2001
Retraite et société
L’image de la vieillesse à la naissance de l’Europe
Leopold Rosenmayr
UNIVERSITÉ DE VIENNE, AUTRICHE
Attribuer le manque de reconnaissance actuelle du grand âge au seul culte
du jeunisme, conséquence des révolutions technologiques, reviendrait à
nier l’héritage historique de la culture européenne. L’antiquité classique et
la tradition judéo-chrétienne nous éclairent sur le rôle et la place des vieux
dans notre société moderne. Dès le VIème siècle avant Jésus-Christ le rôle et
le statut des vieux évoluent. L’avènement de la raison affaiblit le pouvoir
des anciens. Le savoir individuel acquiert plus de prestige que les
connaissances traditionnelles transmises par les anciens. Ce n’est plus l’âge
mais l’éducation qui devient la valeur-clé. C’est à cette époque que
commencent à s’exprimer les premières plaintes des vieillards qui
déplorent la perte de leurs capacités physiques. Parallèlement, le public
applaudit aux comédies qui mettent en scène des vieillards ridicules.
Lesphilosophes désignent l’âge moyen comme le plein épanouissement
de l’homme. La tradition judaïque accorde au vieillard un respect
particulier, surtout lorsqu’il a été capable de produire une descendance qui
pourra assurer l’immortalité de la lignée. La loi de Moïse ne lui confère
cependant pas de pouvoir particulier. Seul l’ordre établi par Jahwe est
légitime. Tout ordre basé sur une hiérarchie traditionnelle peut être
renversé à tout moment. La position suprême de Jahwe, le Dieu unique, et
la relation directe qu’il entretient avec chaque homme, quel que soit son
âge, rend inutile tout culte des ancêtres. L’enseignement de Jésus-Christ est
centré sur l’amour du prochain, c’est-à-dire de celui qui a besoin d’aide.
L’âge et le lien de parenté n’entrent pas en ligne de compte. Lemessage
du Christ s’adresse en premier lieu aux populations défavorisées qui ont
une faible espérance de vie. La culture de la vieillesse n’est donc pas une
préoccupation réelle pour l’Église des premiers temps. Les veuves et les
vieillards doivent cependant être l’objet d’attentions particulières de la part
de la communauté, comme tous les individus dans le besoin. Les anciens
doivent, comme tous, se plier aux normes de la communauté.
L’antiquité gréco-romaine et la tradition judéo-chrétienne ont, bien avant
les autres civilisations traditionnelles, introduit le principe de l’irrelevance
de l’âge.
If we were to attribute the current lack of recognition for old people
simply to the cult of youth brought about by technological revolution, we
would be ignoring the historical heritage of European culture.
Classical antiquity and Judeo-Christian tradition shed light on the role and
place of old people in modern society. As early as the 6th century BC, the
role and status of old people were evolving. The emergence of reason
weakened the power of the elders. Individual knowledge brought more
prestige than the traditional wisdom handed down by older generations.
It was no longer age but education which became the key value.
It was during this period that the elderly first started complaining about
their loss of physical capacities. At the same time, audiences delighted in
comedies featuring the ridiculous antics of laughable old men. The
philosophers defined middle age as the age of human fulfilment.
In Jewish tradition, old people are highly venerated, especially when they
have produced numerous descendants to guarantee the immortality of
their lineage. But the law of Moses confers no particular powers upon
them. Only the order established by Jehovah is legitimate. All orders based
on traditional hierarchy can be overturned at any moment. The supreme
position of Jehovah, the unique God, and his direct relation with each
individual, whatever his age, rules out any form of ancestor worship.
The teachings of Jesus Christ are centred around love for one’s neighbour,
i.e., anyone in need of help. Age and family ties are irrelevant. The
message of Christ is destined primarily for underprivileged populations
with a low life expectancy. So the culture of old age was not a real concern
for the early Church. But widows and old people must be looked after by
the community, like all individuals in a position of need. The elderly, like
everyone else, must comply with community rules.
The principle of the irrelevance of age was instituted by Greek and Roman
antiquity and by Judeo-Christian tradition well before other traditional
civilisations.
Plus on prend conscience des multiples facettes du vieillissement
dans notre monde post-moderne, où l’âge semble perdre de son
importance, plus on se sent invité à étudier les racines classiques
de cette «
irrelevance »
[1] de l’âge dans la culture européenne.
L’analyse historique nous permet de retrouver la valeur attribuée
aux différentes étapes du vieillissement et nous incite à repenser
le rôle et le statut des plus âgés dans nos sociétés contemporaines.
L’histoire contribue à une nouvelle prise de conscience dans le
débat contemporain.
Nous ne nous positionnerons pas en tant que sociologue et
gérontologue du présent, quoique cette tâche soit à poursuivre
dans le futur. Nous esquisserons ici quelques réflexions
historiques sur les racines de la culture européenne, dans un
esprit philosophique et anthropologique.
La mentalité européenne s’est fondée sur des idées et des valeurs
de l’Antiquité classique et de la tradition judéo-chrétienne.
Maisl’esprit et la mentalité de l’Europe ont été exportés et
imposés dans le monde entier par la modernisation permanente,
dynamique, de l’esprit européen, qui a dominé les sciences,
la technologie, l’idée et la pratique de la démocratie pendant des
siècles. Il paraît donc justifié d’explorer les sources, qui ont, dans
l’Antiquité, nourri, depuis des siècles, la philosophie de l’âge,
dans les courants de pensées européens.
â– L’Antiquité gréco-romaine
Dans l’Antiquité grecque, d’une importance primordiale pour
lemonde occidental tout entier, apparaissent des changements
dans le statut des vieillards, dès le VIème siècle av. J.-C. Dans le
monde des cités-États de la Grèce antique, le pouvoir des anciens
s’affaiblit. La reconstitution de l’histoire de ce changement
nécessiterait une analyse pluridimensionnelle : économique,
politique et sociale. Nous nous attarderons, pour commencer,
sur le théâtre grec, objet d’un culte public. Le poète et tragédien,
Eschyle (525-456 av. J.-C.) est l’auteur, dans son Orestie (458 av.
J.-C.), d’un document d’une importance primordiale, non
seulement du point de vue littéraire, mais encore du point de vue
de l’histoire sociale et légale. Il montre comment le pouvoir des
érynnies (furies), des vieilles femmes mythiques, qui exercent
des vengeances dans l’intérêt de leur parenté, s’effrite. La mission
des érynnies disparaît au profit d’actions légales, publiquement
contrôlables. De même, la juridiction des hommes âgés est
remplacée par l’autorité d’un corps de juges élus.
À partir du VI
ème siècle av. J.-C., les connaissances acquises
individuellement supplantent les connaissances traditionnelles,
collectives, transmises par les anciens. La philosophie de la Grèce
préclassique d’Anaximandre (610-546 av. J.-C.), de Pythagore
(580-500 av. J.-C.) et de Xénophane (570-480 av. J.-C.) jusqu’à
Héraclite (fin du VI
ème siècle) est empreinte de l’individualisation
de la sagesse. Ce sont ces genres de connaissances qui sont de
plus en plus appréciés par la bourgeoisie libre des villes
florissantes et les associations secrètes (comme celle de Pythagore
et ses disciples, où règne le principe de fraternité) : elles
soutiennent et répondent à un nouveau genre de besoins
intellectuels. Ceci entraîne un affaiblissement du pouvoir des
anciens et du principe de séniorité
[2]. En sculpture, la tradition
représente Homère très âgé au sommet de sa créativité. Pour les
philosophes urbains, le grand âge n’est plus une condition pour
être digne de foi.
Xénophane critique particulièrement l’acceptation sans
discussion de la tradition. Sa philosophie, en attaquant tout
élément traditionnel, s’oppose indirectement aux garants de la
tradition, les anciens.
« Les dieux n’ont pas révélé aux mortels tout
à la fois, mais ceux-ci découvrent petit à petit ce qui est mieux
[3] ».
L’empirisme et la spéculation individuels sont plus appréciés que
tout traditionalisme. Ceci contribue à relativiser les connaissances
mythologiques et la sagesse traditionnelle des anciens et, par là,
leur statut social. Le rôle des hommes vieux, qui était auparavant
de régner sur l’oikos (ménage, dans le sens économique et social),
change radicalement. L’urbanisation entraîne l’homme dans la
compétition sociale et économique indépendamment de son
âge; la raison et le calcul repoussent toute autorité traditionnelle
en arrière-plan. Ce n’est plus l’âge, mais l’éducation, qui devient
la valeur clé. Paideia – éducation – devient le mot grec pour
culture.
Héraclite (environ 500 av. J.-C.) affirme dans sa dialectique que la
vieillesse provient de la jeunesse et que cette dernière est issue de
la vieillesse. Nous trouvons de telles interprétations d’échanges
dans la culture urbaine florissante. C’est aussi dans la cité-État
quecommence à s’exprimer un authentique regret sentimental
des pertes subies au cours de la vieillesse. Parallèlement, se
développent des manifestations d’ironie à l’égard des plus vieux,
dont on souligne le ridicule. Ce genre de critiques concernant
leur comportement dans l’amour, le mariage et dans la vie
publique, est mis en avant de manière explicite dans la cité-État
de la Grèce classique, par le biais du théâtre et de ses comédies.
La culture dans ces centres urbains, berceaux de la civilisation
occidentale, devient plus diverse. La gérontocratie traditionnelle
ne règne plus qu’à Sparte. Comme nous le verrons, le libéralisme
de la société urbaine marchande dans les cités ioniennes
ouàAthènes, a créé une mentalité d’interchangeabilité : si l’on
perd une chose, on peut bien en gagner une autre. Le poète
Mimnermos, par exemple, déplora, en vieillissant, la perte de
sescapacités érotiques et des occasions de plaisirs physiques.
Solon
[4] (540-462 av. J.-C.), son contemporain et ami, répliqua,
assez pragmatique :
« Si tu ne peux plus faire l’amour, mon cher
ami, tu peux encore faire d’autres choses; si tu ne peux plus
accumuler les succès dans la vie érotique, si l’aspect sensuel
sedégrade grandement, tu as toujours une chance dans une
forme alternative d’accumulation, c’est-à-dire dans l’action
d’apprendre. Regarde, moi aussi je vieillis. Cependant je continue
d’apprendre beaucoup
[5] ». Ainsi, dans une société plus différenciée
au niveau fonctionnel, des alternatives apparaissent pour pallier le
vieillissement. On comprend aisément le scepticisme du public,
hormis l’élite, quant à l’effort général d’apprendre dans la
dernière phase de la vie.
Afin de comprendre les valeurs de base de la tradition
européenne en ce qui concerne le grand âge, il faut considérer
l’héritage de l’Antiquité classique, et par conséquent
l’organisation sociale de la cité-État grecque qui a donné
naissance à la rationalité européenne. Cela est déjà notoire dans
la dialectique d’Héraclite mentionnée ci-dessus. Le savoir des
penseurs remet en question le règne du mythe et de la tradition.
L’individu, doué de raison et de capacité de communiquer, doit
atteindre la maturité (au sens d’épanouissement, de plénitude)
parvoie d’apprentissage. Dans un certain sens il s’agit d’une
théorie compensatrice, ou plutôt de la croissance individuelle
selon
l’entelecheia
[6] (Aristote).
La nature humaine, dont l’essence suprême est la rationalité, doit
être atteinte par la vertu, c’est-à-dire par les capacités
individuelles, développées grâce à l’éducation et la pratique
politique. Solon, comme nous l’avons vu, prescrit l’apprentissage
dans la vieillesse. Selon lui, l’apprentissage agit pour remplacer
ou restructurer l’expérience, tout en compensant les pertes
biologiques subies au cours du vieillissement.
À son tour, Aristote, au IVème siècle av. J.-C., désigne la période de
l’âge moyen dans le vieillissement humain comme la phase
optimale, réagissant ainsi contre le gérontocratisme traditionaliste
du platonisme. Plus tard, les théories de l’affirmation de soi des
Stoïciens, telles qu’on les retrouve chez Sénèque et Marc-Aurèle
donnent naissance aux éléments d’une culture de la vieillesse.
LesStoïciens décrivent des attitudes psychologiques et morales
appartenant aux manières de maîtriser des processus de
vieillissement. Les philosophes stoïciens cultivent la conscience
dans l’optique de la brièveté de la vie.
« Vitae summa brevis spem
nos vetat incohare longam
[7] » (Horace,
Carmina, Livre I, 4). Telle
est leur manière (élitiste) de combattre les réactions dépressives vis-à-vis de l’inéluctabilité de la mort et de la dégradation physique. La
théorie stoïcienne de la maîtrise de la douleur et de la vieillesse se
fonde sur la croissance – et une connaissance croissante – du moi
humain. L’homme, étant incapable de savoir quand et comment ce
moi s’éteindra ou se transformera dans la mort, est pourtant capable
de travailler sur son moi à travers des exercices moraux, en cultivant
l’introspection et une attitude humaniste envers lui-même et envers
autrui. Horace mêle un élément d’épicurisme dans cette attitude
stoïcienne, en recommandant de bénéficier du moment présent
dans ses odes 9 et 11
« c
arpe diem ».
Déjà, à l’apogée du classicisme grec, dans l’Athènes de Périclès
(500-429 av. J.-C.), on avait attribué clairement aux anciens des
erreurs de jugement, qu’il s’agisse de problèmes politiques ou
mythologiques. L’image du vieillard s’effrite dans les drames
d’Euripide (485/480-406 av. J.-C.). À cette époque, s’éteint
toute spéculation sur une gérontocratie politique, et par
cela, surl’influence des anciens dans l’État, préconisée par
Platon. Représentons-nous les fameux passages du vieux Tirésias
dans les
Ménades écrites par Euripide (octogénaire autour de 400
av. J.-C.), passages qui décrivent une image d’esprit dionysiaque
de la vieillesse proche du Silène
[8] qui s’amuse et qui boit. Le sage
vieillard se met à danser sous l’influence du dieu Dionysos, qui
s’approche de la ville de Thèbes.
La comédie grecque classique est très dure envers les vieillards.
Sans ces critiques ironiques, bien appréciées par le public
d’Athènes, la comédie n’aurait pas été à même de gagner cette
influence dans la vie publique. C’est ainsi que la comédie se
moque des vieux qui usurpent des droits en tant que juges ou qui
veulent à tout prix séduire une jeune femme. Elle dénonce aussi
l’avarice des vieillards. L’art lyrique célèbre la plainte de ceux qui
ne peuvent plus profiter de l’amour corporel et que la beauté et la
force vitale ont abandonnés; ils devraient, dès lors, se tourner
vers le vin au lieu de servir Éros.
L’art plastique grec, lui non plus, ne s’intéresse pas à la vieillesse :
il expose les belles formes des corps de jeunes héros ou athlètes.
C’est différent à Rome dans la mesure où la représentation de
personnes âgées est acceptée : il s’agit de bustes ou de portraits
de philosophes ou d’hommes d’État dans l’Empire romain. Bien
souvent, les hommes âgés sont dépeints de manière plus
ou moins répugnante, comme des buveurs ou comme des silènes.
Il y a là une grande différence entre l’art grec et l’art romain.
Leréalisme du portrait sculpté dans l’art romain se réjouit du
visage vieux portant les stigmates de la vie, et rendant visible le
« paysage » d’une biographie. Mais la personne âgée ne devient
pas pour autant un modèle social. C’est la maturité active qui
domine les idées et la pratique sociale.
À Rome (comme en Grèce) il n’y a pas de dieu vieux (comme par
exemple dans les traditions précolombiennes) ni de divinité
associée au vieillissement. En général, concernant le vieillard, il y
a, malgré une série de différences, plus de similarités dans la vie
sociale et culturelle, entre la Grèce et l’Empire romain, que ce à
quoi l’on pourrait s’attendre. Dans les deux cultures règne une
ambivalence marquée en ce qui concerne le vieillissement et
surtout le grand âge. En Grèce, même après que le féodalisme a
perdu sa force par l’urbanisation et que la nouvelle culture de la
beauté de la jeunesse s’est établie, se maintient la conviction que
le fils aîné doit jouer le rôle du
gerokomos
[9]. Ceci signifie que ce
fils doit pourvoir aux besoins de ses parents vieillissants.
Denombreux textes littéraires, surtout des comédies mais aussi
d’autres œuvres, montrent les conflits entre générations, soit
queles parents sont trop exigeants, soit que les enfants adultes
fournissent trop peu. Dans la culture romaine, l’image du
père (pater familias) est plus accentuée qu’en Grèce. Cela
n’empêche pas les multiples conflits sur l’héritage à Rome
également. Il y a dans les comédies beaucoup de références aux
fils qui souhaitent la mort prochaine de leur père pour pouvoir
disposer des ressources économiques nécessaires à leur propre
carrière, publique ou privée. Il est vrai qu’à Rome subsistent
quelques formes du culte des ancêtres et du familialisme. Il y
règne un principe de séniorité mais pas de gérontocratie.
Le Sénat, par exemple, n’est nullement réservé aux vieux.
La divinité « Senectus », fille de la nuit et de l’Erebus (dieu du lieu
des morts) n’a pas d’importance dans la vie religieuse. On peut
dire que la comédie romaine est encore plus critique envers
les vieillards que la comédie grecque, même si la culture leur
est plus favorable à Rome qu’en Grèce. Seules les femmes
gagnent en vieillissant plus de liberté et de prestige.
La vieillesse ne s’est pas imposée dans l’héritage philosophique et
humaniste de l’Antiquité comme figuration chargée de valeurs
d’accomplissement et de supériorité à cause de sagesse et
d’excellence de jugement comme dans les cultures imprégnées
par le confucianisme ou le taoïsme. L’œuvre sur la vieillesse de
Cicéron, De Senectute, si souvent citée par les gérontologues
cherchant un point de référence classique dans les écrits sur le
vieillissement, peut être classée comme un produit dérivé de
l’idéalisme néoplatonicien. Il n’occupe pas une place centrale
dans la philosophie romaine.
â– Éléments de la tradition
biblique du judaïsme
La brièveté de ces notes sur les racines de l’image de la vieillesse
en Europe pourrait transmettre l’impression de l’existence d’un
développement historique linéaire, homogène, et conduisant à un
affaiblissement progressif et quasi-légal de la puissance des
anciens. Ceci n’est avéré pour aucune des cultures classiques,
et certainement pas non plus pour le judaïsme. Observons
maintenant le deuxième pilier de l’image de la vieillesse dans
la tradition européenne, les enseignements judéo-chrétiens.
La vénération de la vieillesse et le patriarcat, au sens originel du
mot, dans le judaïsme, dérivent de la pérennisation de la famille
étendue et des regroupements de tribus. Le concept judaïque
originel de l’immortalité se fonde en effet sur la fertilité et la
procréation, dans l’espoir d’une survie sociale et de la pérennité
du peuple élu. L’immortalité est considérée comme innée à la
« graine », la descendance qui assure la rédemption. Elle fait
référence à la continuité du peuple, bien avant qu’un concept
d’immortalité personnelle ne se développe dans une phase de
post-exil du judaïsme tardif. Ainsi, ceux qui, comme Abraham
et Zacharie, sont capables de produire une « graine » à un âge
avancé, sont considérés comme bénis de Dieu. Ces vieux qui
peuvent voir leur clan se reproduire grâce à eux, ceux qui peuvent
voir les enfants de leurs enfants, sont particulièrement dignes de
louanges.
Cette constitution judaïque d’un « tribalisme sacré » et d’un
« familialisme rédempteur » n’est pas possible sans une conviction
de base soulignant fortement la valeur de la vie humaine comme
telle. Dans la conviction du judaïsme biblique, la vie en elle-même est bonne. Certes, les livres bibliques de Job et de Kohelet
[10]
expriment une certaine perplexité vis-à-vis du grand âge. Mais le
Livre des Proverbes célèbre les chances de développement vers
une sagesse et une liberté « sur le tard ». Et si le grand âge est
critiqué c’est à cause de ses défauts, de la perte des capacités à
profiter de la plénitude de la vie.
Dans le christianisme, la vie terrestre est considérée comme un
préliminaire. Les tendances à sacrifier sa vie entière ou des
aspects importants de sa vie (comme la sensualité), pour une « vie
éternelle », ont beaucoup marqué les convictions et les pratiques
de l’Église du premier millénaire. Dans ce sens, le judaïsme est
très différent, beaucoup moins ambivalent envers le corps, ses
besoins et ses plaisirs. La spiritualité juive est très inclusive,
intégrante. En réponse à tant de vagues de persécutions, depuis
Nebukadnezar (605-562 av. J.-C.), l’intégration familiale a
toujours favorisé et défendu le peuple élu. C’est en famille qu’on
apprend les vertus sociales, tellement importantes pour s’ouvrir à
Dieu. Je pense que toute philosophie du « Tu », de Buber
[11] à
Lévinas
[12], présuppose un concept d’autrui formé dans le
familialisme juif.
Étudions le judaïsme biblique à partir de la législation de Moïse.
Celui-ci lutte contre le veau d’or (Exode chap. 32). Les anciens,
empreints par leurs cultes traditionnels ayant rapport au clan,
s’opposent vivement au processus d’unification des tribus d’Israël
et essayent de recouvrer leur puissance. Moïse réprime
sévèrement les tentatives des anciens par une vague d’exécutions.
Dans leur entreprise pour reconquérir le pouvoir, les anciens
s’étaient servi d’une idole de taureau (le veau d’or), symbole du
culte de la fécondité. Moïse s’oppose triomphalement à ce culte
en prêchant son seul dieu invisible : Jahwe. Moïse sait, par la
suite, s’entourer des conseils d’anciens ( Livre des Nombres,
chap.11, ver.16-18). Mais ceux-ci sont munis de peu de pouvoir,
de sorte que Moïse, le guide de toutes les tribus, est capable de
les maîtriser. Malgré tout, la vieillesse, dans le judaïsme, est
facteur de respect, même si, comme dans le livre de Kohelet,
elle est envisagée avec résignation. Le destin même des juifs, soit
dans l’exil babylonien, soit après la destruction de Jérusalem
et du Temple par les Romains qui mena à la diaspora en 70 av.
J.-C., provoque un renforcement des rapports familiaux.
Ce renforcement contribue ainsi même à la conservation, voire la
résurgence, de l’influence des vieillards comme ciment
nécessaire de cohésion.
Considérons un autre trait important dans le judaïsme. Durant un
millénaire, de l’histoire d’Israël à l’avènement de Jésus-Christ, la
prophétie juive a souligné de manière de plus en plus accentuée
le refus de la domination des anciens. Les parleurs doués et les
prophètes gagnent, indépendamment de leur âge, plus d’autorité
que les vieillards-conseilleurs. Cette évolution est bien illustrée
par l’histoire de « Suzanne au bain » du livre de Daniel (13,1-64).
Rappelons ce récit dont l’histoire de l’art européen et tant
de musées d’Europe et d’ailleurs donnent de multiples
représentations. Deux vieux dignitaires juifs, juges de surcroît,
poursuivent la belle et pieuse Suzanne. Ils l’épient dans son bain
et tentent de la séduire. Comme elle ne leur fait aucune
concession, les deux vieillards l’inculpent d’adultère avec un
jeune homme, qu’ils prétendent avoir vu fuir dans le jardin. Le
jeune prophète Daniel parvient à éviter l’exécution de Suzanne,
en prouvant le faux témoignage des deux vieillards. D’après la loi
de Moïse, ils sont condamnés à mort. La jeune femme est libérée,
le jeune prophète Daniel affirmé.
Le prophétisme se fonde sur une confiance absolue en Dieu.
Vivant dans cette confiance, on ne doute pas de l’intervention
efficace de Dieu dans toute cause juste. Même si l’autorité des
anciens est en jeu (comme dans l’exemple du procès contre
Suzanne), le prophète peut être sûr de l’appui de Dieu, même à
l’encontre de cette autorité. Selon cette foi, il y a une relation
directe entre Dieu et l’homme. L’homme peut donc s’adresser à
Dieu sans avoir besoin de médiation. Ce cadre théologique exclut
tout culte des ancêtres, qui représentent des forces médiatrices. Le
judaïsme est la seule religion au monde qui exclut explicitement
tout culte d’ancêtres et tout rôle de prêtre médiateur. Les Églises
chrétiennes – surtout le catholicisme et l’Église orthodoxe, par
leur culte des saints – ont réintroduit dans le monothéisme le culte
des ancêtres, non ceux de la famille mais ceux de leur
communauté religieuse.
Dans le judaïsme, Dieu parle à l’homme directement. Et Jahwe,
ce Dieu invisible, tout puissant et au-dessus de tout (parce que
c’est lui qui a créé l’Univers) peut renverser non seulement l’ordre
naturel mais aussi l’ordre social. Il intervient avec son autorité
absolue. Même dans la construction de la « maison d’Israël »
il renverse l’ordre d’aînesse qui était profondément inscrit dans la
tradition familiale et sociale du peuple juif. Malgré le fait qu’Ésaü,
fils d’Isaac, soit le premier-né, c’est Jacob, son plus jeune frère,
que Jahwe choisit comme successeur et chef du peuple. Jahwe le
considère plus apte et il l’aime. Son père Isaac le bénit comme
son successeur et porteur de la mission d’Israël (Gen. 27; 1-40).
L’apôtre de la jeune Église chrétienne, saint Paul (avec son
éducation rabbinique et sa compréhension profonde du judaïsme)
revient dans son épître capital, celui aux Romains, à la préférence
de Dieu pour le plus jeune, Jacob. Pour transmettre aux chrétiens
cette capacité de base de Jahwe d’agir selon son choix quand et
où il le désire, saint Paul dit : « Le plus vieux devient le serviteur
du plus jeune. Comme il est écrit : J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï
Ésaü ». (Rom. Chap. 9, ver.13).
Cette action en faveur de Jacob dans Gen. 27 est un des exemples
capitaux que l’on peut tirer de la Bible pour mieux comprendre le
message de l’irrelevance de l’âge dans la tradition juive. C’est le
rejet de l’ordre naturel et traditionnel en faveur de l’action de
Dieu, qui est à la base de l’irrelevance de l’âge. Dieu est le maître
absolu de tout ordre. L’irrelevance de l’âge au niveau le plus haut
de la foi et de la théologie juive s’explique par la « super-position »
d’un Dieu qui prononce sa sentence. C’est par le pouvoir de cette
« super-position » que Jahwe est maître de la réversibilité et, par
cela, de toute innovation par son esprit.
En étudiant les racines de la conception de l’âge dans la tradition
européenne, racines si différentes de celles de la culture hindoue
ou particulièrement des doctrines taoïstes ou confucianistes, qui
maintiennent un prestige haut pour l’âge avancé, on peut
maintenant procéder à une comparaison entre le judaïsme et
l’Antiquité grecque. La civilisation grecque est fondamentalement
intellectuelle. Elle s’émancipe pas à pas d’un polythéisme
mythologique par sa rationalité et les éléments d’une démocratie
urbaine. Cette civilisation des cités-États est faite de compromis
d’intérêts et aboutit dans sa philosophie à une notion et une
conviction profondes de réversibilité. Cela veut dire que toutes
les interrogations sont autorisées, elles appartiennent à la culture.
Ni la dialectique platonicienne, ni l’esprit de la découverte
analytique par les méthodes empiriques d’Aristote ne permettent
une autorité non légitimée par des investigations
méthodologiquement contrôlées. Par une voie complètement
différente de la civilisation juive (enracinée dans la confiance en
un Dieu unique et suprême), la civilisation grecque, elle aussi,
rompt avec un traditionalisme de règles fixes. En allant au-delà du
traditionalisme, on délaisse l’influence des anciens et tout
système de séniorité. Mais les voies qui mènent à l’esprit de
réversibilité dans les deux grandes cultures (à la base de la
civilisation européenne) sont différentes. Les deux cultures, la
Grèce antique par l’intellectualisme et le judaïsme par la
confiance absolue en Dieu, par sa foi, mènent à une affirmation
de base semblable. Les deux cultures, chacune à sa propre
manière, arrivent à un principe suprême d’unité. À la recherche
d’un tel principe ou dans l’adoration du Créateur comme dans le
judaïsme, ou dans la confiance dans l’investigation contrôlée et
progressive comme chez les Grecs, tout devient relatif à ce centre,
intellectuel ou spirituel. Les deux cultures postulent que tout ordre
basé sur une autorité traditionnelle (celle des anciens) peut être
renversé en faveur d’un renouvellement. Tout est réversible, tout
peut être décidé d’une manière nouvelle à cause de la suprématie
intellectuelle ou spirituelle.
â– Le message du Christ et la place
des anciens dans le Nouveau Testament
Dans le message de Jésus-Christ, le charisme prophétique devient
à son tour prédominant. Cette perspective prophétique se réfère à
l’ensemble de la vie et exige sa réversibilité spirituelle. À la
lumière d’un Salut annoncé et soudainement présent, tout semble
être réversible. Sans doute, la plus forte expression de ce thème se
trouve dans le troisième chapitre de l’Évangile selon saint Jean.
Un vieux et célèbre pharisien, Nicodème, vient à Jésus en secret
afin d’entendre les enseignements du jeune rabbin. Ayant peur
de paraître en public comme sympathisant de ce nouveau
prophète, il approche Jésus la nuit. Avant qu’il ne soit capable
de poser une simple question, le rabbin Jésus commence
à expliquer : « À moins qu’un homme ne naisse à nouveau, il ne
peut voir le royaume de Dieu ». Nicodème répond : « Comment un
homme peut-il naître lorsqu’il est vieux ? Peut-il entrer une
seconde fois dans le ventre de sa mère et renaître ?» Jésus rejette
la réalité biologique de sa parole métaphorique et continue
d’expliquer que la nouvelle naissance dont il parle représente la
naissance de l’âme, c’est-à-dire une naissance spirituelle. Jésus
évoque l’esprit humain comme la force centrale, le centre de
toute vie individuelle, qui devrait se tourner vers Dieu.
Nous remarquons que, bien qu’une culture du renouveau soit
présente dans les enseignements de Jésus, ceux-ci n’expriment
pas de préoccupation spéciale pour la personne âgée. Si l’homme
a la connaissance pour se consacrer à l’essentiel, c’est-à-dire s’il
sait se détacher des distractions et s’il est prêt à vivre pour « la
chose qui est essentielle » – le royaume de Dieu sur terre et au-delà – toutes choses en lui seront spirituellement renouvelées. Il
vivra par l’élan créatif. La longévité terrestre, si importante dans le
judaïsme biblique, perd son importance. Jésus vit et pense dans le
cadre des attentes eschatologiques, pensée orientée vers le salut,
la rédemption. C’est pourquoi la longévité ne peut pas jouer
un rôle important. Jésus se tourne vers l’instant concret. Jésus
guérit le malade et, comme modèle prédominant de l’amour,
présente (dans son récit parabolique) le bon Samaritain qui soigne
l’homme blessé abandonné sur la route par les voleurs qui l’ont
dévalisé. Cette image de bon Samaritain (Mt 22,28-37) et
l’intervention de Jésus comme guérisseur aboutissent toujours à
une aide sur l’actuel. La durée de la vie à laquelle nous sommes
confrontés aujourd’hui et le culte de la longévité n’étaient pas des
sujets pour le jeune et charismatique rabbin dans son orientation
eschatologique.
Jésus rejette l’autorité des vieux comme force spirituelle en soi.
Son éthique généralisée consiste à être prêt à aider toute personne
dans le besoin. Il n’y a pas de préférence pour les vieux peu
nombreux et déjà privilégiés par les traditions. Dans ce sens,
il rejette toute priorité des membres du clan, y compris les
membres de sa propre famille (Luc. 8,19-21; 14,26 ; Mt. 12,
46-50 ; Marc. 3 , 31-35). Les enseignements de Jésus renvoient à
l’homme dans le besoin, mais sont clairement indifférents à l’âge.
Il critique l’hypocrisie implicite des anciens qui sont évidemment
à l’initiative de la tentative de lapidation de la jeune femme
adultère. Après qu’elle a été pardonnée, les vieux, attaqués
moralement par Jésus, furent les premiers à quitter la scène
dans un mélange de désillusion et vraisemblablement de honte
(Jean 8,1-11).
À l’opposé des enseignements aristocratiques prônés par les
Stoïciens, qui spéculent sur la manière de vivre longtemps dans la
dignité, le premier message chrétien est adressé aux masses ayant
une faible espérance de vie. Elles sont assoiffées de Salut et de
soutien mutuel dans leur misère et recherchent une communauté,
dans une époque de dissolution religieuse et rituelle. Nous
pouvons comprendre que la culture de la vieillesse ne soit pas
leur préoccupation, ni celle de la nouvelle Église. À l’inverse,
il s’agit de l’espoir d’une vie meilleure, même si celle-ci ne peut
être obtenue qu’après un court séjour dans ce monde et au prix
de la mort physique.
La chrétienté naissante a-t-elle spécialement revalorisé la
vieillesse ? La réponse est non. Ceci s’explique par le fait que
Jésus met au cœur de son message de Salut l’amour du prochain,
en général en se référant au cas d’urgence le plus proche.
Il prêche l’amour pour tous les êtres qui ont besoin de cet amour,
et ceci indépendamment de leur âge (« irrelevance de l’âge »),
sexe, réputation, degré de parenté, etc. Ce n’est pas l’amour de sa
propre mère, de son propre père ou oncle, c’est-à-dire de sa
propre famille qui se trouve au centre des prêches de Jésus, mais
l’amour du prochain, de celui qui a le plus grand besoin d’aide
(ce message s’est déjà répandu chez les prophètes juifs, visant à
établir un rapport direct à Dieu, indépendamment de la famille et
de la puissance sociale). Le dévouement au prochain, prêché par
Jésus, est empreint du même esprit que son message du
renouvellement de l’homme, indépendamment de son âge.
La vieillesse dans le christianisme ne retrouve plus son
importance, fondée sur la structure sociale. La rédemption est
promise à tous les hommes, avant tout lorsqu’ils sont humbles et
malheureux. La vieillesse peut alors connaître une revalorisation
indirecte par le biais de la priorité accordée aux hommes dans le
besoin.
Les anciens sont l’objet de la première lettre à Timothée
(chap. 5,10 ; 16-23), attribuée à l’apôtre Paul. Dans cette lettre,
l’apôtre octroie aux vieux, et avant tout aux vieilles femmes, une
position bien définie dans l’ordre de la communauté et de la
famille chrétiennes. Il en ressort clairement, à la fois un contrôle
particulier de la moralité des veuves, et un certain souci pour les
vieux faibles qui doivent être traités de la même façon que les
propres parents des membres de la communauté. Cette lettre à
Timothée a fortement influencé la position de l’Église médiévale
envers les plus âgés. La doctrine chrétienne demande clairement
aux anciens de s’adapter aux normes de la communauté.
La première lettre de Timothée est même reprise dans les livres de
formation des prêtres au Moyen Âge.
Beaucoup d’études sociologiques posent la question de la valeur
sociale et du prestige culturel des personnes âgées dans la société
post-moderne. En général, on s’accorde à penser qu’il existe, en
dehors de structures familiales, peu de reconnaissance de
l’importance sociale ou culturelle des générations les plus vieilles.
Le culte de la jeunesse, conséquence des changements
technologiques et informatiques trop rapides, est très vite avancé
pour expliquer le manque de reconnaissance pour le grand âge.
Et on ajoute que celui qui n’a pas de fonction définie dans la
société ne peut pas être reconnu, pour cette raison. Il y a
certainement des parcelles de vérité dans un tel raisonnement.
Mais cette explication, qui prend en compte exclusivement des
facteurs du présent, risque d’ignorer totalement l’évolution à long
terme de l’histoire occidentale, qui, depuis la Renaissance, a fait
naître, par son rationalisme et son génie créateur, le modernisme
européen. L’étude des racines de la culture européenne nous
renvoie, malgré toutes les différences dans la stratification sociale
et économique, à un égalitarisme théologique et philosophique
de base dans les deux grandes sources de la culture et de la
civilisation européenne : le judaïsme et la civilisation de la Grèce
classique. L’analyse présente de sociologie comparative et de
l’histoire des idées essaie de montrer comment, dans un processus
de dé-hiérarchisation et de dé-féodalisation entre le VIème et le Ier
siècle av. J.-C., le clanisme cède du terrain aux mouvements
sociaux. Le prophétisme du monde judaïque, la conscience
religieuse et l’urbanisation créant l’individu commercial et
artisanal avec tout son orgueil, ses compétences et son caractère
compétitif dans les cités-États grecques, ont pavé la voie vers
l’égalitarisme moral. On essaye de garder en famille le respect
pour les vieux parents mais, en société et dans le monde
politique, commence à régner un esprit bousculant toute autorité
fondée sur l’ancienneté. Il est vrai que, dans le monde romain,
l’institution du Sénat et les dieux de la famille et de la maison (les
lares) continuent d’exercer un certain pouvoir. Mais le Sénat n’est
pas restreint aux vieux et les comédies mettent en scène le
dérisoire de la vieillesse.
Notre étude propose donc la thèse de la genèse de l’irrélévance
de l’âge très tôt dans l’histoire européenne et maintient qu’elle se
prépare dans des milieux et des structures très différents. Dans le
judaïsme de la phase postérieure à l’Exil et dans les cités-États
grecques à partir du VIème siècle av. J.-C., la relativisation de la
portée culturelle du grand âge est à la base d’une morale et d’une
religion généralisantes. Pour les croyants, le visage caché de Dieu
regarde le jeune de la même façon que le vieux. Le règne de la
raison et de la démocratie dans la Grèce antique ne peuvent plus
accorder de privilèges à l’âge. L’éducation et le développement de
la rationalité humaine prennent la position autrefois occupée par
la séniorité.
Alors que le principe de séniorité s’est imposé dans presque
toutes les civilisations traditionnelles du monde, de l’Asie, de
l’Afrique ou de l’Amérique précolombienne, la culture
européenne, fondée sur l’Antiquité gréco-romane et les traditions
juives et chrétiennes, si importantes pour la société mondiale, a
cherché à établir, bien avant la modernité et l’industrialisation,
l’idée de l’irrélévance de l’âge.
[1]
L’
irrelevance a ici le sens d’absence de pertinence, qui lui est donné dans la
littérature anglo-saxonne.
[2]
Séniorité : principe hiérarchique d’organisation sociale et culturelle, selon lequel
l’aîné a plus de privilèges que le cadet. Voir aussi C.Attias-Donfut et L.Rosenmayr,
Vieillir en Afrique, PUF, 1994.
[3]
Fragment 31.
[4]
Solon : poète athénien, philosophe et homme d’État.
[5]
Périphrase de son fameux vers
« je vieillis tout le temps mais j’apprends toujours
beaucoup » adressé à Mimnermos.
[6]
Chez Aristote, état de perfection, de parfait accomplissement de l’être, par
opposition à l’être en puissance, inachevé et incomplet.
[7]
« La durée de la vie est courte et nous interdit tout espoir étendu. »
[8]
Silène : vieux satyre, personnage mythologique. Obèse et d’allure grotesque, il est
souvent représenté ivre, à califourchon sur un âne. Il fut chargé de l’éducation de
Dionysos (Bacchus). Le terme de silène est parfois utilisé pour désigner les satyres
en général.
[9]
Le
gerokomos est celui qui entretient le vieux et se soucie de son bien-être.
[11]
Martin Buber,
Je et Tu, 1923.
[12]
Emmanuel Levinas,
Humanisme de l’autre homme, 1972.