2001
Retraite et société
La vieillesse dans la littérature, la médecine et le droit au XIXème siècle : sociogenèse d’un nouvel âge de la vie
Gilles Pollet
INSTITUT D’ÉTUDES POLITIQUES DE LYON
La critique de la société industrielle a conduit nombre de chercheurs à
idéaliser un âge d’or révolu où les plus âgés auraient eu une place de
choix. Ces théories ne résistent pas à l’analyse.
À travers l’étude de textes littéraires, juridiques et de revues médicales du
XIXème siècle, l’auteur retrace la naissance de la vieillesse en tant que
groupe social.
En littérature, tour à tour symbole de tempérance et de sagesse et tourné
en dérision, le vieux jouit d’une image ambiguë. Son image personnelle
semble se bonifier tandis que son intérêt social baisse. À la fin du XIXème
siècle, il devient un personnage de premier plan dans la littérature.
Le barbon du XVIIème siècle cède la place au grand-père vénéré de Victor
Hugo. Ces images idéalisées ne font cependant référence qu’au vieillard
riche et cultivé. Les femmes et les vieillards miséreux restent encore
affublés d’une image misérabiliste.
En médecine, les premières études sur les vieillards, consacrées aux
femmes âgées indigentes, ont largement contribué à la diffusion de ces
stéréotypes. L’hystérie, les maladies mentales et nerveuses forment la base
des études médicales sur les vieillards jusqu’au milieu du XIXème siècle.
Ce n’est qu’au début du XXème siècle que les vieillards sont traités comme
des malades à part entière et qu’une discipline spécifique apparaît: la
gériatrie.
En droit, le Code civil n’attribue pas de statut particulier au vieillard. Il est
citoyen à part entière. Seule la sénilité peut, à l’instar d’autres démences,
justifier sa mise sous tutelle. Cependant, l’autorisation d’interner les
déments (et les vieillards séniles) n’est abrogée qu’en 1838.
Progressivement, le Code pénal accorde une protection spécifique aux
vieillards et prévoit l’atténuation de leurs peines.
Les ruptures dans la représentation des vieux ne mettent cependant pas un
terme à la dichotomie classique vieillesse/sagesse et vieillesse/déchéance.
À l’aube du XXème siècle, ce n’est plus tant l’âge du vieillard que son état
qui le définit.
The criticism of industrial society has led many researchers to idealize a
past golden age in which old people enjoyed a privileged status. But these
theories do not stand up to analysis.
Through a study of 19th century literary works, legal texts and medical
reviews, the author retraces the emergence of the elderly as a social group.
Old people in literature, depicted as symbols of temperance and wisdom
or as objects of derision, have an ambiguous image. While their personal
image appears to improve, their social interest declines. At the end of the
19th century, they feature strongly in literature. The old buffoon of the
17th century is replaced by Victor Hugo’s venerated grandfather. However,
these idealized images refer solely to the rich and cultivated. The old
women and the elderly poor are still depicted in a pathetic light.
In medicine, the first studies of old people, devoted to destitute old
women, contributed largely to the generalization of these stereotypes.
Hysteria, mental and nervous illnesses formed the basis of medical studies
on old people until the mid 19th century. It was not until the early 20th
century that they were treated as patients like any other and that the
specific discipline of geriatrics first emerged.
In law, no specific status was attributed to old people by the Civil Code.
They were seen as ordinary citizens. Only senility, along with other forms
of dementia, provided a justification for placing an old person under
guardianship. However, authorization to intern demented individuals (and
senile old people) was not repealed until 1838. Progressively, the Penal
Code began to grant specific protection to old people and to shorten
prison sentences for elderly convicts.
However, these changes in the representation of old people did not put an
end to the traditional dichotomy between old age/wisdom and old
age/decrepitude. At the dawn of the 20th century, an old person is no
longer defined by his age but by his mental state.
« Une société révèle beaucoup d’elle-même
dans la façon dont elle traite ses vieux ».
Comme le faisait remarquer il y a quelques années le socioloque
Daniel Bertaux (1977, p. 234), le rapport qu’une société entretient
avec ses membres les plus âgés est un bon révélateur de ses
fondements sociologiques, moraux et éthiques et plus
généralement philosophiques. Mais pour que l’analyse de tels
rapports soit possible, encore faut-il que la vieillesse et le groupe
des vieux aient été érigés en une catégorie spécifique,
socialement reconnue et légitimée. C’est donc justement à une
analyse sociogénétique de la construction de cet âge de la vie
différencié, de ses représentations et usages sociaux, que nous
aimerions ici contribuer. Certains sociologues ont en effet
soutenu, dans les années 1960 et 1970, que les vieux étaient
beaucoup mieux considérés dans les sociétés traditionnelles pré-industrielles et que les processus de modernisation et
d’industrialisation avaient entraîné une perte de statut et une
dévalorisation de l’image du vieillard.
Les auteurs anglo-saxons
[1], la plupart du temps spécialistes en
études de gérontologie et de sociologie de la vieillesse,
concluaient quasiment tous, par exemple, à une relation de cause
à effet entre processus de modernisation d’un côté et baisse du
SIÈCLE
respect, du statut et du pouvoir des personnes âgées de l’autre.
Depuis, de célèbres approches de sociologie et de démographie
historiques
[2] ont permis de réfuter cette thèse de « l’âge d’or »,
comme l’a surnommée l’historien démographe britannique Peter
Laslett. Elles ont ainsi pu démontrer que ces approches
structuralistes et fonctionnalistes véhiculaient un certain nombre
de stéréotypes et d’assertions plus ou moins péremptoires,
souvent non fondés historiquement. Ces visions a-historiques et
quasi mythologiques, dont le principal écueil était constitué par
une image idéalisée des civilisations traditionnelles ont donc
depuis lors été critiquées et dépassées. Il a ainsi pu être montré
que des relations complexes entre les évolutions démographiques
ont existé, caractérisées en particulier par le poids nouveau du
groupe des personnes âgées dans les sociétés occidentales, et les
représentations sociales de ce même groupe dans ces diverses
sociétés.
Dans une logique sociohistorique similaire, on voudrait s’arrêter
sur cette conjoncture historique particulière pendant laquelle la
vieillesse s’est constituée, dans le cadre français, en tant qu’âge de
la vie différencié, commençant à faire des « vieux » un groupe
social spécifique doté d’un nom, d’un système de valeurs et
dereprésentation spécifiques. Il s’agit donc de s’interroger ici
surce que Boltanski (1982, pp. 51-52) appelle « le travail de
regroupement, d’inclusion et d’exclusion, dont il est le produit...
en analysant le travail social de définition et de délimitation qui a
accompagné la formation du groupe et qui a contribué, en
l’objectivant, à le faire être sur le mode du cela va de soi ».
Pour ce faire, on aura recours à une étude des dictionnaires, de la
littérature, de la médecine et du droit qui sont autant d’indicateurs
précieux
[3] sur l’évolution des mentalités, des conceptions et des
perceptions du groupe des vieux en France dans le cadre d’un
long XIX
ème siècle, qui s’étend classiquement de la Révolution
française à la Grande Guerre.
â– Les dictionnaires
[4] comme
révélateurs du sens commun : la vieillesse
réhabilitée ?
Le célèbre dictionnaire Littré édité en 1877 cite les termes vieil,
vieux et vieille en les définissant rapidement comme « quelqu’un
ou quelque chose qui est avancé en âge ». Surtout, un grand
nombre de citations littéraires accompagne cette première
définition lapidaire et permet de mieux situer la notion. L’image
qui se dessine ici reste très proche de celles des XVIIème et XVIIIème
siècles, la plupart des citations étant empruntées à des auteurs
« classiques ». L’intérêt de l’analyse repose alors principalement
sur la mise au jour des choix effectués, permettant d’exhumer des
citations plus ou moins connues. Une première borne, somme
toute assez traditionnelle et à l’époque unanimement reconnue,
est ainsi présentée avec cette citation de La Bruyère : « Tel dit : je
suis ignorant, qui ne sait rien ; un homme dit : je suis vieux, il
passe soixante ans ». Concernant justement l’âge auquel on peut
fixer les débuts de la vieillesse, un accord commence à se faire
autour d’une borne précise « au commencement de la
soixantième année », comme l’affirment La Grande Encyclopédie
ou Littré. Toutefois, bien des circonstances peuvent amender ce
précepte. La Grande Encyclopédie reprend d’ailleurs la célèbre
maxime de Bouilland selon laquelle « on a l’âge de ses artères ».
Cette loi « montre donc que l’on ne peut fixer les limites précises
à la vieillesse ; on peut être vieux avant l’âge, suivant l’expression
populaire ». Littré renchérit en expliquant que cette période de la
vie humaine peut être plus ou moins retardée ou avancée suivant
« la constitution individuelle, le genre de vie et une foule d’autres
circonstances ».
La dichotomie traditionnelle entre vieillesse/sagesse et expérience
d’un côté, vieillesse/déchéance et mort de l’autre est elle aussi
bien présente. L’imagerie positive se dégage alors des écrits de
plusieurs auteurs des XVIIème et XVIIIème siècles. Ainsi Pierre
Corneille qui met en valeur la sagesse et la capacité à se maîtriser
des personnes âgées : « La colère du vieil Horace supposait le
malheur de Rome, au lieu que le jeune Horace ne se met en
colère que contre une femme qui pleure et qui crie ». Mais les
acceptions et images péjoratives sont loin d’être oubliées, avec
l’exemple de ceux qui ont d’anciennes habitudes, notamment
vicieuses, comme « le vieil avare » ou encore « le vieil ivrogne ».
Le terme vieillard est, quant à lui, défini dans le Grand
Dictionnaire Universel, comme « un homme très vieux ou une
femme très vieille », et par Littré en tant qu’« homme qui est dans
le dernier âge de la vie ». Cette qualification permet de situer
un cycle de vie avec différentes étapes. Ces définitions lapidaires
sont toutefois illustrées par de nombreuses références littéraires
faisant à nouveau appel à des auteurs « classiques ». Madame
de Maintenon, La Bruyère, Montesquieu, Corneille, La
Rochefoucauld en particulier créent alors une image prothéiforme
mais toujours largement dichotomique. Le vieillard reste avant
tout le témoin du passé, car, comme l’écrit Madame de
Maintenon, « les vieillards vivent dans le passé, les jeunes dans
l’avenir ». Idéalisé, le « bon vieillard » demeure l’apôtre de la
tempérance et du juste milieu. Ainsi, a contrario, pour La Bruyère,
« une trop grande négligence, comme une excessive parure [...]
multiplie leurs rides et fait mieux voir leur caducité ». La sagesse
de l’ancêtre est bien mise en évidence par Montesquieu pour
qui « les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n’ont besoin
que de se ressouvenir et non d’apprendre ». Littré, citant
La Rochefoucauld, entretient toutefois l’ambiguïté en révélant que
les « vieillards aiment à donner de bons préceptes pour se
consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples ».
Les images négatives sont loin d’être gommées comme le montre
l’éternelle représentation du vieillard amoureux et ridicule qui
resurgit à travers les citations de Corneille pour qui « un vieillard
amoureux mérite qu’on en rit ». La différence de traitement entre
les sexes reste également un morceau de choix. Littré cite Diderot
questionnant Mademoiselle Voland : « Pourriez-vous me dire
pourquoi il y a de beaux vieillards et point de belles vieilles ?».
La notion de vieillesse reprend les mêmes stéréotypes puisque Le
Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle utilise La
Rochefoucauld pour affirmer que « l’enfer des femmes est la
vieillesse ».
Plus exceptionnelle est cette mise en évidence d’un possible
poids nouveau des âgés dans la société, à travers la citation de
Maury pour qui « les Caspiens, au dire de Straban, mettaient à
mort les vieillards âgés de soixante-dix ans ». Quand on sait
l’influence de la Grèce antique sur la pensée des élites
intellectuelles du XIXème siècle, on peut se demander s’il ne s’agit
pas ici d’une remise en cause radicale de la valeur et de la
placeaccordées aux personnes âgées dans une société où la
philosophie libérale de la productivité, du profit et de la
rentabilité est de plus en plus à l’honneur. Dans le cadre de ce
grand siècle libéral, l’image du vieillard n’est-elle pas alors en
train de subir une inflexion majeure, son intérêt social étant en
train de baisser alors même que son image personnelle et
familiale ne cesserait de se bonifier ? Un second élément novateur
apparaît avec la référence de plus en plus constante à une science
médicale en plein essor. La Grande Encyclopédie qui ignore
lestermes vieux et vieillard donne ainsi une définition très
physiologique de la vieillesse « caractérisée par une tendance
à la surcharge minérale des tissus... ». De même, Le Grand
Dictionnaire Universel caractérise la vieillesse comme « un état
d’affaiblissement des forces et des facultés, semblables à celui
quise produit ordinairement dans un âge avancé ». De plus,
ilestréaffirmé qu’une « vie sobre et tranquille reste la condition
première de la longévité ». Comme au siècle dernier, la
tempérance semble donc continuer d’être, pour les
contemporains, un élément fondamental pour vivre une vieillesse
heureuse, les hygiénistes du XIXème siècle reprenant simplement le
flambeau des moralistes du XVIIIème siècle.
L’analyse du vocabulaire, des effets sémantiques et de la
classification opérée par ces révélateurs et observateurs du sens
commun que sont les dictionnaires permet une première
approche des représentations de la vieillesse et des plus âgés,
mais qui mieux que la littérature peut rendre compte des images
dominantes d’un siècle et d’une époque ?
â– Le vieillard dans la littérature :
l’accès au statut de héros ordinaire
Comme l’ont bien montré Simone de Beauvoir
[5] et plus près de
nous David Troyanski (1992), largement ridiculisé et tourné en
dérision, le vieillard commence à sortir de son stéréotype négatif
à l’époque moderne, notamment grâce à des auteurs comme
Corneille qui exaltent une vision antique. La fin du XVII
ème siècle
paraît même se détacher en partie de cette vision traditionnelle.
Le manque de respect pour les vieillards, que Philippe Ariès
(1971) a su mettre en lumière et qu’illustrait la figure du barbon
dans lacomédie du XVIIème siècle, s’atténue en effet au siècle
suivant. De ridicule, le vieux devient vénéré et idéalisé.
De négative, son image devient globalement positive. D’autre part,
la conception de retraite-vieillesse et préparation à la mort perd de
sa force auprofit d’un culte de la vie. Dans la littérature et
le théâtre, l’homme âgé gagne de la place, quantitativement et
qualitativement. L’âge paraît même imposer une sorte de
consécration et de respectabilité, au moment où
« le mot patriarcal
se répand dans la littérature »
[6]. Pourtant, si l’homme âgé, riche et
cultivé, gagne en considération, le vieillard pauvre voire misérable
reste encore proche des stéréotypes du XVII
ème siècle.
Deux siècles plus tard, la figure du vieillard se répand dans la
littérature et le théâtre français et dorénavant, il peut être le sujet
central de l’intrigue. La personne âgée n’est plus forcément un
personnage accessoire de l’intrigue, mais peut être un de ses
éléments centraux. Les qualités et les défauts dus à son âge et à sa
condition sociale sont alors mis en avant et peuvent même parfois
fournir la trame de l’histoire. Dans ce cadre, la vieillesse des
riches et l’image du vieillard sage, cultivé et expérimenté restent
à l’honneur. Proust nous fait ainsi parcourir la Belle Époque au
côté de ses personnages du Tout-Paris qui vieillissent au détour
des pages et chapitres sans jamais se départir de qualités acquises
par l’éducation, la socialisation et la lignée aristocratique. Ainsi
en est-il d’Oscar-Marie Hibault, docteur en droit, député de
l’Eure, de Sidonie Verdurin, « immensément fortunée », de
Madeleine de Villeparisis, de « famille aisée », cousine de Mac-Mahon, de Palomède de Charlus enfin, disposant d’une fortune
colossale « héritée des ducs de Nemours et des princes de
Lamballe ». Le baron Michel Pauper, mis en scène par Henri
Becque, possède également toutes ces nobles qualités exaltées
par l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Pauper campe un
vieillard sérieux, bon et actif. L’âge ne semble pas avoir d’emprise
sur sa personnalité, seul son aspect physique pouvant être
modifié. Généreux et sage, « autant qu’il l’était dans sa jeunesse »,
il souffre des « infirmités de la vieillesse », mais on lui dit avoir une
« belle vieillesse ».
Des personnages de rang social plus modeste vont, quant à eux,
vivre également une vieillesse paisible à l’image de leur laborieuse
vie de travail. Tel est le cas du
Père Goriot d’Honoré de Balzac
[7],
« honnête homme » qui se retire des affaires et fait bénéficier ses
filles de ses rentes accumulées. Toujours tiré de l’imaginaire de
Balzac, Sylvain Pons
[8], âgé de soixante ans, chef d’orchestre dans
un théâtre de boulevard et professeur dans quelque pensionnat de
demoiselles, devient également un de ces « héros ordinaires », tout
comme Sylvestre Bonnard, historien et philologue dont la vie
tragique nous est contée par Anatole France
[9]. Flaubert, quant à lui,
met en scène en 1881, avec
Bouvard et Pécuchet, le premier
couple de retraités de la littérature française. L’oisiveté nouvelle de
ces anciens copiste et comptable les pousse dans de nombreuses
aventures farfelues, pour ne pas dire ridicules. Autre personnage
de « retraité », Léopold Baillard, « héros » de Maurice Barrès, dans
La colline inspirée, mène une vie recluse jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans, après avoir été destitué de son ministère par
l’évêque de Nancy.
La vieillesse des riches, des bourgeois, des gens de culture, mais
également des plus humbles intéresse donc beaucoup les
écrivains du XIXème siècle. Celle-ci ne constitue d’ailleurs, le plus
souvent, que la suite logique d’une naissance, d’une éducation,
sans pour autant enlever tout poids au destin et au passé
accumulés. Même diminué physiquement et atteint par les
outrages de l’âge, le vieillard apparaît souvent comme un modèle.
Doté d’une riche expérience, garant de la fortune et des traditions
familiales, il semble, en particulier dans les classes aisées, se
trouver à l’apogée de sa vie. Le vieillard peut même être exalté et
décrit comme un modèle de bonté, de douceur et de sagesse.
Victor Hugo sacrifie à cette nouvelle « religion » dans
L’art d’être
grand-père. Selon Simone de Beauvoir, il va
« donner à un fait
social la valeur et la profondeur d’un mythe »
[10]. Des œuvres telles
que
Les Burgraves (1843),
La légende des siècles (1859-1883)
ou encore
Booz l’endormi, sont profondément marquées par cette
nouvelle passion pour ces âmes sublimes, pour cette sombre
grandeur et cette spiritualité naturelle du patriarche, auquel Hugo
lui-même peut finalement s’identifier en fin de vie (il meurt
à quatre-vingt-trois ans). Après les très nombreuses péripéties qui
émaillent une vie bien remplie, le célèbre héros des
Misérables,
Jean Valjean, meurt à quatre-vingts ans, toujours sublime et
tragique, entouré d’amour et de l’affection de ses proches. Devant
cette nouvelle représentation, des auteurs comme Chateaubriand
vont même jusqu’à se servir directement de l’expérience – ici
plutôt douloureuse et mélancolique – de leur propre vieillesse
pour écrire certaines de leurs plus belles pages, comme dans
Les
Mémoires d’outre-tombe publiées, à titre posthume, en 1848
[11].
Mais la vieillesse pauvre voire miséreuse pénètre aussi le champ
littéraire, et va même finir par submerger une partie de la
littérature du XIX
ème siècle. Le phénomène illustré par
Le Roi Lear
de Shakespeare, trouve un écho impressionnant dans la littérature
du XIX
ème siècle. Des ouvrages, inspirés de la réalité, content
l’existence douloureuse d’un père ou d’un beau-père maltraité ou
encore abandonné par ses enfants. Ainsi d’
Eusèbe Lombard dans
le roman éponyme de Theuriet, d’
Autour du clocher de Fevre
et Despez, de
L’Aveugle de Maizeroy, du
Père Amable de
Maupassant ou encore de
La Terre de Zola
[12]. Une image
misérabiliste s’en dégage. Le vieillard séquestré, maltraité, rudoyé
et quelquefois contraint à mendier, illustre l’éternel conflit des
générations et pose le problème de l’utilité sociale de la personne
âgée. Le roman populaire véhicule également de nombreuses
représentations, voire des stéréotypes, de vieux et de vieilles,
misérables, fous et mendiants, comme dans ces feuilletons qui
font les beaux jours de la presse à bon marché et dont
Les
Mystères de Paris d’Eugène Sue, édités en 1842-43, constituent un
archétype.
Riche et célèbre ou pauvre et misérable, le vieillard est toutefois
apparenté à des valeurs de plus en plus positives, comme le
démontre la remarquable étude d’Irina Sobkowska-Aschcroft
(1985) sur l’image de la vieillesse dans le théâtre français du XIXème
siècle. Selon son analyse, les mots qui reviennent le plus souvent
pour qualifier les hommes âgés sont les suivants : bon, gentil,
raisonnable, sage, généreux, sympathique. À l’instar de Victor
Hugo, Eugène Labiche, Alexandre Dumas fils, Victorien Sardou,
Henri Becque, Georges Courteline ou encore Eugène Brieux
créent des personnages âgés, en plus ou moins grand nombre,
secondaires ou importants, de condition aisée ou humble, mais
qui ont le plus souvent une image positive et sécurisante. Même
lorsque les vieux sont remplis de défauts, l’âge ne paraît pas être
le principal facteur explicatif de leurs comportements. Bien plus,
la vieillesse semble porter en elle-même des caractères hautement
positifs qui renvoient à l’image et à la position nouvelles du
vieillard dans la société, tout en contribuant à l’instituer. Les
connaissances scientifiques, en particulier médicales, participent-elles de ce regard, sinon nouveau, du moins plus valorisant, sur le
dernier âge de la vie ?
â– La vieillesse et les médecins
[13] :
des stéréotypes à la spécialisation médicale
Les sciences médicales ont, elles aussi, progressivement
découvert la vieillesse, en particulier lors du XIXème siècle,
véritable apogée du « scientisme ». Les débuts du siècle marquent
ainsi une période charnière dans l’évolution de cette branche de
la médecine qui va s’orienter sur l’étude des pathologies des
sujets âgés. Les vieillards vont alors commencer à faire l’objet
d’observations médicales systématiques et l’on assiste à la
naissance d’une méthode anatomo-clinique qui envisage le
problème du vieillissement sous un angle nouveau. Dès lors et
pendant près d’un siècle, attitudes novatrices et opinions
traditionnelles vont s’interpénétrer. Dès 1804, Philippe Pinel
publie, dans La Médecine Clinique, un chapitre consacré à
l’étude des patients âgés de l’Hospice de la Salpêtrière, constitués
uniquement de femmes dont la plupart sont indigentes. Ainsi se
dessine une approche de la vieillesse misérable et souvent
« aliénée » qui va marquer fortement tout le XIXème siècle. En 1809,
le même Pinel récidive, avec une observation très détaillée de ces
mêmes aliénées de la Salpêtrière, publiée dans son Traité Médico-philosophique sur l’aliénation mentale. L’œuvre des divers
médecins de ce célèbre hôpital va d’ailleurs vite devenir
fondamentale. Cette grande tradition de recherche médicale sur
des sujets grabataires et souvent misérables est ensuite reprise et
portée à son apogée par deux éminents spécialistes : Maxime
Durand-Fardel (1816-1899) et Jean-Martin Charcot (1825-1893).
Le premier publie en 1854 un Traité clinique et pratique des
vieillards, dans lequel il reprend la plupart des résultats et des
observations cliniques réalisés à Bicêtre et à la Salpêtrière.
Confronté à la folie, aux délires et à de nombreuses autres
affections, il constate la rareté des travaux sur les maladies des
vieillards et pense que « c’est dans la vieillesse, surtout, que
l’intervention de la médecine est nécessaire et efficace » (p. 121).
SIÈCLE
Il préconise une analyse anatomique, physiologique et
pathologique. Il impulse ainsi une dynamique nouvelle basée sur
la recherche des pathologies et sur la classification précise des
maladies affectant les vieillards. Mais, malgré cet aspect
systématique et novateur, la thérapeutique reste archaïque,
finalement très proche de celle préconisée au siècle précédent.
Durand-Fardel préconise ainsi les séjours à la campagne, les bords
de mer, les montagnes boisées de sapins, etc. Il vante également la
sagesse du vieillard et indique qu’il « faut savoir être vieux »,
invitant à la modération. Vingt ans plus tard, Charcot dans ses
Leçons cliniques sur les maladies des vieillards et les maladies
chroniques, reprend le flambeau en étudiant la population d’un
asile de femmes. Il essaye alors de dégager des conclusions
scientifiques sur la pathologie sénile en s’inscrivant dans le courant
de Pinel, de Durand-Fardel et des spécialistes allemands.
Même si toutes ces études restent limitées quant à leurs
conclusions thérapeutiques, elles constituent les premières
recherches empiriques et systématiques d’envergure sur les
pathologies liées à l’âge. Elles restent toutefois circonscrites au
monde de la misère, à l’aliénation et à l’image emblématique de
la femme hystérique et névrosée. D’une médecine purement
spéculative, nous sommes tout de même passés à une médecine
anatomo-clinique débouchant sur de nombreuses typologies et
classifications, qui rencontrent les premiers essais généralisés de
thérapeutiques médicamenteuses. Le médecin ne se contente plus
d’observer et de conseiller, il souhaite analyser, traiter et si
possible guérir ! Il paraît pourtant indéniable, comme le souligne
Patrice Bourdelais, que « les grands traités classiques, à cause de
la personnalité et souvent de l’âge avancé de leurs auteurs, ne
constituent pas [...] la source la plus pertinente » pour saisir les
évolutions les plus récentes. Il existe en effet un décalage certain
entre la pratique médicale et la recherche de pointe d‘un côté,
etles ouvrages et traités qui leur sont contemporains de l’autre.
Les différences sont surtout sensibles au niveau des
thérapeutiques employées, mais également quant à la conception
même du « phénomène vieillesse ». Il est par exemple saisissant de
noter l’absence totale de travaux relatifs à la chirurgie dans ces
célèbres traités. Le dépouillement de la presse médicale
[14], plus
proche des techniques nouvelles et des travaux récents, nous
permet donc de cerner de manière plus rigoureuse l’évolution des
mentalités et des pratiques médicales concrètes.
La première constatation que l’on peut tirer de la lecture de toutes
ces revues médicales est d’ordre chronologique. Comme le fait
remarquer Patrice Bourdelais, près d’un demi-siècle s’étend
entreles deux périodes de concentration d’articles relatifs à la
vieillesse suivant que l’on lit La Gazette Médicale (1854-1863)
ou Le Journal de Médecine et de Chirurgie Pratiques (1900-1912).
Ce décalage
« sépare la première grande période de résultats et
propositions de la recherche sur les affections des personnes
âgées, de l’époque du transfert vers la pratique médicale
quotidienne et la demande de la clientèle »
[15]. Dans les revues
régionales, les avancées thérapeutiques sont relayées avec plus de
lenteur encore. De surcroît, dans toutes les revues et tout au long
du XIX
ème siècle, les considérations pathologiques sur les
personnes âgées restent extrêmement classiques. Les maladies
de l’appareil génito-urinaire devancent ainsi les affections
constitutionnelles, circulatoires et respiratoires notamment, et les
cas de gangrène, suivis des cas liés à la santé mentale qui sont
même présents une fois sur deux dans les observations de la
Gazette Médicale de Paris.
Dans la quasi-totalité de ces revues, une constante demeure :
l’obsession thérapeutique. La plupart des articles recensés dans le
Lyon-Médical par exemple se terminent par des prescriptions
médicamenteuses, et sont même quelquefois centrés uniquement
sur une thérapeutique précise. Cette volonté thérapeutique s’affirme
également à travers la chirurgie et le plaidoyer en faveur des
interventions chez les vieillards. En 1896, la revue Lyon-Médical,
reprenant un article du British Medical Journal, relate ainsi
l’ovariectomie pratiquée avec succès chez une femme de quatre-vingt-trois ans. Le kyste ovarien enlevé, la malade a très bien guéri,
ce qui permet au commentateur d’en conclure que les personnes
âgées peuvent facilement supporter les grandes opérations
chirurgicales, point de vue assez novateur pour l’époque. Bien que
les progrès dans ce domaine soient probants, les médecins français
resteront en effet longtemps en retard sur leurs voisins européens,
anglais et allemands notamment, en ce qui concerne la recherche,
les traitements et les opérations des personnes âgées (Stearns, 1977,
p.112). Pourtant, la réduction de plus en plus courante des
fractures et la meilleure maîtrise de l’intervention de la cataracte
sont autant de points positifs, qui encouragent les médecins à
évoluer vers de nouvelles techniques de soins appropriés.
Les thèses de médecine et de pharmacie, enfin, offrent un bon
miroir de l’évolution des attitudes et savoirs médicaux concernant
la vieillesse. Nous avons ainsi pu recenser soixante-neuf thèses,
présentées en France entre 1884 et 1914, et qui concernent
directement les maladies des personnes âgées. La quasi-totalité de
ces thèses est liée à des observations cliniques de pathologies. Ces
affections peuvent alors se ranger en deux groupes distincts :
celles liées directement à la vieillesse d’un côté, et l’observation
de l’évolution des maladies « classiques » chez le sujet âgé de
l’autre. Sur l’ensemble de la période, les problèmes pulmonaires
et tuberculeux devancent la santé mentale, les affections de
l’appareil génito-urinaire et, enfin, les accidents cardiaques et
circulatoires. Ce qui confirme l’enquête précédente menée dans
les revues. L’année 1902 marque toutefois l’arrêt total des études
doctorales sur l’hystérie, la folie, les maladies nerveuses et
mentales qui, comme nous l’avons vu dans l’analyse des grands
traités, formaient la base de l’étude médicale de la vieillesse
depuis le début et surtout le milieu du XIXème siècle. Entre 1884 et
1902, elles représentaient encore 22 % de l’ensemble des thèmes
recensés, recouvrant l’étude de pathologies classiques (délires de
persécution, démence et mélancolie séniles, hystérie, etc.) et se
caractérisant par une faible dimension thérapeutique. Les autres
thèses consultées portent plutôt sur l’observation clinique de
pathologies précises et diverses et de leurs évolutions sur des
sujets âgés. La plupart des malades auscultés sont alors des
travailleurs, le plus souvent de condition modeste. Cultivateurs,
ajusteurs, menuisiers, aide-maçons, maréchaux-ferrants et
matelassiers côtoient ménagères, domestiques et autres
blanchisseuses. On perçoit également la montée du plaidoyer en
faveur des interventions chirurgicales chez les vieillards dès la fin
des années quatre-vingts. Les préoccupations de thérapeutiques
médicamenteuses commencent, quant à elles, à être érigées en
sujet de thèse une décennie plus tard (1897), même si
médicaments et pharmacopée sont, de manière générale, ici
encore, peu préconisés.
Nul doute que l’ensemble de ces travaux doctoraux, qui révèlent
des secteurs de pointe de la recherche, auraient pu donner un
souffle nouveau à la médecine française, en matière de traitement
des personnes âgées. Cela n’a pas toujours été le cas, comme on
a déjà pu le constater avec les offres de la médecine pratique et
quotidienne par exemple. Le vieillard reste encore largement un
sujet d’étude marginal à la veille de la Grande Guerre. Pourtant
ses pathologies commencent à être de mieux en mieux cernées et
les thèses sont, de ce point de vue, des témoins précis et fiables
de l’évolution des idées et des techniques, des modes ou encore
des impasses médicales. En tout cas, si le XVIIIème siècle se
contentait d’observations et de recommandations, plutôt
moralisatrices, le XIXème permet aux praticiens de rencontrer la
vieillesse, au départ plutôt par l’intermédiaire de la folie, de la
misère, puis à travers des pathologies un peu moins stéréotypées.
Le vieillard est devenu au début du XXème siècle un malade à part
entière et ses spécificités en font un sujet de plus en plus étudié.
Une médecine appropriée aux pathologies des personnes âgées
se développe alors, participant à la dynamique qui permet
d’instituer la vieillesse comme un âge de la vie reconnu et
différencié. De leur côté, les « vieux » et surtout les « vieilles »,
souvent utilisés comme « cobayes humains », semblent être restés
assez méfiants envers les techniques médicales et l’institution
hospitalière. Médecins et vieillards s’ignorent donc quelque peu
et l’histoire de la gériatrie française moderne paraît débuter
seulement après 1920
[16]. Ce « retard » accumulé par le corps
médical français et ces réticences à entrer dans l’ordre
thérapeutique, autrement dit à considérer la vieillesse comme une
maladie et non comme une fatalité ou un destin, vont peser assez
lourd dans la manière de se représenter et de traiter médicalement
la vieillesse dans l’Hexagone. On peut enfin se demander si, en
matière de construction des normes juridiques, les juristes ont, ou
non, jugé utile de voir et faire émerger dans la vieillesse un ordre
de réalité spécifique ?
â– Le vieillard comme sujet de
droits imprescriptibles et protecteurs
Après une période de grande variété et d’hétérogénéité juridiques,
la véritable unification du droit français se trouve réalisée par le
Code civil en 1804, reprenant en cela et généralisant les principes
généraux du droit révolutionnaire. L’article 488 du Code civil
affirme ainsi qu’à « moins d’en être privé pour une autre cause,
lemajeur a, en principe, la jouissance de tous les droits civils
etpolitiques et la pleine capacité d’exercice ». Et lorsque l’on
compulse les chapitres relatifs à l’état et la capacité des
personnes, on s’aperçoit qu’il est déclaré que « la vieillesse n’a pas
d’effet » pour ce qui concerne ces derniers. Cependant, un âge
avancé peut permettre d’obtenir la dispense de certaines
obligations, et c’est surtout l’éventuelle diminution des moyens
physiques et mentaux et donc la sénilité qui est ici visée. Le Code
civil le prévoit expressément pour la tutelle par exemple, grâce à
l’article 433 qui stipule que c’est à soixante-dix ans qu’une
personne peut faire valoir son âge pour être relevée de la charge
tutélaire, ou être dispensée de l’accepter.
En matière pénale, la vieillesse constitue une cause de mitigation
des peines. La relégation est remplacée par l’interdiction de séjour
à vie pour les personnes des deux sexes âgées de plus de soixante
ans au moment où la relégation doit les atteindre
[17]. L’article 718 du
Code de procédure pénale décide par ailleurs que les peines
privatives de liberté, prononcées contre des condamnés séniles
peuvent être exécutées dans des prisons-hospices. Quant à la
contrainte par corps, ne peuvent y être astreints les vieillards des
deux sexes qui ont commencé leur soixante-dixième année au
moment de la condamnation. Une exception partielle profite même
à ceux qui sont entrés à cette date dans leur soixantième année,
avec une durée de contrainte réduite de moitié (Code de procédure
pénale, article 751). D’un autre côté, comme on a pu le voir à
travers l’étude du discours médical, beaucoup de malades âgés sont
rangés dans la catégorie des personnes souffrant de troubles
mentaux et de démences séniles. Les juristes ont donc dû analyser
de manière minutieuse le droit relatif aux incapables majeurs.
Ainsi, les troubles mentaux qui atteignent un majeur ne modifient
pas, par eux-mêmes, son état. Il conserve donc la jouissance et
l’exercice de ses droits, et ce, malgré la maladie dont il est frappé.
Il peut en outre bénéficier de divers régimes de protection.
Le Code civil envisage uniquement l’aspect de protection du
patrimoine contre les risques d’une mauvaise gestion et non,
comme de nos jours, une double protection, à la fois contre la
mauvaise gestion patrimoniale et les internements arbitraires.
Mais l’âge n’est en fait jamais retenu comme le critère principal
d’appréciation. En effet, l’article 488 définit l’incapable majeur
comme une personne qui se trouve dans l’incapacité de pourvoir
seule à ses intérêts, en raison, non de son âge, mais d’une
altération de ses facultés personnelles. La loi le protège donc
occasionnellement ou durablement en fonction des expertises
médicales effectuées. À cette fin, deux régimes de protection sont
prévus : l’interdiction judiciaire visée par les articles 418 à 512
du Code civil, et le conseil judiciaire, sujet des articles 513 à 515.
L’interdiction judiciaire représente un régime d’incapacité
presque total auquel est soumis un majeur se trouvant
« dans un
état habituel d’imbécillité, de démence ou de fureur », après que
le tribunal a constaté, au terme d’une longue procédure, la gravité
de son état. Un système de représentation assure alors la
protection de son patrimoine. En cas d’altération moins grave des
facultés mentales, l’intéressé est pourvu d’un conseil judiciaire
qui a un rôle d’assistance pour les actes les plus difficiles et
périlleux. Enfin, la question de l’internement des déments est
régie par la loi du 30 juin 1838 qui organise ce régime
d’internement en s’efforçant d’éviter les atteintes injustifiées à
laliberté individuelle. C’est à la suite de travaux de Pinel et
d’Esquirol notamment que les aliénés furent considérés comme
des malades que l’on décida de soigner dans des asiles, et non
plus de traiter comme des délinquants. En même temps, certains
articles de cette législation (31 à 38) concernent la gestion des
biens des aliénés internés, confiée principalement à un
administrateur provisoire. Ces dispositions, apparemment
complémentaires de celles du Code civil, s’avérèrent en réalité
concurrentes, et l’évolution postérieure ne fit qu’aggraver ces
défauts. Plus généralement, les dispositions du Code civil
induisent des procédures lourdes, empreintes de formalisme et
coûteuse (appel au Tribunal de grande instance). Les familles
répugnaient donc souvent à solliciter des mesures qui leur
paraissent présenter un caractère infamant. D’autre part, la loi,
malgré sa très large application, ne protégeait pas tous les
malades mentaux. Il subsistait un problème pour ceux qui sont
soignés dans les « services libres » et à domicile, ainsi que pour les
« grands vieillards » atteints de sénilité et restant sans véritable
protection
[18].
Au cours d’un long processus historique, la vieillesse, en tant que
groupe d’âge et groupe social, a été dotée d’un système de valeurs
et de représentations, d’un nom, qui en fait un âge de la vie
différencié avec ses spécificités et caractéristiques propres. De la
préparation à la mort à la lutte pour la vie, d’une image négative
à un portrait plus valorisant, d’une personnalité de second plan à
l’accession au statut de héros ordinaire, d’un statut juridique flou
à la reconnaissance de droits protecteurs dans le cadre d’une
citoyenneté pleine et entière, la représentation de la vieillesse
s’est transformée. Si les ruptures sont nombreuses au cours des
siècles, certaines permanences semblent pourtant figer les
représentations dans une vision largement dichotomique. On
peut noter cette permanence tout d’abord dans le binôme
« vieillesse/expérience et sagesse » versus « vieillesse/misère et
mort », mais également au travers des idées moralisatrices
concernant les femmes en particulier, l’amour et la tempérance de
manière plus générale. On doit enfin relever une rupture
fondamentale dans la conception même de la vieillesse puisque
l’échelle des âges, tout en s’instituant et se consolidant, tend
paradoxalement à quelquefois disparaître, les niveaux d’âge
laissant la place à des niveaux d’état, liés notamment à la santé ou
au droit des individus âgés, désormais vus comme des citoyens à
part entière. La consécration même d’une identité sociale
nouvelle n’est-elle pas alors à rechercher dans l’effacement
progressif des spécificités et des stérérotypes, qui ont, en quelque
sorte, été construits et mis au premier plan dans le cadre d’un
double processus d’institutionnalisation et de légitimation d’un
statut et d’une identité propres à cet âge de la vie ?
·
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·
TROYANSKI D., 1992, Miroirs de la vieillesse ; en France au siècle des
Lumières, Eshel, Paris.
[1]
Les véritables précurseurs en ce domaine ont été anglo-saxons, faisant suite aux
travaux pionniers d’Ernest Burgess (1960). Pour une critique étayée de ces
positions voir Peter N. Stearns (1977).
[2]
Voir notamment, par ordre chronologique de production : Peter N.Stearns (1977) ;
David Hackett Fischer (1977) ; Andrew W. Achenbaum (1978) ; Jill S. Quadagno
(1982) ; Arthur E. Imhof
et alii (1982) ; John Myles (1984); Jean-Pierre Gutton
(1988) ; David G.Troyanski (1992) ; Patrice Bourdelais (1993).
[3]
Certains auteurs ont également eu, avec bonheur, recours au matériel
iconographique, notamment pictural, pour analyser les évolutions des
représentations de la vieillesse au cours du temps :Jean-Pierre Bois (1989) ; David
Troyanski (1992). Nous n’avons malheureusement pas la place d’en faire autant
dans cet article.
[4]
Nous avons utilisé trois sources principales :
Le Grand Dictionnaire Universel du
XIXème siècle... de Pierre Larousse, Tome 1 à Tome 16, éditions de 1865 à 1888 ;
Dictionnaire de la langue française, d’Emile Littré, réédition de 1971,
7 tomes (édité en 1877) ;
La Grande Encyclopédie. Inventaire raisonné des
sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres,
tomes 1 à 23, Paris, Lamirault et C
ie, tomes 24 à 31, Paris, Société Anonyme de la
Grande Encyclopédie (éditions à partir de 1885). Même si les éditions de ces
dictionnaires se sont faites vers la fin de la période étudiée, nous considérons qu’ils
constituent un bon observatoire des conceptions et mentalités de l’ensemble du
siècle, et même des siècles précédents, puisqu’ils puisent largement dans les
œuvres classiques par exemple. Il n’en reste pas moins qu’ils sont aussi, et surtout,
révélateur de l’esprit « scientiste » du second tiers du XIX
ème siècle.
[5]
Nous serons particulièrement redevables, dans cette partie, à l’ouvrage pionnier
deSimone de Beauvoir,
La vieillesse (1970), en particulier sa première partie,
chapitre 3 : « La vieillesse dans les sociétés historiques », dont le propos est rien
moins que de fournir l’analyse des
« attitudes des sociétés historiques à l’égard des
vieillards et les images qu’elles s’en sont forgées ». Les citations utilisées ici sont
directement reprises de son ouvrage fondateur. On peut également se reporter
utilement à Jean-Pierre Bois (1989).
[6]
Philippe Ariès (1971).
[7]
Honoré de Balzac,
Le père Goriot, 1834.
[8]
Honoré de Balzac,
Le cousin Pons, 1848.
[9]
Anatole France,
La vie tragique de Sylvestre Bonnard, 1881.
[10]
Simone de Beauvoir (1970), pp.219-220.
[11]
Voir à ce sujet Jean-Pierre Bois (1989), pp. 289-293, « Chateaubriand : Au bout de
la vie est un âge amer ».
[12]
Ouvrages cités par Simone de Beauvoir (1970), pp. 207-210.
[13]
Nous avons circonscrit notre recherche à trois sources principales : d’une part les
ouvrages, traités et précis médicaux, d’autre part la presse médicale, enfin les
thèses de médecine soutenues en France sur la période. Pour la presse, nous
sommes très redevables au travail de Patrice Bourdelais (1984) que nous avons
confronté à notre propre dépouillement de la revue
Lyon-Médical.
[14]
Nous reprenons ici, dans ses grandes lignes, l’analyse de Patrice Bourdelais qui
porte entre 1880 et 1914 sur trois revues parisiennes
(La Gazette Médicale de
Paris, Le Bulletin de l’Académie de Médecine et Le Journal de Médecine et de
Chirurgie pratiques), ainsi que sur quatorze revues médicales régionales. Nous
avons pu confronter ses conclusions à notre dépouillement systématique de la
revue
Lyon-Médical entre 1870 et 1914.
[15]
Patrice Bourdelais (1984), pp. 6-7.
[16]
Voir Peter N. Stearns, (1977), Le néologisme « gériatrie » est apparu en 1909 sous
la plume d’Ignaz Nascher [cité par Patrice Bourdelais (1984)].
[17]
Loi du 27 mai 1855, articles 6 et 8.
[18]
Il faudra attendre l’époque contemporaine et notamment la loi du 3 janvier 1968
pour voir une réforme aboutir et constituer le droit moderne des « incapables
majeurs ».