Retraite et société
La Doc. française

I.S.B.N.sans
216 pages

p. 29 à 49
doi: en cours

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no 34 2001/3

2001 Retraite et société

La vieillesse dans la littérature, la médecine et le droit au XIXème siècle : sociogenèse d’un nouvel âge de la vie

Gilles Pollet INSTITUT D’ÉTUDES POLITIQUES DE LYON
La critique de la société industrielle a conduit nombre de chercheurs à idéaliser un âge d’or révolu où les plus âgés auraient eu une place de choix. Ces théories ne résistent pas à l’analyse. À travers l’étude de textes littéraires, juridiques et de revues médicales du XIXème siècle, l’auteur retrace la naissance de la vieillesse en tant que groupe social. En littérature, tour à tour symbole de tempérance et de sagesse et tourné en dérision, le vieux jouit d’une image ambiguë. Son image personnelle semble se bonifier tandis que son intérêt social baisse. À la fin du XIXème siècle, il devient un personnage de premier plan dans la littérature. Le barbon du XVIIème siècle cède la place au grand-père vénéré de Victor Hugo. Ces images idéalisées ne font cependant référence qu’au vieillard riche et cultivé. Les femmes et les vieillards miséreux restent encore affublés d’une image misérabiliste. En médecine, les premières études sur les vieillards, consacrées aux femmes âgées indigentes, ont largement contribué à la diffusion de ces stéréotypes. L’hystérie, les maladies mentales et nerveuses forment la base des études médicales sur les vieillards jusqu’au milieu du XIXème siècle. Ce n’est qu’au début du XXème siècle que les vieillards sont traités comme des malades à part entière et qu’une discipline spécifique apparaît: la gériatrie. En droit, le Code civil n’attribue pas de statut particulier au vieillard. Il est citoyen à part entière. Seule la sénilité peut, à l’instar d’autres démences, justifier sa mise sous tutelle. Cependant, l’autorisation d’interner les déments (et les vieillards séniles) n’est abrogée qu’en 1838. Progressivement, le Code pénal accorde une protection spécifique aux vieillards et prévoit l’atténuation de leurs peines. Les ruptures dans la représentation des vieux ne mettent cependant pas un terme à la dichotomie classique vieillesse/sagesse et vieillesse/déchéance. À l’aube du XXème siècle, ce n’est plus tant l’âge du vieillard que son état qui le définit. The criticism of industrial society has led many researchers to idealize a past golden age in which old people enjoyed a privileged status. But these theories do not stand up to analysis. Through a study of 19th century literary works, legal texts and medical reviews, the author retraces the emergence of the elderly as a social group. Old people in literature, depicted as symbols of temperance and wisdom or as objects of derision, have an ambiguous image. While their personal image appears to improve, their social interest declines. At the end of the 19th century, they feature strongly in literature. The old buffoon of the 17th century is replaced by Victor Hugo’s venerated grandfather. However, these idealized images refer solely to the rich and cultivated. The old women and the elderly poor are still depicted in a pathetic light. In medicine, the first studies of old people, devoted to destitute old women, contributed largely to the generalization of these stereotypes. Hysteria, mental and nervous illnesses formed the basis of medical studies on old people until the mid 19th century. It was not until the early 20th century that they were treated as patients like any other and that the specific discipline of geriatrics first emerged. In law, no specific status was attributed to old people by the Civil Code. They were seen as ordinary citizens. Only senility, along with other forms of dementia, provided a justification for placing an old person under guardianship. However, authorization to intern demented individuals (and senile old people) was not repealed until 1838. Progressively, the Penal Code began to grant specific protection to old people and to shorten prison sentences for elderly convicts. However, these changes in the representation of old people did not put an end to the traditional dichotomy between old age/wisdom and old age/decrepitude. At the dawn of the 20th century, an old person is no longer defined by his age but by his mental state.
« Une société révèle beaucoup d’elle-même dans la façon dont elle traite ses vieux ».
Comme le faisait remarquer il y a quelques années le socioloque Daniel Bertaux (1977, p. 234), le rapport qu’une société entretient avec ses membres les plus âgés est un bon révélateur de ses fondements sociologiques, moraux et éthiques et plus généralement philosophiques. Mais pour que l’analyse de tels rapports soit possible, encore faut-il que la vieillesse et le groupe des vieux aient été érigés en une catégorie spécifique, socialement reconnue et légitimée. C’est donc justement à une analyse sociogénétique de la construction de cet âge de la vie différencié, de ses représentations et usages sociaux, que nous aimerions ici contribuer. Certains sociologues ont en effet soutenu, dans les années 1960 et 1970, que les vieux étaient beaucoup mieux considérés dans les sociétés traditionnelles pré-industrielles et que les processus de modernisation et d’industrialisation avaient entraîné une perte de statut et une dévalorisation de l’image du vieillard.
Les auteurs anglo-saxons [1], la plupart du temps spécialistes en études de gérontologie et de sociologie de la vieillesse, concluaient quasiment tous, par exemple, à une relation de cause à effet entre processus de modernisation d’un côté et baisse du SIÈCLE respect, du statut et du pouvoir des personnes âgées de l’autre.
Depuis, de célèbres approches de sociologie et de démographie historiques [2] ont permis de réfuter cette thèse de « l’âge d’or », comme l’a surnommée l’historien démographe britannique Peter Laslett. Elles ont ainsi pu démontrer que ces approches structuralistes et fonctionnalistes véhiculaient un certain nombre de stéréotypes et d’assertions plus ou moins péremptoires, souvent non fondés historiquement. Ces visions a-historiques et quasi mythologiques, dont le principal écueil était constitué par une image idéalisée des civilisations traditionnelles ont donc depuis lors été critiquées et dépassées. Il a ainsi pu être montré que des relations complexes entre les évolutions démographiques ont existé, caractérisées en particulier par le poids nouveau du groupe des personnes âgées dans les sociétés occidentales, et les représentations sociales de ce même groupe dans ces diverses sociétés.
Dans une logique sociohistorique similaire, on voudrait s’arrêter sur cette conjoncture historique particulière pendant laquelle la vieillesse s’est constituée, dans le cadre français, en tant qu’âge de la vie différencié, commençant à faire des « vieux » un groupe social spécifique doté d’un nom, d’un système de valeurs et dereprésentation spécifiques. Il s’agit donc de s’interroger ici surce que Boltanski (1982, pp. 51-52) appelle « le travail de regroupement, d’inclusion et d’exclusion, dont il est le produit... en analysant le travail social de définition et de délimitation qui a accompagné la formation du groupe et qui a contribué, en l’objectivant, à le faire être sur le mode du cela va de soi ».
Pour ce faire, on aura recours à une étude des dictionnaires, de la littérature, de la médecine et du droit qui sont autant d’indicateurs précieux [3] sur l’évolution des mentalités, des conceptions et des perceptions du groupe des vieux en France dans le cadre d’un long XIXème siècle, qui s’étend classiquement de la Révolution française à la Grande Guerre.
 
â–  Les dictionnaires [4] comme révélateurs du sens commun : la vieillesse réhabilitée ?
 
 
Le célèbre dictionnaire Littré édité en 1877 cite les termes vieil, vieux et vieille en les définissant rapidement comme « quelqu’un ou quelque chose qui est avancé en âge ». Surtout, un grand nombre de citations littéraires accompagne cette première définition lapidaire et permet de mieux situer la notion. L’image qui se dessine ici reste très proche de celles des XVIIème et XVIIIème siècles, la plupart des citations étant empruntées à des auteurs « classiques ». L’intérêt de l’analyse repose alors principalement sur la mise au jour des choix effectués, permettant d’exhumer des citations plus ou moins connues. Une première borne, somme toute assez traditionnelle et à l’époque unanimement reconnue, est ainsi présentée avec cette citation de La Bruyère : « Tel dit : je suis ignorant, qui ne sait rien ; un homme dit : je suis vieux, il passe soixante ans ». Concernant justement l’âge auquel on peut fixer les débuts de la vieillesse, un accord commence à se faire autour d’une borne précise « au commencement de la soixantième année », comme l’affirment La Grande Encyclopédie ou Littré. Toutefois, bien des circonstances peuvent amender ce précepte. La Grande Encyclopédie reprend d’ailleurs la célèbre maxime de Bouilland selon laquelle « on a l’âge de ses artères ».
Cette loi « montre donc que l’on ne peut fixer les limites précises à la vieillesse ; on peut être vieux avant l’âge, suivant l’expression populaire ». Littré renchérit en expliquant que cette période de la vie humaine peut être plus ou moins retardée ou avancée suivant « la constitution individuelle, le genre de vie et une foule d’autres circonstances ».
La dichotomie traditionnelle entre vieillesse/sagesse et expérience d’un côté, vieillesse/déchéance et mort de l’autre est elle aussi bien présente. L’imagerie positive se dégage alors des écrits de plusieurs auteurs des XVIIème et XVIIIème siècles. Ainsi Pierre Corneille qui met en valeur la sagesse et la capacité à se maîtriser des personnes âgées : « La colère du vieil Horace supposait le malheur de Rome, au lieu que le jeune Horace ne se met en colère que contre une femme qui pleure et qui crie ». Mais les acceptions et images péjoratives sont loin d’être oubliées, avec l’exemple de ceux qui ont d’anciennes habitudes, notamment vicieuses, comme « le vieil avare » ou encore « le vieil ivrogne ».
Le terme vieillard est, quant à lui, défini dans le Grand Dictionnaire Universel, comme « un homme très vieux ou une femme très vieille », et par Littré en tant qu’« homme qui est dans le dernier âge de la vie ». Cette qualification permet de situer un cycle de vie avec différentes étapes. Ces définitions lapidaires sont toutefois illustrées par de nombreuses références littéraires faisant à nouveau appel à des auteurs « classiques ». Madame de Maintenon, La Bruyère, Montesquieu, Corneille, La Rochefoucauld en particulier créent alors une image prothéiforme mais toujours largement dichotomique. Le vieillard reste avant tout le témoin du passé, car, comme l’écrit Madame de Maintenon, « les vieillards vivent dans le passé, les jeunes dans l’avenir ». Idéalisé, le « bon vieillard » demeure l’apôtre de la tempérance et du juste milieu. Ainsi, a contrario, pour La Bruyère, « une trop grande négligence, comme une excessive parure [...] multiplie leurs rides et fait mieux voir leur caducité ». La sagesse de l’ancêtre est bien mise en évidence par Montesquieu pour qui « les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n’ont besoin que de se ressouvenir et non d’apprendre ». Littré, citant La Rochefoucauld, entretient toutefois l’ambiguïté en révélant que les « vieillards aiment à donner de bons préceptes pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples ».
Les images négatives sont loin d’être gommées comme le montre l’éternelle représentation du vieillard amoureux et ridicule qui resurgit à travers les citations de Corneille pour qui « un vieillard amoureux mérite qu’on en rit ». La différence de traitement entre les sexes reste également un morceau de choix. Littré cite Diderot questionnant Mademoiselle Voland : « Pourriez-vous me dire pourquoi il y a de beaux vieillards et point de belles vieilles ?».
La notion de vieillesse reprend les mêmes stéréotypes puisque Le Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle utilise La Rochefoucauld pour affirmer que « l’enfer des femmes est la vieillesse ».
Plus exceptionnelle est cette mise en évidence d’un possible poids nouveau des âgés dans la société, à travers la citation de Maury pour qui « les Caspiens, au dire de Straban, mettaient à mort les vieillards âgés de soixante-dix ans ». Quand on sait l’influence de la Grèce antique sur la pensée des élites intellectuelles du XIXème siècle, on peut se demander s’il ne s’agit pas ici d’une remise en cause radicale de la valeur et de la placeaccordées aux personnes âgées dans une société où la philosophie libérale de la productivité, du profit et de la rentabilité est de plus en plus à l’honneur. Dans le cadre de ce grand siècle libéral, l’image du vieillard n’est-elle pas alors en train de subir une inflexion majeure, son intérêt social étant en train de baisser alors même que son image personnelle et familiale ne cesserait de se bonifier ? Un second élément novateur apparaît avec la référence de plus en plus constante à une science médicale en plein essor. La Grande Encyclopédie qui ignore lestermes vieux et vieillard donne ainsi une définition très physiologique de la vieillesse « caractérisée par une tendance à la surcharge minérale des tissus... ». De même, Le Grand Dictionnaire Universel caractérise la vieillesse comme « un état d’affaiblissement des forces et des facultés, semblables à celui quise produit ordinairement dans un âge avancé ». De plus, ilestréaffirmé qu’une « vie sobre et tranquille reste la condition première de la longévité ». Comme au siècle dernier, la tempérance semble donc continuer d’être, pour les contemporains, un élément fondamental pour vivre une vieillesse heureuse, les hygiénistes du XIXème siècle reprenant simplement le flambeau des moralistes du XVIIIème siècle.
L’analyse du vocabulaire, des effets sémantiques et de la classification opérée par ces révélateurs et observateurs du sens commun que sont les dictionnaires permet une première approche des représentations de la vieillesse et des plus âgés, mais qui mieux que la littérature peut rendre compte des images dominantes d’un siècle et d’une époque ?
 
â–  Le vieillard dans la littérature : l’accès au statut de héros ordinaire
 
 
Comme l’ont bien montré Simone de Beauvoir [5] et plus près de nous David Troyanski (1992), largement ridiculisé et tourné en dérision, le vieillard commence à sortir de son stéréotype négatif à l’époque moderne, notamment grâce à des auteurs comme Corneille qui exaltent une vision antique. La fin du XVIIème siècle paraît même se détacher en partie de cette vision traditionnelle.
Le manque de respect pour les vieillards, que Philippe Ariès (1971) a su mettre en lumière et qu’illustrait la figure du barbon dans lacomédie du XVIIème siècle, s’atténue en effet au siècle suivant. De ridicule, le vieux devient vénéré et idéalisé.
De négative, son image devient globalement positive. D’autre part, la conception de retraite-vieillesse et préparation à la mort perd de sa force auprofit d’un culte de la vie. Dans la littérature et le théâtre, l’homme âgé gagne de la place, quantitativement et qualitativement. L’âge paraît même imposer une sorte de consécration et de respectabilité, au moment où « le mot patriarcal se répand dans la littérature » [6]. Pourtant, si l’homme âgé, riche et cultivé, gagne en considération, le vieillard pauvre voire misérable reste encore proche des stéréotypes du XVIIème siècle.
Deux siècles plus tard, la figure du vieillard se répand dans la littérature et le théâtre français et dorénavant, il peut être le sujet central de l’intrigue. La personne âgée n’est plus forcément un personnage accessoire de l’intrigue, mais peut être un de ses éléments centraux. Les qualités et les défauts dus à son âge et à sa condition sociale sont alors mis en avant et peuvent même parfois fournir la trame de l’histoire. Dans ce cadre, la vieillesse des riches et l’image du vieillard sage, cultivé et expérimenté restent à l’honneur. Proust nous fait ainsi parcourir la Belle Époque au côté de ses personnages du Tout-Paris qui vieillissent au détour des pages et chapitres sans jamais se départir de qualités acquises par l’éducation, la socialisation et la lignée aristocratique. Ainsi en est-il d’Oscar-Marie Hibault, docteur en droit, député de l’Eure, de Sidonie Verdurin, « immensément fortunée », de Madeleine de Villeparisis, de « famille aisée », cousine de Mac-Mahon, de Palomède de Charlus enfin, disposant d’une fortune colossale « héritée des ducs de Nemours et des princes de Lamballe ». Le baron Michel Pauper, mis en scène par Henri Becque, possède également toutes ces nobles qualités exaltées par l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Pauper campe un vieillard sérieux, bon et actif. L’âge ne semble pas avoir d’emprise sur sa personnalité, seul son aspect physique pouvant être modifié. Généreux et sage, « autant qu’il l’était dans sa jeunesse », il souffre des « infirmités de la vieillesse », mais on lui dit avoir une « belle vieillesse ».
Des personnages de rang social plus modeste vont, quant à eux, vivre également une vieillesse paisible à l’image de leur laborieuse vie de travail. Tel est le cas du Père Goriot d’Honoré de Balzac [7], « honnête homme » qui se retire des affaires et fait bénéficier ses filles de ses rentes accumulées. Toujours tiré de l’imaginaire de Balzac, Sylvain Pons [8], âgé de soixante ans, chef d’orchestre dans un théâtre de boulevard et professeur dans quelque pensionnat de demoiselles, devient également un de ces « héros ordinaires », tout comme Sylvestre Bonnard, historien et philologue dont la vie tragique nous est contée par Anatole France [9]. Flaubert, quant à lui, met en scène en 1881, avec Bouvard et Pécuchet, le premier couple de retraités de la littérature française. L’oisiveté nouvelle de ces anciens copiste et comptable les pousse dans de nombreuses aventures farfelues, pour ne pas dire ridicules. Autre personnage de « retraité », Léopold Baillard, « héros » de Maurice Barrès, dans La colline inspirée, mène une vie recluse jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans, après avoir été destitué de son ministère par l’évêque de Nancy.
La vieillesse des riches, des bourgeois, des gens de culture, mais également des plus humbles intéresse donc beaucoup les écrivains du XIXème siècle. Celle-ci ne constitue d’ailleurs, le plus souvent, que la suite logique d’une naissance, d’une éducation, sans pour autant enlever tout poids au destin et au passé accumulés. Même diminué physiquement et atteint par les outrages de l’âge, le vieillard apparaît souvent comme un modèle.
Doté d’une riche expérience, garant de la fortune et des traditions familiales, il semble, en particulier dans les classes aisées, se trouver à l’apogée de sa vie. Le vieillard peut même être exalté et décrit comme un modèle de bonté, de douceur et de sagesse.
Victor Hugo sacrifie à cette nouvelle « religion » dans L’art d’être grand-père. Selon Simone de Beauvoir, il va « donner à un fait social la valeur et la profondeur d’un mythe » [10]. Des œuvres telles que Les Burgraves (1843), La légende des siècles (1859-1883) ou encore Booz l’endormi, sont profondément marquées par cette nouvelle passion pour ces âmes sublimes, pour cette sombre grandeur et cette spiritualité naturelle du patriarche, auquel Hugo lui-même peut finalement s’identifier en fin de vie (il meurt à quatre-vingt-trois ans). Après les très nombreuses péripéties qui émaillent une vie bien remplie, le célèbre héros des Misérables, Jean Valjean, meurt à quatre-vingts ans, toujours sublime et tragique, entouré d’amour et de l’affection de ses proches. Devant cette nouvelle représentation, des auteurs comme Chateaubriand vont même jusqu’à se servir directement de l’expérience – ici plutôt douloureuse et mélancolique – de leur propre vieillesse pour écrire certaines de leurs plus belles pages, comme dans Les Mémoires d’outre-tombe publiées, à titre posthume, en 1848 [11].
Mais la vieillesse pauvre voire miséreuse pénètre aussi le champ littéraire, et va même finir par submerger une partie de la littérature du XIXème siècle. Le phénomène illustré par Le Roi Lear de Shakespeare, trouve un écho impressionnant dans la littérature du XIXème siècle. Des ouvrages, inspirés de la réalité, content l’existence douloureuse d’un père ou d’un beau-père maltraité ou encore abandonné par ses enfants. Ainsi d’Eusèbe Lombard dans le roman éponyme de Theuriet, d’Autour du clocher de Fevre et Despez, de L’Aveugle de Maizeroy, du Père Amable de Maupassant ou encore de La Terre de Zola [12]. Une image misérabiliste s’en dégage. Le vieillard séquestré, maltraité, rudoyé et quelquefois contraint à mendier, illustre l’éternel conflit des générations et pose le problème de l’utilité sociale de la personne âgée. Le roman populaire véhicule également de nombreuses représentations, voire des stéréotypes, de vieux et de vieilles, misérables, fous et mendiants, comme dans ces feuilletons qui font les beaux jours de la presse à bon marché et dont Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, édités en 1842-43, constituent un archétype.
Riche et célèbre ou pauvre et misérable, le vieillard est toutefois apparenté à des valeurs de plus en plus positives, comme le démontre la remarquable étude d’Irina Sobkowska-Aschcroft (1985) sur l’image de la vieillesse dans le théâtre français du XIXème siècle. Selon son analyse, les mots qui reviennent le plus souvent pour qualifier les hommes âgés sont les suivants : bon, gentil, raisonnable, sage, généreux, sympathique. À l’instar de Victor Hugo, Eugène Labiche, Alexandre Dumas fils, Victorien Sardou, Henri Becque, Georges Courteline ou encore Eugène Brieux créent des personnages âgés, en plus ou moins grand nombre, secondaires ou importants, de condition aisée ou humble, mais qui ont le plus souvent une image positive et sécurisante. Même lorsque les vieux sont remplis de défauts, l’âge ne paraît pas être le principal facteur explicatif de leurs comportements. Bien plus, la vieillesse semble porter en elle-même des caractères hautement positifs qui renvoient à l’image et à la position nouvelles du vieillard dans la société, tout en contribuant à l’instituer. Les connaissances scientifiques, en particulier médicales, participent-elles de ce regard, sinon nouveau, du moins plus valorisant, sur le dernier âge de la vie ?
 
â–  La vieillesse et les médecins [13] : des stéréotypes à la spécialisation médicale
 
 
Les sciences médicales ont, elles aussi, progressivement découvert la vieillesse, en particulier lors du XIXème siècle, véritable apogée du « scientisme ». Les débuts du siècle marquent ainsi une période charnière dans l’évolution de cette branche de la médecine qui va s’orienter sur l’étude des pathologies des sujets âgés. Les vieillards vont alors commencer à faire l’objet d’observations médicales systématiques et l’on assiste à la naissance d’une méthode anatomo-clinique qui envisage le problème du vieillissement sous un angle nouveau. Dès lors et pendant près d’un siècle, attitudes novatrices et opinions traditionnelles vont s’interpénétrer. Dès 1804, Philippe Pinel publie, dans La Médecine Clinique, un chapitre consacré à l’étude des patients âgés de l’Hospice de la Salpêtrière, constitués uniquement de femmes dont la plupart sont indigentes. Ainsi se dessine une approche de la vieillesse misérable et souvent « aliénée » qui va marquer fortement tout le XIXème siècle. En 1809, le même Pinel récidive, avec une observation très détaillée de ces mêmes aliénées de la Salpêtrière, publiée dans son Traité Médico-philosophique sur l’aliénation mentale. L’œuvre des divers médecins de ce célèbre hôpital va d’ailleurs vite devenir fondamentale. Cette grande tradition de recherche médicale sur des sujets grabataires et souvent misérables est ensuite reprise et portée à son apogée par deux éminents spécialistes : Maxime Durand-Fardel (1816-1899) et Jean-Martin Charcot (1825-1893).
Le premier publie en 1854 un Traité clinique et pratique des vieillards, dans lequel il reprend la plupart des résultats et des observations cliniques réalisés à Bicêtre et à la Salpêtrière.
Confronté à la folie, aux délires et à de nombreuses autres affections, il constate la rareté des travaux sur les maladies des vieillards et pense que « c’est dans la vieillesse, surtout, que l’intervention de la médecine est nécessaire et efficace » (p. 121).
SIÈCLE Il préconise une analyse anatomique, physiologique et pathologique. Il impulse ainsi une dynamique nouvelle basée sur la recherche des pathologies et sur la classification précise des maladies affectant les vieillards. Mais, malgré cet aspect systématique et novateur, la thérapeutique reste archaïque, finalement très proche de celle préconisée au siècle précédent.
Durand-Fardel préconise ainsi les séjours à la campagne, les bords de mer, les montagnes boisées de sapins, etc. Il vante également la sagesse du vieillard et indique qu’il « faut savoir être vieux », invitant à la modération. Vingt ans plus tard, Charcot dans ses Leçons cliniques sur les maladies des vieillards et les maladies chroniques, reprend le flambeau en étudiant la population d’un asile de femmes. Il essaye alors de dégager des conclusions scientifiques sur la pathologie sénile en s’inscrivant dans le courant de Pinel, de Durand-Fardel et des spécialistes allemands.
Même si toutes ces études restent limitées quant à leurs conclusions thérapeutiques, elles constituent les premières recherches empiriques et systématiques d’envergure sur les pathologies liées à l’âge. Elles restent toutefois circonscrites au monde de la misère, à l’aliénation et à l’image emblématique de la femme hystérique et névrosée. D’une médecine purement spéculative, nous sommes tout de même passés à une médecine anatomo-clinique débouchant sur de nombreuses typologies et classifications, qui rencontrent les premiers essais généralisés de thérapeutiques médicamenteuses. Le médecin ne se contente plus d’observer et de conseiller, il souhaite analyser, traiter et si possible guérir ! Il paraît pourtant indéniable, comme le souligne Patrice Bourdelais, que « les grands traités classiques, à cause de la personnalité et souvent de l’âge avancé de leurs auteurs, ne constituent pas [...] la source la plus pertinente » pour saisir les évolutions les plus récentes. Il existe en effet un décalage certain entre la pratique médicale et la recherche de pointe d‘un côté, etles ouvrages et traités qui leur sont contemporains de l’autre.
Les différences sont surtout sensibles au niveau des thérapeutiques employées, mais également quant à la conception même du « phénomène vieillesse ». Il est par exemple saisissant de noter l’absence totale de travaux relatifs à la chirurgie dans ces célèbres traités. Le dépouillement de la presse médicale [14], plus proche des techniques nouvelles et des travaux récents, nous permet donc de cerner de manière plus rigoureuse l’évolution des mentalités et des pratiques médicales concrètes.
La première constatation que l’on peut tirer de la lecture de toutes ces revues médicales est d’ordre chronologique. Comme le fait remarquer Patrice Bourdelais, près d’un demi-siècle s’étend entreles deux périodes de concentration d’articles relatifs à la vieillesse suivant que l’on lit La Gazette Médicale (1854-1863) ou Le Journal de Médecine et de Chirurgie Pratiques (1900-1912).
Ce décalage « sépare la première grande période de résultats et propositions de la recherche sur les affections des personnes âgées, de l’époque du transfert vers la pratique médicale quotidienne et la demande de la clientèle » [15]. Dans les revues régionales, les avancées thérapeutiques sont relayées avec plus de lenteur encore. De surcroît, dans toutes les revues et tout au long du XIXème siècle, les considérations pathologiques sur les personnes âgées restent extrêmement classiques. Les maladies de l’appareil génito-urinaire devancent ainsi les affections constitutionnelles, circulatoires et respiratoires notamment, et les cas de gangrène, suivis des cas liés à la santé mentale qui sont même présents une fois sur deux dans les observations de la Gazette Médicale de Paris.
Dans la quasi-totalité de ces revues, une constante demeure : l’obsession thérapeutique. La plupart des articles recensés dans le Lyon-Médical par exemple se terminent par des prescriptions médicamenteuses, et sont même quelquefois centrés uniquement sur une thérapeutique précise. Cette volonté thérapeutique s’affirme également à travers la chirurgie et le plaidoyer en faveur des interventions chez les vieillards. En 1896, la revue Lyon-Médical, reprenant un article du British Medical Journal, relate ainsi l’ovariectomie pratiquée avec succès chez une femme de quatre-vingt-trois ans. Le kyste ovarien enlevé, la malade a très bien guéri, ce qui permet au commentateur d’en conclure que les personnes âgées peuvent facilement supporter les grandes opérations chirurgicales, point de vue assez novateur pour l’époque. Bien que les progrès dans ce domaine soient probants, les médecins français resteront en effet longtemps en retard sur leurs voisins européens, anglais et allemands notamment, en ce qui concerne la recherche, les traitements et les opérations des personnes âgées (Stearns, 1977, p.112). Pourtant, la réduction de plus en plus courante des fractures et la meilleure maîtrise de l’intervention de la cataracte sont autant de points positifs, qui encouragent les médecins à évoluer vers de nouvelles techniques de soins appropriés.
Les thèses de médecine et de pharmacie, enfin, offrent un bon miroir de l’évolution des attitudes et savoirs médicaux concernant la vieillesse. Nous avons ainsi pu recenser soixante-neuf thèses, présentées en France entre 1884 et 1914, et qui concernent directement les maladies des personnes âgées. La quasi-totalité de ces thèses est liée à des observations cliniques de pathologies. Ces affections peuvent alors se ranger en deux groupes distincts : celles liées directement à la vieillesse d’un côté, et l’observation de l’évolution des maladies « classiques » chez le sujet âgé de l’autre. Sur l’ensemble de la période, les problèmes pulmonaires et tuberculeux devancent la santé mentale, les affections de l’appareil génito-urinaire et, enfin, les accidents cardiaques et circulatoires. Ce qui confirme l’enquête précédente menée dans les revues. L’année 1902 marque toutefois l’arrêt total des études doctorales sur l’hystérie, la folie, les maladies nerveuses et mentales qui, comme nous l’avons vu dans l’analyse des grands traités, formaient la base de l’étude médicale de la vieillesse depuis le début et surtout le milieu du XIXème siècle. Entre 1884 et 1902, elles représentaient encore 22 % de l’ensemble des thèmes recensés, recouvrant l’étude de pathologies classiques (délires de persécution, démence et mélancolie séniles, hystérie, etc.) et se caractérisant par une faible dimension thérapeutique. Les autres thèses consultées portent plutôt sur l’observation clinique de pathologies précises et diverses et de leurs évolutions sur des sujets âgés. La plupart des malades auscultés sont alors des travailleurs, le plus souvent de condition modeste. Cultivateurs, ajusteurs, menuisiers, aide-maçons, maréchaux-ferrants et matelassiers côtoient ménagères, domestiques et autres blanchisseuses. On perçoit également la montée du plaidoyer en faveur des interventions chirurgicales chez les vieillards dès la fin des années quatre-vingts. Les préoccupations de thérapeutiques médicamenteuses commencent, quant à elles, à être érigées en sujet de thèse une décennie plus tard (1897), même si médicaments et pharmacopée sont, de manière générale, ici encore, peu préconisés.
Nul doute que l’ensemble de ces travaux doctoraux, qui révèlent des secteurs de pointe de la recherche, auraient pu donner un souffle nouveau à la médecine française, en matière de traitement des personnes âgées. Cela n’a pas toujours été le cas, comme on a déjà pu le constater avec les offres de la médecine pratique et quotidienne par exemple. Le vieillard reste encore largement un sujet d’étude marginal à la veille de la Grande Guerre. Pourtant ses pathologies commencent à être de mieux en mieux cernées et les thèses sont, de ce point de vue, des témoins précis et fiables de l’évolution des idées et des techniques, des modes ou encore des impasses médicales. En tout cas, si le XVIIIème siècle se contentait d’observations et de recommandations, plutôt moralisatrices, le XIXème permet aux praticiens de rencontrer la vieillesse, au départ plutôt par l’intermédiaire de la folie, de la misère, puis à travers des pathologies un peu moins stéréotypées.
Le vieillard est devenu au début du XXème siècle un malade à part entière et ses spécificités en font un sujet de plus en plus étudié.
Une médecine appropriée aux pathologies des personnes âgées se développe alors, participant à la dynamique qui permet d’instituer la vieillesse comme un âge de la vie reconnu et différencié. De leur côté, les « vieux » et surtout les « vieilles », souvent utilisés comme « cobayes humains », semblent être restés assez méfiants envers les techniques médicales et l’institution hospitalière. Médecins et vieillards s’ignorent donc quelque peu et l’histoire de la gériatrie française moderne paraît débuter seulement après 1920 [16]. Ce « retard » accumulé par le corps médical français et ces réticences à entrer dans l’ordre thérapeutique, autrement dit à considérer la vieillesse comme une maladie et non comme une fatalité ou un destin, vont peser assez lourd dans la manière de se représenter et de traiter médicalement la vieillesse dans l’Hexagone. On peut enfin se demander si, en matière de construction des normes juridiques, les juristes ont, ou non, jugé utile de voir et faire émerger dans la vieillesse un ordre de réalité spécifique ?
 
â–  Le vieillard comme sujet de droits imprescriptibles et protecteurs
 
 
Après une période de grande variété et d’hétérogénéité juridiques, la véritable unification du droit français se trouve réalisée par le Code civil en 1804, reprenant en cela et généralisant les principes généraux du droit révolutionnaire. L’article 488 du Code civil affirme ainsi qu’à « moins d’en être privé pour une autre cause, lemajeur a, en principe, la jouissance de tous les droits civils etpolitiques et la pleine capacité d’exercice ». Et lorsque l’on compulse les chapitres relatifs à l’état et la capacité des personnes, on s’aperçoit qu’il est déclaré que « la vieillesse n’a pas d’effet » pour ce qui concerne ces derniers. Cependant, un âge avancé peut permettre d’obtenir la dispense de certaines obligations, et c’est surtout l’éventuelle diminution des moyens physiques et mentaux et donc la sénilité qui est ici visée. Le Code civil le prévoit expressément pour la tutelle par exemple, grâce à l’article 433 qui stipule que c’est à soixante-dix ans qu’une personne peut faire valoir son âge pour être relevée de la charge tutélaire, ou être dispensée de l’accepter.
En matière pénale, la vieillesse constitue une cause de mitigation des peines. La relégation est remplacée par l’interdiction de séjour à vie pour les personnes des deux sexes âgées de plus de soixante ans au moment où la relégation doit les atteindre [17]. L’article 718 du Code de procédure pénale décide par ailleurs que les peines privatives de liberté, prononcées contre des condamnés séniles peuvent être exécutées dans des prisons-hospices. Quant à la contrainte par corps, ne peuvent y être astreints les vieillards des deux sexes qui ont commencé leur soixante-dixième année au moment de la condamnation. Une exception partielle profite même à ceux qui sont entrés à cette date dans leur soixantième année, avec une durée de contrainte réduite de moitié (Code de procédure pénale, article 751). D’un autre côté, comme on a pu le voir à travers l’étude du discours médical, beaucoup de malades âgés sont rangés dans la catégorie des personnes souffrant de troubles mentaux et de démences séniles. Les juristes ont donc dû analyser de manière minutieuse le droit relatif aux incapables majeurs.
Ainsi, les troubles mentaux qui atteignent un majeur ne modifient pas, par eux-mêmes, son état. Il conserve donc la jouissance et l’exercice de ses droits, et ce, malgré la maladie dont il est frappé.
Il peut en outre bénéficier de divers régimes de protection.
Le Code civil envisage uniquement l’aspect de protection du patrimoine contre les risques d’une mauvaise gestion et non, comme de nos jours, une double protection, à la fois contre la mauvaise gestion patrimoniale et les internements arbitraires.
Mais l’âge n’est en fait jamais retenu comme le critère principal d’appréciation. En effet, l’article 488 définit l’incapable majeur comme une personne qui se trouve dans l’incapacité de pourvoir seule à ses intérêts, en raison, non de son âge, mais d’une altération de ses facultés personnelles. La loi le protège donc occasionnellement ou durablement en fonction des expertises médicales effectuées. À cette fin, deux régimes de protection sont prévus : l’interdiction judiciaire visée par les articles 418 à 512 du Code civil, et le conseil judiciaire, sujet des articles 513 à 515.
L’interdiction judiciaire représente un régime d’incapacité presque total auquel est soumis un majeur se trouvant « dans un état habituel d’imbécillité, de démence ou de fureur », après que le tribunal a constaté, au terme d’une longue procédure, la gravité de son état. Un système de représentation assure alors la protection de son patrimoine. En cas d’altération moins grave des facultés mentales, l’intéressé est pourvu d’un conseil judiciaire qui a un rôle d’assistance pour les actes les plus difficiles et périlleux. Enfin, la question de l’internement des déments est régie par la loi du 30 juin 1838 qui organise ce régime d’internement en s’efforçant d’éviter les atteintes injustifiées à laliberté individuelle. C’est à la suite de travaux de Pinel et d’Esquirol notamment que les aliénés furent considérés comme des malades que l’on décida de soigner dans des asiles, et non plus de traiter comme des délinquants. En même temps, certains articles de cette législation (31 à 38) concernent la gestion des biens des aliénés internés, confiée principalement à un administrateur provisoire. Ces dispositions, apparemment complémentaires de celles du Code civil, s’avérèrent en réalité concurrentes, et l’évolution postérieure ne fit qu’aggraver ces défauts. Plus généralement, les dispositions du Code civil induisent des procédures lourdes, empreintes de formalisme et coûteuse (appel au Tribunal de grande instance). Les familles répugnaient donc souvent à solliciter des mesures qui leur paraissent présenter un caractère infamant. D’autre part, la loi, malgré sa très large application, ne protégeait pas tous les malades mentaux. Il subsistait un problème pour ceux qui sont soignés dans les « services libres » et à domicile, ainsi que pour les « grands vieillards » atteints de sénilité et restant sans véritable protection [18].
Au cours d’un long processus historique, la vieillesse, en tant que groupe d’âge et groupe social, a été dotée d’un système de valeurs et de représentations, d’un nom, qui en fait un âge de la vie différencié avec ses spécificités et caractéristiques propres. De la préparation à la mort à la lutte pour la vie, d’une image négative à un portrait plus valorisant, d’une personnalité de second plan à l’accession au statut de héros ordinaire, d’un statut juridique flou à la reconnaissance de droits protecteurs dans le cadre d’une citoyenneté pleine et entière, la représentation de la vieillesse s’est transformée. Si les ruptures sont nombreuses au cours des siècles, certaines permanences semblent pourtant figer les représentations dans une vision largement dichotomique. On peut noter cette permanence tout d’abord dans le binôme « vieillesse/expérience et sagesse » versus « vieillesse/misère et mort », mais également au travers des idées moralisatrices concernant les femmes en particulier, l’amour et la tempérance de manière plus générale. On doit enfin relever une rupture fondamentale dans la conception même de la vieillesse puisque l’échelle des âges, tout en s’instituant et se consolidant, tend paradoxalement à quelquefois disparaître, les niveaux d’âge laissant la place à des niveaux d’état, liés notamment à la santé ou au droit des individus âgés, désormais vus comme des citoyens à part entière. La consécration même d’une identité sociale nouvelle n’est-elle pas alors à rechercher dans l’effacement progressif des spécificités et des stérérotypes, qui ont, en quelque sorte, été construits et mis au premier plan dans le cadre d’un double processus d’institutionnalisation et de légitimation d’un statut et d’une identité propres à cet âge de la vie ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BERTAUX D., 1977, Destins personnels et structure de class e, PUF, Paris, p. 234.
·  BOIS J.-P., 1989, Les Vieux. De Montaigne aux premières retraites, Fayard, Paris.
·  BOLTANSKI L., 1982, Les cadres. La formation d’un groupe social, Éditions de Minuit, Paris, pp. 51-52.
·  BOURDELAIS P., 1993, L’âge de la vieillesse, Odile Jacob, Paris.
·  BOURDELAIS P., avril-mai 1984,« L’émergence d’un nouveau savoir médical sur la vieillesse en France au XIXème et au début du XXème siècle », Gérontologie et Société, n° 28, pp. 5-18.
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·  IMHOF A. et al. (dir.), 1982, Le vieillissement. Implications et conséquences de l’allongement de la vie humaine depuis le XVIIème siècle, Presses Universitaires de Lyon.
·  MYLES J., 1984, Old Age in the Welfare State. The Political Economy of Public Pensions, Little Brown, Boston.
·  QUADAGNO J., 1982, Aging in Early Industrial Society; Work, Family and Social Policy in the 19th Century England, Academic Press, New York.
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·  STEARNS P., 1977, Old Age in European Society, London, Croom Held.
·  TROYANSKI D., 1992, Miroirs de la vieillesse ; en France au siècle des Lumières, Eshel, Paris.
 
NOTES
 
[1]Les véritables précurseurs en ce domaine ont été anglo-saxons, faisant suite aux travaux pionniers d’Ernest Burgess (1960). Pour une critique étayée de ces positions voir Peter N. Stearns (1977).
[2]Voir notamment, par ordre chronologique de production : Peter N.Stearns (1977) ; David Hackett Fischer (1977) ; Andrew W. Achenbaum (1978) ; Jill S. Quadagno (1982) ; Arthur E. Imhof et alii (1982) ; John Myles (1984); Jean-Pierre Gutton (1988) ; David G.Troyanski (1992) ; Patrice Bourdelais (1993).
[3]Certains auteurs ont également eu, avec bonheur, recours au matériel iconographique, notamment pictural, pour analyser les évolutions des représentations de la vieillesse au cours du temps :Jean-Pierre Bois (1989) ; David Troyanski (1992). Nous n’avons malheureusement pas la place d’en faire autant dans cet article.
[4]Nous avons utilisé trois sources principales : Le Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle... de Pierre Larousse, Tome 1 à Tome 16, éditions de 1865 à 1888 ; Dictionnaire de la langue française, d’Emile Littré, réédition de 1971, 7 tomes (édité en 1877) ; La Grande Encyclopédie. Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres, tomes 1 à 23, Paris, Lamirault et Cie, tomes 24 à 31, Paris, Société Anonyme de la Grande Encyclopédie (éditions à partir de 1885). Même si les éditions de ces dictionnaires se sont faites vers la fin de la période étudiée, nous considérons qu’ils constituent un bon observatoire des conceptions et mentalités de l’ensemble du siècle, et même des siècles précédents, puisqu’ils puisent largement dans les œuvres classiques par exemple. Il n’en reste pas moins qu’ils sont aussi, et surtout, révélateur de l’esprit « scientiste » du second tiers du XIXème siècle.
[5]Nous serons particulièrement redevables, dans cette partie, à l’ouvrage pionnier deSimone de Beauvoir, La vieillesse (1970), en particulier sa première partie, chapitre 3 : « La vieillesse dans les sociétés historiques », dont le propos est rien moins que de fournir l’analyse des « attitudes des sociétés historiques à l’égard des vieillards et les images qu’elles s’en sont forgées ». Les citations utilisées ici sont directement reprises de son ouvrage fondateur. On peut également se reporter utilement à Jean-Pierre Bois (1989).
[6]Philippe Ariès (1971).
[7]Honoré de Balzac, Le père Goriot, 1834.
[8]Honoré de Balzac, Le cousin Pons, 1848.
[9]Anatole France, La vie tragique de Sylvestre Bonnard, 1881.
[10]Simone de Beauvoir (1970), pp.219-220.
[11]Voir à ce sujet Jean-Pierre Bois (1989), pp. 289-293, « Chateaubriand : Au bout de la vie est un âge amer ».
[12]Ouvrages cités par Simone de Beauvoir (1970), pp. 207-210.
[13]Nous avons circonscrit notre recherche à trois sources principales : d’une part les ouvrages, traités et précis médicaux, d’autre part la presse médicale, enfin les thèses de médecine soutenues en France sur la période. Pour la presse, nous sommes très redevables au travail de Patrice Bourdelais (1984) que nous avons confronté à notre propre dépouillement de la revue Lyon-Médical.
[14]Nous reprenons ici, dans ses grandes lignes, l’analyse de Patrice Bourdelais qui porte entre 1880 et 1914 sur trois revues parisiennes (La Gazette Médicale de Paris, Le Bulletin de l’Académie de Médecine et Le Journal de Médecine et de Chirurgie pratiques), ainsi que sur quatorze revues médicales régionales. Nous avons pu confronter ses conclusions à notre dépouillement systématique de la revue Lyon-Médical entre 1870 et 1914.
[15]Patrice Bourdelais (1984), pp. 6-7.
[16]Voir Peter N. Stearns, (1977), Le néologisme « gériatrie » est apparu en 1909 sous la plume d’Ignaz Nascher [cité par Patrice Bourdelais (1984)].
[17]Loi du 27 mai 1855, articles 6 et 8.
[18]Il faudra attendre l’époque contemporaine et notamment la loi du 3 janvier 1968 pour voir une réforme aboutir et constituer le droit moderne des « incapables majeurs ».
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Philippe Ariès (1971). Suite de la note...
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Honoré de Balzac, Le père Goriot, 1834. Suite de la note...
[8]
Honoré de Balzac, Le cousin Pons, 1848. Suite de la note...
[9]
Anatole France, La vie tragique de Sylvestre Bonnard, 1881. Suite de la note...
[10]
Simone de Beauvoir (1970), pp.219-220. Suite de la note...
[11]
Voir à ce sujet Jean-Pierre Bois (1989), pp. 289-293, « Cha...
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Ouvrages cités par Simone de Beauvoir (1970), pp. 207-210. Suite de la note...
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Voir Peter N. Stearns, (1977), Le néologisme « gériatrie » ...
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