2002
Retraite et société
Avant-propos
Annie Jolivet
IRES
Alain Rozenkier
CNAV
Si l’attention portée à la question des retraites avait semblé
s’émousser, ce n’est manifestement plus le cas aujourd’hui : elle
est devenue la première préoccupation sociale des Français.
Selon le baromètre social publié par l’institut CSA début juillet
2002, les personnes interrogées sur les sujets qui les préoccupent
le plus ont en effet, pour la première fois dans ce genre d’enquête
d’opinion, cité la retraite à 50 %. La question de l’emploi occupe
le quatrième rang (32 %) derrière l’insécurité et la santé.
Nul doute que l’emploi des travailleurs vieillissants, à
l’articulation des problématiques de retraite et d’emploi, se trouve
également en bonne place, y compris pour les acteurs sociaux. La
possibilité de prolonger l’activité au-delà de 60 ans est d’ailleurs
affichée comme l’un des axes d’action de la nouvelle équipe
gouvernementale en matière de retraite. Cette orientation rejoint
le « nouveau consensus »
[1] qui se dégage dans ce domaine au
niveau international, selon lequel, étant donné l’impact du
vieillissement de la population sur les régimes de retraite, qu’ils
soient financés par capitalisation ou par répartition, la solution du
problème passe avant tout par des mesures visant à accroître les
taux d’emploi en vue de réduire les ratios de dépendance. Ce
consensus s’est d’ailleurs assez rapidement construit au sein de
l’Union européenne au cours des deux dernières années.
La remise en question de la justification des sorties précoces
d’activité et la perception de la nécessité de relever les taux
d’activités aux âges élevés semblent désormais bien ancrées.
Divers facteurs objectifs y contribuent. La contraction de l’offre de
travail pourrait conduire les entreprises à maintenir en emploi les
salariés les plus âgés, voire à embaucher à des âges plus avancés.
Le vieillissement de la main-d’œuvre employée devrait également
amener les entreprises à développer une gestion appropriée de
leur personnel. L’augmentation de l’espérance de vie et l’avance
en âge en bonne santé des travailleurs pourraient amener ceux-ci
à accepter, sinon à souhaiter, une prolongation de leur période
d’activité.
Cependant, il est peu probable que le contexte actuel
relativement favorable du marché du travail produise un
retournement spontané des comportements des entreprises. En
France en particulier, on considère qu’avant de prolonger
l’activité professionnelle après 60 ans, il faut que l’on puisse
parvenir à cet âge en tant qu’« actif occupé », ce qui est loin d’être
le cas pour tous actuellement. La situation des travailleurs âgés
durant les années qui précèdent le départ en retraite est d’ailleurs
très différente selon les pays. Alors que certains, dont la France,
ont pratiqué les cessations anticipées d’activité assez
massivement, les pays scandinaves, les États-Unis et le Japon se
caractérisent par un taux d’emploi très élevé entre 55 et 64 ans.
Ces différences conduisent à s’interroger notamment sur les
déterminants institutionnels, sociaux et économiques de l’activité
aux âges élevés. Les voies de sortie (préretraite, invalidité,
chômage) dépendent en particulier des caractéristiques des
systèmes de protection sociale, les agents économiques (individus
et entreprises) arbitrant entre les différentes modalités accessibles.
Les transformations du travail et de l’emploi sont aussi largement
en cause dans la mise à l’écart des travailleurs âgés. Les
changements technologiques, les restructurations et lamontée
des pressions concurrentielles sont également responsables d’une
déstabilisation des emplois et des carrières.
Les possibilités de cessation anticipée d’activité créent à la fois
une incitation et des anticipations favorables à la sortie plus ou
moins précoce. Il y a ainsi eu longtemps, en France, un consensus
autour des préretraites, d’où la récurrence des dispositifs de
cessation anticipée, un nouveau dispositif (ou le chômage)
prenant le relais lorsqu’un autre est supprimé. L’un des obstacles
au maintien dans l’emploi des travailleurs âgés provient ainsi de
la rencontre entre les attentes des salariés âgés, qui souhaitent
pour beaucoup partir le plus tôt possible, et la perception qu’ont
les employeurs de la motivation et de la productivité des
travailleurs âgés, compte tenu, dans beaucoup de secteurs, des
impératifs de gains de productivité et d’une réduction
tendancielle des effectifs.
Avec la diminution considérable des préretraites publiques au
cours des années quatre-vingt-dix, le chômage constitue
aujourd’hui en France l’une des voies principales de sortie
d’activité. Or, la logique d’« activation » des dépenses de la
politique de l’emploi tend à s’étendre, en Europe notamment. Elle
pourrait conduire assez rapidement à une remise en cause de
l’avantage relatif dont bénéficient jusqu’à présent les chômeurs
âgés (meilleure indemnisation, moindre incitation au retour à
l’emploi au-delà d’un certain âge) et à une pression accrue au
retour à l’emploi de ces travailleurs. La décrue du chômage au
cours des dernières années contribue paradoxalement à cette
évolution : tout en atténuant la sélectivité du chômage, elle met
clairement en évidence le maintien d’un noyau dur de chômeurs,
largement constitué de chômeurs âgés, et par conséquent la
nécessité de favoriser leur retour à l’emploi quand la conjoncture
est favorable.
Deux inflexions récentes en France pourraient illustrer cette
évolution vers une « activation » des chômeurs âgés. L’accord du
19juin 2002 passé entre les partenaires sociaux a durci les
modalités d’indemnisation des chômeurs âgés. Jusqu’à présent,
les demandeurs d’emploi de 55 ans et plus s’inscrivant à l’Unedic
bénéficiaient d’une allocation de chômage pouvant aller jusqu’à
cinqans, jusqu’à leur basculement dans le régime de retraite,
pour autant qu’ils aient cotisé vingt-sept mois au cours des trente-six derniers mois. Cette mesure avait été mise en place pour aider
les salariés âgés licenciés, qui n’avaient en fait que très peu
d’espoir de retrouver un emploi. À compter du 1er juillet et
jusqu’au 31 décembre 2002, elle sera réservée aux seuls
demandeurs d’emploi justifiant d’une activité professionnelle de
vingt-cinq ans. Pour les autres, la durée d’indemnisation sera
ramenée à quarante-cinq mois. D’après des estimations
syndicales, quelque 24 000 personnes en seraient affectées. Par
ailleurs, le dispositif d’aide dégressive mis en place début 2001
pour les entreprises embauchant des chômeurs inscrits depuis
plus de douze mois, serait accessible aux demandeurs d’emploi
âgés de 55 ans et plus inscrits depuis trois mois seulement. Il s’agit
là d’un dispositif « temporaire » et « expérimental ».
Accroître le taux d’emploi des travailleurs âgés implique alors
unesérie d’évolutions, à différents niveaux. Certaines permettent
defavoriser le maintien dans l’emploi actuel ou au sein de
l’entreprise : amélioration des conditions de travail, aménagement
des horaires et réduction du temps de travail, amélioration
del’adaptabilité par la formation, la mobilité professionnelle
ou géographique, conception de trajectoires professionnelles
adaptées
[2], développement d’une gestion anticipée du vieillissement
démographique
[3]. D’autres visent à créer les conditions d’une
mobilité sur le marché du travail, d’une entreprise à l’autre. Le cadre
de réflexion est alors celui plus général de la
« flexicurity », c’est-à-dire la combinaison entre flexibilité et sécurité : à la stabilité dans un
emploi, dont la perte est alors dramatique, est préférée une
sécurisation des transitions. L’exemple du Danemark sert ici de point
de repère : la forte mobilité des travailleurs est notamment favorisée
par une longue durée d’indemnisation du chômage. Créer un
marché du travail pour les quinquagénaires
[4] relève de la même
logique : limiter les conséquences de la perte d’emploi en
développant des opportunités d’emploi pour les individus en « fin de
carrière », ou, en d’autres termes, développer un marché « externe »
pour les travailleurs âgés.
On peut alors aboutir à des emplois très différents de ceux
précédemment occupés, voire moins valorisés que ceux offerts
aux travailleurs plus jeunes : moins rémunérés, à temps partiel, à
statut précaire, ils constituent ce que l’on appelle des
« bridge
jobs »
[5], des emplois de transition entre activité et retraite. La
question des
« bridge jobs » se pose également lorsqu’on envisage
une poursuite de l’activité après l’âge « normal » de la retraite, cette
norme différant assez largement selon les règles du système de
retraite. Le développement de tels emplois suscite alors une série
d’interrogations et implique des arbitrages en ce qui concerne leur
« qualité », la marge de choix laissée aux individus, dépendant
notamment des revenus alternatifs dont ils peuvent bénéficier, le
degré de remise en cause du fonctionnement du marché du travail,
l’éventuelle concurrence avec les travailleurs plus jeunes.
Les articles proposés dans ce deuxième volume consacré à la
gestion des âges et à la fin d’activité apportent des éclairages sur
ces différents points, à partir de deux axes principaux : d’une part,
un approfondissement de l’approche internationale déjà amorcée
dans le volume précédent sous l’angle de la politique
européenne, d’autre part la poursuite de l’analyse de la situation
française, et notamment des comportements des entreprises.
Anne-Marie Guillemard propose une comparaison internationale
fine de l’activité en fin de carrière et de la nature du chômage des
travailleurs âgés. Si la participation au marché du travail est
globalement en baisse, de fortes différences existent selon les pays
mais aussi entre hommes et femmes. La fragilisation de la fin de
carrière est analysée comme le résultat d’un large processus de
dépréciation de l’âge au travail. La déstabilisation des marchés
internes s’est accompagnée de la construction d’une « culture » de
la sortie précoce. Les anticipations et les perceptions des
différents acteurs en sont aujourd’hui profondément affectées.
Relevé comme une exception dans l’article précédent, le Japon
constitue un cas particulièrement intéressant : le vieillissement
démographique y est l’un des plus avancés au monde. Évelyne
Dourille-Feer présente les différentes dimensions du problème des
travailleurs âgés tel qu’il se pose dans ce pays. Elle montre en
particulier comment les évolutions démographiques ont conduit
assez tôt à remettre en cause l’âge de sortie d’activité mais
bousculent aussi le fonctionnement traditionnel des marchés
internes. Les pouvoirs publics ont mis en place depuis longtemps
une politique de relèvement de l’âge de départ à la retraite et de
développement des débouchés offerts aux travailleurs âgés. Les
entreprises privées ont, d’ores et déjà, relevé l’âge de départ
obligatoire à la retraite et cherchent aujourd’hui à mieux utiliser
les travailleurs âgés, ou une partie d’entre eux.
L’effectivité d’un relèvement du taux d’activité des plus âgés
dépend de l’ampleur du chômage qui les touche. David Anglaret
précise les principales caractéristiques des chômeurs âgés en
France. Plus faible que pour les autres catégories d’âge,
disparaissant pratiquement à partir de 57 ans, le niveau du
chômage est très lié à l’existence d’autres dispositifs favorisant la
sortie anticipée du marché du travail. En revanche, les chômeurs
âgés sont très fréquemment des chômeurs de longue durée. Leur
difficulté à retrouver un emploi est compensée par une
indemnisation plus favorable et une plus forte protection de
l’emploi.
L’analyse par Agnès Topiol et Claude Minni des comportements
des entreprises met clairement en évidence la faiblesse en France
des initiatives en faveur des travailleurs âgés. Si le vieillissement
démographique des salariés est inégal selon les établissements, en
particulier selon les secteurs d’activité, plus d’un tiers d’entre eux
ont des pyramides d’âge très déséquilibrées. Cependant, la
gestion du vieillissement les préoccupe encore peu. Les cinq
stratégies de gestion de l’emploi et du vieillissement caractérisées
montrent que l’adaptation des pratiques des entreprises aux
évolutions démographiques reste encore largement à faire.
La formation continue devrait pouvoir contribuer, si ce n’est au
recrutement de salariés âgés, tout au moins à leur maintien dans
l’entreprise en assurant l’adaptation de leurs compétences. Le
tableau que dresse Frédéric Lainé de l’accès des seniors à la
formation continue en France est en demi-teinte. Cet accès
diminue pour les plus âgés, plus précocement pour les chômeurs
que pour les actifs employés. De grandes différences existent
cependant selon le secteur d’activité et la taille de l’entreprise.
L’article analyse également les caractéristiques des formations
reçues par les travailleurs âgés et leurs attentes en matière de
formation. Il remet en particulier en cause l’idée d’un moindre
intérêt de leur part pour la formation.
Enfin, Xavier Gaullier analyse les enjeux et les voies d’action
concernant les fins de carrière. L’approche systémique proposée,
liant politiques publiques, politiques d’entreprise, marché du
travail et retraites met bien en évidence la difficulté à faire évoluer
les comportements des différents acteurs. Arrêter les préretraites et
dynamiser l’emploi des travailleurs âgés implique alors d’agir à
ces différents niveaux. L’article souligne en particulier la nécessité
de passer à une analyse plus large du marché du travail. Il
envisage également les différentes options pour adapter/assouplir
les conditions du départ en retraite : reconnaissance d’un droit à
retraite précoce pour les longues durées d’activité, attribution de
droits en fonction d’activités hors travail, des conditions de travail,
retraite choisie, retraite partielle, possibilité de reprendre un
emploi ou de cumuler emploi et retraite. Toute réforme des
retraites implique de nouveaux arbitrages, une « rénovation du
contrat social » entre générations et une réflexion en terme de
justice.
[1]
Bureau international du travail, 2002,
Sécurité sociale. Un nouveau consensus,
Genève, 126 p.
[2]
Pour une revue de certaines de ces options,
cf. Thierry (dir.), 2002,
20-40-60 ans…
Dessinons le travail de demain, Éditions d’organisation, 205 p.
[3]
Molinié, Volkoff, 2002,
La démographie du travail pour anticiper le vieillissement,
Collection « Outils et méthodes », Éditions de l’Anact, 76 p.
[4]
Pisani-Ferry, 2000,
Plein-emploi, Rapports au Conseil d’analyse économique,
n° 30, La Documentation française, 372 p.
[5]
Doeringer (éd.), 1990,
Bridges to Retirement. Older Workers in a Changing Labor
Market, ILR Princeton, 237 p.