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Réseaux

2009/2 (n° 154)

  • Pages : 272
  • Affiliation : Revue précédemment éditée par Lavoisier

    Revue soutenue par l'Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS

    Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782707157492
  • DOI : 10.3917/res.154.0051
  • Éditeur : La Découverte

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L’écriture de Wikipédia est le produit d’une forme surprenante et originale de travail coopératif qui reste encore mal ou incomplètement comprise  [1][1] Ce travail a été conduit dans le cadre du projet AUTOGRAPH.... Dans les multiples débats qui entourent le succès de l’encyclopédie en ligne, on insiste beaucoup sur la liberté de tout utilisateur d’écrire comme il le souhaite, sur les risques d’erreurs, d’approximation ou de vandalisme consécutifs à l’absence de contrôle éditorial a priori, ou encore sur la revanche des amateurs sur les professionnels du savoir (Assouline, 2008 ; Vanderdorpe, 2008). L’originalité du processus d’écriture ouverte focalise l’attention de la plupart des commentaires, qu’ils soient laudateurs ou critiques, que s’attire l’encyclopédie, sans que soit parallèlement souligné le contrôle de chacun sur chacun, qui constitue l’indispensable corrélat de la liberté d’écriture des contributeurs. En effet, si, l’écriture est sur Wikipédia un processus ouvert et participatif, comme sur beaucoup d’autres sites contributifs de l’Internet, la production collective d’une encyclopédie n’est possible que parce que la surveillance individuelle a posteriori des écritures est, elle aussi, ouverte et participative. Or la surveillance, si l’on veut bien la considérer positivement comme attention, vigilance et souci du bien commun, occupe une place éminente dans la formation d’un espace de discussion critique et constitue un opérateur très puissant de régulation et de correction collective des comportements.

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Pour beaucoup de commentateurs pressés, les pages d’articles éditées constituent la seule face visible de Wikipédia. Elles s’offrent dès lors comme une cible facile aux reproches d’imperfection, d’incomplétude ou d’erreurs. Pourtant, les wikipédiens ne se contentent pas d’écrire l’encyclopédie. Ils discutent, se disputent, négocient et s’accordent sur les pages Discussion. Ils se modifient, se corrigent et se révoquent sur les pages Historique. Ils se testent, s’amusent et apprennent dans les pages Bac à sable et Bistrot. Ils montent la garde, veillent, vérifient, corrigent, protègent et bloquent à l’aide de la Liste de suivi et des pages de Modifications récentes. Ils se querellent, argumentent, votent et décident sur les Pages à Supprimer et alertent les Wikipompiers lorsque leurs débats s’enflamment. Et s’ils ne parviennent pas à s’accorder, ils iront alors accuser ou se défendre devant le Comité d’arbitrage. L’originalité la plus radicale de Wikipédia tient sans doute moins à l’écriture participative qu’à cette mutualisation des procédures de surveillance et de sanction qui permet à la communauté de veiller sur elle-même. En effet, la décentralisation de l’écriture est inséparable de la décentralisation du contrôle et cette co-originarité de l’expression et de la surveillance est justement la raison pour laquelle Wikipédia a du bâtir de si subtiles règles de gouvernance pour constituer sa communauté.

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Wikipédia n’a pas inventé l’écriture participative. Les modèles d’open publishing sont nés avec le web et l’expérience d’Indymedia en illustre sans doute mieux les vertus et les limites. En revanche, Wikipédia a généralisé une technique de régulation collective des écritures particulièrement originale où chacun est appelé à être non seulement écrivant, mais aussi contrôleur des écritures des autres. Ce type de régulation est rendu nécessaire par la vocation encyclopédique d’un projet qui se démarque fondamentalement des sites d’expression individuelle où il n’est pas nécessaire de coordonner des personnes différentes dans l’écriture d’un même texte. Les contributeurs de Wikipédia ne produisent pas, de façon individuelle et subjective, des textes personnels, mais ils contribuent ensemble à la production d’articles de référence susceptibles de faire consensus. Les entrées de l’encyclopédie ne peuvent faire l’objet de plusieurs articles signés d’auteurs distinguant leurs vues les unes des autres. Il ne saurait par exemple y avoir plusieurs versions de Paris, plusieurs biographies de Spinoza ou des définitions multiples du Communisme? [2][2] À cet égard, il est utile de comparer Wikipédia à d’autres.... Aussi est-il nécessaire de définir des moyens contraignants pour que des rédacteurs différents, ayant parfois des vues divergentes, se coordonnent dans l’écriture d’un même article. C’est donc l’unicité des articles de l’encyclopédie qui justifie la subtile architecture des procédures de régulation collective qu’ont inventées les wikipédiens. Dans ce texte, nous proposons une interprétation du modèle de coordination et du système de gouvernance qu’ils ont mis en place pour préserver l’unicité de leur œuvre commune, tout en restant irréductiblement ouverts à la participation de tous.

Le modèle d’auto-régulation de Wikipédia

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L’organisation collective de Wikipédia peut être comparée à celle de communautés ayant en charge la production, la gestion et l’allocation d’une ressource commune ; ici, le savoir encyclopédique. Beaucoup des travaux d’inspiration économique et juridique qui se sont développés autour de la notion de bien commun reprennent un ensemble de caractéristiques initialement formulé par Elinor Ostrom (1990) pour décrire les formes de gouvernance de communautés du monde réel organisées autour du partage d’une ressource commune, comme la gestion des forêts japonaises, les systèmes d’irrigation en Espagne et aux Philippines, ou les bassins de pêche en Turquie et au Sri Lanka. Complété par des recherches ultérieures (Ostrom, 2000), documenté par de nombreuses études de cas (Hess, Ostrom, 2007) et profondément transformé par l’émergence des communautés dont la ressource commune est immatérielle (Benkler, 2006), ce modèle d’interprétation inspiré par les approches hétérodoxes de la théorie du choix rationnel a permis de mettre en évidence huit propriétés génériques des systèmes de gouvernance auto-organisée : 1) les relations entre les membres et les non membres de la communauté doivent être clairement définies ; 2) la production de règles doit se faire en relation étroite avec la nature de la ressource à réguler ; 3) les individus affectés par une règle collective doivent pouvoir participer à la modification de la règle et cette modification doit se faire à faible coût ; 4) les individus qui surveillent la ressource commune doivent être choisis localement et être responsables devant la communauté ; 5) les sanctions prononcées à l’encontre de membres de la communauté doivent être graduées ; 6) et, elles doivent obéir à un principe de subsidiarité privilégiant le respect des règles locales ; 7) les membres de la communauté doivent avoir un accès rapide à une arène locale pour résoudre leurs conflits à bas coût ; 8) enfin, la communauté est constituée d’un enchevêtrement de niches locales.

Écrire / Révoquer

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Comme l’ont montré de récentes études sur le fonctionnement de procédures spécifiques de Wikipédia, les articles de qualité (Viegas, Wattenberg, McKeon, 2007) ou la recommandation pour la biographie des personnes vivantes (Forte, Bruckman, 2008), la gouvernance de Wikipédia constitue une illustration presque parfaite de ce modèle de gouvernance des communautés, même si celui-ci a été initialement établi pour la gestion d’une ressource matérielle? [3][3] La propriété 1 d’Orstom sur la séparation entre membre.... On ne cherchera pas à reprendre ici l’ensemble de ces huit traits de l’auto-organisation des communautés. Mais on voudrait insister sur le fait que plusieurs d’entre eux pointent précisément le phénomène que nous venons de souligner. Les individus participent d’autant plus facilement à la production d’une ressource commune qu’ils disposent aussi d’un pouvoir de surveillance et de sanction sur les autres membres de la communauté. Les propriétés 4 à 7 du modèle d’Orstrom soulignent à ce titre la meilleure efficience du contrôle local sur la monopolisation centrale du pouvoir de surveillance et de sanction. Le contrôle local, lorsqu’il est effectué par les producteurs eux-mêmes, par exemple avec un système de rotation des pouvoirs de sanction sur les autres, constitue un moyen très efficace de garantir la confiance entre les membres de la communauté. Son efficacité est d’autant plus grande que la proximité entre le fautif et le surveillant permet la mise en œuvre de sanctions si graduées que leurs premières manifestations s’apparentent à un simple signalement d’erreur de comportement à la communauté. Le fautif n’est pas « puni », mais il utilise les signaux que lui adresse la communauté pour apprendre, réviser son comportement et se familiariser avec les règles communes. Surveillance et sanction, lorsqu’elles s’exercent à très bas niveau, de façon légère et publique, renforcent les liens de confiance et les valeurs de la communauté, davantage qu’elles n’excluent les malfaisants. Elles nourrissent un cadre de discussion dans lequel la vigilance critique est orientée vers la recherche d’une entente intersubjective? [4][4] En ce sens, c’est en incorporant les ressorts expressifs.... Ce n’est que lorsque des fautes sont systématiquement répétées par la même personne, sans qu’il ait été tenu compte des signaux que lui a adressés la communauté, que le contrevenant sera sanctionné plus fortement et qu’il pourra avoir à comparaître devant les instances centrales de la communauté. Il reste que, la plupart du temps, une sanction locale, légère et immédiate, mêlant réprimande et encouragements, permet l’intégration communautaire et facilite une gestion à très bas niveau de la très grande majorité des conflits entre les membres. Ce que fait apparaître le modèle d’auto-organisation de Wikipédia, c’est qu’il est non seulement nécessaire de décentraliser la surveillance et la sanction le plus fortement possible, mais qu’il est aussi utile de mettre en tension le local et le centre dans la graduation des sanctions, afin que, localement, elles visent la correction des comportements et, centralement, la punition des individus.

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Tout se passe comme si les wikipédiens avaient pris ces règles à la lettre pour en radicaliser le principe à l’extrême. Ils ne se sont pas contentés de réserver le pouvoir de surveillance et le droit de sanction à des instances locales de la communauté. Ils l’ont distribué à tous et à n’importe qui. Chaque contributeur est aussi censeur. À dire vrai, cette règle était d’emblée enfermée dans l’interface de la technologie retenue par Larry Sanger et Jimmy Wales. Interface morale d’un genre particulier, le wiki articule étroitement droit à l’écriture, devoir de discussion et pouvoir de sanction, en refusant de les réserver à des populations différentes comme le font la plupart des modèles éditoriaux classiques. Dans le vocabulaire des wikis, la « révocation », ou revert, consiste à annuler une écriture récente en revenant d’un clic à l’état antérieur du texte. Cette opération d’effacement très simple est rendue possible par l’enregistrement public de l’historique de toutes les modifications faites sur la page. N’importe qui peut écrire sur Wikipédia, mais n’importe qui peut aussi effacer ce qu’un autre vient d’écrire. Wikipédia n’aurait pas été possible, ou à tout le moins n’aurait pas été la même, si ces deux droits, écrire et révoquer, participer et sanctionner, n’avaient pas été aussi intimement associés à l’horizon d’une discussion argumentative orientée vers l’entente intersubjective de ses membres.

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Que serait en effet Wikipédia si seul un corps particulier de personnes disposait du droit de corriger et de révoquer les productions des autres ? Comment une telle délégation aurait-elle été tolérée par les contributeurs ? Qui aurait été légitime pour user d’un tel pouvoir ? Tout autre design des règles de participation et de sanction conduirait en effet à réinstaller dans le dispositif ce contre quoi l’encyclopédie ouverte s’est construite, l’autorité d’un comité d’experts veillant sur les productions des autres. Depuis l’échec de Nupédia (Levrel, 2006), de nombreuses expériences ont été tentées pour proposer ce genre d’architecture éditoriale? [5][5] C’est le cas par exemple de Citizendium, lancé par.... Toutes ont échoué ou sont moribondes. Quelles que soient la justesse et la pertinence de certaines de leurs critiques à l’égard de Wikipédia, ces expériences font l’hypothèse que la motivation expressive des encyclopédistes amateures peut être séparée de leur intérêt pour la qualité du bien collectif auquel ils ont contribué. C’est sans doute mal comprendre que les ressorts sociologiques qui fondent la participation à Wikipédia, et, plus généralement, aux dynamiques de production de contenu sur le web 2.0, mêlent inséparablement désir expressif et vigilance critique? [6][6] À cet égard, c’est la même intuition qui est au principe.... Il est donc sans doute assez naïf de penser qu’il serait possible d’inviter les personnes à s’exprimer bénévolement, tout en réservant à quelques uns la possibilité de discuter, de corriger ou de sélectionner ces multiples productions amateurs. Écrire un article de Wikipédia, surtout dans un contexte où se rencontre de multiples auteurs qui ne peuvent monopoliser sur leur nom propre une quelconque réputation auctoriale, mobilise d’autres ressorts subjectifs que le seul désir expressif ou, à tout le moins, il est impossible d’isoler ce désir de l’intérêt que le participant porte à la forme prise par le bien collectif, intérêt que nous désignons ici comme vigilance ou surveillance. Dès lors, les activités de coordination avec les autres participants, le fait de les lire, les commenter, discuter avec eux, les corriger ou les effacer, prennent très rapidement une place décisive dans les motivations des wikipédiens (Bryant, Forte, Bruckman, 2005). Il faut donc faire l’hypothèse que, notamment au regard d’autres expériences plus « éditorialisées », l’ampleur de la participation à Wikipédia tient au fait que son architecture offre de multiples espaces au débordement de la production expressive vers des activités de coordination, de surveillance et de sanction que les participants exercent les uns vis-à-vis des autres.

L’inflation des tâches de coordination

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Ce phénomène peut se mesurer par l’importance de plus en plus grande que prennent les activités de post-production des articles dans le travail des encyclopédistes amateurs. Il apparaît en effet que les contributeurs de Wikipédia écrivent de moins en moins d’articles et passent de plus en plus de temps à discuter entre eux de la manière dont ils écrivent les articles et dont la communauté doit s’organiser. Kittur et al. (2007) ont montré que, alors qu’en 2001, 90 % des éditions sur la Wikipédia anglo-saxonne portaient sur les pages Articles, en juillet 2006, elles ne représentaient plus que 70 %. Plus encore, sur la même période, le pourcentage d’édition créant un nouvel article est tombé à moins de 10 %. À l’inverse, les éditions concernant la politique de l’encyclopédie, les débats ou les conflits entre rédacteurs ont vu leur part augmenter dans la production d’ensemble des wikipédiens. Des résultats similaires ont été trouvés par les chercheurs d’IBM qui soulignent l’augmentation des pages de discussion des utilisateurs et des pages d’élaboration des principes de l’encyclopédie (Wikipedia guidelines) (Viégas, Wattenberg, Kriss, Van Ham, 2007).

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Certains s’inquiètent de cette augmentation de la part du « travail indirect » et interprètent ce phénomène comme une inefficace et non-optimale croissance des coûts de coordination. Les wikipédiens eux-mêmes s’efforcent de rationaliser la part du travail indirect en développant des robots permettant une mise en forme automatique de certains aspects de l’encyclopédie ou en formalisant certains processus afin de neutraliser les discussions interminables, les guerres d’édition et les disputes échevelées. Il reste cependant que ce travail de méta-coordination est partie prenante de la production même de l’encyclopédie. Sans doute est-il même la conséquence nécessaire de sa croissance et de sa réussite, ceci pour au moins deux raisons. D’abord, parce que la qualité et la fiabilité des articles dépendant du nombre de rédacteurs de l’article (Roth, Taborelli, Gilbert, 2008 ; Anthony, Smith, Williamson, 2005), les impératifs de coordination entre rédacteurs s’accroissent avec le volume des contributeurs par article. En comparant l’échantillon des 1211 « articles de qualité » (featured articles) aux autres articles de l’édition anglo-saxonne de Wikipédia, Dennis Wilkinson et Bernardo Huberman (2007) ont montré qu’il existait un lien statistique robuste entre cette qualité, le nombre d’éditions, et la variété d’éditeurs distincts. Ensuite, parce qu’en devenant très visible, la notoriété de Wikipédia attire à elle des acteurs nouveaux qui, n’ayant pas intériorisé les règles de fonctionnement de l’encyclopédie, ont des comportements qu’il faut surveiller, socialiser et réguler (vandales, action de lobbying, mobilisation concertée, etc.). L’augmentation des activités méta-éditoriales, dénoncée par certain comme une « dérive bureaucratique » de l’encyclopédie ou un « bavardage » stérile et inefficace, est donc plutôt un symptôme caractéristique de la croissance de la communauté et de la visibilité de son œuvre collective? [7][7] Cependant, cette augmentation des coûts de coordination....

Une régulation procédurale

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L’architecture normative de la Wikipédia anglo-saxonne a été définie en février 2002. Elle repose sur cinq principes fondateurs non négociables qui fondent les normes de l’édition libre du projet : 1) un horizon encyclopédique ; 2) dont les écrits sont neutres ; 3) publiés sous licence libre ; 4) dans le respect de règles de savoir-vivre, et cela ; 5) sans autres règles non négociables. Derrière ces principes fondateurs, toutes les règles d’organisation de la production de l’encyclopédie sont, au moins, potentiellement, réversibles, négociables et transformables par n’importe quel membre de la communauté qui saura parvenir à réunir un consensus autour de principes révisés (le principe 3 d’Orstom). Les wikipédiens distinguent en effet les Politiques (policies), entérinées par un processus de décision collective, et les Recommandations (guidelines), non soumises au vote, mais issues de l’expérience, conventionnellement admises comme des bonnes pratiques. Ainsi, la Wikipédia anglo-saxonne comprend-elle aujourd’hui 38 principes officiels (policies) et 189 recommandations (Guidelines) (Kriplean et al., 2007 ; Forte, Bruckman, 2008). La Wikipédia française compte 12 politiques et 38 recommandations. Principes officiels et recommandations peuvent être constamment modifiés par les wikipédiens (Black et al., 2008) et ceux-ci ont, du reste, considérablement évolué avec la croissance de la communauté (Beschastnikh et al., 2008). Il serait cependant naïf de considérer qu’ils puissent être aisément modifiés par le premier venu. L’inertie des Principes et Recommandations de l’encyclopédie s’explique conjointement par la difficulté du processus de décision (sondage, argumentation, élaboration de propositions, vote, application) et par le sentiment éprouvé par l’avant-garde de la communauté que les règles les plus importantes ont désormais été fixées. Si les modifications des principes généraux sont rares, lentes, et font l’objet de longues discussions, en revanche, localement, au niveau des portails, les règles de contribution, d’écriture et de mise en forme sont constamment élaborées et redéfinies par les acteurs.

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La régulation de Wikipédia est d’essence procédurale. Elle repousse toujours le plus loin possible les conséquences mortifères d’une prise de décision à caractère substantiel. En raison même de la radicalité du projet, le fait que n’importe qui puisse écrire l’encyclopédie et que personne ne puisse exciper de qualités personnelles lui conférant une autorité sur les autres, une procéduralisation extrême des formes de la discussion entre participants est requise pour produire un consensus stable. Il est, en effet, impossible à une communauté aussi ouverte de présupposer l’existence d’un consensus préalable entre ses membres permettant de prendre des décisions substantielles relatives au contenu encyclopédique. Toute discussion substantielle dans un espace énonciatif aussi ouvert ne peut que chercher à l’extérieur d’elle-même la source de sa validité. Or, comme il est impossible de rechercher cette légitimité dans l’appui d’une autorité incorporée dans les qualités, le statut ou les compétences des énonciateurs, les wikipédiens ont transféré la légitimation de leurs énoncés vers des sources externes faisant autorité? [8][8] C’est à ce titre que Wikipédia se revendique comme.... C’est aussi pourquoi, avec la notion de « point de vue de neutralité » (NPOV – Neutral Point Of View), édictée par Jimmy Wales dès l’origine du projet, les wikipédiens ont adopté une définition polyphonique et quasi relativiste de la vérité : en cas de versions (opinions, points de vue, théories, interprétations) différentes (d’un même fait, événement, biographie, concept, etc.), les wikipédiens doivent présenter et équilibrer dans l’article les versions multiples si celles-ci peuvent se référer à des sources fiables, et ceci de façon proportionnelle à la représentation de ces « versions » dans l’opinion. Il n’est pas nécessaire d’entrer ici dans le débat sur l’épistémologie de Wikipédia qui mériterait un examen exhaustif à lui seul? [9][9] Voir sur cette question AURAY et al. dans ce numér.... Il suffit de tenir compte du fait qu’en l’absence de point d’appui sur un possible accord positif et substantiel quant à la véracité des définitions de l’encyclopédie, les principes de régulation de Wikipédia, incarnés dans ses Politiques et ses Recommandations, portent exclusivement sur les procédures de production des connaissances.

Séparer les personnes de leurs arguments

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Les impératifs de discussion sur Wikipédia procèdent d’une disjonction radicale entre les jugements portant sur les contenus et les jugements qualifiants les personnes. Cette séparation entre les arguments et les personnes constitue le meilleur garant du caractère ouvert de la participation sur Wikipédia. Afin de préserver une égalité radicale entre les participants, Wikipédia ne peut mettre en discussion la compétence ou le statut des écrivants (au risque de faire réapparaître des arguments d’autorité statutaire contre lesquels l’encyclopédie s’est construite), mais doit toujours vérifier que les personnes, dans leurs écritures, respectent bien les règles de production qui ont été édictées par la communauté. La recommandation « Pas d’attaque personnelle » illustre cet impératif visant à désolidariser les arguments de leur énonciateur (Black et al., 2008). Elle insiste sur le fait que des débats, même passionnés et virulents, peuvent être conduits à propos des arguments des personnes, mais qu’en revanche, ces débats ne doivent en aucun cas mettre en cause les personnes, leurs compétences, leurs qualités ou leur caractère. La construction d’un espace de « débatabilité » sur Wikipédia ne peut se réaliser qu’au prix du maintien continu de cette séparation :

Faites aussi la distinction entre la description des actions d’une personne, et les attaques envers la personne. Il y a une différence entre « Votre commentaire est un troll » et « Vous êtes un troll ». Il aurait bien sûr été préférable de dire « Vous ne faites que provoquer les gens ». « Votre phrase est une attaque personnelle… », n’est pas non plus une attaque personnelle, elle décrit l’action, et non pas directement l’utilisateur. De la même façon, répondre dans un commentaire d’édition « en réponse à l’accusation de mauvaise foi de l’utilisateur X » n’est pas une attaque personnelle contre l’utilisateur X? [10][10] http:// fr. wikipedia. org/ wiki/ Wikip%C3%A9dia:P....

Ce n’est qu’en séparant les personnes de leur argument qu’une discussion procédurale peut être mise en place autour des règles de production des articles. Sourcer, équilibrer les points de vue, accepter la discussion, ne pas faire preuve d’originalité, etc., toutes les règles que ne cessent de se rappeler les uns aux autres les wikipédiens s’attachent à vérifier le respect par les auteurs de règles de production et de légitimation des contenus, sans se prononcer sur leur substance. À lire les milliers de pages de discussion des wikipédiens, il est frappant de constater que ceux-ci ne discutent pas la validité d’un énoncé en tant que tel, mais réclament une source externe qui lui confère légitimité. Ils ne soupçonnent pas l’incompétence d’un auteur, mais interrogent sa capacité à accepter la discussion et la critique des autres. Ils ne dénigrent pas l’entrée dans l’encyclopédie de personnages mineurs, mais réclament qu’ils satisfassent les critères d’admissibilité qui ont été édictés par la communauté. La visée procédurale qui s’observe dans les discussions des wikipédiens est évidement toujours imparfaitement satisfaite tant cet horizon, formel et abstrait, est très difficile à réaliser. Des jugements substantiels, des mises en cause du statut des personnes, des points de vue subjectifs ou des arguments d’autorité ne cessent d’émailler les pages Discussion. Mais il n’en reste pas moins que ce sont les arguments formels qui, lors des conflits, se révèlent toujours d’une autorité supérieure aux appréciations substantielles. En cela, on peut dire que l’horizon de la régulation sur Wikipédia est d’ordre procédural. Pour en décomposer les règles, on proposera dans la suite de ce texte de reconstituer la grammaire des reproches justifiés que les participants s’adressent les uns aux autres. Comme on le montrera, la mise en discussion d’une vérification collective et argumentée du respect des procédures d’écriture suffit la plupart du temps à régler les désaccords, sans qu’il y ait besoin d’interroger les qualités des personnes.

Une cartographie des formes d’autorégulation sur Wikipédia

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On propose de décrire les différentes formes de règlement des conflits sur Wikipédia, en distinguant trois niveaux de régulation, la discussion, la médiation et la sanction, chacun d’eux appelant un degré de formalisation de plus en plus élevé, un rehaussement des contraintes de justification auxquelles doivent se soumettre les débatteurs et une centralisation de plus en plus forte de l’espace de décision. Avec ce système étagé, la régulation de Wikipédia décentralise le plus largement possible les conflits relatifs aux contenus et, en revanche, centralise sous la forme d’un système de sanction graduée le règlement des conflits liés aux personnes (principe 8 d’Orstom). Dans la très grande majorité des cas, de façon systématique et principielle, les wikipédiens font leur possible pour que le règlement des conflits se résolve par la seule vertu de la discussion locale entre utilisateurs. Vigilance mutuelle et discussion orientée vers le consensus sont les deux grandes compétences requises dans les pages Discussion des articles. C’est donc dans ces milliers de scènes locales que se règlent la très grande majorité des conflits. Il reste que, lorsqu’un accord ne peut être trouvé par la discussion, les wikipédiens lancent des procédures d’alerte et de médiation en faisant intervenir des tiers étrangers au conflit. N’importe qui peut alors se proposer comme médiateur, sans détenir un statut spécifique, comme celui d’administrateur, au sein de la communauté. Il ouvre une arène de médiation spécifique afin de favoriser l’exposition des arguments des parties en conflit, favoriser la recherche d’un accord et, lorsque celui-ci apparaît impossible, il invite les wikipédiens à procéder à un vote argumenté. Ces médiations interviennent principalement dans trois arènes : les Pages à supprimer, les Désaccord de neutralité et les Wikifeux. Enfin un troisième niveau de régulation doit être distingué, dès lors que des sanctions à l’égard des contrevenants sont mises en jeu. Mais ici, deux ordres de sanction doivent être isolés, selon que celles-ci relèvent de la gestion des conflits entre éditeurs ou de la surveillance des vandalismes. La première procédure est très rare et s’apparente à une chambre d’appel en cas d’échec des procédures de médiation précédentes. Elle s’exerce au sein du Comité d’arbitrage, un petit groupe composé de wikipédiens élus qui doivent prononcer des mesures contre les personnes qui n’ont pas su régler leur différend par la discussion ou la médiation. La seconde, beaucoup plus fréquente, s’apparente à une sorte de pouvoir de police que les wikipédiens s’accordent afin de surveiller certaines des modifications récentes de l’encyclopédie. Nous allons revenir en détail sur ces différents niveaux de régulation dont l’architecture d’ensemble est représentée dans le schéma 1.

Schéma 1 - Carte de la régulation dans WikipédiaSchéma 1

Discussion et vigilance

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L’écriture collective de Wikipédia relève d’une discussion. Comme l’indiquent Viégas et al. (2007), il est même souvent préférable de « discuter avant d’écrire ». Avec ses quatre onglets inséparables, l’interface du wiki assure un lien constitutif entre les pages d’Édition, de Modification, de Discussion et leur Historique. Les outils de coordination jouxtent l’article. Le texte édité n’est jamais isolé de son espace de production, si bien que Wikipédia montre ce qui n’est jamais montré en rendant visible l’ensemble des traces que le processus d’écriture collective laisse sur son interface. Sur la Wikipédia anglo-saxonne, seulement 14,5 % des articles ont une page de discussion active. Cependant, il existe un lien très évident entre, d’une part, la qualité, le niveau de pertinence et la notoriété des articles et, d’autre part, le nombre d’éditeurs du texte et la densité des discussions qu’ils ont eu ensemble. En effet, l’existence d’une page de discussion est clairement corrélée au nombre d’éditions et d’éditeurs de l’article. Alors que la moyenne des éditions par page sur la Wikipédia anglo-saxonne est de 15 (médiane =2), près de 94 % des pages qui ont plus de 100 éditions ont une page de discussion. Viégas et al. (2007, tab. 5) montrent que les articles qui ont une page de discussion ont en moyenne 52,6 éditions et 17,3 éditeurs, alors que les articles sans page de discussion ont en moyenne 9,1 éditions et 3,6 auteurs. Sur la Wikipédia francophone, 12,57 % des 268 088 articles ont une page de discussion? [11][11] Ce chiffre ne permet pas de tenir compte des discussions... ; mais les articles discutés réunissent la quasi-totalité des articles centraux de l’encyclopédie, les plus familiers et les plus consultés.

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Cette articulation entre écriture et discussion est aussi un élément essentiel du processus de socialisation et d’apprentissage des règles de fonctionnement de l’encyclopédie pour les nouveaux arrivants. La carrière d’un wikipédien se caractérise par le passage progressif de la contribution à des articles à la prise en charge progressive de tâches collectives de l’encyclopédie, cette dernière se caractérisant par une participation de plus en plus forte aux pages discussions (Bryant, Forte, Bruckman, 2005). La proximité spatiale de la page de discussion qui accompagne l’article dans un onglet accolé suggère exactement cette architecture d’apprentissage qui permet aux nouveaux rédacteurs de suivre l’historique des débats, des entrées, des manques ou des zones de conflit d’un article. C’est en apportant de petites contributions sur des articles qu’ils apprennent à discuter avec plus expérimentés qu’eux et c’est en discutant qu’ils apprennent à proposer des contributions plus substantielles aux articles.

La discussion comme espace critique

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L’existence d’une page de discussion active contribue en effet à augmenter la qualité de l’article, notamment parce qu’elle permet aux contributeurs de débattre des critères de qualité de l’article (Stvilia et al., 2005). La page de discussion remplit de multiples fonctions de coordination qui se complexifient avec l’augmentation du nombre de contributeurs au même article. Viégas et al. (2007) ont mesuré la proportion des différentes activités que mènent les contributeurs sur 25 pages d’articles discutés. Ils constatent d’abord que les activités de coordination liées à la production de l’article représentent 58,8 % des posts et dominent très largement les discussions des utilisateurs. Les demandes d’informations adressées aux autres contributeurs représentent ensuite 10,2 % des posts, suivies de 8,5 % de remarques hors du sujet de l’article et de 7,9 % de posts faisant référence aux principes de Wikipédia. Ces données montrent la diversité des activités de méta-coordination qui ont lieu sur les pages de discussion. Planifier la rédaction, corriger la forme, rechercher et évaluer les sources, neutraliser les jugements de valeur, actualiser les données et bien d’autres choses encore sont discutés dans la production de l’article. Si le style et le ton de ces discussions n’est qu’occasionnellement conflictuel, il se caractérise cependant par un état d’esprit de vigilance sans relâche. Les contributeurs ne cessent en effet de se poser des questions, de se faire des remarques, de s’inquiéter d’une source ou de questionner la pertinence d’un ajout. En cela, la page de discussion est constamment habitée par l’exercice vigilant de correction et d’amendement que les contributeurs exercent les uns sur les autres. Dans la majeure partie des cas, celle-ci se fait à bas bruit dans un état d’esprit constructif, mais elle peut aussi faire apparaître des conflits d’édition plus sérieux. Or, sur Wikipédia, tout est fait pour que les conflits d’édition soient d’abord et avant tout traités dans les pages de discussion par une confrontation d’arguments entre rédacteurs. Qu’elle soit courtoise et compréhensive ou plus vindicative et polémique, la discussion doit aider les rédacteurs à trouver un consensus et prendre ensemble les décisions concernant la rédaction de l’article.

La grammaire des fautes sur Wikipédia

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Sous des dehors parfois proliférants, échevelés et désordonnés, les débats des pages Discussion des articles sont cependant très architecturés. De manière plus ou moins douce, les participants ne cessent de se notifier des fautes au regard des principes communs de l’encyclopédie. Aussi est-il possible de reconstruire, avec les arguments des acteurs, une grammaire des reproches que les contributeurs s’adressent les uns aux autres. Suggestions d’ajouts, remarques de forme sur le plan ou la taille, signalements de fautes, propositions de corrections, renvois vers une référence, etc. tout cela accompagne un ensemble d’opérations de jugements sur la taille, la partialité, l’incomplétude, la structure des arguments, les manques, les erreurs ou la redondance des articles. Ces reproches à bas bruit invitent à reprendre et transformer l’article en maintenant à un niveau local l’espace de jugement et de décision à propos de l’élaboration de l’article (propriété 6 et 7 d’Ostrom). Même sous une forme très familière et directe, ces discussions sont constamment sous-tendues par l’architecture des Politiques et Recommandations de l’encyclopédie. Comme l’ont montré des travaux récents, les débatteurs explicitent souvent le principe qui motive leur critique en y faisant référence et en y renvoyant par un lien hypertexte. Une insulte sera suivie d’un renvoi vers le principe « Pas d’attaque personnelle » ou « Respecter les autres », un commentaire sur un manque de source sera marqué par un renvoi vers « Citez vos sources », la critique d’une écriture subjective sera plus forte en renvoyant vers « Point de vue neutre », etc. Viegas et al. (2007) ont montré que 7,9 % des posts incorporaient un renvoi explicite aux principes de Wikipédia. La référence à ces principes apparaît d’autant plus facilement que la discussion s’envenime et oblige les contributeurs à monter en généralité en convoquant les Politiques et les Recommandations. Kriplean et al. (2007) ont procédé à un calcul des liens dirigés vers les pages de principes présents dans les pages de discussion les plus actives et denses. Faisant l’hypothèse que la conflictualité était corrélée à la taille des pages de discussion, les auteurs ont défini un échantillon des pages de discussions ayant plus de 250 posts (0,3 % des pages Discussion). Ils montrent que ces pages enferment 51 % des liens renvoyant vers les principes de l’encyclopédie. La discussion des articles ne cesse donc de révéler, par des renvois aux principes, la structure des fautes procédurales que les wikipédiens corrigent en s’adressant des reproches. Sans détailler ici la manière dont, par la discussion, les wikipédiens règlent leurs différends? [12][12] La construction de cette grammaire fait l’objet d’une..., on peut succinctement dégager cinq familles de fautes procédurales qui rassemblent la quasi-totalité des débats d’édition :

  • Les fautes de délimitation (hors sujet, pas encyclopédique, people, peu notable, détaillomanie, pas la question) sont notifiées lorsque des wikipédiens jugent que des articles ne devraient pas figurer dans Wikipédia. Ils reprochent la spécialisation et la complexité des ajouts. Ils s’inquiètent de la dérive de l’encyclopédie vers l’almanach et refusent les excès d’une ouverture extensive de l’encyclopédie vers tous les êtres, objets et concepts possibles.

  • Les fautes de composition (trop complexe, hyper-meta, délirant, pas la question ici (redistribution), hors sujet, pas de liens internes) sont relatives aux problèmes de structure et d’écriture des articles. Elles pointent les imperfections (anecdotique, incomplétude, ébauche), les problèmes de copyright ou de structure de l’article. Elles visent à dénoncer les singularités stylistiques qui ne satisfont pas la visée d’une écriture « blanche » et neutre qui caractérise Wikipédia.

  • Les fautes de sourçage (vague, faux, pas sérieux, sources contestés ou illégitimes, rumeur, concurrence des sources, illégitimité de la preuve) rassemblent les reproches contre les énoncés non sourcés. Elles dénoncent les énoncés vagues et sans preuve, les sources peu ou illégitimes, les travaux inédits ou originaux. Elles reprochent le manque de référents externes des énoncés permettant d’asseoir leur véracité ou leur validité.

  • Les fautes d’équilibrage ou de neutralité (point de vue, opinion, intérêt commercial, autopromo, diffamation, déséquilibre, propos tendancieux) visent les problèmes de partialité. Elles attaquent les énoncés non démodalisés, les points de vue partiaux et le manque d’équilibrage des interprétations divergentes. Étroitement associées au NPOV, elles cherchent à faire respecter la polyphonie des versions lorsque co-existent des interprétations divergentes.

  • Les fautes de civilité (n’écoute pas, abus d’autorité, injurieux, attaque personnelle, obtus) caractérisent des manquements aux principes de discussion. Elles dénoncent l’« auteurisme » qui cherche à imposer un point de vue solitaire et indiscutable, le manque de convivialité et d’ouverture à la discussion (non-respect de l’éthique du wikilove). Elle s’en prend enfin au manque de flexibilité et de capacité d’autocorrection face aux reproches des autres.

Cette architecture de fautes ordonne le cadre procédural dans lequel les contributeurs, en se surveillant mutuellement, parviennent à soumettre à la discussion leur production personnelle et à l’insérer dans la composition collective de l’article. Un lien étroit associe ainsi production de contenu et vigilance participative dans la pratique continue d’une mise en discussion, publique et respectueuse, des contenus encyclopédiques. Cette pratique de la discussion procédurale, qui n’est pas sans faire penser à une mise en œuvre équipée de l’éthique de la discussion de Jürgen Habermas (1992), permet de régler la quasi-totalité des problèmes de coordination et des conflits d’écriture de l’encyclopédie. Ce n’est donc que dans une infime minorité de cas, souvent rendus cependant très visibles par la centralité et l’importance des articles en question, que la discussion doit chercher une médiation pour résoudre les difficultés qu’elle ne parvient pas à surmonter.

La médiation procédurale

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Une manière d’exprimer localement sa capacité de vigilance est d’alerter la communauté (principe 4 d’Orstom). Pour le faire, les wikipédiens posent des bandeaux en tête des articles, droit qui est conféré à tous et que tous peuvent aisément accomplir. Bien que certains bandeaux soient destinés à afficher la qualité d’un article, la plupart servent à avertir les lecteurs et rédacteurs de l’encyclopédie qu’un wikipédien considère que l’article contient un défaut qui mérite attention, discussion et correction.

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En effet, lorsqu’il est impossible de trouver un consensus dans les pages discussion de l’article disputé, les procédures d’alerte par bandeaux permettent de déplacer la controverse dans une arène spécifique en ouvrant une page dédiée au règlement du conflit. Sur la Wikipédia francophone, cette procédure de médiation est utilisée dans trois contextes : les Pages à Supprimer (PaS), les « désaccords de neutralité » et les « pages de feu » ouvertes par les Wikipompiers. Dans ces trois contextes, la recherche de consensus ne s’exerce plus, localement, par l’entente intersubjective des seuls participants à la rédaction de l’article, mais se trouve déplacée dans une arène plus visible et plus centrale de la communauté.

Les pages à supprimer (PaS)

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Supprimer un article de la base de données n’est pas une action de dégradation ou d’offense à l’encontre de ses éditeurs, mais l’aboutissement d’une procédure collective visant à définir le périmètre de l’encyclopédie. Les fautes de délimitation constituent la première famille de fautes que se notifient les encyclopédistes amateurs pour améliorer la qualité de leur œuvre collective et les débats récurrents que suscite l’ajout de certains nouveaux articles ont conduit à mettre en place des procédures de médiation spécifiques. N’importe quel utilisateur peut demander la suppression d’un article s’il sait argumenter le manque de pertinence de la page à figurer dans l’encyclopédie. Il doit d’abord procéder à un signalement de faute : « Club de rugby à XV français évoluant en Promotion Honneur (sixième division française ou plus). Me paraît beaucoup trop juste pour entrer dans les critères » indique par exemple, un wikipédien. La pose d’un bandeau PaS initie une consultation collective sur une page spécifique au cours de laquelle la confrontation des arguments doit décider de l’admission de l’article dans le périmètre de l’encyclopédie. Cette procédure, qui a subi de nombreuses réformes depuis sa création le 15 octobre 2002, est l’une des plus formalisées de Wikipédia. La consultation dure 7 jours et n’est ouverte qu’aux wikipédiens enregistrés ayant produit au moins 50 contributions dans l’espace encyclopédique. Contrevenant aux principes d’ouverture de Wikipédia, cette restriction a été instaurée pour éviter des manœuvres concertées visant à imposer, de l’extérieur, un article à la communauté. De nombreuses biographies d’artistes inconnus, d’hommes politiques de second rang, d’associations en quête de notoriété ou d’entreprises en mal de publicité sont, en effet, proposées à la suppression. Afin d’éviter que des collectifs d’artistes, des membres de comités de soutien, le personnel d’une association ou le service marketing d’une entreprise ne cherchent à imposer leur nouvelle entrée en monopolisant les débats sur la Page à supprimer, ce filtre participatif entend internaliser la décision au sein de la communauté et atténuer les effets de stratégies de communication externes au fonctionnement du projet. Seuls les wikipédiens pouvant attester d’une réelle implication dans l’encyclopédie sont donc invités à donner un avis : conserver l’article ou le supprimer. Depuis une décision collective du 14 mai 2006, cet avis doit être accompagné d’une argumentation se référant, notamment, aux critères généraux d’admissibilité des articles (par exemple, pour un auteur, la publication de deux ouvrages). En amenant les personnes à clarifier leur position, l’architecture procédurale les pousse à prendre appui sur des règles principielles (critères d’admissibilité), afin que leurs arguments prétendent à une validité plus large, résistent à la critique et permettent de faire basculer la décision par leur autorité. La liste des avis qui se superposent l’un sur l’autre sur la Page à Supprimer n’a cependant de valeur que consultative. Elle vise simplement à faire apparaître la multiplicité et la variété des arguments de ceux qui se sont prononcés pour ou contre la disparition de la page. Cette pratique d’expression sous forme de liste de votes argumentés répétés, enrichis, confortés ou minorés, débattus et refusés joue aussi un rôle de socialisation, puisqu’elle fait apparaître, notamment aux novices, quels sont les points d’appui argumentatifs que la communauté reconnaît comme valides et ceux qu’elle ne reconnaît pas comme tels.

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Conserver. Plus de deux livres publiés (3). C’est un critère pour retenir un article sur un écrivain. (concernant l’article sur Raquel Capurro).

Supprimer. Hors critère : Artiste sans aucun album ni single à son actif. (concernant l’article sur Radia Bensarsa).

Conserver. 2 disques, ça suffit. (concernant l’article sur Raftside)

Supprimer. Bien que le concept semble exister, l’article est un véritable travail inédit marqué par l’absence de sources citées. (concernant l’article sur le Relationnisme).

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Il reste que ces votes argumentés sont des avis et ne sont pas comptabilisés selon une numération purement électorale. Les wikipédiens séparent clairement la phase de discussion par la présentation des arguments et celle de la décision effective. Pour que l’exercice argumentatif soit valide, il est nécessaire de réunir un quorum de participants (au moins 5) dont les avis convergent vers un consensus. Si ce dernier se forme pour la suppression ou la conservation de l’article, n’importe quel wikipédien peut alors clore la procédure. Cependant, il est sans cesse rappelé que la consultation des Pages à supprimer « n’est pas un vote » et que la notion de majorité est récusée dans la prise de décision. Les wikipédiens vont prolonger la discussion jusqu’à l’apparition d’un consensus clair. Par exemple, en présence d’une majorité pour la suppression du type 60/40, l’article proposé à la suppression sera conservé. La décision finale peut entrer en contradiction avec la majorité exprimée, comme le souligne à dessein la recommandation écrite par les wikipédiens :

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Votre avis est purement consultatif, et la suppression ou conservation d’une page peut parfaitement être décidée en contradiction avec l’avis majoritairement exprimé.

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L’architecture procédurale des Pages à supprimer suppose donc que la confrontation des arguments permettra de dégager un consensus autour de l’argumentation la plus pertinente – i. e. celle qui cadre le mieux avec les principes d’acceptabilité des articles définis par la communauté. Cependant, beaucoup d’arguments moins pertinents peuvent bruiter la discussion et les votes ne sont pas nécessairement unanimes. La décision finale est alors déplacée vers les administrateurs (wikipédiens de confiance, élus par les wikipédiens), qui ont la charge de vérifier la validité des arguments présents et de se ranger derrière l’avis le plus pertinent. Ainsi, en dernier recours, c’est bien la qualité des arguments qui entre en compte par le truchement de l’intervention des administrateurs.

Les désaccords de neutralité

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Le bandeau d’alerte de neutralité ouvre vers un autre espace de médiation en avertissant les lecteurs qu’une critique a été émise à l’encontre de tout ou partie des contenus d’un article. Pour qu’elle soit valide et prise en compte, l’alerte est signalée dans la mise à jour de la Liste des articles non neutres (LANN? [13][13] http:// fr. wikipedia. org/ wiki/ WP:LANN). Cette liste est classée chronologiquement et donne accès à des espaces de médiation concernant exclusivement les différends de neutralité. Par exemple, le 22 mars 2008, Sylenius parcourt l’article Smooth Jazz et trouve que : « le contenu n’est pas forcément erroné, mais il est présenté avec le point de vue de l’amateur de smooth jazz ». RédacteurTibet trouve que l’article National Endowment for democracy « manque de références neutres. Les références actuelles viennent du Réseau Voltaire (indisponible depuis plusieurs mois) et l’aut’journal, qui sont connus pour avoir des points de vue alimentant parfois une théorie du complot ». Talamentes déclenche une controverse de neutralité par ce qu’il juge que l’article sur l’Armée zapatiste de libération nationale « n’est que le relais des zapatistes et de leurs communiqués et ne cite que des sources qui leurs sont favorables, telles que la Jornada, Indymédia, etc. Aucune contradiction y est tolérée, ni une opinion différente de celle de la ligne adoptée ».

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Cette forme de signalement soumet au jugement de la communauté une liste d’articles jugés problématiques, en donnant de la visibilité au problème identifié. Une telle procédure ouvre un espace de médiation visant à désensibiliser les contenus « non neutres ». Le rééquilibrage des points de vue se fait par propositions dans la page de discussion de l’article. Celles-ci doivent rencontrer l’adhésion des autres contributeurs pour être intégrées dans l’article. Il n’est pas rare que lors de cette procédure, l’article soit interdit en écriture, afin d’éviter des modifications lors de la résolution du conflit? [14][14] Parmi les pages les plus sensibles, on compte : la....

Les Wikifeux

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La dernière procédure de médiation mise en œuvre sur la Wikipédia francophone s’applique aux « guerres d’édition ». Celles-ci sont consubstantielles au fonctionnement de l’encyclopédie. Elles sont, en quelque sorte, le parasite naturel de sa principale vertu, la discussion. « On parle de guerre d’édition lorsque l’on peut observer les signes suivants : cycle de révocation actif sur l’article lui-même, commentaires agressifs, attaques personnelles, absence de discussion sur le sujet de l’article entre les protagonistes »? [15][15] Wikipedia:Guerre d’édition..

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La procédure des Wikifeux et des Wikipompiers n’est pas liée aux contenus encyclopédiques produits, comme pour les désaccords de neutralité. Son déclenchement est la conséquence d’une dégradation de l’esprit qui doit présider à la discussion à propos de ces contenus. Elle ouvre un espace de médiation pour pacifier un conflit éditorial entre deux ou plusieurs contributeurs à un article, en faisant appel à l’intervention d’un médiateur extérieur au conflit. Il s’agit alors de confronter les arguments des uns et des autres, afin de rechercher un consensus de second rang, de faire revenir à la raison les parties prenantes et de restaurer un espace de débat constructif autour de la rédaction de l’article.

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Le corps des Wikipompiers a été créé en septembre 2005 à la suite de discussions relatives à l’absence de dispositif informel et souple permettant de tempérer les contributeurs trop vindicatifs au commencement d’un conflit éditorial. À cette époque, en cas d’enlisement de la discussion, trois voies de sortie d’un conflit prédominaient : le compromis temporaire (qui ne stabilise que très provisoirement les parties prenantes), le renoncement d’une des parties (rare et nécessairement frustrant) ou la rupture de civilités (par des attaques personnelles notamment) qui préfigure l’éviction d’une partie par une sanction collective devant le Comité d’Arbitrage (cf. infra). Paradoxalement, le conflit devait donc s’envenimer fortement pour que soit mis en branle une procédure de sanction personnalisée. Aussi les wikipédiens ont-ils instauré un dispositif de médiation de plus bas niveau destiné à faire intervenir le plus tôt possible un tiers afin de transformer, selon le jargon des pompiers, un « feu » en « braise ».

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Tout wikipédien est appelé à signaler aux autres par un bandeau ouvrant vers un espace de discussion autonome, l’existence d’un « wikifeu » dès qu’il perçoit les prémices d’une guerre d’édition.

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Ils continuent à se reverter mutuellement et à s’insulter se parler violemment en page de discussion… J’ai demandé le blocage de la page mais je pense qu’ils ne sont pas capables de s’entendre sans un tiers (Article Tobie Nathan).

Débat qui n’est plus amical depuis longtemps pour savoir le nom qu’on doit donner à un disque de caoutchouc. Je préfère demander l’intervention de quelqu’un d’extérieur avant de craquer complètement (Article Palet – hockey sur glace).

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On compte, en moyenne, entre 10 et 50 feux déclarés en même temps sur la Wikipédia francophone. Ils sont signalés à un corps d’intervention spécifique, les Wikipompiers, qui réunit des wikipédiens qui se sont spécialisés dans la résolution des conflits, répondent d’une charte d’intervention et possèdent une certaine familiarité avec les règles d’édition. En avril 2008, ce corps d’intervention réunissait 48 personnes. De septembre 2005 à février 2008, les Wikipompiers ont éteint 404 feux (soit 13,5 extinction par mois). Leur charte d’intervention repose sur cinq points : (1) apaiser les débats (2) en rappelant posément les règles de Wikipédia, (3) en faisant preuve de neutralité et (4) en évitant de juger sur le fond les arguments, tout (5) en apportant un regard extérieur appuyé par des suggestions de forme et des propositions de compromis. Les Wikipompiers n’ont aucune obligation de moyen ni de résultat. Ils essayent de résoudre des conflits à bas coût, en provocant la discussion. Sur la page dédiée au feu, le Wikipompier établit un « Résumé du conflit » et une liste des « Contributeurs impliqués ». Il s’attache ensuite à discuter avec les personnes impliquées pour isoler les points de désaccords et proposer sa médiation.

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Sur la page Mylène Farmer, Maxazard et Giorgio Volli ont un « conflit assez virulent et stérile » à propos des chiffres de la discographie de la chanteuse explique Zsurnz, le médiateur, qui déplore dans sa synthèse : « guerres de revertions sur les chiffres ainsi qu’un manque de respect sur leurs pages de discussion »? [16][16] http:// fr. wikipedia. org/ wiki/ Wikip%C3%A9dia:Wikipompiers/.... Maxazard reconnaît aisément le conflit :

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J’ai un problème avec Giorgio Volli. Il annonce beaucoup de chiffres erronés alors je mets les vrais. Mais il remet ses chiffres faux. J’ai beau lui faire comprendre mais il ne comprend pas. Je tiens à vous dire que Giorgio a été connu sur d’autres forums en tant que gonfleurs de chiffres.

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Mais Giorgio Volli, dans son plaidoyer ne s’en laisse pas compter et retourne l’accusation, soutenant que ses chiffres sont ceux de la maison de disque. Le Wikipompier intervient pour mettre de l’ordre entre sources contradictoires en formulant la proposition suivante :

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Proposition :

* Cette règle concerne les modifications de Maxazard et de Giorgio Volli dès leur engagement à la respecter. […]

* Les sources employées doivent provenir soit de la SNEP, soit de la maison de disque.

* En cas de différence éventuelle entre les chiffres de la SNEP et ceux de la maison de disque, on conviendra de prendre les chiffres SNEP.

* Ce à quoi correspondent les chiffres devront être indiqués [sic] clairement à côté de ceux-ci (ventes jusqu’à une année, ventes internationales, etc.) […]

* Cette proposition sera apposée en page de discussion de l’article. Les parties s’engageant à respecter cet accord comprennent que tout non respect pourra être qualifié de vandalisme et sanctionné.

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Cette proposition fait ensuite l’objet d’un vote par consensus (4 pour, 0 contre) et les deux opposants signent la proposition en s’engageant à la respecter.

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Cette forme de médiation exprime parfaitement le ressort le plus essentiel de la médiation procédurale de Wikipédia. Le médiateur ne juge pas du fond des arguments, mais va opérer une lecture fine et scrupuleuse de la validité procédurale de la production des connaissances. Cette validité s’enracine dans le respect du type de civilité qui constitue l’ethos de Wikipédia qui se caractérise par une ouverture inconditionnelle à la discussion avec tous, le refus des arguments d’autorité, le goût immodéré pour le débat et l’interdiction de disqualifier la personne des contradicteurs. Ainsi, la prise de pouvoir sur la rédaction d’un article, sans tenir compte des remarques des autres, la révocation successive et sans argumentation d’une modification par autrui, l’insulte, la discréditation et la diffamation, sont des comportements qui peuvent être dénoncés auprès des Wikipompiers afin de retrouver les bases civiles et sereines d’une discussion critique et constructive.

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Les différentes formes de médiation que nous venons d’observer procèdent d’une mise à l’épreuve procédurale des contributions jugées problématiques, dans laquelle les wikipédiens se retiennent de disqualifier ou d’accuser les personnes. Ils testent, ce faisant, la disponibilité des contributeurs à endosser une attitude ouverte, courtoise et argumentative visant à améliorer par la discussion la qualité des contributions. Si les contributeurs s’accordent sur une solution de compromis, la production de l’article retourne vers son arène locale. En revanche, si les rédacteurs des contributions incriminées affichent une attitude hostile à la procédure de médiation, alors l’accusation pourra se diriger vers la personne même du contributeur, ses intentions malveillantes, son inaptitude à la discussion et ses compétences douteuses. Alors, mais alors seulement, une sanction pourra être requise contre lui depuis le centre de l’encyclopédie.

La sanction : de la faute au fautif

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C’est à travers la discussion critique que s’accomplit le travail de correction mutuelle que les wikipédiens exercent les uns vis-à-vis des autres. À cet égard, ils font généralement montre d’une patience et d’une tolérance très grande pour signaler aux nouveaux arrivants leurs erreurs, leur mauvaise compréhension du fonctionnement de la communauté ou leur méconnaissance de ses principes. La notification des fautes qui accompagne une révocation est le principal outil de socialisation sur Wikipédia. Elle permet de rectifier, de corriger et d’apprendre. Ce processus public et collectif de notification/correction constitue un dispositif très puissant d’intégration à la communauté, mais aussi un non moins puissant, outil d’exclusion pour ceux qui cherchent à s’y soustraire par une attitude affirmative. Une personne à qui l’on signale ses erreurs peut se tromper une fois, deux fois, mais rarement trois fois sans compromettre son identité au regard des autres. C’est la répétition de la faute qui fait le « fauteur de trouble ». Cependant, la mise en accusation personnelle est particulièrement délicate sur Wikipédia, tant s’y est développée une intolérance extrême à l’égard de toute forme d’instrumentalisation ou de disqualification des qualités personnelles des participants. En effet, s’il n’est pas admis d’exciper dans une controverse une qualité « positive » comme ses diplômes, sa profession ou son statut d’expert, il est aussi très difficile de mettre en évidence les qualités « négatives » d’un contributeur, son incompétence, ses parti pris, son intolérance ou sa mauvaise foi. Sur Wikipédia, les participants discutent, critiquent et dénoncent de ce que font les autres, mais ils sont constamment appelés à ne pas émettre de jugements sur ce qu’ils sont. Une telle distinction, échafaudage indispensable dans un monde procédural, peut sembler extrêmement théorique et fort peu respecté dans la pratique lorsque l’on observe les polémiques qui enflamment parfois la page discussion d’un article. Il faut cependant lire les controverses sur Wikipédia avec attention pour mesurer à quel point, dans la polémique, les protagonistes rompus au fonctionnement coopératif s’efforcent, autant que faire se peut, d’isoler la légitime violence argumentative de l’inutile attaque personnelle. Violant l’esprit du wikilove qui doit réunir les wikipédiens dans le respect de chacun, l’accusation ad hominem constitue une prise de risque considérable, puisqu’elle offre une prise à la possibilité, rare et limitée, de se voir sanctionner par la communauté. Aussi faut-il être attentif aux exigeantes procédures qui permettent aux wikipédiens, dans des contextes aussi rares qu’exceptionnels, de déplacer l’accusation de la faute vers le fautif.

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Comment se conduire face aux « sérieux dérapages », aux « actes regrettables » ou aux « provocations » animées par « l’agressivité et la polémique », l’« abus d’autorité » ou le « harcèlement » ? Que se passe-t-il lorsqu’un contributeur est confronté à un fauteur de trouble rétif à toute confrontation argumentative ? Les instruments de la surveillance participative ne permettent pas de contraindre un contributeur en l’interdisant d’écriture. La sanction personnelle constitue la limite de l’autorégulation décentralisée de Wikipédia qui ne sait sanctionner que les contenus par la révocation. En déficit d’autorité, la communauté a confié à deux corps différents le droit de bloquer un membre. Le premier est le corps des administrateurs. Ils sont élus par les contributeurs et possèdent, en tant que contributeurs de confiance, des pouvoirs spécifiques. On en compte environ 170 sur la Wikipédia francophone (1200 pour la Wikipédia anglo-saxonne). Ils disposent du droit de protéger ou de détruire une page, de bloquer des utilisateurs encombrants et de bannir provisoirement des adresses IP. Un contributeur peut devenir administrateur s’il a été élu par d’autres contributeurs qui reconnaissent la pertinence et le nombre de ses contributions, ainsi que son adhésion aux principes de l’encyclopédie (Levrel, 2006). Les pouvoirs des administrateurs restent cependant sévèrement encadrés. Ils ne peuvent les exercer, de leur propre chef, qu’en l’absence de doute et, au nom de la communauté, qu’avec son assentiment collectif et public. Leurs actions sont toutes soumises à l’attention des autres contributeurs qui peuvent être amenés à les critiquer, revenir sur leurs décisions et les traduire devant le Comité d’Arbitrage. C’est donc ce deuxième espace, le Comité d’arbitrage (CAr) qui détient la légitimité suprême pour procéder à une exclusion de la communauté.

Le Comité d’arbitrage (CAr)

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À l’origine du projet Wikipédia, aucun dispositif n’était prévu pour sanctionner les gêneurs. En prônant une ouverture généralisée, les wikipédiens faisaient même une vertu suprême de leur refus radical d’exclure quiconque. Il reste que ce refus d’interdire s’est vu plusieurs fois mis à mal par des affaires individuelles extrêmement minoritaires au regard de la croissance de l’encyclopédie, mais aussi extrêmement encombrantes pour les administrateurs qui s’y trouvaient confrontés. Il faudra attendre avril 2004 pour que les wikipédiens se résignent à formaliser une procédure de sanction à travers la création du CAr qui s’inspire dans ses grandes lignes de l’Arbitration Committee (ArbCom) de la Wikipédia anglophone? [17][17] Avant l’ArbCom, J. Wales, le fondateur de Wikipedia,.... Il ouvre un espace de médiation autonome et central qui ne concerne pas la communauté dans son ensemble. Il rassemble un corps de juges spécialisés, les arbitres. Au nombre de 10, ils sont élus parmi les administrateurs pour un an, avec un renouvellement par moitié tous les 6 mois. Enfin, les arbitres se voient confier par la communauté un ensemble gradué de pouvoirs de sanction : mise à l’épreuve (sursis), interdiction d’écriture sur certaines pages de l’encyclopédie, exclusion temporaire du projet ou bannissement à vie? [18][18] Voir AURAY et al. dans ce numéro..

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Un arbitrage rassemble un plaignant, un accusé et sept arbitres (désignés par roulement parmi les 10). Le CAr ne peut se saisir lui-même d’une affaire. Il doit recevoir une plainte répondant à trois impératifs. Le premier consiste à porter plainte à l’encontre d’un autre contributeur. Une requête contre l’ensemble de la communauté (30 mars 2005, pour cause de communauté misogyne – manque de femmes), ainsi qu’une plainte contre soi-même (30 septembre 2005, canular) ont été jugées irrecevables. À cet égard, l’interdiction d’arbitrer des plaintes collectives signe le caractère judiciaire du CAr qui n’entend traiter que d’affaires locales entre individus identifiés et non pas de la politique de l’encyclopédie dans son ensemble. Celle-ci faisant l’objet d’une discussion collective autour de la révision des pages Principes et Recommandations. Par ailleurs, la plainte ne doit intervenir devant le CAr qu’en dernière instance lorsque la discussion et la médiation procédurale ont échoué. Le deuxième impératif consiste à renseigner la nature du conflit sous la forme d’une courte phrase : « Abus de pouvoir aggravé, non respect des règles de délibération » ; « Dévoiement du système de vote de PàS par un vote conserver systématique et irréfléchi » ; « Multiples guerres d’édition sans solution visible » ; « Propos injurieux, insultes par mail et comportement inacceptable de la part de X ». Cet impératif permet d’écarter les plaintes dont le traitement relèverait de la simple discussion. Par exemple, un vandalisme simple comme l’ajout d’insultes dans un article (25 juin 2005, l’insertion ou non des rumeurs sur l’homosexualité de Robin – Batman) n’est pas du ressort du CAr qui n’a pas vocation à se substituer au travail de correction et de contrôle des wikipédiens. Le troisième impératif consiste à documenter la plainte et administrer l’ensemble des preuves qui appuient l’accusation par des hyperliens.

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L’acte d’accusation procède du rapprochement d’un jugement et d’une preuve. La défense, quant à elle, se verra accorder le droit d’argumenter pour défaire le lien entre le jugement et la preuve, afin de proposer une autre interprétation des comportements incriminés. En effet, le lien entre la qualification d’un comportement (« malhonnête », « non coopératif », etc.) et sa preuve est parfois incertain, difficile ou ouvert à une grande variété d’interprétations. L’arbitrage est d’autant plus incertain que les faits reprochés sont hétérogènes et non reliés entre eux dans le but de caractériser en général une personne. Une fois que les parties prenantes se sont exprimées sur le conflit qui les oppose, seuls les arbitres possèdent un droit d’écriture sur la page de l’arbitrage. Ils statuent, dans un premier temps, sur la recevabilité de la plainte. Ils enquêtent ensuite à partir des traces d’activité et les discussions engendrées par les protagonistes pour retracer une chronologie des faits. Chaque arbitre expose son avis sur les faits en produisant un raisonnement à partir des différentes accusations avancées. Par cette réécriture, l’arbitre fait montre de sa compréhension de l’affaire et identifie le ou les responsables.

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En ce qui concerne le conflit sur « Voiture électrique », les interventions de Grimlock et de Meodudlye relèvent du grand n’importe quoi, pour des contributeurs expérimentés. […] Meodudlye commence à supprimer ces infos référencées, sur un ton agressif et méprisant, sous le prétexte éminemment subjectif que c’est mal écrit (alors qu’il pouvait très bien le réécrire). […] Pour le reste du conflit (qui explique les dérapages ci-dessus), il s’agit de la transformation des pages communautaires en champ de bataille idéologique. On retrouve chez les trois participants des comportements similaires : arrogance, mépris, agressivité, volonté d’avoir toujours raison et d’avoir le dernier mot, tendance à toujours envenimer la discussion plutôt qu’à chercher à l’apaiser, incapacité à essayer de comprendre les arguments des autres et ce qu’ils vous reprochent. – Hadrien.

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Les premiers arbitres à exposer leur avis effectuent le plus fastidieux de l’enquête et de la restitution chronologique des faits. Ils imputent les responsabilités aux parties prenantes du conflit en documentant leur sentiment. La compétence principale d’un arbitre n’est pas de déterminer qui a raison sur le fond, mais de déterminer qui a eu tort (de s’emporter, d’envenimer la situation, de porter des accusations ad hominem). Le CAr « va juger sur la forme de la discussion et non le fond » et « rechercher une solution équitable au conflit »? [19][19] Wikipédia : Comité d’arbitrage.. En ce sens, son évaluation est, elle aussi, d’essence procédurale, ce qui requiert des juges une très haute capacité de formalisation pour éviter de statuer sur le fond des controverses.

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Une fois que l’enquête a permis l’assignation des responsabilités, les arbitres rédigent des propositions de sanction qui doivent rencontrer l’assentiment des autres arbitres, avant d’être entérinées et mises en application. Une sanction est adoptée par consensus des sept arbitres. Ceux-ci ont trois possibilités ; approuver la proposition (oui), l’approuver sous réserve (oui, mais), ou la désapprouver (non). Si l’un d’eux émet un avis négatif ou que les réserves sont majoritaires, un arbitre doit proposer une autre sanction et la soumettre de nouveau à ses pairs. À partir de la quatrième proposition, la décision s’effectue à la majorité simple et s’impose aux différentes parties en conflit. Les administrateurs, seuls détenteurs de pouvoirs techniques, ne peuvent refuser leur concours et doivent appliquer les réquisitions du CAr.

La police des vandales

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Les wikipédiens écrivent et se surveillent. Chaque rédacteur peut créer une liste de suivi qui l’informe de toutes modifications faites par d’autres sur les articles sur lesquels il est intervenu et sur tout autre article à sa convenance. Cette surveillance locale s’exerce principalement à l’égard des modifications d’articles auxquelles les personnes ont elles-mêmes contribué, des domaines du savoir auxquels elles ont pris l’habitude de s’intéresser, ou des portails thématiques dans lesquels elles ont une activité importante. Comme on l’a souligné, cette vigilance est directement partie prenante des activités de discussion qui constituent la forme ordinaire de critique et d’encouragement à la qualité sur Wikipédia. Cependant, cette surveillance locale, dont le périmètre est défini par les intérêts thématiques des surveillants, est mal adaptée aux contributions malveillantes, les « vandalismes », qui, sans aucune considération pour la visée collective de Wikipédia, viennent régulièrement s’attaquer à l’encyclopédie. Elle s’exerce en effet souvent avec un certain délai, puisqu’elle dépend de la vigilance et de la disponibilité des rédacteurs à l’égard des articles qu’ils supervisent. C’est pourquoi, dès l’origine de l’encyclopédie, les wikipédiens ont mis en place des mécanismes de supervision centralisés permettant à des volontaires de surveiller, minute par minute, l’ensemble des modifications qui arrivent à la porte de l’encyclopédie au rythme moyen de 30 par minutes dans les périodes les plus actives de la journée? [20][20] Cf. http:// tools. wikimedia. de/ gribeco/ stats. .... Une équipe de wikipédiens volontaires, la patrouille RC (pour Recent Changes), se relaie pour observer en temps réel les nouvelles entrées. Cette « police » de l’encyclopédie constitue un dispositif de filtrage quasi-immédiat destiné à trier dans les propositions de modifications celles qui doivent être soumises à la discussion procédurale de la communauté et celles qui, ne répondant à aucun des principes de l’encyclopédie, doivent être écartées d’emblée, immédiatement et sans discussion. Sans contredire l’impératif du contrôle a posteriori, les wikipédiens ont ainsi créé une quasi vérification a priori des nouvelles entrées, puisque les ajouts malveillants entrent bien dans l’encyclopédie, mais ne restent que quelques secondes en ligne.

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La patrouille RC est ouverte à tous, même si la plupart de ses membres actifs sont des wikipédiens confirmés. Pour effectuer la surveillance des modifications récentes, les patrouilleurs disposent d’interfaces de supervision comme LiveRC? [21][21] http:// fr. wikipedia. org/ wiki/ Utilisateur:EDUCA33E/... (cf. illustration). Intégré au moteur Mediawiki? [22][22] Mediawiki est le moteur wiki de Wikipedia et des projets..., cet outil fait défiler en temps réel le nom ou l’adresse IP du nouveau contributeur. Il visualise la modification apportée, en la comparant avec la version antérieure de l’article. Les membres de la patrouille RC peuvent ainsi identifier tout de suite le changement apporté et, s’ils l’identifient comme un vandalisme, procéder à une révocation immédiate.

Figure 2 - Interface de LiveRCFigure 2
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Plusieurs études ont calculé la vitesse de correction des wikipédiens face au vandalisme. Kittur et al. (2007) estiment que 1 à 2 % des éditions sur la Wikipédia anglo-saxonne relèvent de vandalisme et que ces cas sont corrigés en moyenne en 2,1 jours, avec une médiane à 11,3 minutes. Avant eux, Wattenberg et al. (2004) avaient montré que les vandalismes procédant par destruction massive d’un texte, souvent appelés « blanchiments » (mass deletion), étaient corrigés avec une moyenne de 7,7 jours (médiane : 2,8 minutes) et que ceux qui avaient un caractère obscène ne restaient en moyenne que 1,8 jour (médiane : 1,7 minutes). Enfin, dans une étude portant sur les modifications de Wikipédia en fonction du nombre de consultations des pages, il a été montré que 42 % des vandalismes était réparés après avoir été vus une seule fois, ce qui signifie qu’ils n’ont pas été lus par d’éventuels lecteurs « naïfs » qui auraient pu prendre le vandalisme pour argent comptant (Priedhorsky et al., 2007). À côté du travail effectué par la patrouille RC, les wikipédiens développent aussi des robots susceptibles de procéder automatiquement à la révocation immédiate de certains types de vandalisme. Dans l’espace francophone, le plus important d’entre eux est Salebot, un robot linguistique incorporant un dictionnaire des injures, insultes et grossièretés? [23][23] Après une série de test Salebot a obtenu son statut....

Comment identifier un vandalisme ?

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Même si, formellement, elle respecte le principe de contrôle a posteriori des nouvelles éditions, la révocation immédiate des vandalismes met cependant en péril le principe d’une argumentation raisonnée avec chacun des contributeurs. Les procédures complexes de médiation évoquées précédemment pouvaient conduire les wikipédiens à sanctionner en Comité d’arbitrage la personne d’un wikipédien au terme d’une discussion argumentée des actes délictueux de l’accusé. Mais ces procédures concernaient, en quelque sorte, le corps interne de la communauté. Elles inscrivaient le conflit dans un espace de débat qui suppose un lien de bienveillance entre les intentions de l’énonciateur, son énonciation et l’architecture normative du projet. La révocation immédiate des vandalismes par la patrouille RC doit, pour justifier son automaticité et sa répugnance à argumenter, identifier sans contestation possible un lien de malveillance entre les ajouts révoqués et les intentions du contributeur. Aussi se concentre-t-elle sur des types de vandalisme dont la qualification est aisément partageable et indentifiable à une intention malveillante : l’obscénité, l’humour, l’autopromotion et le plagiat. La première classe d’infraction est constituée des ajouts obscènes que portent avec une constance et une facilité déconcertantes de nombreux utilisateurs accidentels de Wikipédia : étudiants farceurs, gamineries de collégiens, graphes d’obsédés sexuels, hululement de fans dérangés, etc. « MON CUL SE SONT DES MANTEURS » ajoute un indélicat à la fin d’un paragraphe de l’article « L’homme de Neandertal ». Les grossièretés et messages sexuels frappent indifféremment n’importe quel article de l’encyclopédie. Mais, ce sont cependant les articles les plus populaires qui font l’objet d’attaques récurrentes. Zidane (« Aller zzzzzziiiiiiiiiiizzzzzzzzoooooooooouuuuuuu ») ou le Paris Saint-Germain (« Le “Paris Saint-Germain FC” (couramment apellé club des PD), est un club de danse de tarlouses ») sont régulièrement l’objet de la fièvre supporteriste. Les personnages historiques ou publics controversés font, eux aussi, l’objet d’agressions très régulières : Adolf Hitler (« – a toujours aimé les juifs »), Jean-Marie Le Pen (« espece de gros facho (tibo marin) ». Fautes d’orthographe massives, langage SMS et écriture en lettre capitale dénoncent généralement immédiatement leurs auteurs.

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Si ces agressions sont immédiatement reconnaissables, il est en revanche nécessaire de lire de façon plus complète les détournements humoristiques, ironiques ou politiques qu’ajoutent certains intervenants. Quelques uns sont surréalistes (« le sida est un ours polaire d’afrique vivant en inde et au pérou ») ou ironiques (« “Jean-Marie Louis Le Pen” est le fils de l’immigré sénégalais Mamadou Le Pen, patron pêcheur, et de FATIMA Hervé »). Certains viennent simplement changer un mot (« Charmide est l’oncle de [[Platon]] » devient « Charmide est l’oncle de [[Picsou]] »). Les articles consacrés aux personnalités publiques font souvent l’objet d’ajouts injurieux, calomnieux ou ironique. Bertrand Delanoë voit son article enrichi par une succession d’incises : « l’inventeur des couloirs d’autobus de 14,50 mètres de large », « la société des parkings Vinci lui a décerné la médaille d’or des embouteillages dans Paris la nuit ». La biographie de François Hollande est patiemment réécrite par un humoriste qui modifie soigneusement les liens internes de l’article initial : « François Hollande présida la section de l’[[Union nationale des comiques de France]] à l’[[Institut du rire des politiques de Paris]]. En [[1974]], il entre à [[L’école du rire de Paris]] et y préside le comité de soutien à [[Moahndas Karamchand dit gandhi]] ».

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Un troisième type d’infraction, consécutif au succès de Wikipédia, est l’ajout promotionnel par lequel certains contributeurs essaient, souvent maladroitement, de promouvoir leurs activités en les liant à un article de référence. Ces ajouts sont principalement situés à la fin des articles, dans la section réservée aux liens externes originellement destinée à rediriger vers d’autres sources d’information permettant d’approfondir le sujet traité par l’article. « La vocation de Wikipédia n’étant pas de devenir un annuaire ou une collection de liens externes »? [24][24] Wikipédia : Liens externes (recommandation), une attention toute particulière est consacrée à protéger et nettoyer cette section. Une page personnelle dédiée à Sergueï Rachmaninov liée en bas de l’article Opéra (musique), un webzine inconnu lié en bas de l’article Prestidigitation, un blog de fan lié à l’article Mylène Farmer, le site d’une maison d’édition indépendante lié à l’article Flammarion (Groupe), tous ces liens externes ont été effacés, en moins d’une minute, par la patrouille RC sous la justification d’autopromotion. Enfin, un quatrième type d’ajout malveillant est aisément détectable ; les copiés/collés d’autres sites Internet afin de nourrir, en bloc, un article de l’encyclopédie. En raison d’une lutte sans pitié contre les violations de copyright, les patrouilleurs mettent un point d’honneur à vérifier constamment ces « pillages » en utilisant les moteurs de recherche internet.

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La vérification de ces ajouts malveillants peut cependant devenir beaucoup plus complexe lorsque l’intention maligne ne se laisse pas identifier à partir de contenus pouvant être soumis à une mise à l’épreuve factuelle. Comment être sûr que l’ajout d’un membre du groupe dans l’article sur les Red Hot Chili Peppers est sérieuse ou pas ? Michel Dublineau est-il bien un joueur de rugby de la Section paloise évoluant en pro D2 ? La compagnie aérienne Hewa Bora Airways a-t-elle ou non un Boeing 767 dans sa flotte ? Daniel Cordier est-il un Chevalier de la Légion d’honneur ? Les vandalismes « factuels », dont l’intentionnalité maligne est indétectable, sont les plus difficiles à identifier et risquent de rester sur l’encyclopédie, comme le montre l’exercice malicieux auquel s’est livré Pierre Assouline avec ses étudiants (Gourdain et al., 2007). En effet, les patrouilleurs ne prennent pas le temps de vérifier les ajouts d’informations et se concentrent sur les formes de vandalisme les plus flagrantes. Laisser passer ne veut, toutefois, pas dire que ces ajouts malveillants vont rester ad vitam aeternam, leur régulation est en effet déléguée à la discussion vigilante de la communauté. Cette délégation est quelques fois accompagnée d’une notification (« peut-être un canular, à vérifier, je n’y connais rien c’est à vous de juger ») vers les projets thématiques. Le filtrage de la patrouille RC vise à nettoyer la base des premiers vandalismes, afin d’alléger la surveillance communautaire des ajouts indiscutablement fautifs au regard des principes, politiques et recommandations de l’encyclopédie. Il peut également soustraire des personnes identifiées comme malveillantes. En effet, ce traitement isolé, au cas par cas, des actions intempestives et destructives, s’accompagne d’avertissements qui remontent de manière graduée vers les personnes (principe 5 d’Orstom).

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Le patrouilleur joue ainsi un double rôle, celui d’effacer et celui de notifier la raison de l’effacement au contributeur effacé. Pour ce faire, les interfaces de surveillance se sont dotées d’outils de notification pré-formatée. Sous LiveRC, par exemple, il suffit au patrouilleur de cliquer une fois pour révoquer l’acte et d’un autre clic pour avertir le contributeur, anonyme ou non, que son propos, ne convenant pas à l’encyclopédie, a été révoqué. Après trois avertissements, le vandale s’expose à un blocage temporaire en écriture. Seuls les administrateurs ont la possibilité technique de bloquer temporairement l’écriture d’une adresse IP. Toutefois, cette application du blocage ne peut avoir lieu que si le contributeur malveillant a bien été averti plusieurs fois. Aussi, lorsqu’un administrateur reçoit une requête de blocage à l’encontre d’un contributeur, il doit vérifier que des notifications ont été envoyées et n’ont pas permis d’enrailler son comportement. Dès lors, le vandale peut être bloqué pour une période allant d’une heure à plusieurs jours, selon la gravité de ses actes. Depuis son lancement, il y a eu 100 000 opérations de blocage d’utilisateurs sur la Wikipédia francophone.

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Même si cette police des vandalismes est ouverte à tous, elle mobilise principalement des wikipédiens confirmés, et notamment des administrateurs, lesquels trouvent dans cette activité une justification à leur statut d’exception au sein de la communauté. Le travail de la patrouille RC réclame en effet une solide expérience et une maîtrise accomplie des procédures. Rapidité dans l’examen des modifications, sûreté de jugement, célérité dans les prises de décision, aisance pour expliquer les reverts en fonction des principes de l’encyclopédie… Cette activité n’est pas faite pour les premiers venus et elle réclame une socialisation prolongée dans l’univers des règles tatillonnes et complexes de l’encyclopédie. À la manière d’un jeu du chat et de la souris, vandales et patrouilleurs se livrent à une incessante et subtile guerre d’ajouts et de révocations (Lorenzen, 2006). Les premiers multipliant les interventions grossières et les seconds perfectionnant les outils de repérage? [25][25] La question des « vandales » a provoqué un débat sur.... Il arrive en effet que, se prenant au jeu, un patrouilleur zélé, emporté par la compétition pour être le premier à effacer un vandalisme, ait aussi la « gâchette facile ». Pour lutter contre ce phénomène, les wikipédiens, dans leur logique, n’ont qu’une seule solution : s’arranger pour que les surveillants se surveillent entre eux, et leur notifier les fautes qu’ils commettent. Les administrateurs peuvent en effet être confrontés à des reproches pour des actions qui ne rencontrent pas l’assentiment général de la communauté. Abus de pouvoir, décision arbitraire, menace d’utilisation de ses outils dans le cadre d’un conflit personnel, abus des outils d’admin, sont autant d’accusations et de plaintes qui peuvent conduire les administrateurs à se défendre devant le CAr et, le cas échéant, à perdre la confiance de la communauté.

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La séparation des pouvoirs, que nous avons esquissée entre CAr et administrateurs, prend désormais sa pleine envergure. Dans l’architecture normative de Wikipédia, le CAr est la seule autorité légitime et morale du projet. Cette autorité est collective, au sens où chaque décision émane d’une longue procédure privilégiant l’exercice argumentatif. Ce fonctionnement en dernier recours marque l’exceptionnalité des interventions de cette autorité suprême. Les administrateurs constituent quant à eux, la seule autorité technique du projet. Leurs décisions sont personnelles, mais fortement encadrées par des dispositifs de régulation (notification, requête) et ne constituent pas un dernier recours. Au contraire, les administrateurs siègent en première ligne face aux vandales. Cela ne les exclut pas pour autant d’une éventuelle comparution devant le CAr. Trop souvent ignorée, voire mal comprise, l’architecture normative du projet promeut une séparation des pouvoirs entre justice et police qui fait de Wikipédia un espace d’autorégulation extrêmement sophistiqué.

L’encyclopédie des ignorants

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En séparant les sanctions locales prises contre les contenus (révocation) et les sanctions centrales appliquées aux personnes (banissement), Wikipédia a inscrit dans son architecture même une tension interne qui oblige constamment les participants à débarrasser la discussion de l’évaluation des personnes, de leurs compétences et de leurs intentions. Le très ingénieux système de règles, à la fois incorporé dans l’interface de Wikipédia et porté par la vigilance exercée par la communauté pour assurer le respect de ses propres procédures, permet d’opérationnaliser une vertu cognitive des plus difficiles dans la construction des éthiques de la discussion. Il instancie, en quelque sorte, les principes habermassiens de discussion délibérative, en contraignant les personnes à la pratique d’une discussion procédurale. Il a souvent été fait reproche aux modèles de discussion à base procédurale d’idéaliser les conditions sociales et cognitives de leur mise en œuvre pratique? [26][26] Voir sur ce point la réponse de J. HABERMAS (1997,.... Il est en effet extrêmement hasardeux de demander à des personnes ordinaires de débattre d’arguments en suspendant toute activité stratégique ou expressive. Ce que montre pourtant la réussite du système de gouvernance de Wikipédia, c’est qu’il est nécessaire d’architecturer la séparation de la discussion décentralisée et du pouvoir central de sanction pour faire de la vigilance de l’ensemble de la communauté le vecteur de la recherche raisonnable d’un consensus.

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Mais, nous voudrions conclure par un parallèle entre notre interprétation de la gouvernance de Wikipédia et la lecture que propose Jacques Rancière (1987) de la méthode d’« enseignement universel » développée par Emile Jacotot dans Le maître ignorant. Rappelons que, en 1818, Jacotot eu la surprise de découvrir que ses élèves flamands qui ne savaient pas le français étaient parvenus à commenter en français le Télémaque de Fénelon au terme d’un apprentissage attentionné d’une édition bilingue, apprentissage guidé par Jacotot qui, lui, ne parlait pas le flamand ! Les élèves avaient « appris seuls et sans maître explicateur » (p. 22). La méthode Jacotot, explique J. Rancière, se fonde sur une radicale « égalité des intelligences » entre maître et élève, qui refuse le partage des savoirs. L’élève apprend seul. Le maître ne sait rien. Il ne guide pas. Il n’explique pas. Il se contente de vérifier l’attention que consacre l’élève à chercher. Il n’est pas un guide socratique conduisant l’élève à trouver en lui le bon chemin. Le maître ne connaît pas ce chemin. Il est juste « vigilant ». Il instaure un « rapport de volonté » avec l’élève qui n’est en rien ce « rapport de savoir » qui installe toujours une asymétrie « abrutissante ». Aussi la vigilance est-elle le seul enseignement du maître. « Cette attention qui ne se relâche jamais » est à elle seule productrice de connaissance : « Maître est celui qui maintient le chercheur dans sa route, celle où il est seul à chercher et ne cesse de le faire » (p. 58). La procéduralisation de la vigilance critique sur Wikipédia relève de cette logique. Les wikipédiens veillent les uns sur les autres. L’appartenance communautaire institue un « rapport de volonté » qui invite chacun à veiller que chaque autre cherche. Pris individuellement les wikipédiens sont bien moins savants que les savants, mais en s’imposant à chacun d’être le maître ignorant des autres, c’est-à-dire en demandant constamment aux autres s’ils ont vérifié, sourcé, équilibré, etc., leurs productions, bref en veillant à ce que les autres aient fait l’effort de découvrir, et ceci sans jamais interroger le savoir de ceux qu’ils pressent de chercher, ils font advenir une forme de production de connaissance plus solides que celle des savants. Dans une société d’égaux comme Wikipédia, cette vigilance ne s’organise pas sur le partage des savoirs, elle est radicalement procédurale. Donc ignorante. Elle renouvelle instamment une invitation à faire œuvre d’intelligence dans l’exigeante vérification de la production des contenus encyclopédiques des autres. La vigilance participative contribue à « donner non pas la clef du savoir, mais la conscience de ce que peut une intelligence quand elle se considère comme égale à toute autre et considère toute autre comme égale à la sienne. L’émancipation est la conscience de cette égalité, de cette réciprocité qui seule permet à l’intelligence de s’actualiser par la vérification » (p. 68). Voilà sans doute une manière extrêmement juste de qualifier cette « intelligence des foules » qui fait tant débat. Celle-ci ne procède pas d’une addition de savoirs, ou de toute autre règle de composition des connaissances individuelles, mais de l’attention collective que met chacun à révéler son intelligence en veillant à ce que tous fassent le même effort. La procéduralisation de la discussion sur Wikipédia apparaît alors comme la condition indispensable de ce pari incroyablement audacieux : faire une encyclopédie d’ignorants.


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Notes

[1]

Ce travail a été conduit dans le cadre du projet AUTOGRAPH de l’ANR (2006-2008).

[2]

À cet égard, il est utile de comparer Wikipédia à d’autres projets « encyclopédiques » qui autorisent plusieurs versions d’une même entrée. Souvent peu cohérentes et de faible notoriété, ces entreprises abandonnent toute idée de surveillance et de critique mutuelle au profit d’un encouragement à l’expressivité et à la multiplicité, comme sur wikianarchy ou everything2.com.

[3]

La propriété 1 d’Orstom sur la séparation entre membre et non-membre, par exemple, ne requiert pas la même rigueur dans un espace numérique de coopération autour de biens communs non-rivaux.

[4]

En ce sens, c’est en incorporant les ressorts expressifs de la surveillance mutuelle dans la production collective des articles que Wikipédia impose un cadre de contraintes orientant les participants vers la recherche d’une forme d’entente dont la modélisation théorique la plus aboutie est la conceptualisation de la raison pratique communicationnelle de J. Habermas (1992).

[5]

C’est le cas par exemple de Citizendium, lancé par L. Sanger qui confie chaque article à un auteur reconnu, en lui donnant des droits de sanction sur les autres participants à la rédaction de l’article. Le site contributif ouvert par Larousse, lui, réserve chaque article à un seul auteur pendant qu’une équipe de modération est chargée de veiller sur la production de tous. Sans chercher à anticiper sur l’avenir de ces projets, il faut constater qu’ils ne parviennent pas, pour l’heure, à créer une dynamique participative massive. Il nous semble que la raison de ces difficultés tient à cette compréhension incomplète du désir expressif des amateurs où leur est ôté le droit de surveillance sur leurs écrits.

[6]

À cet égard, c’est la même intuition qui est au principe du livre récent de P. Rosanvallon (2006) sur le rôle de la surveillance et de la critique citoyenne, moins visible que la représentation élective, dans la formation des démocraties modernes.

[7]

Cependant, cette augmentation des coûts de coordination se paye aussi de nouveaux risques pour l’encyclopédie, en renforçant les pouvoirs méritocratiques de ceux qui, fortement impliqués dans les tâches de coordination, peuvent exercer, au nom même du respect des principes d’écriture de l’encyclopédie, des effets d’autorité et de clôture à l’égard des nouveaux entrants (Wilson, 2008). La « dérive bureaucratique » constitue sans doute la principale fragilité des univers sociaux à forte composante procédurale.

[8]

C’est à ce titre que Wikipédia se revendique comme une encyclopédie de « second rang », réunissant un savoir produit et validé ailleurs et qu’à travers la recommandation « No Original Works », elle refuse les théories nouvelles, les intuitions créatives et les inventions dans le domaine du savoir, tant qu’elles n’ont pas fait l’objet d’une reconnaissance attestable ailleurs.

[9]

Voir sur cette question AURAY et al. dans ce numéro.

[11]

Ce chiffre ne permet pas de tenir compte des discussions qui, à propos d’un article, ont lieu sur les pages utilisateurs des contributeurs. Cf. AURAY et al. dans ce numéro.

[12]

La construction de cette grammaire fait l’objet d’une recherche en cours.

[14]

Parmi les pages les plus sensibles, on compte : la page d’accueil (bloquée 35 fois, avant d’être indéfiniment protégée) et les articles Sarkozy (17 fois), Ségolène Royal (14), Socialisme (9), Maroc (9), Elvis Presley (9), Islamophobie (9), Mahomet (7), Tokyo Hotel (6) et Stéphane Lhomme (6).

[15]

Wikipedia:Guerre d’édition.

[17]

Avant l’ArbCom, J. Wales, le fondateur de Wikipedia, était le seul à pouvoir exclure ou bannir un contributeur. En 2004, devant la recrudescence des disputes, Wales décide de déléguer son pouvoir suprême à un comité d’arbitres choisis parmi des wikipédiens en qui il a confiance. À la suite d’une réforme de l’ArbCom en juillet 2004, les arbitres sont désormais élus tous les ans. Wales se réserve toutefois un droit de véto vis-à-vis des décisions de l’ArbCom (« J’ai l’intention de l’utiliser aussi souvent que la reine d’Angleterre peut dissoudre le parlement contre sa volonté, c’est-à-dire, jamais, mais c’est la dernière valve de sécurité pour protéger nos valeurs »).

[18]

Voir AURAY et al. dans ce numéro.

[19]

Wikipédia : Comité d’arbitrage.

[22]

Mediawiki est le moteur wiki de Wikipedia et des projets ouverts financés par la Wikimedia Foundation.

[23]

Après une série de test Salebot a obtenu son statut de robot officiel le 8 novembre 2007. Ce robot compare les modifications récentes à une liste d’expressions linguistiques en leur assignant un score selon leur importance dans la liste. Si un certain seuil est atteint, Salebot effectue une révocation. Les expressions suivantes sont des exemples (avec leur score respectif) tirés de la liste http:// fr. wikipedia. org/ wiki/ Utilisateur:Salebot/ Config: ; kiffe (-3), kikoo (-5), moche (-5), j’aime (-5), je t’aime (-20), yo man (-20), what the fuck (-30).

[24]

Wikipédia : Liens externes (recommandation)

[25]

La question des « vandales » a provoqué un débat sur la Wikipédia anglo-saxonne, afin de réserver la publication aux seuls inscrits, neutralisant ainsi le vandalisme IP. Mais cette décision a finalement été écartée : 1) parce qu’elle contrevenait aux principes d’ouverture à tous du droit d’écriture et 2) parce que si les vandalismes devenaient le fait de contributeurs « inscrits », ils seraient beaucoup moins faciles à surveiller en se mêlant aux autres contributeurs.

[26]

Voir sur ce point la réponse de J. HABERMAS (1997, chap. 1).

Résumé

Français

Cet article propose une interprétation du modèle de coordination et du système de gouvernance de Wikipédia en s’attachant aux formes de vigilance que les wikipédiens déploient pour surveiller et contrôler les autres contributeurs. Le système procédural d’auto-régulation de Wikipédia parvient à régler les conflits par la discussion, la médiation et la sanction en organisant une tension entre le contrôle local des énoncés et la sanction centrale de ceux qui contreviennent de façon répétée aux principes de l’encyclopédie. Les auteurs détaillent l’architecture d’arènes et de règles qui permet de résoudre les conflits d’édition sans contrevenir au principe d’une ouverture inconditionnelle du droit d’écriture et de surveillance à tous.

English

This article proposes an interpretation of the Wikipedia model of coordination and governance, focused on the forms of vigilance that Wikipedians use to monitor and control other contributors. Wikipedia’s procedural system of self-regulation solves conflicts through discussion, mediation and sanctions, by organizing tension between the local control of statements and the centralized measures against those who repeatedly contravene the encyclopaedia’s principles. The authors describe the architecture of the arenas and rules that make it possible to solve publishing conflicts without transgressing the principle of an unconditional openness to everyone’s right to contribute and to monitor others.

Plan de l'article

  1. Le modèle d’auto-régulation de Wikipédia
    1. Écrire / Révoquer
      1. L’inflation des tâches de coordination
    2. Une régulation procédurale
      1. Séparer les personnes de leurs arguments
    3. Une cartographie des formes d’autorégulation sur Wikipédia
  2. Discussion et vigilance
    1. La discussion comme espace critique
    2. La grammaire des fautes sur Wikipédia
  3. La médiation procédurale
    1. Les pages à supprimer (PaS)
    2. Les désaccords de neutralité
    3. Les Wikifeux
  4. La sanction : de la faute au fautif
    1. Le Comité d’arbitrage (CAr)
    2. La police des vandales
      1. Comment identifier un vandalisme ?
  5. L’encyclopédie des ignorants

Pour citer cet article

Cardon Dominique, Levrel Julien, « La vigilance participative. Une interprétation de la gouvernance de Wikipédia », Réseaux, 2/2009 (n° 154), p. 51-89.

URL : http://www.cairn.info/revue-reseaux-2009-2-page-51.htm
DOI : 10.3917/res.154.0051


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