Retraite et société
La Doc. française

I.S.B.N.sans
266 pages

p. 15 à 47
doi: en cours

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no 38 2003/1

2003 Retraite et société

Les normes de responsabilité familiale dans les pays européens : contrastes et similarités

Svein Olav daatland NORWEGIAN SOCIAL RESEARCH (NOVA ), OSLO, NORVÈGE Katharina Herlofson NORWEGIAN SOCIAL RESEARCH (NOVA ), OSLO, NORVÈGE
Quelle est la nature des obligations entre enfants adultes et parents âgés dans l’Europe contemporaine? Qu’est-ce qui est perçu comme un bon dosage des responsabilités entre la famille et l’État-providence et par qui les individus préféreraient-ils être aidés s’ils devaient en avoir besoin durablement? Ces questions sont examinées dans une enquête auprès d’échantillons représentatifs de citadins âgés d’au moins 25ans, dans cinq pays : Angleterre, Allemagne, Espagne, Israël et Norvège. Il semble que des normes d’obligation filiale prédominent dans ces cinq pays, mais à des degrés divers. Ces écarts sont encore plus marqués dans les réponses portant sur l’expression concrète de ces normes, et vont ici dans le même sens que les opportunités et politiques nationales. Les obligations filiales ne supposent pas forcément que la famille soit considérée comme l’aidant naturel. En fait, la préférence pour le dispositif d’aide est généralement supérieure au volume des services effectivement fournis, d’où la demande, non satisfaite, d’une plus grande intervention de l’État. En outre, les différences de normes et d’opinions paraissent obéir à des logiques quelque peu différentes, ce qui laisse à penser que les conclusions pour un pays donné ne peuvent guère être généralisées à ceux qui n’ont pas les mêmes traditions familiales ou le même régime d’Étatprovidence. What is the nature of obligations between adult children and older parents in contemporary Europe? What is seen as the proper balance of responsibilities between the family and the welfare state, and from whom would people themselves prefer long-term care if they should come to need it? These questions are explored in a survey among representative urban samples of persons aged 25+ in five countries : England, Germany, Spain, Israel and Norway. Filial obligation norms seem prevalent in all five countries, but to varying degrees. Country differences are even greater in the more concrete opinions about how such norms should be enacted, and then in a direction that is congruent with national policies and opportunities. Filial obligations need not imply that the family is seen as the natural care provider, in fact preferences for services are in general higher than the actual service rates are, implying an unmet wish for more governmental responsibility. The variation in norms and opinions seem otherwise to follow somewhat different logics, implying that findings from one country can hardly be generalised to countries with other family traditions and welfare state regimes.
En ce qui concerne l’aide entre les générations au sein des familles, nous en savons davantage sur ce que les individus font effectivement que sur ce qu’ils souhaiteraient faire. Les études sur l’aide apportée par la famille à ses membres âgés se multiplient, mais celles sur les normes subjectives, les attitudes et les préférences sont quasiment inexistantes. Les recherches sur l’aide réellement fournie sont bien sûr importantes car elles nous renseignent sur la façon dont les besoins sont satisfaits et les responsabilités réparties. Pour plusieurs raisons, il est tout aussi justifié de s’intéresser aux normes, attitudes et préférences.
Premièrement, parce que ces trois éléments influent sur le comportement. Étant (la plupart du temps) des êtres rationnels, nous cherchons habituellement à obtenir ce qui nous paraît juste et souhaitable pour nous-mêmes. Deuxièmement, les normes et préférences subjectives jouent un rôle fondamental dans la qualité de vie, et, partant, dans celle de l’aide. En général, nous apprécions que nos préférences se concrétisent, et nous sommes mécontents lorsque ce n’est pas le cas. Une aide de qualité doit donc prendre en considération non seulement les besoins, mais également la personnalité. Troisièmement, et cet aspect est étroitement lié aux deux autres, les attitudes et préférences sont importantes du fait qu’elles présupposent individualité et respect du choix personnel.
Il existe par conséquent des raisons éthiques, psychologiques etplus pragmatiques de se pencher sur ce que les individus souhaitent faire ou se sentent obligés de faire. Cette problématique sera examinée sous trois angles : les relations entre parents et enfants, entre la famille et l’État-providence et entre soi-même et sa famille. Plus précisément, nous nous proposons de répondre aux questions suivantes :
  • des normes d’obligation filiale prédominent-elles en Europe aujourd’hui et, si oui, sous quelle forme se manifestent-elles entre les enfants adultes et leurs parents âgés ?
  • quelle est la conception des Européens, dans la société contemporaine, d’un bon équilibre des responsabilités entre la famille et l’État-providence pour l’aide aux personnes âgées ?
  • Cet équilibre est-il le même dans tous les domaines où une aide est apportée ?
  • par qui les individus préféreraient-ils être aidés sur la durée s’ils en avaient besoin une fois âgés : par leur entourage familial ou par un dispositif d’aide professionnelle ?
La plupart des études sont entachées d’un biais ethnocentrique dans la mesure où elles se concentrent sur un seul pays à la fois.
Cet article adopte, lui, une approche comparative et s’appuie sur des données émanant de cinq pays qui diffèrent entre eux par leur culture familiale ou leur régime d’État-providence. Nous partons de l’hypothèse que la responsabilité intergénérationnelle est modelée non seulement par les traditions familiales, mais également par les politiques sociales qui représentent différentes structures d’opportunités pour les gens âgés et leur famille.
L’approche comparative pourra nous aider à distinguer les régularités générales des spécificités nationales.
 
â–  Méthodologie
 
 
â– â–  La méthode comparative
Les études comparatives relèvent de deux ambitions contradictoires : la recherche de généralités, d’un côté, celle d’éléments distinctifs, de l’autre. Dans le premier cas, il s’agit d’extraire des régularités communes aux pays considérés, voire universelles. Dans le second cas, l’objectif consiste à mettre au jour ce qui n’est pas général, mais ce qui découle plutôt de caractéristiques distinctives, ou même uniques, de telle ou telle culture. Ces deux approches ont chacune leurs avantages.
D’après Ragin (1987), la première de ces techniques est axée sur les cas, la seconde sur les variables. Les études comparatives axées sur les cas s’intéressent moins aux généralités qu’à la complexité. C’est l’inverse pour celles axées sur les variables.
Gauthier (2000) renvoie au même contraste en identifiant le structuralisme et le culturalisme comme deux différents paradigmes de la recherche comparative. Les structuralistes présument que des macrocaractéristiques analogues produiront des résultats analogues au niveau individuel (micro). La structure sociale est alors censée exercer un impact uniforme sur les institutions et les individus, indépendamment des différences culturelles. En revanche, les culturalistes considèrent que les valeurs sociales peuvent modifier les effets de la structure sociale, et donc engendrer des résultats différents à partir de caractéristiques initiales analogues.
Kohn (1989) estime que ces méthodes sont toutes deux intéressantes. Il attire, lui aussi, l’attention sur ce qui les oppose, mais, au lieu d’en privilégier une, il préfère retenir ce que chacune est susceptible d’offrir : « La question essentielle est (alors) comment interpréter les similarités, et les dissemblances lorsqu’on en trouve ?» (p. 78). La découverte de similarités entre pays ouvre la voie à des connaissances sociologiques plus générales. En effet, nous pouvons alors supposer qu’un mécanisme commun s’est cristallisé par-delà les différences culturelles. Sans aller jusqu’à affirmer que la culture n’a pas d’impact, on peut ici raisonnablement conclure qu’une régularité générale est également à l’œuvre, au vu des similarités observées.
Les différences internationales sont souvent plus difficiles à interpréter car elles nécessitent la recherche d’idiosyncrasies [1].
Nous suivrons la suggestion de Kohn en nous attachant à la fois aux similarités et aux différences entre les cinq pays considérés.
Nous comparerons ensuite les différences entre ces pays et à l’intérieur de chacun d’eux. Si les contrastes dominent, les explications culturalistes seront corroborées. Si ce sont, en revanche, les similarités, on pourra en conclure à la prévalence de régularités générales.
â– â–  L’étude
Conception de l’enquête et recherche
Les données que nous présentons reposent sur une enquête transversale représentative, menée auprès d’individus ne vivant pas en établissement, âgés d’au moins 25 ans et habitant en zone urbaine (agglomérations d’au moins 100 000 habitants), en Allemagne, en Espagne, en Angleterre, en Norvège et en Israël.
Environ 1 200 personnes (400 âgées de 75 ans et plus et 800 de 25 à 74 ans) ont été interrogées dans chacun de ces pays en 2000-2001, soit un total de 6106 personnes [2]. Ces cinq pays diffèrent entre eux par leur culture familiale et leur État-providence. Selon la typologie d’Esping-Andersen (1990), l’Allemagne incarne l’Étatprovidence conservateur, la Norvège le modèle social-démocrate et l’Angleterre le système libéral. L’État-providence de l’Espagne, moins mature, a été récemment rattaché au premier type de régime (Esping-Andersen, 1999). Enfin, celui d’Israël peut être considéré comme hybride.
Concernant la législation sur la famille, l’Angleterre a supprimé l’obligation de soutien entre générations adultes dans les années cinquante. La Norvège a fait de même une décennie plus tard.
Ces deux pays fondent leur politique sociale sur les besoins et droits individuels. L’Allemagne, Israël et l’Espagne sont traditionnellement davantage axés sur la famille, mais avec des racines différentes (conservatisme, judaïsme, catholicisme) et à des degrés divers. C’est en Espagne que les obligations familiales formelles sont les plus étendues. En effet, dans ce pays, elles couvrent la famille au sens large, et pas seulement la relation parent-enfant comme en Allemagne (Millar, Warman, 1996) ou en Israël (Lowenstein, 2000).
Ces caractéristiques culturelles et politiques se reflètent-elles dans les normes subjectives, l’opinion publique et les préférences personnelles ? Si oui, l’aide dispensée par la famille en Espagne, et les services procurés par l’État-providence en Norvège devraient être particulièrement attrayants. Il est également intéressant d’examiner le consensus et les contrastes dans les attitudes à l’intérieur des cinq pays. Les femmes sont-elles plus attachées que les hommes aux obligations filiales et à l’aide par la famille ? Observe-t-on un consensus entre générations ou bien les cohortes plus jeunes ont-elles moins le sens de la collectivité que les générations plus âgées, laissant ainsi présager des évolutions ?
Mesures et opérationalisation des hypothèses
Les trois variables dépendantes à explorer sont les normes d’obligation filiale, les opinions sur la répartition des responsabilités entre la famille et l’État et les préférences personnelles en termes d’aide.
On attend des enfants adultes qu’ils aident leurs parents vieillissants. C’est le concept d’obligation filiale. Le degré d’adhésion à cette norme est mesuré par une échelle élaborée par Lee, Peek et Coward (1998). Dans notre article, les scores correspondront au nombre de personnes se déclarant d’accord avec les quatre items suivants :
  1. enfants adultes doivent normalement vivre près de leurs parents âgés afin de pouvoir les aider si nécessaire ;
  2. enfants adultes doivent normalement être prêts à sacrifier une partie de ce qu’ils souhaitent pour leurs propres enfants afin d’aider leurs parents âgés ;
  3. parents âgés doivent normalement pouvoir compter sur leurs enfants adultes lorsqu’ils ont besoin d’eux pour accomplir les tâches qui leur sont nécessaires ;
  4. parents ont droit à une compensation pour les sacrifices qu’ils ont consentis pour leurs enfants.
  5. Les scores vont de 0 à 4, la note 4 étant la plus élevée, c’est-à-dire exprimant la plus forte adhésion à la norme [3].
Les items ont été énoncés dans des termes universels plutôt que particuliers, ce qui doit permettre de mesurer l’adhésion aux normes culturelles plutôt que les idiosyncrasies. Les personnes ont ainsi été interrogées sur ce que les enfants adultes devraient faire d’une manière générale, et non pas sur ce qu’elles feraient, elles, personnellement. L’échelle retenue est donc tout aussi pertinente pour les personnes sans enfants que pour celles qui en ont, pour les personnes dont les parents sont en vie que pour celles qui les ont perdus.
Deux des items sont formulés du point de vue des enfants adultes (ce qu’ils devraient faire), les deux autres des parents âgés (ce à quoi ils pourraient s’attendre). Notons aussi qu’ils sont plus ou moins concrets et portent sur différents aspects de la relation (vivre près de, compter sur, etc.). Ils représentent également différents niveaux d’implication. Aux yeux de la plupart des gens, pouvoir compter sur l’aide des enfants adultes (item 3) serait probablement moins pénible que de renoncer à certaines « choses » pour ses enfants afin d’aider ses parents âgés (item 2).
L’échelle couvre donc a priori un large éventail d’attentes à l’égard des responsabilités filiales, bien mieux que n’importe lequel des items pris séparément. Chaque item peut toutefois donner des informations utiles à un examen plus approfondi du contenu de la norme. Cette échelle présente néanmoins un point faible : comme beaucoup de celles qui sont destinées à mesurer le « familialisme » ou les obligations intergénérationnelles, elle est biaisée dans le sens d’une adhésion aux obligations filiales. Les quatre items sont en effet formulés dans un sens favorable à ces obligations. Les niveaux d’adhésion constatés seront donc probablement faussés dans cette direction-là, mais cela ne devrait pas affecter les différences relatives entre les pays.
Nous mesurons également les opinions sur la répartition des responsabilités entre l’État et la famille dans trois domaines : soutien financier, aide pour les tâches ménagères et soins personnels. Les principaux volets des politiques d’aide aux personnes âgées sont ainsi pris en compte, ce qui permet de distinguer les différences de priorités entre ces domaines, comme c’est le cas avec les politiques effectivement menées. Les pays diffèrent entre eux par la priorité qu’ils accordent aux transferts par rapport à l’aide concrète, et, parmi ceux qui privilégient ces systèmes, par la priorité du médical sur le social ou vice-versa (Esping-Andersen, 1997 ; Daatland, 2001).
Les questions et l’échelle [4] ont été établies spécialement pour l’étude Oasis. Les personnes interrogées devaient indiquer « dans quelle proportion, à votre avis, la famille, d’une part, et l’État, d’autre part, devrait apporter un soutien financier aux personnes âgées qui en ont besoin ?». La même question a ensuite été posée concernant l’aide pour les tâches ménagères et les soins personnels. Cinq niveaux de réponses étaient possibles :
« entièrement par la famille », « essentiellement par la famille », « dans des proportions égales », « essentiellement par l’État » ou « entièrement par l’État ».
La notation utilisée ici fait ressortir le degré d’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence et consiste à additionner le nombre des personnes qui jugent que chacun de ces trois types d’aide doit incomber (entièrement ou essentiellement) à l’État-providence. L’échelle de « l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence » est graduée de 0 à 3, ce dernier score signifiant que l’État-providence doit être le responsable (principal ou unique) dans les trois domaines. Nous aurions tout aussi bien pu élaborer une échelle de l’adhésion au principe de responsabilité de la famille si telle avait été notre priorité. Pour l’interprétation des résultats, il importe de noter qu’on ne peut déduire l’une de l’autre. Les personnes qui n’approuvent pas le principe de responsabilité de l’Étatprovidence ne se prononcent pas forcément pour celui de responsabilité de la famille car elles peuvent opter pour la catégorie intermédiaire : le partage égal des responsabilités.
Les préférences personnelles sont mesurées dans deux domaines : l’aide à long terme (par la famille ou le dispositif d’aide) et le logement (personnes âgées habitant avec leurs enfants ou accueillies dans un établissement). La question du logement vaut bien sûr uniquement pour les personnes ayant des enfants. C’est la raison pour laquelle nous nous concentrerons ici sur la précédente, à savoir de qui préférerait-on recevoir une aide à long terme [5].
Aspects conceptuels et logique de l’analyse
Qu’entendons-nous par « attitudes » et « opinions », par « normes » et par « préférences » ? Ce que nous cherchons ici à mesurer, c’est ce que les personnes interrogées jugent raisonnable de répondre dans le cadre d’une enquête standardisée. Nous en savons peu sur les motivations plus ou moins complexes qui ont guidé les réponses, par exemple sur ce que l’interviewé « souhaite réellement » ou sur ce qu’il pourrait s’être senti obligé de répondre.
Le modèle du comportement planifié établi par Ajzen (1988) peut nous aider à clarifier ces concepts et leurs relations (cf. figure 1, p. 26). Il est destiné à expliquer la volition [6], qui considère l’intention comme le déterminant immédiat du comportement.
Les intentions sont elles-mêmes fonction de trois ensembles de facteurs : les attitudes face au comportement en question, les normes subjectives et le sentiment de pouvoir maîtriser la situation.
Les obligations filiales peuvent être assimilées à des « normes subjectives », c’est-à-dire à ce que les personnes interrogées estiment qu’il convient de faire vis-à-vis des parents âgés ayant besoin d’aide. Nous ne disposons pas de mesure indépendante des souhaits réels des individus s’ils étaient libres de leur choix et s’ils disposaient des moyens requis (« attitudes »). Cependant, les attitudes envers l’État-providence, et plus encore les préférences personnelles, peuvent être considérées comme « des intentions de comportement » dans la logique du modèle d’Ajzen. Elles sont plus proches du comportement que les orientations normatives générales ou que les aspirations personnelles plus ou moins cachées. Elles représentent en quelque sorte le résultat concret de motivations et d’opportunités mêlées, et indiquent vers quoi tendra probablement le comportement : dans un cas, vers des choix à l’intérieur de la sphère publique (État-providence), dans l’autre, vers des choix dans la sphère privée (préférence pour un aidant informel).
Figure 1
Modèle du comportement planifié, d’après Ajzen, 1988
IMGIMGModèle du comportement planifié, d’après Ajzen, 19...IMGIMF
Lorsqu’on s’attache essentiellement à la manière dont les individus auront tendance à agir, il convient d’examiner les « intentions », et non des motivations plus ou moins cachées. Un questionnaire standardisé comme dans celui du programme Oasis constitue alors une stratégie adéquate car il délimite, en quelque sorte, la situation et oblige le mélange de motivations et, d’opportunités à se traduire par une réponse tranchée. Nous nous penchons également sur les motivations sous-jacentes, mais ne disposons à cet égard que d’informations éparpillées. Les normes subjectives sont représentées à travers les réponses relatives aux obligations filiales, tandis que l’état de santé et l’accès aux ressources familiales, d’un côté, et la disponibilité d’un système d’aide, de l’autre, font partie des indicateurs du « sentiment de pouvoir maîtriser la situation » (opportunités). Ces facteurs doivent être intégrés à l’analyse sous forme de variables indépendantes.
Il n’est nul besoin de rappeler que le modèle d’Ajzen est utilisé ici simplement comme un dispositif heuristique [7], et non comme un modèle à tester formellement. La distinction entre les intentions de comportement, d’une part, et les croyances et attitudes, de l’autre, n’est pas totalement claire sur le plan théorique. Se pose également la question de la traduction concrète de ces concepts dans le cas qui nous occupe. Ces deux aspects sont néanmoins suffisamment distincts pour l’objectif que nous visons, à savoir l’exploration de ces attitudes et opinions, ainsi que de leur relation dans les cinq pays étudiés. Selon la logique du modèle retenu, les normes et opportunités ont une incidence sur les intentions ultérieures, mais la réciprocité n’est pas vraie. C’est pourquoi les obligations filiales figureront parmi les facteurs expliquant l’adhésion au principe de responsabilité de l’Étatprovidence et les préférences personnelles.
 
â–  Résultats descriptifs
 
 
La première partie de notre présentation se concentre sur les descriptifs des normes d’obligation filiale, l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence et les préférences personnelles. La seconde partie comporte une analyse des motivations et facteurs sous-tendant ces normes et orientations, avec, comme modèle heuristique, celui du comportement planifié. Nous tenterons en particulier de déterminer si les explications avancées sont pertinentes pour les cinq pays ou doivent davantage être considérées comme spécifiques à un pays donné.
â– â–  Obligations filiales
Manifestement, un pourcentage majoritaire de la population urbaine, dans les cinq pays et pour tous les groupes d’âge, admet que les enfants doivent assumer une certaine responsabilité envers leurs parents âgés. En effet, les personnes interrogées approuvent au moins l’une des quatre dimensions des obligations filiales (cf.tableau1, p. 28). Se déclarer d’accord avec un ou deux des items paraît être la réponse la plus fréquente en Norvège et en Angleterre. La plupart des Espagnols souscrivent, eux, à trois ou quatre (c’est-à-dire la totalité) des items. L’Allemagne et Israël occupent des positions intermédiaires, la première se rapprochant par ses réponses des deux premiers pays (les moins « familialistes »), et Israël de l’Espagne.

Tableau 1
Indice des obligations filiales, par pays. Taux d’adhésion et moyenne, par pays et par groupe d’âge
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Indice des obligations fi...IMGIMF
Tableau 1 Indice des obligations filiales, par pays. Taux d’adhésion et moyenne, par pays et par groupe d’âge Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Taux D’accord avec 0 item 24,0 25,4 34,3 17,7 15,7 D’accord avec 1-2 items 47,6 44,6 36,2 38,4 42,1 D’accord avec 3-4 items 28,4 30,0 29,5 43,9 42,2 Moyenne 25-49 ans 1,72 1,95 1,57 2,14 2,20 50-74 ans 1,55 1,49 1,52 2,14 1,95 75 ans et plus 1,69 1,44 1,96 2,50 1,84 Total* 1,66 1,67 1,59 2,17 2,08 (n) (1156) (1110) (1156) (1131) (1160) *Moyennes pondérées.

C’est en Espagne que les obligations filiales sont les mieux acceptées. Vient ensuite Israël. L’Angleterre, l’Allemagne et la Norvège affichent des scores inférieurs. S’agissant du niveau de ces obligations, nous ne disposons pas de référence permettant d’évaluer les résultats obtenus, et, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, l’échelle est biaisée dans le sens de réponses en faveur des obligations filiales. Par ailleurs, et si l’on prend comme « critère » l’Espagne traditionnellement « familialiste », les normes d’obligation filiale semblent également relativement solides au sein de la population urbaine d’un État-providence universaliste tel que la Norvège. L’urbanisation et l’expansion de l’Étatprovidence n’ont à l’évidence pas érodé les obligations filiales, mais ont pu les fragiliser et/ou les modifier.
Notons en outre que 24 à 34 % des personnes interrogées en Norvège, en Angleterre et en Allemagne n’ont pas de penchant pour les obligations filiales. Il se peut qu’une partie de ces individus aient une attitude ambivalente et se rangent dans la catégorie de réponse intermédiaire (« ni l’un, ni l’autre »), mais la plupart expriment simplement leur désaccord avec les prescriptions contenues dans ces normes. Même en Israël et en Espagne, il n’y a pas de consensus national autour de ces dernières. La majorité des interviewés se montre nettement en faveur des normes, mais 15 à 20 % les rejettent en bloc.
Un certain nombre d’études montrent que les normes de responsabilité filiale restent prégnantes dans la société américaine contemporaine (Blieszner, Hamon, 1990; Rossi, Rossi, 1990; Bengtson, 2001; Connidis, 2001). L’examen des obligations filiales couplées à des variables indépendantes, telles que le sexe, la classe sociale ou l’appartenance ethnique donne des résultats contradictoires (Hanson et al., 1983; Finley et al., 1988; Blieszner, Hamon, 1992; Lee et al., 1998; Burr, Mutchler, 1999).
Le seul résultat plus ou moins cohérent des recherches américaines est la mise en évidence d’une relation inverse entre l’âge et l’adhésion aux normes d’obligation filiale. On constate généralement que les jeunes approuvent davantage celles-ci que les générations plus âgées (Hanson et al., 1983 ; Blieszner, Hamon, 1992; Logan, Spitze, 1995). Les enfants (et petits-enfants) adultes semblent donc exprimer un degré plus élevé de responsabilité filiale que leurs parents (ou grands-parents) n’en attendent d’eux (Cicirelli, 1981).
Les différences de réponses entre les catégories d’âge sont néanmoins modestes ou insignifiantes dans l’étude Oasis (cf. tableau 1, p. 28). Seule l’Angleterre, et peut-être Israël, suivent la tendance décrite plus haut. Aucune différence significative en fonction de l’âge ne peut être observée en Norvège. En revanche, en Allemagne et en Espagne, les plus âgés paraissent davantage enclins à approuver les obligations filiales. Si les cohortes jeunes persistent dans leur attitude lorsqu’elles avancent en âge, il se pourrait alors que l’Allemagne et l’Espagne soient en phase de convergence avec des pays moins « familialistes », tels que la Norvège ou l’Angleterre.
Il est également intéressant de déterminer s’il existe des profils nationaux quant au contenu de ces normes. On peut explorer cet aspect en comparant les réponses apportées à chacun des items (cf. tableau 2, p. 30).

Tableau 2
Taux d’adhésion aux obligations filiales (d’accord ou fortement d’accord avec ce principe), par item et par pays (n)*
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Taux d’adhésion aux oblig...IMGIMF
Tableau 2 Taux d’adhésion aux obligations filiales (d’accord ou fortement d’accord avec ce principe), par item et par pays (n)* Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Item 1 (devrait vivre près de) 28,5 30,7 40,2 57,1 55,4 Item 2 (devrait se sacrifier) 41,0 46,6 35,5 43,6 37,0 Item 3 (peut compter sur) 58,3 41,0 55,2 59,8 51,1 Item 4 (a droit à compensations) 37,9 47,9 26,1 55,4 63,8 (n) (1179-1193) (1153-1170) (1193-1222) (1152-1169) (1183-1196) *Échantillons pondérés.

L’item 1 (les enfants adultes doivent normalement vivre près de leurs parents âgés) suit la tendance générale : en Espagne et en Israël, une majorité de personnes s’estiment d’accord avec ce point de vue. Elles sont les moins nombreuses à être de cet avis en Norvège et en Angleterre. Une majorité d’Espagnols souscrit à cet item, mais moins de 30 % des Norvégiens. Jeunes ou âgés, les Norvégiens semblent adhérer à une norme d’indépendance sur le plan résidentiel. Seule une minorité d’entre eux considèrent que les enfants adultes et leurs parents âgés devraient vivre à proximité les uns des autres. Le constat est le même pour l’Angleterre, alors que les Israéliens ont tendance à penser comme les Espagnols.
L’examen des attitudes envers la réciprocité, qui sert d’indicateur des relations parents-enfants (item4), fait apparaître des contrastes analogues. Là encore, une majorité d’Espagnols et d’Israéliens souscrit à la norme de réciprocité, tandis que les Norvégiens et les Allemands attachent peu d’importance à celle-ci.
L’écart entre les pays est moindre pour les items 2 et 3. Ainsi, les Norvégiens approuvent tout autant que les Espagnols le principe selon lequel les personnes âgées devraient pouvoir compter sur l’aide de leurs enfants (item 3). Les différences sont également minimes pour ce qui représente peut-être la plus forte manifestation de l’attachement à la solidarité filiale : soutenir ses parents âgés jusqu’à devoir éventuellement priver ses propres enfants de certaines choses (item 2). Dans les cinq pays, ils sont 36 à 47 % à être d’accord avec cette idée. C’est l’Angleterre qui affiche la plus forte proportion dans ce domaine, et Israël la plus faible, mais il y a peu d’écarts entre les pays.
En conclusion, c’est en Espagne, et en second lieu en Israël, que les normes d’obligation filiale sont apparemment les plus répandues, et les plus vivaces. Cependant, une majorité de personnes y souscrivent également dans les trois autres pays. Les différences peu substantielles entre les pays, et entre les cohortes, laissent à penser que ces normes sont relativement stables en tant que lignes directrices générales, sans que nous entrions dans les aspects particuliers. Le taux d’adhésion plutôt élevé à ces normes, même dans un pays comme la Norvège, où l’accès au dispositif d’aide est le même pour tous, est le signe que les obligations filiales ne sont pas érodées par un État-providence généreux, mais peuvent revêtir d’autres formes. Le contenu et le profil des obligations diffèrent d’un pays à l’autre. Par exemple, les Espagnols ont tendance à associer les obligations filiales à la norme de réciprocité, contrairement à la plupart des Norvégiens et des Allemands. Et alors que la majorité des Norvégiens et des Anglais tient à un logement séparé, Espagnols et Israéliens sont plus nombreux à estimer que les enfants adultes devraient vivre près de leurs parents âgés.
â– â–  Les attitudes à l’égard de l’État-providence
Les différences d’opinion quant au partage adéquat des responsabilités entre l’État-providence et la famille sont considérables (cf. tableau 3, p. 32), et semblent plus marquées que sur la question des obligations filiales (cf. tableau 1, p. 28).
On pouvait s’y attendre en partie pour des raisons de méthodologie, car les valeurs générales (obligations filiales) devraient être a priori plus stables que les opinions particulières ou situationnelles (attitudes à l’égard de l’État-providence).
Alors qu’en Norvège, la majorité des citadins considère l’Étatprovidence comme le principal (ou l’unique) pourvoyeur, une minorité d’Espagnols et d’Allemands sont de cet avis (cf. tableau 3, p. 32). Les Israéliens se rangent plutôt du côté des Norvégiens, tandis que les Anglais – à l’instar des Allemands et des Espagnols – semblent hésitants à l’égard de l’État-providence.
Les données relatives à l’Angleterre sont toutefois entachées d’un biais (en faveur de la famille), car, par erreur, l’échelle des réponses ne comportait qu’une seule option possible concernant l’État-providence (responsabilité principale), et non deux (responsabilité principale ou totale).

Tableau 3
Indice* d’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence, par pays. Pourcentage en faveur d’un État-providence pourvoyeur (principal ou unique) et moyenne des personnes privilégiant l’État-providence, par pays et par groupe d’âge
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Indice* d’adhésion au pri...IMGIMF
Tableau 3 Indice* d’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence, par pays. Pourcentage en faveur d’un État-providence pourvoyeur (principal ou unique) et moyenne des personnes privilégiant l’État-providence, par pays et par groupe d’âge Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël 0 9,9 40,1 59,0 43,6 32,1 1-2 33,7 44,7 24,0 30,6 32,7 3 56,4 15,2 17,0 25,8 35,2 Moyenne 25-49 ans 2,24 0,70 0,77 1,07 1,51 50-74 ans 2,19 1,13 0,77 1,35 1,56 75 ans et plus 2,30 1,25 1,12 1,14 1,97 Total 2,34 1,09 0,81 1,19 1,56 *Ce tableau présente le taux d’adhésion au principe de l’État-providence principal ou unique pourvoyeur dans les trois domaines considérés (soutien financier, aide pour les tâches ménagères et soins personnels), sur une échelle allant de 0 à 3 (3 = l’État-providence doit être le principal ou l’unique pourvoyeur). Les totaux sont pondérés.

Les écarts entre les pays transparaissent également dans la faible proportion de répondants (environ 10 %) qui ne pensent pas que l’État-providence doive être le principal pourvoyeur dans l’un quelconque des trois domaines envisagés. Le pourcentage correspondant avoisine 50 en Allemagne et en Espagne.
Les moyennes permettent d’aboutir plus ou moins aux mêmes conclusions : l’État-providence tient une place prépondérante en Norvège, alors que c’est la famille en Espagne et en Allemagne.
Les différences entre les groupes d’âge (cohortes) sont peu prononcées, mais il semblerait que les plus âgés souscrivent davantage au principe de la responsabilité de l’État-providence que les plus jeunes.
En examinant le contenu de ces opinions plus en détail, nous constatons que la grande majorité des Norvégiens privilégie l’Étatprovidence dans les trois domaines considérés, mais un peu plus en ce qui concerne le soutien financier et les soins personnels que pour l’aide pour les tâches ménagères (cf. tableau 4, p. 33). En Israël, cette majorité est moins élevée. Dans les trois autres pays, les répondants attentent de l’État-providence une place plus modeste. Les pays diffèrent par l’orientation attendue, et ces écarts révèlent un certain degré de convergence entre les politiques sociales et l’opinion publique.

Tableau 4
Pourcentage en faveur d’un État-providence unique ou principal pourvoyeur par type d’aide et par pays*
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Pourcentage en faveur d’u...IMGIMF
Tableau 4 Pourcentage en faveur d’un État-providence unique ou principal pourvoyeur par type d’aide et par pays* Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Soutien financier 79,0 35,0 33,9 40,1 50,1 Aide pour les tâches ménagères 66,9 35,7 22,8 36,3 49,3 Soins personnels 77,0 40,0 23,8 31,4 56,8 (n) (1185-1191) (1167-1186) (1246-1262) (1170-1172) (1178-1187) * Les totaux sont pondérés.

Examinons à présent l’autre face de la question : la responsabilité assignée à la famille (non représentée ici). Peu nombreux (autour de 10 %) sont les Norvégiens et Israéliens à estimer que la famille doit être la principale pourvoyeuse d’aide. Allemands et Espagnols se montrent beaucoup mieux disposés envers elle. Les écarts entre les pays sont considérables sur ce point : les Norvégiens seraient environ dix fois plus nombreux à privilégier l’intervention de l’État-providence par rapport à celle de la famille. Allemands et Espagnols se prononcent, eux, pour un partage égal des responsabilités, ou pour un partage donnant une place légèrement plus grande à l’État-providence. Les Israéliens occupent une position intermédiaire, avec cinq à huit fois plus de personnes en faveur d’une aide dispensée par l’État-providence, plutôt que par la famille, dans les trois domaines.
Très rares sont ceux pour lesquels la famille devrait être seule à aider les personnes âgées : approximativement 1 % en Norvège et en Israël, et moins de 10 % en Allemagne et en Espagne. Déclarer que l’État-providence doit être l’unique pourvoyeur est plus fréquent, surtout en Norvège et en Israël (autour de 25-30 % des réponses). Même les Allemands et les Espagnols sont davantage enclins à préférer l’aide de l’État uniquement plutôt que celle de la famille uniquement.
On voit donc que la plupart des personnes interrogées privilégient un certain partage des responsabilités, c’est-à-dire une dose de partenariat et de complémentarité entre l’État-providence et la famille. Cependant, la complémentarité peut prendre différentes formes. Allemands et Espagnols souscrivent généralement à un partage dans des proportions égales, ou à l’idée que c’est principalement la famille qui doit dispenser une aide, avec le soutien de l’État-providence. En revanche, Norvégiens et Israéliens ont tendance à considérer que l’État-providence doit être le principal pourvoyeur, la famille venant en appui.
Il est intéressant de noter que l’adhésion aux normes de responsabilité filiale ne signifie pas forcément que la famille soit perçue comme l’aidant naturel. Ainsi, près de la moitié (48%) des Norvégiens interrogés qui attachent la plus haute importance à la responsabilité filiale jugent que l’État doit être le principal pourvoyeur dans les trois domaines concernés. La corrélation entre les scores d’obligation filiale et l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence varie entre 0,20 et 0,26 pour l’Allemagne, l’Espagne et la Norvège. Elle est un peu plus élevée pour l’Angleterre, et légèrement plus faible pour Israël. Lorsque les attentes filiales sont fortes, l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence est modérée, comme on pouvait s’y attendre, mais les corrélations sont faibles, et les obligations filiales n’expliquent qu’une petite proportion (4-7 %) des différences d’opinion quant au mode de répartition des responsabilités entre la famille et l’État-providence.
â– â–  Préférences en termes d’aide
Les préférences personnelles en termes d’aide varient-elles aussi considérablement d’un pays à l’autre, dans le même sens que les traditions familiales et le régime d’État-providence (cf. tableau 5, p. 35) ? Les préférences déclarées ne reflètent pas toujours ce que les personnes interrogées « souhaitent réellement », mais constituent une sorte de compromis entre désirs personnels, normes culturelles et opportunités perçues. Cela étant, la majorité des Norvégiens préfère recourir au dispositif d’aide, alors que les Espagnols ont tendance à privilégier l’aide par la famille.
Israéliens, Allemands et Anglais occupent une position intermédiaire : les Israéliens se rapprochent de l’avis des Norvégiens, les Allemands et les Anglais se rangent du côté des Espagnols.
La préférence pour le dispositif d’aide semble s’accentuer avec l’âge (sauf en Espagne), ce qui cadre avec les résultats d’enquêtes antérieures menées dans des pays où l’offre de services est relativement généreuse. C’est par exemple le cas en Scandinavie (Daatland, 1990) et aux Pays-Bas (Wielink et al., 1997). Les préférences déclarées sont donc probablement adaptées à la structure d’opportunités. C’est dans les pays disposant d’un haut niveau de services que la préférence pour le système d’aide est forte. Quant au niveau des services, nous constatons dans le cadre de l’enquête Oasis que près d’un tiers des 75 ans et plus ont bénéficié d’une aide à domicile (pour les tâches ménagères) au cours des douze mois précédents en Norvège et en Israël, contre seulement 15 % en Angleterre et tout au plus 7 à 8 % en Allemagne et en Espagne (Daatland, Herlofson, 2001).

Tableau 5
Préférence pour le dispositif d’aide, par groupe d’âge* et par pays (en %)
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Préférence pour le dispos...IMGIMF
Tableau 5 Préférence pour le dispositif d’aide, par groupe d’âge* et par pays (en %) Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël 25-49 ans 67,8 30,6 43,5 35,0 56,0 50-74 ans 79,6 49,5 47,6 31,7 57,3 75 ans et plus 87,2 51,4 52,4 24,9 69,0 Total 73,8 42,1 46,3 32,6 57,4 (n) (1149) (1051) (1136) (1079) (1153) *Les totaux sont pondérés.

En Norvège et en Israël, le dosage des préférences (entre le dispositif d’aide et la famille) paraît plus ou moins cadrer avec le dosage effectif de l’aide dispensée. L’Angleterre, l’Allemagne et l’Espagne – trois pays où le niveau des services est inférieur – affichent un taux de préférence pour le dispositif d’aide supérieur au volume des services effectivement fournis. C’est le signe qu’une partie des besoins n’est pas satisfaite dans ce domaine, du moins parmi les populations urbaines à partir desquelles les échantillons pour le projet Oasis ont été constitués. Le fait qu’une majorité, dans les cinq pays, juge que ce sera aux services publics d’assumer « la responsabilité première de l’aide aux personnes âgées dans les années à venir » confirme également cette forte demande à l’égard du dispositif d’aide (Herlofson, Daatland, 2001).
En résumé, nous pouvons provisoirement conclure que les normes d’obligation filiale semblent prédominer dans l’Europe (urbaine) contemporaine. Néanmoins, leur contenu, et dans une certaine mesure, leur niveau, diffère considérablement entre les pays. Les écarts paraissent encore plus substantiels lorsqu’on interroge les personnes sur la manière dont, à leur avis, ces normes devraient être exprimées dans les faits. L’opinion du public sur le partage des responsabilités entre l’État-providence et la famille diverge très largement d’un pays à l’autre, selon un schéma allant dans le sens des traditions familiales et des politiques nationales. Il en va de même des préférences personnelles, qui tendent à s’orienter vers le système d’aide lorsque celui-ci est disponible, et vers la famille lorsque le niveau de ce système est moindre. L’Espagne et la Norvège se situent aux deux extrêmes : la première privilégie la famille, la seconde l’Étatprovidence. Il n’y a toutefois pas d’adéquation parfaite entre la politique suivie et l’opinion. L’opinion publique et les préférences personnelles iraient dans le sens de davantage de services et d’initiatives publics que ce n’est actuellement le cas, surtout dans les pays où les aidants familiaux tiennent aujourd’hui une place prépondérante. Il importe également de noter que l’adhésion aux normes d’obligation filiale n’implique pas forcément que c’est, en pratique, à la famille d’aider. On pourrait donc émettre l’hypothèse que les obligations sont généralement enracinées dans les valeurs culturelles, mais peuvent revêtir de nouvelles formes lorsque les circonstances changent.
 
â–  Analyse des multivariables
 
 
â– â–  Modèle et attentes
Comment expliquer les différences d’attitudes et de préférences observées ? Suivent-elles partout la même logique ou bien sont-elles propres à chaque pays ? La deuxième réponse renverrait à des explications culturalistes (idiosyncrasies), la première au structuralisme, ce qui indiquerait que des mécanismes généraux sont à l’œuvre. Si tel est le cas, quels sont ces mécanismes ?
Nous avons procédé à une série de régressions multiples afin d’explorer ces questions. Partant du modèle du comportement planifié (cf. figure 1, p. 26), nous présumons que les obligations filiales sont assimilables à des normes subjectives, tandis que les préférences et l’adhésion au principe de responsabilité de l’Étatprovidence sont proches de ce qui, dans ce modèle, est considéré comme des intentions de comportement. Les normes d’obligation filiale peuvent ainsi être intégrées aux facteurs explicatifs de ces intentions, mais la réciprocité n’est pas vraie.
Les autres variables indépendantes sont des facteurs démographiques, tels que le sexe et l’âge (cohorte) et des indicateurs du sentiment de pouvoir maîtriser la situation (structure d’opportunités), notamment la capacité fonctionnelle, les ressources familiales et l’accès au dispositif d’aide. Nous ne disposons pas de mesure indépendante des attitudes (souhaits), qui, d’après le modèle, devraient interagir avec les normes et les opportunités pour « produire » les intentions (et in fine le comportement).
Il faut considérer que l’analyse est de type exploratoire, et que le modèle est un outil heuristique, et non un cadre analytique à tester (les variables et mesures ne sont pas conçues pour cela).
Dans ces conditions, nous nous attendrons, toutes choses étant égales par ailleurs, à ce que l’opportunité influe sur les intentions (préférences diverses, notamment pour l’État-providence), mais pas, ou moins, sur les normes subjectives (obligations filiales).
Ainsi, la cohabitation et la parentalité devraient se traduire par des opinions et des préférences orientées plus fortement sur la famille.
Un accès généreux au dispositif d’aide devrait donner des résultats inverses. Il n’est en revanche pas évident de déterminer l’impact du sexe et de l’âge (cohorte). Sachant que nous sommes socialisés de manière à adhérer à des normes d’obligation filiale et que ces attentes normatives pèsent plus fortement sur les filles que sur les fils, nous nous attendrions à ce que les femmes se préoccupent davantage de leur famille que les hommes. Nous pourrions également avancer que les cohortes âgées sont plus traditionnelles (davantage tournées vers la famille) que les plus jeunes. D’un autre côté, le sentiment d’être un fardeau peut dissuader une personne âgée de s’appuyer sur sa famille.
La direction de ces effets n’est par conséquent pas toujours facile à établir. En tout état de cause, notre objectif consiste à déterminer si les écarts présentent une structure analogue dans les cinq pays, ou si les écarts constatés entre les pays dépassent ceux constatés à l’intérieur des pays.
â– â–  Écarts à l’intérieur des pays
Les tableaux 6 à 8, pp. 39 et 40 présentent les résultats d’une régression avec trois variables dépendantes, pour chacun des cinq pays. Nous nous concentrons sur les incidences potentielles de la structure d’opportunités (capacité de pouvoir maîtriser la situation) sur les différences, au sein de chaque pays, dans les normes de responsabilité filiale, les attitudes à l’égard de l’Étatprovidence et les préférences personnelles en termes d’aide.
Les opportunités sont ici indiquées par le degré de capacité fonctionnelle, les ressources familiales et la disponibilité du système d’aide. Le degré de capacité fonctionnelle (risque de dépendance) est mesuré sur une échelle ADL (activités de la vie quotidienne). Les ressources familiales sont évaluées sur la base de l’organisation résidentielle (cohabitation ou non), de la présence ou de l’absence d’enfants et de la fourniture ou non d’une aide par la famille pour les activités de la vie quotidienne au cours des douze mois précédents. La catégorie « recours au dispositif d’aide » renseigne sur les opportunités liées à l’Étatprovidence. La plupart de ces facteurs n’étant pertinents que pour les personnes âgées, cette analyse particulière sera limitée aux 75 ans et plus.
La régression prend également en compte le sexe et un indicateur de valeurs (sentiment religieux ou non). Le score de la responsabilité filiale est inclus dans la régression portant sur l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence (cf. tableau 7, p. 40) et sur les préférences en termes d’aide (cf. tableau 8, p. 40), selon la logique décrite plus haut, mais la réciprocité n’est pas vraie.
Premièrement, et à la vue des tableaux 6,7 et 8, nous pouvons conclure que la valeur explicative du modèle est faible pour quatre des pays (R2 <,014), mais un peu plus élevée pour l’Allemagne (R2 ≈0,20). La correspondance est légèrement meilleure pour les préférences personnelles que pour les obligations filiales ou les attitudes à l’égard de l’État-providence, ce qui pourrait tenir au fait que les préférences dépendent davantage des facteurs situationnels (opportunités) que des orientations sociopolitiques ou des valeurs filiales.
Deuxièmement, il est difficile de trouver des schémas parallèles pour l’ensemble des pays. Seul constat cohérent : la nature du ménage (cohabitation ou non) n’a d’impact sur aucune des variables dépendantes. Il se peut que les différences dans les normes filiales (cf. tableau 6, p. 39), dans les attitudes à l’égard de l’État-providence (cf. tableau 7, p. 40) et dans les préférences en termes d’aide (cf. tableau 8, p. 40) suivent une logique légèrement différente dans les cinqpays. Si tel est le cas, ce sont les explications culturalistes qui sont valides, c’est-à-dire qu’il faut appréhender ces phénomènes dans le contexte propre à chaque pays.
Troisièmement, s’agissant des différences entre les sexes, on constate que les femmes ne sont pas plus en faveur des obligations filiales que les hommes (cf. tableau 6). On observe plutôt le contraire en Norvège et en Angleterre. Dans les trois autres pays, il n’y a pas de différences significatives entre les sexes sur ce point. Être un homme ou une femme n’influe ni sur les attitudes à l’égard de l’État-providence (cf. tableau 7, p. 40), ni sur les préférences personnelles en termes d’aide (cf. tableau 8, p. 40). Rien dans ces données n’indique donc que la place prédominante des femmes dans la fourniture effective d’une aide – prépondérance observée dans de nombreuses études – réponde aux propres normes et préférences de la population féminine.

Tableau 6
Régression multiple de la responsabilité filiale* pour les personnes âgées de 75 ans et plus, compte tenu du sexe, des ressources familiales, du risque de dépendance, du sentiment religieux et de la disponibilité de l’aide, par pays. (Coefficients standardisés)
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Régression multiple de la...IMGIMF
Tableau 6 Régression multiple de la responsabilité filiale* pour les personnes âgées de 75 ans et plus, compte tenu du sexe, des ressources familiales, du risque de dépendance, du sentiment religieux et de la disponibilité de l’aide, par pays. (Coefficients standardisés) Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Sexe (1=femme) - 0,1311 - 0,1472 0,055 - 0,003 - 0,058 Risque de dépendance (1=oui) - 0,008 0 0,117 0,002 - 0,028 Enfants (1=oui) - 0,1763 - 0,1351 0,3643 0,041 0,076 Ménage (1=cohabitation) 0,076 0,018 0,031 0,067 - 0,053 Aide par la famille (1=oui) 0,073 0,069 0,079 0,2333 0,1742 Recours au dispositif d’aide (1=oui) 0,096 - 0,055 - 0,052 0,077 - 0,079 Sentiments religieux (1=oui) 0,065 0,053 0,1011 0,058 - 0,1211 R2 0,056 0,042 0,186 0,072 0,063 (n) (361) (333) (397) (330) (326) 11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01 ; 3 p < 0,001. *Régression par la méthode des moindres carrés ordinaires. Les cas manquants ne sont pas pris en compte. L’échelle de la responsabilité filiale va de 0 à 4 en fonction du taux d’adhésion ou de forte adhésion aux quatre items. Les variables explicatives sont incluses en tant que variables muettes. «Enfants» (1 = oui) signifie qu’il y a au moins un enfant vivant. La catégorie «Ménage» sépare ceux qui vivent seuls. «Risque de dépendance» désigne le décile 6 inférieur sur l’échelle ADL figurant dans le questionnaire de santé SF-36 (Short form 36). Ce décile regroupe entre 44 % (Norvège) et 67 % (Israël) des personnes âgées de 75 ans et plus. «Recours au dispositif d’aide» (et «aide par la famille») désigne l’aide reçue pour les tâches ménagères, les déplacements à l’extérieur/courses et/ou les soins personnels au cours des douze mois précédents. Les 75 ans et plus sont entre 7 % en Espagne et 41 % en Norvège à faire appel au dispositif d’aide. Pour ce groupe d’âge, il en va de même de l’aide par la famille, qui représente entre 24 % en Israël et 40 % en Angleterre. Enfin, la catégorie «Sentiment religieux» renvoie au pourcentage de répondants qui indiquent adhérer de près ou de loin à une religion. Parmi les 75 ans et plus, cette proportion varie de 56 % en Israël à 92 % en Espagne.


Tableau 7
Régression multiple de l’adhésion au principe de responsabilité de l’Étatprovidence* parmi les personnes âgées de 75 ans et plus, compte tenu du sexe, des ressources familiales, du risque de dépendance, du sentiment religieux, de la disponibilité de l’aide et de la responsabilité filiale, par pays. (Coefficients standardisés)
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Régression multiple de l’...IMGIMF
Tableau 7 Régression multiple de l’adhésion au principe de responsabilité de l’Étatprovidence* parmi les personnes âgées de 75 ans et plus, compte tenu du sexe, des ressources familiales, du risque de dépendance, du sentiment religieux, de la disponibilité de l’aide et de la responsabilité filiale, par pays. (Coefficients standardisés) Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Sexe (1=femme) - 0,048 - 0,103 - 0,069 0,056 - 0,019 Risque de dépendance (1=oui) 0,053 0,048 0,1733 - 0,017 0,083 Enfants (1=oui) 0,016 0,042 - 0,1843 - 0,1231 - 0,043 Ménage (1=cohabitation) - 0,016 - 0,021 - 0,014 - 0,031 - 0,117 Aide par la famille (1=oui) 0,025 - 0,059 - 0,1001 - 0,039 - 0,0832 Recours au dispositif d’aide (1=oui) - 0,038 0,008 0,1372 0,065 - 0,028 Sentiments religieux (1=oui) 0,048 - 0,021 - 0,005 - 0,072 - 0,0201 Responsabilité filiale - 0,2313 - 0,2043 - 0,2433 - 0,2113 - 0,060 R2 0,058 0,052 0,223 0,086 0,038 (n) (355) (319) (377) (316) (305) 11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01 ; 3 p < 0,001. *L’échelle d’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence va de 0 à 3, en fonction du taux d’adhésion au principe d’un État-providence principal ou unique pourvoyeur d’un soutien financier, d’une aide pour les tâches ménagère et de soins personnels aux personnes âgées qui en ont besoin. Pour d’autres informations sur l’analyse et les variables, se reporter à la note du tableau 6.


Tableau 8
Régression multiple de la préférence pour le dispositif d’aide* parmi les personnes âgées de 75 ans et plus, compte tenu du sexe, des ressources familiales, du risque de dépendance, du sentiment religieux, de l’aide effectivement fournie et de la responsabilité filiale, par pays. (Coefficients standardisés)
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Régression multiple de la...IMGIMF
Tableau 8 Régression multiple de la préférence pour le dispositif d’aide* parmi les personnes âgées de 75 ans et plus, compte tenu du sexe, des ressources familiales, du risque de dépendance, du sentiment religieux, de l’aide effectivement fournie et de la responsabilité filiale, par pays. (Coefficients standardisés) Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Sexe (1=femme) 0,014 - 0,070 - 0,088 - 0,015 0,077 Risque de dépendance (1=oui) 0,039 0,050 0,049 - 0,109 0,078 Enfants (1=oui) - 0,074 - 0,2012 - 0,2073 - 0,067 - 0,026 Ménage (1=cohabitation) - 0,052 - 0,063 0,043 0,051 - 0,052 Aide par la famille (1=oui) 0,036 - 0,1602 - 0,2583 - 0,1121 - 0,1291 Recours au dispositif d’aide (1=oui) - 0,027 0,118 0,1342 - 0,022 0,1572 Sentiments religieux (1=oui) - 0,041 0,036 0,1312 - 0,046 - 0,020 Responsabilité filiale - 0,2233 - 0,1201 - 0,018 - 0,2703 - 0,074 R2 0,062 0,114 0,178 0,136 0,077 (n) (352) (308) (363) (313) (309) 11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01 ; 3 p < 0,001. *Préférence pour le dispositif d’aide (par opposition à l’aide par la famille ou par d’autres intervenants). Pour d’autres informations sur l’analyse et les variables, se reporter à la note du tableau 6.

La parentalité (personnes interrogées ayant au moins un enfant) ne semble renforcer les attentes envers les enfants qu’en Allemagne (cf. tableaux 6 et 8, pp. 39 et 40) et est associée à une préférence moindre pour l’État-providence en Espagne (cf. tableau 7, p. 40).
C’est l’inverse en Norvège (et en Angleterre), où la parentalité réduit ces attentes (cf. tableau 6, p. 39), peut-être par souci du bien-être de ses propres enfants dans un pays où les normes d’indépendance sont solidement enracinées et d’autres systèmes (plus ou moins) disponibles.
Les autres ressources familiales (cohabitation, aide par la famille)
n’exercent pas d’impact significatif dans les cinq pays, si ce n’est que, dans les pays « familialistes » (Allemagne, Espagne, Israël), l’aide par la famille est apparemment associée à un niveau de responsabilité filiale élevé (cf. tableau 6, p. 39) et à une préférence moindre pour l’État-providence dans la politique publique (cf. tableau 7, p. 40) et les préférences en termes d’aide (cf. tableau 8, p. 40). Le recours au dispositif d’aide exerce un effet inverse (plus forte adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence), mais seulement en Allemagne (cf.tableaux 7 et 8, p. 40) et, dans une certaine mesure, en Israël (cf. tableau 8, p.40). Recevoir une aide (de la famille ou de l’État) n’a aucun impact en Norvège. Dans ce pays, les obligations filiales, les préférences et l’orientation de la politique publique ne sont pas liées au type d’aide reçue ou non.
Le sentiment religieux n’influe sur aucune des variables, sauf en Allemagne, où les croyants semblent plus tournés vers la famille que les non-croyants, et peut-être aussi en Israël, mais c’est alors la tendance opposée qui se manifeste (cf. tableau 6, p. 39).
Enfin, dans la quasi-totalité des pays considérés, on constate une relation entre les normes de responsabilité filiale et les intentions de comportement qui ressortent des opinions (cf. tableau 7, p. 40) et des préférences personnelles (cf. tableau 8, p. 40). Cela nous semble indiquer que les orientations normatives générales concernant la responsabilité filiale influent sur les opinions plus concrètes à l’égard de l’action publique (sauf en Israël) et sur les préférences personnelles (sauf en Israël et en Allemagne). Les corrélations sont néanmoins faibles, ce qui laisse à penser que les normes filiales peuvent s’exprimer de différentes manières dans la vie réelle, mais pas forcément que la famille est censée se charger concrètement de l’aide.
Ces résultats paraissent étayer la conclusion de Finch et Mason (1990), selon laquelle les individus, en l’occurrence les Anglais, semblent adhérer à l’idée d’une obligation filiale, mais que cette adhésion n’est ni universelle ni inconditionnelle. La plupart des enfants adultes (mais pas tous) admettent avoir une certaine responsabilité envers leurs parents âgés, et, inversement, la plupart des personnes âgées (mais pas toutes) jugent raisonnable que leurs enfants les aident dans une certaine mesure. Mais quelle aide et dans quelle proportion exactement ? C’est une affaire de négociation. Il peut exister différents moyens de satisfaire à ces obligations normatives, et il peut y avoir des raisons légitimes (excuses) de ne pas s’en acquitter. Si tel est le cas, la modification du comportement des familles ne signifie pas nécessairement que les idéaux ont eux aussi évolué. Les normes peuvent davantage s’apparenter à des lignes directrices générales qu’à des prescriptions particulières, pour rester dans le paradigme de Finch et Mason, et ces lignes directrices peuvent trouver de multiples expressions dans le comportement effectif.
â– â–  Écarts à l’intérieur des pays et entre les pays
Nous avons vu que les écarts entre les pays semblent plus marqués que ceux à l’intérieur des pays, en fonction du sexe, de l’âge et de la structure d’opportunités. Le tableau 9, p. 43 traite cet aspect plus directement pour l’ensemble de l’échantillon (tous groupes d’âges), avec comme variables explicatives le pays et l’âge. Nous avons ensuite exclu les facteurs propres à la population âgée, tels que le risque de dépendance et l’accès à l’aide, mais ajouté une variable qui est également pertinente pour la population plus jeune : le fait d’avoir ou non ses parents en vie.
Cette variable est symétrique de la variable « enfants » pour les personnes âgées interrogées. L’âge et le pays sont inclus en tant que variables fictives, la cohorte la plus jeune (25-49 ans) et la Norvège formant alors les groupes de référence.
Les échantillons étant à présent fusionnés pour les cinq pays, tout effet direct d’un facteur donné dans l’un de ces pays est susceptible d’être compensé par l’effet opposé dans un autre.
C’est la raison pour laquelle nous devons nous concentrer sur lesconséquences des différences entre les pays par rapport aux différences intranationales, et ajouter des commentaires pour lesdeux nouvelles variables incorporées : l’âge et le fait d’avoir ses parents en vie. Les autres variables et relations sont mieux explorées par une analyse distincte pour chaque pays (cf. tableaux 6 et 8, pp. 39 et 40), et ont été commentées plus haut.
Avoir ses parents en vie semble faire ressortir les obligations filiales et la responsabilité familiale, mais n’influence pas les préférences personnelles, ce qui peut s’expliquer. L’âge (cohorte)
exerce apparemment un effet indépendant, mais limité, sur ces trois variables. Les plus âgés sont davantage enclins à souscrire aux normes d’obligations filiales que les plus jeunes, mais aussi à considérer que l’État-providence doit s’occuper des personnes âgées, et à préférer le dispositif d’aide à la famille (cf. tableau 9).
L’Espagne constitue la seule exception à cet égard (cf. tableau 5, p. 35).

Tableau 9
Régression multiple de la responsabilité filiale, de l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence et des préférences en termes d’aide* compte tenu du sexe, de l’âge, des ressources familiales, de la responsabilité filiale et du pays. (Coefficients standardisés)
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Tableau 9 Régression multiple de la responsabilité filiale, de l’adhésion au principe de responsabilité de l’État-providence et des préférences en termes d’aide* compte tenu du sexe, de l’âge, des ressources familiales, de la responsabilité filiale et du pays. (Coefficients standardisés) Responsabilité Préférence pour Préférence pour filiale l’État-providence le dispositif d’aide Sexe (1=femme) - 0,0402 - 0,0301 0,005 Enfants (1=oui) - 0,024 - 0,022 - 0,017 Parents (1=oui) 0,0843 - 0,0411 - 0,014 Ménage (1=cohabitation) 0,018 - 0,0382 - 0,022 Sentiment religieux (1=oui) 0,0372 - 0,0473 0,008 Responsabilité filiale - - 0,1933 - 0,1353 50-74 ans - 0,005 0,024 0,0653 75 ans et plus 0,0492 0,0381 0,0683 Angleterre 0,018 - 0,3633 - 0,2773 Allemagne - 0,012 - 0,5003 - 0,2733 Espagne 0,1493 - 0,3093 - 0,3133 Israêl 0,1283 - 0,1953 - 0,1093 R2 0,041 0,224 0,095 (n) (5566) (5427) (5266) 1 2 3 p < 0,05 ; p < 0,01 ; p < 0,001. *La référence pour l’âge est le groupe des 25-49 ans. La référence pour le pays est la Norvège. Pour d’autres informations sur l’analyse et les variables, se reporter à la note du tableau 6.

Enfin, le tableau 9 confirme que les écarts entre les pays sont plus saillants que ceux à l’intérieur des pays. Chacun des pays diffère de la Norvège (la référence) sur ces trois paramètres, sauf en ce qui concerne la responsabilité filiale, pour laquelle l’Angleterre et l’Allemagne présentent un profil comparable à celui de la Norvège (cf. également tableaux 1 et 2, pp. 28 et 30). Les normes de responsabilité filiale constituent donc apparemment une caractéristique plutôt générale (et stable), alors que les attitudes et intentions plus concrètes ou situationnelles varient avec les traditions et les opportunités locales. C’est une indication supplémentaire de différences plus modérées dans les normes filiales que dans l’expression concrète de ces normes. On aboutit à des résultats et conclusions analogues en prenant pour référence l’un quelconque des autres pays.
 
â–  Conclusion
 
 
Nous avons exploré les attitudes envers les normes de responsabilité familiale selon trois types de relations : entre parents et enfants (normes d’obligation filiale), entre la famille et l’État-providence (attitudes à l’égard de l’État-providence) et entre soi-même et sa famille (préférences personnelles en termes d’aide).
Nous avons constaté que les normes d’obligation filiale étaient prédominantes dans l’Europe urbaine contemporaine, mais semblaient s’apparenter davantage à des orientations normatives générales qu’à des prescriptions de comportement concrètes.
C’est en Espagne qu’elles sont les plus répandues et se manifestent le plus directement. Néanmoins, dans les quatre autres pays, la majorité des personnes interrogées souscrivent également aux obligations filiales, bien qu’à des degrés divers. La nature et le contenu de ces normes diffèrent en outre d’un pays à l’autre. Ainsi, les Espagnols ont tendance à associer les obligations filiales à la norme de réciprocité, contrairement à la plupart des Norvégiens et des Allemands. En outre, alors que la majorité des Norvégiens et des Anglais souligne l’importance d’une non-cohabitation, Espagnols et Israéliens considèrent généralement que les enfants adultes devraient vivre à proximité de leurs parents âgés.
Les écarts entre les pays sont encore plus marqués en ce qui concerne les préférences à l’égard de l’expression concrète de ces normes. Pour une majorité de Norvégiens, c’est principalement l’État-providence qui doit aider les personnes âgées. Seule une minorité est de cet avis en Espagne, en Allemagne et en Angleterre. Un État-providence généreux n’altère pas forcément les obligations filiales, et la responsabilité filiale ne signifie pas nécessairement que la famille soit considérée comme l’aidant naturel. De fait, près de la moitié des Norvégiens qui placent haut la notion de responsabilité filiale estiment néanmoins que l’Étatprovidence doit être le principal pourvoyeur dans les trois domaines envisagés. La corrélation entre les normes filiales et l’opinion quant au mode de répartition souhaitable entre la famille et l’État est significative, mais modérée dans la plupart des pays. Il en va de même de la corrélation entre les normes filiales et les préférences personnelles en termes d’aide. On voit donc que des normes analogues peuvent s’exprimer dans les faits très différemment.
La plupart des personnes préfèrent que l’État-providence et la famille se partagent la responsabilité de l’aide, mais cette complémentarité prend différentes formes : Allemands et Espagnols tendent à privilégier un partage égal : la famille doit être le principal aidant, avec le soutien de l’État. Norvégiens et Israéliens ont tendance à penser l’inverse.
Les préférences personnelles en termes d’aide varient également considérablement d’un pays à l’autre, dans le sens de la culture familiale et des traditions relatives à l’État-providence. Les Norvégiens privilégient le dispositif d’aide, tandis que les Espagnols se prononcent davantage en faveur d’une aide par la famille.
En Norvège et en Israël, le dosage des préférences (entre le dispositif d’aide et les familles) concorde apparemment plus ou moins avec le dosage effectif dans la fourniture de l’aide. Dans les autres pays, la préférence pour le dispositif d’aide est généralement supérieure au volume des services effectivement fournis, d’où la demande, non satisfaite, d’une plus grande responsabilité de l’État dans l’aide aux personnes âgées.
Il n’y a pas d’écarts récurrents et significatifs entre hommes et femmes dans les normes et préférences. À la vue de cette étude, on peut considérer que la prépondérance des femmes dans l’apport d’une aide est plus probablement un phénomène qui s’impose à elles que le résultat d’une inclination personnelle.
En revanche, les écarts dans les normes filiales, le modèle d’Étatprovidence et les préférences en termes d’aide semblent suivre une logique quelque peu différente. Les explications seraient donc d’ordre culturaliste plutôt que structuraliste, ce qui signifie que ces phénomènes devraient être appréhendés dans le contexte propre à chaque pays. Les conclusions tirées pour un pays donné ne peuvent guère être généralisées à ceux qui n’ont pas les mêmes traditions familiales ou le même régime d’État-providence.
 
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NOTES
 
[1]Idiosyncrasie : mode de réaction particulier de chaque individu à l’égard d’un élément étranger.
[2]Le projet Oasis est financé au titre du cinquième Programme cadre de l’Union européenne ( cf. présentation générale du projet dans l’avant-propos, p.4).
[3]Dans le projet Oasis, l’échelle a été ajustée pour inclure une cinquième catégorie de réponse, de type « ni l’un ni l’autre ». Cette catégorie se situe entre, d’une part, celle des personnes qui « approuvent vivement » ou « approuvent » et, d’autre part, celle des personnes qui « désapprouvent » ou « désapprouvent vivement ». Une telle procédure permet de tenir compte des attitudes ambivalentes. Lee et al. recourent à un indice additif allant de 4 à 16. Nous estimons préférable de traiter chaque élément en tant que variable muette et de décompter les adhésions. Dans les cinq pays considérés, cet indice affiche une forte corrélation (autour de 0,90) avec la variante additive ordinaire. L’échelle ordinaire de Lee présente une forte cohérence interne (coefficient alpha de Cronback = 0,79). Celle-ci est également raisonnablement élevée dans la variante Oasis (0,73 pour l’ensemble de l’échantillon, et de 0,67 en Israël à 0,80 en Allemagne).
[4]Les réponses aux trois questions sont intercorrélées, avec une variation comprise entre 0,54 et 0,79. Ces opinions semblent présenter une structure analogue dans les cinq pays étudiés. Les intercorrélations moyennes sont assez proches, et la valeur (0,83) du coefficient alpha de Cronback pour l’ensemble de l’échantillon indique que l’échelle offre une cohérence interne suffisante.
[5]« Venons-en maintenant à vos propres préférences. Supposons que vous ayez besoin d’être aidé durablement et régulièrement pour les tâches ménagères, telles que le ménage, la lessive, etc. De qui préféreriez-vous recevoir cette aide ? De votre famille, de services organisés ou d’autres intervenants ?»
[6]Volition :acte de volonté.
[7]Heuristique : qui procède par évaluations successives et hypothèses provisoires.
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Modèle du comportement planifié, d’après Ajzen, 1988