2003
Retraite et société
Entretien avec...
L’Initiative de l’AISS : promouvoir la sécurité sociale dans le monde
Lucy ApRoberts
AISS (Association internationale de la sécurité sociale),
ARNAULD D’YVOIRE
Observatoire des retraites
Vous étiez chercheur à l’Institut de recherches économiques et
sociales (Ires) où vous vous êtes distinguée notamment par vos
travaux dans le domaine des retraites. En 2000, vous avez rejoint
l’Association internationale de la sécurité sociale (AISS) pour prendre
en charge l’Initiative de l’AISS, un projet ambitieux de réflexion et de
communication qui semble sortir des activités habituelles de l’AISS.
Lucy apRoberts – L’AISS fête cette année son soixante-quinzième
anniversaire et, dès sa création en 1927 par les institutions de
sécurité sociale, l’Association s’est donné pour mission de
promouvoir la sécurité sociale dans le monde, ce qui constitue
l’objectif même de l’Initiative de l’AISS. Jusqu’à cette Initiative,
l’AISS était surtout tournée sur elle-même, ses membres parlant
entre eux, mais peu vers l’extérieur, vers les non-membres. Elle
jouait un rôle précieux pour sortir les institutions de leur
isolement national, leur permettre de se connaître entre elles et
souvent de coopérer, mais elle ne sortait guère de son cercle
d’adhérents.
Avec l’Initiative, elle affiche effectivement une ambition
nouvelle, celle de devenir un interlocuteur au plan international,
au même titre que la Banque mondiale, le Fonds monétaire
international, ou l’OCDE, ou même l’Union européenne, et
celle d’atteindre les décideurs nationaux, de mettre la sécurité
sociale à l’ordre du jour des préoccupations des gouvernements.
La manifestation de Vancouver en septembre 2002 traduit cette
nouvelle approche. Elle ne réunissait pas seulement les
représentants des institutions membres, mais aussi ceux des
gouvernements et des administrations nationales ainsi que des
partenaires sociaux. Ils ont participé aux tables rondes. Le pari a
été doublement réussi : ils sont venus et ils n’ont pas pratiqué la
langue de bois !
Pourquoi cette démarche ? Y a-t-il des raisons pour, soudain, éprouver
le besoin de promouvoir la sécurité sociale en en appelant, en quelque
sorte, à « l’opinion publique internationale », et non plus seulement en
aidant les institutions de sécurité sociale à fonctionner et à se
développer ?
Lucy apRoberts – En fait, après des décennies où le
développement de la sécurité sociale semblait aller de soi, nous
sommes entrés dans une phase de doute, de remise en cause,
d’interrogation. C’est particulièrement vrai dans le domaine des
retraites. En 1994, la Banque mondiale a lancé un pavé dans la
mare avec son rapport La crise du vieillissement : Mesures
destinées à protéger les personnes âgées et à promouvoir la
croissance (Adverting the Old Age Crisis : Policies to Protec the
Old and Promote Growth). En 1998, le livre de l’économiste
Lawrence Thompson, Older and Wiser :The Economics of Public
Pensions, parrainé par l’AISS, a constitué une première réponse
de l’AISS et a alimenté une réunion de l’AISS à Stockholm. Là,
s’est fait sentir la nécessité d’une approche plus large, qui ne soit
pas seulement économique, et pas seulement consacrée aux
retraites. L’AISS regroupe les institutions de sécurité sociale de
pratiquement tous les pays du monde et, pour beaucoup de pays
en voie de développement, les questions de santé, de politique
familiale sont autrement plus pressantes que celles des retraites.
L’AISS souhaitait qu’ils puissent se sentir concernés et participer
au dialogue. La réunion de Vancouver est aussi une réussite à cet
égard : de nombreuses institutions des pays en voie de
développement ont été présentes et sont intervenues fortement
dans les débats.
Partant de là, la réflexion a conduit à discerner quatre points qui
posent problème dans le contexte actuel pour la sécurité sociale.
Il s’agit tout d’abord de la faible étendue de la protection
sociale. En dépit des efforts effectués, la majeure partie de la
population mondiale demeure à l’écart de la sécurité sociale.
Évaluer l’ampleur de cette exclusion constitue le premier thème
de l’Initiative. Le second concerne l’existant. Même là où le
droit à la protection sociale est proclamé, que vaut ce droit,
qu’est-ce qui le garantit ? Le troisième thème porte sur les
attentes du public et la confiance qu’il accorde ou non à la
sécurité sociale. Enfin, le quatrième thème de réflexion et de
communication concerne les régimes privés de protection
sociale dont le développement est souvent promu aujourd’hui,
avec, comme pour les régimes publics, cette même question :
quelle garantie apportent-ils ?
À travers l’Initiative de l’AISS, l’Association entend répondre à
ces interrogations, d’abord en les examinant, ensuite en
communiquant sur les principales données ayant pu être mises
en évidence.
En pratique, cette Initiative dont vous êtes devenue la cheville
ouvrière, quelle forme prend-t-elle ?
Lucy apRoberts – L’Initiative de l’AISS a été lancée à Rome en
1999. Elle a fait l’objet d’un premier rapport d’étape lors de
l’assemblée générale de l’Association en 2001. La réunion de
septembre 2002 à Vancouver lui a été entièrement consacrée.
Laclôture aura lieu à Pékin en 2004 lors de la prochaine
assemblée générale.
La première démarche a consisté à inviter les institutions
membres à contribuer au débat en réalisant des études sur les
thèmes que nous venons d’évoquer. À cet égard, les institutions
françaises se sont distinguées. Elles ont constitué un comité de
pilotage autour de l’Observatoire des retraites pour étudier la
question de la consistance des droits à la retraite. L’Agirc,
l’Arrco, la branche retraites de la Caisse des dépôts et
consignations et la Cnav ont, grâce à leur concours financier
particulièrement appréciable, permis d’appuyer cette réflexion
sur une étude conduite par le professeur Philippe Langlois. La
Cnaf, la Mutualité sociale agricole, l’Unedic et l’Igas ont
également participé à ces travaux.
Cette approche répond à la question de savoir ce qui garantit les
droits à la protection sociale d’un point de vue juridique. Elle
concerne l’ensemble des prestations et non seulement les
pensions de retraite. Mais c’est évidemment dans ce domaine
que la question de la valeur des droits « acquis » et de leur
remise en cause prend le plus d’acuité. L’étude met notamment
en valeur le fait que certains droits non contributifs, le minimum
vieillesse par exemple, sont garantis par la Constitution
[1], ce qui
n’est pas le cas des droits contributifs.
Il sera intéressant de comparer cette étude avec celle, en cours
de traduction, réalisée par un juriste de l’institut allemand Max
Planck. Des institutions membres d’autres pays ont également
annoncé des contributions sur cette question.
Par ailleurs, l’AISS a lancé deux études importantes à caractère
transnational.
La première porte sur l’évaluation de la couverture sociale dans
quinze pays, cinq pays « riches », cinq pays « pauvres » et cinq
pays se situant entre les deux. Elle mobilise une vingtaine de
chercheurs des pays concernés, coordonnés par Simon Roberts
de l’université britannique de Loughborough.
La seconde concerne les régimes privés de retraite. Elle porte sur
dix pays dans lesquels ces régimes sont particulièrement
développés. Elle a été confiée au cabinet britannique Callund
qui centralise les travaux des consultants locaux.
Ces travaux doivent aboutir début 2003.
Comment peut-on suivre les travaux de l’Initiative ?
Lucy apRoberts – Un certain nombre de documents se trouvent
déjà sur le site de l’AISS (www. issa. int), dans une collection
intitulée « Initiative de l’AISS : Recherches et points de vue ».
Vous pouvez consulter aussi une note de Giovanni Tamburi sur
la protection des droits individuels dans les régimes privés. Les
études sont en principe conçues pour un public international,
mais de chercheurs. Se pose donc la question de leur diffusion
auprès d’un public plus large. Une première réponse consiste
dans la rédaction de synthèses qui seront publiées et largement
diffusées. Mais nous n’excluons pas non plus de réaliser des
notes sur des sujets plus ciblés, voir plus pratiques, tels que la
couverture sociale des travailleurs migrants ou celle des femmes.
Par ailleurs, dans la ligne de l’appel à contribution auprès des
membres de l’AISS, nous envisageons de demander des
contributions écrites à certaines institutions dont nous
connaissons les réalisations dans tel ou tel domaine. Je pense,
par exemple, à la sécurité sociale de la Barbade qui a présenté à
la réunion de Vancouver la consultation du public qu’elle a
organisée avec émissions télévisées, rencontres, commission
réunissant des représentants du secteur public, du secteur privé
et des syndicats, avant de procéder à une réforme nécessaire des
règles de retraite, réforme comportant notamment un relèvement
de l’âge de liquidation de la pension.
Nous souhaitons réaliser une diffusion « grand public ». Les
institutions membres pourront nous y aider. Et nous voulons
mettre la sécurité sociale à l’ordre du jour des organisations
[1]
Alinéa 11 du préambule à la Constitution de 1946 (repris par celle de 1956).
« Elle
garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la
protection de la santé, de la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être
humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation
économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la
collectivité des moyens convenables d’existence ».