvernent
l’appropriation de ces dispositifs en vue d’orienter l’effort ultérieur de
commercialisation. Plusieurs recherches sont menées autour de la
visiophonie qui paraissent soit sous la forme d’ouvrages collectifs
[4], soit sous
la forme d’articles
[5] dans la revue
Réseaux, qui n’avait alors été créée que
depuis quelques années. Le courant francophone de recherche qui est
aujourd’hui connu sous l’étiquette de « sociologie des usages
[6] » s’est
structuré à cette période, autour des questions d’appropriation que posaient
deux dispositifs nouveaux pour les particuliers, le minitel et le visiophone.
Très peu de travaux sur les usages de la visiocommunication ont toutefois
été publiés en France depuis cette époque.
Figure 1.
Le Picture Phone de Bell en 1964
Pendant les années 1980, et alors que la visioconférence peine à se trouver
une place dans les milieux professionnels
[7], de nouveaux dispositifs de
visiocommunication, appelés « Media Space » sont développés et
expérimentés aux Etats-Unis et en Angleterre, dans le cadre des recherches
sur le travail coopératif (CSCW
[8] ). Selon l’un de ses premiers concepteurs,
un Media Space est « un contexte électronique dans lequel des groupes de
personnes peuvent travailler ensemble, même lorsqu’elles ne résident pas
dans le même lieu ou ne sont pas présentes au même moment. Dans un
« Média Space » les personnes peuvent créer des environnements visuels et
acoustiques en temps réel qui recouvrent des zones physiquement
séparées »
[9]. Cette définition souligne explicitement la spécificité des Media
Space par rapport à la visioconférence : tandis que celle-ci accompagne une
communication planifiée pour un temps limité entre des utilisateurs
identifiés, ceux-là instaurent une liaison quasi constante entre des lieux et
ambitionnent de se constituer eux-mêmes en environnements pour l’action.
Sous l’égide d’une alliance entre des ingénieurs, des Centres de recherche et
développement et des spécialistes de sciences humaines (sociologues,
psychologues, ergonomes), de nombreux Media Space furent mis au point et
testés auprès d’utilisateurs dans le contexte de situations de travail
[10]. Les
locaux de Xerox PARC en Californie furent parmi les premiers à être
connectés à ceux de Xerox à Portland
[11]. Aux Media Space reliant des
bureaux géographiquement éloignés se sont ajoutés des dispositifs de
visiocommunication connectant des lieux publics, comme des couloirs ou
des cafétérias, plutôt destinés à favoriser la communication informelle entre
salariés, tels que Video Window chez Bellcore
[12].
La situation actuelle : pourquoi un numéro sur la visiocommunication ?
Avec le haut-débit et la dispersion de l’informatique, la visiocommunication
a tendance à se banaliser tout en suscitant de constants efforts d’innovation.
Les systèmes de visiophonie se sont développés sur de multiples supports
(sur internet, via des logiciels spécialisés comme RealMeet ou Skype, mais
aussi sur téléphones mobiles). La visiocommunication se décline sous
différents registres technologiques, mais également dans des contextes
sociaux de plus en plus variés, comme le montrent les différentes
contributions à ce numéro : guichets visiophoniques destinés aux interactions
de service (Velkovska et Zouinar), auditions de justice à distance (Licoppe et
Dumoulin), télémédecine (Mondada), murs ou salles de téléprésence dans
l’entreprise ou les lieux publics (Bonu, Relieu), salles de visioconférence
dédiées à la coconception (Lahlou).
Si la diversité de ces terrains d’étude aide à générer de nouveaux
questionnements, par exemple sur la capacité de la visiocommunication à
soutenir la production d’espaces judiciaires virtuels (Licoppe), la plupart des
articles de ce numéro abordent également des interrogations classiques sur
l’organisation des interactions en visiocommunication, comme les ouvertures
ou les clôtures d’interactions distantes. Ils s’inscrivent ainsi dans le sillage
d’une série de travaux réalisés au cours des années 1980 et 90, qui se
caractérisent par leur intérêt commun pour l’analyse d’activité par l’observation
d’enregistrements audio-vidéo. On peut rendre compte de ces études en
distinguant deux axes principaux d’interrogation. Le premier concerne la façon
dont la visiocommunication modifie l’organisation des interactions en
coprésence ; le second interroge le statut de l’objet technique dans l’interaction
et éclaire la façon dont les participants aux interactions
visiocommunicationnelles s’ajustent progressivement à leurs propriétés
singulières.
Comment les visiophones transforment l’interaction
A partir du milieu des années 1980, des études privilégiant l’observation
minutieuse des pratiques à partir d’enregistrements de situations d’usage,
parfois en contexte naturel, parfois en situation expérimentale ou quasi
expérimentale mettent en évidence une série de modifications que les
dispositifs de visiocommunication font apparaître dans l’organisation des
interactions et des activités. Dans ces approches, l’interaction
interpersonnelle en coprésence, ou bien les activités équipées sont
considérées plutôt comme des domaines autonomes de référence, que l’objet
technique vient perturber d’une façon ou d’une autre.
La fragilité de l’interaction visiophonique
Les analyses d’observations précises d’interactions de vidéocommunication,
que celles-ci transitent par un objet spécifique, le visiophone
[13], ou dans
l’articulation de différents objets techniques composant des Media Space
(caméra et moniteur
[14] ), dressent un constat identique. Les participants aux
interactions vidéocommunicationnelles se trouvent en porte-à-faux : d’un
côté, la vue d’un interlocuteur sur l’écran les conduit à faire usage des
mêmes procédés de coordination et de régulation de l’interaction qu’ils
pratiquent habituellement en face-à-face ; de l’autre, la multiplication de
problèmes interactionnels ne cesse de leur rappeler que tel n’est pas le cas.
Ni véritablement en face-à-face, ni tout à fait au téléphone, les membres
d’une interaction vidéocommunicationnelle se trouvent rapidement
désorientés, gênés et placés dans une situation d’inconfort. Par exemple, ils
découvrent qu’ils sont obligés de veiller à maintenir leur positionnement
dans le cadre, ou qu’ils ne parviennent pas à voir la même chose.
Une remise en cause de la relation entre gestualité et parole
En interaction face-à-face, la gestualité accompagne tous les niveaux de
segmentation de la production verbale
[15]. Gestes et paroles contribuent par
exemple de concert à réguler l’organisation et la structure de l’interaction.
Dans l’interaction face-à-face, la gestualité est essentielle pour garantir le
maintien d’un alignement conjoint et durable des locuteurs : des
gesticulations sont utilisées pour demander à entrer en contact
[16], prendre la
parole, manifester pendant les propos d’un locuteur son affiliation ou sa
désaffiliation avec lui, lui indiquer que l’on a déjà compris ce qu’il n’a pas
encore fini de dire, préparer une interruption, etc. Le lien entre gestualité et
parole n’est donc pas réservé à certaines occasions spécifiques. Gestualité et
parole sont liées par une connexion fondamentale, qui constitue l’un des
ressorts de l’intercompréhension mutuelle en face-à-face. Cette
multimodalité constitutive de l’interaction face-à-face repose en outre sur un
placement temporel très précis des gestes par rapport aux productions
verbales. Selon qu’il démarre avant ou après un segment verbal, selon la
trajectoire qu’il adopte par rapport à la parole, un geste pourra revêtir des
significations très différentes pour les locuteurs.
Dans les situations d’interaction médiatisée, comme la vidéocommunication,
les locuteurs, parce qu’ils se voient, mobilisent leurs répertoires gestuels de
façon assez similaire à ce qu’ils font en face-à-face. Cependant
l’interposition des écrans, la limitation des champs des caméras et la
singularité des orientations de leurs axes constituent autant de facteurs qui
fragilisent considérablement l’adéquation entre les gestes et la parole
[17]. Or,
des difficultés répétées pour associer le geste à la parole ont pour
conséquence de produire une gêne chez les interactants, qui ne parviennent
plus à se comprendre. Enfin, dans la mesure où les interactants sont engagés
non pas seulement dans un exercice d’intercompréhension mutuelle, mais
dans une activité pratique, comme par exemple produire une invitation,
annoncer une nouvelle, ou raconter une histoire, une mauvaise
synchronisation du geste et de la parole menace précisément l’intelligibilité
de ce qu’ils sont en train de faire. Dans ces conditions, il est bien évident que
la qualité de l’image, mais également la précision de sa synchronisation avec
le son, ou bien encore la possibilité de pouvoir entendre les réactions d’un
auditeur pendant la production d’un tour de parole constituent des ressources
essentielles dans la réalisation d’une communication visiophonique viable.
La fragilisation de la relation entre la communication
et les environnements dans lesquels se trouvent les interlocuteurs
A côté des éventuels problèmes interactionnels générés par la désynchronisation
de la gestualité avec la parole, la vidéocommunication fragilise le lien entre
l’action et son environnement. Selon Luff
et al.
[18], la visiocommunication est
enfermée dans un paradoxe : d’une part, ces dispositifs tentent de créer un
environnement commun et accessible à chacun ; d’autre part, ils fracturent le
lien entre action et environnement, et rendent problématique la réalisation des
actions les plus élémentaires. Ainsi la visiocommunication tend à créer des
problèmes générés par la forme spécifique de coprésence qu’elle institue. La
vidéocommunication introduit en fait une promesse de mise en commun d’un
environnement. Or cette promesse est impossible à tenir : au lieu de réunir des
espaces distants, la vidéocommunication les fragmente. En effet, un dispositif
visiophonique constitue une scission
[19] entre (1) l’environnement réel dans
lequel se trouve une personne A ; (2) l’image de cet environnement sur le
moniteur de B ; (3) l’environnement dans lequel se trouve B ; et (4) la
représentation de cet environnement sur l’écran que regarde A. La dissociation
des environnements provoque une série de malentendus puisque les participants
ont l’illusion qu’ils voient la même chose alors que cela est rarement le cas,
toutes choses égales par ailleurs.
Cette fragmentation a une conséquence très générale : les actions les plus
élémentaires, comme les gestes de pointage ou de référence à des objets ou
des personnes présents autour de soi, sont sources de malentendus répétés.
Ces problèmes interviennent de plus à la fois au niveau de la production de
l’action et de sa reconnaissance
[20]. Le cas des gestes déictiques (ou de
pointage) a été ainsi extensivement étudié dans la littérature. Pour des
besoins d’illustration, nous distinguerons deux cas de figure :
- cas 1 (production) : une personne montre du doigt un objet apparaissant
sur son écran, mais qui se trouve en réalité dans l’environnement de son
interlocuteur. Ce dernier ne parvient pas à raccorder le geste qu’il découvre
sur son écran avec l’objet correspondant qui se trouve pourtant à côté de lui.
Cette catégorie de problèmes gêne considérablement la production même des
actions à destination d’autrui : les personnes ne parviennent pas à se référer
par un geste ou par une description verbale à un objet qu’elles voient
pourtant sur leur écran, mais que leur interlocuteur ne réussit pas à
reconnaître dans son environnement ;
- cas 2 (reconnaissance) : un membre voit un geste de pointage apparaître
sur son moniteur, mais ce geste désigne quelque chose dans l’environnement
de son interlocuteur auquel il n’a pas accès. Il ne parvient donc pas à lier le
geste qu’il observe à un point de référence pertinent et ne peut comprendre
ce que regarde et fait son interlocuteur.
La vidéocommunication dissocie ainsi l’action de son environnement, en
multipliant les représentations des contextes dans lesquels se trouvent les
interlocuteurs. Cette fracture entre les engagements concernant un
environnement proximal et un environnement distant (séparation que les
dispositifs de visiophonie contribuent à produire et stabiliser) atteint les
fondements de l’interaction interpersonnelle et la communication, car elle
fragilise la production comme la reconnaissance d’actions intelligibles. Les
chercheurs anglais en tirent des conclusions assez pessimistes sur
l’utilisation des dispositifs visiophoniques pour les activités collaboratives.
Parce que l’écologie est irréductiblement « fracturée »
[21], il s’agit d’un média
« cruel » et « peu gratifiant » pour ce genre d’activité
[22].
L’apprentissage des compétences nécessaires à la communication
visiophonique et la notion « d’artefact interactionnel »
Certaines études observationnelles des usages de différents dispositifs de
visiocommunication qui furent conduites dans la durée
[23] portent un
jugement plus positif. Elles mettent davantage l’accent sur les procédures
d’ajustement que les usagers réguliers développent pour se familiariser avec
ces objets techniques. Les perturbations initiales introduites par la
visiocommunication sont en effet susceptibles d’être graduellement intégrées
à de nouvelles routines d’interaction par les usagers.
Au cours de leur socialisation, les agents sociaux ont, explique de Fornel
[24],
acquis une maîtrise pratique et routinière de la logique de l’interaction. Ils
savent, par exemple, à quelle distance de l’autre il faut se situer, quelle
hauteur de la voix adopter, quelle gestualité mettre en
œuvre, et ce, en
fonction d’un ensemble complexe de critères, comme le contexte
environnemental et social, le degré de familiarité avec l’autre (ou les autres),
le nombre d’interactants, leur âge, etc. Avec le visiophone, un ensemble de
nouvelles « contraintes » apparaissent : les personnes doivent se positionner
par rapport à la caméra, déterminer à quelle distance se placer par rapport à
la caméra, utiliser la touche contrôle, maximiser la qualité sonore). Les
usagers doivent alors réapprendre à interagir ensemble de façon compétente.
Communiquer par visiophone n’est pas équivalent au fait de regarder une
image plus ou moins nette, plus ou moins claire, en y ajoutant des paroles.
Alors que certains utilisateurs du visiophone ne réussissent pas à maîtriser la
mise en forme de l’interaction visiophonique et se reportent sur le mode
maîtrisé de l’interaction téléphonique, venant alors à se regarder
téléphoner
[25], d’autres parviennent, par des consignes de positionnement
interactionnel, à maîtriser ce savoir-faire. C’est seulement dans ce cas que le
visiophone se transforme en « artefact interactionnel » : son statut d’objet
technique médiatisant la communication passe à l’arrière-plan et il devient
un simple élément du contexte interactionnel
[26]. Cette stabilisation de
l’interaction visiophonique repose notamment sur deux niveaux
d’organisation distincts.
Se positionner dans le cadre
Etablir une interaction visiophonique suppose l’adoption de postures et d’un
positionnement corporel, qui crée un angle d’orientation convergent entre les
partenaires, qui coorientent leurs corps de manière à faire face à l’appareil.
Cette organisation des postures et des regards fait « émerger une coprésence
virtuelle et (les participants) parviennent à surmonter le fait que les espaces
dans lesquels ils se trouvent sont radicalement disjoints
[27] ». En réalisant un
arrangement spatio-temporel commun, les participants s’isolent comme dans
le face-à-face de leur environnement immédiat – à la différence près que
chacun d’entre eux s’isole de son environnement respectif et non d’un
environnement commun
[28]. Ils stabilisent alors un cadre pour communiquer
ensemble. Cet espace virtuel n’est pas souple : il est inscrit à l’intérieur d’un
cadre déterminé et orienté par un positionnement devant le moniteur et la
caméra. Pour l’instaurer, les interactants doivent donc apprendre à se
positionner mutuellement devant ces objets. Pour se manifester mutuellement
qu’ils sont bien en interaction et éviter des interruptions les interlocuteurs sont
contraints de rester dans le champ et d’adopter une orientation frontale. « Etre
hors-cadre constitue une forme de rupture de l’engagement à part entière des
interlocuteurs »
[29]. Un bon positionnement permet d’être bien reçu de son
correspondant : ni trop près de l’écran (risque « d’effet faux jeton »), ni trop
loin (risque de « tête coupée »).
Produire un cadre adéquat pour une communication verbale et gestuelle
Le second niveau d’organisation concerne le maintien de l’engagement mutuel
des participants dans la relation interactionnelle. Etant en mesure de
reconnaître un état de « coprésence écranique », les interlocuteurs doivent dès
lors organiser continuellement ce « centre commun d’activités visuelles et
cognitives ». De Fornel présente plusieurs analyses convaincantes de la
capacité de locuteurs bien positionnés à manifester un comportement verbal et
non verbal aussi complexe et agencé qu’en face-à-face. Les interactants
parviennent à synchroniser gestes, parole et regard de manière à coordonner
finement leurs échanges interactionnels. Et cependant un positionnement
mutuel maîtrisé ne peut empêcher l’espace interactionnel de l’échange
visiophonique de rester vulnérable, par exemple, à l’irruption de tiers.
A la différence d’un outil qui amplifie des capacités humaines, le visiophone
constitue un « artefact interactionnel », au sens où son usage conduit les
participants impliqués à restructurer leur activité interactionnelle ordinaire
[30].
L’examen de cette dimension suppose un travail sur la durée. C’est sans
doute la raison pour laquelle elle est rarement traitée dans les études
associées à des expérimentations ponctuelles. Le cadre des expérimentations
de Biarritz s’est avéré particulièrement fécond dans la mesure où les usages
des particuliers ont pu être observés durant plusieurs années.
L’organisation des activités réalisées en visiocommunication
Les articles réunis ici s’inscrivent, pour l’essentiel, dans le prolongement de
ces études classiques de la visiocommunication et de leurs principaux ancrages
théoriques dans l’ethnométhodologie, l’analyse conversationnelle, l’analyse
des actes de langage ou les théories de l’activité. Ils partagent également avec
les études de la première génération une orientation heuristique particulière,
qui privilégie l’observation méthodique d’enregistrements vidéo des activités,
tout en intégrant les acquis des travaux réalisés depuis cette époque, par
exemple, dans le courant des « WorkPlace Studies
[31] ».
Ce numéro présente une série d’analyses sur les interactions visiophoniques
réalisées non seulement avec des systèmes différents mais surtout dans des
contextes d’activité très variés et qui témoignent bien de la diffusion actuelle
de ces dispositifs : activités hospitalière (Mondada), judiciaire (Licoppe et
Dumoulin, ce numéro), administrative, autour de la relation de service entre
ANPE et demandeur d’emploi (Velkovska et Zouinar), des réunions
professionnelles dans de grandes entreprises de services (Bonu ; Lahlou), des
interactions informelles, « en passant », dans les espaces publics urbains et
entre les couloirs de deux sites d’une entreprise (Relieu). L’ensemble de ces
études donne pour la première fois au lecteur la possibilité de comparer la
manière dont la visiocommunication se décline au pluriel, dans des types
d’activité très différentes.
Tout en mobilisant les outils de l’analyse interactionnelle, plusieurs auteurs
se distancient des cadrages théoriques centrés sur l’interaction (médiatisée
ou non) comme domaine d’étude autonome, et s’interrogent sur les relations
entre interaction et activité. Dans leur analyse des usages d’un système
visiophonique utilisé par l’administration à titre expérimental, J. Velkovska
et M. Zouinar s’efforcent, par exemple, de situer ces interactions dans le
cadre de l’établissement de la relation de service avec l’administration ; la
démarche de conception de salles de vidéoconférence proposée par Saadi
Lahlou est plutôt centrée sur l’activité de réunion que sur l’interaction. Par
ailleurs, lorsque des questions telles que l’ouverture ou la terminaison des
interactions sont abordées (cf. les articles de L. Mondada, C. Licoppe,
M. Relieu, et B. Bonu) elles sont envisagées plutôt comme des problèmes
pratiques imbriqués dans des environnements matériels et organisationnels
que comme des tâches génériques.
La visiophonie et le « développement » des pratiques interactionnelles
Depuis l’origine, dans le discours des industriels et des « gourous » de la
technologie, les dispositifs de visiophonie ne devraient proposer qu’un
médium presque complètement transparent par rapport à l’accomplissement
des actes de communication. Or cet objet s’interpose, résiste, contraint les
utilisateurs à des formes d’apprentissage qui remodèlent les routines
interactionnelles et le statut de celles-ci comme ressources dans l’interaction.
Parce qu’elles sont perturbées, des routines interactionnelles utilisées
habituellement de manière préréflexive, vue et inaperçue
[32] peuvent devenir le
foyer d’une prise en compte réflexive qui les révèle à l’attention des
utilisateurs. Par ailleurs certaines séquences interactionnelles ordinaires, les
paires adjacentes conversationnelles comme les salutations ou les
questions/réponses, et les paires gestuelles comme pointer/regarder peuvent
être utilisées comme des ressources instrumentales permettant d’éprouver le
fonctionnement du dispositif et de démontrer de manière visible la possibilité et
les manières d’y interagir aux autres participants (L. Mondada ; M. Relieu).
L’apprentissage de l’interaction visiophonique passe donc par une
mobilisation différente des routines conversationnelles (et en particulier
celles qui présentent un caractère séquentiel). Celles-ci ne sont plus
accomplies de manière préréflexive mais peuvent, selon les circonstances,
devenir des « objets de l’enquête
[33] » ou des instruments utilisés à la fois
pour interagir et pour éprouver la qualité de l’interaction. Au sens de la
théorie de l’activité, on peut dire que l’apprentissage des compétences
nécessaires à la conduite des interactions visiophoniques conduit à un
« développement » de l’activité interactionnelle
[34]. De la même façon que la
présence et l’usage d’un « artefact cognitif » conduit à une remédiation et
une redistribution du travail cognitif et du système de personnes et
d’artefacts qui « accomplit » l’opération cognitive en question
[35], le
visiophone constitue un « artefact interactionnel
[36] » au sens où il invite à
une remédiation de l’activité interactionnelle, et à une reconfiguration du
système de personnes et d’artefacts « en interaction ».
Pratiques de mise en espace de l’activité en visiocommunication
Si la visiocommunication tend à fragmenter les espaces, il n’en reste pas
moins que les participants déploient une série de procédés pour fabriquer des
activités situées dans des espaces particuliers. L’étude des interactions et des
activités de visiocommunication peut ainsi contribuer de façon plus générale
à la compréhension de la mise en espace de l’action. L’espace judiciaire de
l’audience (C. Licoppe), l’espace de la réunion (B. Bonu) ou celui des
visioconférences entre médecins (L. Mondada) sont institués
progressivement et reposent sur les pratiques que les participants mettent en
Ĺ“uvre pour commencer l’activité, traiter des interruptions liées à des
problèmes techniques, ou tenter de retourner à l’activité principale.
L’analyse (M. Relieu) de la façon dont des passants découvrent, via des
interrogations sur leurs localisations mutuelles, un dispositif de
visiocommunication disposé dans des lieux de mouvements (couloirs
d’entreprise, espace public urbain) rappelle par ailleurs que l’établissement
d’une situation de coprésence en visiocommunication peut parfois
s’effectuer sans que ses participants ne connaissent les lieux dans lesquels ils
se trouvent. Qu’elle exploite ainsi, à travers une exploration et une enquête,
la localisation particulière de ses participants pour leur permettre de se
parler, ou qu’elle confirme réflexivement un espace d’activité bien délimité
entre les occupants de positions catégorielles spécifiques, l’entrée en
coprésence des dispositifs de visiocommunication révèle alors une gamme
étendue de « pratiques de spatio-temporalisation ».
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[1]
ROBIDA, 1893.
[2]
Selon GOLD (1994), une liaison combinant téléphones et téléviseurs aurait toutefois été
établie entre Berlin, Leipzig, et Munich et proposée au public depuis des bureaux de poste dès
les années 1930.
[3]
LIPARTITO, 2003.
[4]
PERIN et GENSOLLEN, 1992, voir également
Réseaux n° 10.
[5]
FORNEL, 1988 ; LACOSTE, 1988.
[6]
JOUET, 2000.
[7]
EGIDO, 1990.
[8]
Voir la présentation synthétique de CARDON, 1997.
[9]
SLUTS, 1986, cité par MACKAY, 1990.
[10]
Ces diverses tentatives furent contemporaines de la naissance du courant des études sur le
travail coopératif médié (CSCW). Sur l’histoire de ce courant, voir CARDON, 1997.
[11]
D’autres projets similaires furent mis en
Ĺ“uvre à Bellcore et à l’Université de Toronto et
en Grande Bretagne (Xerox Cambridge Parc). Voir McKAY, 1999.
[12]
FISH
et al., 1990.
[13]
FORNEL, 1988,1992.
[14]
HEATH et LUFF, 1992.
[15]
KENDON, 1980 ; MC NEILL, 1992.
[16]
SCHEGLOFF, 2000.
[17]
HEATH et LUFF, 1992.
[18]
LUFF
et al., 2003.
[20]
HEATH et LUFF, 1992 ; LUFF
et al., 2003 ; FORNEL, 1992.
[21]
HEATH
et al., 2003.
[22]
HEATH et HINDMARSH, 1997.
[23]
FORNEL, 1994 ; DOURISH
et al., 1996.
[24]
FORNEL, 1991, p. 127.
[25]
FORNEL, 1991, p. 127.
[26]
« L’objet technique n’est plus un simple outil qui prolonge la perception en donnant un
accès à un espace mais un artefact interactionnel qui permet d’interagir à distance par la
création d’un espace interactionnel partagé » (FORNEL, 1991, p. 128.).
[27]
FORNEL, 1991, p. 97.
[31]
HEATH et LUFF, 2002.
[32]
GARFINKEL, 1967.
[36]
FORNEL, 1992,1994.