2002
Retraite et société
Les seniors et l’emploi.
L’intérim, une solution ou un facteur aggravant de précarisation ?
Jean-Pierre Loisel
DÉPARTEMENT CONSOMMATION, CRÉDOC
[1]
La question de la place des seniors dans l’économie se fait de plus en plus
pressante, à mesure que le nombre de retraités s’accroît tandis que le
nombre d’actifs diminue. La cessation d’activité est de plus en plus
précoce, les préretraites sont de plus en plus utilisées, alors que la durée
légale pour bénéficier d’une retraite à taux plein ne cesse d’augmenter.
Une solution à ce paradoxe serait d’introduire une plus grande souplesse
dans la gestion des fins de carrière. L’intérim est à ce titre très peu utilisé
en France. Or, les seniors présentent de réels atouts pour les entreprises,
en termes d’expérience comme de disponibilité. Pourtant leur image reste
très dévalorisée au sein des entreprises : accusés de manquer de
dynamisme, d’être difficilement adaptables, de coûter trop chers, les
seniors sont souvent mis à l’écart. Dans ce contexte, l’intérim se présente
comme une solution possible. Il permettrait notamment aux entreprises de
recourir pour des missions de courte durée à des personnes dotées d’une
expérience solide, sans grever leur pyramide des âges, à des coûts
raisonnables. Par ailleurs, il permettrait aux seniors eux-mêmes de passer
en douceur de l’activité à la retraite en modulant leur temps de travail.
As the number of pensioners increases and the active population gets
smaller, the place of senior citizens in the economy is becoming a crucial
question. Workers are retiring at an ever younger age and many are taking
early retirement, though the number of years of contributions required to
obtain a full pension is increasing all the time. One solution to this paradox
would be to introduce greater flexibility in the transition from work to
retirement. Temporary employment is very rarely used to this end in
France. And yet older workers offer numerous advantages to employers,
in terms of experience and availability. But their image is highly negative.
Accused of lacking vitality, being incapable of adapting and of costing too
much, older people are often excluded out of hand. In this context,
temporary employment is a possible solution. It would enable companies
to hire workers with extensive experience for short-term assignments, at
reasonable cost and without affecting their age pyramid. It would also
enable the older people themselves to make a smooth transition from
work to retirement by progressively reducing their working hours.
Après des années d’une crise économique qui a en particulier
touché la population des actifs de plus de 50 ans induisant
des situations critiques de chômage de longue durée dans cette
catégorie, l’embellie économique apparue en 1997 s’accompagne
d’effets bénéfiques sur le monde du travail. Elle a en effet généré
une confiance retrouvée du consommateur dont le panier moyen
de dépenses s’est largement développé, phénomène qui, cumulé à
la belle santé du commerce mondial, a nettement favorisé
l’emploi. En quatre ans, le taux de chômage est ainsi passé de près
de 12% à moins de 9%. Même si ce dernier semble légèrement
augmenter à nouveau ces derniers mois, et si le contexte
international est plus tendu, les Français restent plutôt confiants, ce
qui laisse augurer une certaine stabilité de l’emploi.
Dans ce contexte, la place des seniors
[2] dans l’économie a repris
une importance qu’elle avait en partie perdue durant les années
de crise. On l’a vu par exemple à la fin 1999, lorsqu’EDF a
rappelé ses jeunes retraités pour réparer au plus vite les dégâts de
la tempête qui privait des centaines de milliers de foyers
d’électricité. On en parle également grâce aux fleurons de la
nouvelle économie, les
start-up, qui ont su résister aux aléas
en recrutant des personnes expérimentées dans les domaines de
la gestion des ressources humaines ou du management de
l’entreprise.
Par ailleurs, les générations du baby-boom commençant à
parvenir à l’âge de la retraite, cette question se fait aujourd’hui
particulièrement cruciale : de plus en plus de retraités, de moins
en moins d’actifs. Le système de la retraite par répartition n’est-il
pas en voie de faire faillite dans les décennies à venir ? Et la durée
du travail ne risque-t-elle pas de s’allonger et de conduire les plus
de soixante ans à rester de plus en plus longtemps actifs ?
Cette double problématique conduit à s’interroger sur des
solutions pour intégrer, ou réintégrer, les seniors dans le monde
du travail. Une étude réalisée par le Crédoc à la demande du
Syndicat des entreprises de travail temporaire (Sett) a permis de
mettre en exergue les grandes difficultés que rencontrent
actuellement les plus de 55 ans pour demeurer et s’épanouir dans
l’univers professionnel
[3]. La question subséquente est celle du rôle
de l’intérim dans un tel contexte : ce mode de gestion du travail
et du personnel peut-il avoir un aspect positif, tant pour les
entreprises que pour les seniors ?
â– Demain, un afflux de seniors
Le baby-boom n’est pas un simple mot qui revient à la mode. Du
fait de la « surfécondité » consécutive à l’après-guerre puis d’une
baisse de la natalité à partir des années soixante-dix, on estime
que la part des 50 ans et plus dans la population, qui est restée
très stable pendant près de quarante ans – environ 28 à 30% de
la population totale – va rapidement s’accroître, pour atteindre les
40 % en 2020, voire les 45 % en 2050. Pour la problématique qui
nous concerne plus directement, en 2006, les effectifs de la classe
d’âge comprise entre 50 et 60 ans auront augmenté de 25 % par
rapport à ceux enregistrés en 2000, passant de 6,7 à 8,4 millions
d’individus.
Cette recrudescence des jeunes seniors n’est évidemment pas
sans conséquence. De plus en plus nombreux, et dotés d’un
pouvoir économique fort, les plus de 50 ans, et en particulier les
plus jeunes d’entre eux, vont de plus en plus peser sur l’économie
et la consommation : cela est déjà visible sur les tendances
enregistrées d’une exigence croissante de qualité, de biens
durables et de personnalisation des objets de consommation.
â– Des seniors peu présents dans
l’entreprise
Qu’en est-il de leur rapport avec le monde professionnel ? C’est là
qu’on enregistre une véritable « désaffection » pour cette
population. Tout d’abord, la cessation d’activité intervient de plus
en plus tôt : en 1970, l’âge moyen auquel on quittait le monde du
travail était de 62,5 ans; en 1997, il n’était plus que de 58,8 ans.
Cette tendance peut permettre d’expliquer en partie le fait qu’il y
a moins de seniors chômeurs que de jeunes : les départs en
préretraite viennent en effet lisser ces chiffres (taux de chômage
de 5,7% chez les 50-59 ans avec la répartition suivante : 7,4%
entre 50 et 55 ans et 2,8% seulement au-delà).
Tableau 1
Répartition de la population des 50-60 ans selon le sexe, l’âge et la
catégorie d’activité
Tableau 1
Répartition de la population des 50-60 ans selon le sexe, l’âge et la
catégorie d’activité
Âge % Chômeurs % Retraités % Autresinactifs % EnsembleActifsoccupés
Hommes
50-54 ans 85,0 122 739 5,9 48 940 2,3 141 957 6,8 2 085 1241 771 488
55-59 ans 60,4 74 172 5,4 254 866 18,4 218 374 15,8 1 383 636836 224
50-59 ans 75,2 196 911 5,7 303 806 8,7 360 331 10,4 3 468 7602 607 712
Femmes
50-54 ans 67,4 133 523 6,3 30 904 1,5 523 153 24,8 2 107 2631 419 683
55-59 ans 47,1 67 528 4,8 170 666 12,1 507 391 36,0 1 410 702665 117
50-59 ans 59,3 201 051 5,7 201 570 5,7 1 030 544 29,3 3 517 9652 084 800
Les deux sexes
50-54 ans 76,1 256 262 6,1 79 844 1,9 665 110 15,9 4 192 3873 191 171
55-59 ans 53,7 141 700 5,1 425 532 15,2 725 765 26,0 2 794 3381 501 341
50-59 ans 67,2 397 962 5,7 505 376 7,2 1 390 875 19,9 6 986 7254 692 512
Source : Insee, Enquête sur l’emploi de mars 2000.
Insee, Enquête sur l’emploi de mars 2000.
Le principe des préretraites, introduit au début des années de
crise, qui a profité à plus de 70000 seniors en 1999, est encore
largement utilisé, alors même que l’on s’interroge sur
l’allongement de la durée du travail. Passées de 37,5 à 40, les
années de cotisations nécessaires à la constitution d’une retraite à
taux plein devront peut-être, selon certaines études, être encore
étendues à 42, voire 45. Des départs à la retraite de plus en plus
précoces, des pressions accrues sur les régimes de retraite, des
seniors en meilleure forme physique… autant d’éléments
contradictoires que la France ne s’est pas encore véritablement
occupée de traiter. Et les autres pays ?
C’est dans les pays scandinaves que la situation diffère le plus de
la nôtre : 63 % des 55-64 ans y sont encore au travail, et la Suède
vient de mettre en place une modulation de l’âge de laretraite
entre 61 et 70 ans assortie de pénalités ou de bonifications selon
les cas.
Plus globalement, l’âge légal de la retraite n’a pas le même sens
partout. Ainsi, au Royaume-Uni, il n’existe pas d’âge légal à
proprement parler, mais un âge minimum ouvrant droit à la
pension nationale. Il est actuellement de 65 ans pour les hommes
et de 60ans pour les femmes, mais pour ces dernières, il sera
porté graduellement à 65ans entre 2010 et 2020. En Allemagne,
une réforme de 1992 a relevé l’âge de la retraite de 60ans pour
les femmes et 63 ans pour les hommes à 65ans pour les deux
sexes (graduellement jusqu’en 2012), et a pénalisé davantage les
pensions versées en cas de retraite anticipée.
Graphique 1
L’âge moyen de cessation d’activité chez les hommes en 1970 et 1995
Graphique 2
L’âge moyen de cessation d’activité chez les femmes en 1970 et 1995
Blondal et Scarpetta, «The retirement decision in OECD countries», economic
department Working paper, OECD, N 202,1998.
Aux États-Unis, depuis 1986, il n’y a plus d’âge légal de la retraite.
Jusqu’en 1999, l’âge minimal pour avoir droit à une retraite à
taux plein était 65 ans. Depuis 2000, cet âge augmente
progressivement, de deux mois par an, pour atteindre 66 ans
en 2005. Il augmentera à nouveau à partir de 2016 pour atteindre
67 ans en 2021. Hormis ces arrangements avec un âge-couperet
de la retraite plus (en France) ou moins (pays scandinaves, États-Unis, etc.) strict, d’autres solutions existent, susceptibles
d’introduire un supplément de souplesse dans la gestion du travail,
tant du point de vue des entreprises que de celui des salariés.
En ce sens, l’intérim reste aujourd’hui une solution très peu
exploitée chez nous : globalement, les plus de 50 ans
représentent à l’heure actuelle moins de 5% de l’ensemble des
personnels intérimaires. Certains pays, moins « prudents » que le
nôtre, ont déjà cherché à recourir à ce vivier de nouveaux
emplois : les Pays-Bas, par exemple, également confrontés à un
vieillissement de leur population, et dans la crainte d’une brusque
tension sur le marché du travail, ont vu se développer des agences
destinées à proposer des missions aux seniors de plus de 65 ans
sortis de l’univers professionnel.
D’autres, comme la France, n’ont pas – encore ? – accompli leur
révolution culturelle, et continuent à la fois de voir l’intérim avec
suspicion et de ne pas envisager une vie professionnelle après la
retraite. Si la place de l’intérim dans le paysage économique
français a profondément évolué ces dernières années (à la fin des
années quatre-vingt, en équivalent temps plein, bien moins d’1 %
des actifs était intérimaires; en 2000, le taux se situe à plus de
2 %, à comparer aux 3,7 % en CDD et aux 10 % de chômeurs de
l’époque), la part des seniors intérimaires reste complètement
marginale (5 % des intérimaires ont plus de 50 ans; et les
intérimaires de plus de 50 ans représentent moins de 0,3% des
actifs de leur classe d’âge) dans un secteur d’activité encore
largement axé sur les jeunes (l’âge moyen des intérimaires était en
2001 de 29 ans). Par ailleurs, alors que l’intérim est d’abord
centré sur les métiers industriels (51 % des intérimaires travaillent
dans ce domaine, 31% dans le tertiaire et 17% dans le
bâtiment), les seniors intérimaires sont essentiellement recrutés
pour des emplois de services (secrétariat…).
Moins décrié que jadis, l’intérim reste bien compris, en France,
comme un moyen de pénétrer le monde professionnel. Mais s’il
était également une voie de « sortie en douceur » ?
L’étude réalisée à la demande du Sett évoquée plus haut, a porté
sur la perception hautement dévalorisée des capacités des seniors
dans l’univers professionnel, et sur les atouts éventuels que
pourrait constituer l’intérim.
â– Un constat : les seniors sont
mal vus dans l’entreprise
â– A priori, les seniors présentent bien des atouts
Lorsqu’on aborde ce sujet avec l’ensemble des DRH (directeurs
de ressources humaines), ceux-ci, dans un premier temps,
reconnaissent bien volontiers l’existence d’atouts à recruter et à
travailler avec des plus de 50 ans.
Il s’agit d’une population détentrice d’une réelle expérience, d’un
vrai savoir-faire. L’expérience renvoie à une autonomie accrue,
qui permet au senior de répondre à une gamme de situations
extrêmement variées, alors qu’un néophyte ne pourra répondre
qu’aux situations les plus courantes. De plus, le senior est la
« mémoire » de l’entreprise.
« On a du personnel qui sollicite des départs en préretraite qu’on
refuse pour pouvoir maintenir des compétences dans l’entreprise,
ce sont en général ces gens-là qui possèdent le savoir-faire ».
Les seniors transmettent le savoir-faireet l’insufflent à toute une
équipe. Toutefois, ce rôle de tuteurreste aujourd’hui largement
informel, de l’aveu même des DRH.
Ils disposent également d’une maturité psychologique qui peut les
conduire à un rôle stabilisateur au sein d’une équipe, induisant
une ambiance générale de sérieux qui peut déboucher sur un
accroissement de la motivation au travail.
« Ils ont une bonne organisation du travail, leurs méthodes de
travail sont bien adaptées, ils sont reposants, ils ont du recul ».
Du fait de leur position dans le cycle de vie, les seniors ont une
réelle disponibilité: les enfants sont autonomes, les contraintes
liées à la vie familiale s’estompent. Et pourtant, cette particularité,
souvent mise en avant par les seniors eux-mêmes, semble peut
prise en compte par les DRH. Ce sont aussi des personnes plus
stables que les jeunes, plus fidèles à l’entreprise, autre élément
ignoré des professionnels du recrutement. Dans le même sens, les
seniors ont souvent moins d’exigence en terme de carrière car ils
n’ont plus grand-chose à prouver professionnellement.
Qu’est-ce qui justifie alors le malaise dont témoigne l’ensemble
des salariésinterrogés ? Souvent amers, désabusés, ils se sentent
pour la plupart au mieux, « mis au placard », au pire rejetés du
monde du travail. C’est qu’au-delà d’une analyse relativement
objective, les responsables du personnel en viennent à tenir un
tout autre discours, nettement plus en phase avec la situation
constatée. L’ostracisme existe bien, de leur propre aveu : le
quinquagénaire n’est pas le bienvenu dans l’entreprise, dans une
société plutôt axée sur le « jeunisme ». Exhiber ses seniors, c’est
risquer d’apparaître moins dynamique que la concurrence, c’est
aussi souffrir d’un handicap dans un contexte de compétitivité
accrue… Et les contre-arguments défilent alors, implacables pour
ce qui est de l’éventuel recrutement de seniors.
â– Ils rencontrent des freins puissants
Le salarié proche de la retraite est perçu comme disposant de
moins de temps qu’un candidat plus jeune pour exprimer son
potentiel au sein de l’entreprise ; le « retour sur investissement »
serait ainsi trop court pour être rentable.
Le senior se voit également accusé de manque de dynamisme,
surtout pour les postes les moins qualifiés. Il se voit taxé d’une
certaine démotivation, alors même que le poste lui-même ne
dispose que de peu d’éléments motivants. Cette accusation
s’estompe à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie des
emplois.
Un point crucial dans le discours des DRH concerne les
rémunérations des seniors : globalement, ceux-ci sont vus comme
une population trop coûteuse.
« On va être de plus en plus concurrencés à bas coûts par les pays
du Sud-Est asiatique. Alors, si j’emploie des personnes âgées, je
perds en compétitivité en raison des salaires ».
De plus, si embaucher un senior ne serait pas impossible à des
coûts moindres – certains seniors interrogés sont tout à fait ouverts
à cette éventualité –, cela risquerait alors d’entraîner un
déséquilibre salarial dans l’entreprise – les seniors en poste étant
forcément mieux payés – ce qui pourrait nuire in fine aux
relations sociales. Il y a là un véritable travail à accomplir
concernant les grilles de rémunération…
La culture et les habitudes acquises à l’externe sont également
perçues comme des freins à l’adhésion aux valeurs nouvelles de
l’entreprise qui recrute : ce manque « d’adaptabilité » ressemble à
un procès d’intention que rien dans les faits ne semble venir
étayer.
« Je n’ai pas eu connaissance de conflit particulier, mais il est clair
que les plus de 50 ans étant assez réticents au changement…».
Cette idée repose en particulier sur les difficultés que certains
quinquagénaires ont eues pour se mettre à l’outil informatique.
Mais on peut penser que ce frein, dans les années à venir, va
disparaître naturellement.
Plus généralement, le manque « d’adaptabilité » semble être
particulièrement reproché aux seniors peu qualifiés : plus le
contenu du travail est normé et répétitif, compte tenu d’une
rationalisation toujours en progrès des processus de production,
plus la valeur de l’expérience du salarié est niée.
Enfin, l’image même du senior semble contre-productive pour
l’entreprise, dans ce contexte de « jeunisme » auquel nous faisions
allusion plus haut. Dans un nombre non négligeable de cas, les
seniors sont vus comme générant un handicap d’image.
« On pourrait être regardé de l’extérieur comme une société de
vieux, et également de l’intérieur par les jeunes qui sont là, et qui
auraient l’impression qu’ils ne peuvent pas développer leur
carrière, car ils sont barrés par des gens plus âgés qu’eux ».
â– Des freins structurels
À ces a priori fleurant bon le stéréotype s’ajoutent des causes
structurelles qui renforcent la perception négative du senior.
En matière de recrutement, l’un des soucis d’une grande majorité
de DRH est de contrer le vieillissement naturelde l’entreprise,
justement en embauchant du « sang neuf ». Recruter un senior est
donc vécu comme allant à l’encontre même de cette tactique.
Par ailleurs, la maturité psychologique du senior qui pourrait le
conduire à un rôle de stabilisateur, ou son expérience qui pourrait
faire de lui un tuteur, sont rarement pris en compte par des
processus d’évaluation du personnelqui tendent à favoriser les
aspects quantitatifs les plus facilement mesurables.
« Les compétences techniques, on les valide; les compétences
comportementales, c’est plus difficile…»
C’est indéniable, les seniors sont moins diplômésque leurs
cadets. Il est finalement plus facile de recruter quelqu’un selon un
niveau de diplôme précis, qu’une personne faiblement diplômée
mais dotée d’une bonne expérience. Ce problème touche
d’ailleurs toutes les catégories de salariés, de l’ouvrier non
qualifié au cadre, et laisse à penser qu’une validation des savoir-faire, et des expériences professionnelles pourrait être une bonne
réponse à ce problème.
« Il y a un manque de traçabilité de l’expérience professionnelle
des seniors ».
Enfin, le principe des préretraites favorise la dévalorisation
des quinquagénaires. En choisissant de faire partir à la retraite
anticipée des populations de 55 à 57 ans, on légitime
implicitement l’idée d’une certaine improductivité qui serait liée
à cette classe d’âge. De cela, les DRH ont une pleine conscience;
mais ceux-ci ne sont pas prêts à abandonner le recours à ces
pratiques.
« Quand on annonçait des plans de licenciement, on avait
l’impression que c’était pour se débarrasser des gens les plus âgés
et les moins compétents ».
Ces mesures entraînent un effet pervers : celui d’une réelle
démotivation des salariéseux-mêmes qui en viennent à espérer
profiter d’un tel plan pour échapper au « placard » ou au
licenciement sec.
â– L’intérim et les seniors
â– Aujourd’hui très peu utilisé
Principal point positif actuellement, alors que jusque dans les
années quatre-vingt l’intérim était largement décrié par les
salariés et les syndicats, et parfois utilisé par certaines entreprises
de manière à contourner le droit du travail, aujourd’hui, les
entreprises de travail temporaire ont un capital d’image positif tant
auprès des salariés que des DRH. En ayant su établir un
partenariat étroit avec les entreprises, elles sont perçues comme
apportant une réelle valeur ajoutée en terme d’optimisation de la
gestion des ressources humaines, et comme connaissant
particulièrement bien le milieu professionnel.
Les seniors intérimairesont souvent opté pour cette solution par
contrainte plutôt que par véritable choix. Alors qu’il peut s’agir
d’un vrai choix pour un jeune qui débute une carrière, l’intérim
devient, pour des personnes de 50 ans et plus en recherche
d’emploi, un facteur multiplicateur dans la panoplie des
opportunités pour trouver un emploi.
« J’ai été licencié il y a 13 ans. L’intérim est arrivé tout bêtement,
j’ai été à l’agence en bas et j’ai donné mon CV…».
« Pour les plus de 50 ans, l’avantage c’est la sélection des places.
On n’envoie pas une tonne de CV et de lettres pour chaque poste,
ça évite aussi d’aller à plein d’entretiens d’embauche pour rien,
qui fatiguent physiquement et moralement ».
Même dans un contexte où il serait difficile de trouver du travail,
il existe des freins à l’embauche de seniors en intérim. D’abord,
certains salariés, soucieux de compléter leurs annuités pour la
retraite, souhaitent retrouver des postes fixes, ne pas avoir de
« creux » qui prolongeraient d’autant leur parcours professionnel,
et restent sur une image peut-être « datée » et négative de l’intérim.
Il y a sans doute là un manque d’information qu’il conviendrait de
combler.
D’autre part, le personnel même de certaines agences d’intérim
ne semble pas formé à prendre en charge des seniors, et risque
d’invalider spontanément les candidatures de salariés
quinquagénaires. Habituées à traiter essentiellement avec des
jeunes – et par conséquent à répondre à des demandes
d’entreprises qui cherchent des jeunes –, nombre d’agences
manifestent trop souvent un réflexe de rejet à l’encontre des
salariés seniors.
â– Un élément de solution pour demain
Globalement, aujourd’hui le senior est un peu le « banni » de
l’entreprise. De nombreux réflexes argumentés par des notions de
« concurrence », de « rentabilité », de nécessaire « souplesse », par la
mise en avant de contraintes économiques, et justifiés également
par des politiques globales dévastatrices en terme d’image
(comme les plans de préretraite), conduisent à cette situation
d’autant plus paradoxale que les seniors seront dans les années à
venir de plus en plus nombreux et qu’on leur demandera sans
doute de rester plus longtemps en activité professionnelle pour
avoir droit à un taux de retraite maximal.
De fait, même si dans certains cas le senior est considéré comme
un salarié comme les autres (professions qualifiées dans des
domaines où la demande excède l’offre comme les
chaudronniers, certains ouvriers hautement qualifiés, des cadres
consultants…), la règle générale reste bien à la dévalorisation de
cette tranche d’âge. Cela est d’autant plus sensible pour les
personnes non ou très peu qualifiées, pour les emplois requérant
une force physique (BTP, industrie), dans les fonctions
commerciales ou encore dans les fonctions créatives.
Il existe donc actuellement une grande fragilité des seniors devant
l’emploi. La précarisation n’est pas en marche, elle est déjà bien
avérée dans leur cas, puisque cela devient presque une règle
majoritaire, après 50 ans, soit d’attendre, un peu « placardisé »,
l’âge effectif de la retraite en espérant que l’on ne sera pas
« déboulonné » avant, soit d’être mis en préretraite (et d’espérer
que les politiques ne modifieront pas ce régime dans les années à
venir), soit enfin de se retrouver sans emploi et sans couverture.
Si les conditions économiques continuent à s’améliorer et à
tendre vers une économie du plein-emploi, le déséquilibre
croissant de la pyramide des âges va donc nécessiter une véritable
« révolution culturelle » en la matière. Or, au travers de notre
étude, nous avons pu constater que les conditions de cette
révolution ne sont pas pour l’instant réalisées, la plupart des
recruteurs restant sur un schéma privilégiant à outrance les plus
jeunes.
C’est ici que l’intérim peut jouer à plein un rôle de « facilitateur »
tant pour les entreprises que pour les salariés. On peut en effet
penser que les pistes réglementaires, collectives, d’imposition par
le haut de nouveaux canons de recrutement, n’auraient guère de
succès, induisant inévitablement de nombreux effets pervers
difficiles à prévoir. Les réponses appropriées semblent donc à
chercher ailleurs. Car l’enjeu est réel, et les atouts de l’intérim,
dont la raison d’être est la souplesse, sont nombreux.
Un recours plus fréquent à l’intérim des seniors présente en effet
dans les années à venir de nombreux avantages pour les
entreprises.
- Dans une perspective de pénurie de compétences, et en tenant
compte du fait que les préjugés restent très forts à l’encontre des
seniors (démotivés, dépassés…), le recours à des seniors en
« mission » de courte durée est une solution imparable : la
motivation est garantie par l’entreprise de travail temporaire, le
niveau de compétences également, et l’implication d’un tel
recours ne met pas en péril l’image du recruteur au sein de son
entreprise.
- De même, le problème soulevé à maintes reprises d’une
pyramide des âges trop lourdement grevée par son sommet
pourrait être facilement contourné : si le recrutement longue
durée continue de porter sur des « jeunes », l’entreprise peut se
permettre de recruter des compétences, pour des missions plus
ou moins ponctuelles (ou renouvelées régulièrement), sans
augmenter la moyenne d’âge.
- Troisième élément attractif pour les entreprises : le coût salarial.
- On sait qu’au-delà des problèmes d’image, le coût des
seniors est souvent avancé pour justifier leur rejet. Le recours
à des seniors intérimaires sur courte ou moyenne période, payés
« correctement » (c’est-à-dire avec des prétentions
correspondant à leur parcours professionnel), représenterait une
charge bien moindre qu’un CDI.
- Par ailleurs, l’intérim – et en cela l’intérim des seniors – pourrait
également être un moyen pour les entreprises de gérer le
passage aux 35 heures. Toutefois, l’effet de cette mesure de
réduction du temps de travail reste aujourd’hui très incertain,
certaines entreprises ayant au contraire diminué leur recours
aux intérimaires après une réorganisation des conditions de
travail.
- Même s’ils n’ont pas vécu dans l’entreprise, les seniors sont un
peu la « mémoire » de leur métier. Dans un contexte de fort turn-over, l’apport des seniors peut être multiple : une expérience
technique, mais aussi de rapports humains, une « histoire » de
plus en plus souvent absente des entreprises, une « assise »
profitable à l’entreprise. Une fois encore, l’intérim peut être un
moyen de bénéficier de ces apports qualitatifs que des
générations plus jeunes (et plus tardivement entrées en
profession) n’ont pas encore pu développer. On pense, par
exemple, à l’idée d’un tutorat exercé par les seniors sur de
jeunes recrues. Si ce peut être un moyen de « motiver » les
seniors de longue date dans l’entreprise, ce pourrait être aussi
une mission conférée à des seniors venus transmettre leur
savoir.
Mais ces atouts doivent aussi pouvoir se décliner du côté des
salariés. Et les critères positifs ne semblent pas manquer non plus.
- En prenant acte des difficultés à trouver un travail passée la
cinquantaine, l’intérim est un moyen de reconversion
professionnelle. De plus en plus, on ne se contente plus de
« faire la même chose » toute sa vie. Et les reconversions et
réorientations au cours d’un parcours professionnel sont de plus
en plus fréquentes. Changer après 50 ans reste aujourd’hui
du domaine du fortement improbable. Le passage à l’intérim
peut alors garantir au salarié qui le souhaite une nouvelle vie,
si tant est que celui-ci a su exploiter les possibilités de
formation permanente. Il y a d’ailleurs un impératif dans le
développement éventuel du recours au travail temporaire : c’est
la mission de formation que les entreprises intérimaires doivent
nécessairement apporter à leurs salariés. À cette condition
essentielle, l’agence d’intérim peut devenir une vraie
opportunité pour le senior en mal de mobilité.
- De même, l’intérêt de l’intérim consiste en la variété des
missions; pour qui aime à s’investir dans son métier et ne
supporte pas le « train-train » auquel nombre d’entreprises les
obligent, cette diversité (cadre différent, nouvelles rencontres,
nouvelle approche du métier, nouveaux enjeux…) est un fort
facteur de motivation.
- On parle beaucoup de temps choisi; la possibilité de travailler
en intérim peut, dans le meilleur des cas, permettre au senior
qui le désire, de continuer à travailler mais moins longtemps, ou
par périodes, induisant une réduction du temps de travail sur
l’année.
Enfin, il ne faut pas oublier que cette problématique s’inscrit dans
une réflexion plus large sur le travail et, par voie de conséquence,
la retraite. Le système actuel – âge minimal de 60 ans, quarante
annuités de cotisations… –, d’un avis presque unanime, ne pourra
tenir encore longtemps. Tout le matériau analysé dans cette étude
laisse à penser que c’est vers un système plus souple, et reposant
en particulier sur des choix individuels, qu’il faudrait se diriger.
Le« couperet » de l’âge légal de la retraite est mis en cause, tant
par les entreprises que par les quinquagénaires. À chaque cas
particulier, une réponse particulière, ce qui va bien dans le
sens plus général de la personnalisation attendue par les
consommateurs et les citoyens dans leur vie quotidienne.
Une idée particulièrement attractive pourrait être celle d’un
moment de la vie où l’on a acquis le droit de prendre sa retraite
(après un certain nombre d’annuités par exemple, mais pas à
un certain âge) et où le salarié peut alors décider de continuer à
travailler, à temps partiel ou complet, sur des missionsou dans
un emploi stable, moyennant une revalorisation de sa pension
future. Cela pourrait fonctionner un peu comme l’actuel statut
d’intermittents : en période d’inactivité, on toucherait sa retraite, à
laquelle se substitueraient, occasionnellement ou régulièrement,
les émoluments liés à une mission de travail bien précise. Les
entreprises de travail temporaire pourraient jouer le rôle
d’agences de placement pour tout salarié retraité qui désirerait
continuer à avoir une occupation professionnelle.
Bien sûr, l’ensemble de ces points mis en exergue ne doit pas
conduire à dresser un tableau idyllique de l’apport possible des
entreprises de travail temporaire aux seniors. Mais il convient de
ne pas raisonner de manière trop manichéenne : non, le travail
intérimaire n’est pas forcément source de précarisation, en
particulier pour les plus de 50 ans. La société, l’économie ont
beaucoup changé au cours de ces vingt dernières années, et l’on
a pu se rendre compte que l’entreprise qui fonctionne bien, mais
aussi le salarié heureux, sont ceux qui bénéficient de souplesse
dans leur façon d’aborder leur travail. Souplesse n’équivaut pas
« flexibilité » avec tous les aspects d’image négative que ce terme
contient. Souplesse renvoie plutôt à un partage équitable du prix
à payer pour celle-ci.
Recourir à l’intérim de seniors ne doit pas être pour l’entreprise un
moyen trop facile de se débarrasser d’une nécessaire politique de
gestion du personnel. On pourrait au contraire envisager, à terme,
des mesures destinées à faciliter, à l’issue de missions d’intérim,
une intégration de « seniors consultants », pris en charge par
l’entreprise, mais n’intervenant que ponctuellement. Une charte
des devoirs des entreprises vis-à-vis de cette population devrait
être édifiée, de manière à lui éviter la précarisation : en aucun
cas, l’intérim ne doit aboutir à une baisse substantielle des
revenus des seniors.
De même, lors de retournements de conjoncture et de reprises du
chômage, les intérimaires les plus âgés risqueraient d’être les plus
touchés. Là encore, des mesures protectrices doivent être
élaborées de manière à limiter ces effets conjoncturels.
On le sait, nous sommes au début d’une réorganisation très large
des rapports de travail, qu’on le veuille ou non. Les quelques
questions posées dans cet article, les pistes de propositions qui y
figurent ne sont qu’une petite partie d’un ensemble très vaste
d’évolutions, de mesures à prendre, de choix politiques à mettre
en œuvre.
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SYNDICAT DES ENTREPRISES DE TRAVAIL TEMPORAIRE (SETT ), juin 2000,
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[1]
Le Crédoc est le Centre pour l’étude et l’observation des conditions de vie.
[2]
On entend par senior dans cet article, les personnes de 50 ans ou plus en âge de
travailler (soit jusqu’à 60, voire 65 ans aujourd’hui).
[3]
L’étude qualitative a été menée, sur la base d’entretiens individuels de 1 heure 30,
auprès de 34 directeurs des ressources humaines (14 en entreprises de plus
de 1000 salariés, 10 en entreprises de 500 à 1000 salariés et 10 en entreprises
de moins de 500 salariés) et auprès de 46 seniors (15 actifs, 7 préretraités,
11 chômeurs et 13 intérimaires). Les secteurs de l’industrie, du BTP, des transports,
du commerce, des services et des technologies de l’information et de la
communication étaient représentés.