2003
Retraite et société
Faits et chiffres...
Les droits acquis en matière d’assurance vieillesse dans les premières années de vie active
Isabelle Amrouni
Cnav
Dans un contexte de réflexion sur la réforme des retraites en
France, il est important d’avoir une bonne connaissance des
droits à la retraite acquis et pouvant être acquis par les
différentes générations. Dans cette optique, le Conseil
d’orientation des retraites (Cor) et la Caisse nationale
d’assurance vieillesse (Cnav) ont réalisé une estimation des
droits acquis en terme de durée d’assurance au cours des
premières années d’activité par les jeunes générations entrées
sur le marché du travail en 1992, en appliquant la législation en
vigueur en 2002.
Les travaux du Centre d’études et de recherches sur les
qualifications (Cereq), ainsi que ceux des nombreux organismes
[1]
ayant analysé la question de l’insertion professionnelle des
jeunes adultes, ont souligné le recul de l’âge d’entrée des jeunes
sur le marché de l’emploi, lié à la prolongation des études.
Outre cette entrée plus tardive, les différents travaux menés font
également ressortir les difficultés croissantes rencontrées par les
jeunes qui traduisent des périodes de chômage et d’instabilité
professionnelle avant l’accès à une situation « stabilisée ». Ces
difficultés varient selon le niveau scolaire des jeunes actifs, les
plus diplômés accédant plus rapidement à des emplois stables.
La question de l’assurance vieillesse et de l’insertion professionnelle
Face à ce constat, quel est l’impact des difficultés d’insertion
professionnelle sur les droits acquis par les jeunes générations
en matière de retraite, et en particulier sur la durée d’assurance ?
Rappelons que le mode actuel de calcul de la retraite de base
dépend de deux facteurs essentiels : la durée d’assurance ou
durée de carrière durant laquelle l’assuré a cotisé à un régime
de retraite, et le niveau des salaires perçus au cours de la
carrière.
Depuis la réforme de 1993, il faut avoir validé 160 trimestres
[2]
pour bénéficier du taux plein dès 60 ans. Sachant que les jeunes
générations rentrent plus tardivement sur le marché du travail, et
qu’elles rencontrent plus de difficultés pour accéder à l’emploi,
il est à peu près certain qu’elles atteindront les 160 trimestres de
cotisation, en moyenne, à un âge plus tardif que leurs aînés.
Outre le recul de l’âge de sortie du système scolaire, dans quelle
mesure les difficultés d’insertion vont-elles également repousser
l’ouverture des droits à l’assurance vieillesse ?
Il s’avère que, si globalement les difficultés d’insertion
professionnelle rencontrées par les jeunes générations ont eu un
impact limité du fait d’une législation en vigueur relativement
« souple » en matière de validation de trimestres, ce constat varie
cependant selon l’âge de sortie des jeunes du système scolaire.
Ceux qui sont sortis précocement du système scolaire ont un
nombre de trimestres non validés sur la période plus important
que les autres.
Mais ce constat ne préjuge en rien des droits réellement acquis
à l’issue de la vie professionnelle des jeunes générations, dans la
mesure où leur future retraite va dépendre des salaires qu’ils
auront perçus ainsi que des éventuels aléas de carrière auxquels
ils pourront être confrontés par la suite.
Une approximation des durées d’assurance à l’aide de l’enquête du Cereq -
« Génération 1992 »
Pour estimer l’impact des difficultés d’insertion professionnelle
sur les droits acquis par les jeunes générations en matière de
durée d’assurance, nous avons utilisé l’enquête du Cereq
« Génération 1992 ». Celle-ci a été réalisée dans le courant de
l’année 1997 sur 27 000 individus ayant quitté le système
scolaire en 1992 et ce quelque soit leur niveau d’études à l’issue
de leur formation initiale. Le questionnaire soumis par téléphone
portait sur la situation de la personne au moment de l’enquête,
sa scolarité et son parcours professionnel pendant les cinq
années qui ont suivi la fin des études
[3].
Si cette enquête a fait l’objet de multiples exploitations et
publications
[4], aucune n’avait eu jusqu’à présent l’objectif
d’apprécier les droits acquis à la retraite pour les jeunes sortant
du système éducatif. Cette appréciation de droits est théorique
[5]
et a nécessité de poser un certain nombre de choix et
d’hypothèses
[6] afin de reconstituer les droits acquis. Les résultats
présentés ci-dessous sont donc à prendre comme une estimation
des droits des jeunes générations en matière d’assurance
vieillesse.
Les exploitations réalisées à partir de l’enquête du Cereq par
G. Beneteau et P. Esmein
[7] ont permis de montrer que, malgré
une situation difficile sur le marché du travail au début des
années quatre-vingt-dix, l’absence de droits en termes de durée
d’assurance vieillesse a été relativement limitée : ainsi pour les
hommes, sur les cinq années suivant la fin de leurs études (vingt
trimestres), deux trimestres en moyenne n’ont pas été validés ;
ce nombre est de trois pour les jeunes femmes. Comme indiqué
dans le tableau suivant, environ la moitié des jeunes valident
l’ensemble de leurs trimestres sur les cinq années suivant la fin
de leurs études, alors qu’environ 8 % valident au plus deux ans.
Tableau 1
Nombre de trimestres manquants par rapport aux vingt trimestres
théoriquement validables entre juillet 1992 et juin 1997
Tableau 1
Nombre de trimestres manquants par rapport aux vingt trimestres
théoriquement validables entre juillet 1992 et juin 1997
Trimestres manquants Hommes Femmes
Aucun trimestre 54 % 52 %
1 à 2 trimestres 21 % 15 %
3 à 4 trimestres 7 % 6 %
5 à 8 trimestres 8 % 10 %
9 à 12 trimestres 4 % 6 %
Plus de 12 trimestres 6 % 11 %
Ensemble 100 % 100 %
Source : Rapport d’études réalisé par Ensae-Junior-Études pour le compte de la Cnav (2002).
Rapport d’études réalisé par Ensae-Junior-Études pour le compte de la Cnav (2002).
Les jeunes sortis précocement du système scolaire acquièrent moins de droits
Les jeunes femmes sont aussi nombreuses que les jeunes
hommes à valider l’ensemble des trimestres sur la période.
Cependant, parmi les jeunes ne les validant pas tous, une
différence est à noter entre les deux sexes : les jeunes femmes
perdent plus de trimestres. Cette situation peut s’expliquer par
les difficultés d’insertion professionnelle accrues pour les jeunes
femmes
[8].
Outre cette différence entre sexes, il faut souligner que les droits
acquis à l’assurance vieillesse par les jeunes sont d’autant plus
faibles qu’ils sortent tôt du système scolaire et sont donc peu
diplômés (cf. tableau 2, p. 218). Ce résultat est particulièrement
vrai pour les jeunes femmes : parmi celles qui ont quitté l’école
avant 20 ans, 23 % valident au plus huit trimestres sur vingt.
Cette proportion est de 7 % pour les jeunes femmes sorties à 20
ans et plus. Ces proportions sont respectivement de 10 % et 4 %
pour les jeunes hommes.
Tableau 2
Nombre de trimestres moyens validés sur les cinq années ayant suivi la
sortie du système scolaire, par niveau de diplôme et par sexe
Tableau 2
Nombre de trimestres moyens validés sur les cinq années ayant suivi la
sortie du système scolaire, par niveau de diplôme et par sexe
Hommes Femmes
Niveau I et II (BAC + 3 et plus) 18,7 17,8
Niveau III (BTS/DUT assimilés) 19,2 19,4
Niveau IV (BAC ou niveau DEUG-BTS) 18,2 17,4
Niveau V (niveau lycée, CAP, BEP) 18,2 16,6
Niveau VI (niveau collège) 14,2 10,7
Ensemble 18,2 17,2
Source : Rapport d’études réalisé par Ensae-Junior-Études pour le compte de la Cnav (2002).
Rapport d’études réalisé par Ensae-Junior-Études pour le compte de la Cnav (2002).
On notera que les diplômés de niveau III ont un nombre moyen
de trimestres légèrement supérieur à ceux des diplômés de
niveau I et II. Les trimestres non validés sont essentiellement
concentrés en début de période. Cela peut s’expliquer par
différents facteurs tels que par exemple : une insertion un peu
plus longue pour certains diplômes élevés comparativement à
des diplômes plus rapidement opérationnels et demandés ; des
attentes et exigences différentes de la part des plus diplômés, etc.
Une réglementation en matière de validation de durée d’assurance qui permet
de compenser certains aléas
Pour bien comprendre les résultats présentés, il faut revenir sur
le mode de calcul de la durée d’assurance. Pour chaque année
civile, il est calculé un nombre de trimestres validés à
l’assurance vieillesse selon les règles en vigueur au sein du
régime général. Cette durée d’assurance est fonction des
cotisations versées et donc du niveau de salaires perçus sur
l’année. Il y a lieu de retenir autant de trimestres que le salaire
annuel représente de fois le montant du salaire minimum de
croissance en vigueur au premier janvier de l’année considérée
calculé sur la base de 200 heures. Le nombre de trimestres se
calcule donc de la façon suivante :
Nombre de trimestres validés sur l’année (plafonné à 4) =
En 2002, avec cette réglementation, un salarié travaillant à
temps complet pendant six mois et percevant le Smic valide
quatre trimestres ; un salarié rémunéré au plafond de la sécurité
sociale ou au-delà valide au bout de trois mois d’activité ses
quatre trimestres. À noter que l’on ne retient par année civile
que quatre trimestres même si la personne a validé davantage
sur l’année.
Par ailleurs, certaines périodes d’interruption d’activité peuvent
être assimilées, sous conditions, à des périodes de cotisations et
permettent ainsi de valider des trimestres de durée d’assurance
sans qu’il y ait perception de salaire ; cela concerne
principalement la période du service militaire, les périodes de
chômage indemnisé, les périodes de chômage non indemnisé
dans la limite d’un an et les périodes de maladie. Ces périodes
permettent de maintenir les droits à l’assurance vieillesse sans
qu’il y ait perception de salaire (voir l’encadré sur les modalités
de calcul des périodes dites « assimilées », p. 221).
Ainsi, la durée d’assurance retenue pour le calcul de la retraite
de base n’est pas directement liée à la durée d’activité salariée.
Elle dépend du niveau de rémunération lorsque la personne est
en activité et peut être complétée par des validations de
périodes assimilées. Avec la réglementation actuelle, les jeunes
qui n’ont eu une activité rémunérée que durant quelques mois,
qui ont effectué leur service militaire ou qui ont été en situation
de chômage indemnisé ont pu néanmoins valider leurs quatre
trimestres d’assurance sur l’année. Cela explique pourquoi les
jeunes actifs démarrant sur le marché du travail ont, pour la
majorité d’entre eux, validé la plupart de leurs années en termes
de durée d’assurance malgré les difficultés d’insertion
professionnelle auxquelles ils ont dû faire face.
En distinguant les trimestres validés selon leur origine (salaire,
période assimilée au titre du service militaire, période assimilée
au titre du chômage indemnisé et non indemnisé), il apparaît
que la part des périodes assimilées n’est pas négligeable
[9] dans
l’estimation théorique de la durée d’assurance effectuée. Pour
les hommes, elles représentent environ 20 % des trimestres
validés (12 % au titre du service militaire et 8 % au titre du
chômage) et pour les femmes 16 % (l’ensemble au titre du
chômage).
Des premiers résultats à compléter
L’exercice de constitution des droits à l’assurance vieillesse sur
le début de période de vie active permet d’avoir une idée de
l’impact des difficultés d’insertion sur les futures durées de
carrières des jeunes générations. Les modalités actuelles de
calcul de la durée d’assurance permettent globalement de
limiter l’absence de droit lorsque l’accès à l’emploi a lieu sur un
marché du travail défavorable. Cependant, ce constat moyen est
à relativiser pour les jeunes sortant précocement du système
scolaire, et en particulier pour les jeunes femmes.
Il faut également rappeler que ce résultat sur les trimestres
validés en début de vie active ne préjuge en rien des droits
acquis sur l’ensemble de la carrière dans la mesure où d’autres
éléments que la durée d’assurance interviennent dans le calcul
de la retraite, en particulier les salaires perçus, et que des aléas
peuvent avoir lieu en cours de carrière et diminuer le niveau de
la pension.
Au-delà de cette question de l’impact des difficultés d’insertion
sur la durée d’assurance, il sera intéressant par la suite
d’apprécier dans quelle mesure une activité durant les études
peut donner des droits à l’assurance vieillesse et quelle est
l’importance de ces droits acquis avant une insertion stabilisée
dans l’emploi.
Nous prolongerons également ces réflexions dans une optique
de comparaison entre générations. Sur la base des données de la
Cnav, la mise en parallèle des différences de débuts de durée
d’assurance (âge de la première validation, l’importance et la
nature de ces premiers reports, etc.) mais également de niveaux
de rémunération en début de carrière entre générations
complèteront la vision des droits acquis par les jeunes
générations en matière d’assurance vieillesse comparativement
à leurs aînés.
Les règles de validation des périodes assimilées
Certaines périodes durant lesquelles l’assuré n’a pas exercé d’activité
salariée peuvent être assimilées à des périodes d’assurance pour l’ouverture
du droit et le calcul de sa pension. Ces périodes dites « assimilées »
correspondent à des périodes de :
- maladie, longue maladie, maternité,
- invalidité,
- accident du travail, entraînant une incapacité temporaire ou permanente,
- rééducation professionnelle,
- chômage et assimilé,
- service national, volontariat civil,
- guerre,
- détention provisoire,
- affiliation au régime institué en faveur des rapatriés,
- versement de l’indemnité de soin aux tuberculeux.
Dans l’exercice présent d’estimation de la durée d’assurance pour les jeunes
actifs, nous nous sommes limités au calcul des périodes assimilées au titre
du service militaire et du chômage. Nous avons laissé de côté les trimestres
éventuellement validés au titre d’une période de maladie, maternité, d’un
accident du travail, etc. Ce type de report ne pouvait être estimé sur la base
des données à disposition. A priori, l’importance de ces reports est
marginale pour la population à laquelle nous nous intéressons.
Concernant le calcul des périodes assimilées au titre du service militaire et
du chômage, les règles sont les suivantes :
- les périodes du service militaire sont validées sans affiliation préalable ; il
est compté un trimestre par tranche de 90 jours ;
- pour les périodes de chômage indemnisé, il est compté un trimestre par
tranche de 50 jours de chômage ; sachant que le nombre de trimestres
validés se calcule par année civile, le cumul des jours est fait sur l’année,
qu’ils soient contigus ou non ;
- pour les périodes de chômage non indemnisé, le calcul est le même,
c’est-à-dire un trimestre validé par tranche de 50 jours de chômage.
Cependant, la période de chômage non indemnisé prise en compte est
limitée à une période d’un an et l’assuré ne peut bénéficier de période
assimilée au titre du chômage non indemnisé qu’une seule fois sur
l’ensemble de sa carrière.
Cnav (2002), « Rapport d’étude validation de trimestres de cotisation retraite –
Génération 1992 », rapport d’étude réalisé par ENSAE-Junior-Études, 30 pages + annexes.
[1]
Dares, Insee, les laboratoires de recherches, etc.
[2]
L’allongement de la durée de cotisation a progressivement été mis en place à partir
de 1994. Avant 1994,150 trimestres étaient exigés pour obtenir le taux plein; cette
durée est passée progressivement de 150 à 160 trimestres, au rythme d’un
trimestre supplémentaire par an. À partir de 2003, les nouveaux retraités devront
avoir cotisé 160 trimestres pour bénéficier du taux plein à 60 ans.
[3]
La trajectoire d’activité des individus enquêtés est retranscrite mois par mois pour
la période de janvier 1992 à décembre 1997, à quelques mois près selon les dates
de fin d’études et les dates d’enquête.
[4]
Voir à ce sujet le site du Cereq (
www. cereq. fr ) ainsi que les publications de cet
organisme.
[5]
« Théorique » dans le sens où nous appliquons la législation actuelle et que nous
valorisons systématiquement toutes les périodes (chômage indemnisé, non
indemnisé, service militaire).
[6]
Par exemple, certaines hypothèses ont été posées concernant les rémunérations
car dans l’enquête nous avons connaissance des revenus mensuels des individus
en début et en fin de séquences d’activité. Par ailleurs, le choix a été fait de calculer
les durées d’assurance sur la base des règles appliquées au sein du régime
général pour l’ensemble des jeunes, y compris pour ceux (minoritaires) qui relèvent
d’un régime n’appliquant pas ce type de règle, tel que la fonction publique (environ
15 % des jeunes enquêtés en 1997 relèvent de la fonction publique cinq ans après
la fin de leurs études).
[7]
Ces exploitations ont été réalisées dans le cadre d’un rapport d’étude confié par la
Cnav à l’Ensae-Junior-Études (École nationale de la statistique et de
l’administration économique). Le Conseil d’orientation des retraites a également
participé à l’élaboration des demandes. Les données citées dans ce texte sont
issues de ce rapport d’étude réalisé en 2002 : « Rapport d’étude validation de
trimestres de cotisation retraite – Génération 1992 », 30 pages + annexes.
[8]
De nombreux auteurs (F. Battagliola, C. Baudelot, C. Nicole-Drancourt, etc.) ont
montré que les jeunes femmes avaient plus de difficultés d’insertion professionnelle
que leurs homologues masculins à niveau de qualification égal. À ce sujet, O.
Galland (1996,
Insee Première, n° 469) indique que la possession d’un même
diplôme ne suffit pas à égaliser les destinées des individus en terme de rentabilité
du diplôme : il reste un handicap relatif des femmes, même si celui-ci se réduit au
cours du temps.
[9]
Il s’agit de l’importance de trimestres validés au titre des périodes assimilées, avec
plafonnement annuel à quatre, et application d’une règle de priorité quant au type de
trimestres retenus année par année ; ainsi, à hauteur de quatre trimestres par an,
ceux validés par l’activité rémunérée ont tout d’abord été retenus, ensuite ceux liés
au service militaire, au chômage indemnisé et au chômage non indemnisé. Cette
règle de priorité respecte une certaine hiérarchie en termes de contribution de la
personne. Cela signifie que l’on privilégie les trimestres validés par l’assuré
directement – cotisations payées sur le salaire d’activité – puis ceux validés
indirectement – cotisations prises en charge par un tiers durant des périodes
d’inactivité telles que le chômage, l’arrêt d’activité pour cause de maladie, etc.