2003
Retraite et société
La qualité de vie des personnes âgées dans les États-providence européens
Hans-Joachim Von Kondratowitz
CENTRE ALLEMAND DE GÉRONTOLOGIE, BERLIN, ALLEMAGNE
Clemens Tesch-römer
CENTRE ALLEMAND DE GÉRONTOLOGIE, BERLIN, ALLEMAGNE
ANDREAS MOTEL-KLINGEBIEL
CENTRE ALLEMAND DE GÉRONTOLOGIE, BERLIN, ALLEMAGNE
La qualité de vie constitue un indicateur important du développement de
la protection sociale dans les sociétés modernes, ainsi qu’une mesure de
l’efficacité de l’action sociopolitique. Cette contribution traitera des
différents aspects de la qualité de vie sous les angles théorique et
empirique. Des analyses empiriques menées à des fins de comparaison sur
la qualité de vie des personnes âgées montrent que la possibilité de
bénéficier d’aide et de soutien, ainsi que la santé physique et mentale,
constituent des déterminants de premier plan. En outre, il apparaît que la
qualité de vie est liée à l’existence et au développement de relations et de
liens familiaux. Aux côtés des systèmes sociétaux de transferts et de
soutien, la famille se présente comme le principal pourvoyeur d’aide et de
soutien aux personnes âgées, que l’État-providence verse ou non des
prestations. L’importance de la famille varie en fonction des sociétés, mais
aussi de leurs régimes de protection sociale et de leurs normes et
préférences.
Quality of life is an important indicator of the development of welfare in
modern societies and a measure for the effectiveness of socio-political
interventions. The paper will discuss different dimensions of quality of life
theoretically as well as empirically. In a comparative perspective empirical
analyses are conducted concerning quality of life in old age. Results show
that the availability of help and support together with physical and mental
health are important predictors of quality of life in old age. Moreover, it
can be shown that quality of life is connected to the existence and
development of family ties and family relations. Together with the societal
transfer- and support systems the family presents itself as central
institution for rendering help and support to the aged. This applies
regardless of the availability of benefits of the respective welfare state. The
specific importance of the family varies according to societies and their
welfare regimes and existing norms and preferences.
Cette étude analyse le rôle de la famille et sa contribution à la
qualité de vie des personnes âgées d’un point de vue comparatif,
en s’intéressant à différents systèmes européens de protection
sociale. La littérature montre que, pour les personnes âgées,
le bien-être et les réseaux sociaux sont étroitement liés. Les
relations familiales intergénérationnelles semblent jouer un rôle
capital car elles contribuent à la santé et au bien-être des
membres âgés de la famille (Antonucci et al., 1996). Les relations
intergénérationnelles se caractérisent par l’association de l’aide
et du soutien, mais aussi des conflits et de la manière dont ils sont
traités (Bengtson et al., 1996). Cependant, dans les Étatsprovidence modernes, le système d’aide se charge de certaines
tâches traditionnellement assumées par les familles.
Pour évaluer l’impact relatif de la famille et de l’État-providence
et pour comprendre l’interaction entre les deux, nous comparons
différentes cultures et différents régimes de protection sociale.
Nous sommes convaincus que le contexte culturel et sociétal
revêt une importance capitale si l’on veut explorer et comprendre
le lien complexe entre les relations familiales et la qualité de
vie des personnes âgées. Une telle perspective nécessite une
analyse empirique de la structure et de la culture des différents
contextes dans lesquels s’inscrivent les États-providence. Nos
analyses portent sur la Norvège, l’Angleterre, l’Allemagne,
l’Espagne et Israël.
Cette contribution s’interroge sur le rôle de la famille dans la
qualité de vie des personnes âgées en :
- analysant les principales réflexions théoriques et les
perspectives sur le concept de « qualité de vie », ainsi que sa
place dans la recherche sociale ;
- étudiant les grands arguments théoriques relatifs à la structure et
aux relations familiales, aux systèmes de protection sociale et à
la qualité de vie des personnes âgées, ainsi que les liens entre
ces éléments ;
- proposant un bref aperçu du projet Oasis
[1] (acronyme anglais de
-
Old Age and Autonomy : the Role of Service Systems and
Intergenerational Family Solidarity ») et de la base de données
utilisée pour les analyses ;
- présentant des analyses descriptives et s’appuyant sur la théorie
reposant sur des données empiriques émanant du projet Oasis.
â– Le concept de « qualité de vie »
Depuis quelque temps, le concept controversé de « qualité de vie »
est devenu un critère essentiel pour l’évaluation des résultats de
systèmes de transferts dans divers modèles de protection sociale.
Le projet Oasis permet d’envisager une compréhension globale
de la « qualité de vie » sous différents angles théoriques (voir
également Tesch-Römer et al., 2001). La qualité de vie peut servir
d’indicateur pour mesurer le succès de différentes combinaisons
d’aide et de soutien. En outre, les analyses des États-providence
l’utilisent traditionnellement comme indice de comparaison pour
jauger les résultats de l’intervention de l’État. La perspective
comparative adoptée dans le projet Oasis nous permet de
différencier les effets des programmes de soutien dans les
différents régimes de protection sociale et les différentes cultures
de la famille ainsi que les effets des régimes et des cultures de la
famille eux-mêmes. Bien entendu, d’un point de vue
méthodologique, il n’est pas très pertinent de comparer des
niveaux de qualité de vie tels qu’ils sont exprimés en valeurs
absolues par les individus de chaque pays. Il faut plutôt
s’intéresser à la relation entre le soutien prodigué par la famille et
l’État-providence d’un côté, et le bien-être ou la qualité de vie, de
l’autre.
La « qualité de vie » est un concept multidimensionnel qui
renferme des aspects matériels et non matériels, objectifs et
subjectifs, individuels et collectifs du bien-être. Historiquement,
il existe deux traditions relatives à la conceptualisation et à la
mesure du bien-être et de la qualité de vie (Noll, 1999). Dans la
tradition scandinave, « l’approche reposant sur le niveau de vie »
s’appuie sur le concept de moyens. La qualité de vie y est définie
comme « l’aptitude d’un individu à utiliser les moyens
mobilisables pour maîtriser et diriger intentionnellement ses
conditions de vie » (Erikson, 1974). Les individus sont envisagés
comme des êtres actifs et créatifs qui cherchent à atteindre leurs
objectifs de façon autonome. À cet égard, les moyens sont
considérés comme la possibilité d’atteindre ces objectifs et
d’accroître l’action individuelle.
Cependant, on peut avancer que ce ne sont pas les conditions
objectives qui ont des conséquences « réelles », mais plutôt
l’interprétation subjective qu’en fait l’individu. Cette hypothèse de
base a été exprimée par les chercheurs américains qui travaillent
sur les questions de qualité de vie. Ainsi, conformément à cette
école, le « bien-être » subjectif recouvre au moins des aspects
cognitifs et émotionnels (Smith et al., 1996). Les aspects négatifs
et positifs du bien-être en tant que représentations subjectives
pourraient être des dimensions indépendantes (Diener, 1994) et,
par conséquent, le bien-être psychologique dépasse la satisfaction
de vivre pour inclure, entre autres, l’épanouissement personnel, le
sens de sa vie, l’acceptation de soi et les relations positives (Ryff,
1989).
On peut considérer que la description de la situation en termes de
bien-être, qui repose sur une classification selon des aspects
objectifs et subjectifs de la qualité de vie, constitue une première
approche visant à intégrer les sphères objectives et subjectives
(Zapf, 1984). La combinaison de conditions de vie adéquates et
du bien-être subjectif peut être qualifiée simplement de « bien-être »: c’est ce vers quoi tend l’action de l’État. Pour dépasser cette
classification binaire élémentaire, il convient d’analyser la
relation entre aspects objectifs et subjectifs de la qualité de vie
(Smith et al., 1996).
Dans la recherche comparative, il importe d’utiliser des
instruments qui peuvent servir dans la recherche interculturelle,
en tenant compte, comme il se doit, de la diversité des cultures et
des sociétés. En outre, ces instruments ne doivent pas se borner à
mesurer la satisfaction générale de vivre. C’est pour cette raison
que le projet Oasis a choisi un instrument élaboré par un groupe
de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) constitué par
quinze centres de recherche de cultures diverses, situés en
Europe, en Asie, en Amérique du Nord et du Sud, en Australie et
en Afrique (Whoqol Group, 1994a ; Whoqol Group, 1994b)
[2].
Ce groupe a défini la qualité de vie comme « la perception par les
individus de leur position dans la vie dans le cadre de la culture
et des systèmes de valeur dans lesquels ils vivent et en relation
avec leurs objectifs, leurs attentes, leurs normes et leurs
préoccupations ». La version abrégée de Whoqol, utilisée par
Oasis, mesure quatre aspects :
- la santé physique,
- la santé psychique,
- les relations sociales,
- l’environnement.
Ces quatre domaines de l’instrument Whoqol-Bref analysent
vingt-quatre facettes de la qualité de vie au moyen d’indicateurs
simples. Cet instrument peut ainsi servir à étudier les effets
spécifiques du soutien familial sur un domaine donné pour les
différents systèmes de protection sociale. On observe que les
définitions retenues concernent les aspects du bien-être subjectif
tandis que les conditions de vie objectives, telles que le revenu,
les transferts sociaux, la situation familiale ou celle du logement,
sont traitées, dans le modèle Oasis, plus ou moins comme des
variables indépendantes de l’influence de la famille et de son
comportement. Les aspects de la structure et des relations
familiales ainsi que leurs liens avec les caractéristiques de l’Étatprovidence et ses stratégies seront abordés dans les points
suivants.
â– â– Structure et relations familiales
Les données empiriques sur les structures de la famille et du
ménage dans les sociétés modernes font apparaître, sur la durée,
une forte régression du nombre de ménages multigénérationnels,
un recul du nombre de personnes ayant trois enfants ou plus, ainsi
qu’une augmentation du nombre de personnes non mariées
(Phillipson et al., 2000). Cependant, ces tendances statistiques ne
confirment pas de manière probante la thèse de l’éclatement
de la famille en tant qu’institution, qui se trouve au cœur de
la théorie de la modernisation. Cette dernière tient le
développement de l’État-providence et la tendance croissante à
l’individualisation pour responsables de la crise de la famille.
En revanche, Kohli, Künemund, Motel et Szydlik (1997) ont
montré, à l’aide des données émanant de l’enquête allemande sur
le vieillissement, que, d’une part, le nombre moyen d’enfants et la
proportion de ménages multigénérationnels reculent au sein des
cohortes successives, et, d’autre part, que la plupart des
personnes âgées disposent néanmoins toujours d’un solide réseau
familial. Les familles vivent souvent dans des ménages différents
sous un même toit ou dans le voisinage immédiat ou proche. On
observe un niveau élevé de soutien intrafamilial, des relations
étroites et un fort attachement. Selon les données de l’enquête
allemande sur le vieillissement, près de 50 % des Allemands de
55 ans et plus ont au moins un de leurs enfants qui vit dans le
voisinage, voire encore plus près. La famille est manifestement
passée d’une structure reposant sur le ménage à une structure
reposant sur le voisinage, sans qu’il y ait de nette dégradation du
soutien familial, de relâchement des relations ou de l’attachement
aux membres de la famille. Il est clair que les relations
intergénérationnelles se transforment et évoluent au niveau micro.
Les normes et attentes, ainsi que les schémas comportementaux
individuels concernant le soutien intergénérationnel, les relations
et l’aide sont influencés par des facteurs structurels et l’évolution
des constructions sociales. Il est toutefois essentiel de dépasser
l’analyse des facteurs sociodémographiques, tels que la structure
du ménage et la proximité géographique, pour aboutir à une
analyse plus pointue des relations familiales.
Les aspects élémentaires des relations familiales sont positivement
identifiés comme recouvrant l’aide et le soutien, la proximité,
l’affect, l’association, le consensus et les normes (aspects
interprétés par Bengtson, Roberts, 1991, comme des composantes
de la « solidarité intergénérationnelle »). Cependant, les relations
familiales ne peuvent pas toujours être qualifiées d’harmonieuses.
Les désaccords, les disputes, les tensions et les insultes (« conflits »)
ainsi que la polarisation des émotions, des pensées, des relations
et des structures (« ambivalence ») constituent des aspects
importants des relations au sein de la famille (Lüscher, Pillemer,
1998). C’est pourquoi le terme de « relations familiales » est défini
dans le présent contexte comme un concept complexe et
multidimensionnel.
Sur le plan du comportement et d’un point de vue pratique, le
soutien peut revêtir diverses formes. Par exemple, les personnes
âgées donnent de l’argent et effectuent des transferts substantiels
au profit de la jeune génération – essentiellement au sein de leur
propre famille (Attias-Donfut, 2000 ; Motel, Szydlik, 1999).
Statistiquement, ce sont les jeunes membres de la famille qui le
plus fréquemment aident physiquement des membres plus âgés,
tandis que les grands-parents apportent assez souvent une aide
pratique, un soutien émotionnel et une assistance à leurs petits-enfants (Kohli
et al., 2000 ; Thompson, 1999). Lorsqu’on analyse
les préférences des personnes âgées concernant l’origine du
soutien, c’est l’aide familiale qui est le plus souvent citée
(Künemund, Hollstein, 2000)
[3]. Ces schémas peuvent toutefois
varier d’une société à l’autre.
Les conflits au sein de la famille peuvent se manifester de diverses
manières et constituent un aspect important, bien que souvent
négligé, des relations familiales. La culture, l’histoire et les
attentes normatives de la famille sont des éléments essentiels pour
comprendre d’où viennent les conflits et comment ils peuvent
êtretraités. Pour saisir la complexité des différentes dimensions
des relations familiales, les sociologues de la famille viennent
deréexaminer le concept « d’ambivalence intergénérationnelle »
(Lüscher, Pillemer, 1998 ; Lüscher, Pajung-Bilger, 1998). Le
concept d’ambivalence renvoie à la « double valence » des
phénomènes sociaux. Selon Kurt Lüscher et Frank Lettke : « Nous
parlons d’ambivalences si les polarisations des émotions,
pensées, relations et structures sociales (simultanées), qui sont
considérées comme pertinentes pour la construction des identités
individuelles et collectives, sont (ou peuvent être) interprétées
comme temporairement ou définitivement irréconciliables »
(Lüscher, Lettke, 2000, p. 15). Ces ambivalences jouent un rôle
particulièrement important dans les familles vieillissantes pour ce
qui est des conflits sur la compatibilité entre vie professionnelle et
aide à apporter à la famille (Phillips, 1994) ainsi que dans la
dynamique des relations intergénérationnelles où l’on doit traiter
les ambivalences comme une qualité essentielle de ces relations.
L’ambivalence ne doit toutefois pas se comprendre comme la
revendication d’une caractéristique universelle ou ontologique de
ces relations, mais plutôt comme une caractéristique empirique
qui peut se rencontrer dans certains cas, mais pas nécessairement
dans tous.
Dans les paragraphes qui suivent, nous nous attacherons à la
relation entre la structure familiale, l’État-providence et la qualité
de vie des personnes âgées. Nous analyserons, dans un premier
temps, l’impact de l’État-providence sur les familles dans une
perspective comparative.
â– â– La famille et l’État-providence
Nous avons déjà mentionné plusieurs exemples empiriques de la
manière dont la structure familiale est influencée par les
changements sociaux et par le développement de l’Étatprovidence. Nous élargirons la discussion en faisant la lumière sur
deux grands débats traitant de la relation entre la famille et l’Étatprovidence : le débat économique sur l’effet « d’éviction » de la
famille au moyen des transferts opérés par l’État-providence, et le
débat sociologique sur les effets stabilisateurs entre les transferts
de l’État-providence et de la famille. Enfin, nous analyserons les
caractéristiques des États-providence représentés dans le projet
Oasis.
Pour étudier les systèmes de transferts familiaux et sociétaux, les
économistes introduisent le critère de l’efficience afin d’évaluer
les résultats de ces systèmes de soutien combinés. Dans la
modélisation économique, le débat s’est finalement recentré sur
la question de savoir si l’action de l’État évince ou remplace l’aide
apportée par la famille. Ce point peut être analysé seulement – et
insuffisamment d’un point de vue sociologique – par une mesure
indirecte de la motivation des transferts privés. Ces analyses
partent de l’hypothèse que le soutien familial est plus efficace que
le système public d’aide. Ce raisonnement repose sur l’idée que
les coûts de distribution sont plus élevés dans les systèmes de
transferts sociétaux. Cependant, il conduit à une analyse
incohérente, et par conséquent insatisfaisante. D’une part,
plusieurs études étayent l’idée d’un effet d’éviction entre famille
et aide de l’État. On aboutit alors à la conclusion que l’action de
l’État-providence se révèle inefficiente. D’autre part, de
nombreuses études montrent le contraire (Altonji et al., 1992,
1996 ; Andreoni, 1989 ; Cox, 1987 ; Cox, Jakubson, 1995 ; Cox,
Stark 1994; Schoeni, 1994,1997; Stark, 1995. Pour des résumés,
voir Künemund, Rein, 1999 ; Motel, Spieß, 1995 ; Soldo, Hill,
1993).
Dans le débat sociologique, on avance que la famille et l’Étatprovidence s’équilibrent mutuellement, permettant pour les deux
pôles une certaine complémentarité et une différentiation
fonctionnelle. Tandis que la combinaison de ces deux institutions
entraîne une modification du rôle de la famille moderne, cette
modification ne contribue pas nécessairement au recul ou à la
désagrégation de la famille, car une augmentation des transferts
sociétaux correspond à un accroissement des transferts familiaux
(Attias-Donfut, 2000 ; Motel-Klingebiel, 2000 ; Künemund, Rein,
1999). Cette hypothèse semble se vérifier lorsque l’on compare
les moyens financiers des personnes à l’origine des transferts au
sein de la famille et les probabilités de transferts dans les études
culturelles spécifiques (Künemund, Motel, 2000 ; Motel-Klingebiel, 2000) ou les distributions et les variables explicatives
des transferts entre différents régimes de protection sociale
(Künemund, Rein, 1999). Par conséquent, avant de nous
intéresser davantage aux conséquences de ces systèmes de
transferts combinés, nous devons nous pencher sur les
implications de l’emploi du terme « régime de protection sociale »
en ce qui concerne la politique familiale.
â– â– Différences dans les régimes de protection sociale
et diversité des politiques d’aide
Le projet Oasis s’intéresse à cinq pays présentant des Étatsprovidence de styles différents : la Norvège, l’Espagne,
l’Angleterre, Israël et l’Allemagne. Le concept de « régime de
protection sociale » (« welfare regime »), introduite par Esping-Andersen (1990), fait référence aux arrangements institutionnels
adoptés par les sociétés pour concilier travail et bien-être. Parmi
ces pays, trois peuvent être classés dans l’un des régimes définis
par cet auteur : le modèle anglais est « libéral », le modèle
allemand est « conservateur-corporatiste », tandis que le modèle
norvégien est « social-démocrate ».
Cette différentiation des régimes a certainement intensifié la
recherche comparative sur les États-providence en général, mais
le concept lui-même a été critiqué par plusieurs chercheurs qui le
trouvaient trop centré sur l’emploi, aux dépens du secteur social,
et lui reprochaient de ne pas tenir compte des changements
historiques et de la différentiation au sein des sociétés. Cette
critique est très pertinente, car ce concept néglige l’impact de la
culture de la famille et de l’aide familiale, ainsi que l’évolution de
la place de la femme dans la famille et sur le marché de l’emploi.
Certains chercheurs féministes en sont venus à préconiser le
modèle de « régimes d’aide » (« caring regimes ») au lieu de
« régimes de protection sociale » (« welfare regimes ») (Sainsbury,
1994). Par conséquent, Esping-Andersen a lui-même introduit le
concept de « défamiliarisation » pour désigner l’influence des
politiques de diffusion des services dans les États-providence
européens, qui contribuent à réduire la dépendance d’un individu
vis-à-vis de sa famille (Esping-Andersen, 1999). En effet, pour
rendre compte des déterminants sociaux de la situation familiale
au sein des États-providence, le modèle des régimes de protection
sociale doit être complété par la réglementation et les normes
sociopolitiques latentes qui donnent aux activités consistant à
s’occuper des enfants et à aider les personnes âgées leur cadre
sociétal respectif. Par ailleurs, sur la durée, les schémas et la
véritable dynamique du développement des politiques d’aide de
ces États-providence doivent être réexaminés et introduits dans le
débat comme un facteur d’influence supplémentaire.
Le tableau 1 compare certains déterminants centraux de la place
de la famille dans les États-providence du projet Oasis : stratégies
d’amélioration de la situation économique des familles et de
renforcement de la compatibilité entre travail familial et emploi
rémunéré. En outre, ces États-providence se différencient par
l’existence ou non d’une obligation juridique des familles envers
leurs aînés.
Tableau 1
Déterminants de la politique familiale dans les pays du projet Oasis
Tableau 1
Déterminants de la politique familiale dans les pays du projet Oasis
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Régime d’État-providence Social- Libéral Conservateur (de l’Europe -
selon Esping-Andersen démocrate corporatiste du Sud ?)
Oui Oui Oui Non Oui
Référence sociopolitique I : (privilégie les (équilibrage (mais
améliorer la situation familles dans des tâches au développement
économique de la famille le besoin) sein de la récent)
famille)
Oui Oui Oui Non Oui
(comme (depuis peu (depuis peu
Référence sociopolitique II : objectif de la davantage renforcement
compatibilité du travail familial politique présent dans des efforts
et de l’emploi pour les femmes nationale) le discours pour accroître
public) la comptabilité)
Non Non Oui Oui Oui
(mais (mais débat
Obligation juridique : assurance sur
apporter un soutien familial aux dépendance) l’instauration
personnes âgées d’une
assurance
dépendance)
L’observation des déterminants montre une nouvelle fois que le
concept de « régime de protection sociale » n’épuise pas la
diversité existante des stratégies de protection sociale. La plupart
de ces pays semblent se trouver en phase transitoire, comme en
atteste la présence de combinaisons de plusieurs orientations au
lieu d’un modèle unique. En outre, en regardant de plus près
chaque pays, on peut découvrir l’existence d’options
potentiellement conflictuelles. L’Allemagne, par exemple, où
domine le modèle de l’assurance centrée sur l’emploi et la
persistance d’un modèle familial équivalent au type du soutien de
famille masculin (« male breadwinner »), s’est récemment ouverte
à de nouvelles perspectives sociopolitiques visant à accroître les
fonds et les services destinés aux familles. Cette évolution a même
conduit certains observateurs à conclure qu’on assiste à un
changement de politique sociale sur la durée, qui s’oriente
davantage sur la famille que sur l’emploi (Bleses, Seeleib-Kaiser,
1999). Que cette hypothèse soit ou non considérée comme
valide, cet exemple montre que la comparaison nécessite la prise
en compte des changements relatifs à chaque point de référence
sociopolitique dans ces pays.
Néanmoins, l’Allemagne et l’Espagne font figure de
« retardataires » en ce qui concerne la mise en œuvre des mesures
permettant de rendre compatibles aide à la famille et travail
rémunéré pour les femmes. Le rôle d’aidant traditionnel des
femmes au sein de la famille entre ainsi dans un nouveau cadre
de référence et débouche sur de nouvelles possibilités d’activités.
Tandis que ces deux pays (ainsi qu’Israël) affichent une situation
comparable en ce qui concerne l’obligation de soutien familial
envers les personnes âgées, l’introduction de programmes
d’assurance dépendance en Israël et en Allemagne (ainsi que les
débats préliminaires en Espagne sur l’instauration de modèles
d’aide distincts) semble suggérer la possibilité de nouvelles offres
de services complétant par des compétences plus techniques
l’aide apportée par la famille. La relation entre un État-providence
tenant compte des transferts et services visant à accroître la
technicité des activités d’aide et leurs conséquences pour la
dynamique familiale constitue donc un point essentiel qu’il faut
étudier plus en détail à l’aide des données d’Oasis.
Une telle perspective n’est pas sans conséquences si l’on
considère les véritables schémas de développement des politiques
destinées aux personnes âgées en Europe. Dans les pays
scandinaves, seuls la Norvège et le Danemark conservent leur
ancienne approche des mesures pour le troisième âge, qui
reposent essentiellement sur la collectivité et relèvent
principalement de la responsabilité publique, avec un taux
comparativement faible de services privés. Néanmoins, le
changement récent de majorité politique dans ces deux pays
pourrait donner naissance à de nouveaux schémas d’aide. On en
trouve d’ailleurs les premiers signes dans les réformes récemment
adoptées par la Suède et la Finlande : contrôle et restriction du
financement public et concentration des prestations sur certains
groupes de personnes âgées particulièrement nécessiteuses
(Sundström, Johannson et Massing, 2002). Il en va de même pour
certains pays méditerranéens : tandis que, d’une manière
générale, leur politique destinée aux personnes âgées est toujours
en retard sur celle des États-providence des pays du nord et du
centre de l’Europe, l’Espagne (et la Grèce) ouvre aujourd’hui
prudemment ses débats sociopolitiques aux gérontologues et est
en train de mettre en place au moins quelques services de soutien
dans ce domaine. La résolution de la crise du secteur de la santé
en Angleterre nécessitera également une modification essentielle
du modèle de l’aide communautaire. En Allemagne et en Israël,
qui disposent d’un système d’assurance dépendance, des débats
approfondis portent actuellement sur la réorganisation des
structures des prestations qui doivent être plus attentives aux
divers besoins familiaux, préparer la voie à des formules mixtes
public-privé et, dans le même temps, cibler plus efficacement les
destinataires. En outre, en raison de sa nature même de société
d’immigration, Israël bénéficie d’un système de protection sociale
particulièrement intéressant : il comporte des structures et des
traditions empruntées au modèle conservateur-corporatiste
européen et étend les services à plusieurs groupes nécessiteux,
essentiellement en raison de ce processus d’immigration.
Étant donné la diversité des possibilités simultanément offertes
dans les États-providence européens, l’analyse des données Oasis
devra s’effectuer sur plusieurs niveaux. L’examen et
l’interprétation des analogies et des différences entre les cinq
États-providence étudiés par le projet Oasis sur la base d’un
ensemble d’indicateurs sociaux s’accompagneront d’une analyse
des différentes perspectives qui s’offrent à ces pays. Dans un
premier temps, nous aimerions proposer le modèle théorique
suivant, qui permet de relier la dimension familiale aux activités
de la sphère publique en utilisant la qualité de vie comme
variable dépendante. Ce modèle conduira à l’explication
d’hypothèses centrales.
Figure 1
Modèle théorique de base
â– â– Structures familiales et qualité de vie : hypothèses
La figure 1 propose une description de deux variantes qui
serviront dans les analyses statistiques. Dans les cercles figurent
les variables indépendantes : la structure familiale et les relations
familiales, d’un côté, et les transferts et les services de l’Étatprovidence, de l’autre. Le carré représente les variables
dépendantes : plusieurs aspects de la qualité de vie.
Le modèle (a) met en évidence l’impact additionnel des relations
familiales et de l’État-providence sur la qualité de vie. On peut
donc formuler l’hypothèse que le soutien familial et les transferts
de l’État influencent de manière indépendante et additionnelle la
qualité de vie des personnes âgées. En revanche, le modèle (b)
conceptualise un effet modérateur de l’État-providence. Il laisse à
penser que la relation entre la structure/les relations familiales et
la qualité de vie dépend du type d’État-providence et de ses
transferts et services. Cela conduit à l’hypothèse que la relation
entre qualité de vie et soutien familial n’est marquée que lorsque
les transferts de l’État sont faibles. Cependant, selon le tableau 1
(p. 144), ces relations peuvent être modulées par d’autres aspects
culturels de la protection sociale.
Cette contribution est principalement axée sur la relation entre le
soutien familial et les transferts publics au niveau macro, et
s’appuie sur des comparaisons entre systèmes de protection
sociale. Elle teste les deux modèles. Pour l’instant, nous nous
limiterons aux structures familiales intergénérationnelles.
L’existence d’enfants et leur nombre serviront donc de variables
indépendantes. Dans un premier temps, nous présenterons les
analyses descriptives des structures familiales et de la qualité de
vie sous l’angle de la comparaison. Ensuite, nous décrirons les
analyses s’appuyant sur la théorie de la relation combinée entre
structure familiale, systèmes de protection sociale et qualité de
vie. Ces analyses reposeront sur les données relatives aux
participants les plus âgés (75 ans et plus).
Le projet Oasis recourt à une approche interculturelle et
intergénérationnelle pour comparer cinq sociétés européennes
(Norvège, Angleterre, Allemagne, Espagne et Israël). Des
échantillons représentatifs ont été constitués à partir de deux
tranches d’âge : 25-74 ans (n = 4 042) et 75 ans et plus
(n=2064). L’échantillon compte au total n=6106 personnes
pour l’ensemble des pays participants. Ces échantillons ont été
constitués à partir des registres démographiques ou électoraux, ou
bien par sélection aléatoire. Ils sont représentatifs de la population
résidant en zone urbaine et vivant dans des ménages privés. Par
ailleurs, les personnes interrogées doivent être en mesure de
donner leur consentement éclairé à la participation à cette étude.
Dans les analyses qui suivent, nous utilisons principalement les
données concernant des participants de 75 ans et plus.
Tableau 2
Structure de l’échantillon du projet Oasis (enquête)
Tableau 2
Structure de l’échantillon du projet Oasis (enquête)
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Total
25-74 ans n=790 n=799 n=798 n=816 n=839 n=4042
75 ans et plus n=413 n=398 n=499 n=385 n=369 n=2064
Total n=1 203 n=1 197 n=1 297 n=1 201 n=1 208 n=6 106
Les données ont été collectées par une enquête standardisée dans
les cinq pays. Cette enquête portait sur les domaines suivants :
informations sociodémographiques, conditions de vie et
environnement, situation professionnelle et revenu, santé
subjective et physique, services de soins et aide, enfants, petits-enfants et autres membres de la famille, intégration sociale,
valeurs et préférences, autonomie. La qualité de vie est mesurée à
l’aide de l’instrument Whoqol-Bref (Whoqol Group, 1994b).
Nous définissons donc quatre dimensions de la qualité de vie :
santé physique, santé psychique, relations sociales et
environnement. Les quatre échelles sont calculées par la
moyenne des différents éléments.
Le Whoqol-Bref propose deux indicateurs généraux à variable
unique de la qualité de vie : « qualité de vie subjective » et
« satisfaction globale de vivre ». La corrélation entre ces deux
éléments est r = 0,50 ; p < 0,001 pour les quatre ensembles de
données (toutes tranches d’âge confondues). Ainsi, malgré la
présence d’une corrélation substantielle entre les deux
indicateurs, aucun d’entre eux n’est redondant. La corrélation
entre l’âge et la satisfaction de vivre (r = -0,15 ; p > 0,001)
estinférieure à celle entre l’âge et la qualité de vie subjective
(r = -0,20 ; p < 0,001). La corrélation entre les domaines décrits
ci-dessus et la qualité de vie subjective varie de r = 0,37 ;
p < 0,001 à r = 0,68 ; p < 0,001. Pour les présentes analyses,
l’indicateur à variable unique « qualité de vie subjective » servira
donc de variable dépendante.
Nous utiliserons comme variables indépendantes les informations
relatives à l’existence d’enfants et à leur nombre, et comme
variables de contrôle : la santé, le genre et l’âge. De plus, pour des
raisons de comparaison, nous nous intéressons également à
l’existence de petits-enfants. Outre l’âge et le genre, les analyses
utilisent comme variable de contrôle un indicateur d’autoévaluation de l’état de santé, reposant sur l’échelle de l’état de
santé physique du SF36.
Figure 2
Qualité de vie globale des personnes âgées (75 ans et plus)
Oasis 2000, n = 2 040.
â– â– Résultats descriptifs
La figure 2 donne un aperçu de la qualité de vie subjective du
groupe le plus âgé (75 ans et plus) de l’échantillon Oasis. Selon
l’indicateur général à variable unique, dans chaque pays, au
moins 50 % des personnes de 75 ans et plus considèrent leur
qualité de vie comme bonne ou – rarement – très bonne. Dans
l’ensemble, on observe des schémas relativement clairs. C’est en
Norvège que la proportion de personnes déclarant une (très)
bonne qualité de vie est la plus élevée (près de 75 %), suivie de
près par l’Angleterre, tandis que l’Espagne affiche les taux les plus
bas, précédée de l’Allemagne et d’Israël. Dans chaque pays,
environ 10 % des personnes considèrent leur qualité de vie
comme mauvaise, voire très mauvaise. Cette proportion est
quasiment la même dans tous les pays : les différences entre les
pays se situent principalement dans le haut et le milieu de
l’échelle.
Figure 3
Qualité de vie des personnes âgées selon les domaines (75 ans et plus)
Oasis 2000, nN = 399-404, nA = 384-394, nAll. = 493-498, nE = 355-374, nI = 271-338.
Figure 3
(suite)
Oasis 2000, nN = 399-404, nA = 384-394, nAll. = 493-498, nE = 355-374, nI = 271-338.
On observe des différences plus marquées lorsqu’on analyse la
qualité de vie en fonction des domaines (cf. figure 3, pp. 151-152). Ici, les quatre colonnes présentent les résultats pour les
quatre domaines, que l’on peut comparer à la qualité de
viesubjective globale représentée sur la figure 2 (p. 150). Les
données relatives à la Norvège et à l’Allemagne présentent
certaines similitudes, tandis que l’Angleterre fait apparaître des
valeurs intermédiaires, et qu’Israël affiche des niveaux moyens
considérablement plus bas. Par comparaison, les chiffres de
l’Espagne présentent des variations internes considérables (avec
des valeurs plutôt basses dans les dimensions « santé psychique »
et « environnement »). La qualité de vie en fonction du domaine
diffère donc significativement de la qualité de vie globale.
Figure 4
Personnes âgées (75 ans et plus) ayant des enfants et petits-enfants vivants
Oasis 2000, n = 2053.
La figure 4 fait apparaître, pour chaque pays, la proportion de
personnes de 75 ans et plus ayant des enfants ou des petits-enfants, tandis que la figure 5 (pp. 154-156), s’intéresse à
l’ensemble des tranches d’âge (à partir de 25 ans). C’est en
Allemagne que le nombre de personnes âgées sans enfants est le
plus important, tandis qu’en Israël, cette catégorie forme une
faible minorité
[4]. La Norvège et l’Espagne se situent dans la plage
intermédiaire. Concernant la répartition sur l’ensemble des
cohortes, nous observons une situation sensiblement différente.
La figure 5 (pp.154-156) présente les pourcentages globaux de
personnes ayant des descendants par tranches d’âge : 25-49 ans,
50-74 ans et 75 ans et plus. Comme l’on pouvait s’y attendre, le
pourcentage de personnes ayant des enfants ou des petits-enfants
augmente avec l’âge. Dans chaque pays, ce sont, de loin, les
personnes les plus âgées qui ont le plus grand nombre d’enfants
et de petits-enfants. Néanmoins, les pourcentages relatifs à la
(grand-)parentalité des différentes tranches d’âge varient fortement
d’un pays à l’autre. Ainsi, la Norvège, Israël et l’Allemagne
présentent des proportions assez analogues de parents et
quasiment pas de grands-parents dans la tranche d’âge la plus
jeune, tandis que l’Angleterre compte proportionnellement
beaucoup plus de parents jeunes, dont les problèmes sont souvent
évoqués dans la société anglaise contemporaine. En revanche,
l’Espagne présente une proportion nettement plus élevée que les
autres pays de personnes sans enfants dans cette tranche d’âge.
Cette situation trouve une triple explication : premièrement, l’âge
des parents à la naissance du premier enfant est plus élevé en
Espagne, deuxièmement, nous observons un effet de cohorte, au
sens où la modernisation rapide de la société espagnole produit
ses effets sur la population urbaine et, troisièmement, cet état de
fait peut être le résultat de la sélection de l’échantillon dans ce
pays. La deuxième explication semble la plus plausible, car nous
ne constatons aucun élément corroborant les deux autres
possibilités. Cependant, cette situation diffère de ce que nous
pouvons observer pour les plus âgés : l’Allemagne présente le plus
faible pourcentage de parents et de grands-parents. Il convient de
noter toutefois que, dans trois pays (Israël faisant exception), le
pourcentage de personnes sans enfants est comparativement
élevé. Cela s’explique par le critère d’échantillonnage retenu par
le projet Oasis : l’étude inclut uniquement les personnes habitant
dans des centres urbains. Les populations rurales, qui présentent
des taux de fécondité supérieurs, ne sont donc pas représentées
dans l’échantillon Oasis.
Figure 5
Enfants et petits-enfants vivants, selon l’âge des parents
Oasis 2000, nN = 1 203, nA = 1 195, nAll. = 1 285, nE = 1 199, nI = 1 114.
Figure 5
(suite)
Oasis 2000, nN = 1 203, nA = 1 195, nAll. = 1 285, nE = 1 199, nI = 1 114.
Figure 5
(suite)
Oasis 2000, nN = 1 203, nA = 1 195, nAll. = 1 285, nE = 1 199, nI = 1 114.
â– â– Analyses s’appuyant sur la théorie
Après avoir présenté diverses analyses descriptives de la qualité
de vie, d’une part, et de l’existence de descendants, d’autre part,
nous allons étudier la relation entre les structures familiales et la
qualité de vie dans différentes sociétés. L’analyse des données
Oasis fait apparaître, pour chacun des pays participants, les
différences de qualité de vie subjective globale entre les
personnes qui ont des enfants et celles qui n’en ont pas, ainsi
qu’entre celles qui ont ou non des petits-enfants. On observe que
« l’intégration sociale » par la famille exerce un effet positif
général : les personnes qui ont des enfants et des petits-enfants ont
en moyenne une meilleure qualité de vie subjective. Les analyses
complémentaires montrent que cette situation se reproduit
également avec les amis proches et d’autres membres des réseaux
sociaux. Il est intéressant de mentionner que l’existence de petits-enfants ne semble pas produire d’effet supplémentaire : les
personnes qui ont des petits-enfants n’affichent pas une qualité de
vie subjective globale plus élevée que celles qui n’ont que des
enfants. Il existe de grandes différences d’un pays à l’autre. Ainsi,
alors que la (grand-)parentalité a des effets significatifs en Israël,
en Allemagne et en Norvège, nous ne relevons pas de différences
moyennes en Espagne. En revanche, dans ce dernier pays, le fait
d’avoir des enfants entraîne une baisse du pourcentage de
réponses très positives et très négatives. En Espagne, il y a donc
moins de variance dans la population des (grands-)parents que
dans celle des personnes sans enfants. Cela vaut pour les enfants
comme pour les petits-enfants. Le fait d’avoir des enfants y
entraîne une distribution plus égale de la qualité de vie globale
tandis que, dans les autres pays, ce facteur a principalement pour
effet de faire grimper les chiffres.
Dans la suite de cette étude, nous nous concentrerons sur
l’incidence des enfants sur la qualité de vie, en utilisant le nombre
d’enfants vivants comme variable continue. La figure 6 présente la
distribution des enfants pour les 75 ans et plus en Norvège, en
Angleterre, en Allemagne, en Espagne et en Israël. L’Allemagne
affiche non seulement les taux les plus élevés de personnes sans
enfants et de parents ayant un enfant unique, mais aussi les taux
les plus faibles de parents de trois enfants et plus, tandis qu’Israël
présente des proportions inverses. Dans ce pays, nous observons
de faibles taux de personnes sans enfants et une vaste proportion
de familles nombreuses (trois enfants et plus). La Norvège,
l’Angleterre et l’Espagne se situent entre les deux, l’Espagne
affichant des taux élevés dans la catégorie des personnes ayant
3 enfants et plus. On constate des différences entre ces pays dans
le nombre moyen d’enfants : ainsi, ce sont les personnes âgées
(citadines) israéliennes qui ont en moyenne le plus grand nombre
d’enfants (2,5), suivies des Espagnols (2,4), en raison de la
proportion plus élevée de personnes ayant plus de trois enfants.
En Norvège et en Angleterre, les personnes âgées ont moins
d’enfants (1,9), et, en Allemagne, elles n’en ont que 1,4 en
moyenne. Cette différence est marquée et, bien entendu, très
significative (F = 44,88 ; p<0,001).
Figure 6
Nombre d’enfants des personnes âgées (75 ans et plus)
Oasis, 2000, n = 2058.
Figure 7
Niveaux de qualité de vie globale des personnes âgées (75 ans et plus)
en fonction du nombre d’enfants
Oasis 2000, n = 2034.
La figure 7 montre que l’incidence des enfants sur la qualité de vie
des personnes âgées n’est ni simplement linéaire, ni ne peut être
simplement réduite à un seul effet explicatif
«s
ingle dummy
effect
». En revanche, nous observons que la parentalité exerce un
fort impact, tandis que le nombre d’enfants ne produit pas en lui-même autant d’effet (les données norvégiennes nuancent un peu
cette conclusion : le seuil se situe entre le fait d’avoir zéro ou un
enfant et deux enfants ou plus)
[5].
L’effet positif des enfants sur la qualité de vie des parents âgés est
différent selon que ceux-ci souffrent d’incapacités physiques ou
non, si nous supposons que les besoins spécifiques constituent un
important facteur de modération supplémentaire. Dans une phase
suivante de notre analyse (cf. figure 8, p. 159), nous avons pris en
compte le degré d’incapacité dans chaque pays, tel que mesuré
par l’enquête SF36 sur l’état de santé physique (Gladman, 1998 ;
Radoschewski et Bellach, 1999). Même si l’on s’attend à ce que
la population bénéficiant d’un bon état de santé présente une
meilleure qualité de vie, on peut avancer que les aidants
potentiels tiennent peut-être une place plus importante pour les
personnes âgées handicapées. Comme le montre la figure 8, la
qualité de vie globale moyenne est plus élevée pour les catégories
d’individus en bonne santé dans tous les pays (sauf en Espagne).
En Allemagne et en Norvège, l’importance des enfants semble
indépendante de l’état de santé physique. En Israël, les enfants ont
un impact beaucoup plus fort pour les personnes âgées souffrant
d’incapacités physiques, tandis qu’en Angleterre, nous observons
non seulement que les enfants exercent un faible effet non linéaire
sur les personnes âgées en bonne santé (comparable aux résultats
obtenus pour la Norvège), mais nous constatons aussi une
corrélation solide et significative entre le nombre d’enfants et la
qualité de vie globale de ceux qui déclarent présenter de graves
problèmes de santé. L’Espagne constitue un cas particulier : les
personnes âgées en bonne santé qui affirment bénéficier d’une
bonne qualité de vie sont celles qui n’ont pas d’enfant ou qui n’en
ont qu’un. La qualité de vie de celles qui ont plus de deux enfants
est significativement moindre. Cependant, on observe que les
enfants ont un effet positif pour ceux qui ont besoin d’aide et
d’assistance. Ainsi, en Espagne, le fait d’avoir des enfants n’a
d’effets positifs que pour les personnes qui ont besoin d’aide,
sinon, les enfants adultes semblent constituer un fardeau pour
leurs parents âgés. Ce constat semble plausible dans le contexte
de la modernisation rapide de l’Espagne, en particulier dans les
zones urbaines.
Figure 8
Niveaux de qualité de vie globale en fonction du nombre d’enfants et de
l’état de santé physique des personnes âgées (75 ans et plus)
Oasis 2000, nN = 397, nA = 389, nAll. = 493, nE = 372, nI = 345.
Figure 8
(suite)
Oasis 2000, nN = 397, nA = 389, nAll. = 493, nE = 372, nI = 345.
Figure 8
(suite)
Oasis 2000, nN = 397, nA = 389, nAll. = 493, nE = 372, nI = 345.
En dernier lieu, nous avons estimé un modèle de régression pour
tester directement les deux modèles décrits plus haut (cf. figure 1,
p. 147). Ces deux modèles font apparaître que la famille et l’Étatprovidence modèle (a) ont des effets additifs et non un effet
d’interaction. Dans des systèmes de protection sociale généreux
modèle (b), les relations familiales ont donc un impact plus faible
sur la qualité de vie. La Norvège en est une illustration. C’est
l’inverse dans une société telle que l’Angleterre, où l’Étatprovidence est plus restreint, ou encore l’Espagne, où la
protection sociale est moins généreuse et la culture de la famille
plus présente. Dans les données espagnoles, l’existence d’enfants
devrait donc présenter les effets les plus marqués sur la qualité de
vie. Concernant Israël et l’Allemagne, on s’attend à observer des
effets analogues et modérés, les obligations familiales étant plus
importantes en Israël, de même que les coefficients.
Des modèles de régression simple en deux étapes par la méthode
des moindres carrés ordinaires sont estimés séparément pour
chaque pays pour permettre une interaction complète entre
les pays et les effets respectifs des variables indépendantes
(cf. tableau 3, p. 162). Dans un premier temps, le nombre
d’enfants sert de variable indépendante, et on introduit un
ensemble de variables qui sont testées par rapport à un groupe de
référence (personnes sans enfants). Cette stratégie a été retenue
parce que les analyses descriptives présentées ont déjà montré
que l’existence d’enfants n’avait pas d’effets linéaires directs.
Dans un deuxième temps, on introduit l’âge et le genre ainsi que
la condition physique mesurée sur l’échelle de santé physique du
SF36. L’objectif principal était d’analyser si l’existence d’enfants
produit ou non un effet simple sur le besoin d’aide.
Tableau 3
Qualité de vie globale des personnes âgées (75 ans et plus, régression par
les moindres carrés ordinaires)
Tableau 3
Qualité de vie globale des personnes âgées (75 ans et plus, régression par
les moindres carrés ordinaires)
Modèle 1 Modèle 2
1 enfant* 0,01 0,00
2 enfants* 0,12 0,11
3 enfants* 0,13 0,07
Âge 0,142 Norvège
Sexe : féminin** 0,132
État de santé pysique 0,552
N 397 397
R2 /R2 ajusté 0,02/0,01 0,29/0,28
1 enfant* 0,08 0,07
2 enfants* 0,12 0,08
3 enfants* 0,141 0,10
État de santé pysique 0,491 Angleterre
Sexe : féminin** - 0,03
Âge 0,06
N 389 389
R2 /R2 ajusté 0,02/0,00 0,24/0,22
1 enfant* 0,172 0,132
2 enfants* 0,142 0,111
3 enfants* 0,162 0,111
État de santé pysique 0,442 Allemagne
Sexe : féminin** - 0,01
Âge 0,05
N 483 483
R2 /R2 ajusté 0,03/0,02 0,21/0,20
1 enfant* 0,07 0,07
2 enfants* - 0,03 - 0,06
3 enfants* 0,02 0,03
État de santé pysique 0,262 Espagne
Sexe : féminin** 0,01
Âge 0,01
N 372 372
R2 /R2 ajusté 0,01/0,00 0,07/0,06
1 enfant* 0,242 0,201
2 enfants* 0,332 0,272
3 enfants* 0,302 0,262
Sexe : féminin** - 0,04
Âge 0,01 Israël
État de santé pysique 0,432
N 345 345
R2 /R2 ajusté 0,03/0,02 0,22/0,21
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01 *Référence : pas d’enfants. **Référence : masculin. Source : Oasis 2000.
Oasis 2000.
Les analyses montrent qu’en Norvège, l’existence d’enfants et
leur nombre ont peu d’effets sur la qualité de vie globale, et ces
effets sont statistiquement non significatifs (comme c’était
théoriquement prévisible). Pour l’Allemagne, nous observons des
effets significatifs modérés, tandis que le modèle affiche des effets
importants pour Israël. Ces trois modèles reproduisent les résultats
descriptifs des effets non linéaires du nombre d’enfants : le
principal effet est la parentalité (avoir des enfants), tandis que le
nombre d’enfants revêt une importance mineure.
Les modèles confirment, jusqu’ici, les hypothèses théoriques
concernant l’impact des enfants sur la qualité de vie dans
différents systèmes de protection sociale, même si l’on ne
considère que la dimension structurelle des relations familiales
(existence d’enfants). On peut s’attendre à observer des effets plus
marqués si les analyses ultérieures utilisent des mesures plus
élaborées, et tiennent compte d’indicateurs des relations
familiales tels que l’aide et le soutien, le conflit ou l’ambivalence.
L’Espagne et l’Angleterre font figure d’exceptions dans l’ensemble
de données considéré. Dans ces deux pays, l’existence d’enfants
n’a pas d’effet manifeste sur le bien-être des parents. Cette
observation va dans le sens contraire des hypothèses théoriques
élaborées plus haut. On s’attendait à ce que l’Espagne présente
des effets importants car ce pays se caractérise par une culture
familiale traditionnelle et un État-providence relativement peu
présent par rapport aux trois autres pays. De même, nous
pensions que la structure familiale produirait des effets importants
dans le contexte anglais, où l’État-providence est aujourd’hui
moins généreux. D’autres analyses montrent que ces effets
s’observent uniquement lorsque l’on modélise séparément la
qualité de vie des personnes âgées souffrant d’incapacités
physiques : en Espagne et en Angleterre, les résultats descriptifs
présentés plus haut indiquent que les enfants n’ont l’importance
attendue que lorsque les parents âgés ont besoin d’aide. Sinon, les
enfants constituent un facteur entraînant une diminution de la
qualité de vie chez les Espagnols âgés et produisent des résultats
ambigus en Angleterre. Ces effets s’opposent, c’est pourquoi
aucun effet général ne se dégage des données espagnoles
(cf. tableau 3, p. 162).
Les modèles ne confirment qu’en partie nos hypothèses
théoriques sur l’importance du système de protection sociale
quant à l’incidence des enfants sur la qualité de vie des personnes
âgées. Sur les cinq pays analysés par le projet Oasis, trois
présentent des résultats qui étayent fortement l’hypothèse d’un
impact des systèmes de protection sociale sur la relation entre la
famille et la qualité de vie globale des personnes âgées.
Cependant, les données relatives à l’Espagne et à l’Angleterre ne
corroborent pas les hypothèses théoriques. C’est pourquoi il est
nécessaire d’approfondir les analyses. Premièrement, il convient
d’utiliser des indicateurs plus sensibles des relations parents-enfants. Deuxièmement, il faut prendre en compte, dans des
analyses plus complexes, les besoins et leurs incidences sur les
liens directs entre enfants et qualité de vie. Troisièmement, à
l’avenir, les analyses devront comporter des indicateurs plus
élaborés de la « qualité de la vie ».
Cette contribution analyse, sous l’angle de l’infrastructure de
l’État-providence, le rôle de la famille et sa contribution à la
qualité de vie des personnes âgées. Les analyses étayent
essentiellement l’idée d’une interaction entre relations familiales
et soutien de l’État-providence, mais elles posent de nouvelles
questions. L’existence d’enfants vivants présente une corrélation
positive avec la qualité de vie globale (subjective). Cependant, les
données relatives à l’Espagne et à l’Angleterre ne confirment pas
les hypothèses théoriques.
Cette relation doit toutefois être étudiée plus en détail dans des
analyses ultérieures. Les insuffisances de la présente analyse sont
faciles à identifier : premièrement, elle n’utilise qu’un indicateur
grossier des relations familiales intergénérationnelles. En outre, il
manque des indicateurs relatifs aux systèmes de protection
sociale, c’est pourquoi la différentiation entre les pays n’est pas
suffisante et nécessite une opérationalisation plus sophistiquée
des niveaux macro et méso. Les recommandations suivantes
peuvent déboucher sur une analyse plus juste des interactions
entre soutien familial intergénérationnel et infrastructure de l’Étatprovidence.
Dans un premier temps, il conviendrait d’explorer davantage les
modèles décrits plus haut, par exemple en reliant la qualité de vie
au degré de solidarité familiale dans chaque pays ainsi qu’entre
les pays. De plus, on pourrait aussi prendre en compte des aspects
problématiques de la vie de famille (comme les conflits). L’analyse
s’en trouverait enrichie si l’on procédait à une régression multiple
à l’aide d’indicateurs de la solidarité familiale et d’indicateurs de
l’utilisation des services en tant que variables indépendantes, le
produit de la solidarité familiale et le recours aux services comme
variables modératrices et la qualité de vie comme variable
dépendante. Une autre approche, à analyser indépendamment,
permettrait d’ouvrir davantage la comparaison aux aspects
critiques des systèmes de protection sociale mentionnés plus
haut. Cette méthode impose de dépasser la simple classification
des systèmes propres à chaque pays et d’opérer une distinction
entre les schémas caractéristiques du soutien et de l’aide au
niveau micro, les mesures de niveau méso – comme les
indicateurs de l’infrastructure locale qui peuvent différer selon les
régions, en particulier dans les pays les plus grands parmi ceux
analysés (Espagne et Allemagne) – et les dimensions macro des
différents systèmes de protection sociale déjà traités. Cette
méthode conduit directement à des analyses plus complexes
tenant compte de la structure hiérarchique des données
comparatives. Les prochaines activités de recherche du projet
Oasis intègreront cette perspective.
Une autre piste intéressante consisterait à inclure le contenu des
entretiens qualitatifs qui seront menés dans le cadre de l’étude
Oasis. Cette approche devrait permettre d’obtenir des
informations plus approfondies sur les processus de décision
individuels dans le contexte de la famille, de l’infrastructure
sociale et des systèmes généraux de protection sociale.
Cependant, ces analyses démontrent l’utilité d’intégrer certains
aspects des relations familiales à l’infrastructure proposée par les
États-providence modernes afin d’expliquer les différences de
qualité de vie des personnes âgées.
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[1]
Cf. présentation du projet dans l’avant-propos (p.4).
[2]
Whoqol :
World Health Organization Quality of Life Group (Groupe de recherche sur
la qualité de vie de l’organisation mondiale de la santé).
[3]
Ces données ouvrent un débat sur les thèses de la « substitution » ou de la
« compensation hiérarchique » (
« hierarchical compensation », Cantor, 1979) et de la
« spécificité fonctionnelle » (
« functional specificity », Litwak, 1985 ; Messeri et
al.,
1993) de ces relations. Les données telles que celles de l’enquête allemande sur
le vieillissement indiquent qu’il n’y a pas nécessairement de conflit entre ces deux
pôles, car il y a peu de variation dans la hiérarchie des aidants, si l’on compare
différents types d’aide – émotionnelle, cognitive et physique – (Künemund,
Hollstein, 2000). C’est un argument de poids contre la spécificité fonctionnelle. La
thèse de la substitution devient également problématique si l’on s’intéresse à
l’importance des amis pour les personnes âgées, qu’elles aient ou non des enfants.
Pour les personnes sans enfants, les amis ne jouent pas le même rôle que les
enfants pour leurs parents. Par ailleurs, les amis sont très importants même pour
les personnes âgées qui ont des enfants. Cependant, les analyses détaillées de la
situation des personnes âgées qui ont besoin d’aide – c’est-à-dire de personnes qui
ont un besoin important et très spécifique – font apparaître une forte spécificité
fonctionnelle (Blinkert, Klie, 1999).
[4]
Les personnes qui ont des petits-enfants mais plus d’enfants vivants représentent
une minorité négligeable de moins de 0,5 % de l’ensemble de la population dans
chaque pays. Par conséquent, ces pourcentages ne sont pas rapportés sur la
figure.
[5]
Des analyses plus poussées montrent que cet effet s’inverse légèrement lorsque
les personnes ont cinq enfants et plus, ce qui peut provenir de divers autres
facteurs, comme la classe sociale et les moyens socioéconomiques.