2002
Retraite et société
Le point sur...
La protection sociale d’entreprise : caractéristiques et enjeux
Martine Burdillat
mission recherche, Drees, ministère de l’Emploi et de la solidarité
L’objectif du colloque organisé le 20 mars 2002 par la Mire,
mission recherche de la Drees, était de présenter des travaux de
recherche et d’études consacrés à la protection sociale qui se
définit dans le cadre collectif de l’entreprise et de la branche.
Il visait aussi à faire apparaître différents débats que le
développement de cette protection sociale suscite. La tenue
de ce colloque fait suite à un programme de recherche lancé
en 1998, en partenariat avec la Branche retraite de la Caisse des
dépôts et la Fédération nationale de la mutualité française.
L’importance accordée, lors de cette journée, aux définitions du
domaine et aux connaissances dont il fait l’objet, se justifie par
le fait que ses contours n’apparaissent pas clairement définis,
et que son contenu et ses modalités concrètes, par définition
diverses et décentralisées, restent encore mal connues. Ce
constat, établi préalablement au lancement du programme,
notamment par deux rapports réalisés par des équipes de
recherche
[1], a d’ailleurs inspiré l’orientation thématique de
l’appel d’offres.
En premier lieu, cette protection sociale, inégalement
développée selon les pays, intervient, en France, diversement
selon les risques : les dispositifs de retraite supplémentaire
facultatifs se développent peu dans les entreprises; en revanche
la couverture complémentaire en matière de maladie est, dans
plus de la moitié des cas, souscrite dans un cadre collectif.
Les opérateurs dans ce domaine, qui peuvent être des sociétés
d’assurances, des institutions de prévoyance ou des mutuelles,
représentent 12,4% de la dépense des soins et des services
médicaux.
Une de ses caractéristiques est aussi de représenter un secteur
actif de la négociation collective. En 1996, le thème « épargne
et prévoyance » se place au troisième rang des sujets de
négociation : les accords instaurant un régime dans ces
domaines représentent 10 % de l’ensemble des accords
d’entreprise. Il est difficile de prévoir les perspectives et
l’ampleur de son développement. Cependant celui-ci devrait
être soutenu par les récentes dispositions de la loi du 27 juillet
1999 portant création de la CMU. En effet, cette loi fait
obligation aux employeurs d’engager une négociation sur la
prévoyance maladie dans les entreprises dont les salariés ne sont
pas couverts par un accord de branche ou d’entreprise.
Enfin, bien que ce domaine de la protection sociale ne fasse
l’objet ni d’une harmonisation, ni d’une coordination au niveau
européen, les principes de libre circulation des personnes,
d’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes et de
libre circulation des capitaux et des services, constituent des
engagements et donnent lieu à une jurisprudence qui orientent
les voies des réformes nationales et les modalités d’intervention
des opérateurs.
Trois axes de questionnement tirés de ces constats ont été
soumis aux chercheurs.
Le premier concernait les relations entre cette protection
d’initiative privée et les étages légaux et obligatoires. Cette
question renvoyait à deux dimensions : celle des continuités ou
des substitutions qui s’instaurent entre ces types de couverture
des risques, celle des encadrements juridiques et institutionnels
qui les permettent.
Le second interrogeait les stratégies « entrepreunariales » et la
gestion de la main-d’œuvre. Le recours à ces dispositifs varie
selon les secteurs d’activité, la taille des entreprises, les
caractéristiques de la main-d’œuvre, les modalités de
représentation des salariés. Il pourrait engager l’évolution de
la structure des rémunérations et manifester des arbitrages
entre les éléments constitutifs de la rémunération.
Le troisième thème concernait l’institution d’un marché de la
protection sociale et les caractéristiques de fonctionnement et
d’encadrement de ce marché.
Sur chacun de ces axes, l’appel d’offres visait à susciter le
recueil et l’analyse de données empiriques permettant une
meilleure appréhension, en appelant à des comparaisons
internationales. Il visait aussi à soutenir la constitution d’un
milieu de recherche, alors extrêmement restreint sur ces
questions, dont l’approche est souvent cloisonnée selon les
risques (santé, famille, retraite).
Neuf propositions seulement ont été soumises au comité et cinq
projets ont été retenus. Pourtant, comme l’a relevé Jean-Marc
Dupuis (Université de Caen) en ouverture du colloque, les
recherches effectuées ont fait progresser, modestement sans
doute, la connaissance sur la protection sociale d’entreprise.
En ce qui concerne la santé, les travaux du Centre de recherche,
d’étude et de documentation en économie de la santé (Credes)
et ceux de Marion del Sol et de Pascale Turquet (Université de
Rennes) nous permettent de mieux cerner, tant du point de vue
des assurés que de celui des entreprises, la nature, le niveau et
la disparité des couvertures offertes. Dans le domaine des
retraites, la faiblesse des initiatives des entreprises est confirmée
par l’Institut de recherche économique et sociale (Ires), alors
qu’il existe une politique d’utilisation relativement étendue de
produits alternatifs dans la gestion des rémunérations et de la
retraite (en particulier l’épargne salariale). Les comparaisons
internationales menées par le Centre de droit comparé du travail
et de la sécurité sociale (Comptrasec), en collaboration avec des
équipes européennes, permettent d’identifier les éléments à
partir desquels on peut situer la singularité du comportement
des entreprises françaises en matière de retraite facultative.
Philippe Martin (CNRS/Comptrasec) a identifié trois ordres
juridiques pouvant permettre de classer les dispositifs
nationaux : un ordre privé endogène qui fait appel au contrat et
à la promesse de rémunération; un ordre social qui mixte les
logiques internes et les exigences exogènes et qui suppose un
engagement collectif; et un ordre public orienté par l’exogène
et l’obligation. Ce serait au second ordre que se référeraient les
cas français et allemand. Enfin, le regard porté sur le Royaume-Uni par Didier Renard (Université de Franche-Comté) permet de
mieux cerner la difficulté de la question des garanties accordées
aux bénéficiaires dans les systèmes décentralisés, du fait de la
pluralité des définitions locales de la « sécurité ». Cette pluralité
élargit le problème de la portabilité des droits à celui de la
portabilité des solutions juridiques et de résolution des conflits.
Ces différents éclairages ont été enrichis lors du colloque par les
résultats d’études et des données statistiques collectées dans
d’autres cadres, par les contributions de M. Weiss (Francfort) et
d’A. de Felice (Naples) qui ont exposé les positions et les
initiatives des syndicats allemand et italien ainsi que par l’apport
des discutants des quatre ateliers. Ceux-ci étaient consacrés
respectivement aux caractéristiques de la protection sociale
d’entreprise, aux systèmes d’information consacrés à ce
domaine de la protection sociale, aux positions des différents
protagonistes impliqués et aux questions que pourrait soulever
ou soulève déjà le développement de cette forme de protection
sociale.
Les communications présentées ont permis de préciser ces
questions, d’en formuler de nouvelles, d’identifier des points de
débat, et de souligner qu’au-delà de son extrême technicité, la
protection sociale d’entreprise s’articule à des problématiques
scientifiques et sociales plus larges, ce qu’illustrent certains des
thèmes abordés lors des débats par différents intervenants : le
risque du passage d’un droit du travail à un droit commercial
(B. Friot) ; le défi lancé par la coexistence d’un statut salarial
changeant avec la pérennité des droits (S. Hennion-Moreau) ;
les différences entre les formes de solidarité portées par les
régimes de base et les régimes d’entreprise dans le domaine de
la solidarité familiale notamment, puisque les premiers prennent
en charge les conjoints et les enfants sans majoration de
cotisation ; le potentiel de généralisation de ces régimes
d’entreprise (L. apRoberts) ; autre question enfin soulevée par de
nombreux intervenants, celle des antagonismes et des arbitrages
à l’œuvre dans ce domaine entre l’intérêt public et les intérêts
particuliers des entreprises et des opérateurs privés.
Au-delà de l’apport des recherches conduites dans le cadre de
l’appel d’offres et des communications présentées lors du
colloque, nul doute que la protection sociale d’entreprise reste
encore un champ qui devrait faire l’objet d’investigations
approfondies.
[1]
Un rapport réalisé sous la direction de S. Hennion-Moreau offrait un inventaire et
une problématique des sources juridiques variées qui encadrent cette protection
sociale (droit du travail, droit social, droit commercial et droit communautaire). Un
rapport réalisé par E. Reynaud et L. apRoberts synthétisait les questions
sociologiques et économiques repérées dans ce champ.