2003
Retraite et société
Aide familiale et recours au secteur des services : une perspective interculturelle
Maria -teresa bazo
UNIVERSITÉ DU PAYS BASQUE, BILBAO,ESPAGNE
Iciar Ancizu
UNIVERSITÉ DU PAYS BASQUE, BILBAO,ESPAGNE
Dans toutes les sociétés, la famille et le secteur des services sont les
principales sources d’aide et de soutien aux personnes âgées. Depuis
quelques dizaines d’années, le rôle de ces deux instances, ainsi que la
nécessité de proposer des solutions aux problèmes du vieillissement
démographique dans un contexte de transformation permanente, sont au
cœur du débat social et politique. Cet article se penche sur l’aide familiale
et le recours au secteur des services dans les pays participant au
programme Oasis (Norvège, Angleterre, Allemagne, Espagne et Israël), en
s’attachant plus particulièrement aux personnes de 75 ans et plus.
Ilexamine les caractéristiques du diptyque famille-secteur des services à la
lumière de données quantitatives et qualitatives. Dans le cadre de
recherche du projet Oasis, l’aide familiale et les services apparaissent
comme des facteurs-clés pour retarder la survenue de la dépendance
physique chez les personnes âgées. En ce sens, il nous intéresse de mieux
comprendre, non seulement les facteurs d’ensemble, mais aussi les modes
d’interaction entre individus et services, et ce que les personnes
concernées attendent des uns et des autres. Les données recueillies
laissent à penser que la relation aux services et l’organisation de
l’aidediffèrent dans les trois domaines explorés: tâches ménagères,
commissions et transport, et enfin, soins aux personnes. On peut y voir le
résultat de traditions nationales relatives aux services sociaux, mais aussi
l’esquisse de politiques différentes vis-à-vis des exigences nouvelles de
soins aux personnes âgées.
Family and services are the main providers of help and support to older
people in all societies. Social and political debate has focused over the past
decades on the role played by both agencies and the need to offer new
solutions to the challenges arising from an ageing population in a context
of permanent transformation. This article explores family care and service
provision in the Oasis participating countries (Norway, England, Germany,
Spain and Israel), paying special attention to the 75+ group. Thus,
quantitative and qualitative data will be presented in order to examine the
characteristics of the family-services mix of help. Within the Oasis research
framework, family help and services are viewed as key elements in delaying
dependency for those elderly in risk of becoming functionally dependent.
In this sense, we are interested in understanding better, not only the
macro-factors, but also how people interact with services and what they
expect from both families and services. Data suggest that different
relationships with services and patterns of help are operating in the three
areas explored – household chores, transport and shopping and personal
care– that reflect national traditions on social service provision as well as
future approaches to new demands on care for old people.
L’aide et le soutien aux personnes âgées sont devenus un impératif
majeur pour les pays du monde entier. Il existe un consensus
général sur la démographie du vieillissement et sur les principaux
traits de la situation dans les différents pays considérés. Il s’agit
donc aujourd’hui d’identifier les besoins et les demandes, puis d’y
répondre dans un contexte de ressources limitées et de maîtrise
des coûts. Le nombre et la longévité croissants des personnes
âgées, et en particulier l’augmentation rapide, dans cette
population, des plus âgées d’entre elles, se conjuguent aux
mutations de la vie professionnelle, des structures familiales et des
modes de vie pour faire peser de nouvelles exigences sur les
familles et sur les systèmes de santé et d’aide sociale. Commune
à toutes les sociétés industrialisées avancées, cette tendance
appelle néanmoins des réponses différentes en termes d’action
publique et de prestation de services.
Le projet Oasis est une enquête interculturelle et
intergénérationnelle (cf. l’avant-propos, p. 4, pour une description
générale). Les pays participants (Norvège, Angleterre, Allemagne,
Espagne et Israël) se distinguent par leurs régimes de protection
sociale et leurs cultures familiales, qui débouchent sur des
approches sociopolitiques différentes de la réponse à apporter
aux besoins des personnes âgées.
Cette contribution débute par un tour d’horizon rapide des
nouveautés introduites dans les prestations de services aux
personnes âgées dans chacun d’entre eux, en s’attachant aux
spécificités des solutions adoptées. Il s’agit ensuite d’analyser les
données de l’enquête Oasis, illustrant ainsi les diverses
répartitions entre l’aide de la famille et les secteurs des services.
Viennent ensuite des extraits d’entretiens approfondis avec des
personnes âgées menacées par la dépendance et avec les « aidants
naturels » que sont leurs enfants adultes. Cette partie vise à mettre
en lumière la dynamique des relations entre individus et services.
Elle illustre le lien entre l’échelon individuel et celui de la société
dans son ensemble. En effet, les actions et les décisions des
personnes tiennent à la fois aux possibilités offertes et aux
restrictions imposées par les structures. Les régimes de protection
sociale diffèrent selon les possibilités d’accès aux services et à
l’aide extra-familiale, la disponibilité de ceux-ci et de celle-là,
l’importance de l’économie sociale, les critères à remplir pour
pouvoir bénéficier des services et l’aptitude à répondre à
l’augmentation de la demande. Nous nous attacherons à montrer
que ces caractéristiques se reflètent à la fois dans la relation entre
individus et services et dans les attentes adressées au secteur des
services et au réseau familial. Comment les réformes à venir
pourront-elles tenir compte de manière appropriée de tous ces
facteurs-clés ?
Malgré les différences historiques qui s’observent dans les
traditions, les valeurs et les évolutions institutionnelles des
dispositifs d’aide aux personnes âgées dans les pays du
programme Oasis, les difficultés et les problèmes nationaux
affichent d’importantes similitudes, essentiellement structurelles.
Tout d’abord, tous les pays connaissent une mutation
démographique, avec en particulier une augmentation du nombre
de personnes très âgées ayant besoin de soins et d’aide. Il existe
toutefois des variations significatives dans l’avancement et
l’impact de ce processus, d’où une certaine diversité des
solutions. En général, celles-ci cherchent à établir un équilibre
entre les besoins évalués et les ressources disponibles dans un
contexte de projections pessimistes et de pénurie. On constate
ensuite, dans tous les pays considérés, un manque de
coordination entre les différentes catégories d’intervenants et
entre les niveaux de prestation, en particulier entre les services
sociaux et de santé. L’objectif déclaré des pouvoirs publics
consiste à améliorer la collaboration et la coordination, ce qui
peut déboucher sur des solutions économiques et des prestations
de meilleure qualité. Troisièmement, les années quatre-vingt et le
début des années quatre-vingt-dix ont été le théâtre d’une
évolution en faveur des soins communautaires. Sont ainsi mieux
reconnus les avantages de ces mécanismes pour les anciens, mais
aussi la nécessité de soutenir les aidants familiaux. C’est le cas
dans les cinq pays considérés, mais avec un rythme et une
efficacité d’application très variables pour les plans et dispositions
votés par le législateur. Enfin, la gestion et les prestations
concrètes en matière de santé publique et de services sociaux
sont assurées par les autorités locales, avec des différences dans le
degré de décentralisation et les stratégies financières, l’État se
cantonnant normalement à la fonction réglementaire. Ce
phénomène induit des différences substantielles au sein d’un
même pays, sous l’effet de facteurs politiques, sociaux et
historiques.
â– Organisation des services
selon les pays
Penchons-nous maintenant sur l’organisation des services dans
chaque pays du programme Oasis, en nous attachant plus
particulièrement aux évolutions récentes et au débat actuel sur les
services destinés aux personnes âgées.
En Norvège, le principal prestataire est l’État, suivi de près par la
famille proche (Daatland, 1997). La fourniture des services est
traditionnellement l’affaire des autorités locales (municipales,
principalement), tandis que l’État édicte les lois et les limites
financières. La décentralisation s’est encore renforcée depuis les
réformes lancées au milieu des années quatre-vingt.
L’Espagne a connu de profonds changements au cours des années
quatre-vingt. Des objectifs ont été définis quant à la protection
sociale des personnes âgées. L’architecture institutionnelle
comprend trois échelons : État, communautés autonomes et
collectivités locales (Ministerio de Asuntos Sociales, 1990,
pp. 161-202). Les responsabilités sanitaires et sociales ont
progressivement été transférées aux communautés autonomes,
qui sont responsables de la planification, de la fourniture et de
l’évaluation des services, sans contrôle direct du gouvernement
central. Il existe une couverture santé universelle, mais les
prestations sociales sont soumises à conditions de ressources.
En Angleterre, la famille demeure l’unité de référence pour le
maintien du bien-être des personnes sur l’ensemble de leur vie
(Tinker et al., 1994). Le secteur public assume une grande partie
des soins de santé, et procure également une aide sociale, sous
forme de services communautaires et de soins en institution. Il est
épaulé par un secteur associatif et un secteur privé puissants. Le
partage des responsabilités entre les différentes administrations
obéit à la volonté récente de fournir aux usagers un service sans
discontinuités. La prestation d’un service global à la population
âgée doit être encouragée dans le contexte d’une économie mixte
des soins et de l’aide, qui a « conduit à une diversité accrue des
services, principalement entre secteurs publics, associatif et
privé » (Biggs, 1997, p. 191).
L’infrastructure des services aux personnes âgées en Israël a
connu un développement et une évolution rapides depuis vingt
ans, en réponse au vieillissement de la population. En janvier
1995 une loi sur l’assurance maladie est entrée en vigueur qui
institue la couverture maladie universelle et définit un ensemble
de services de base, auxquels ont droit tous les citoyens (Brodsky
et al., 2000). La responsabilité des services aux personnes âgées
dépendantes est répartie entre différents intervenants, dans le
cadre d’un système clairement délimité mais complexe dans
lequel l’aspect discriminant est la nature du service et le degré
d’incapacité (ministère israélien du Travail et des Affaires sociales,
2002). Aspect intéressant, la loi sur les pensions alimentaires, qui
établit une responsabilité des descendants envers les ascendants,
impose aux enfants de contribuer aux frais des soins en institution
en fonction de leur situation économique et de celle de leurs
parents âgés (Brodsky et al., 2000, p. 66). Ce texte a entraîné une
modification spectaculaire du système des soins de longue durée.
Sont touchés à la fois le volume de ressources disponibles pour les
soins à domicile, l’organisation des services fournis et le passage
de programmes dotés de budgets discrétionnaires au mécanisme
de couverture universelle (ministère du Travail et des Affaires
sociales, 2002).
En Allemagne, le cadre général des soins de santé relève de la loi
nationale sur l’assurance maladie, qui s’applique jusqu’à un
plafond donné. Au-delà, la cotisation est laissée au libre choix des
individus. Ceux-ci peuvent également choisir leur prestataire et,
sous réserve de certaines restrictions temporelles, changer de
caisse d’assurance maladie. La politique des soins de longue
durée évolue relativement lentement dans ce pays. Les soins aux
personnes fragiles et handicapées non intégrées à la population
active ont longtemps été placés sous la responsabilité principale
des régions (les Länder) et des communes, qui ne recevaient pas,
à ce titre, de financement fédéral direct. L’aide sociale à ces
personnes était assurée par des programmes établis sous
condition de ressources, tandis que les prestations de maladie
relevaient de la loi nationale sur l’assurance maladie (Brodsky et
al., 2000). Après de longues années de débats sur le meilleur
moyen d’améliorer ce système, une loi sur l’assurance
dépendance instituant une assurance universelle de long terme en
matière de soins, mais ne couvrant les besoins que partiellement
et sous certains plafonds, a été promulguée en 1995 (Brodsky et
al., 2000).
Cette description succincte des grandes évolutions relatives aux
services dans les pays du programme Oasis entend mettre en
lumière les différences, ainsi que les modes de réponse aux
exigences communes découlant du vieillissement démographique.
Rien n’a encore été dit sur la famille, qui demeure pourtant la
principale source d’aide et de soutien aux personnes âgées.
Reconnaissant ce phénomène, certains pays ont édicté des lois
directement destinées à y faire face (ministère israélien des Affaires
sociales, 2002 ; von Kondratowitz et al., 2002). Les solutions
adoptées reflètent non seulement l’évolution historique de la
politique sociale, mais aussi des facteurs idéologiques et
institutionnels, dont le rôle est vital dans le développement et la
croissance des États-providence. Dans l’analyse des données
provenant de l’étude Oasis, il faut impérativement garder à l’esprit
l’organisation actuelle des services. En effet, celle-ci fixe des
limites, mais dessine aussi les évolutions possibles dans les cinq
pays considérés.
â– Aide familiale et prestations
de services
Une section du questionnaire Oasis est consacrée à la collecte
d’informations sur l’aide et les services prodigués par différentes
instances (famille, secteur des services et tiers) dans trois
domaines (tâches ménagères, transport et achats, soins aux
personnes). Chaque instance se décline ensuite en plusieurs
variantes, comme le montre le tableau 1, p. 113. La question des
services occupe une place centrale dans le projet Oasis.
L’importance relative de ces derniers et de la famille dans
l’organisation de l’aide au sein d’un pays reflète certes le partage
actuel entre soins institutionnels et informels aux personnes
âgées. Elle permet également d’explorer la relation entre culture
familiale (sous l’angle des normes et pratiques) et organisation des
services. L’objectif consiste ici à analyser le rôle des familles, des
services et des autres intervenants dans les soins et le soutien aux
personnes de plus de 25 ans, en s’intéressant en particulier aux
plus âgées (à partir de 75 ans). Les modèles d’aide ainsi observés
peuvent contribuer à décrire et à inventorier l’importance des
différentes instances d’aide dans les cinq pays du programme
Oasis. Ils permettent aussi de déterminer dans quelle mesure ces
instances se substituent les unes aux autres ou viennent se
compléter.
Tableau 1
Aides mentionnées dans le questionnaire Oasis
Tableau 1
Aides mentionnées dans le questionnaire Oasis
FAMILLE SERVICES TIERS
Époux/compagnon Publics Amis
Fille Associatifs/caritatifs Voisins
Fils Commerciaux Bénévoles
Belle-fille Ne sait pas Aide rémunérée de
Gendre manière privée
Parent(s) Autres
Grand(s)-parent(s)
Petits enfants
Frère(s) et sœur(s)
Autres membres de la famille
Les données sur l’aide et le soutien seront présentées selon la
structure du questionnaire, en partant des tâches ménagères,
avant de passer au transport et aux achats, pour finir par
l’assistance pour les soins aux personnes. Il faut noter que les
totaux des tableaux ne sont pas égaux à 100 %, car il était
possible de donner plusieurs réponses pour chacun des domaines
étudiés.
â– â– Les tâches ménagères
La probabilité de bénéficier d’une aide pour les tâches ménagères
(cf. tableau 2, p. 114) est évidemment partout plus importante
chez les plus de 75 ans que dans les deux autres catégories d’âge
envisagées. On peut observer qu’Israël se distingue par le
pourcentage de personnes recevant une telle aide, quelle que
soitla tranche d’âge et spécialement parmi les 50-74 ans. Ce
phénomène peut tenir au grand nombre des handicapés du fait
des guerres et des violences qu’a connues et que connaît la
région.
Toujours dans les tâches ménagères, l’aide apportée par la famille
aux 25-74 ans l’emporte sur celle reçue du secteur des services
partout, sauf en Israël. Ce schéma s’inverse ensuite. C’est en
Norvège qu’on trouve la proportion la plus élevée de personnes
âgées aidées par le secteur des services (76 %). En Israël, ce
pourcentage englobe près de la moitié de cette catégorie de
population (49 %). Il est plus faible en Angleterre et en Allemagne
(respectivement 41 % et 35 %), et plus encore en Espagne (16 %).
Les tiers fournissent eux aussi une aide selon des proportions
variables.
Tableau 2
Aide aux tâches ménagères apportée par la famille, le secteur des
services, les tiers, par groupes d’âge (en pourcentage)
Tableau 2
Aide aux tâches ménagères apportée par la famille, le secteur des
services, les tiers, par groupes d’âge (en pourcentage)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Groupe 25- 50- 75 25- 50- 75 25- 50- 75 25- 50- 75 25- 50- 75
d’âge 49 74 ans 49 74 ans 49 74 ans 49 74 ans 49 74 ans
ans ans et + ans ans et + ans ans et + ans ans et + ans ans et +
Famille 62 55 31 80 80 57 92 76 62 59 63 65 21 14 19
Services 21 45 76 10 18 41 8 9 35 10 16 16 28 42 49
Tiers 22 8 6 35 22 48 11 27 31 38 28 30 40 39 34
Total des
bénéficiaires
d’une aide 95 54 198 42 87 173 53 67 216 29 51 152 136 140 234
% du groupe
d’âge 19 19 48 12 19 44 13 18 43 6 14 39 27 42 63
Total (n) 506 284 413 350 449 398 420 377 499 460 356 385 508 331 369
Si l’on se concentre sur les 75 ans et plus, on constate
desmodèles différents selon l’importance des trois sources de
soutien. Le tableau 2, ci-dessus montre ainsi que seuls deux pays
– l’Espagne et l’Angleterre – placent en dernier le secteur des
services pour le soutien aux tâches ménagères. Ces pays
présentent une structure de soutien analogue, et se distinguent en
cela des trois autres. Cependant, en Espagne, le pourcentage
d’aide procuré par le secteur des services est inférieur (16 %) à
celui enregistré en Angleterre (39 %). La Norvège, l’Israël et
l’Allemagne représentent un modèle différent. Enfin, quel que soit
le pays et la catégorie d’âge, les femmes reçoivent davantage
d’aide que les hommes.
â– â– Le transport et les courses
Le transport et les courses sont deux activités perçues comme
importantes dans la vie quotidienne. À la vue des données par
pays (cf. tableau 3, p. 115), la famille apparaît ici comme le
principal pourvoyeur d’aide, toutes tranches d’âge et tous pays
confondus. On n’observe d’ailleurs aucune différence en fonction
de l’âge. C’est lorsqu’on compare l’aide fournie par le secteur des
services et par les tiers sur les trois groupes d’âge considérés que
les dissemblances se font jour. Chez les plus jeunes, les tiers
l’emportent sur le secteur des services en Norvège, en Angleterre,
en Israël et en Allemagne. Il en va de même chez les
50-74 ans, sauf en Israël, où les services se placent en tête. En
Espagne, la contribution des tiers au groupe le plus jeune est
pratiquement inexistante.
Tableau 3
Aide reçue pour le transport et les courses, par catégorie d’âge
Tableau 3
Aide reçue pour le transport et les courses, par catégorie d’âge
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
(N=1203) (N=1197) (N=1297) (N=1201) (N=1208)
Catégorie
d’âge Oui Non Oui Non Oui Non Oui Non Oui Non
n % n % n % n % n % n % n % n % n % n %
25-49
ans 84 17 420 83 30 9 312 91 49 12 370 88 8 2 452 98 52 10 456 90
50-74
ans 40 14 244 86 84 19 358 81 55 15 322 85 35 10 321 90 48 15 283 85
75 ans
et + 153 37 259 63 186 47 211 53 209 42 290 58 125 33 260 67 148 40 221 60
Total 277 23 923 77 300 25 881 74 313 24 982 76 168 14 1033 86 248 21 960 79
Pour le groupe le plus âgé, le secteur des services est le deuxième
fournisseur d’aide en Norvège, en Israël et en Allemagne. Les tiers
passent devant en Espagne et en Angleterre. Comme le montre le
tableau 4 (p. 116), les structures de soutien aux personnes âgées
en matière de transport et de commissions se distinguent très
nettement de celles relatives aux tâches ménagères. Dans cette
activité, la famille est partout la principale source d’aide, la
différence tenant au classement du secteur des services et des
tiers. La deuxième place est occupée par les services en Norvège,
en Israël et en Allemagne, et par les tiers (aide informelle ou
rémunérée de manière privée) en Espagne et en Angleterre. Là
encore, ces deux pays affichent une structure analogue. Les tiers
l’emportent sur les services concernant l’aide aux personnes
âgées pour se déplacer et faire leurs courses, ainsi que pour les
tâches ménagères. Dans ces deux domaines, la famille domine,
suivie par les tiers, puis par le secteur des services. Enfin, les
femmes reçoivent plus d’aide que les hommes pour le transport et
les achats, quel que soit le pays et la tranche d’âge.
Tableau 4
Transport et achats : structure de l’aide apportée par la famille, le secteur
des services et les tiers (75 ans et plus)
Tableau 4
Transport et achats : structure de l’aide apportée par la famille, le secteur
des services et les tiers (75 ans et plus)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Famille Famille Famille Famille Famille
Services Tiers Services Tiers Services
Tiers Services Tiers Services Tiers
â– â– Les soins aux personnes
Dans tous les pays, très rares sont les personnes de 25 à 74 ans
qui reçoivent une aide en matière de soins aux personnes. Après
75 ans, c’est Israël qui affiche le plus fort pourcentage, suivi, dans
l’ordre, par l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne et la Norvège.
Avoir des difficultés à s’occuper de soi-même peut être considéré
comme indicatif d’un degré élevé de dépendance. Nous
n’analysons pas ici le besoin d’aide, mais le soutien apporté. Vu
la très forte présence des services sociaux en Norvège, la
différence de pourcentage observée entre ce pays (proportion la
plus faible) et Israël (la plus élevée) peut s’expliquer par le fait que
les personnes âgées interviewées habitent chez elles. Peut-être les
Norvégiens dont le degré de dépendance est supérieur vivent-ils
en revanche en institution
[1], d’où leur absence de l’échantillon.
Cet aspect pourrait également concourir à expliquer d’autres
données sanitaires concernant la Norvège, qui tendent à montrer
que les personnes âgées y sont globalement en meilleure santé
que les habitants des quatre autres pays.
Tableau 5
Aide aux soins aux personnes reçue de la famille, du secteur des services
et des tiers par les personnes de 75 ans et plus (en pourcentage)
Tableau 5
Aide aux soins aux personnes reçue de la famille, du secteur des services
et des tiers par les personnes de 75 ans et plus (en pourcentage)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Famille 20 46 51 84 16
Secteur des services 90 54 53 10 66
Tiers 4 28 7 10 19
Total bénéficiant d’une aide 49 63 89 51 73
% de la catégorie d’âge 12 16 18 13 20
Total (n) 413 398 499 385 369
Le secteur des services est le principal pourvoyeur d’aide pour les
soins aux personnes en Norvège, en Israël et en Angleterre. En
Allemagne, sa contribution et celle de la famille s’équilibrent. En
Espagne, en revanche, cette activité est du ressort presque exclusif
de la famille. Celle-ci est également très présente en Angleterre,
juste après les services. C’est en Israël que la contribution de la
famille est la plus faible. Si l’on considère les différentes
instances, on observe quatre modèles dans les cinq pays
considérés. En Norvège, c’est le secteur des services qui domine
clairement. En Espagne, c’est au contraire la famille. En
Allemagne, cette tâche est assumée à parts égales entre les deux.
La contribution des tiers est faible dans ces trois pays. Enfin, en
Angleterre et en Israël, la principale contribution provient du
secteur des services, mais le rôle des tiers est significatif. Ces deux
pays se différencient par une présence plus marquée de la famille
en Angleterre. Par ailleurs, chez les plus âgés, les femmes
reçoivent partout plus d’aide que les hommes.
â– â– Les différentes formes de service
Il peut être intéressant de distinguer les formes de services
envisagés dans ces recherches. Le tableau 6, p. 118 illustre les
différents types de services reçus par le groupe le plus âgé en
matière de tâches ménagères. C’est en Norvège, suivie par Israël,
que cette aide est la plus importante, et en Espagne qu’elle est la
plus minime. L’Angleterre et l’Allemagne occupent une position
intermédiaire. En Norvège et en Espagne, les pouvoirs publics
sont le principal prestataire, même si, dans ce dernier pays, le
nombre de personnes ainsi aidées est très réduit. En Angleterre,
les deux tiers de l’aide reçue proviennent de l’État. La proportion
tombe à moins de trois cinquièmes en Israël et à deux cinquièmes
à peine en Allemagne. Les services associatifs sont surtout
développés en Allemagne, et presque inexistants ailleurs. Les
services commerciaux sont très présents en Angleterre, mais aussi
en Allemagne et en Israël. Ils sont en revanche négligeables en
Norvège. Les services associatifs et commerciaux semblent en
phase d’émergence en Espagne. Néanmoins, la faiblesse du
nombre et de la proportion (24 répondants, soit 6 % du total) de
personnes aidées par le secteur des services dans ce pays nous
contraint à une certaine circonspection quant aux éventuelles
explications.
Tableau 6
Types de services reçus pour les tâches ménagères par les personnes de
75 ans et plus (en pourcentage)
Tableau 6
Types de services reçus pour les tâches ménagères par les personnes de
75 ans et plus (en pourcentage)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Type de service (n=413) (n=398) (n=499) (n=385) (n=369)
Services publics 87 66 39 83 60
Services associatifs 1 4 35 13 -
Services commerciaux 15 37 32 17 31
Total 150 (36 %) 68 (17 %) 71 (14 %) 24 (6 %) 115 (31 %)
Un retour au tableau 2 (p. 114) permet d’observer une structure
de soutien analogue pour les tâches ménagères en Espagne et en
Angleterre. Cependant, la comparaison des pourcentages relatifs
aux services montre que ceux relevant du secteur public
l’emportent en Espagne. En Angleterre, le rapport services
commerciaux sur services publics est de 56 %, contre seulement
20 % en Espagne. Compte tenu de la faible proportion
d’Espagnols âgés recevant une aide de ce secteur, il semble que
le concept de « secteur des services », qui apparaît dans les deux
cas comme la troisième source de soutien après la famille et les
tiers, n’a pas le même sens dans les deux pays. En Angleterre, les
services commerciaux ont une réelle importance et complètent
ceux fournis par les pouvoirs publics. En Espagne, les personnes
qui indiquent être aidées par le secteur des services se réfèrent
principalement aux services publics. On peut également
s’intéresser au cas de l’Allemagne. D’un côté, la famille y
constitue la principale instance d’aide aux tâches ménagères,
suivie par le secteur des services (cf. tableau 2). De l’autre, c’est
dans ce pays que les services publics sont le moins utilisés, alors
que les services associatifs arrivent en première place, suivis
d’assez près par les services commerciaux. En Israël, où les
services publics sont comparativement moins développés qu’en
Angleterre, en Espagne ou en Norvège, les services associatifs
semblent inexistants et le secteur privé tient une place importante
dans les tâches ménagères. La situation est encore différente en
Norvège, où les services publics se classent premiers, et où la
contribution du privé est la plus faible de tous les pays considérés.
Comme le montre le tableau 7 (p. 119), l’aide aux personnes
âgées fournie par le secteur des services pour le transport et les
courses est assez significative en Norvège (18 %) et très faible en
Espagne. Entre ces extrêmes, on trouve Israël, l’Angleterre et
l’Allemagne. Une fois encore, ces services sont principalement
publics en Norvège et en Espagne. En Israël et en Angleterre, ils le
sont également pour trois personnes aidées sur quatre. En
Allemagne, cette proportion est légèrement inférieure à la moitié.
Les services associatifs jouent un rôle important en Allemagne et
en Angleterre, tandis que la proportion des services commerciaux
est comprise entre moins d’un cinquième en Israël, un cinquième
en Angleterre et un quart en Allemagne.
Tableau 7
Type de services reçus pour le transport et les courses par les personnes
de 75 ans et plus (en pourcentage)
Tableau 7
Type de services reçus pour le transport et les courses par les personnes
de 75 ans et plus (en pourcentage)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Type de service (n=413) (n=398) (n=499) (n=385) (n=369)
Services publics 89 67 47 86 71
Services associatifs 3 26 33 14 2
Services commerciaux 7 20 24 7 19
Total 73 (18 %) 46 (12 %) 55 (11 %) 14 (4 %) 52 (14 %)
Pour les soins aux personnes, les personnes âgées aidées sont peu
nombreuses dans l’échantillon (cf. tableau 8). L’Allemagne est le
seul pays dans lequel le volume et la proportion de l’aide
procurés par le secteur des services sont très significatifs. En
Espagne, seules 1% des personnes âgées interrogées indiquent
être aidées par ce secteur. Les pourcentages ne sont pas non plus
significatifs en Israël, en Angleterre et en Norvège. Les services
fournis le sont principalement par l’État. En Allemagne, toutefois,
l’associatif s’arroge une part d’un tiers. Enfin, les services
commerciaux sont plus importants en Allemagne, en Espagne et
en Israël qu’ailleurs.
Tableau 8
Type de services reçus pour les soins aux personnes par les personnes de
75 ans et plus (en pourcentage)
Tableau 8
Type de services reçus pour les soins aux personnes par les personnes de
75 ans et plus (en pourcentage)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Type de service (n=413) (n=398) (n=499) (n=385) (n=369)
Services publics 93 94 53 80 71
Services associatifs - 3 31 40 -
Services commerciaux 7 13 18 20 19
Total 44 (11 %) 48 (12 %) 173 (35 %) 5 (1 %) 45 (12 %)
Une question a été introduite dans l’enquête afin de mieux cerner
les différents services utilisés par les personnes les plus âgées :
aide et entretien ménager, soins infirmiers à domicile,
alarme/système d’appel d’urgence, centre de jour, club du
troisième âge, repas à domicile, transport et tout autre service (cf.
tableau 9). C’est Israël qui affiche le plus fort taux d’utilisation de
l’ensemble des services, suivi par la Norvège. L’Espagne et, dans
une moindre mesure, l’Allemagne occupent le bas du classement,
l’Angleterre se trouvant à une place intermédiaire. Le taux
d’utilisation n’atteint les 10 % ni en Allemagne ni, a fortiori, en
Espagne. Notre analyse se concentrera sur les trois autres pays. En
Israël, la première place revient aux clubs du troisième âge.
Viennent ensuite l’alarme/système d’appel d’urgence, suivie par
l’aide et l’entretien ménager, qui occupent aussi les deux premiers
rangs en Norvège. En Angleterre, c’est le cas des soins infirmiers
à domicile, suivis par l’aide et entretien ménager et par
l’alarme/système d’appel d’urgence. Les soins infirmiers à
domicile sont assez utilisés en Israël et moins en Norvège. De
même, le recours aux centres de jour est fréquent en Israël, et plus
rare en Norvège ou en Angleterre. Les services de transport sont,
eux, plus utilisés en Norvège qu’en Israël ou en Angleterre. Enfin,
les pourcentages d’utilisation des repas à domicile sont
comparables en Israël et en Norvège.
Tableau 9
Recours aux services chez les personnes de 75 ans et plus (en pourcentage)
Tableau 9
Recours aux services chez les personnes de 75 ans et plus (en pourcentage)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Aide à domicile,
soins à domicile 32 16 7 8 33
Soins infirmiers à domicile 14 19 8 3 28
Alarme/système d’appel
d’urgence 33 14 1 2 35
Centre de jour 6 5 4 1 25
Club du troisième âge 22 11 6 9 43
Repas à domicile 10 * 7 1 13
Transport 23 12 9 4 19
Autres services 5 5 6 2 17
Total (n) 413 398 499 385 369
*Pas de données disponibles.
Les grandes caractéristiques nationales peuvent être résumées de
la manière suivante :
- Norvège : la première source de soutien est constituée par le
secteur des services, suivi de la famille. Les services en question
sont principalement publics;
- Israël : le pôle des services a une importance moindre
qu’enNorvège. Les tiers se classent seconds et la famille
dernière. Les services sont majoritairement publics, mais aussi
commerciaux;
- Angleterre : l’aide est partagée à peu près équitablement entre
les trois instances de soutien. Le premier fournisseur d’aide est
la famille, suivie par les tiers et le secteur des services. Les
services sont principalement publics, mais aussi commerciaux;
- Allemagne : la famille vient en premier, avec également une
forte participation du secteur des services et des tiers. Le soutien
apporté par les sous-catégories du secteur des services est
réparti à peu près équitablement entre l’État, l’associatif et le
privé;
- Espagne : la famille se classe première, suivie par les tiers. Peu
présents, les services sont principalement assurés par l’État.
Quant aux services visant spécialement les personnes âgées –
système d’appel d’urgence, soins infirmiers à domicile ou
centresde jour, par exemple – c’est Israël qui en est le plus gros
consommateur.
â– Points de vue sur l’aide
et le soutien à la lumière d’entretiens
Les éléments qualitatifs permettent de comprendre un peu mieux
ces données et d’explorer la dynamique du recours aux services
en observant de plus près les relations entre personnes âgées et
services, ainsi que les attentes des familles et des prestataires.
Nous avons identifié une culture des services, qui est forte en
Norvège, en Angleterre et en Allemagne, importante en Israël et
faible en Espagne. Par ce terme, nous voulons dire non seulement
que ces services sont accessibles à ceux qui en ont besoin, mais
plus précisément que les personnes âgées sont en contact avec
ces services, organisent elles-mêmes l’aide qu’elles reçoivent
plutôt que d’attendre que leurs enfants agissent à leur place, et
n’accepteraient une telle aide de leurs enfants qu’en cas
d’extrême nécessité ou de maladie. Le secteur des services est
jugé positivement : c’est un atout, un droit que l’on a conquis sur
l’ensemble de la vie, une chose sur laquelle on peut s’appuyer.
On peut considérer qu’il existe une relation entre la personne
âgée et les services. Ceux-ci sont familiers à ces personnes et à
leur famille. Ils ne laissent pas indifférent : on les apprécie, on les
critique et, bien sûr, on attend d’eux des prestations précises,
comme pour les proches.
– Recevez-vous une aide dans votre vie quotidienne ?
– (S., mère, Norvège) : J’ai une aide ménagère une heure par
semaine et une infirmière à domicile, également une heure toutes
les semaines.
– Est-ce que vous estimez que c’est suffisant ?
– Non, mais c’est ce qui est proposé.
– Avez-vous essayé d’obtenir davantage d’aide ?
– Oui, à de nombreuses reprises, mais c’est aussi un problème
d’argent. Je paye plus de 10 livres sterling [environ 16 euros] pour
une heure d’aide, et le prix ne cesse d’augmenter. Est-ce que
l’objectif [des organisateurs] est de s’enrichir sur le dos de ceux
qui ont besoin d’aide ? Oui, parce que je suis sûre qu’ils ne
reversent pas tout l’argent à la personne qui vient chez moi.
On rencontre la situation inverse en Espagne, avec une culture
familiale prégnante. Comme il faut s’y attendre, la famille est,
dans ce pays, la principale source de soins et de soutien aux
parents âgés. Le terme de culture familiale comporte ici
différentes dimensions. L’une d’entre elles est le rôle majeur de la
famille dans les soins et le soutien : il existe une forte norme
filiale. En outre, toutes les interactions ont lieu avec la famille, et
l’on attend naturellement beaucoup de ses membres. De fait, ce
sont les enfants qui assument la responsabilité des soins, et si des
prestations extérieures sont nécessaires, ce sont eux qui se
chargent de leur organisation. Rappelons que, de toute façon,
dans ce pays, les parents âgés (pas plus que les enfants) ne
prennent pratiquement jamais contact avec le secteur des
services. Ils n’en pensent rien et n’en attendent rien de précis.
– Au sujet de l’aide de l’État, pensez-vous qu’elle réponde aux
besoins ? Avez-vous affaire avec les services sociaux ?
– (I., fille, Espagne) : Non, je ne suis pas très informée sur ce point.
– Il existe quelque chose ou pas ?
– Eh bien, je sais qu’il y a des services, mais je ne connais
personne qui en bénéficie. Je n’ai pas étudié la question.
En Espagne, le recours aux services est connoté négativement.
Selon une règle tacite, il convient de ne recourir aux services que
si la famille n’est pas disponible. Ce postulat, partagé par les
parents âgés comme par leurs enfants adultes, a une incidence sur
le développement des services et sur la relation avec eux. Une
normalisation des services est nécessaire : ces derniers doivent
être considérés comme des éléments à part entière de l’Étatprovidence, au même titre que les soins de santé, qui sont perçus
comme un droit acquis à tout citoyen. Pourquoi n’est-ce pas le
cas aujourd’hui ? Parce que, comme le montrent d’autres
recherches (Bazo, 1993), le recours aux services par les personnes
âgées est considéré d’un mauvais œil.
– Pensez-vous que l’État n’offre que peu de services ou qu’une
aide limitée ?
– (R., père, Espagne) : Je pense qu’il doit aider ceux qui n’ont rien,
parce que nous avons deux enfants, alors que d’autres n’en ont
pas. Ces personnes ont besoin de quelqu’un en permanence. Si
elles sont vieilles et qu’elles ont besoin de quelqu’un pour se
préparer et tout cela, cela devrait bien sûr être à l’État de s’en
occuper.
Ce point nous semble mériter réflexion. En Espagne, on en revient
toujours aux valeurs normatives pour tenter d’expliquer ce
manque d’information et d’attentes quant aux services. Sans
vouloir nier l’importance de ces aspects, on peut se demander ce
que cache ce discours idéologique. Peut-être une pénurie
structurelle de ressources : puisque la famille est là, les services
ne sont pas développés. On pourrait retourner cet argument :
faute de services disponibles, c’est à la famille de s’occuper de ses
anciens. On se trouve ici dans une logique circulaire. Qu’a-t-on
fait pour normaliser l’image et l’usage des services en Espagne ?
Des efforts vont aujourd’hui dans cette direction, du fait des
changements qui touchent les normes et les pratiques. Cependant,
il en faut beaucoup plus, car dans quelques dizaines d’années, les
attentes, les ressources et le profil culturel de la population auront
radicalement changé.
Autre aspect saillant de cette question : l’aide et le soutien
apportés par le secteur des services et par la famille obéissent à
des attentes et à des normes différentes. En Norvège, semble
exister une division du travail autour des activités de soin et de
garde : on s’attend à ce que chacun fasse certaines choses, mais
pas d’autres. La famille n’est nullement censée s’occuper de ses
parents âgés. En fait, l’enquête montre que les enfants qui
proposent à leurs parents de s’installer chez eux, de les aider ou
d’organiser et de financer un recours au secteur des services se
voient, la plupart du temps, opposer un refus. Les personnes
âgées, pour leur part, font appel non pas à la famille, mais au
secteur des services (principalement publics) pour les soins aux
personnes ou une aide concrète. Ce phénomène tient à
l’existence d’une forte norme d’autonomie, elle-même soutenue
et renforcée par la disponibilité générale des services aux
personnes âgées qui caractérise la Norvège, l’Allemagne,
l’Angleterre ou Israël.
– Si vous aviez besoin d’aide, est-ce que vous vous tourneriez
vers la famille ou…
– (S., père, Angleterre) : Non. Je ne veux pas embêter la famille. Je
préférerais prendre quelqu’un. Un jour viendra peut-être où j’en
aurai besoin et, dans ce cas, je ferai une demande. Comment
voulez-vous obliger une fille ou un fils à venir alors qu’ils ont
leurs propres occupations ?
– Est-ce que vous estimez que les enfants ont un devoir
particulier ?
– Je n’irais pas jusqu’à dire cela. Je pense que cela dépend de
chaque individu… certaines filles vont volontiers voir leur mère,
et d’autres sont moins comme cela. Elle [ma fille] est prête à venir,
et lorsqu’il y a quelque chose à faire, elle travaille comme une
brute. Mais pour ce qui est de venir faire la poussière et la lessive,
je préfère m’en occuper moi-même, tant que je peux. Elle me l’a
proposé, mais j’ai refusé. Mais nous nous entendons bien, c’est
une fille adorable.
– Et elle s’est toujours comportée comme cela, toute sa vie…
– (J., fils, Israël) : Toujours. Personnellement, je me serais arrangé
depuis longtemps pour qu’elle soit aidée, mais elle a dit non, et
c’est non.
La situation qui règne en Israël et en Allemagne est
particulièrement frappante. Nous avons vu, dans la section
quantitative, qu’Israël est légèrement plus orienté vers les services
que vers la famille. Il y existe apparemment de puissants liens
familiaux, un réseau de confiance solide et une foi en la capacité
des enfants adultes à apporter aide et soutien à leurs parents en
cas de besoin. Les normes filiales sont prégnantes et les valeurs
religieuses jouent un rôle considérable. Cependant, la définition
israélienne du terme norme filiale semble assez proche de la
norvégienne : on n’attend pas des enfants qu’ils apportent une
aide 24 heures sur 24, mais qu’ils supervisent la situation et qu’ils
s’assurent que les parents ont ce qu’il leur faut. Israël constitue un
bon exemple de la division du travail évoquée plus haut. Les deux
instances considérées (famille et secteur des services) y tiennent
une place importante, mais différenciée. Cette opinion est
corroborée par le développement rapide des services ces dix
dernières années.
– (Z., mère, Israël) : Je veux que ma fille m’apporte de la chaleur,
mais de là à ce qu’elle m’aide matériellement ? Je ne pense pas
en ces termes… C’est vrai que j’ai un projet. Il faut être modeste.
– Modeste ?
– Je me contente toujours de ce que j’ai, de ma pension de
retraite, et je fais même quelques cadeaux. Et j’épargne un peu,
pour avoir la possibilité de payer une aide. De plus, j’ai beaucoup
aidé mes voisins lorsqu’ils ont été malades, et je pense qu’ils
m’aideraient si j’en avais besoin.
En Allemagne, la situation est différente. La famille est la
principale source d’aide et de soutien aux parents âgés, mais
l’indépendance des personnes âgées est une norme très largement
admise et le secteur des services est bien développé. Les
entretiens n’attestent pas de forte culture familiale. En fait, les
parents ne veulent pas avoir à s’appuyer sur leurs enfants, et
préféreraient faire appel aux services s’ils avaient besoin de
davantage d’aide.
– (C., mère, Allemagne) : Je suis franche et sincère. Tant que j’y
arriverai, je le ferai moi-même. Lorsque je n’y arriverai plus, il
faudra que j’accepte l’aide de mes enfants. Pas économiquement,
mais il faudra qu’ils m’aident. Cependant, je veux me rendre dans
une maison de retraite médicalisée avec ma fille. Je dois m’y
inscrire moi-même parce que la liste d’attente est longue.
– Vous voulez dire que vous seriez prête à vous faire aider par vos
enfants, mais que, d’un autre côté, vous envisagez aussi de vous
inscrire en maison de retraite médicalisée. Vous n’aimeriez pas
être soutenue uniquement par vos enfants, en cas de nécessité ?
– Non, pas totalement soutenue par mes enfants. Ils ont une
famille, un travail. Comment pourraient-ils s’occuper de moi ? Ils
ne peuvent même pas s’occuper du chien, j’ai l’impression. Je
dirais non.
En Espagne, on peut identifier une certaine division du travail,
mais toujours au sein de la famille (comme en Allemagne, mais
avec des racines et des explications différentes). La famille est
censée s’occuper des parents âgés, c’est tout. Et cela concerne
l’ensemble de ses membres, même si la majeure partie de l’aide
et des responsabilités est assumée par les femmes, et en
particulier les filles, comme le confirment d’autres recherches
(Ministerio de Asuntos Sociales et Inserso, 1995; Bazo, 2001). On
a constaté que, dans ce pays, sur dix enfants s’occupant d’un
parent âgé, huit sont des filles. Logiquement, s’il existe un aidant
principal, c’est lui qui assume l’ensemble de la responsabilité et
le reste de la famille adopte un rôle secondaire.
– Et s’il devenait nécessaire, à un moment ou à un autre...
– (C., mère, Espagne) : Eh bien, s’il le fallait, mes filles me
prendraient chez elles.
– (P., fille, Espagne) : Bien sûr, si elle n’avait personne. Par
exemple, je suis là, je fais tout ce qu’il faut pour elle. Pourquoi lui
faudrait-il une aide à domicile ? Vous comprenez ? Si, un jour, elle
ne pouvait plus se débrouiller, si cela se dégradait par rapport à
aujourd’hui, alors j’appellerais une de mes sœurs. Par exemple, si
vous me dites qu’elle est prostrée dans son lit, et qu’elle ne peut
pas bouger, eh bien c’est à cela que servent les sœurs. Elles
viendraient, je le sais.
– (C., mère, Espagne) : Et les femmes de mes fils viendraient aussi.
Nous constatons que la teneur de la norme familiale change plus
spectaculairement et plus rapidement dans certains pays que dans
d’autres. Ces mutations vont modifier l’organisation de l’aide et
les modes de décision, l’exemple espagnol étant ici plus parlant
que les autres. Les générations plus jeunes ne seront plus
forcément censées apporter une aide quotidienne et permanente,
mais rester en contact. Elles devront plus se préoccuper que
s’occuper de leurs parents. Leur rôle sera donc celui d’un
« gestionnaire d’aide ». Cette rupture avec le passé aura
probablement des conséquences sur la société dans son
ensemble.
– Quels sont les changements que vous prévoyez ?
– (V., mère, Espagne) : Pour commencer, je pense que nous avons
une mentalité différente, parce que vous [les jeunes générations]
travaillez. Et je pense que si vous n’arrêtez pas de travailler pour
vous occuper de vos enfants… Parce que ma fille va bientôt avoir
un enfant, et ce n’est pas elle qui va l’élever, elle va me le confier,
au moins jusqu’à ce qu’il ait l’âge d’aller à la crèche. Si ma fille
ne s’arrête pas de travailler pour s’occuper de son enfant, vous
voyez ce que je veux dire, elle ne va pas s’arrêter pour s’occuper
de moi, alors. Ce que je pense, c’est que mes enfants ne vont pas
s’occuper de moi. Ce n’est pas qu’ils ne m’aiment pas. C’est qu’ils
ne vont pas pouvoir. Car c’est la même chose avec ma sœur. Elle
travaille, et même si elle aimerait bien, elle ne peut pas. C’est
comme vous, votre génération. Vous allez tous au travail, alors,
même si vous aimeriez vous occuper de nous, vous ne pourrez
pas.
Afin de donner une image plus claire des résultats observés, nous
commencerons par les résumer brièvement. Dans tous les pays
considérés, le volume d’aide le plus important est consacré aux
tâches ménagères. Viennent ensuite le transport et les courses, et
enfin les soins aux personnes. Les Israéliens, quelle que soit la
catégorie d’âge, sont beaucoup plus aidés dans les tâches
ménagères que les habitants de tous les autres pays étudiés, y
compris les Norvégiens, qui se classent seconds sur ce point, les
Espagnols arrivant en dernière position, tandis que les Anglais et
les Allemands occupent une place intermédiaire.
Dans les tâches ménagères, la famille est le principal aidant pour
les 25-74 ans. Seule exception : Israël, où c’est le secteur des
services. Pour les 75 ans et plus, elle est également la première
source d’aide en Espagne, en Angleterre et en Allemagne, alors
que le secteur des services l’emporte en Norvège et en Israël. Un
aspect mérite d’être souligné : les tiers – qui comprennent l’aide
informelle ou rémunérée de manière privée – passent devant le
secteur des services en Espagne et en Angleterre. Il en va de même
chez les 25-74 ans non seulement dans ces deux pays, mais aussi
en Allemagne.
Concernant le transport et les achats, la famille constitue partout
le principal aidant pour toutes les tranches d’âge. En Angleterre et
en Espagne, elle est suivie par les tiers, le secteur des services se
classant troisième. Dans ces deux pays, la structure de l’aide
reçue pour les tâches ménagères, d’une part, et pour le transport
et les courses, d’autre part, est la même. Dans le premier, ces
résultats pourraient refléter la mise en œuvre des mesures
récentes évoquées plus haut. L’explication est différente pour
l’Espagne. La quasi-absence de système national de prestations
sociales confère le premier rôle à la famille, tandis que les autres
sources d’aide (informelle ou privée) gagnent en importance.
Dans les cinq pays envisagés, les femmes sont davantage aidées
que les hommes, quel que soit le domaine.
Pour les tâches ménagères (où la plus grande partie de l’aide est
dispensée) et les personnes d’au moins 75 ans (catégorie d’âge
qui a le plus besoin d’aide et qui reçoit le plus de soutien), on
peut affirmer que c’est en Norvège que le pourcentage d’aide
reçue du secteur des services est le plus fort. Vient ensuite Israël.
En Espagne, ce secteur joue en revanche un rôle mineur, tandis
que l’Angleterre et l’Allemagne occupent une position
intermédiaire.
Si l’on distingue hommes et femmes, il y a lieu d’observer que,
partout et dans toutes les catégories d’âge, les femmes sont
davantage aidées que les hommes pour les tâches ménagères,
ainsi que pour les transports et les courses. Comment expliquer ce
déséquilibre ? Peut-être parce que ces tâches relèvent de leur
responsabilité pendant la majeure partie de leur vie : lorsqu’il
devient difficile pour elles de les accomplir, il est logique qu’elles
reçoivent plus d’aide dans ce domaine. Autre explication, chez
les personnes âgées, les hommes continuent plus longtemps de
conduire que les femmes, qui ont donc davantage besoin d’aide
en matière de transport, pour faire leurs courses.
Cette recherche a permis de mettre au jour des différences entre
systèmes de prestations sociales, avec des combinaisons
variables. À la vue de l’aide à domicile, c’est en Norvège et en
Israël que l’aide sociale est la plus répandue. En Norvège,
toutefois, et contrairement aux attentes, la famille joue un rôle
plus considérable qu’en Israël et les services sont presque
uniquement publics. En Israël, les services commerciaux sont plus
importants qu’en Norvège. Autre différence, entre ces deux pays,
le pourcentage de personnes bénéficiant, quel que soit l’âge,
d’une aide à domicile est hors de proportion. En Espagne, c’est
l’inverse : le principal aidant est la famille. Lorsqu’il est fait appel
au secteur des services, ceux-ci sont majoritairement publics.
Cependant, on assiste à une timide émergence des services
commerciaux. Les tiers – c’est-à-dire, dans ce pays, les services
privés rémunérés – jouent aussi un rôle non négligeable. En
Angleterre, la famille et les tiers occupent les deux premières
places, tandis que le secteur des services est seulement troisième.
En Allemagne, la famille se classe première, suivie par le secteur
des services et les tiers.
Les pays envisagés se distinguent également par le partage des
soins aux personnes âgées entre la famille et le secteur des
services, avec, à chaque fois, un degré spécifique de
complémentarité et de substitution. Les entretiens montrent que
ces partages nationaux reflètent :
- des différences dans l’interaction entre la population et les
services;
- la nature de la relation entre le secteur des services et la
famille;
- la tradition nationale en matière de services.
Lorsque le recours à ces services (publics et/ou commerciaux) est
considéré comme relevant de la norme, on en attend au moins
autant que de la famille. Le partage favorise donc ce secteur,
tandis que la parentèle tend à jouer un rôle de soutien et de
contrôle. Il y a lieu d’analyser les répercussions qu’auront les
dispositions nouvellement adoptées dans les cinq pays sur
l’organisation de l’aide et la prestation des services. La mise en
place de programmes et l’offre de services nouveaux pour les
anciens ayant besoin d’aide semblent être des aspects essentiels
d’une action publique cherchant à répondre à une demande non
seulement croissante, mais également de plus en plus diversifiée.
À l’inverse, lorsque les services ne sont pas aussi inscrits dans la
norme, le partage des tâches privilégie la famille, tandis que les
interactions avec le secteur des services sont pratiquement
inexistantes. De ce fait, il vaut mieux parler, ici, de système axé
sur la famille que de partage. Ce cas de figure ne vaut que pour
l’Espagne. Cependant, là aussi, la situation évolue, à l’échelle des
individus comme de la société, et il faudra, dans les prochaines
années, y définir (ou y redéfinir) le partage de l’aide dans un sens
favorisant l’autonomie et la qualité de vie des personnes âgées.
On assiste aujourd’hui à une transition d’un dispositif axé sur la
famille vers un système moderne. Ce processus adopte pour le
moment une forme traditionnelle (familiale) : les personnes âgées
et/ou leur famille payent de leur poche une personne extérieure
pour venir vivre sous le toit de la personne à aider et s’en occuper
en permanence, alors que les services commerciaux commencent
à peine à se développer.
L’importance croissante de la population vieillissante dans un
contexte général de mutation culturelle et sociale pourrait
exacerber la nécessité de l’aide et, partant, remettre en cause le
rôle de la famille en Espagne, en Allemagne et en Angleterre.
Comme en Norvège, la parentèle pourrait conserver un rôle
protecteur, mais qui en fera une structure de médiation entre les
personnes âgées et l’administration, ainsi que des sources de
réconfort, de compagnie et de conseil. D’un autre côté, même si
sa population est très réduite par rapport à celle de l’Angleterre,
de l’Allemagne ou de l’Espagne, la Norvège pourrait, dans un
avenir proche, juger nécessaire d’accroître la responsabilité
individuelle et même de réformer son architecture fiscale. À
terme, on verra probablement s’ouvrir un débat sur un système
d’État-providence européen.
À la lumière des résultats présentés ici, il est possible de suggérer
de nouvelles perspectives de recherche. Il importerait de savoir si
les besoins sont effectivement couverts en mettant en regard,
d’une part, l’état de santé et les besoins sociaux de la population
âgée et, d’autre part, l’aide reçue de différentes instances. Le bienfondé des politiques publiques est un autre sujet à étudier plus en
détail. En effet, chaque forme de soutien entraîne une réponse
particulière. En conséquence, les différences nationales
impliquent des forces et des faiblesses qu’il convient d’identifier
et d’analyser.
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[1]
Selon l’équipe norvégienne, la proportion de personnes âgées vivant en institution
dans ce pays est de l’ordre de 4 à 5 %.