2002
Retraite et société
Les quinquagénaires sur le marché du travail en Europe : entre fragilisation et relégation
Anne-marie Guillemard
UNIVERSITÉ PARIS 5 ET INSTITUT UNIVERSITAIRE DEFRANCE
La participation des salariés âgés au marché du travail a subi une forte
évolution ces vingt dernières années en Europe. Elle a connu une baisse
persistante, mais d’inégale ampleur selon les pays. Surtout, une
fragilisation de toute la seconde moitié de carrière semble s’être
développée de manière préoccupante dans un certain nombre de pays
européens. Ainsi, la vulnérabilité au chômage des quinquagénaires s’est
accrue; ils sont de plus exposés majoritairement à un chômage de longue
durée.
Après avoir établi ces constats, l’auteur s’efforce dans une dernière partie
de proposer une analyse de l’engrenage selon lequel s’est construite, dans
un certain nombre de pays, une véritable culture de la sortie précoce.
The situation of older workers on the labor market has changed
significantly over the last twenty years in Europe. Their numbers have
steadily decreased, though at a pace which varies from one country to
another. Above all, in certain European countries, there is a worrying trend
towards greater job insecurity among workers during the second half of
their working career. In other words, workers in the 50-60 age group are
more likely to lose their jobs, and most join the ranks of the long-term
unemployed.
After describing these trends, the author then seeks to analyse the set of
mechanisms which, in certain countries has led to a veritable culture of
early exit from the labor market.
La participation des salariés âgés au marché du travail doit être
comprise à la lumière d’une série d’évolutions paradoxales. Le
premier paradoxe tient aux difficultés de gérer conjointement les
problèmes d’emploi et de vieillissement démographique.
Les difficultés d’emploi, qu’ont traversées de nombreux pays
depuis le milieu des années soixante-dix, ont donné lieu à
une baisse de la participation au marché du travail du groupe âgé
de 55 ans et plus. Cependant, l’accélération du vieillissement
démographique a, depuis les années quatre-vingt-dix, conduit un
certain nombre de pays à limiter la dégradation des comptes
sociaux et notamment de ceux des systèmes de retraite en
s’efforçant de retarder l’âge d’entrée dans ces systèmes. Ainsi,
l’activité après 55 ans est aujourd’hui soumise à des injonctions
contradictoires : se retirer de l’activité pour laisser la place aux
jeunes ou travailler plus longtemps au nom de l’équilibre
financier des systèmes de retraite dans un contexte de
retournement démographique avec l’arrivée à la retraite des
générations nombreuses du baby-boom.
À ce premier paradoxe s’en ajoute un second, qui rend encore
plus difficile le déchiffrement des trajectoires en seconde partie de
carrière, comme l’analyse de leurs perspectives d’évolution.
L’avènement d’une société du savoir et de l’information a
déstabilisé les règles assurant le maintien et la promotion des
salariés âgés sur les marchés internes. Les réorganisations
dutravail ont balayé bien souvent l’expérience de ces salariés,
laquelle constituait l’essentiel de leur capital de compétences,
justement là où le rythme des changements technologiques
ne l’avait pas déjà frappé d’obsolescence. Ces nouvelles
organisations du travail ont correspondu alors, dans les
entreprises, au recrutement de jeunes, plus diplômés que les
anciens, et à la mise à l’écart de ces derniers du marché du travail.
Mais ces pratiques se heurtent aujourd’hui au vieillissement
rapide de la main-d’œuvre et aux nouvelles tensions sur le
marché du travail, qui vont voir le jour en Europe entre 2006 et
2010, sous l’effet du départ massif des baby-boomers, alors
qu’entrent sur le marché du travail les cohortes minces de l’après
baby-boom. Des pénuries de main-d’œuvre pourraient résulter de
cet effet de ciseaux. De plus, l’essentiel de la force de travail se
composera d’actifs de plus de 45 ans.
Comment les différents acteurs du marché du travail se
comportent-ils face à ces évolutions paradoxales et avec quels
résultats sur la participation au marché du travail en seconde
partie de carrière ? Autant de questions qui jalonnent notre
investigation. Les comparaisons internationales mettent en
évidence que les bouleversements de la seconde moitié de
carrière n’ont pas été de même ampleur partout. Certes, la
tendance dominante a été la réduction des taux de participation
au marché du travail des plus de 55 ans, dans la plupart des pays
développés. Mais au-delà de cette similitude d’ensemble,
différents modèles de gestion des âges sont observables.
Dans certains pays comme la France, l’emploi a eu tendance à se
concentrer sur les âges médians (25-49 ans), alors que jeunes et
vieux étaient mis en marge du marché du travail. Ce processus a
été désigné comme « une gestion des âges à la française »
(Marchand, Salzberg, 1996). Pour les plus jeunes, l’insertion dans
les emplois stables s’est faite de plus en plus tardivement, alors
que s’allongeait la scolarité. Pour les actifs âgés, la transition entre
l’emploi et la retraite est devenue également floue et incertaine.
Elle est passée plus souvent par le chômage de longue durée et/ou
la cessation précoce d’activité. D’autres pays ont su mieux résister
à cette tendance à la sortie précoce, grâce aux spécificités de leur
régime de protection sociale et de leurs dispositifs d’emploi,
comme nous le verrons plus loin. Après avoir pris la mesure de la
baisse persistante de l’activité des salariés âgés et de leurs
nouvelles difficultés d’insertion sur le marché du travail, nous
analyserons l’engrenage selon lequel une véritable dévalorisation
des salariés âgés s’est produite là où l’on a usé massivement des
dispositifs de sortie précoce. Ces derniers ont favorisé
l’émergence d’une nouvelle « police »
[1] implicite de l’âge de
travailler et de cesser le travail et conduit à l’avènement d’une
véritable « culture de la sortie précoce » dans les pays où l’usage
en a été largement répandu.
â– Une participation au marché du
travail en baisse
La multiplication des dispositifs de sortie anticipée d’activité a
conduit à un remodelage en profondeur de la transition entre
activité et retraite et altéré tant la signification du passage à la
retraite que les représentations et les pratiques propres à cet âge
de la vie.
Cependant, le mouvement de sortie précoce n’a pas seulement
affecté les modalités du passage à la retraite et avancé son
calendrier. Il a engendré de profondes mutations dans le
déroulement de toute la seconde partie de carrière. Dans certains
pays, les salariés vieillissants se sont trouvés progressivement
mis en marge du marché du travail. Ce phénomène est
particulièrement net dans le contexte européen et pour les pays
relevant du régime continental de protection sociale
[2]. Il peut être
décrit comme un véritable engrenage, dont les mécanismes seront
analysés dans cet article, lequel aboutit à une dépréciation
massive des salariés âgés. Un nouveau risque de fin de carrière est
observable, qui, pour beaucoup, marque du sceau de l’incertitude
la seconde partie de carrière.
â– â– Le taux d’emploi comme indicateur de la
participation au marché du travail
Baisse de participation et montée du chômage des travailleurs
âgés seront analysées dans ce qui suit à partir des données
comparatives établies par l’OCDE et Eurostat. Nous retiendrons le
taux d’emploi comme indicateur de la participation au marché du
travail. Rappelons que le taux d’emploi rapporte la population
effectivement occupée dans le groupe d’âge à la population totale
de ce groupe. Ainsi, il présente l’avantage, à la différence du
tauxd’activité, de ne pas inclure la population au chômage
dans l’évaluation de la participation au marché du travail.
Cetindicateur est donc plus adapté à la mesure de l’activité
effective du groupe âgé. En effet, nous avons pu observer dans nos
travaux précédents que, dans de nombreux pays, la voie du
chômage a souvent été utilisée comme l’une des voies majeures
de sortie définitive et précoce du marché du travail. En outre,
comme nous le constaterons, les chômeurs âgés sont des
chômeurs de longue durée, dont l’espoir de retour sur le marché
du travail est des plus réduits.
Enfin, nous examinerons les évolutions des taux d’emploi par
pays en les différenciant par sexe. En effet, nous savons que les
données d’activité diffèrent très sensiblement d’un sexe à l’autre.
En particulier, les niveaux d’activité des femmes connaissent
aujourd’hui des différences importantes selon les pays. De plus,
l’augmentation de l’activité féminine, durant les dernières
décennies, n’a pas été de même ampleur d’un pays à l’autre, et ne
s’est pas produite selon le même calendrier. Ce constat accentue
pour les femmes la complexité de la comparaison internationale
à partir de ces données. En outre, les mesures transversales de
l’activité féminine des plus de 50 ans, telles qu’elles sont retracées
par les données OCDE ou Eurostat, ne permettent pas de dissocier
les effets de sens contraire de deux événements qui sont
intervenus conjointement pour ces générations de femmes : une
entrée plus massive sur le marché du travail associée à une sortie
plus précoce.
L’analyse longitudinale par cohortes pour ce qui concerne les
femmes permettrait seule de découpler ces deux effets : celui de
l’appartenance à une génération globalement plus active et celui
de l’appartenance à un groupe d’âge largement mis à l’écart
précocement du marché du travail. Ces deux effets d’âge et de
génération jouent en sens contraire sur l’activité féminine aux
âges élevés. Les remarques formulées ici rendent compte du fait
que les données transversales utilisées dans le cadre de cet article
seront beaucoup plus difficiles à interpréter pour le sexe féminin.
Sous l’apparente stabilité des taux, ou encore leur légère flexion,
sont masqués deux effets inverses de forte amplitude.
â– â– Une baisse persistante mais d’inégale ampleur de
l’activité après 55 ans
Globalement, l’activité après 55 ans s’est considérablement
réduite en Europe et outre-Atlantique ( cf. tableau 1, p. 48). Seuls
quelques pays ont résisté à ce mouvement de grande ampleur.
Ils’agit du Japon et de certains pays d’Europe du nord, dont la
Suède en particulier. La présentation détaillée des données
comparées internationales concernant l’évolution sur trente ans
de l’activité après 55 ans met en évidence le caractère moins
fréquent, voire minoritaire, de l’emploi après 55 ans pour les
hommes. La France, la Belgique, les Pays-Bas et la Finlande en
particulier enregistrent, à partir de 1993, un taux égal ou inférieur
à 40 % de la population occupée pour ce groupe d’âge, alors que
ce taux se montait à plus du double en 1971. L’Allemagne,
l’Espagne et l’Italie se situent à la même période au-dessous de la
barre des 50 % d’hommes occupés dans la tranche d’âge 55-64 ans. La chute de l’activité après 55 ans constitue un
phénomène très marquant de ces vingt-cinq dernières années et
semble se poursuivre inexorablement pour nombre de pays, ou au
mieux, se stabilise, alors même que plusieurs gouvernements ont
entrepris différentes réformes relatives à l’âge de la retraite ou à la
durée de cotisation afin de tenter d’inverser le mouvement de
sortie précoce au profit d’un allongement de la vie active
(Finlande, Allemagne, France, Italie, Espagne, etc.). Si l’examen,
sur près de trente ans, de l’évolution de l’activité aux âges élevés
fait apparaître un mouvement général de baisse, il n’en demeure
pas moins que ce dernier a connu une amplitude très variable
selon les pays. Certains ont mieux résisté que d’autres au recul de
l’activité après 55 ans. Quatre groupes de pays peuvent être
distingués.
GGrroouuppee 11 :: à côté du Japon, qui se caractérise par une décrue
extrêmement faible de l’activité sur la période pour le groupe
d’âge 55-64 ans (-7 %), certains pays de l’Europe du nord tels
laSuède (-19%), ainsi que les États-Unis (-17%) n’ont connu
qu’une réduction limitée de la participation au marché du travail
de ce groupe d’âge. De même au Portugal et en Irlande, sans
doute pour des raisons différentes des précédents, les 55-64 ans
ont conservé un taux d’emploi supérieur à 60 %.
GGrroouuppee 22 ::un second groupe de pays se situe dans une fourchette
médiane en matière d’emploi. Le taux d’emploi de ce groupe
d’âge se maintient au-dessus du seuil de 50 %. Sa décrue sur la
période est de l’ordre de 25 %; il s’agit principalement du
Canada (- 28 %), du Royaume-Uni (- 28 %) et du Danemark.
GGrroouuppee 33 :: un troisième groupe voit son taux d’emploi osciller
autour du seuil de 50 % de la classe d’âge en emploi et la baisse
du taux enregistrée sur la période est significative : Allemagne
(-38 %), Espagne (- 37%), mais aussi la moyenne de l’Union
européenne (dont on peut noter la légère flexion vers le haut
depuis 1995).
GGrroouuppee 44 :: enfin, un dernier ensemble regroupe les pays qui sont
en dessous du seuil de 40 % de main-d’œuvre masculine
effectivement occupée et qui ont connu une véritable chute de
l’activité pour ce groupe d’âge. La France se situe parmi les pays
du monde où le taux d’emploi des 55-64 ans est le plus bas et
l’amplitude de baisse la plus forte (-47%). Elle partage ce
privilège avec la Belgique. Si la Finlande et les Pays-Bas ont
connu, jusqu’en 1995, des taux d’emploi aussi réduits que la
France, ces deux pays ont, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, vu remonter significativement l’activité de ce groupe
d’âge.
PPoouurr lleess ffeemmmmeess dduu ggrroouuppee dd’’ââggee 5555--6644 aannss (
cf. tableau 1, p. 48),
la baisse des taux d’emploi sur la période 1971-1999 ne revêt pas
la même importance en Europe, pour les raisons exposées plus
haut. Une stagnation, voire une légère augmentation du taux
d’emploi sur la période est observable (
cf. Allemagne). Toutefois,
l’analyse par groupes d’âge quinquennaux montre que, si les taux
d’emploi des femmes de 55-59 ans (
cf. tableau 2, p. 49) n’ont
connu que peu de variations entre 1971 et 2000, sinon à la
hausse
[3], en revanche, ceux des femmes de 60 à 64 ans ont
clairement chuté en Europe sur la période, en particulier pour les
pays des groupes 3 et 4 (
cf. tableau 3, p. 50). La participation au
marché du travail des femmes de cette classe d’âge est devenue
très réduite, à l’exception de la Suède – où le taux d’emploi se
maintient à 45 % – et du Portugal
[4]. À l’extérieur de l’Europe,
Japon et États-Unis ont également maintenu un niveau d’activité
féminine relativement élevé pour cette tranche d’âge sur toute la
période.
La réduction des taux d’emploi des 60-64 ans indique que le
calendrier du retrait du marché du travail a été avancé pour tous.
L’inactivité après 60 ans est devenue la règle dans presque
toutel’Europe et ceci indépendamment du sexe. En effet, une
analyse plus fine par classes d’âge quinquennales montre que,
pour lleess hhoommmmeess ââggééss ddee 6600 àà 6644 aannss ( cf. tableau 3, p. 50), la
situation d’emploi est devenue également une situation très
exceptionnelle. Moins d’un homme sur cinq de cette tranche
d’âge est encore sur le marché du travail en 2000 en Belgique et
au Luxembourg (18 %), en France (15 %), et autour d’un sur
quatre pour l’Allemagne (28 %), l’Italie (30 %), la Finlande (27 %)
et les Pays-Bas (24 %). À l’inverse, en Suède (52 %) et au Portugal
(53 %) environ la moitié des hommes de ce groupe d’âge sont
encore actifs. Hors Europe, Japon (69 %) et États-Unis (51 %) sont
des pays où l’activité demeure la norme au-delà de 60 ans.
Quant au maintien sur le marché du travail aauu--ddeellàà ddee 6655 aannss, il
s’agit d’une situation devenue encore plus exceptionnelle et qui
concerne moins de 10 % des hommes de cette catégorie d’âge
dans la plupart des pays. En Suède et aux États-Unis l’activité à cet
âge demeure un petit peu plus élevée et plafonne à 15 %. Seul le
Japon voit près d’un tiers des hommes de plus de 65 ans encore
en emploi, alors que le Portugal, avec un quart de ce groupe d’âge
encore sur le marché du travail, présente une situation très
atypique en Europe (cf. tableau 4, p. 51).
Pour lleess hhoommmmeess ddee 5555 àà 5599 aannss ( cf. tableau 2, p. 49) le recul de
l’insertion sur le marché du travail est général pour la période
1975-1995, à l’exception du Japon. Partout, les taux de 1995 sont
moins élevés que ceux de 1975 et ont subi une décrue de l’ordre
de 25 %. Cependant, des disparités entre pays sont observables
conformément aux groupements déjà repérés. Pour quelques pays
européens appartenant au groupe 4, l’activité entre 55 et 59 ans
n’est plus la norme, puisque plus de la moitié de cette tranche
d’âge est sortie, et sans doute définitivement, du marché du
travail. Parmi les pays pour lesquels l’activité effective des
hommes de 55-59 ans se situe au seuil de 50 % ou juste en
dessous entre 1995 et 1997, on peut noter : la Belgique (47 %) et
la Finlande (46 %). Pour certains pays, la participation effective de
ce groupe d’âge au marché du travail dépasse à peine le seuil des
50 %. L’Italie et le Luxembourg (55 %), les Pays-Bas (59 %), la
France (60 %), sont dans ce cas. Il faut remarquer que tous ces
pays se situent en dessous du niveau d’activité moyen pour ce
groupe d’âge enregistré pour l’Union européenne, lequel se
monte à 62 % en 1995.
Notons, cependant, que le maintien sur le marché du travail de ce
groupe d’âge demeure élevé (plus des deux tiers) pour quelques
pays de l’Union européenne appartenant aux groupes 1 et 2
définis précédemment. Il sagit de la Suède (76 %), le Danemark
(77 %), le Portugal (66 %) et le Royaume-Uni (66 %). Enfin, aux
États-Unis et surtout au Japon, l’activité entre 55 et 59 ans
demeure la règle et concerne de 75 % à 90 % de ce groupe d’âge.
â– â– Effet ricochet sur les 50-54 ans de la baisse
d’activité du groupe âgé
Le groupe d’âge immédiatement inférieur des 50-54 ans, n’a pas
été concerné par la plupart des voies institutionnelles de sortie
précoce ouvertes par les dispositifs publics. Mais il a pu
bénéficier, dans certains secteurs ou certaines entreprises, de
formules de préretraites « maison » ou de congés de fin de carrière.
Ainsi, les salariés de la sidérurgie dans quelques pays ont pu
accéder, durant certaines périodes, à des dispositifs de ce type.
Nombreuses aussi ont été les entreprises à mettre en œuvre des
dispositifs « maison » concernant ce groupe d’âge
[5].
Si ce groupe d’âge demeure majoritairement en emploi, avec un
taux d’emploi masculin oscillant entre 76 % et 93 % selon les
pays en 2000, il n’en a pas moins enregistré un certain déclin de
sa participation au marché du travail ( cf. tableau 5, p. 51). Pour
quelques pays relevant des groupes 3 et 4, les hommes de cette
classe d’âge ont même connu une baisse sensible d’environ dix
points de pourcentage de leur taux d’emploi sur la période 1975-2000. L’Italie, l’Allemagne, la France, la Finlande et l’Espagne
sont, parmi les Quinze, les pays dont l’activité masculine entre 50
et 54 ans a connu un certain recul. Même si, dans le cas de la
France, on peut constater que le taux d’emploi de ce groupe d’âge
se situe au-dessus de la moyenne européenne (plus de trois points
de mieux pour les hommes).
Ainsi, le phénomène de ce que l’on pourrait désigner comme des
« demi-vieux » au plan professionnel, fait son apparition.
L’abaissement rapide des seuils d’âge de sortie définitive
d’activité, avec le développement des dispositifs de sortie
précoce, a produit pour le groupe d’âge immédiatement inférieur,
un phénomène de ricochet. Considérés bien souvent comme « en
partance », trop vieux pour être promus ou être formés, ces actifs
vieillissants commencent à faire l’expérience d’une fragilisation
de leur fin de carrière.
À la différence des hommes, les femmes de 50 à 54 ans ( cf.
tableau 5, p. 52) ont vu augmenter leur activité sur la décennie.
La croissance de la participation féminine au marché du travail
durant cette période, pour ces générations, interdit que l’on puisse
percevoir, comme dans le cas masculin, l’apparition d’une
dépréciation de cette catégorie d’âge. En tout état de cause, la
France se caractérise globalement par une activité féminine
supérieure à la moyenne des pays de l’Union. Ce qui se traduit,
pour les générations ayant passé la cinquantaine, par un taux
d’emploi relativement élevé, à peine au-dessous de celui des pays
nordiques, caractérisés par une forte activité féminine. Par
contraste, les pays d’Europe du sud ainsi que la Belgique se
caractérisent par un faible taux d’emploi, en dépit de son
augmentation importante sur la période.
Il est possible d’avoir une appréhension synthétique du
mouvement massif de réduction de l’activité masculine aux âges
élevés, en utilisant cette fois l’indicateur du taux d’inactivité et en
comparant son évolution selon les groupes d’âge. Il apparaît alors
que la France est, aux côtés de la Belgique, des Pays-Bas et de la
Finlande, la nation la plus marquée par l’inactivité en fin de
carrière. Pour tous ces pays l’inactivité est prépondérante
(supérieure à 50 %) pour le groupe d’âge 55-64 ans. Mais elle est
aussi celle qui est nettement au premier rang, avec la Belgique,
pour l’inactivité des 15-24 ans (taux supérieur à 60 % pour cette
classe d’âge). Jeunes et vieux ont donc, dans ces pays, payé un
lourd tribut aux difficultés d’emploi, alors que les âges médians
(35-44 ans et dans une bien moindre mesure les 45-54 ans) ont
été protégés et relativement moins exposés que dans d’autres pays
à l’inactivité en cours de vie professionnelle ( cf. tableau 6, p. 53).
Ces données mettent en évidence qu’une seule génération d’âge
médian est désormais principalement au travail en France,
comme dans quelques autres pays européens.
â– Une fragilisation de la seconde
partie de carrière
La montée d’une fragilisation et d’une certaine précarisation de la
seconde moitié de carrière peut être déchiffrée à partir de
différents indicateurs. Nous utiliserons, en premier lieu, les
données du chômage concernant le groupe d’âge 50-54 ans. En
second lieu, l’examen de données longitudinales par cohortes
permettra d’évaluer l’incertitude croissante des trajectoires de fin
de carrière. Non seulement la participation au marché du travail
de ce groupe d’âge s’est effritée, mais sa vulnérabilité au chômage
s’est accrue. Dans les pays où les dispositifs de sortie précoce se
sont développés rapidement, on observe simultanément la
progression du chômage des plus de 50 ans. De plus, la
probabilité, pour les chômeurs âgés, de retour sur le marché du
travail est faible, comme l’atteste le fait que le chômage des
travailleurs âgés est principalement un chômage de longue durée.
â– â– Une vulnérabilité croissante au chômage
Certes, les taux de chômage des travailleurs de plus de 50 ans sont
demeurés, depuis 1985, en dessous du niveau de ceux des moins
de 25 ans. Mais ils ont progressé plus rapidement tout au long de
la période ( cf. tableau 7, p. 54).
Bien entendu, nous ne méconnaissons pas les limites de
l’indicateur du niveau de chômage et de sa durée pour saisir la
précarisation de la fin de carrière. D’autant que, dans le cas
des salariés âgés, le chômage a été largement utilisé comme une
voie institutionnelle de sortie précoce d’activité pour les plus de
55 ans et souvent associé à une dispense de recherche d’emploi.
Ces mesures visaient à remédier aux difficultés d’emploi des
populations plus jeunes. Mais elles ont concerné surtout les
plusde 55 ans. Les 50-54 ans n’ont pas eu accès à ces voies
institutionnelles publiques de sortie précoce d’activité.
Àl’exception du cas de l’Espagne, laquelle, en l’absence de
dispositifs spécifiques de préretraite, offre la possibilité aux
salariés âgés de plus de 52 ans d’une prorogation jusqu’à la
retraite de l’indemnisation chômage. Dans les autres cas, ce
groupe d’âge n’a bénéficié tout au plus que de quelques
dispositifs d’entreprise, sectoriels ou conjoncturels. L’analyse
de l’évolution du taux de chômage relatif de cette catégorie d’âge,
par rapport à la catégorie d’âge médian la moins exposée, donne
une mesure de la montée de sa vulnérabilité au chômage ( cf.
tableau 7, p. 54).
La progression du chômage des 50-54 ans et des 55-59 ans s’est
accélérée entre 1985 et 1995 dans les pays de l’Union
européenne relevant des groupes 3 et 4 mentionnés plus haut, à
l’exception des Pays-Bas. Après 1995, certains de ces pays ont
connu une décrue générale du chômage qui ne s’est pas
forcément traduite en amélioration du niveau de chômage des
plus âgés. Pour les pays d’Europe continentale et du sud, la
progression du chômage chez les plus de 50 ans a été plus rapide
et régulière sur la période que celle concernant les 15-24 ans.
Il en est ainsi pour la France, la Finlande, l’Allemagne, l’Espagne.
L’exposition au chômage des plus de 50 ans est dans tous ces pays
généralement supérieure à celle de la catégorie d’âge médian
des35-44 ans. En revanche, pour les pays scandinaves et le
Royaume-Uni, qui n’ont que très peu usé des dispositifs de sortie
précoce, on n’enregistre pas d’évolutions comparables.
De plus, pour les pays d’Europe continentale et du sud, aucune
décrue du chômage des plus de 50 ans ne s’est produite à partir
de 1995, avec la reprise économique, contrairement à ce qui est
observable à partir de cette date pour les 15-24 ans et le groupe
d’âge médian des 35-44 ans. Comme le remarque G. Canceil
(2002) les chômeurs âgés ont peu profité de la reprise. Leur
vulnérabilité au chômage a perduré. On peut remarquer que ce
sont les chômeurs de moins de 25 ans qui ont beaucoup plus
rapidement tiré profit du retour de la croissance économique. Par
contraste, il faut attendre 1998 ou 1999, selon les pays, pour
observer une amélioration de la situation des chômeurs âgés.
En France, une décrue est amorcée en 1999 pour ce groupe d’âge,
mais elle bénéficie bien davantage aux hommes qu’aux femmes
et demeure d’une ampleur nettement moindre que pour les autres
groupes d’âge (
cf. tableau 8, p. 55). Auparavant l’on constate une
aggravation constante du chômage. Pour la moyenne des pays de
l’Union européenne l’accroissement du chômage à cet âge est net
puisque 4,5 % des personnes âgées de 50 à 64 ans étaient au
chômage en 1997 contre un peu plus de 3 % en 1986
[6]. Depuis
1990, certains pays ont même continué à enregistrer une
croissance forte du chômage pour les plus de 50 ans. Ainsi, en
Allemagne, la proportion des membres de cette classe d’âge au
chômage a doublé entre 1990 et 1997. De fortes augmentations
sont également observables pendant la même période en Finlande
et en Espagne.
Si nous revenons sur le cas français, on peut constater que le
chômage des plus de 50 ans a progressé de manière continue
depuis 1982, à l’exception du reflux observable en 1988-1990
avec l’embellie de la conjoncture économique. À l’intérieur de
cette population au chômage, le poids des 50-54 ans s’est alourdi
régulièrement, alors que les 55-59 ans connaissaient une
diminution constante. Ceci doit se comprendre à la lumière de
l’instauration, à partir de 1984, et de sa généralisation en 1987,
d’une dispense de recherche d’emploi pour tous les demandeurs
de plus de 55 ans. Dès lors, ces dispensés ne sont plus
comptabilisés comme « chômeurs » demandeurs d’emploi, même
s’ils sont toujours indemnisés par l’assurance chômage
[7].
Rappelons que cette mesure s’ajoute aux dispositifs alternatifs de
sortie en préretraite existant également pour les 55 ans et plus.
L’analyse des flux d’entrée et de sortie du chômage pour les
plusde 50 ans illustre bien ce phénomène. Les entrées des plus
de 50 ans au chômage ont pour premier motif les licenciements
économiques. En revanche, les sorties du chômage des plus de
55ans sont motivées principalement par l’arrêt de recherche
d’emploi. En 1992, ce motif représentait 43,3 % des sorties des
plus de 55 ans, mais seulement 12,3 % du total des flux de sortie
des 50-54 ans
[8].
Encore aujourd’hui, un chômeur de plus de 50 ans a nettement
moins de chance de retrouver un emploi qu’un chômeur de 30 à
50 ans. Parmi les 50 ans et plus qui viennent de perdre leur
emploi, 35 % seulement trouveront un travail dans l’année, contre
73 % des 30-50 ans dans le même cas (Cohen, Dupas, 2000).
D’une manière générale, nombreux sont les pays pour lesquels les
groupes âgés demeurent relativement plus exposés au chômage
que la moyenne de la population ( cf. tableau 9, p. 56). Il en est
ainsi pour la plupart des pays de l’Europe continentale, ainsi que
pour le Danemark et le Royaume-Uni. Les exceptions concernent
les pays où les jeunes sont tout particulièrement exposés au
chômage, parmi lesquels on compte la France, l’Espagne et
l’Italie.
â– â– Un chômage de longue durée
Le chômage des salariés âgés est avant tout un chômage de longue
durée. L’espoir de retour sur le marché du travail des plus de 50
ans est ténu. Ceci vaut pour la plupart des pays européens ( cf.
tableau 10, p. 56). Les chômeurs âgés sont très massivement des
chômeurs de longue durée. Ils sont largement plus exposés
au chômage de longue durée que les âges médians (25-49 ans) et
a fortiori les moins de 25 ans. Pour la France, les sorties du
chômage à cet âge tiennent plus, comme on l’a vu, à la
réglementation concernant la dispense de recherche d’emploi, qui
permet de cesser de s’inscrire comme demandeur d’emploi, qu’à
un véritable retour sur le marché du travail. Il a été établi que les
chômeurs de 50 ans et plus étaient en majorité des chômeurs de
longue durée (ancienneté supérieure à douze mois). Ces derniers
représentaient 52 % des chômeurs de plus de 50 ans en 1992.
Ils en constituaient 60 % fin 1999 et 68,5 % en 2000 ( cf. France,
tableau 10, p. 56). À titre comparatif, aux mêmes dates, on ne
comptait que 30,6 % de chômeurs de longue durée de 25 à 49 ans
(1992) et 41 % (1999), et seulement 14,7 % (1992) et 20 % (1999)
parmi les moins de 25 ans (Marchand, 1999, p. 106). En outre, le
chômage de longue durée, majoritaire chez les chômeurs de 50
ans et plus, a à peine connu un début de reflux modeste pour ce
groupe d’âge avec la reprise de l’activité économique et encore de
manière non systématique ( cf. tableau 10, p. 56). Dans le même
temps, le reflux du chômage de longue durée bénéficiait
beaucoup plus largement aux autres classes d’âge et surtout aux
moins de 25 ans.
Ainsi, le taux de retour à l’emploi des chômeurs âgés est très
faible, même en cas de reprise économique. Les travailleurs âgés
constituent le noyau dur du chômage, celui dont l’éloignement de
l’emploi est le plus prononcé et dont les chances de retour sur le
marché du travail sont les plus minces. Remarquons que ce
chômage est plus précisément un chômage de très longue durée,
puisque l’ancienneté moyenne au chômage des chômeurs français
de 50 ans et plus se situait en mars 1998 à 25,2 mois. Deplus, il
s’agit d’un phénomène très stable puisque, en janvier 1990, leur
ancienneté au chômage était déjà de 24,3 mois (Marchand, 1999,
p. 106). Au total entre 1982 et 1992, en France, le chômage de
longue durée des 50-54 ans a augmenté de 83 %. On voit qu’il
n’est pas vain de parler de la montée d’un risque de fin de carrière,
qui menace tout particulièrement les actifs de la tranche d’âge
immédiatement inférieure à celle concernée par les « mesures
d’âge », assurant une indemnisation de la sortie précoce d’activité.
Dans le cas français, il s’agit des 50-54 ans. Ces derniers font
l’expérience d’une nouvelle précarité sur le marché du travail.
â– â– Des trajectoires de fin de carrière incertaines
Cette précarisation de la fin de carrière est encore plus
directement appréhendable en termes de trajectoires
individuelles, permettant de comparer les différentes générations
successives entre elles. Une telle analyse, au lieu de reconstituer,
à partir de coupes transversales successives, l’évolution dans le
temps de l’activité et du chômage des plus de 50 ans, ainsi qu’elle
a été esquissée plus haut, permet d’apprécier les changements
intervenus dans les trajectoires individuelles et donc de saisir
directement leur impact potentiel sur l’expérience des sujets
relevant de cohortes successives.
Cette analyse a été menée pour la France par Caussat et Roth
(1997), Roth (2000) à partir de l’exploitation d’une enquête
rétrospective, complémentaire à l’enquête Emploi de 1996. Elle
permet de reconstruire les trajectoires-types de fin de carrière
entre leur cinquantième et soixantième anniversaire, des
différentes générations nées entre 1926 et 1941. Elle se limite aux
anciens salariés du privé
[9]. Les résultats de cette étude mettent en
évidence que seulement une minorité (34 %) de jeunes retraités
(moins de 70 ans en 1996), anciens salariés du privé, est passée
directement de l’emploi à la retraite. En revanche, une forte
proportion de ces jeunes retraités a fait l’expérience du chômage
(16 %) ou de la préretraite (23 %) après avoir occupé un emploi
postérieurement à son cinquantième anniversaire. Il faudrait aussi
ajouter à ce groupe, qui connaît une relégation en fin de carrière,
une partie des situations classées « autres » dans l’enquête et qui
ont déjà connu chômage ou préretraite avant la cinquantaine. Au
total, c’est une majorité d’hommes et de femmes appartenant à
ces générations, qui a fait l’expérience du chômage, de l’inactivité
ou de la préretraite, avant d’entrer dans le système de retraite,
alors que le cap de la cinquantaine avait été passé pour la plupart
en emploi (
cf. tableau 11, p. 57).
De manière contrastée, cette même étude établit que pour les
générations nées antérieurement à 1921, une majorité (54 %) a
exercé un emploi de manière continue jusqu’à la liquidation de
sa retraite. Ainsi peut-on mesurer la dégradation de la fin de
carrière entre générations successives. Ceux qui sont entrés en
retraite avant les années quatre-vingt n’ont pas eu à connaître,
pour le plus grand nombre, les turbulences fortes de fin de
carrière, dont leurs cadets ont fait l’expérience. Certes, cette
destinée générationnelle incertaine connaît des écarts marqués
selon l’appartenance socioprofessionnelle. Seulement 29 % des
anciens ouvriers sont demeurés en emploi jusqu’à la retraite,
contre 53 % des cadres, (Roth, 2000, p. 152). Cependant,
l’expérience du chômage a touché quasi identiquement toutes les
catégories professionnelles. Entre 15 et 18 % des trajectoires
individuelles, selon la catégorie professionnelle, sont passées par
le chômage, avant d’entrer dans le système de retraite. Il convient,
en outre, de noter que cette expérience a été très certainement
marquante. Car les durées accomplies au chômage ont été en
moyenne très longues : 37,5 % ont été au chômage une à deux
années avant la retraite, 36,6 % sont restés au chômage de trois à
cinq ans et plus d’un quart (26 %) a connu une durée de chômage
supérieure à cinq ans (Caussat, Roth, 1997, p. 185).
L’importance relative parmi les jeunes retraités de la trajectoire-type de fin de carrière passant par le chômage nous semble
révélatrice de la montée du risque de fin de carrière pour cette
génération.
Il est d’ailleurs symptomatique de constater que près d’un quart
(23 %) des individus ayant connu cette trajectoire typique passant
par le chômage considèrent qu’ils ont eu une fin de carrière
professionnelle déclinante, du point de vue de leur rémunération
ou de leurs responsabilités. Pour eux, la marginalisation sur le
marché du travail avait donc commencé bien avant qu’ils ne
perdent leur emploi. À titre de comparaison, la part de ceux qui
déclarent avoir eu une fin de carrière déclinante, en termes de
rémunération ou de responsabilités, se monte seulement à 14 %
pour ceux qui sont demeurés en emploi jusqu’à la retraite et à
12 % pour ceux qui sont partis en préretraite.
Une nouvelle confirmation de cette précarisation vécue de la fin
de vie active chez ces jeunes retraités peut être trouvée dans le
regret qu’ils expriment d’avoir dû interrompre précocement leur
activité professionnelle. Ceux qui ont vécu le chômage ou
l’inactivité avant la retraite expriment massivement (61 % pour les
premiers et 51 % pour les seconds) ce regret. Par contre, ceux qui
sont passés de l’emploi à la préretraite n’ont pas ressenti cette
relégation au même degré. Ils sont seulement 25 % à exprimer le
regret d’avoir dû interrompre leur activité. Cette appréciation plus
positive, parmi ceux qui sont passés par la préretraite, est à mettre
en relation avec la spécificité du dispositif. Ce dernier organise
une véritable transition réglée entre activité et retraite et offre des
conditions favorables et stables d’indemnisation sur une période
longue, contrairement au dispositif de couverture du chômage.
â– L’engrenage de la fragilisation
de la seconde partie de carrière
La fragilisation et la précarisation de la fin de carrière, qui
viennent d’être observées à partir d’une batterie d’indicateurs,
reflètent un processus plus vaste de dépréciation de l’âge au
travail. C’est à saisir la dynamique sociale sous-jacente à ce
processus que nous nous attacherons ici. Quatre groupes de pays
ont été distingués en fonction de l’évolution des taux d’emploi
après 50 ans. Nous avons pu observer que seuls les groupes
3 et 4 étaient concernés par des mécanismes puissants de
marginalisation et relégation du marché du travail en fin de
carrière. Ce sont les pays constitutifs de ces groupes qui ont
développé une culture de la sortie précoce dont nous allons
essayer de préciser les ressorts. Ils relèvent principalement d’un
type continental de protection sociale, lequel a surtout développé
l’indemnisation généreuse du risque plutôt que sa prévention.
La proposition que nous souhaitons défendre ici est que ce
processus de précarisation de la fin de carrière s’est développé en
spirale, là où se sont conjugués deux phénomènes distincts :
- d’une part, la déstabilisation des marchés internes du travail, en
liaison avec la recherche par les entreprises, à partir des années
quatre-vingt, d’une flexibilisation interne et externe de la main-d’œuvre. Le phénomène a concerné toutes les économies
développées ;
- d’autre part, la promotion d’une nouvelle « police » implicite de
l’âge de travailler et de cesser le travail et d’une véritable
« culture de la sortie précoce » là où des dispositifs de sortie
anticipée d’activité ont été mis en œuvre massivement, c’est-à-dire principalement dans les systèmes de protection sociale de
type continental.
Le résultat de cette association de facteurs est une transformation
profonde de toutes les anticipations et comportements des acteurs
sur le marché du travail en matière de relation entre âge et travail.
Un véritable engrenage de la dépréciation des salariés âgés sur le
marché du travail a ainsi été mis en branle. Cette partie s’efforcera
d’en recomposer le mécanisme et la dynamique d’acteurs.
â– â– Déstabilisation des marchés internes
et dépréciation des salariés âgés
[10]
Par marché interne, il faut entendre « les mécanismes d’allocation
de la main-d’œuvre internes aux entreprises, qui définissent
l’ensemble des postes, des affectations et des rémunérations et qui
règlent les mouvements de travailleurs au sein de cet ensemble »
(Gazier, 1991, p. 222). Les marchés internes structuraient un
certain type de carrière salariale, dans laquelle l’ancienneté jouait
un rôle important, en ce qu’elle permettait l’accumulation d’un
capital humain spécifique reconnu par l’entreprise et assurait une
promotion interne dans un système globalement favorable aux
salariés âgés. La logique de ce système peut être exprimée par le
principe d’une « subvention implicite » de la part des salariés d’âge
intermédiaire au bénéfice des jeunes et surtout des salariés âgés,
qui seraient ainsi, en instantané, payés plus que leur productivité.
Le ralentissement économique, ainsi que les profondes mutations
intervenues dans les années quatre-vingt ont bouleversé ces règles
et conduit à une réorientation des politiques d’emploi des grandes
entreprises. Leur souci de développer une flexibilisation interne et
externe de la main-d’œuvre a remis en cause ces filières stables
d’utilisation et de promotion des salariés avec l’âge. Tous ceux
dont la productivité présente ou future était jugée trop faible
ontété rejetés. Le recours massif aux mesures d’âge a favorisé
un ciblage de ces pratiques sur les salariés les plus âgés,
comme on le verra ci-dessous. Simultanément, les groupes
d’âge immédiatement inférieurs n’ont pas échappé à ces
réaménagements et ont été soumis à un processus croissant de
sélection et d’évaluation de leur potentiel, alors même qu’il s’agit
d’une génération souffrant globalement d’un déficit de formation
par rapport aux générations plus jeunes. Ces dernières possèdent
en effet une formation initiale plus élevée et disposent d’un accès
beaucoup plus large à la formation en cours d’emploi. Dans toute
l’Union européenne, l’accès à la formation continue des salariés
diminue avec l’âge. Elle passe globalement de 14 % chez les 25-34 ans à 6 % chez les 45-54 ans et n’est plus que de 3 % pour les
55-64 ans ( cf. graphique, p. 60).
Néanmoins, ce même graphique montre que les disparités dans
l’accès à la formation des différents groupes d’âge sont plus ou
moins accentuées selon les pays. Dans les pays scandinaves et au
Royaume-Uni, les 45-54 ans bénéficient encore, pour 15 à 23 %
d’entre eux, de formations en cours d’emploi et le différentiel
d’accès à la formation entre jeunes et vieux est limité. Ce taux
tombe à 2-3 % pour d’autres pays, dont la France. Cette dernière
cumule un effort de formation en cours d’emploi globalement très
limité et marqué par une disparité accentuée entre les âges,
conduisant à un quasi-anéantissement des chances d’accès à la
formation après 45 ans. Déjà en 1994, François Aventur constatait
à travers l’analyse des enquêtes « Formation-Qualification-Profession » que la formation continue bénéficiait en France en
priorité aux salariés âgés de 25 à 34 ans. Au-delà de 40 ans, les
chances d’accès se réduisaient très sensiblement et connaissaient
une diminution drastique après 45 ans. Ce constat lui semblait
retracer une stratégie des employeurs privilégiant l’adaptation des
jeunes actifs aux dépens des plus âgés, jugés incapables
d’accompagner efficacement les changements technologiques
(Aventur, 1994, p. 89).
De plus, le déficit de formation, qui marque les plus de 45 ans,
est redoublé par les réorganisations permanentes du travail
auxquelles procèdent les entreprises et par l’introduction des
nouvelles technologies, qui mettent à mal ou invalident le capital
d’expérience détenu par les salariés âgés et accumulé au cours
d’un parcours professionnel long dans l’entreprise.
Les études ergonomiques ont montré que, précisément,
l’expérience professionnelle constitue un élément fondamental de
la performance du salarié âgé, comparé au jeune (Volkoff et
alii,
2000). Le travailleur âgé fait autrement que le jeune et non pas
moins bien. Il se sert de son expérience pour mettre en place des
stratégies spécifiques qui lui permettent d’atteindre les objectifs
fixés par l’entreprise, à la condition qu’il puisse disposer des
marges de manœuvre disponibles pour développer ses propres
procédures, lesquelles s’écartent de plus en plus du travail prescrit
(Gaudart, Weill-Fassina, 1999). Or, l’expérience des anciens,
premier facteur de leur efficacité, est fréquemment invalidée par
les réorganisations du travail. Le second facteur jouant un rôle
fondamental sur l’efficacité au travail des salariés âgés tient aux
marges de manœuvre laissées dans l’activité de travail. Ce second
facteur est également mis à mal par les évolutions récentes. En
effet, les conditions de travail évoluent vers des contraintes de
rythme et d’horaires, qui concernent désormais, également les
plus âgés. On observe une intensification du travail, caractérisée
par l’expansion et l’accumulation de contraintes de temps. Ces
dernières anéantissent les marges de manœuvre dont les
travailleurs vieillissants ont justement besoin pour demeurer
efficaces. Deplus, les entreprises, avec les restructurations et la
recherche de flexibilité, tentent d’accroître les flux de mobilité
interne et externe, alors même que les salariés âgés de 45 à 55
ans, plus vulnérables au chômage, sont condamnés à restreindre
leur mobilité pour limiter les risques
[11].
On le constate, les changements intervenus dans le travail tendent
à invalider l’expérience des anciens et à produire des conditions
de travail qui jouent contre leurs stratégies d’adaptation. Il en
estainsi des contraintes temporelles. Dans cette perspective, les
travaux ergonomiques
[12] mettent en évidence avec force que la
relation entre âge et efficacité au travail doit être analysée de
manière très nuancée. Il n’y a pas de lien de causalité directe
entre ces deux termes. Leur relation est conditionnée par les
modalités d’organisation et d’aménagement du travail. Il semble
que l’évolution des formes de management des ressources
humaines, comme des conditions de travail, ait globalement joué
contre le maintien de l’efficacité au travail des salariés âgés. Et
cela d’autant plus que les générations aînées d’actifs sont aussi
celles qui sont entrées jeunes sur le marché du travail et ont connu
des parcours de travail très sollicitants, avec des postures pénibles,
des ports de charge ou de longue durée de travail, lesquels ont pu
laisser des traces et des incapacités.
En conclusion, la remise en cause de l’organisation des marchés
internes a fait passer les salariés vieillissants d’une position
globalement avantageuse à une situation de cumul de
désavantages, qui se traduit, au sein des entreprises, par une
dépréciation systématique de la part la plus âgée de la population
active et engendre corrélativement sa démotivation au travail. Dès
lors, la trajectoire de seconde partie de carrière devient incertaine
et parfois chaotique. Les aléas se multiplient.
â– â– Dispositifs publics, police des âges et culture
de la sortie précoce
Il semble que les pays dans lesquels ont été mis en place des
dispositifs de sortie anticipée d’activité et des mesures d’âge,
généreusement financés par les autorités publiques, aient
progressivement développé ce que nous désignons comme une
« culture de la sortie précoce », au sens où s’est édifié un ensemble
de valeurs et de normes partagées privilégiant le droit à la
compensation de la perte d’emploi pour les salariés âgés, aux
dépens du droit au travail et à la réhabilitation et à la
requalification dans l’emploi. Ce qui nous intéresse ici est le
processus de construction de cette culture de la sortie précoce.
Nous défendons l’idée que la multiplication de dispositifs de
sortie anticipée dans les pays de l’Europe continentale a engendré
une nouvelle « police » des âges, organisant et réglementant la fin
du parcours professionnel. Ce qui définit graduellement la norme
pour le salarié âgé ce n’est plus l’emploi mais l’accès à des
transferts sociaux. L’âge de cesser le travail s’abaisse. En
contrepartie, un droit au retrait précoce se constitue.
Corrélativement, les salariés vieillissants se voient de plus en plus
tôt présumés vulnérables dans l’emploi. Dans ce contexte, les
barrières d’âge à l’emploi se trouvent majorées et la
discrimination dans l’emploi à l’encontre des salariés âgés
renforcée.
Un véritable engrenage de la dépréciation des salariés âgés sur le
marché du travail est ainsi actionné. Il convient de préciser ce que
nous entendons par « culture » de la sortie précoce. Il ne s’agit pas
ici de considérer, selon une perspective culturaliste, que certaines
cultures nationales tendraient par essence à sécréter une culture
de la sortie précoce. Nous nous inspirons ici très directement de
la perspective « sociétale », qui se distingue radicalement de
l’approche culturaliste
[13]. Ainsi que les auteurs de ce courant, nous
nous intéressons à la manière dont cette culture de la sortie
précoce s’est construite et priorité est donnée, dans l’analyse, aux
acteurs et institutions qui la constituent. La culture de la sortie
précoce est le résultat de processus complexes, à la croisée, d’une
part, des institutions avec leurs normes et leurs règles issues de
l’action collective, et d’autre part, de la dynamique des acteurs
sur le marché du travail, dont les actions sont elles-mêmes
encadrées par les règles institutionnelles. C’est ainsi que les
interactions entre acteurs du marché du travail ont donné lieu, à
travers la mise en place de programmes de cessation anticipée
d’activité pour les salariés âgés, à un accord sur des normes et des
règles nouvelles encadrant la fin de vie active. Cette nouvelle
« police » des âges a constitué, à travers l’édification d’une culture
de la sortie précoce, un ensemble de ressources pour les ententes,
les négociations et les compromis ultérieurs entre acteurs sur le
marché du travail et donc encadré le cours de leurs actions
collectives
[14].
Loin de poser le principe d’une culture de la sortie précoce
précédant et transcendant l’action, nous en faisons un construit
social par lequel le cours des actions collectives s’insère
dansdesinstitutions et leurs règles de fonctionnement et les
produisent simultanément. Cela revient à comprendre le réseau
d’interdépendances et la dynamique d’acteurs qui a présidé à
construire la question du vieillissement au travail et de la fin de
vie active, dans certains pays, dans les termes d’une « culture de
la sortie précoce ».
Nous sommes bien conscients que la lecture que nous proposons
va à l’encontre d’une interprétation plus « économiste » et
« mécaniste » de l’édification de la culture de la sortie précoce.
Pour certains, l’impact du chômage et la contraction de la
demande de travail constitueraient le facteur déterminant majeur
pour comprendre les nouvelles formes de compromis entre
acteurs du marché du travail qui ont vu le jour et ont conduit à la
marginalisation des salariés vieillissants.
Nombreux sont les travaux qui ont souligné les liens forts existant
entre progression du chômage et exclusion des salariés âgés. Pour
le Royaume-Uni, Laczko et Phillipson (1991) estiment qu’il existe
une corrélation en longue période entre l’état du marché du
travail et le niveau de l’activité des travailleurs âgés. Ils montrent
qu’après la Seconde Guerre mondiale, dans les années cinquante
et soixante, époque plutôt caractérisée par une pénurie de main-d’œuvre, les salariés demeurent jusqu’à un âge avancé sur le
marché du travail et y sont fortement incités par les politiques
publiques d’emploi. Au contraire, à partir du milieu des années
soixante-dix, la montée du chômage est associée à une incitation
à la sortie précoce d’activité des salariés vieillissants et par voie
de conséquence, une réduction rapide de l’activité aux âges
élevés est observable. Le groupe âgé fonctionnerait ainsi comme
« une armée de travailleurs en réserve » sollicitée ou mise à l’écart
selon les besoins du marché du travail. Dans la même perspective,
Casey et Wood (1994) établissent, pour le Royaume-Uni,
l’existence d’une corrélation forte entre la progression du
chômage et celle de la sortie précoce d’activité des travailleurs
âgés. Ces chercheurs démontrent que, pendant la période 1979-1986, une augmentation de 1 % du chômage a correspondu à
une chute de 9 % du taux d’activité du groupe d’âge 60-64 ans et
de 4 % de celui des 55-59 ans.
Cependant, ces résultats ne permettent pas d’expliquer pourquoi,
par exemple, certaines améliorations du cycle économique ( cf. en
France en 1989-1990, ou encore le reflux du chômage observé
ces dernières années en Europe), ne se sont pas traduites par un
recul du processus d’éviction des salariés âgés du marché du
travail. On constate, au contraire, que dans nombre de pays, le
taux d’emploi des salariés âgés a continué de baisser – ou s’est
stabilisé au mieux –, tandis que perdurait leur vulnérabilité sur le
marché du travail.
Ces faits suggèrent l’existence de liens beaucoup plus complexes
qu’une simple relation mécaniste entre situation du marché du
travail et emploi des salariés âgés. C’est en ce sens qu’il apparaît
pertinent de faire intervenir l’institution du parcours des âges dans
le modèle interprétatif, afin de rendre intelligible la précarisation
des trajectoires professionnelles des salariés âgés sur le marché du
travail. Certes, le niveau de chômage va jouer comme un contexte
favorisant certains compromis entre acteurs plutôt que d’autres,
éventuellement comme un déclencheur. Mais ce sont les
transformations durables imprimées sur l’axe normatif du
parcours des âges, ses scansions et ses seuils, qui vont affecter en
retour les comportements des acteurs sur le marché du travail et
la manière dont ils reconstruisent la relation entre âge et travail
[15].
En conséquence, nous défendons l’idée que la position des
salariés âgés sur le marché du travail ne peut être déduite
mécaniquement de l’état de ce marché. Elle passe par la mise en
œuvre de dispositifs publics spécifiques, qui façonnent dans
chaque pays les alternatives pour les salariés âgés entre maintien
dans l’emploi ou relégation et, ce faisant, remodèlent
l’encadrement normatif de la seconde moitié du parcours
professionnel.
En conséquence, il est possible de considérer que les pays qui ont
multiplié les dispositifs de sortie précoce ont actionné une
nouvelle police des âges qui a bouleversé l’organisation sociale
traditionnelle de la fin du parcours professionnel. Ce résultat tient
au fait que l’institution du parcours des âges représente une
instance majeure de socialisation des individus, tant parce qu’elle
ordonne leur mouvement tout au long des temps de la vie, que
parce qu’elle gouverne leur horizon temporel. Dès lors, deux
conséquences majeures découlent de la désorganisation de la
seconde moitié de carrière.
En premier lieu, s’ouvre une crise de la normativité. En effet, le
mouvement des individus tout au long de la seconde partie de la
vie professionnelle n’est plus encadré selon des séquences
ascendantes ordonnées et standards, relativement immuables et
prévisibles. De nouvelles incertitudes trajectorielles se font jour
pour les individus et de nouveaux risques les menacent, qui ne
font pas l’objet de couverture sociale par les systèmes de
protection sociale existants. En second lieu, s’ouvre une crise des
anticipations. Les horizons temporels en fonction desquels les
individus fixent leur plan d’action, lesquels étaient ajustés aux
perspectives de carrière et de retraite, sont devenus flous et
incertains. Dès lors, ce sont les anticipations de tous les acteurs
sur le marché du travail qui sont profondément affectées par les
bouleversements de la fin de carrière. Cette dernière est
désormais marquée par l’incertitude, que l’on peut définir d’après
Knight (1921) comme un risque pour lequel il n’existe pas
d’évaluation des probabilités.
â– â– Les acteurs du marché du travail dans la
construction d’une culture de la sortie précoce
Nous nous efforcerons dans cette partie de reconstruire la
dynamique d’acteurs qui a donné le jour dans certains pays à une
culture de la sortie précoce. Toutefois, nous n’ignorons pas qu’au-delà des similitudes de processus entre pays relevant du modèle
continental d’État-providence, il convient d’opérer certaines
distinctions. Elles tiennent, d’une part, à la constellation d’acteurs
impliqués dans chaque pays dans ce domaine de politique
sociale, d’autre part et surtout, à leurs modes d’interaction qui
peut osciller du corporatisme et de la négociation à la
compétition et au conflit. Ainsi, même au sein des pays à forte
culture de sortie précoce, on peut distinguer des variantes dans les
modèles de trajectoires de fin de carrière. Ceux-ci dépendent des
arbitrages ou des compromis sociaux issus des modes
d’interactions entre acteurs et sont reflétés dans la nature des
dispositifs et des mesures d’âge adoptés.
Les principaux mécanismes qui ont conduit à une spirale de la
marginalisation dans l’emploi des salariés âgés seront analysés du
point de vue de chaque acteur en interaction.
Les directions des entreprises
L’usage de plus en plus répandu des dispositifs de sortie précoce
et des mesures d’âge a conforté les stéréotypes sur l’âge et souvent
induit une dépréciation en cascade de la main-d’œuvre jusqu’aux
quadragénaires. En ce qui concerne les plus de 55 ans, cible
directe pour la sortie précoce, les directions d’entreprises et
l’encadrement ont pris l’habitude de voir ces salariés comme des
travailleurs surnuméraires qu’il convient de mettre à l’écart. Quels
que soient les choix managériaux effectués par l’entreprise– gains
de productivité, réduction de la masse salariale ou gestion des
compétences – l’élimination des salariés âgés a répondu à tous
ces objectifs. Finalement, l’âge s’est progressivement imposé
comme un critère quasi naturel de gestion du personnel. Par un
classique effet d’étiquetage, les plus de 55 ans ont été bientôt
considérés comme inemployables et en conséquence à écarter du
marché du travail. Progressivement, l’élimination des salariés âgés
de plus de 55 ans s’est donc imposée comme une solution
universelle. Ce, d’autant plus facilement que le consensus qui
régnait sur cette question conférait un caractère socialement
pacifique et apparemment indolore à ces mesures d’âge. Elles
apparaissaient même, de manière fallacieuse, comme instrument
de rajeunissement de la pyramide d’âge, par écrémage de la part
la plus âgée de la main-d’œuvre, à l’heure précisément où
nombre d’entreprises font l’expérience du vieillissement rapide de
leur personnel, surtout lorsque, dans un contexte de difficultés
économiques, elles ont peu ou pas recruté. Mais on sait que si la
pratique de sortie anticipée a, pendant un temps, ralenti le
vieillissement du personnel, elle n’a représenté qu’une solution
de facilité pour les entreprises, les détournant d’une véritable
gestion du vieillissement et des âges au travail, au profit d’une
gestion par l’âge aux effets pervers. En effet, les départs massifs
définitifs en préretraite, en vidant les bureaux et les ateliers des
plus de 55 ans, ont encore renforcé la stigmatisation d’un âge au-delà duquel « on n’est bon qu’à partir ». Bientôt les directions
d’entreprises, l’encadrement direct et les opérateurs eux-mêmes
partageront la même opinion stigmatisante à l’égard des
travailleurs âgés. Ils sont, en bloc, peu productifs, démotivés,
inadaptables au changement, et inaptes à la formation et à l’usage
des nouvelles technologies. Ce qui pouvait être vrai localement
pour une génération particulière, occupant certains postes et
souffrant d’un déficit évident de formation par exemple, devient
l’attribut irrévocable de toute une classe d’âge, qui est déclarée
professionnellement trop vieille et se trouve totalement dévaluée
sur le marché du travail. Cette anticipation au départ que
développent les employeurs à l’égard du groupe des plus de 55
ans entraîne, par ricochet, une dépréciation sur le marché du
travail des groupes d’âge immédiatement inférieurs.
Si les plus de 55 ans sont jugés trop vieux pour demeurer sur le
marché du travail et doivent se retirer de toute activité, alors les
groupes d’âge immédiatement inférieurs constituent une foule de
« demi-vieux » en partance et sans avenir. Ces « demi-vieux » font
l’expérience de la discrimination par l’âge dans l’emploi. Nous
avons observé des signes évidents de la dévaluation du groupe
des quinquagénaires sur le marché du travail, à travers la
progression rapide de son taux de chômage. De plus, il s’agit
d’un chômage de longue durée, car la perte d’emploi à cet âge est
souvent définitive et sans espoir de retour sur le marché du travail.
Une sur-vulnérabilité au chômage des plus de 50 ans est ainsi
clairement observable. Rappelons qu’en 1992, un licenciement
économique sur trois en France a touché un salarié de plus de
50 ans.
L’extension de l’usage de la sortie anticipée d’activité a
modifiédans l’esprit des employeurs la perception de l’âge
auquel les travailleurs sont considérés comme trop vieux
professionnellement. Ce sont désormais les plus de 50 ans qui se
trouvent en bloc marqués par tous les attributs du vieillissement
professionnel. Les anticipations et la demande de travail des
entreprises évoluent en conséquence. Ainsi, lorsque les
employeurs français sont interrogés sur les conséquences
négatives que pourrait avoir à terme une augmentation de la part
des salariés âgés de plus de 50 ans dans leur établissement, ils
mentionnent massivement et par ordre décroissant une montée de
la résistance au changement (75 %) des freins à l’acceptation des
nouvelles technologies (70 %), une augmentation des coûts
salariaux (72 %) et dans une moindre mesure une baisse de
productivité (45 %)
[16].
La comparaison effectuée avec le Royaume-Uni, où une enquête
similaire avait été menée à la même époque, met en évidence que
les préventions des employeurs à l’égard de l’âge et du
vieillissement de la main-d’œuvre sont du même ordre de part
etd’autre de la Manche
[17]. Résistance au changement et faible
acceptation des nouvelles technologies sont les conséquences
négatives, certaines ou probables, les plus souvent citées par
lesemployeurs en cas d’augmentation du poids relatif des plus
de 50 ans dans l’entreprise. De même, les conséquences
financières du vieillissement, en termes d’accroissement des coûts
salariaux, sont très fréquemment mentionnées, bien que cette
conséquence négative ne soit évoquée en Angleterre que par
28% des employeurs britanniques, elle figure malgré tout en
troisième place parmi les conséquences citées par ces derniers.
En revanche, très peu de directions d’entreprise, tant au
Royaume-Uni qu’en France, évoquent les réorganisations du
travail que le vieillissement de la main-d’œuvre pourrait rendre
impératives ( cf. tableau 12, p. 57).
A fortiori, pas question pour les employeurs d’embaucher
dessalariés ayant atteint la cinquantaine. Toutes les enquêtes
mettent en évidence les fortes réticences des employeurs envers
l’embauche de salariés de plus de 50 ans. En France, plus de la
moitié des entreprises exprimaient leur hésitation (26 %) ou leur
opposition (26 %) à l’embauche de personnes de plus de 50 ans
selon l’enquête de la Délégation à l’emploi auprès des chefs
d’entreprise effectuée en 1990 (Huet, 1994). Au Royaume-Uni,
Taylor et Walker (1994) ont demandé aux employeurs quels
étaient les facteurs principaux qui les dissuadaient d’embaucher
des salariés âgés. Parmi les facteurs les plus souvent énumérés par
les employeurs comme importants ou très importants, on trouve
le manque d’aptitudes adéquates des salariés âgés qui arrive de
loin en tête. 72 % des employeurs le mentionnent. Ce jugement
est sans doute à mettre en corrélation avec le faible accès à la
formation continue après 40 ans déjà constaté plus haut.
On peut déduire des observations qui précèdent que la
multiplication des dispositifs de sortie anticipée d’activité a
renforcé une perception négative du vieillissement par les
directions d’entreprise. En particulier, le vieillissement est
massivement perçu comme constituant un frein majeur à l’égard
de l’adaptation au changement. La conception que les
employeurs se font de l’âge auquel les travailleurs ne peuvent plus
être maintenus en emploi a été modifiée. Même en cas de
situation extrême de pénurie de main-d’œuvre, les directions des
ressources humaines des grandes entreprises françaises
répugneraient majoritairement à maintenir et à qualifier la main-d’œuvre âgée (52 à 63 % selon les secteurs), a fortiori à la recruter
(71 à 78 % selon les secteurs) ( cf. tableau 13, p. 58). À cet égard,
on observe certaines différences significatives d’attitudes entre les
directions des entreprises françaises et britanniques. En cas de
pénurie de main-d’œuvre, ces dernières apparaissent nettement
moins réticentes que les premières à procéder dans l’avenir à des
recrutements de main-d’œuvre âgée, à sa requalification ou au
retardement de l’âge du départ en retraite. Comment expliquer
cette différence ? ( cf. tableau 13, p. 58).
On peut penser que les tonalités distinctes des attitudes exprimées
par les employeurs dans les deux pays tiennent aux différences
observables dans les politiques publiques d’incitation à la sortie
précoce qui y ont été pratiquées. La présence, en France, de
dispositifs fortement incitatifs et généreusement financés sur fonds
publics, contrairement aux dispositifs britanniques, semble avoir
encouragé les entreprises à opérer l’essentiel de leurs ajustements
en se débarrassant des actifs âgés par la mise en préretraite.
Puisque cette forme d’ajustement était rendue beaucoup moins
douloureuse que d’autres, elle a fini par apparaître équitable et
légitime et a fait l’objet d’une préférence sociale exprimée par
toutes les parties.
L’édification d’une culture de la sortie précoce est ainsi attestée.
Même en cas de retournement du marché du travail, les
entreprises françaises ne comptent pas recourir à la main-d’œuvre
âgée. Preuve que cette dernière est désormais perçue comme
« inemployable ». Si les quinquagénaires sont en bloc dépréciés,
les quadragénaires connaissent, à leur tour, des difficultés de
carrière, induites tant par l’accélération de la fin du parcours
professionnel et son interruption prématurée que par la
déstabilisation des marchés internes. Le résultat est qu’ils sont de
plus en plus considérés dans l’entreprise comme un groupe
d’actifs sans avenir. La dépréciation des quinquagénaires a un
effet démobilisateur sur le moral des générations qui suivent.
Comment se positionner dans l’entreprise lorsque l’on constate
que les trajectoires régulièrement ascendantes n’ont plus cours ?
En revanche, si l’on n’est guère assuré de pouvoir bénéficier,
lorsque son tour viendra, des avantages de la sortie précoce
octroyés aux aînés, l’on est convaincu que l’on sera
prochainement classé parmi la catégorie des professionnellement
vieux, inadaptés et inadaptables.
Dans un certain nombre d’entreprises on hésite à former les
quadragénaires, en raison d’un retour sur investissement qui
paraîtrait trop limité. Il a été établi que les chances d’accès à la
formation continue se réduisaient sensiblement après 40 ans et
devenaient extrêmement limitées après 45 ans (Aventur, 1994).
Les statistiques d’Eurostat sur les forces de travail montrent
également, comme on l’a constaté plus haut, qu’il existe pour les
États-providence de type continental de fortes disparités entre les
âges dans l’accès à la formation continue des personnes en
emploi et que la formation continue est dispensée en priorité aux
salariés âgés de 25 à 34 ans ( cf. graphique, p. 60).
De même, il a été observé que certaines entreprises hésitent à
promouvoir leurs salariés dès 40 ans, car pour eux le compte à
rebours est déjà enclenché. Il n’est bien sûr plus question de les
recruter, car les âges limites à l’embauche se situent bien avant la
quarantaine. Dès lors, bien souvent, dès 40 ans dans certains
postes, les perspectives de carrière sont inexistantes et la
démotivation du salarié accompagne cet état de fait. Les salariés
vieillissants, dès 45 ans, sont parfois étiquetés comme « attendant
la retraite » et « regardant déjà vers la sortie » (Guilllemard, Taylor,
Walker, 1996). Mais ce comportement ne serait-il pas induit par
l’absence de perspectives de carrière ? Ce groupe d’âge est
devenu récemment un groupe à risque, en butte à certaines
formes de relégation dans l’entreprise
[18].
Le magazine américain Fortune (1er février 1999) titrait « Finished
at forty ». Il mentionnait que, dans la nouvelle économie, 40 ans
est le seuil où les employeurs commencent à juger que leurs
collaborateurs deviennent trop vieux pour rester performants. En
fait, le processus de dépréciation en cascade que nous avons
identifié a conduit à valoriser le potentiel et à négliger
l’expérience. D’autant plus que cette expérience, difficile le plus
souvent à formaliser, a été fréquemment mise à mal par les
restructurations industrielles et les réorganisations du travail. La
dépréciation des salariés âgés a donc conduit souvent les
entreprises à sous-estimer systématiquement l’expérience dans la
prise en considération des compétences de leur personnel. Elles
se sont donc défaites volontiers de leurs salariés les plus anciens,
au profit des plus jeunes, dotés globalement d’une meilleure
formation initiale et de surcroît moins payés.
Guy Standing (1986) a proposé une explication systématique de
la vulnérabilité croissante des salariés âgés sur le marché du
travail. Il pense que la sous-utilisation des travailleurs âgés,
comme leur marginalisation, sont liées à l’évolution des modes de
gestion de la main-d’œuvre et notamment à ce que nous avons
appelé la déstabilisation des marchés internes. La recherche
croissante par les entreprises de flexibilité dans l’utilisation de la
main-d’œuvre a engendré des coûts spécifiques concernant les
salariés âgés, qui ont entraîné une détérioration de la situation à
long terme de ces travailleurs. Il n’y a donc pas, selon l’auteur,
beaucoup à attendre pour les salariés âgés des effets d’une reprise
économique. Ce phénomène n’est pas conjoncturel mais tient aux
évolutions de long terme de la demande de travail des entreprises.
Cinq coûts spécifiques sont identifiés par l’auteur. En premier lieu,
sont mentionnés les coûts liés à la moindre pprroodduuccttiivviittéé des
salariés âgés. L’auteur nous dit que « sans aller à des conclusions
hâtives, il y a lieu de penser que ces coûts ont quelque peu
augmenté et cela surtout sous l’effet de l’accélération des
changements techniques et de la division technique du travail.
Phénomène qui donne prime aux qualifications partielles mais
adaptables, à la flexibilité des tâches et à l’aptitude à maintenir
unbon rendement dans des activités bornées mais exigeantes »
(p. 374). La seconde catégorie concerne les ffrraaiiss ggéénnéérraauuxx. L’âge
fait augmenter les coûts de main-d’œuvre. Le salaire augmente
avec l’ancienneté. Les salariés accumulent aussi des avantages
accessoires : congés, indemnités de licenciement. En troisième
lieu, sont évoqués les ccooûûttss ddee pprrootteeccttiioonn, qui résultent des
dispositions prises pour protéger les travailleurs âgés contre les
risques ou les conditions de travail pénibles. En quatrième lieu,
sont repérés les coûts liés à une moindre aaddaappttaabbiilliittéé des salariés
âgés, dans un contexte de nécessaire innovation et de
restructurations rapides pour les entreprises. Enfin, sont soulignés
les coûts de maintien de la mmoottiivvaattiioonn du personnel.
« Il y a coûts de motivation quand une proportion excessive de
travailleurs âgés vient limiter les perspectives d’avancement des
autres. Cela nuit au moral et finit par affecter la productivité
générale » (p. 375).
Face à ces coûts spécifiques, la tendance qui prévaut est d’écarter
systématiquement les travailleurs les plus âgés. Il en résulte une
marginalisation extensive des salariés vieillissants du marché du
travail. Celle-ci renforce à son tour des pratiques de
différenciation de traitement des salariés en vertu d’un âge
arbitraire et aggrave les comportements de discrimination à
l’encontre de l’âge.
Cette généralisation des barrières d’âge à l’emploi et au
développement de carrière, pour les quadragénaires et
quinquagénaires, est attestée, tant par les recherches
monographiques sur les comportements des entreprises en
matière de gestion des âges, que par un certain nombre d’études
au plan européen, qui soulignent toutes la montée d’une
discrimination par l’âge dans l’emploi, en termes de recrutement,
de promotion et de formation
[19]. De même, les données d’opinion
publique issues des mesures de l’Eurobaromètre, effectuées en
1993, à l’occasion de « l’Année européenne des personnes âgées
et de la solidarité entre les générations », et portant sur le grand
public tous âges confondus, révélaient qu’une proportion très
élevée de personnes interrogées considéraient qu’il existait des
comportements discriminatoires sur le marché du travail à
l’encontre des salariés âgés (Walker, 1993). Une proportion
considérable de quatre sur cinq pour l’ensemble de l’Europe des
Douze estime qu’il y a discrimination à l’encontre des travailleurs
âgés en matière de recrutement. Deux sur trois jugent qu’il en est
de même pour ce qui a trait à d’autres aspects de l’emploi,
comme la promotion et la formation (
cf. tableau 14, p. 59). Ainsi,
l’opinion publique, dans tous les pays européens, est convaincue
qu’une discrimination négative s’exerce envers les travailleurs
âgés. Il est, de plus, intéressant de constater que cette conviction
s’exprime indépendamment de l’âge ou du sexe du répondant.
Les plus jeunes (25-34 ans), comme les plus âgés (55-64 ans),
considèrent à une forte majorité que les salariés âgés subissent
une forte discrimination sur le marché du travail.
Finalement, tout semble se passer comme s’il s’opérait une
banalisation de la discrimination par l’âge dans l’emploi.
L’opinion, fortement partagée par tous les publics, semble
témoigner du fait que l’âge s’inscrit désormais aux yeux de tous
comme un critère naturel de gestion de l’emploi. Dans ces
conditions, toutes les parties en viennent à partager l’idée que le
rationnement du travail doit porter en premier lieu sur les plus
âgés. Ainsi, en cas de licenciement pour motif économique, les
Français interrogés par le Crédoc
[20] en 1993, préféraient-ils
massivement (73 %) un départ des plus âgés à un départ des plus
jeunes, ou encore à la prise en compte d’autres critères que celui
de l’âge pour les licenciements. Ces préférences sociales,
largement partagées, accélèrent encore le processus de
disqualification et de marginalisation des plus anciens sur le
marché du travail.
Les actifs vieillissants
Du côté des actifs vieillissants, la nouvelle « police » implicite de
l’âge de cessation du travail situe désormais le seuil de l’inactivité
pour le plus grand nombre autour de 55 ans. Les salariés ont pris
l’habitude de fixer leur horizon temporel et leurs plans d’action
en conséquence. Comme nous le disait un opérateur, chez un
grand constructeur automobile français ayant pratiqué durant
quinze années des vagues importantes de départ en préretraite par
le Fonds national de l’emploi (AS-FNE),
« la retraite à 55 ans c’est
la loi ». Ainsi, la nouvelle norme de cessation définitive d’activité
est désormais établie à l’âge ouvrant droit à la sortie anticipée,
bien en amont de l’âge de la retraite
[21]. Dès 50 ans le compte à
rebours est déjà largement enclenché. Les salariés regardent vers
la sortie. Il ne faudrait pas ignorer que les dispositifs de sortie
précoce sont très attendus par les salariés âgés. Ces derniers y
voient une juste récompense, après un emploi exercé pendant de
longues années, parfois peu valorisé, répétitif et pénible.
En France, l’enquête complémentaire à l’enquête Emploi de
1996(Caussat, Roth, 1997, op. cit. ) permet de constater qu’une
écrasante majorité de ceux qui sont sortis de l’emploi par la
préretraite (71%) émettent une réponse négative quant à la
question de savoir s’ils auraient souhaité poursuivre leur activité
professionnelle. Il est évident que les anticipations des actifs âgés
ont intégré ce nouveau calendrier de la fin de la vie active.
D’autant plus que les nombreux signaux adressés par l’entreprise
à ses salariés, parfois dès la quarantaine, leur ont permis
d’intérioriser leur absence d’avenir sur le marché du travail.
Cetteabsence d’horizon temporel attractif a pour corollaire,
inévitablement, une démotivation du salarié âgé. Nos recherches
sur la gestion des âges en entreprise ont montré de quelle manière
les jugements négatifs sur l’âge véhiculés par l’encadrement direct
sont renvoyés en miroir au salarié vieillissant. Bien souvent, ce
dernier justifie son refus de se former, par exemple, dans les
termes mêmes de sa hiérarchie, par le fait qu’il serait à ses yeux
« trop vieux » pour apprendre ou pour s’adapter.
De plus, en matière de promotion, ces salariés anciens se sont
souvent vu préférer des salariés plus jeunes et mieux formés. Ce
fait a validé leur sentiment de dévalorisation au travail. Ils se
sentent faiblement reconnus par l’entreprise et cela d’autant plus
que ce fait peut, en outre, être interprété comme une remise en
cause de la façon dont ils ont travaillé durant des décennies. En
définitive, tous ces éléments ne font qu’alimenter et renforcer le
déficit de motivation et, à terme, le souhait de quitter l’entreprise,
pour autant qu’ils puissent accéder à des voies avantageuses de
sortie. La sortie précoce devient à leurs yeux la seule issue
favorable qui leur soit réservée. Elle est peu à peu considérée
comme un droit, une nouvelle forme attractive de partage des
fruits de la croissance offerte à leur génération. Cette dernière a le
sentiment qu’elle a déjà donné beaucoup à l’entreprise, sans y
puiser la reconnaissance qu’elle en attendait.
Enfin, lorsque les transformations du travail intervenues dans
l’entreprise vous font percevoir comme un vieux et étiqueter
comme tel, accéder à la catégorie de préretraité ou de retraité
anticipé est un sort enviable. Le statut de jeune retraité apparaît
comme souhaitable, car il met fin à une situation de travail qui
n’est plus motivante, ni même parfois tenable. Mieux vaut dès lors
être un « jeune retraité » qu’un « vieux travailleur ». D’autant que la
préretraite apparaît aussi comme un moyen d’assurer dignement
sa sortie, avec des transferts de ressources adéquats dans l’attente
de la retraite. Il ne faut pas se cacher que les plus de 45 ans vivent
dans la crainte d’un licenciement individuel ou collectif. Ils savent
qu’ils sont la cible de réductions d’effectifs et donc à risque
d’éviction dans un certain nombre d’entreprises. Or, ils n’ignorent
pas qu’à cet âge le chômage risque d’être un chômage de longue
durée, sans grand espoir de retour en emploi.
Les nombreux témoignages publiés dans la presse depuis 1996
font état des difficultés à sortir du chômage à la cinquantaine. Ils
établissent qu’il règne, comme on l’a observé dans nombre de
pays, une forte discrimination à l’embauche contre les salariés
âgés.
Ainsi Solange témoigne : « J’ai un bon diplôme : formation
commerciale supérieur bac+4… Je n’ai pas de problèmes avec les
nouvelles technologies, je parle quatre langues étrangères et j’ai
l’expérience, puisque j’ai 53 ans… Je suis au chômage depuis
trois ans, avec de petites interruptions pour de très brèves
missions (par relations) et un CDD d’assistante de direction de six
mois ! Rien d’autre. À part ce CDD de six mois, même pour des
postes d’assistante, on ne veut pas de moi... J’ai derrière moi un
bilan de compétences (quelle foutaise !) et de multiples
remaniements de CV et de rendez-vous avec des conseillers de
l’ANPE ou de l’Apec. Mon âge demeure. »
Mireille (48 ans, BTS de commerce international) a suivi plusieurs
formations depuis deux ans et demi qu’elle est au chômage. Elle
n’a eu que deux propositions, l’une à 30 % de son salaire, l’autre
pour un remplacement
[22].
En conclusion, les actifs vieillissants manifestent une certaine
ambivalence à l’égard de la sortie précoce. Ils perçoivent la
préretraite comme un « chèque-valise », selon l’expression d’un de
nos interlocuteurs. Elle est enviable quand elle offre un statut
assurant la sécurité jusqu’à l’âge de la retraite et permet
d’échapper à un travail vécu comme inadapté ou démotivant,
mais elle marque aussi la dépréciation du salarié sur le marché du
travail.
Les syndicats
Les organisations syndicales dans les entreprises, comme au plan
confédéral, ont été très favorables aux départs anticipés des
salariés âgés. Dès le début des années soixante-dix, la CGT en
France avait lancé le mot d’ordre
« il vaut mieux un retraité qu’un
chômeur » (Guillemard, 1986). Cela signifiait clairement, que
dans la défense de l’emploi, il fallait privilégier le droit au travail
des jeunes et lutter pour un droit à l’inactivité indemnisée des plus
anciens. L’acceptation implicite d’une discrimination par l’âge
dans l’emploi était ainsi avalisée. En France, durant les décennies
suivantes, il n’a pas été rare de constater, au sein des entreprises
qui pratiquaient massivement les départs en préretraite de leurs
salariés, des revendications syndicales pour « un vrai » droit à la
préretraite à 50 ans, notamment en faveur des ouvriers de certains
secteurs industriels où la pénibilité du travail est élevée
[23].
Du point de vue des organisations syndicales, ces luttes
s’inscrivent dans le droit fil du combat contre l’aliénation au
travail. Permettre au travailleur de sortir plus tôt du marché du
travail ne peut être que bénéfique pour ce dernier. Du même
coup, elles ont sans doute été amenées à minorer les
conséquences néfastes que pouvait engendrer pour les salariés
âgés la multiplication des dispositifs de sortie précoce. Il est
d’ailleurs significatif que les actions en matière de maintien dans
l’emploi des salariés âgés, encouragées par les dispositifs publics,
aient reposé essentiellement sur des initiatives des directions
d’entreprise
[24]. Elles ont commencé timidement à voir le jour au
cours des années quatre-vingt-dix, dans quelques entreprises qui
souhaitaient mettre fin à l’usage des préretraites.
Démotivation et fragilisation dans l’entreprise ont cumulé leurs
effets pour construire de nouveaux profils de la seconde moitié de
carrière. Les situations aux marges de l’activité se sont multipliées
pour les salariés vieillissants, témoignant d’une certaine
précarisation de la fin de carrière. La relégation massive , hors du
marché du travail, des salariés de plus de 55 ans a engendré pour
le groupe immédiatement inférieur des 40-55 ans une foule de
« demi-vieux » en « partance » qui font l’expérience de la
discrimination par l’âge dans l’emploi et de certaines formes de
marginalisation dans l’entreprise.
Toutes les parties concernées sur le marché du travail – salariés,
syndicats et employeurs – ont intégré ces nouvelles r&ea