2001
Retraite et société
Vieillir ailleurs et ici : l’exemple des Meru du Kenya
Anne -marie peatrik
LABORATOIRE D’ETHNOLOGIE ET DE SOCIOLOGIECOMPARATIVE, CNRS UMR 7535
La vieillesse chez les Meru du Kenya ne se comprend qu’en regard de
l’ensemble des âges de la vie. Découplée de la maturation et de la
décrépitude physiques du corps, la prise d’âge est un processus prolongé
et diversifié au cours duquel l’individu endosse successivement les rôles
prescrits par la position de sa classe dans le système de classes d’âge et
degénération. Tout revient à faire les choses au moment opportun: il faut
naître, avancer et mourir à temps. Ni gérontes qui régentent leurs cadets,
ni aînés promis à l’ancestralisation, les Accomplis attestent la coordination
réussie des temps de l’individu et de la société ; ils sont les mieux
placéspour présider aux rites de maturation des plus jeunes; dégagés
descontraintes de la société, ils incarnent une forme d’émancipation.
Laprésence de grands vieillards, individus à la longévité exceptionnelle qui
les rend inclassables, indique que ces questions ne sont pas inédites à
l’échelle de l’histoire de l’humanité. Les rituels funéraires, qui varient en
fonction de l’âge du défunt, rappellent que les âges de la vie sont aussi les
âges de la mort. Ces conceptions permettent d’esquisser comparativement
de nouvelles pistes de recherche sur le vieillissement dans nos sociétés.
For the Meru people in Kenya, old age is understood only in terms of its
relation to the other ages of life. Disconnected from the notions of
physical maturity or decrepitude, ageing is along and diversified process
during which the individual successively assumes the roles prescribed by
his or her position in the system of age and generational classes.
Everything has a time and place: individuals must be born, advance
through life and die at the right time. Neither patriarchs who rule over the
younger generations, nor elders destined for ancestralization, the
«Accomplished» testify to the successful coordination ofindividual and
social timescales. They are in the best position to preside over the rites
ofpassage of the youngest members of the community; released from the
constraints ofsociety, they embody a form of emancipation. The presence
of extremely old individuals with exceptional longevity which makes them
unclassifiable, indicates that these questions are not new to the history of
mankind. Funerary rites, which vary according to the age of the deceased,
offer a reminder that the ages of life are also the ages of death. These
conceptions offer scope for new avenues of comparative research on
ageing in our societies.
Même si le souvenir en est flou, chacun a gardé en mémoire
laréponse qu’Oedipe fit au Sphinx qui dépeçait les Thébains
incapables de répondre à l’énigme qu’il leur avait posée.
L’homme est cet animal qui, dans son enfance, regardée comme
le matin de la vie, se traîne sur les pieds et sur les mains ; vers le
midi, dans la force de l’âge, il n’a besoin que de ses deux jambes;
le soir, dans la vieillesse, il lui faut un bâton, troisième jambe qui
l’aide à se soutenir (P. Commelin, 1960, pp.280-281).
Tout se passe comme si nos contemporains étaient encore
lesotages du sphinx. Les représentations qu’ils se font du cycle
devie et de la vieillesse paraissent toujours marquées du sceau
de cette énigme, formulée et destinée à embrouiller les
espritsilya plusieurs millénaires. Toujours, la courbe de nos
existences suivrait une phase ascendante au cours de laquelle
développement physique et développement social de l’individu
iraient de pair ; passé le mitan de la vie, méridienne où la courbe
parvenue à son apogée s’inverserait, la trajectoire suivant une
pente descendante associerait inexorablement décrépitude
physique et déclin de l’individu.
Ni l’allongement séculaire de la durée de la vie, ni l’augmentation
de l’espérance de vie en bonne santé (P. Bourdelais, 1993;
J.Dupâquier, 1997), preuves que la trajectoire suivie par nos
corps est davantage conditionnée par notre environnement social
que le biologisme ambiant ne le laisse croire, ne parviennent à
modifier les jugements. Pensée comme inhérente à la nature
humaine, la conception, solidement ancrée, a la vie dure :
« jeunisme » et « vieillisme » imprègnent tous les recoins de nos
représentations (B. Puijalon, J. Trincaz, 2000).
L’étrangeté de nos croyances apparaît lorsqu’on les rapproche
d’autres conceptions de l’ontogenèse
[1] découvertes dans des
sociétés africaines, situées au Kenya et dans les pays limitrophes,
qui ont comme originalité de s’organiser selon des systèmes
de classes d’âge et de génération particulièrement élaborés.
Employée à démêler les modalités de ces classements lors
d’enquêtes conduites chez les Meru du Kenya, agro-pasteurs
localisés au nord-est du Mont Kenya, je finis par comprendre
que la clef de leur système repose sur une échelle de degrés d’âge
que l’individu et sa classe doivent successivement franchir
[2].
Dansces âges de la vie, qui sont autant de pas comptés et
racontés (A.-M. Peatrik, 1999), la vieillesse, loin d’être associée
àla décrépitude du corps, est, par excellence, le moment de
l’accomplissement. Cependant – rupture supplémentaire avec
les idées reçues –, l’Accompli n’est pas un ancien vénéré promis
à devenir un ancêtre auquel un culte sera rendu. D’autres
conceptions religieuses sont à l’œuvre. Le sommet atteint ne
devient intelligible qu’au regard de la vie ante mortem et du
parcours suivi par l’individu.
Au début de la conquête coloniale, en ce cas britannique, qui
survint dans la première décennie du XXème siècle, les Meru étaient
environ 90 000 individus; en 1989, ils étaient 500 000.
Le développement qui suit évoque la situation prévalant grosso
modo jusqu’au début des années cinquante, avant que la société,
saisie par un baby-boom répondant à des raisons bien différentes
du baby-boom propre aux sociétés occidentales, connaisse un
spectaculaire rajeunissement démographique de la population et
un bouleversement concomitant des rapports d’âge (Peatrik op.
cit., pp. 475-506). Toutefois, l’idée d’accomplissement demeure
au cœur de nombre de pratiques : ainsi les néo-initiations et les
conversions au christianisme, voire à l’islam chez des groupes
voisins des Meru, demeurent-elles inintelligibles dans l’ignorance
de cette composante du devenir individuel.
Toute la population, hommes et femmes, est (était) répartie
dansdes classes d’âge et de génération qui informent le cycle
domestique, organisent la distribution des pouvoirs et la
célébration de rituels où se joue la maturation des individus.
Pendant quinze-vingt ans, telle classe d’hommes parvenue à
l’échelon des Pères du pays détient l’autorité et exerce les
pouvoirs politiques, mandat au terme duquel, poussée par ses
successeurs à transmettre les pouvoirs, cette classe qui a fait
son temps cède la place à une nouvelle classe de Pères du pays.
Tout juste promus, ces derniers recrutent sur le champ une
nouvelle classe d’initiés et de guerriers. Dans le même temps, les
autres classes prennent un échelon et les individus qui les
composent sont appelés à endosser de nouveaux rôles et à
exercer d’autres fonctions. Le système Meru relève du modèle de
système générationnel à classes articulées avec des échelons
(Peatrik, 1995 ; 1999, pp. 71-106).
Cette dynamique des classes d’âge et de génération, dont la
reproduction repose sur un régime démographique particulier qui
tend à limiter la présence de « survieux » et de « surjeunes »
[3], exclus
potentiels dont le nombre grandissant finirait par condamner
rapidement le système politique, définit des âges de la vie et des
parcours individuels présentant deux caractéristiques originales :
- prendre de l’âge est un processus continu et prolongé ; à la
naissance, l’individu est une ébauche d’être destiné à grandir tout
au long de sa vie et qui n’est accompli qu’à la dernière étape ;
- l’avancée en âge et le vieillissement sont découplés de la
maturation et de la décrépitude physiques.
Hommes et femmes, à un échelon près, progressent en parallèle
(
cf. tableau 1). L’accent sera mis ici sur le parcours masculin, plus
simple à exposer dans le cadre d’un article. Des premiers âges
de la vie, il faut retenir un sevrage qui survient tardivement, tant
pour les filles que pour les garçons, entre cinq et sept ans, limite
qui n’est pas sans rapport avec l’espacement prononcé des
naissances. Une fois sevrés, garçons et filles entrent dans
une période d’adolescence prolongée qui se termine par
l’initiation, elle aussi entreprise tardivement, bien après la puberté,
passé l’âge de 20 ans, vers 24-25 ans pour les garçons, et 22-23
ans pour les filles… Au terme de ce grand rituel qui mobilise toute
la société, la fille se prépare à son statut de future épouse
[4].
Tableau 1
Les âges de la vie chez les Meru Tigania-Igembe (Kenya)
Tableau 1
Les âges de la vie chez les Meru Tigania-Igembe (Kenya)
Hommes
à partir de 85 ans ntindiri «qui attend à ne rien faire»
à partir de 65 ans Mwariki (ariki) «Accompli», grand-père
à partir de 50 ans Mûkûrû (akûrû) «Père du pays», adulte
à partir de 35 ans Mûrumî (arumî) «Homme», jeune père
de 24 à 34 ans Muthaka (nthaka) «Broussard», guerrier
à partir de 23 ans ntaanî (ntaanî) «opéré», «circoncis», novice
à partir de 15 ans mwîjî (ijîîjî) «grand garçon non-initié», adolescent, jeune homme
à partir de 7 ans kaîjî (îwîjî) «petit garçon non-initié», garçon
avant 7 ans mwana (aana) enfant (non sevré)
Femmes
à partir de 85 ans ntindiri «qui attend à ne rien faire»
à partir de 65 ans Mwariki (ariki) «Accomplie» , grand-mère
à partir de 50 ans Mwekûrû (aekûrû) «Mère du kaaria », adulte
à partir de 25 ans Muka (aka) «Femme», jeune mère
à partir de 22 ans ngutu (ngutu) «opérée», «excisée», novice
à partir de 15 ans mûkenye (nkenye) «grande fille non-initiée», adolescente, jeune fille
à partir de 7 ans gakenye (tûkenye) «petite fille non-initiée», fillette
avant 7 ans mwana (aana) enfant (non sevrée)
NB : L’âge atteint à chaque étape de la vie, exprimé en nombre d’années, est donné à titre
indicatif. En effet, les Meru ne définissent pas l’âge comme une accumulation d’années;ils
évaluent autrement l’avancement du temps et le moment propice au changement de catégorie.
Les échelons d’âge que l’individu atteint avec sa classe commencent par une majuscule.
L’homme, comme ses compagnons d’initiation, est inclus dans
une classe de génération, nommée par un nom propre connu de
tous, à laquelle il appartient jusqu’à la fin de ses jours. Pendant la
dizaine d’années qui suit leur initiation, les hommes forment la
classe des guerriers auxquels incombent la défense du territoire.
Contraints au célibat, ils n’en sont pas pour autant condamnés à
l’abstinence sexuelle. Grands séducteurs des filles non-initiées de
la catégorie qui leur est associée (nkenye), les guerriers doivent
être beaux, savoir danser, chanter, et faire la fierté de la
population. Mais les guerriers sont aussi jugés incapables
d’engendrer des enfants normaux. Toute conception qui survient
à ce stade se traduit par un avortement ou l’abandon du nouveau-né dans la brousse.
L’âge de guerrier se termine vers 35 ans en moyenne lorsque, avec
sa classe, l’individu est autorisé par les Pères du pays à atteindre
l’échelon suivant d’« homme », au sens d’individu de sexe
masculin capable de se reproduire. Pendant quinze-vingt ans,
l’homme et sa femme (au sens d’individu de sexe féminin en âge
de procréer) se consacrent à la vie de famille, à la mise au monde
et à l’éducation de leurs enfants, à l’accroissement de leur
troupeau et à la mise en valeur des jardins, travaux auxquels
les enfants, tant qu’ils ne sont pas initiés, participent. Les
exemples de polygamie ne sont pas exceptionnels, mais les Meru
sont plutôt monogames ; des relations d’amants légalement
contractées sont tissées entre des individus de classes conjointes.
Vers 50-55 ans, toujours avec sa classe, l’homme atteint l’échelon
de Père du pays. Parallèlement, son épouse, au sein de la
classeconjointe des épouses, franchit un nouvel échelon et
changede condition d’âge. En tant que Père du pays, l’homme
devient responsable des affaires politiques. Les Pères du pays
se rassemblent en conseils qui se tiennent aux différents niveaux
de l’organisation territoriale. Ils décident de la guerre et de la
paix, modifient la coutume, exercent à leur profit un « privilège de
la mâchoire » en se réservant le droit de consommer la viande des
nombreuses bêtes abattues quand ils rendent la justice. De leur
côté, les Mères, qui détiennent le kaaria, emblème du pouvoir
politique des femmes, siègent dans leurs propres conseils et
gèrent les affaires qui leur reviennent. Elles aussi bénéficient de
privilèges alimentaires. Les parents sont alors en position de faire
initier leurs enfants, mais ils s’y emploient le plus tard possible.
Eneffet, du jour où leur aîné, fils ou fille, est initié, les parents
doivent cesser à leur tour de procréer. L’homme peut prendre
une autre épouse mais, on l’a évoqué, la monogamie est la règle
pour le plus grand nombre. Pourquoi ce terme mis à l’activité
génésique
[5], pourquoi cette andropause et cette ménopause
définies de la sorte et non pas l’attente d’une incapacité
physiologique, même si, du fait du mariage tardif des femmes,
ménopauses sociale et physiologique tendent à coïncider ?
L’initiation, pense-t-on, active les capacités génésiques des
garçons et des filles, et l’activité génésique des générations
adjacentes est jugée dangereuse pour la fécondité à venir des
novices. Pour cette raison, qui est aussi une réponse à la dérive
démographique des classes, les individus de générations
adjacentes ne peuvent procréer simultanément.
À ce stade cependant, les parents qui initient leurs enfants, s’il
sont classés en tant qu’adultes, ne sont toujours pas considérés
comme des Accomplis. Ils doivent encore grandir et connaître
une phase de maturation supplémentaire. Vers l’âge de 65 ans,
l’homme, avec sa classe, quitte l’échelon de Père du pays et
transmet le pouvoir à la classe suivante, ce qui signifie aussi que,
dans cette organisation, le retrait des affaires politiques n’est pas
synonyme d’une perte de position sociale. Les femmes suivent
peu ou prou le même itinéraire ; en devenant belles-mères, elles
ne peuvent plus garder le kaaria, qu’il leur faut transmettre à la
classe suivante d’épouses.
On devient Accompli à l’occasion d’un grand rituel qui marque et
célèbre cette promotion durant laquelle le cercle des Accomplis
accueille et initie l’impétrant et son épouse qui, à nouveau,
sontconsidérés comme des novices. Des conditions préalables
ont étécependant remplies dans l’ordre familial. Les parents
doivent avoir initié tous leurs enfants, et ils ont commencé à
avoir des petits-enfants. Les petits-enfants, pense-t-on, font
renaître les grands-parents par le don de leur nom d’enfance que
tout grand-parent transmet au petit-enfant de même sexe. Et c’est
par le truchement de l’identification, fortement marquée, des
générations alternées, qu’un individu s’assure une perpétuation.
Les Accomplis, hommes et femmes, sont les mieux placés pour
présider aux rituels qui ponctuent la maturation des plus jeunes.
Partie prenante de toutes les manifestations où se joue la
métamorphose de ceux qui les suivent, les Accomplis organisent
aussi les rituels prescrits pour remédier aux désordres qui
menacent le bien-être de tous, excès ou insuffisance de pluie,
épidémies, invasion de sauterelles, etc.
Pourquoi les Accomplis sont-ils habilités à agir de la sorte ?
Leur seule présence est déjà éloquente : ces individus témoignent
de leur capacité à parcourir les étapes de la vie, à surmonter les
difficultés inhérentes à l’existence, à n’avoir succombé à aucune
maladie, à aucune malédiction. Ce qui, chez nous, est interprété
en termes d’usure – ne dit-on pas d’un individu qu’il est usé par
l’existence –, est là-bas interprété en termes de réussite dans la
carrière de l’individu.
Le vieillissement physique de l’individu qui, bien évidemment, est
reconnu, n’est pas interprété en termes de décrépitude psychique
et sociale. Chez les Accomplis s’est développée une capacité
psychosociale particulière qui renvoie à une ontogenèse
originale. À la naissance, l’enfant est un être potentiel considéré
comme androgyne, ébauche faiblement sexuée dont le corps et la
personne se façonnent tout au long de la vie et connaissent deux
fécondités successives : celle de la reproduction qui s’exerce
en temps voulu au sein de l’enclos familial après que la
complémentarité des sexes, qui n’est pas donnée à la naissance,
a été pour un temps acquise. L’initiation des enfants fait entrer
leurs parents dans une autre phase de fécondité, celle qui procède
de la parole et de la tête, partie du corps qui mûrit en dernier
etprend sa forme définitive tardivement. Les Meru, qui en
cela ne sont guère originaux, prêtent à la parole et au verbe une
efficacité particulière. Le verbe, créateur et destructeur, trouve
une manifestation suprême dans les bénédictions et les
malédictions qu’accompagnent des usages codifiés de la salive.
Or, celles des Accomplis sont particulièrement recherchées ou
redoutées car, parvenus au terme du parcours et devenus à leur
tour initiateurs, ils sont au plus proche d’un principe créateur,
appelé Ngaï ou Murungu, entité abstraite dont procèdent le
monde et les créatures qui le peuplent.
On explique aussi que les Accomplis font ce qu’ils veulent,
ne craignent plus rien, pas même la mort. Au sein de cette société
où, comme dans nombre de sociétés traditionnelles, les
contraintes qui pèsent sur les individus apparaîtraient
insupportables à l’homme occidental, l’Accompli représente une
forme d’émancipation. L’idée d’émancipation et de liberté, chez
nous associée à la jeunesse, est ici l’attribut de la vieillesse; à ce
titre revient aux vieux le privilège de consommer de la mirra
(Catha edulis), arbuste dont l’écorce des jeunes rameaux,
particulièrement riche en amphétamines, donne du tonus et de
l’esprit à ces corps mûris et à ces têtes désormais faites.
L’Accompli chez les Meru dessine une image du vieux et de la
vieillesse sensiblement différente des représentations souvent
associées aux anciens dans les sociétés africaines. Ni sage
dépositaire de savoirs immémoriaux qu’il doit transmettre, ni
géronte promis à l’ancestralisation qui régente la vie et le destin
de ses descendants, l’Accompli témoigne, à son décès, de la fin
d’un processus vital : la cérémonie austère qui entoure le
traitement de sa dépouille marque la célébration d’une destinée
arrivée à son terme.
Après l’Accomplissement, existe cependant une dernière
catégorie, qui jette une lumière singulièrement intéressante sur
l’ensemble du parcours. Les ntindiri sont, mot à mot, « ceux qui
attendent à ne rien faire », c’est-à-dire les individus dont
l’existence se prolonge au-delà de 85 ans, jusqu’à 90-100 ans.
N’étant plus capables de se déplacer, ils demeurent là, dans les
enclos familiaux; n’ayant plus de dent ni la force de subvenir à
leurs besoins, ils sont nourris comme des enfants
[6]. La présence de
ces grands vieillards est le signe que la longévité humaine est
suffisamment marquée dans cette société pour avoir donné
lieuàune catégorisation. Elle indique aussi une limite dans
l’organisation sociale ; on ne sait trop que faire ou quoi penser
de ces grands vieillards, survieux qui dépassent les limites.
Danscette société régentée par l’avancement des classes sur les
échelons, il faut tout faire à temps et partir au bon moment.
L’importance accordée à la synchronisation du temps de
l’individu avec celui de la société se lit au travers des rituels
funéraires, qui sont différents selon que l’on s’éteint au moment
où l’on est Accompli, ou que l’on meure avant ou après ce stade.
Lesâges de la vie sont aussi les âges de la mort. Les décès
prématurés ou tardifs sont des « malemorts » (des mauvaises
morts), contre lesquelles il faut se protéger; le cadavre des
premiers est déposé en brousse à la disposition des hyènes.
Lesseconds sont enterrés, ce qui n’est pas une célébration, mais
le moyen d’escamoter la dépouille d’un individu hors d’âge. C’est
donc par le traitement rituel différencié des défunts que cette
société gère les individus que leur grand âge a rendu inclassables
(Peatrik, 1991).
Que retenir de ce parcours qui puisse nourrir une réflexion sur
levieillissement dans les sociétés occidentales, sachant, bien
évidemment, qu’il ne s’agit pas de plaquer un modèle qu’il serait
insensé de vouloir transposer chez nous, mais que l’on cherche à
dégager des perspectives incitant à certains réexamens.
Ce parcours prolongé indique que ce n’est pas la première fois
dans l’histoire de l’humanité que des longévités accentuées
s’observent et que ces questions, qui agitent à juste titre nos
contemporains, ne sont pas entièrement inédites. Les Meru, mais
ils ne sont pas les seuls, ont fondé une organisation sociale
sophistiquée sur une échelle des âges dont on imagine mal que
certaines positions puissent être durablement vacantes.
C’est donc qu’existent dans ces régions des conditions
épidémiologiques et sociales favorables. Le phénomène est connu
des géographes (R. Brunet, 1990, p. 455). Les hautes terres
d’Afrique orientale sont des bastions de populations où les
densités sont bien plus fortes que dans d’autres régions d’Afrique
car, toutes choses égales par ailleurs, et à condition que les
sociétés se soient organisées pour exploiter ce potentiel, ce qui est
précisément le cas, l’altitude réduit la morbidité : la baisse de la
température est fatale, par exemple, à l’anophèle
[7], vecteur de la
malaria; les aléas du climat, notamment l’irrégularité inter-annuelle des précipitations, sont compensés par la diversité des
écosystèmes étagés sur les versants, la possibilité de faire deux
récoltes par an sur une même parcelle, la multiplication et la
variété des espèces cultivées, la combinaison des activités
économiques et l’organisation des échanges à courte et à longue
distances.
Autre aspect à retenir, le parcours prolongé est diversifié.
Onconstate une distribution entre les âges et les générations
desfonctions à assumer dans une société :après une jeunesse
prolongée, les hommes assurent, tour à tour, la guerre, la vie
de famille, les affaires politiques, les affaires religieuses.
Àl’exception de la guerre, les femmes ont un parcours parallèle
et complémentaire de celui des hommes. Les usages que les Meru
font du critère d’âge sont le signe d’une société égalitaire,
voireniveleuse, ce qui n’est pas sans faire penser à certaines
caractéristiques de nos sociétés au sein desquelles se constate,
àpartir de la Révolution française qui abolit la hiérarchie des
ordres, un usage croissant de l’âge, en ce cas calendaire, promu
critère par excellence de l’égalité républicaine et sur lequel se
fondent les différentes politiques publiques.
C’est un parcours où les derniers âges demeurent inintelligibles
dans l’ignorance des étapes qui les précèdent. C’est
l’enchaînement des âges qu’il convient d’examiner (P. Spencer,
1990). Les rituels n’accompagnent pas les âges de la vie, le
passage d’un âge « critique » au suivant; ils régissent la maturation
de la personne et ses métamorphoses au fil du temps. De même
que l’initiation n’est pas déterminée par la puberté mais par la
position de la classe des parents dans le système de classes, l’âge
de la procréation s’exerce à un moment délimité par la structure
sociale. Cette interaction entre le donné biologique et son
interprétation par la société illustre en quoi l’avancée en âge
etlavieillesse apparaissent comme une efficace construction
idéologique que la saisie segmentée des âges, aussi fructueuse
soit-elle pour analyser certains aspects, échoue à saisir. Toutes
choses égales par ailleurs, ce qui est vrai de cette société, est vrai
aussi chez nous au sens où le « jeunisme » et le « vieillisme », qui
sont les deux versants d’un même modèle, relèvent de croyances
et d’un champ de valeurs qui sont un produit historique
denossociétés; certains héritages remontent à l’Antiquité mais
l’essentiel relève d’un phénomène de longue durée, toujours actif
de nos jours, qui se met en place à l’époque moderne, dans le
même temps où sont jetées les bases des États contemporains et
d’une « police des âges » qui, en France par exemple, trouve son
point d’ancrage institutionnel dans l’obligation faite au clergé
d’enregistrer les baptêmes, les mariages et les décès (ordonnance
de Villers-Cotterêts, 1539) et dans la possibilité de ranger les
individus selon leur année de naissance (A. Percheron,
R. Rémond, 1991).
Enfin, dernière leçon à tirer, la construction des âges
est particulièrement sensible aux variations des paramètres
démographiques qui peuvent « rajeunir » ou « vieillir » une
population et concourent à définir de nouveaux âges de la vie
(X. Gaullier, 1999). En somme, on a là un champ d’interrogations
qui appelle des échanges ou des confrontations
interdisciplinaires ; c’est à la périphérie du domaine de chacune
des disciplines qu’existent de nouveaux objets de recherche que
recouvrent les appellations particulièrement polysémiques de
« vieillissement » et de « vieillesse ».
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[1]
Ou « genèse de l’être » :en biologie désigne le développement de l’individu, depuis
la fécondation de l’œuf jusqu’à l’état adulte, voire au-delà si l’on tient compte des
récentes redéfinitions du vieillissement (E. Le Bourg, 1998). En anthropologie, ce
terme a une acception plus large :il recouvre les conceptions et les connaissances
propres à chaque culture, occidentale ou non, ayant trait au développement de
l’individu et qui traduisent des systèmes de représentations, des valeurs et des
normes.
[2]
Les enquêtes de terrain on été réalisées entre 1986 et 1989 et en 1993.
[3]
Individus nés trop tôt (survieux) ou nés trop tard (surjeunes) par rapport au moment
où leur génération arrive au pouvoir.« Génération » s’entend ici, non pas au sens de
cohorte ou encore d’individus d’âges voisins marqués par les mêmes événements
historiques, mais au sens de « classe générationnelle ». Les hommes de la classe A
engendrent des fils formant la classe B qui, à leur tour, engendrent la classe C,
petits-fils des A, etc. Ces classes détiennent et se transmettent successivement
l’autorité et les pouvoirs. Ce principe d’organisation politique, très répandu en
Afrique orientale, ne peut véritablement fonctionner que si la dispersion, croissante
au fil du temps, des âges au sein de chaque génération et le chevauchement des
générations consécutives sont contenus. La « dérive démographique des
générations » a longtemps laisser penser que ce type de classement ne pouvait
guère être opérationnel. Mes enquêtes chez les Meru ont montré que, en réalité,
des règles implicites et explicites existent, qui limitent le temps de procréation des
hommes et des femmes des générations successives. Le principe générationnel
est parfois utilisé en Occident pour former des associations. Au lendemain de la
guerre 1914-1918, une association d’anciens combattants, appelée Fils des Croix
de feu, visait à regrouper les fils des combattants ayant effectivement connu le feu.
Après 1945, s’est constituée l’association des Fils et des Filles des déportés juifs
de France.
[4]
L’initiation d’une fille est entreprise à partir du moment où les négociations entre
les familles des futurs époux sont suffisamment avancées. Après avoir subi une
clidoridectomie, la novice connaît une période de réclusion qui se prolonge tant que
la compensation matrimoniale en bétail n’est pas versée. À ce stade, elle peut
recevoir les visites de son futur mari, en général un guerrier qui a été autorisé
par les Pères à quitter son état car il a rempli certaines obligations, tant rituelles que
militaires. Un enfant qui serait conçu pendant cette période intermédiaire ne pose
pas de problème ; bien au contraire, cette conception est jugée favorable (Peatrik,
1999, pp. 280-289).
[5]
Relatif à la fonction sexuelle reproductrice.
[6]
En 1986, au début de mes enquêtes, alors que je recherchais en priorité des
représentants des classes les plus anciennes, mes interlocuteurs m’expliquèrent
que, si j’avais pu venir avant la grande sécheresse de 1984 qui occasionna une
famine dont les effets furent accentués par la désorganisation administrative et les
règlements de compte politiques, j’aurais alors rencontré nombre de
ntindiri qui se
seraient volontiers prêtés au jeu des questions et des réponses. Dans les périodes
de détresse alimentaire, il va de soi que l’on nourrit en priorité ceux qui ont une
chance de survivre. Les enfants chétifs et les grands vieillards n’appartiennent pas
à cette catégorie. En temps normal, il est impensable de ne pas les nourrir; de
même, l’idée de mettre fin à ses jours est fortement réprouvée.
[7]
Anophèle : genre de moustique dont les femelles transportent le microbe du
paludisme.