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AuteurDana Diminescu du même auteur
Telecom ParisTech, Programme TIC Migrations FMSH Parisdana.diminescu@telecom-paristech.frCette image provient d’une petite chambre de bonne du XVIe arrondissement de Paris, où habitent depuis quelques années M. et Mme H, un couple de cinquantenaires philippins. Tous deux travaillent dans le secteur des services à la personne. Le studio déborde de tout ce qu’ils ont accumulé durant leur séjour à Paris… entassés dans leurs 12 m2.
2 À côté d’une fenêtre qui donne sur la tour Eiffel, sur une petite table, le couple a installé l’ordinateur, un cadeau de leur fille aînée, cadre dans une grande multinationale à Dubaï. Une webcaméra est reliée à l’ordinateur. En fond d’écran, on voit la façade d’une villa à deux étages : c’est leur maison de Manille. Là-bas vivent leur fils et la mère de Mme H. On distingue bien l’entrée et les trois fenêtres de la maison et, également, au premier plan, la fenêtre Yahoo Messenger.
3 Il est 7 heures du matin à Paris, 14 h à Manille, un click et ils sont « chez eux ». Chez eux à Paris ? Chez eux à Manille ? Chez eux à Paris et à Manille en même temps ?
4 L’image convoquée ici n’est pas arbitraire. Nous avons voulu qu’elle serve d’entrée en matière à cette présentation car elle introduit immédiatement le personnage central de ce dossier : le migrant connecté.
5 Dans les années 1990, le monde scientifique a observé l’accès des migrants aux TIC. Dans la préparation des déplacements, dans la maintenance du lien à distance, dans l’intégration sur le marché du travail, l’usage des TIC était devenu incontournable. Durant cette période, les travaux consacrés à ces nouveaux usages n’en étaient qu’à leurs débuts et s’inscrivaient majoritairement dans le courant de pensée du transnationalisme et des media studies : ainsi en alla-t-il des recherches d’Arjun Appadurai (1996), Linda Basch, Nina Glick Schiller et Cristina Szanton Blanc (1994), Alejandro Portes (1996) ou Helen Sampson (2003) qui, pour sa part, proposa l’équation : « communautés transnationales=diasporas + technologie ». Beaucoup de ces auteurs, mondialistes, se réclamaient du tournant postcolonial et des cultural studies. Migrations et TIC contribuaient d’après eux à la diasporisation de toute la société ; elles annonçaient l’apparition des communautés transnationales et l’effondrement de l’État-nation. En France, on notait durant la même période (mais dans un registre théorique différent) les études d’Alain Tarrius et de Lamia Missaoui (1994) sur les « savoir communiquer » des migrants, de Dominique Pasquier et Josiane Jouët sur les médias et les migrations (2001), de Claire Scopsi sur les boutiques de communication dans le quartier du XVIIIe arrondissement de Paris de Château-Rouge et nos premières publications qui posaient les questions de la frontière informatique (1999) et de l’émergence de la figure du migrant connecté (2005).
6 Durant tout un siècle de littérature consacré à l’étude des migrations, la définition du migrant faisait référence à une série de ruptures et d’oppositions inhérentes à son destin et qui ont été constamment mises en avant comme un principe organisateur de toute une réflexion théorique sur les populations en mouvement. Mobile/immobile, ni là-bas/ni ici, absent/présent, au centre/à la marge, etc. Ces concepts tiennent difficilement dans un monde atteint par une mobilité généralisée et par une amplification sans précédent de la communication. Le déraciné, en tant que figure paradigmatique du monde migrant, s’éloigne et fait place à une autre figure, encore mal définie, mais dont on sait qu’elle correspond à celle d’une personne qui se déplace et fait appel à des alliances à l’extérieur de son groupe d’appartenance, sans pour autant se détacher de son réseau social d’origine. Acteur d’une « communication en hélice » (cf. l’article de F. Paragas dans ce numéro), ce migrant connecté s’inscrit ainsi plutôt dans une logique de continuité (et non pas de rupture) qui permet de se trouver ici et là-bas, seul(e) et ensemble en même temps, etc. Le paradigme de la « double absence »[1] [1] Dans un article célèbre paru au début des années 1980...
suite défini par Abdemalek Sayad (1981) ne fait plus sens depuis l’émergence d’une « présence connectée », rendue possible par la médiation technologique, comme nous l’avons vu dans le cas du couple philippin, évoqué précédemment. L’évolution des pratiques de communication a certainement introduit le plus important des changements dans la vie des migrants, depuis les simples modalités « conversationnelles » où la communication supplée à l’absence, jusqu’aux modalités « connectées » où les services entretiennent une forme de « présence » continue, malgré la distance.
7 Mais la connectivité dont est sujet le migrant n’est pas seulement liée à la communication à distance. Elle se diversifie au fur et à mesure que son environnement de vie et de mobilité se numérise. Par conséquent, les questions classiques de la sociologie des migrations telles que le passage des frontières, les flux, l’intégration, les regroupements familiaux, le développement et le transfert d’argent, etc., se voient revisitées dans le nouveau contexte de l’écologie digitale.
8 Si dans les années 1990 dominait dans la littérature l’analyse de la réception des médias (notamment des différentes chaînes de TV transnationales, à l’origine de ce que A. Appadurai appelait ethnoscape), les dix années suivantes ont vu les objets de recherche se diversifier. L’usage généralisé du téléphone mobile, la présence des migrants dans les cyberboutiques et sur le web… ont donné lieu à une production scientifique diversifiée et en rupture. Les articles qui suivent témoignent de la « maturité » de ce nouveau domaine de recherche qui reste cependant attaché à d’autres disciplines (web science, sociologie de l’usage, etc.).
9 Un premier volet traite de différentes pratiques diasporiques en ligne et pose plusieurs questions. Quelles répercussions peut avoir la diffusion d’Internet dans les différentes diasporas ? Quels changements apporte le passage du web 1.0 au web 2.0 ? La communication en ligne entraîne-t-elle un effet de cohésion globale − voire des patries virtuelles − ou au contraire d’atomisation − voire de nouvelles formes de « ghettoïsation », de socialité minimale et restrictive ?
10 Un premier article (D. Diminescu, M. Renault, M. Jacomy, Ch. d’Iribarne) analyse le web matrimonial des migrants et conçoit celui-ci comme une forme inédite de commerce ethnique. Dans la même lignée, Alain Tarrius propose une analyse ethnologique de l’usage d’internet par les migrants circulants, et ce en particulier dans leurs stratégies d’accès aux soins. Enfin, la question de savoir comment la dimension collaborative du web participe à la construction d’un imaginaire collectif et d’une patrie virtuelle est abordée à travers trois cas de populations : la diaspora vietnamienne (A. Ngoc Hoang), une population sans territoire : les Hmong (M. Moua) et enfin les Palestiniens (A. Ben David).
Un deuxième volet se propose de restituer les conséquences du développement des TIC dans la configuration des frontières. Nous assistons d’une part à une informatisation de la frontière (en particulier en Europe comme le montre A. Ceyhan) et, d’autre part, à un âpre combat pour leur redéfinition sur Internet par la réinjection de géographie dans le web 2.0 (A. Ben David).
Dans le troisième et dernier volet de ce dossier, sont étudiées les modalités selon lesquelles les TIC ont permis une amélioration de la qualité et de la rapidité des services rendus au migrant. En favorisant l’accessibilité des lieux et l’action à distance, les TIC offrent une opportunité sans précédent pour développer des stratégies individuelles jusque-là indétectables, car inhibées par le poids des décisions collectives. À travers une analyse des transferts d’argent par téléphone, D. Bounie, D. Diminescu et A. François montrent que, devenu plus autonome et naviguant sur différentes infrastructures digitales, le migrant, habituellement surexposé aux devoirs de solidarité, peut aujourd’hui mieux gérer ses ressources, mais aussi et plus implicitement, son rapport aux lieux et aux autres.
On trouvera en Varia un article de Stéphane Arpin qui s’interroge sur les informations que les médias choisissent de ne pas traiter. Loin d’une logique conspirationniste, l’auteur construit un modèle de la non-médiatisation de certains événements qui montre que l’appréhension et le cadrage de la réalité chez les journalistes forment une opération complexe qui prend une grande partie de leur temps et qui leur demande de s’ajuster en permanence à un espace social complexe, protéiforme, qui ne cesse d’évoluer par rapport à certains sujets sensibles relevant de la vie privée de certaines personnes publiques.
Bibliographie
Références
APPADURAI A. (1996), Après le colonialisme, Paris, Payot.
BASCH L., GLICK SCHILLER N. et SZANTON BLANC C. (1994), Nations unbound : Transnational Projects, Postcolonial Predicaments and Deterritorialized Nation-State, Langhome, Pa, Gordon and Breach ; repr. London, Routledge, 2003.
DIMINESCU D. (2005), « Le migrant connecté : pour un manifeste épistémologique », Migrations Société, n° 102, novembre-décembre, pp. 275-293.
PASQUIER D. et JOUET J. (2001), « Médias et migrations », Réseaux, n° 107.
PORTES A. (1999), « La mondialisation par le bas. L’émergence des communautés transnationales », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 129, pp. 15-26
SAMPSON H. (2003), « Transnational drifters or hyperspace dwellers : an exploration of the lives of Filipino seafarers abroad and ashore », Ethnic & Racial Studies, 26(2), pp. 253-277.
SCOPSI C. (2004) Représentations des TIC en milieu migrant : le cas des « boutiques de communication » de Château-Rouge, Thèse de doctorat sous la direction de Jacques Perriault, Université Paris 10 – Nanterre.
TARRIUS A. et MISSAOUI L. (1994), « Entre sédentarité et nomadisme le savoir-communiquer des migrants », Réseaux, n° 65, p. 23.
Notes
[ 1] Dans un article célèbre paru au début des années 1980 sous le titre « Le phénomène migratoire, une relation de domination », Abdelmaek Sayad conclut que « le paradoxe de la science de l’émigration est qu’elle serait une “science de l’absence” et des absents ».
POUR CITER CET ARTICLE
Dana Diminescu « Présentation », Réseaux 1/2010 (n° 159), p. 9-13.
URL : www.cairn.info/revue-reseaux-2010-1-page-9.htm.
DOI : 10.3917/res.159.0009.






