Retraite et société
La Doc. française

I.S.B.N.sans
310 pages

p. 11 à 63
doi: en cours

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no 37 2002/3

2002 Retraite et société

Les quinquagénaires sur le marché du travail en Europe : entre fragilisation et relégation

Anne-marie Guillemard UNIVERSITÉ PARIS 5 ET INSTITUT UNIVERSITAIRE DEFRANCE
La participation des salariés âgés au marché du travail a subi une forte évolution ces vingt dernières années en Europe. Elle a connu une baisse persistante, mais d’inégale ampleur selon les pays. Surtout, une fragilisation de toute la seconde moitié de carrière semble s’être développée de manière préoccupante dans un certain nombre de pays européens. Ainsi, la vulnérabilité au chômage des quinquagénaires s’est accrue; ils sont de plus exposés majoritairement à un chômage de longue durée. Après avoir établi ces constats, l’auteur s’efforce dans une dernière partie de proposer une analyse de l’engrenage selon lequel s’est construite, dans un certain nombre de pays, une véritable culture de la sortie précoce. The situation of older workers on the labor market has changed significantly over the last twenty years in Europe. Their numbers have steadily decreased, though at a pace which varies from one country to another. Above all, in certain European countries, there is a worrying trend towards greater job insecurity among workers during the second half of their working career. In other words, workers in the 50-60 age group are more likely to lose their jobs, and most join the ranks of the long-term unemployed. After describing these trends, the author then seeks to analyse the set of mechanisms which, in certain countries has led to a veritable culture of early exit from the labor market.
La participation des salariés âgés au marché du travail doit être comprise à la lumière d’une série d’évolutions paradoxales. Le premier paradoxe tient aux difficultés de gérer conjointement les problèmes d’emploi et de vieillissement démographique.
Les difficultés d’emploi, qu’ont traversées de nombreux pays depuis le milieu des années soixante-dix, ont donné lieu à une baisse de la participation au marché du travail du groupe âgé de 55 ans et plus. Cependant, l’accélération du vieillissement démographique a, depuis les années quatre-vingt-dix, conduit un certain nombre de pays à limiter la dégradation des comptes sociaux et notamment de ceux des systèmes de retraite en s’efforçant de retarder l’âge d’entrée dans ces systèmes. Ainsi, l’activité après 55 ans est aujourd’hui soumise à des injonctions contradictoires : se retirer de l’activité pour laisser la place aux jeunes ou travailler plus longtemps au nom de l’équilibre financier des systèmes de retraite dans un contexte de retournement démographique avec l’arrivée à la retraite des générations nombreuses du baby-boom.
À ce premier paradoxe s’en ajoute un second, qui rend encore plus difficile le déchiffrement des trajectoires en seconde partie de carrière, comme l’analyse de leurs perspectives d’évolution.
L’avènement d’une société du savoir et de l’information a déstabilisé les règles assurant le maintien et la promotion des salariés âgés sur les marchés internes. Les réorganisations dutravail ont balayé bien souvent l’expérience de ces salariés, laquelle constituait l’essentiel de leur capital de compétences, justement là où le rythme des changements technologiques ne l’avait pas déjà frappé d’obsolescence. Ces nouvelles organisations du travail ont correspondu alors, dans les entreprises, au recrutement de jeunes, plus diplômés que les anciens, et à la mise à l’écart de ces derniers du marché du travail.
Mais ces pratiques se heurtent aujourd’hui au vieillissement rapide de la main-d’œuvre et aux nouvelles tensions sur le marché du travail, qui vont voir le jour en Europe entre 2006 et 2010, sous l’effet du départ massif des baby-boomers, alors qu’entrent sur le marché du travail les cohortes minces de l’après baby-boom. Des pénuries de main-d’œuvre pourraient résulter de cet effet de ciseaux. De plus, l’essentiel de la force de travail se composera d’actifs de plus de 45 ans.
Comment les différents acteurs du marché du travail se comportent-ils face à ces évolutions paradoxales et avec quels résultats sur la participation au marché du travail en seconde partie de carrière ? Autant de questions qui jalonnent notre investigation. Les comparaisons internationales mettent en évidence que les bouleversements de la seconde moitié de carrière n’ont pas été de même ampleur partout. Certes, la tendance dominante a été la réduction des taux de participation au marché du travail des plus de 55 ans, dans la plupart des pays développés. Mais au-delà de cette similitude d’ensemble, différents modèles de gestion des âges sont observables.
Dans certains pays comme la France, l’emploi a eu tendance à se concentrer sur les âges médians (25-49 ans), alors que jeunes et vieux étaient mis en marge du marché du travail. Ce processus a été désigné comme « une gestion des âges à la française » (Marchand, Salzberg, 1996). Pour les plus jeunes, l’insertion dans les emplois stables s’est faite de plus en plus tardivement, alors que s’allongeait la scolarité. Pour les actifs âgés, la transition entre l’emploi et la retraite est devenue également floue et incertaine.
Elle est passée plus souvent par le chômage de longue durée et/ou la cessation précoce d’activité. D’autres pays ont su mieux résister à cette tendance à la sortie précoce, grâce aux spécificités de leur régime de protection sociale et de leurs dispositifs d’emploi, comme nous le verrons plus loin. Après avoir pris la mesure de la baisse persistante de l’activité des salariés âgés et de leurs nouvelles difficultés d’insertion sur le marché du travail, nous analyserons l’engrenage selon lequel une véritable dévalorisation des salariés âgés s’est produite là où l’on a usé massivement des dispositifs de sortie précoce. Ces derniers ont favorisé l’émergence d’une nouvelle « police » [1] implicite de l’âge de travailler et de cesser le travail et conduit à l’avènement d’une véritable « culture de la sortie précoce » dans les pays où l’usage en a été largement répandu.
 
â–  Une participation au marché du travail en baisse
 
 
La multiplication des dispositifs de sortie anticipée d’activité a conduit à un remodelage en profondeur de la transition entre activité et retraite et altéré tant la signification du passage à la retraite que les représentations et les pratiques propres à cet âge de la vie.
Cependant, le mouvement de sortie précoce n’a pas seulement affecté les modalités du passage à la retraite et avancé son calendrier. Il a engendré de profondes mutations dans le déroulement de toute la seconde partie de carrière. Dans certains pays, les salariés vieillissants se sont trouvés progressivement mis en marge du marché du travail. Ce phénomène est particulièrement net dans le contexte européen et pour les pays relevant du régime continental de protection sociale [2]. Il peut être décrit comme un véritable engrenage, dont les mécanismes seront analysés dans cet article, lequel aboutit à une dépréciation massive des salariés âgés. Un nouveau risque de fin de carrière est observable, qui, pour beaucoup, marque du sceau de l’incertitude la seconde partie de carrière.
â– â–  Le taux d’emploi comme indicateur de la participation au marché du travail
Baisse de participation et montée du chômage des travailleurs âgés seront analysées dans ce qui suit à partir des données comparatives établies par l’OCDE et Eurostat. Nous retiendrons le taux d’emploi comme indicateur de la participation au marché du travail. Rappelons que le taux d’emploi rapporte la population effectivement occupée dans le groupe d’âge à la population totale de ce groupe. Ainsi, il présente l’avantage, à la différence du tauxd’activité, de ne pas inclure la population au chômage dans l’évaluation de la participation au marché du travail.
Cetindicateur est donc plus adapté à la mesure de l’activité effective du groupe âgé. En effet, nous avons pu observer dans nos travaux précédents que, dans de nombreux pays, la voie du chômage a souvent été utilisée comme l’une des voies majeures de sortie définitive et précoce du marché du travail. En outre, comme nous le constaterons, les chômeurs âgés sont des chômeurs de longue durée, dont l’espoir de retour sur le marché du travail est des plus réduits.
Enfin, nous examinerons les évolutions des taux d’emploi par pays en les différenciant par sexe. En effet, nous savons que les données d’activité diffèrent très sensiblement d’un sexe à l’autre.
En particulier, les niveaux d’activité des femmes connaissent aujourd’hui des différences importantes selon les pays. De plus, l’augmentation de l’activité féminine, durant les dernières décennies, n’a pas été de même ampleur d’un pays à l’autre, et ne s’est pas produite selon le même calendrier. Ce constat accentue pour les femmes la complexité de la comparaison internationale à partir de ces données. En outre, les mesures transversales de l’activité féminine des plus de 50 ans, telles qu’elles sont retracées par les données OCDE ou Eurostat, ne permettent pas de dissocier les effets de sens contraire de deux événements qui sont intervenus conjointement pour ces générations de femmes : une entrée plus massive sur le marché du travail associée à une sortie plus précoce.
L’analyse longitudinale par cohortes pour ce qui concerne les femmes permettrait seule de découpler ces deux effets : celui de l’appartenance à une génération globalement plus active et celui de l’appartenance à un groupe d’âge largement mis à l’écart précocement du marché du travail. Ces deux effets d’âge et de génération jouent en sens contraire sur l’activité féminine aux âges élevés. Les remarques formulées ici rendent compte du fait que les données transversales utilisées dans le cadre de cet article seront beaucoup plus difficiles à interpréter pour le sexe féminin.
Sous l’apparente stabilité des taux, ou encore leur légère flexion, sont masqués deux effets inverses de forte amplitude.
â– â–  Une baisse persistante mais d’inégale ampleur de l’activité après 55 ans
Globalement, l’activité après 55 ans s’est considérablement réduite en Europe et outre-Atlantique ( cf. tableau 1, p. 48). Seuls quelques pays ont résisté à ce mouvement de grande ampleur.
Ils’agit du Japon et de certains pays d’Europe du nord, dont la Suède en particulier. La présentation détaillée des données comparées internationales concernant l’évolution sur trente ans de l’activité après 55 ans met en évidence le caractère moins fréquent, voire minoritaire, de l’emploi après 55 ans pour les hommes. La France, la Belgique, les Pays-Bas et la Finlande en particulier enregistrent, à partir de 1993, un taux égal ou inférieur à 40 % de la population occupée pour ce groupe d’âge, alors que ce taux se montait à plus du double en 1971. L’Allemagne, l’Espagne et l’Italie se situent à la même période au-dessous de la barre des 50 % d’hommes occupés dans la tranche d’âge 55-64 ans. La chute de l’activité après 55 ans constitue un phénomène très marquant de ces vingt-cinq dernières années et semble se poursuivre inexorablement pour nombre de pays, ou au mieux, se stabilise, alors même que plusieurs gouvernements ont entrepris différentes réformes relatives à l’âge de la retraite ou à la durée de cotisation afin de tenter d’inverser le mouvement de sortie précoce au profit d’un allongement de la vie active (Finlande, Allemagne, France, Italie, Espagne, etc.). Si l’examen, sur près de trente ans, de l’évolution de l’activité aux âges élevés fait apparaître un mouvement général de baisse, il n’en demeure pas moins que ce dernier a connu une amplitude très variable selon les pays. Certains ont mieux résisté que d’autres au recul de l’activité après 55 ans. Quatre groupes de pays peuvent être distingués.
GGrroouuppee 11 :: à côté du Japon, qui se caractérise par une décrue extrêmement faible de l’activité sur la période pour le groupe d’âge 55-64 ans (-7 %), certains pays de l’Europe du nord tels laSuède (-19%), ainsi que les États-Unis (-17%) n’ont connu qu’une réduction limitée de la participation au marché du travail de ce groupe d’âge. De même au Portugal et en Irlande, sans doute pour des raisons différentes des précédents, les 55-64 ans ont conservé un taux d’emploi supérieur à 60 %.
GGrroouuppee 22 ::un second groupe de pays se situe dans une fourchette médiane en matière d’emploi. Le taux d’emploi de ce groupe d’âge se maintient au-dessus du seuil de 50 %. Sa décrue sur la période est de l’ordre de 25 %; il s’agit principalement du Canada (- 28 %), du Royaume-Uni (- 28 %) et du Danemark.
GGrroouuppee 33 :: un troisième groupe voit son taux d’emploi osciller autour du seuil de 50 % de la classe d’âge en emploi et la baisse du taux enregistrée sur la période est significative : Allemagne (-38 %), Espagne (- 37%), mais aussi la moyenne de l’Union européenne (dont on peut noter la légère flexion vers le haut depuis 1995).
GGrroouuppee 44 :: enfin, un dernier ensemble regroupe les pays qui sont en dessous du seuil de 40 % de main-d’œuvre masculine effectivement occupée et qui ont connu une véritable chute de l’activité pour ce groupe d’âge. La France se situe parmi les pays du monde où le taux d’emploi des 55-64 ans est le plus bas et l’amplitude de baisse la plus forte (-47%). Elle partage ce privilège avec la Belgique. Si la Finlande et les Pays-Bas ont connu, jusqu’en 1995, des taux d’emploi aussi réduits que la France, ces deux pays ont, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, vu remonter significativement l’activité de ce groupe d’âge.
PPoouurr lleess ffeemmmmeess dduu ggrroouuppee dd’’ââggee 5555--6644 aannss ( cf. tableau 1, p. 48), la baisse des taux d’emploi sur la période 1971-1999 ne revêt pas la même importance en Europe, pour les raisons exposées plus haut. Une stagnation, voire une légère augmentation du taux d’emploi sur la période est observable ( cf. Allemagne). Toutefois, l’analyse par groupes d’âge quinquennaux montre que, si les taux d’emploi des femmes de 55-59 ans ( cf. tableau 2, p. 49) n’ont connu que peu de variations entre 1971 et 2000, sinon à la hausse [3], en revanche, ceux des femmes de 60 à 64 ans ont clairement chuté en Europe sur la période, en particulier pour les pays des groupes 3 et 4 ( cf. tableau 3, p. 50). La participation au marché du travail des femmes de cette classe d’âge est devenue très réduite, à l’exception de la Suède – où le taux d’emploi se maintient à 45 % – et du Portugal [4]. À l’extérieur de l’Europe, Japon et États-Unis ont également maintenu un niveau d’activité féminine relativement élevé pour cette tranche d’âge sur toute la période.
La réduction des taux d’emploi des 60-64 ans indique que le calendrier du retrait du marché du travail a été avancé pour tous.
L’inactivité après 60 ans est devenue la règle dans presque toutel’Europe et ceci indépendamment du sexe. En effet, une analyse plus fine par classes d’âge quinquennales montre que, pour lleess hhoommmmeess ââggééss ddee 6600 àà 6644 aannss ( cf. tableau 3, p. 50), la situation d’emploi est devenue également une situation très exceptionnelle. Moins d’un homme sur cinq de cette tranche d’âge est encore sur le marché du travail en 2000 en Belgique et au Luxembourg (18 %), en France (15 %), et autour d’un sur quatre pour l’Allemagne (28 %), l’Italie (30 %), la Finlande (27 %) et les Pays-Bas (24 %). À l’inverse, en Suède (52 %) et au Portugal (53 %) environ la moitié des hommes de ce groupe d’âge sont encore actifs. Hors Europe, Japon (69 %) et États-Unis (51 %) sont des pays où l’activité demeure la norme au-delà de 60 ans.
Quant au maintien sur le marché du travail aauu--ddeellàà ddee 6655 aannss, il s’agit d’une situation devenue encore plus exceptionnelle et qui concerne moins de 10 % des hommes de cette catégorie d’âge dans la plupart des pays. En Suède et aux États-Unis l’activité à cet âge demeure un petit peu plus élevée et plafonne à 15 %. Seul le Japon voit près d’un tiers des hommes de plus de 65 ans encore en emploi, alors que le Portugal, avec un quart de ce groupe d’âge encore sur le marché du travail, présente une situation très atypique en Europe (cf. tableau 4, p. 51).
Pour lleess hhoommmmeess ddee 5555 àà 5599 aannss ( cf. tableau 2, p. 49) le recul de l’insertion sur le marché du travail est général pour la période 1975-1995, à l’exception du Japon. Partout, les taux de 1995 sont moins élevés que ceux de 1975 et ont subi une décrue de l’ordre de 25 %. Cependant, des disparités entre pays sont observables conformément aux groupements déjà repérés. Pour quelques pays européens appartenant au groupe 4, l’activité entre 55 et 59 ans n’est plus la norme, puisque plus de la moitié de cette tranche d’âge est sortie, et sans doute définitivement, du marché du travail. Parmi les pays pour lesquels l’activité effective des hommes de 55-59 ans se situe au seuil de 50 % ou juste en dessous entre 1995 et 1997, on peut noter : la Belgique (47 %) et la Finlande (46 %). Pour certains pays, la participation effective de ce groupe d’âge au marché du travail dépasse à peine le seuil des 50 %. L’Italie et le Luxembourg (55 %), les Pays-Bas (59 %), la France (60 %), sont dans ce cas. Il faut remarquer que tous ces pays se situent en dessous du niveau d’activité moyen pour ce groupe d’âge enregistré pour l’Union européenne, lequel se monte à 62 % en 1995.
Notons, cependant, que le maintien sur le marché du travail de ce groupe d’âge demeure élevé (plus des deux tiers) pour quelques pays de l’Union européenne appartenant aux groupes 1 et 2 définis précédemment. Il sagit de la Suède (76 %), le Danemark (77 %), le Portugal (66 %) et le Royaume-Uni (66 %). Enfin, aux États-Unis et surtout au Japon, l’activité entre 55 et 59 ans demeure la règle et concerne de 75 % à 90 % de ce groupe d’âge.
â– â–  Effet ricochet sur les 50-54 ans de la baisse d’activité du groupe âgé
Le groupe d’âge immédiatement inférieur des 50-54 ans, n’a pas été concerné par la plupart des voies institutionnelles de sortie précoce ouvertes par les dispositifs publics. Mais il a pu bénéficier, dans certains secteurs ou certaines entreprises, de formules de préretraites « maison » ou de congés de fin de carrière.
Ainsi, les salariés de la sidérurgie dans quelques pays ont pu accéder, durant certaines périodes, à des dispositifs de ce type.
Nombreuses aussi ont été les entreprises à mettre en œuvre des dispositifs « maison » concernant ce groupe d’âge [5].
Si ce groupe d’âge demeure majoritairement en emploi, avec un taux d’emploi masculin oscillant entre 76 % et 93 % selon les pays en 2000, il n’en a pas moins enregistré un certain déclin de sa participation au marché du travail ( cf. tableau 5, p. 51). Pour quelques pays relevant des groupes 3 et 4, les hommes de cette classe d’âge ont même connu une baisse sensible d’environ dix points de pourcentage de leur taux d’emploi sur la période 1975-2000. L’Italie, l’Allemagne, la France, la Finlande et l’Espagne sont, parmi les Quinze, les pays dont l’activité masculine entre 50 et 54 ans a connu un certain recul. Même si, dans le cas de la France, on peut constater que le taux d’emploi de ce groupe d’âge se situe au-dessus de la moyenne européenne (plus de trois points de mieux pour les hommes).
Ainsi, le phénomène de ce que l’on pourrait désigner comme des « demi-vieux » au plan professionnel, fait son apparition.
L’abaissement rapide des seuils d’âge de sortie définitive d’activité, avec le développement des dispositifs de sortie précoce, a produit pour le groupe d’âge immédiatement inférieur, un phénomène de ricochet. Considérés bien souvent comme « en partance », trop vieux pour être promus ou être formés, ces actifs vieillissants commencent à faire l’expérience d’une fragilisation de leur fin de carrière.
À la différence des hommes, les femmes de 50 à 54 ans ( cf. tableau 5, p. 52) ont vu augmenter leur activité sur la décennie.
La croissance de la participation féminine au marché du travail durant cette période, pour ces générations, interdit que l’on puisse percevoir, comme dans le cas masculin, l’apparition d’une dépréciation de cette catégorie d’âge. En tout état de cause, la France se caractérise globalement par une activité féminine supérieure à la moyenne des pays de l’Union. Ce qui se traduit, pour les générations ayant passé la cinquantaine, par un taux d’emploi relativement élevé, à peine au-dessous de celui des pays nordiques, caractérisés par une forte activité féminine. Par contraste, les pays d’Europe du sud ainsi que la Belgique se caractérisent par un faible taux d’emploi, en dépit de son augmentation importante sur la période.
Il est possible d’avoir une appréhension synthétique du mouvement massif de réduction de l’activité masculine aux âges élevés, en utilisant cette fois l’indicateur du taux d’inactivité et en comparant son évolution selon les groupes d’âge. Il apparaît alors que la France est, aux côtés de la Belgique, des Pays-Bas et de la Finlande, la nation la plus marquée par l’inactivité en fin de carrière. Pour tous ces pays l’inactivité est prépondérante (supérieure à 50 %) pour le groupe d’âge 55-64 ans. Mais elle est aussi celle qui est nettement au premier rang, avec la Belgique, pour l’inactivité des 15-24 ans (taux supérieur à 60 % pour cette classe d’âge). Jeunes et vieux ont donc, dans ces pays, payé un lourd tribut aux difficultés d’emploi, alors que les âges médians (35-44 ans et dans une bien moindre mesure les 45-54 ans) ont été protégés et relativement moins exposés que dans d’autres pays à l’inactivité en cours de vie professionnelle ( cf. tableau 6, p. 53).
Ces données mettent en évidence qu’une seule génération d’âge médian est désormais principalement au travail en France, comme dans quelques autres pays européens.
 
â–  Une fragilisation de la seconde partie de carrière
 
 
La montée d’une fragilisation et d’une certaine précarisation de la seconde moitié de carrière peut être déchiffrée à partir de différents indicateurs. Nous utiliserons, en premier lieu, les données du chômage concernant le groupe d’âge 50-54 ans. En second lieu, l’examen de données longitudinales par cohortes permettra d’évaluer l’incertitude croissante des trajectoires de fin de carrière. Non seulement la participation au marché du travail de ce groupe d’âge s’est effritée, mais sa vulnérabilité au chômage s’est accrue. Dans les pays où les dispositifs de sortie précoce se sont développés rapidement, on observe simultanément la progression du chômage des plus de 50 ans. De plus, la probabilité, pour les chômeurs âgés, de retour sur le marché du travail est faible, comme l’atteste le fait que le chômage des travailleurs âgés est principalement un chômage de longue durée.
â– â–  Une vulnérabilité croissante au chômage
Certes, les taux de chômage des travailleurs de plus de 50 ans sont demeurés, depuis 1985, en dessous du niveau de ceux des moins de 25 ans. Mais ils ont progressé plus rapidement tout au long de la période ( cf. tableau 7, p. 54).
Bien entendu, nous ne méconnaissons pas les limites de l’indicateur du niveau de chômage et de sa durée pour saisir la précarisation de la fin de carrière. D’autant que, dans le cas des salariés âgés, le chômage a été largement utilisé comme une voie institutionnelle de sortie précoce d’activité pour les plus de 55 ans et souvent associé à une dispense de recherche d’emploi.
Ces mesures visaient à remédier aux difficultés d’emploi des populations plus jeunes. Mais elles ont concerné surtout les plusde 55 ans. Les 50-54 ans n’ont pas eu accès à ces voies institutionnelles publiques de sortie précoce d’activité.
Àl’exception du cas de l’Espagne, laquelle, en l’absence de dispositifs spécifiques de préretraite, offre la possibilité aux salariés âgés de plus de 52 ans d’une prorogation jusqu’à la retraite de l’indemnisation chômage. Dans les autres cas, ce groupe d’âge n’a bénéficié tout au plus que de quelques dispositifs d’entreprise, sectoriels ou conjoncturels. L’analyse de l’évolution du taux de chômage relatif de cette catégorie d’âge, par rapport à la catégorie d’âge médian la moins exposée, donne une mesure de la montée de sa vulnérabilité au chômage ( cf. tableau 7, p. 54).
La progression du chômage des 50-54 ans et des 55-59 ans s’est accélérée entre 1985 et 1995 dans les pays de l’Union européenne relevant des groupes 3 et 4 mentionnés plus haut, à l’exception des Pays-Bas. Après 1995, certains de ces pays ont connu une décrue générale du chômage qui ne s’est pas forcément traduite en amélioration du niveau de chômage des plus âgés. Pour les pays d’Europe continentale et du sud, la progression du chômage chez les plus de 50 ans a été plus rapide et régulière sur la période que celle concernant les 15-24 ans.
Il en est ainsi pour la France, la Finlande, l’Allemagne, l’Espagne.
L’exposition au chômage des plus de 50 ans est dans tous ces pays généralement supérieure à celle de la catégorie d’âge médian des35-44 ans. En revanche, pour les pays scandinaves et le Royaume-Uni, qui n’ont que très peu usé des dispositifs de sortie précoce, on n’enregistre pas d’évolutions comparables.
De plus, pour les pays d’Europe continentale et du sud, aucune décrue du chômage des plus de 50 ans ne s’est produite à partir de 1995, avec la reprise économique, contrairement à ce qui est observable à partir de cette date pour les 15-24 ans et le groupe d’âge médian des 35-44 ans. Comme le remarque G. Canceil (2002) les chômeurs âgés ont peu profité de la reprise. Leur vulnérabilité au chômage a perduré. On peut remarquer que ce sont les chômeurs de moins de 25 ans qui ont beaucoup plus rapidement tiré profit du retour de la croissance économique. Par contraste, il faut attendre 1998 ou 1999, selon les pays, pour observer une amélioration de la situation des chômeurs âgés.
En France, une décrue est amorcée en 1999 pour ce groupe d’âge, mais elle bénéficie bien davantage aux hommes qu’aux femmes et demeure d’une ampleur nettement moindre que pour les autres groupes d’âge ( cf. tableau 8, p. 55). Auparavant l’on constate une aggravation constante du chômage. Pour la moyenne des pays de l’Union européenne l’accroissement du chômage à cet âge est net puisque 4,5 % des personnes âgées de 50 à 64 ans étaient au chômage en 1997 contre un peu plus de 3 % en 1986 [6]. Depuis 1990, certains pays ont même continué à enregistrer une croissance forte du chômage pour les plus de 50 ans. Ainsi, en Allemagne, la proportion des membres de cette classe d’âge au chômage a doublé entre 1990 et 1997. De fortes augmentations sont également observables pendant la même période en Finlande et en Espagne.
Si nous revenons sur le cas français, on peut constater que le chômage des plus de 50 ans a progressé de manière continue depuis 1982, à l’exception du reflux observable en 1988-1990 avec l’embellie de la conjoncture économique. À l’intérieur de cette population au chômage, le poids des 50-54 ans s’est alourdi régulièrement, alors que les 55-59 ans connaissaient une diminution constante. Ceci doit se comprendre à la lumière de l’instauration, à partir de 1984, et de sa généralisation en 1987, d’une dispense de recherche d’emploi pour tous les demandeurs de plus de 55 ans. Dès lors, ces dispensés ne sont plus comptabilisés comme « chômeurs » demandeurs d’emploi, même s’ils sont toujours indemnisés par l’assurance chômage [7].
Rappelons que cette mesure s’ajoute aux dispositifs alternatifs de sortie en préretraite existant également pour les 55 ans et plus.
L’analyse des flux d’entrée et de sortie du chômage pour les plusde 50 ans illustre bien ce phénomène. Les entrées des plus de 50 ans au chômage ont pour premier motif les licenciements économiques. En revanche, les sorties du chômage des plus de 55ans sont motivées principalement par l’arrêt de recherche d’emploi. En 1992, ce motif représentait 43,3 % des sorties des plus de 55 ans, mais seulement 12,3 % du total des flux de sortie des 50-54 ans [8].
Encore aujourd’hui, un chômeur de plus de 50 ans a nettement moins de chance de retrouver un emploi qu’un chômeur de 30 à 50 ans. Parmi les 50 ans et plus qui viennent de perdre leur emploi, 35 % seulement trouveront un travail dans l’année, contre 73 % des 30-50 ans dans le même cas (Cohen, Dupas, 2000).
D’une manière générale, nombreux sont les pays pour lesquels les groupes âgés demeurent relativement plus exposés au chômage que la moyenne de la population ( cf. tableau 9, p. 56). Il en est ainsi pour la plupart des pays de l’Europe continentale, ainsi que pour le Danemark et le Royaume-Uni. Les exceptions concernent les pays où les jeunes sont tout particulièrement exposés au chômage, parmi lesquels on compte la France, l’Espagne et l’Italie.
â– â–  Un chômage de longue durée
Le chômage des salariés âgés est avant tout un chômage de longue durée. L’espoir de retour sur le marché du travail des plus de 50 ans est ténu. Ceci vaut pour la plupart des pays européens ( cf. tableau 10, p. 56). Les chômeurs âgés sont très massivement des chômeurs de longue durée. Ils sont largement plus exposés au chômage de longue durée que les âges médians (25-49 ans) et a fortiori les moins de 25 ans. Pour la France, les sorties du chômage à cet âge tiennent plus, comme on l’a vu, à la réglementation concernant la dispense de recherche d’emploi, qui permet de cesser de s’inscrire comme demandeur d’emploi, qu’à un véritable retour sur le marché du travail. Il a été établi que les chômeurs de 50 ans et plus étaient en majorité des chômeurs de longue durée (ancienneté supérieure à douze mois). Ces derniers représentaient 52 % des chômeurs de plus de 50 ans en 1992.
Ils en constituaient 60 % fin 1999 et 68,5 % en 2000 ( cf. France, tableau 10, p. 56). À titre comparatif, aux mêmes dates, on ne comptait que 30,6 % de chômeurs de longue durée de 25 à 49 ans (1992) et 41 % (1999), et seulement 14,7 % (1992) et 20 % (1999) parmi les moins de 25 ans (Marchand, 1999, p. 106). En outre, le chômage de longue durée, majoritaire chez les chômeurs de 50 ans et plus, a à peine connu un début de reflux modeste pour ce groupe d’âge avec la reprise de l’activité économique et encore de manière non systématique ( cf. tableau 10, p. 56). Dans le même temps, le reflux du chômage de longue durée bénéficiait beaucoup plus largement aux autres classes d’âge et surtout aux moins de 25 ans.
Ainsi, le taux de retour à l’emploi des chômeurs âgés est très faible, même en cas de reprise économique. Les travailleurs âgés constituent le noyau dur du chômage, celui dont l’éloignement de l’emploi est le plus prononcé et dont les chances de retour sur le marché du travail sont les plus minces. Remarquons que ce chômage est plus précisément un chômage de très longue durée, puisque l’ancienneté moyenne au chômage des chômeurs français de 50 ans et plus se situait en mars 1998 à 25,2 mois. Deplus, il s’agit d’un phénomène très stable puisque, en janvier 1990, leur ancienneté au chômage était déjà de 24,3 mois (Marchand, 1999, p. 106). Au total entre 1982 et 1992, en France, le chômage de longue durée des 50-54 ans a augmenté de 83 %. On voit qu’il n’est pas vain de parler de la montée d’un risque de fin de carrière, qui menace tout particulièrement les actifs de la tranche d’âge immédiatement inférieure à celle concernée par les « mesures d’âge », assurant une indemnisation de la sortie précoce d’activité.
Dans le cas français, il s’agit des 50-54 ans. Ces derniers font l’expérience d’une nouvelle précarité sur le marché du travail.
â– â–  Des trajectoires de fin de carrière incertaines
Cette précarisation de la fin de carrière est encore plus directement appréhendable en termes de trajectoires individuelles, permettant de comparer les différentes générations successives entre elles. Une telle analyse, au lieu de reconstituer, à partir de coupes transversales successives, l’évolution dans le temps de l’activité et du chômage des plus de 50 ans, ainsi qu’elle a été esquissée plus haut, permet d’apprécier les changements intervenus dans les trajectoires individuelles et donc de saisir directement leur impact potentiel sur l’expérience des sujets relevant de cohortes successives.
Cette analyse a été menée pour la France par Caussat et Roth (1997), Roth (2000) à partir de l’exploitation d’une enquête rétrospective, complémentaire à l’enquête Emploi de 1996. Elle permet de reconstruire les trajectoires-types de fin de carrière entre leur cinquantième et soixantième anniversaire, des différentes générations nées entre 1926 et 1941. Elle se limite aux anciens salariés du privé [9]. Les résultats de cette étude mettent en évidence que seulement une minorité (34 %) de jeunes retraités (moins de 70 ans en 1996), anciens salariés du privé, est passée directement de l’emploi à la retraite. En revanche, une forte proportion de ces jeunes retraités a fait l’expérience du chômage (16 %) ou de la préretraite (23 %) après avoir occupé un emploi postérieurement à son cinquantième anniversaire. Il faudrait aussi ajouter à ce groupe, qui connaît une relégation en fin de carrière, une partie des situations classées « autres » dans l’enquête et qui ont déjà connu chômage ou préretraite avant la cinquantaine. Au total, c’est une majorité d’hommes et de femmes appartenant à ces générations, qui a fait l’expérience du chômage, de l’inactivité ou de la préretraite, avant d’entrer dans le système de retraite, alors que le cap de la cinquantaine avait été passé pour la plupart en emploi ( cf. tableau 11, p. 57).
De manière contrastée, cette même étude établit que pour les générations nées antérieurement à 1921, une majorité (54 %) a exercé un emploi de manière continue jusqu’à la liquidation de sa retraite. Ainsi peut-on mesurer la dégradation de la fin de carrière entre générations successives. Ceux qui sont entrés en retraite avant les années quatre-vingt n’ont pas eu à connaître, pour le plus grand nombre, les turbulences fortes de fin de carrière, dont leurs cadets ont fait l’expérience. Certes, cette destinée générationnelle incertaine connaît des écarts marqués selon l’appartenance socioprofessionnelle. Seulement 29 % des anciens ouvriers sont demeurés en emploi jusqu’à la retraite, contre 53 % des cadres, (Roth, 2000, p. 152). Cependant, l’expérience du chômage a touché quasi identiquement toutes les catégories professionnelles. Entre 15 et 18 % des trajectoires individuelles, selon la catégorie professionnelle, sont passées par le chômage, avant d’entrer dans le système de retraite. Il convient, en outre, de noter que cette expérience a été très certainement marquante. Car les durées accomplies au chômage ont été en moyenne très longues : 37,5 % ont été au chômage une à deux années avant la retraite, 36,6 % sont restés au chômage de trois à cinq ans et plus d’un quart (26 %) a connu une durée de chômage supérieure à cinq ans (Caussat, Roth, 1997, p. 185).
L’importance relative parmi les jeunes retraités de la trajectoire-type de fin de carrière passant par le chômage nous semble révélatrice de la montée du risque de fin de carrière pour cette génération.
Il est d’ailleurs symptomatique de constater que près d’un quart (23 %) des individus ayant connu cette trajectoire typique passant par le chômage considèrent qu’ils ont eu une fin de carrière professionnelle déclinante, du point de vue de leur rémunération ou de leurs responsabilités. Pour eux, la marginalisation sur le marché du travail avait donc commencé bien avant qu’ils ne perdent leur emploi. À titre de comparaison, la part de ceux qui déclarent avoir eu une fin de carrière déclinante, en termes de rémunération ou de responsabilités, se monte seulement à 14 % pour ceux qui sont demeurés en emploi jusqu’à la retraite et à 12 % pour ceux qui sont partis en préretraite.
Une nouvelle confirmation de cette précarisation vécue de la fin de vie active chez ces jeunes retraités peut être trouvée dans le regret qu’ils expriment d’avoir dû interrompre précocement leur activité professionnelle. Ceux qui ont vécu le chômage ou l’inactivité avant la retraite expriment massivement (61 % pour les premiers et 51 % pour les seconds) ce regret. Par contre, ceux qui sont passés de l’emploi à la préretraite n’ont pas ressenti cette relégation au même degré. Ils sont seulement 25 % à exprimer le regret d’avoir dû interrompre leur activité. Cette appréciation plus positive, parmi ceux qui sont passés par la préretraite, est à mettre en relation avec la spécificité du dispositif. Ce dernier organise une véritable transition réglée entre activité et retraite et offre des conditions favorables et stables d’indemnisation sur une période longue, contrairement au dispositif de couverture du chômage.
 
â–  L’engrenage de la fragilisation de la seconde partie de carrière
 
 
La fragilisation et la précarisation de la fin de carrière, qui viennent d’être observées à partir d’une batterie d’indicateurs, reflètent un processus plus vaste de dépréciation de l’âge au travail. C’est à saisir la dynamique sociale sous-jacente à ce processus que nous nous attacherons ici. Quatre groupes de pays ont été distingués en fonction de l’évolution des taux d’emploi après 50 ans. Nous avons pu observer que seuls les groupes 3 et 4 étaient concernés par des mécanismes puissants de marginalisation et relégation du marché du travail en fin de carrière. Ce sont les pays constitutifs de ces groupes qui ont développé une culture de la sortie précoce dont nous allons essayer de préciser les ressorts. Ils relèvent principalement d’un type continental de protection sociale, lequel a surtout développé l’indemnisation généreuse du risque plutôt que sa prévention.
La proposition que nous souhaitons défendre ici est que ce processus de précarisation de la fin de carrière s’est développé en spirale, là où se sont conjugués deux phénomènes distincts :
  • d’une part, la déstabilisation des marchés internes du travail, en liaison avec la recherche par les entreprises, à partir des années quatre-vingt, d’une flexibilisation interne et externe de la main-d’œuvre. Le phénomène a concerné toutes les économies développées ;
  • d’autre part, la promotion d’une nouvelle « police » implicite de l’âge de travailler et de cesser le travail et d’une véritable « culture de la sortie précoce » là où des dispositifs de sortie anticipée d’activité ont été mis en œuvre massivement, c’est-à-dire principalement dans les systèmes de protection sociale de type continental.
Le résultat de cette association de facteurs est une transformation profonde de toutes les anticipations et comportements des acteurs sur le marché du travail en matière de relation entre âge et travail.
Un véritable engrenage de la dépréciation des salariés âgés sur le marché du travail a ainsi été mis en branle. Cette partie s’efforcera d’en recomposer le mécanisme et la dynamique d’acteurs.
â– â–  Déstabilisation des marchés internes et dépréciation des salariés âgés [10]
Par marché interne, il faut entendre « les mécanismes d’allocation de la main-d’œuvre internes aux entreprises, qui définissent l’ensemble des postes, des affectations et des rémunérations et qui règlent les mouvements de travailleurs au sein de cet ensemble » (Gazier, 1991, p. 222). Les marchés internes structuraient un certain type de carrière salariale, dans laquelle l’ancienneté jouait un rôle important, en ce qu’elle permettait l’accumulation d’un capital humain spécifique reconnu par l’entreprise et assurait une promotion interne dans un système globalement favorable aux salariés âgés. La logique de ce système peut être exprimée par le principe d’une « subvention implicite » de la part des salariés d’âge intermédiaire au bénéfice des jeunes et surtout des salariés âgés, qui seraient ainsi, en instantané, payés plus que leur productivité.
Le ralentissement économique, ainsi que les profondes mutations intervenues dans les années quatre-vingt ont bouleversé ces règles et conduit à une réorientation des politiques d’emploi des grandes entreprises. Leur souci de développer une flexibilisation interne et externe de la main-d’œuvre a remis en cause ces filières stables d’utilisation et de promotion des salariés avec l’âge. Tous ceux dont la productivité présente ou future était jugée trop faible ontété rejetés. Le recours massif aux mesures d’âge a favorisé un ciblage de ces pratiques sur les salariés les plus âgés, comme on le verra ci-dessous. Simultanément, les groupes d’âge immédiatement inférieurs n’ont pas échappé à ces réaménagements et ont été soumis à un processus croissant de sélection et d’évaluation de leur potentiel, alors même qu’il s’agit d’une génération souffrant globalement d’un déficit de formation par rapport aux générations plus jeunes. Ces dernières possèdent en effet une formation initiale plus élevée et disposent d’un accès beaucoup plus large à la formation en cours d’emploi. Dans toute l’Union européenne, l’accès à la formation continue des salariés diminue avec l’âge. Elle passe globalement de 14 % chez les 25-34 ans à 6 % chez les 45-54 ans et n’est plus que de 3 % pour les 55-64 ans ( cf. graphique, p. 60).
Néanmoins, ce même graphique montre que les disparités dans l’accès à la formation des différents groupes d’âge sont plus ou moins accentuées selon les pays. Dans les pays scandinaves et au Royaume-Uni, les 45-54 ans bénéficient encore, pour 15 à 23 % d’entre eux, de formations en cours d’emploi et le différentiel d’accès à la formation entre jeunes et vieux est limité. Ce taux tombe à 2-3 % pour d’autres pays, dont la France. Cette dernière cumule un effort de formation en cours d’emploi globalement très limité et marqué par une disparité accentuée entre les âges, conduisant à un quasi-anéantissement des chances d’accès à la formation après 45 ans. Déjà en 1994, François Aventur constatait à travers l’analyse des enquêtes « Formation-Qualification-Profession » que la formation continue bénéficiait en France en priorité aux salariés âgés de 25 à 34 ans. Au-delà de 40 ans, les chances d’accès se réduisaient très sensiblement et connaissaient une diminution drastique après 45 ans. Ce constat lui semblait retracer une stratégie des employeurs privilégiant l’adaptation des jeunes actifs aux dépens des plus âgés, jugés incapables d’accompagner efficacement les changements technologiques (Aventur, 1994, p. 89).
De plus, le déficit de formation, qui marque les plus de 45 ans, est redoublé par les réorganisations permanentes du travail auxquelles procèdent les entreprises et par l’introduction des nouvelles technologies, qui mettent à mal ou invalident le capital d’expérience détenu par les salariés âgés et accumulé au cours d’un parcours professionnel long dans l’entreprise.
Les études ergonomiques ont montré que, précisément, l’expérience professionnelle constitue un élément fondamental de la performance du salarié âgé, comparé au jeune (Volkoff et alii, 2000). Le travailleur âgé fait autrement que le jeune et non pas moins bien. Il se sert de son expérience pour mettre en place des stratégies spécifiques qui lui permettent d’atteindre les objectifs fixés par l’entreprise, à la condition qu’il puisse disposer des marges de manœuvre disponibles pour développer ses propres procédures, lesquelles s’écartent de plus en plus du travail prescrit (Gaudart, Weill-Fassina, 1999). Or, l’expérience des anciens, premier facteur de leur efficacité, est fréquemment invalidée par les réorganisations du travail. Le second facteur jouant un rôle fondamental sur l’efficacité au travail des salariés âgés tient aux marges de manœuvre laissées dans l’activité de travail. Ce second facteur est également mis à mal par les évolutions récentes. En effet, les conditions de travail évoluent vers des contraintes de rythme et d’horaires, qui concernent désormais, également les plus âgés. On observe une intensification du travail, caractérisée par l’expansion et l’accumulation de contraintes de temps. Ces dernières anéantissent les marges de manœuvre dont les travailleurs vieillissants ont justement besoin pour demeurer efficaces. Deplus, les entreprises, avec les restructurations et la recherche de flexibilité, tentent d’accroître les flux de mobilité interne et externe, alors même que les salariés âgés de 45 à 55 ans, plus vulnérables au chômage, sont condamnés à restreindre leur mobilité pour limiter les risques [11].
On le constate, les changements intervenus dans le travail tendent à invalider l’expérience des anciens et à produire des conditions de travail qui jouent contre leurs stratégies d’adaptation. Il en estainsi des contraintes temporelles. Dans cette perspective, les travaux ergonomiques [12] mettent en évidence avec force que la relation entre âge et efficacité au travail doit être analysée de manière très nuancée. Il n’y a pas de lien de causalité directe entre ces deux termes. Leur relation est conditionnée par les modalités d’organisation et d’aménagement du travail. Il semble que l’évolution des formes de management des ressources humaines, comme des conditions de travail, ait globalement joué contre le maintien de l’efficacité au travail des salariés âgés. Et cela d’autant plus que les générations aînées d’actifs sont aussi celles qui sont entrées jeunes sur le marché du travail et ont connu des parcours de travail très sollicitants, avec des postures pénibles, des ports de charge ou de longue durée de travail, lesquels ont pu laisser des traces et des incapacités.
En conclusion, la remise en cause de l’organisation des marchés internes a fait passer les salariés vieillissants d’une position globalement avantageuse à une situation de cumul de désavantages, qui se traduit, au sein des entreprises, par une dépréciation systématique de la part la plus âgée de la population active et engendre corrélativement sa démotivation au travail. Dès lors, la trajectoire de seconde partie de carrière devient incertaine et parfois chaotique. Les aléas se multiplient.
â– â–  Dispositifs publics, police des âges et culture de la sortie précoce
Il semble que les pays dans lesquels ont été mis en place des dispositifs de sortie anticipée d’activité et des mesures d’âge, généreusement financés par les autorités publiques, aient progressivement développé ce que nous désignons comme une « culture de la sortie précoce », au sens où s’est édifié un ensemble de valeurs et de normes partagées privilégiant le droit à la compensation de la perte d’emploi pour les salariés âgés, aux dépens du droit au travail et à la réhabilitation et à la requalification dans l’emploi. Ce qui nous intéresse ici est le processus de construction de cette culture de la sortie précoce.
Nous défendons l’idée que la multiplication de dispositifs de sortie anticipée dans les pays de l’Europe continentale a engendré une nouvelle « police » des âges, organisant et réglementant la fin du parcours professionnel. Ce qui définit graduellement la norme pour le salarié âgé ce n’est plus l’emploi mais l’accès à des transferts sociaux. L’âge de cesser le travail s’abaisse. En contrepartie, un droit au retrait précoce se constitue.
Corrélativement, les salariés vieillissants se voient de plus en plus tôt présumés vulnérables dans l’emploi. Dans ce contexte, les barrières d’âge à l’emploi se trouvent majorées et la discrimination dans l’emploi à l’encontre des salariés âgés renforcée.
Un véritable engrenage de la dépréciation des salariés âgés sur le marché du travail est ainsi actionné. Il convient de préciser ce que nous entendons par « culture » de la sortie précoce. Il ne s’agit pas ici de considérer, selon une perspective culturaliste, que certaines cultures nationales tendraient par essence à sécréter une culture de la sortie précoce. Nous nous inspirons ici très directement de la perspective « sociétale », qui se distingue radicalement de l’approche culturaliste [13]. Ainsi que les auteurs de ce courant, nous nous intéressons à la manière dont cette culture de la sortie précoce s’est construite et priorité est donnée, dans l’analyse, aux acteurs et institutions qui la constituent. La culture de la sortie précoce est le résultat de processus complexes, à la croisée, d’une part, des institutions avec leurs normes et leurs règles issues de l’action collective, et d’autre part, de la dynamique des acteurs sur le marché du travail, dont les actions sont elles-mêmes encadrées par les règles institutionnelles. C’est ainsi que les interactions entre acteurs du marché du travail ont donné lieu, à travers la mise en place de programmes de cessation anticipée d’activité pour les salariés âgés, à un accord sur des normes et des règles nouvelles encadrant la fin de vie active. Cette nouvelle « police » des âges a constitué, à travers l’édification d’une culture de la sortie précoce, un ensemble de ressources pour les ententes, les négociations et les compromis ultérieurs entre acteurs sur le marché du travail et donc encadré le cours de leurs actions collectives [14].
Loin de poser le principe d’une culture de la sortie précoce précédant et transcendant l’action, nous en faisons un construit social par lequel le cours des actions collectives s’insère dansdesinstitutions et leurs règles de fonctionnement et les produisent simultanément. Cela revient à comprendre le réseau d’interdépendances et la dynamique d’acteurs qui a présidé à construire la question du vieillissement au travail et de la fin de vie active, dans certains pays, dans les termes d’une « culture de la sortie précoce ».
Nous sommes bien conscients que la lecture que nous proposons va à l’encontre d’une interprétation plus « économiste » et « mécaniste » de l’édification de la culture de la sortie précoce.
Pour certains, l’impact du chômage et la contraction de la demande de travail constitueraient le facteur déterminant majeur pour comprendre les nouvelles formes de compromis entre acteurs du marché du travail qui ont vu le jour et ont conduit à la marginalisation des salariés vieillissants.
Nombreux sont les travaux qui ont souligné les liens forts existant entre progression du chômage et exclusion des salariés âgés. Pour le Royaume-Uni, Laczko et Phillipson (1991) estiment qu’il existe une corrélation en longue période entre l’état du marché du travail et le niveau de l’activité des travailleurs âgés. Ils montrent qu’après la Seconde Guerre mondiale, dans les années cinquante et soixante, époque plutôt caractérisée par une pénurie de main-d’œuvre, les salariés demeurent jusqu’à un âge avancé sur le marché du travail et y sont fortement incités par les politiques publiques d’emploi. Au contraire, à partir du milieu des années soixante-dix, la montée du chômage est associée à une incitation à la sortie précoce d’activité des salariés vieillissants et par voie de conséquence, une réduction rapide de l’activité aux âges élevés est observable. Le groupe âgé fonctionnerait ainsi comme « une armée de travailleurs en réserve » sollicitée ou mise à l’écart selon les besoins du marché du travail. Dans la même perspective, Casey et Wood (1994) établissent, pour le Royaume-Uni, l’existence d’une corrélation forte entre la progression du chômage et celle de la sortie précoce d’activité des travailleurs âgés. Ces chercheurs démontrent que, pendant la période 1979-1986, une augmentation de 1 % du chômage a correspondu à une chute de 9 % du taux d’activité du groupe d’âge 60-64 ans et de 4 % de celui des 55-59 ans.
Cependant, ces résultats ne permettent pas d’expliquer pourquoi, par exemple, certaines améliorations du cycle économique ( cf. en France en 1989-1990, ou encore le reflux du chômage observé ces dernières années en Europe), ne se sont pas traduites par un recul du processus d’éviction des salariés âgés du marché du travail. On constate, au contraire, que dans nombre de pays, le taux d’emploi des salariés âgés a continué de baisser – ou s’est stabilisé au mieux –, tandis que perdurait leur vulnérabilité sur le marché du travail.
Ces faits suggèrent l’existence de liens beaucoup plus complexes qu’une simple relation mécaniste entre situation du marché du travail et emploi des salariés âgés. C’est en ce sens qu’il apparaît pertinent de faire intervenir l’institution du parcours des âges dans le modèle interprétatif, afin de rendre intelligible la précarisation des trajectoires professionnelles des salariés âgés sur le marché du travail. Certes, le niveau de chômage va jouer comme un contexte favorisant certains compromis entre acteurs plutôt que d’autres, éventuellement comme un déclencheur. Mais ce sont les transformations durables imprimées sur l’axe normatif du parcours des âges, ses scansions et ses seuils, qui vont affecter en retour les comportements des acteurs sur le marché du travail et la manière dont ils reconstruisent la relation entre âge et travail [15].
En conséquence, nous défendons l’idée que la position des salariés âgés sur le marché du travail ne peut être déduite mécaniquement de l’état de ce marché. Elle passe par la mise en œuvre de dispositifs publics spécifiques, qui façonnent dans chaque pays les alternatives pour les salariés âgés entre maintien dans l’emploi ou relégation et, ce faisant, remodèlent l’encadrement normatif de la seconde moitié du parcours professionnel.
En conséquence, il est possible de considérer que les pays qui ont multiplié les dispositifs de sortie précoce ont actionné une nouvelle police des âges qui a bouleversé l’organisation sociale traditionnelle de la fin du parcours professionnel. Ce résultat tient au fait que l’institution du parcours des âges représente une instance majeure de socialisation des individus, tant parce qu’elle ordonne leur mouvement tout au long des temps de la vie, que parce qu’elle gouverne leur horizon temporel. Dès lors, deux conséquences majeures découlent de la désorganisation de la seconde moitié de carrière.
En premier lieu, s’ouvre une crise de la normativité. En effet, le mouvement des individus tout au long de la seconde partie de la vie professionnelle n’est plus encadré selon des séquences ascendantes ordonnées et standards, relativement immuables et prévisibles. De nouvelles incertitudes trajectorielles se font jour pour les individus et de nouveaux risques les menacent, qui ne font pas l’objet de couverture sociale par les systèmes de protection sociale existants. En second lieu, s’ouvre une crise des anticipations. Les horizons temporels en fonction desquels les individus fixent leur plan d’action, lesquels étaient ajustés aux perspectives de carrière et de retraite, sont devenus flous et incertains. Dès lors, ce sont les anticipations de tous les acteurs sur le marché du travail qui sont profondément affectées par les bouleversements de la fin de carrière. Cette dernière est désormais marquée par l’incertitude, que l’on peut définir d’après Knight (1921) comme un risque pour lequel il n’existe pas d’évaluation des probabilités.
â– â–  Les acteurs du marché du travail dans la construction d’une culture de la sortie précoce
Nous nous efforcerons dans cette partie de reconstruire la dynamique d’acteurs qui a donné le jour dans certains pays à une culture de la sortie précoce. Toutefois, nous n’ignorons pas qu’au-delà des similitudes de processus entre pays relevant du modèle continental d’État-providence, il convient d’opérer certaines distinctions. Elles tiennent, d’une part, à la constellation d’acteurs impliqués dans chaque pays dans ce domaine de politique sociale, d’autre part et surtout, à leurs modes d’interaction qui peut osciller du corporatisme et de la négociation à la compétition et au conflit. Ainsi, même au sein des pays à forte culture de sortie précoce, on peut distinguer des variantes dans les modèles de trajectoires de fin de carrière. Ceux-ci dépendent des arbitrages ou des compromis sociaux issus des modes d’interactions entre acteurs et sont reflétés dans la nature des dispositifs et des mesures d’âge adoptés.
Les principaux mécanismes qui ont conduit à une spirale de la marginalisation dans l’emploi des salariés âgés seront analysés du point de vue de chaque acteur en interaction.
Les directions des entreprises
L’usage de plus en plus répandu des dispositifs de sortie précoce et des mesures d’âge a conforté les stéréotypes sur l’âge et souvent induit une dépréciation en cascade de la main-d’œuvre jusqu’aux quadragénaires. En ce qui concerne les plus de 55 ans, cible directe pour la sortie précoce, les directions d’entreprises et l’encadrement ont pris l’habitude de voir ces salariés comme des travailleurs surnuméraires qu’il convient de mettre à l’écart. Quels que soient les choix managériaux effectués par l’entreprise– gains de productivité, réduction de la masse salariale ou gestion des compétences – l’élimination des salariés âgés a répondu à tous ces objectifs. Finalement, l’âge s’est progressivement imposé comme un critère quasi naturel de gestion du personnel. Par un classique effet d’étiquetage, les plus de 55 ans ont été bientôt considérés comme inemployables et en conséquence à écarter du marché du travail. Progressivement, l’élimination des salariés âgés de plus de 55 ans s’est donc imposée comme une solution universelle. Ce, d’autant plus facilement que le consensus qui régnait sur cette question conférait un caractère socialement pacifique et apparemment indolore à ces mesures d’âge. Elles apparaissaient même, de manière fallacieuse, comme instrument de rajeunissement de la pyramide d’âge, par écrémage de la part la plus âgée de la main-d’œuvre, à l’heure précisément où nombre d’entreprises font l’expérience du vieillissement rapide de leur personnel, surtout lorsque, dans un contexte de difficultés économiques, elles ont peu ou pas recruté. Mais on sait que si la pratique de sortie anticipée a, pendant un temps, ralenti le vieillissement du personnel, elle n’a représenté qu’une solution de facilité pour les entreprises, les détournant d’une véritable gestion du vieillissement et des âges au travail, au profit d’une gestion par l’âge aux effets pervers. En effet, les départs massifs définitifs en préretraite, en vidant les bureaux et les ateliers des plus de 55 ans, ont encore renforcé la stigmatisation d’un âge au-delà duquel « on n’est bon qu’à partir ». Bientôt les directions d’entreprises, l’encadrement direct et les opérateurs eux-mêmes partageront la même opinion stigmatisante à l’égard des travailleurs âgés. Ils sont, en bloc, peu productifs, démotivés, inadaptables au changement, et inaptes à la formation et à l’usage des nouvelles technologies. Ce qui pouvait être vrai localement pour une génération particulière, occupant certains postes et souffrant d’un déficit évident de formation par exemple, devient l’attribut irrévocable de toute une classe d’âge, qui est déclarée professionnellement trop vieille et se trouve totalement dévaluée sur le marché du travail. Cette anticipation au départ que développent les employeurs à l’égard du groupe des plus de 55 ans entraîne, par ricochet, une dépréciation sur le marché du travail des groupes d’âge immédiatement inférieurs.
Si les plus de 55 ans sont jugés trop vieux pour demeurer sur le marché du travail et doivent se retirer de toute activité, alors les groupes d’âge immédiatement inférieurs constituent une foule de « demi-vieux » en partance et sans avenir. Ces « demi-vieux » font l’expérience de la discrimination par l’âge dans l’emploi. Nous avons observé des signes évidents de la dévaluation du groupe des quinquagénaires sur le marché du travail, à travers la progression rapide de son taux de chômage. De plus, il s’agit d’un chômage de longue durée, car la perte d’emploi à cet âge est souvent définitive et sans espoir de retour sur le marché du travail.
Une sur-vulnérabilité au chômage des plus de 50 ans est ainsi clairement observable. Rappelons qu’en 1992, un licenciement économique sur trois en France a touché un salarié de plus de 50 ans.
L’extension de l’usage de la sortie anticipée d’activité a modifiédans l’esprit des employeurs la perception de l’âge auquel les travailleurs sont considérés comme trop vieux professionnellement. Ce sont désormais les plus de 50 ans qui se trouvent en bloc marqués par tous les attributs du vieillissement professionnel. Les anticipations et la demande de travail des entreprises évoluent en conséquence. Ainsi, lorsque les employeurs français sont interrogés sur les conséquences négatives que pourrait avoir à terme une augmentation de la part des salariés âgés de plus de 50 ans dans leur établissement, ils mentionnent massivement et par ordre décroissant une montée de la résistance au changement (75 %) des freins à l’acceptation des nouvelles technologies (70 %), une augmentation des coûts salariaux (72 %) et dans une moindre mesure une baisse de productivité (45 %) [16].
La comparaison effectuée avec le Royaume-Uni, où une enquête similaire avait été menée à la même époque, met en évidence que les préventions des employeurs à l’égard de l’âge et du vieillissement de la main-d’œuvre sont du même ordre de part etd’autre de la Manche [17]. Résistance au changement et faible acceptation des nouvelles technologies sont les conséquences négatives, certaines ou probables, les plus souvent citées par lesemployeurs en cas d’augmentation du poids relatif des plus de 50 ans dans l’entreprise. De même, les conséquences financières du vieillissement, en termes d’accroissement des coûts salariaux, sont très fréquemment mentionnées, bien que cette conséquence négative ne soit évoquée en Angleterre que par 28% des employeurs britanniques, elle figure malgré tout en troisième place parmi les conséquences citées par ces derniers.
En revanche, très peu de directions d’entreprise, tant au Royaume-Uni qu’en France, évoquent les réorganisations du travail que le vieillissement de la main-d’œuvre pourrait rendre impératives ( cf. tableau 12, p. 57).
A fortiori, pas question pour les employeurs d’embaucher dessalariés ayant atteint la cinquantaine. Toutes les enquêtes mettent en évidence les fortes réticences des employeurs envers l’embauche de salariés de plus de 50 ans. En France, plus de la moitié des entreprises exprimaient leur hésitation (26 %) ou leur opposition (26 %) à l’embauche de personnes de plus de 50 ans selon l’enquête de la Délégation à l’emploi auprès des chefs d’entreprise effectuée en 1990 (Huet, 1994). Au Royaume-Uni, Taylor et Walker (1994) ont demandé aux employeurs quels étaient les facteurs principaux qui les dissuadaient d’embaucher des salariés âgés. Parmi les facteurs les plus souvent énumérés par les employeurs comme importants ou très importants, on trouve le manque d’aptitudes adéquates des salariés âgés qui arrive de loin en tête. 72 % des employeurs le mentionnent. Ce jugement est sans doute à mettre en corrélation avec le faible accès à la formation continue après 40 ans déjà constaté plus haut.
On peut déduire des observations qui précèdent que la multiplication des dispositifs de sortie anticipée d’activité a renforcé une perception négative du vieillissement par les directions d’entreprise. En particulier, le vieillissement est massivement perçu comme constituant un frein majeur à l’égard de l’adaptation au changement. La conception que les employeurs se font de l’âge auquel les travailleurs ne peuvent plus être maintenus en emploi a été modifiée. Même en cas de situation extrême de pénurie de main-d’œuvre, les directions des ressources humaines des grandes entreprises françaises répugneraient majoritairement à maintenir et à qualifier la main-d’œuvre âgée (52 à 63 % selon les secteurs), a fortiori à la recruter (71 à 78 % selon les secteurs) ( cf. tableau 13, p. 58). À cet égard, on observe certaines différences significatives d’attitudes entre les directions des entreprises françaises et britanniques. En cas de pénurie de main-d’œuvre, ces dernières apparaissent nettement moins réticentes que les premières à procéder dans l’avenir à des recrutements de main-d’œuvre âgée, à sa requalification ou au retardement de l’âge du départ en retraite. Comment expliquer cette différence ? ( cf. tableau 13, p. 58).
On peut penser que les tonalités distinctes des attitudes exprimées par les employeurs dans les deux pays tiennent aux différences observables dans les politiques publiques d’incitation à la sortie précoce qui y ont été pratiquées. La présence, en France, de dispositifs fortement incitatifs et généreusement financés sur fonds publics, contrairement aux dispositifs britanniques, semble avoir encouragé les entreprises à opérer l’essentiel de leurs ajustements en se débarrassant des actifs âgés par la mise en préretraite.
Puisque cette forme d’ajustement était rendue beaucoup moins douloureuse que d’autres, elle a fini par apparaître équitable et légitime et a fait l’objet d’une préférence sociale exprimée par toutes les parties.
L’édification d’une culture de la sortie précoce est ainsi attestée.
Même en cas de retournement du marché du travail, les entreprises françaises ne comptent pas recourir à la main-d’œuvre âgée. Preuve que cette dernière est désormais perçue comme « inemployable ». Si les quinquagénaires sont en bloc dépréciés, les quadragénaires connaissent, à leur tour, des difficultés de carrière, induites tant par l’accélération de la fin du parcours professionnel et son interruption prématurée que par la déstabilisation des marchés internes. Le résultat est qu’ils sont de plus en plus considérés dans l’entreprise comme un groupe d’actifs sans avenir. La dépréciation des quinquagénaires a un effet démobilisateur sur le moral des générations qui suivent.
Comment se positionner dans l’entreprise lorsque l’on constate que les trajectoires régulièrement ascendantes n’ont plus cours ?
En revanche, si l’on n’est guère assuré de pouvoir bénéficier, lorsque son tour viendra, des avantages de la sortie précoce octroyés aux aînés, l’on est convaincu que l’on sera prochainement classé parmi la catégorie des professionnellement vieux, inadaptés et inadaptables.
Dans un certain nombre d’entreprises on hésite à former les quadragénaires, en raison d’un retour sur investissement qui paraîtrait trop limité. Il a été établi que les chances d’accès à la formation continue se réduisaient sensiblement après 40 ans et devenaient extrêmement limitées après 45 ans (Aventur, 1994).
Les statistiques d’Eurostat sur les forces de travail montrent également, comme on l’a constaté plus haut, qu’il existe pour les États-providence de type continental de fortes disparités entre les âges dans l’accès à la formation continue des personnes en emploi et que la formation continue est dispensée en priorité aux salariés âgés de 25 à 34 ans ( cf. graphique, p. 60).
De même, il a été observé que certaines entreprises hésitent à promouvoir leurs salariés dès 40 ans, car pour eux le compte à rebours est déjà enclenché. Il n’est bien sûr plus question de les recruter, car les âges limites à l’embauche se situent bien avant la quarantaine. Dès lors, bien souvent, dès 40 ans dans certains postes, les perspectives de carrière sont inexistantes et la démotivation du salarié accompagne cet état de fait. Les salariés vieillissants, dès 45 ans, sont parfois étiquetés comme « attendant la retraite » et « regardant déjà vers la sortie » (Guilllemard, Taylor, Walker, 1996). Mais ce comportement ne serait-il pas induit par l’absence de perspectives de carrière ? Ce groupe d’âge est devenu récemment un groupe à risque, en butte à certaines formes de relégation dans l’entreprise [18].
Le magazine américain Fortune (1er février 1999) titrait « Finished at forty ». Il mentionnait que, dans la nouvelle économie, 40 ans est le seuil où les employeurs commencent à juger que leurs collaborateurs deviennent trop vieux pour rester performants. En fait, le processus de dépréciation en cascade que nous avons identifié a conduit à valoriser le potentiel et à négliger l’expérience. D’autant plus que cette expérience, difficile le plus souvent à formaliser, a été fréquemment mise à mal par les restructurations industrielles et les réorganisations du travail. La dépréciation des salariés âgés a donc conduit souvent les entreprises à sous-estimer systématiquement l’expérience dans la prise en considération des compétences de leur personnel. Elles se sont donc défaites volontiers de leurs salariés les plus anciens, au profit des plus jeunes, dotés globalement d’une meilleure formation initiale et de surcroît moins payés.
Guy Standing (1986) a proposé une explication systématique de la vulnérabilité croissante des salariés âgés sur le marché du travail. Il pense que la sous-utilisation des travailleurs âgés, comme leur marginalisation, sont liées à l’évolution des modes de gestion de la main-d’œuvre et notamment à ce que nous avons appelé la déstabilisation des marchés internes. La recherche croissante par les entreprises de flexibilité dans l’utilisation de la main-d’œuvre a engendré des coûts spécifiques concernant les salariés âgés, qui ont entraîné une détérioration de la situation à long terme de ces travailleurs. Il n’y a donc pas, selon l’auteur, beaucoup à attendre pour les salariés âgés des effets d’une reprise économique. Ce phénomène n’est pas conjoncturel mais tient aux évolutions de long terme de la demande de travail des entreprises.
Cinq coûts spécifiques sont identifiés par l’auteur. En premier lieu, sont mentionnés les coûts liés à la moindre pprroodduuccttiivviittéé des salariés âgés. L’auteur nous dit que « sans aller à des conclusions hâtives, il y a lieu de penser que ces coûts ont quelque peu augmenté et cela surtout sous l’effet de l’accélération des changements techniques et de la division technique du travail.
Phénomène qui donne prime aux qualifications partielles mais adaptables, à la flexibilité des tâches et à l’aptitude à maintenir unbon rendement dans des activités bornées mais exigeantes » (p. 374). La seconde catégorie concerne les ffrraaiiss ggéénnéérraauuxx. L’âge fait augmenter les coûts de main-d’œuvre. Le salaire augmente avec l’ancienneté. Les salariés accumulent aussi des avantages accessoires : congés, indemnités de licenciement. En troisième lieu, sont évoqués les ccooûûttss ddee pprrootteeccttiioonn, qui résultent des dispositions prises pour protéger les travailleurs âgés contre les risques ou les conditions de travail pénibles. En quatrième lieu, sont repérés les coûts liés à une moindre aaddaappttaabbiilliittéé des salariés âgés, dans un contexte de nécessaire innovation et de restructurations rapides pour les entreprises. Enfin, sont soulignés les coûts de maintien de la mmoottiivvaattiioonn du personnel.
« Il y a coûts de motivation quand une proportion excessive de travailleurs âgés vient limiter les perspectives d’avancement des autres. Cela nuit au moral et finit par affecter la productivité générale » (p. 375).
Face à ces coûts spécifiques, la tendance qui prévaut est d’écarter systématiquement les travailleurs les plus âgés. Il en résulte une marginalisation extensive des salariés vieillissants du marché du travail. Celle-ci renforce à son tour des pratiques de différenciation de traitement des salariés en vertu d’un âge arbitraire et aggrave les comportements de discrimination à l’encontre de l’âge.
Cette généralisation des barrières d’âge à l’emploi et au développement de carrière, pour les quadragénaires et quinquagénaires, est attestée, tant par les recherches monographiques sur les comportements des entreprises en matière de gestion des âges, que par un certain nombre d’études au plan européen, qui soulignent toutes la montée d’une discrimination par l’âge dans l’emploi, en termes de recrutement, de promotion et de formation [19]. De même, les données d’opinion publique issues des mesures de l’Eurobaromètre, effectuées en 1993, à l’occasion de « l’Année européenne des personnes âgées et de la solidarité entre les générations », et portant sur le grand public tous âges confondus, révélaient qu’une proportion très élevée de personnes interrogées considéraient qu’il existait des comportements discriminatoires sur le marché du travail à l’encontre des salariés âgés (Walker, 1993). Une proportion considérable de quatre sur cinq pour l’ensemble de l’Europe des Douze estime qu’il y a discrimination à l’encontre des travailleurs âgés en matière de recrutement. Deux sur trois jugent qu’il en est de même pour ce qui a trait à d’autres aspects de l’emploi, comme la promotion et la formation ( cf. tableau 14, p. 59). Ainsi, l’opinion publique, dans tous les pays européens, est convaincue qu’une discrimination négative s’exerce envers les travailleurs âgés. Il est, de plus, intéressant de constater que cette conviction s’exprime indépendamment de l’âge ou du sexe du répondant.
Les plus jeunes (25-34 ans), comme les plus âgés (55-64 ans), considèrent à une forte majorité que les salariés âgés subissent une forte discrimination sur le marché du travail.
Finalement, tout semble se passer comme s’il s’opérait une banalisation de la discrimination par l’âge dans l’emploi.
L’opinion, fortement partagée par tous les publics, semble témoigner du fait que l’âge s’inscrit désormais aux yeux de tous comme un critère naturel de gestion de l’emploi. Dans ces conditions, toutes les parties en viennent à partager l’idée que le rationnement du travail doit porter en premier lieu sur les plus âgés. Ainsi, en cas de licenciement pour motif économique, les Français interrogés par le Crédoc [20] en 1993, préféraient-ils massivement (73 %) un départ des plus âgés à un départ des plus jeunes, ou encore à la prise en compte d’autres critères que celui de l’âge pour les licenciements. Ces préférences sociales, largement partagées, accélèrent encore le processus de disqualification et de marginalisation des plus anciens sur le marché du travail.
Les actifs vieillissants
Du côté des actifs vieillissants, la nouvelle « police » implicite de l’âge de cessation du travail situe désormais le seuil de l’inactivité pour le plus grand nombre autour de 55 ans. Les salariés ont pris l’habitude de fixer leur horizon temporel et leurs plans d’action en conséquence. Comme nous le disait un opérateur, chez un grand constructeur automobile français ayant pratiqué durant quinze années des vagues importantes de départ en préretraite par le Fonds national de l’emploi (AS-FNE), « la retraite à 55 ans c’est la loi ». Ainsi, la nouvelle norme de cessation définitive d’activité est désormais établie à l’âge ouvrant droit à la sortie anticipée, bien en amont de l’âge de la retraite [21]. Dès 50 ans le compte à rebours est déjà largement enclenché. Les salariés regardent vers la sortie. Il ne faudrait pas ignorer que les dispositifs de sortie précoce sont très attendus par les salariés âgés. Ces derniers y voient une juste récompense, après un emploi exercé pendant de longues années, parfois peu valorisé, répétitif et pénible.
En France, l’enquête complémentaire à l’enquête Emploi de 1996(Caussat, Roth, 1997, op. cit. ) permet de constater qu’une écrasante majorité de ceux qui sont sortis de l’emploi par la préretraite (71%) émettent une réponse négative quant à la question de savoir s’ils auraient souhaité poursuivre leur activité professionnelle. Il est évident que les anticipations des actifs âgés ont intégré ce nouveau calendrier de la fin de la vie active.
D’autant plus que les nombreux signaux adressés par l’entreprise à ses salariés, parfois dès la quarantaine, leur ont permis d’intérioriser leur absence d’avenir sur le marché du travail.
Cetteabsence d’horizon temporel attractif a pour corollaire, inévitablement, une démotivation du salarié âgé. Nos recherches sur la gestion des âges en entreprise ont montré de quelle manière les jugements négatifs sur l’âge véhiculés par l’encadrement direct sont renvoyés en miroir au salarié vieillissant. Bien souvent, ce dernier justifie son refus de se former, par exemple, dans les termes mêmes de sa hiérarchie, par le fait qu’il serait à ses yeux « trop vieux » pour apprendre ou pour s’adapter.
De plus, en matière de promotion, ces salariés anciens se sont souvent vu préférer des salariés plus jeunes et mieux formés. Ce fait a validé leur sentiment de dévalorisation au travail. Ils se sentent faiblement reconnus par l’entreprise et cela d’autant plus que ce fait peut, en outre, être interprété comme une remise en cause de la façon dont ils ont travaillé durant des décennies. En définitive, tous ces éléments ne font qu’alimenter et renforcer le déficit de motivation et, à terme, le souhait de quitter l’entreprise, pour autant qu’ils puissent accéder à des voies avantageuses de sortie. La sortie précoce devient à leurs yeux la seule issue favorable qui leur soit réservée. Elle est peu à peu considérée comme un droit, une nouvelle forme attractive de partage des fruits de la croissance offerte à leur génération. Cette dernière a le sentiment qu’elle a déjà donné beaucoup à l’entreprise, sans y puiser la reconnaissance qu’elle en attendait.
Enfin, lorsque les transformations du travail intervenues dans l’entreprise vous font percevoir comme un vieux et étiqueter comme tel, accéder à la catégorie de préretraité ou de retraité anticipé est un sort enviable. Le statut de jeune retraité apparaît comme souhaitable, car il met fin à une situation de travail qui n’est plus motivante, ni même parfois tenable. Mieux vaut dès lors être un « jeune retraité » qu’un « vieux travailleur ». D’autant que la préretraite apparaît aussi comme un moyen d’assurer dignement sa sortie, avec des transferts de ressources adéquats dans l’attente de la retraite. Il ne faut pas se cacher que les plus de 45 ans vivent dans la crainte d’un licenciement individuel ou collectif. Ils savent qu’ils sont la cible de réductions d’effectifs et donc à risque d’éviction dans un certain nombre d’entreprises. Or, ils n’ignorent pas qu’à cet âge le chômage risque d’être un chômage de longue durée, sans grand espoir de retour en emploi.
Les nombreux témoignages publiés dans la presse depuis 1996 font état des difficultés à sortir du chômage à la cinquantaine. Ils établissent qu’il règne, comme on l’a observé dans nombre de pays, une forte discrimination à l’embauche contre les salariés âgés.
Ainsi Solange témoigne : « J’ai un bon diplôme : formation commerciale supérieur bac+4… Je n’ai pas de problèmes avec les nouvelles technologies, je parle quatre langues étrangères et j’ai l’expérience, puisque j’ai 53 ans… Je suis au chômage depuis trois ans, avec de petites interruptions pour de très brèves missions (par relations) et un CDD d’assistante de direction de six mois ! Rien d’autre. À part ce CDD de six mois, même pour des postes d’assistante, on ne veut pas de moi... J’ai derrière moi un bilan de compétences (quelle foutaise !) et de multiples remaniements de CV et de rendez-vous avec des conseillers de l’ANPE ou de l’Apec. Mon âge demeure. »
Mireille (48 ans, BTS de commerce international) a suivi plusieurs formations depuis deux ans et demi qu’elle est au chômage. Elle n’a eu que deux propositions, l’une à 30 % de son salaire, l’autre pour un remplacement [22].
En conclusion, les actifs vieillissants manifestent une certaine ambivalence à l’égard de la sortie précoce. Ils perçoivent la préretraite comme un « chèque-valise », selon l’expression d’un de nos interlocuteurs. Elle est enviable quand elle offre un statut assurant la sécurité jusqu’à l’âge de la retraite et permet d’échapper à un travail vécu comme inadapté ou démotivant, mais elle marque aussi la dépréciation du salarié sur le marché du travail.
Les syndicats
Les organisations syndicales dans les entreprises, comme au plan confédéral, ont été très favorables aux départs anticipés des salariés âgés. Dès le début des années soixante-dix, la CGT en France avait lancé le mot d’ordre « il vaut mieux un retraité qu’un chômeur » (Guillemard, 1986). Cela signifiait clairement, que dans la défense de l’emploi, il fallait privilégier le droit au travail des jeunes et lutter pour un droit à l’inactivité indemnisée des plus anciens. L’acceptation implicite d’une discrimination par l’âge dans l’emploi était ainsi avalisée. En France, durant les décennies suivantes, il n’a pas été rare de constater, au sein des entreprises qui pratiquaient massivement les départs en préretraite de leurs salariés, des revendications syndicales pour « un vrai » droit à la préretraite à 50 ans, notamment en faveur des ouvriers de certains secteurs industriels où la pénibilité du travail est élevée [23].
Du point de vue des organisations syndicales, ces luttes s’inscrivent dans le droit fil du combat contre l’aliénation au travail. Permettre au travailleur de sortir plus tôt du marché du travail ne peut être que bénéfique pour ce dernier. Du même coup, elles ont sans doute été amenées à minorer les conséquences néfastes que pouvait engendrer pour les salariés âgés la multiplication des dispositifs de sortie précoce. Il est d’ailleurs significatif que les actions en matière de maintien dans l’emploi des salariés âgés, encouragées par les dispositifs publics, aient reposé essentiellement sur des initiatives des directions d’entreprise [24]. Elles ont commencé timidement à voir le jour au cours des années quatre-vingt-dix, dans quelques entreprises qui souhaitaient mettre fin à l’usage des préretraites.
Démotivation et fragilisation dans l’entreprise ont cumulé leurs effets pour construire de nouveaux profils de la seconde moitié de carrière. Les situations aux marges de l’activité se sont multipliées pour les salariés vieillissants, témoignant d’une certaine précarisation de la fin de carrière. La relégation massive , hors du marché du travail, des salariés de plus de 55 ans a engendré pour le groupe immédiatement inférieur des 40-55 ans une foule de « demi-vieux » en « partance » qui font l’expérience de la discrimination par l’âge dans l’emploi et de certaines formes de marginalisation dans l’entreprise.
Toutes les parties concernées sur le marché du travail – salariés, syndicats et employeurs – ont intégré ces nouvelles r&ea