2003
Retraite et société
Une comparaison transnationale de la solidarité intergénérationnelle
Ariela Lowenstein
FACULTÉ DES ÉTUDES SOCIALES, UNIVERSITÉ D’HAÏFA, ISRAËL
Ruth Katz
FACULTÉ DES ÉTUDES SOCIALES, UNIVERSITÉ D’HAÏFA, ISRAËL
David Mehlhausen-hassoen
FACULTÉ DES ÉTUDES SOCIALES, UNIVERSITÉ D’HAÏFA, ISRAËL
Le modèle de la solidarité familiale intergénérationnelle a été développé
par Bengtson et al. sur la base des théories classiques de l’organisation
sociale, de la théorie des échanges, de la dynamique de groupe et de la
théorie du développement de la famille (developmental family theory).
Selon ce modèle, la solidarité familiale intergénérationnelle comprend
six dimensions : structurelle, fonctionnelle, affective, consensuelle,
associative et normative. Notre analyse tente d’élargir les connaissances
actuelles par une comparaison. Nous examinons ainsi les similarités et les
différences entre les cinq pays participant au projet Oasis et nous étudions
les liens entre les variables démographiques, familiales et sanitaires et les
différentes dimensions de la solidarité envers les populations âgées. Les
résultats font partie du projet comparatif transnational Oasis, dans le
cadre duquel un échantillon aléatoire de 6 000 personnes (de 25 ans et
plus), dans cinq pays (Angleterre, Israël, Espagne, Norvège et Allemagne,
1200 personnes par pays), ont été interrogées à l’aide d’un instrument
d’enquête standardisé. Dans la présente contribution, l’analyse se fonde
sur les données relatives aux 75 ans et plus. Des analyses descriptives
comparatives et des modèles à variables multiples sont présentés. Les
données font apparaître des similarités et des différences entre les pays
pour les diverses dimensions de la solidarité. Ces similarités et différences
peuvent refléter des variations dans les normes familiales, les schémas de
comportement et les traditions de politique sociale. Par ailleurs, des
différences ont été observées concernant les associations entre les facteurs
démographiques et sanitaires et les dimensions de la solidarité dans
chaque pays ce qui laisse à penser qu’il existe des idiosyncrasies nationales
et culturelles qu’il convient d’étudier plus en détail.
The intergenerational family solidarity model of Bengtson and others was
developed based on classical theories of social organization, exchange
theory, group dynamics and the developmental family theory. According
to the model, intergenerational family solidarity includes six dimensions:
structural, functional, affective, consensual, associational and normative.
The present analysis attempts to extend the current knowledge base by
using a comparative perspective, examining similarities and differences
between the five participating countries in the Oasis study and testing the
links between demographic, familial and health variables to the different
dimensions of solidarity of elderly populations. The results are part of the
cross-national comparative project Oasis where a random sample of 6000
(age 25 and older) from five countries (England, Israel, Spain, Norway and
Germany, 1,200 per country) was interviewed with a standardised survey
instrument. In the present paper the analysis draws on the data of the
75+. Comparative descriptive analyses and multivariate models are
presented. The data revealed similarities as well as differences between the
countries on the various solidarity dimensions that might reflect variations
in family norms, patterns of behaviors and social policy traditions of the
countries. Also, differences were found regarding the associations
between demographic and health attributes and the solidarity dimensions
within each country, implying that there are national and cultural
idiosyncrasies that have to be further explored.
Cette contribution a pour objectif d’explorer les similarités et les
différences dans les relations familiales intergénérationnelles,
ainsi que leurs déterminants dans cinq pays aux contextes
culturels et sociaux différents : Norvège, Angleterre, Allemagne,
Espagne et Israël et participant au projet Oasis (acronyme anglais
de
« Old Age and Autonomy : The Role of Service Systems and
Intergenerational Solidarity »)
[1]. De plus, elle cherche à déterminer
les liens entre les variables personnelles, sanitaires et familiales et
diverses dimensions de la solidarité familiale, dans une
perspective comparative transnationale. Ànotre connaissance, il
existe peu d’études transnationales sur ces sujets (Bengtson,
Martin, 2001 ; Hollinger, Haller, 1990 ; Silverstein
et al., 1998).
Pour combler cette lacune, nous nous intéressons à la fois à la
comparaison « interculturelle » et « transnationale » des pays qui
présentent des cultures familiales différentes et/ou analogues,
ainsi que des degrés variables de développement de la protection
sociale.
Les idéologies politiques, sociales et économiques du XXe siècle
se concentraient sur les opportunités et la réussite, l’évolution
reposant sur le mérite et la supériorité. On considérait que les
familles élargies qui avaient de nombreuses obligations filiales
étaient excessivement exigeantes et freinaient les possibilités de
mobilité économique et sociale. L’individualisme primait l’intérêt
du groupe. La nouvelle ère industrielle se caractérisait par la
primauté de la carrière. La petite famille nucléaire était donc
mieux adaptée à ce contexte que la famille intergénérationnelle
élargie (Sussman, 1991).
Analysant l’évolution de la structure de la société et de la famille
suite à l’avènement de cette nouvelle ère industrielle, Ogburn
(1938) souligne que presque toutes les fonctions de la famille
traditionnelle sont désormais assumées par des institutions
sociales. Il mentionne notamment le recul de la cohabitation –
celle-ci constituait autrefois une source de sécurité pour les
personnes âgées – comme la cause de l’isolement et de
l’incapacité de la famille nouvelle à s’en sortir, dès lors que ses
membres n’entretiennent plus de relations et n’échangent plus de
services et d’aides (Sussman, 1991). Selon les chercheurs, ce
déclin de la famille traditionnelle était une conséquence
inévitable de l’économie moderne. En outre, le désengagement et
l’isolement par rapport à la famille élargie étaient considérés
comme des stratégies adaptatives et fonctionnelles, non
seulement pour les jeunes, mais aussi pour les personnes âgées.
L’évolution de la structure familiale (taux de divorce élevé et
nombreuses familles monoparentales) constitue une autre
dimension du recul perçu de la famille (Popenoe, 1993). La
préférence normative très répandue pour l’accomplissement
personnel, au détriment des tâches sociales, et l’existence d’autres
solutions pour répondre aux besoins humains élémentaires, ont
affaibli le rôle de la famille en tant qu’agent de socialisation et
que source d’éducation, d’aide et de soutien.
Les études des relations familiales intergénérationnelles indiquent
néanmoins qu’il est prématuré de parler d’effondrement de la
famille élargie (Silverstein et al., 1998), parce que les enfants
adultes ne sont pas isolés de leurs parents, mais interagissent
fréquemment avec eux et échangent une aide, même lorsqu’ils
vivent loin d’eux (Lin, Rogerson, 1995). La puissance de
l’obligation et du regard positif entre générations ne diminue
guère avec la séparation géographique. Sur la base des données
empiriques, les sociologues de la famille soulignent que la famille
élargie affiche toujours une cohésion intergénérationnelle
(Bengtson, 2000) et que la famille nucléaire conserve la plupart
de ses fonctions en partenariat avec des organisations formelles
(Litwak, 1985 ; Litwak, Silverstein, Bengtson, Hirst, à paraître).
Cependant, les résultats mitigés concernant la capacité des
dimensions de la solidarité familiale à expliquer les relations
familiales intergénérationnelles nous amènent à conclure que les
familles pourraient développer des schémas variés de solidarité
intergénérationnelle, ce qui appelle de nouvelles études, en
particulier sous un angle comparatif.
â– Solidarité familiale
intergénérationnelle
Les processus sociologiques fournissent le cadre de
développement du concept de solidarité intergénérationnelle.
Leterme de solidarité renvoie à diverses traditions théoriques,
notamment : les théories classiques de l’organisation sociale,
la psychologie sociale de la dynamique de groupe et la
perspective comportementale de la théorie de la famille
(Bengtson, Roberts, 1991 ; McChesney, Bengtson, 1988). Pour
une analyse approfondie du contexte théorique, qui façonne le
concept de solidarité intergénérationnelle, voir Lowenstein et al.
(2001).
Le cadre conceptuel de la solidarité intergénérationnelle
représente l’une des multiples tentatives durables par les
sociologues de la famille d’examiner et de développer une théorie
de la cohésion familiale (Mancini, Blieszner, 1989). Les relations
intergénérationnelles sont considérées comme un élément
important des relations familiales, en particulier pour l’adaptation
et l’intégration sociale des personnes âgées (McChesney,
Bengtson, 1988 ; Silverstein, Bengtson, 1991).
Depuis une trentaine d’années, le paradigme de la solidarité
intergénérationnelle oriente une grande partie de la recherche sur
l’intégration familiale. Deux avantages notables se dégagent de ce
cadre conceptuel : les mesures reposant sur les dimensions de la
solidarité constituent un instrument valide et fiable pour évaluer
la force des relations intrafamiliales (Bengtson, Roberts, 1991) et
la structure de la solidarité intergénérationnelle est assez vaste
pour inclure les formes de solidarité latentes (Silverstein et al.,
1998).
Le cadre conceptuel de la solidarité intergénérationnelle conçoit
les relations entre parents et enfants adultes comme la source
première de soutien affectif et physique mutuel. Pour Bengtson et
Schrader (1982), la solidarité intergénérationnelle est une
structure à six dimensions qui reflètent les composantes
comportementales, affectives, cognitives et structurelles de la
famille élargie : solidarité associative
[2], affective, consensuelle,
fonctionnelle, normative et structurelle. Ces six dimensions
peuvent être regroupées en deux grands ensembles : aspects
structurels et comportementaux (solidarité associative,
fonctionnelle et structurelle) et aspects cognitifs et affectifs
(solidarité affective, consensuelle et normative) (Bengtson,
Roberts, 1991).
Depuis le début des années soixante-dix, Bengtson et al.
continuent de développer et d’étoffer ce modèle au sein de
l’étude longitudinale des générations – mesures de la solidarité
familiale intergénérationnelle et des conflits pour évaluation
de l’enquête : Longitudinal Study of Generations, LSOG –
Intergenerational Family Solidarity and Conflict Measures for
Survey Assessment (Bengtson, Schrader, 1982 ; Bengtson,
Harootyan, 1994 ; Silverstein, Bengtson, 1997). Ce modèle a été
repris par d’autres chercheurs aux États-Unis (Rein, 1994 ; Rossi,
Rossi, 1990) et en Europe (Attias-Donfut, 1995 ; Finch, Mason,
1993).
Étant donné que le modèle de la solidarité « est multidimensionnel, les configurations des aspects des relations
familiales sont quasiment infinies » (Bengtson et al., 2002). Nous
nous attendons par exemple à ce que, dans des pays plus
« familialistes » comme l’Espagne, la solidarité (dans ses différentes
dimensions) soit plus forte que dans des pays plus
« individualistes » tels que la Norvège et l’Angleterre. De plus,
nous pensons qu’une grande diversité de facteurs influent sur la
solidarité familiale. Nous nous attachons donc aux variables
personnelles, familiales et sanitaires qui apparaissaient comme
des déterminants des relations familiales dans les recherches
antérieures (Amato et al., 1995 ; Field et al., 1993 ; Lawton et al.,
1994; Rossi, 1993; Silverstein, Bengtson, 1997; Silverstein et al.,
1998 ; Thornton, Freedman, 1985).
â– â– Échantillonnage et collecte des données
Le projet Oasis est une étude transversale qui met en œuvre à
lafois des méthodes quantitatives (transversales) et qualitatives
pour la collecte de données. Notre analyse ne présente que
lesdonnées quantitatives. La collecte des données repose sur
des entretiens structurés directs avec un échantillon urbain
représentatif composé de 1 200 personnes (800 âgées de 25 à
74 ans et 400 de 75 ans et plus), dans chacun des cinq pays
participants, soit au total 6 000 personnes interrogées. Dans cette
contribution, l’analyse repose uniquement sur les réponses des
personnes de 75 ans et plus qui ont des enfants adultes vivants
(de plus de 21 ans), mais qui ne vivent ni avec eux ni en
établissement. L’analyse se concentre sur cinq des six dimensions
de la solidarité (elle exclut la solidarité normative, qui est étudiée
par Daatland et Herlofson dans ce numéro
[3] ).
â– â– Description de l’échantillon
Tableau 1
Répartition comparative des variables socioculturelles des personnes de
75 ans et plus dans les cinq pays couverts par le projet Oasis
Tableau 1
Répartition comparative des variables socioculturelles des personnes de
75 ans et plus dans les cinq pays couverts par le projet Oasis
Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël X2
Genre (% hommes) 44 32 35 38 49 22,83
Situation familiale
(% mariage) 41 41 46 52 38 11,71
Nombre d’enfants de
21 ans et plus (moyenne) 2,3 2,2 1,9 2,6 2,7 87,53
Écart type (1,1) (1,3) (1,2) (1,4) (1,5)
Niveau d’études 297,73
Primaire (%) 29 25 15 78 39
Secondaire (%) 36 61 61 18 34
Supérieur (%) 35 14 24 4 27
Niveau de vie
(% confortable) 59 52 68 28 52 83,23
Santé 17,21
Meilleure que l’an
dernier (%) 10 10 10 9 7
Pas de changement (%) 64 55 51 61 57
Moins bonne que l’an
dernier (%) 26 35 39 30 36
Capacité fonctionnelle
(score total SF36, moyenne) 70 51 59 62 53 *81,03
Écart type (27,9) (32,9) (27,9) (27,2) (27,8)
Organisation résidentielle
(% de cohabitation) 5,3 12,8 7,4 31,4 6,0 167,23
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01 ; 3 p < 0,001 * Test de Kruskal-Wallis
Note : 4 degrés de liberté pour tous les chiffres, sauf pour le niveau d’études et la santé
(8 degrés de liberté).
Les différences entre les pays ont été calculées à l’aide de tests du
chi carré et se révèlent statistiquement significatives.
Dans trois pays (l’Espagne, l’Angleterre et l’Allemagne),
les hommes représentent seulement un tiers environ des 75 ans
et plus. Cependant, même si en Israël, ils constituent 49 % de
l’échantillon, seules 38 % des personnes de ce groupe d’âge sont
mariées, tandis qu’en Espagne et en Allemagne, le pourcentage se
monte à près de 50 % et à 41 % en Norvège et en Angleterre. En
Espagne et en Israël, les parents ont en moyenne davantage
d’enfants adultes vivants (2,6 et 2,7 respectivement), alors que
l’Allemagne affiche le chiffre le plus bas (1,9) et que la Norvège
et l’Angleterre enregistrent des résultats équivalents (2,3 et 2,2
respectivement). Concernant le niveau d’études, les Espagnols
âgés ont moins fréquenté l’école que les autres : 78 % d’entre eux
ne sont allés qu’en primaire (ou en deçà), alors qu’en Norvège,
plus d’un tiers affirment avoir suivi des études supérieures. En
Angleterre et en Allemagne, la majorité des personnes âgées
(61 %) ont fréquenté le secondaire, et en Israël la répartition est
quasiment similaire pour les trois niveaux. Les écarts de niveau de
vie sont également substantiels : en Espagne, seules 28 % des
personnes interrogées se disent dans une situation financière
confortable, contre 68% en Allemagne, 59% en Norvège et 52 %
en Angleterre et en Israël.
Lorsque l’on examine les différences concernant l’état de santé,
on constate qu’entre 51 % (Allemagne) et 64 % (Norvège) des
personnes interrogées considèrent que leur santé n’a pas changé
par rapport à l’année dernière. Dans chaque pays, environ un tiers
estime que leur état de santé s’est dégradé et environ 10 % qu’il
s’est amélioré. Pour ce qui est de la capacité fonctionnelle, là
encore le score le plus élevé est celui de la Norvège (70 %), tandis
que l’Angleterre affiche le plus faible (51%). Cependant, pour
l’ensemble des pays, le niveau de capacité fonctionnelle est
supérieur à la médiane (50 %).
Concernant l’organisation résidentielle, on constate de grandes
différences entre les pays. L’Espagne se distingue, avec près d’un
tiers des personnes interrogées vivant avec des membres de leur
famille. Vient ensuite l’Angleterre (13 %). L’Allemagne, Israël et la
Norvège affichent des pourcentages assez faibles (7 %, 6% et 5 %
respectivement).
La comparaison entre les échantillons révèle des similarités et des
différences entre les cinq pays au niveau des caractéristiques
socioculturelles.
â– â– Mesures
Solidarité intergénérationnelle. Les composantes des dimensions
de la solidarité ont été sélectionnées par Bengtson et Silverstein à
partir de leur étude longitudinale des générations (LSOG). Elles
ont été adaptées par ces auteurs aux objectifs et aux contraintes
du projet Oasis, et celles qui expliquent le mieux la variabilité ont
été retenues. Ainsi, l’instrument d’enquête comporte 54 éléments,
orientés sur l’interviewé, qui concernent ses enfants, ses parents
et les autres membres de sa famille (pour une analyse détaillée
des instruments de recherche du projet Oasis, cf. Lowenstein et
al., 2002).
Les cinq dimensions de ce paradigme sont utilisées dans notre
analyse et toutes traitées comme des indicateurs dichotomiques
pour les cinq échantillons :
- la dimension structurelle, c’est-à-dire la distance géographique
qui peut freiner ou faciliter l’interaction entre les parents âgés et
leurs enfants. On a utilisé la proximité géographique et on l’a
codée de la manière suivante : 1 = jusqu’à une demi-heure de
trajet et 0 = plus d’une demi-heure;
- la dimension associative – fréquence des rencontres, codée
1=au moins chaque semaine et 0 = moins d’une fois par
semaine ;
- la dimension affective – sentiment de proximité émotionnelle
entre membres de la famille, codée 1 = grande proximité
affective et 0 = faible proximité affective ;
- la dimension fonctionnelle – aide mutuelle pour les activités de
la vie quotidienne fournie par les parents aux enfants et reçue
des enfants, opérationalisée comme étant l’aide fournie ou
reçue de la part d’au moins un enfant, dans au moins l’un
desdomaines suivants : courses, transport, tâches ménagères,
bricolage et jardinage, ainsi que soins aux personnes, codée
1 = aide fournie ou reçue et 0 = ni l’un ni l’autre ;
- la dimension consensuelle – degré de similarité des opinions
et valeurs entre les parents âgés et leurs enfants, codé
1 = similarité et 0 = différence.
La transformation des échelles de solidarité en indicateurs
dichotomiques s’explique par la nécessité de faciliter la
comparaison entre les cinq pays sur les six dimensions étudiées,
ainsi que par l’adoption d’une perspective du « contenu » de l’aide
(est-ce que l’aide fournie dans un domaine comme les courses,
est « plus » ou « moins » importante que l’aide pour les soins aux
personnes ?) Silverstein, Bengtson (1997) emploient une stratégie
analogue pour les dimensions de la solidarité et en particulier
pour les variables relatives au soutien (pratique et psychologique).
Ils indiquent que « chaque variable relative au soutien constitue
un indicateur dichotomique qui différencie ceux qui ne reçoivent
aucun soutien de ceux qui en reçoivent au moins un peu »
(Silverstein, Bengtson, 1994, p. 947).
Les caractéristiques socioculturelles qui mesurent la structure
familiale et les facteurs individuels sont les suivantes : le genre
(homme/femme), la situation familiale des parents âgés
(mariés/non mariés), le nombre d’enfants adultes vivants (de
plus de 21 ans), le niveau d’études (mesuré par le niveau atteint
sur une échelle à trois points : primaire, secondaire et supérieur),
le niveau de vie (estimation de la situation financière actuelle :
confortable/inconfortable), l’état de santé perçu par rapport
à l’année dernière (amélioration/dégradation), le degré
d’accomplissement des activités de la vie quotidienne (mesuré
par la version abrégée du questionnaire SF-36 en 12 volets)
(Ware, Sherbourne, 1992). L’échelle va de 1 à 100. Plus le score
obtenu est élevé, plus la capacité fonctionnelle est grande.
â– â– Analyse des données
La présente analyse de la solidarité intergénérationnelle et de ses
déterminants se déroule en deux phases. Dans la première, des
tests du chi carré servent à évaluer les différences/similarités entre
les cinq échantillons pour les différentes formes de la solidarité.
Dans la deuxième, des équations de régression estimant l’impact
des caractéristiques démographiques, familiales et sanitaires pour
les composantes de la solidarité, utilisées comme des variables
dépendantes, sont examinées séparément pour les cinq
échantillons. Les variables de la solidarité étant considérées
comme dichotomiques, on utilise des régressions logistiques.
â– â– Comparer les dimensions de la solidarité
dans les cinq pays
La figure 1, p. 60 présente la répartition des cinq dimensions de
la solidarité selon une perspective comparative transnationale. On
observe des différences pour toutes les dimensions entre tous les
échantillons, d’après des tests du chi carré significatifs au moins
au niveau 0,001.
Figure 1
Distribution de la solidarité intergénérationnelle dans les cinq pays couverts
par l’étude Oasis
Solidarité affective (relations émotionnelles)
Les données montrent que ce sont les Israéliens qui expriment le
niveau d’affection le plus élevé (87 % manifestent une grande ou
une très grande affection). Suivent les Anglais et les Espagnols
(autour de 75 %). Les Allemands affichent le taux le plus faible
(45 %).
Solidarité consensuelle
Il ressort qu’à l’exception des Espagnols, la plupart des répondants
(entre 70 et 76 % environ) font état de similarités d’opinions et de
valeurs. En revanche, seulement 57 % des Espagnols sont de cet
avis.
Solidarité structurelle (proximité)
La figure 1 montre que, sauf en Allemagne, quelque 70 % des
personnes âgées vivent à proximité d’au moins un de leurs
enfants. C’est en Israël que la proportion est la plus élevée (75 %),
alors qu’elle n’est que de 60 % en Allemagne.
Solidarité associative (visites)
Les Espagnols affichent le score le plus élevé pour la solidarité
associative, c’est-à-dire les visites, qui ont lieu au moins chaque
semaine (90 %). Israël vient en deuxième position (83 %). Le taux
le plus faible est observé en Allemagne (56 %).
Solidarité fonctionnelle – Aide fournie et reçue pour les
activités de la vie quotidienne
En ce qui concerne le soutien fonctionnel des enfants par leurs
parents, on constate qu’à l’exception des Norvégiens, entre 11 et
16 % des répondants ont aidé dans au moins un domaine au
cours de l’année précédente. En Norvège, un quart des
répondants ont déclaré avoir aidé leurs enfants.
S’agissant du soutien fonctionnel des parents par leurs enfants,
c’est l’Allemagne et l’Angleterre qui affichent les pourcentages les
plus élevés (63 et 61 %, respectivement), puis, par ordre
décroissant, la Norvège (54 %), l’Espagne (45 %) et Israël (39 %).
â– â– Incidence des caractéristiques socioculturelles
sur les différentes formes de solidarité
L’analyse a été menée pour chaque forme de solidarité, sur les
cinq échantillons, à l’aide de régressions logistiques sur la base
des caractéristiques socioculturelles. Les tableaux 2 à 7 en
présentent les résultats. Estimation de l’odds-ratio.
Tableau 2
Régression logistique des relations émotionnelles (solidarité affective)
Tableau 2
Régression logistique des relations émotionnelles (solidarité affective)
Déterminant Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Genre 1,876 1 1,375 0,763 1,524 0,858
Situation familiale 1,347 1,151 1,292 1,332 0,426
Nombre d’enfants 0,836 1,046 0,921 1,011 0,948
Situation financière 1,025 2,125 1,123 0,573 2,391 1
État de santé 0,816 0,940 1,090 1,042 1,325
Niveau d’études 1,074 0,813 0,757 1,361 1,239
Capacité fonctionnelle 0,998 1,009 0,999 1,011 1,005
11 p < 0,05.
Tableau 3
Régression logistique du consensus
Tableau 3
Régression logistique du consensus
Déterminant Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Genre 1,140 1,016 1,542 2,289 1 1,520
Situation familiale 0,777 0,960 1,202 3,038 2 0,715
Nombre d’enfants 0,987 0,929 1,099 0,989 0,993
Situation financière 1,197 1,141 1,514 0,744 1,221
État de santé 0,831 0,809 1,104 0,825 1,197
Niveau d’études 1,170 0,968 1,541 0,787 1,428 1
Capacité fonctionnelle 0,996 1,005 1,009 0,998 1,007
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01.
Tableau 4
Régression logistique de la proximité
Tableau 4
Régression logistique de la proximité
Déterminant Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Genre 0,712 0,740 0,732 1,597 0,745
Situation familiale 1,556 1,032 0,674 0,756 0,675
Nombre d’enfants 1,515 2 1,549 2 1,244 0,990 1,490 2
Situation financière 0,789 1,764 1 1,101 0,723 3,527 3
État de santé 0,458 1 1,092 0,5061 1,391 0,861
Niveau d’études 0,994 1,234 1,265 0,686 0,778
Capacité fonctionnelle 1,014 1 0,994 1,005 1,003 1,000
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01 ; 3 p < 0,001.
Tableau 5
Régression logistique des visites (solidarité associative)
Tableau 5
Régression logistique des visites (solidarité associative)
Déterminant Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Genre 0,878 0,856 0,543 1 3,374 1 1,438
Situation familiale 1,424 1,236 0,570 1 2,572 0,627
Nombre d’enfants 1,353 1 1,646 2 0,971 1,146 1,209
Situation financière 0,807 1,431 0,878 1,696 2,519 1
État de santé 0,663 1,714 0,712 0,641 1,077
Niveau d’études 0,927 0,918 0,888 0,852 0,791
Capacité fonctionnelle 1,008 0,990 0,995 0,997 0,998
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01.
Tableau 6
Régression logistique de l’aide fournie (solidarité fonctionnelle)
Tableau 6
Régression logistique de l’aide fournie (solidarité fonctionnelle)
Déterminant Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Genre 1,304 0,522 0,727 0,943 1,782
Situation familiale 1,645 1,132 1,238 0,615 0,671
Nombre d’enfants 1,114 1,046 1,286 1 1,170 0,966
Situation financière 1,006 1,054 0,779 1,370 1,602
État de santé 1,041 1,030 1,198 0,717 0,960
Niveau d’études 1,554 1 1,527 1,152 1,236 1,232
Capacité fonctionnelle 1,021 2 1,010 1,012 1,016 1,005
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01.
Tableau 7
Régression logistique de l’aide reçue (solidarité fonctionnelle)
Tableau 7
Régression logistique de l’aide reçue (solidarité fonctionnelle)
Déterminant Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël
Genre 1,248 0,641 1,902 1 1,346 0,673
Situation familiale 0,695 0,592 0,928 0,691 0,518 1
Nombre d’enfants 1,281 1 1,327 1 1,096 1,078 1,082
Situation financière 1,117 0,755 0,974 0,481 1 1,037
État de santé 0,711 0,818 0,534 1 0,682 0,712
Niveau d’études 0,784 0,931 1,370 0,821 0,855
Capacité fonctionnelle 0,994 0,983 1 1,001 0,986 1 0,992
11 p < 0,05 ; 2 p < 0,01.
Ces résultats montrent que le nombre d’enfants, la situation
financière telle que perçue par les individus eux-mêmes et le
genre ont une influence significative sur davantage de formes de
solidarité que les autres attributs considérés. Le niveau d’études
est la caractéristique qui exerce le moins d’impact. « L’aide reçue
de leurs enfants par les parents » est significativement associée au
plus grand nombre d’attributs socioculturels, à savoir le genre (les
femmes reçoivent davantage d’aide), la situation familiale (les
personnes sans conjoint sont davantage aidées), le nombre
d’enfants (plus les enfants sont nombreux, plus l’individu est
aidé), la situation financière (moins une personne s’estime
financièrement à l’aise, plus elle reçoit d’aide), l’état de santé et
la capacité à mener à bien les activités de la vie quotidienne tels
que perçus par les individus eux-mêmes (moins une personne
considère que son état de santé et sa capacité fonctionnelle sont
bons, plus elle est aidée). En revanche, la solidarité affective est
significativement associée au plus faible nombre d’attributs.
Ceux-ci ne sont que deux : le genre (les femmes se sentent
affectivement plus proches de leurs enfants) et la situation
financière (plus on se juge financièrement à l’aise, plus on se sent
affectivement proche).
La comparaison montre des différences entre les cinq pays pour
les attributs socioculturels associés aux formes de solidarité. Ainsi,
en Norvège, ces attributs exercent un impact sur cinq des six
formes de solidarité. Le nombre d’enfants est significativement en
relation avec trois aspects de la solidarité : la proximité, les visites
et l’aide reçue par les parents. On observe un lien positif
significatif entre la capacité fonctionnelle et deux aspects : la
proximité et l’aide par les parents. Le genre est associé à la
solidarité affective (les femmes se sentent plus proches) et le
niveau d’études est associé à l’aide par les parents (plus ceux-ci
sont instruits, plus ils aident leurs enfants). En revanche, l’état de
santé perçu, la situation familiale et la situation financière n’ont
d’impact sur aucune des formes de solidarité évoquées ci-dessus
et il n’est pas observé de lien entre la solidarité consensuelle et
l’un quelconque des attributs socioculturels.
En Angleterre, quatre des six formes de solidarité sont déterminées
par les caractéristiques socioculturelles. Le nombre d’enfants est
associé à trois dimensions : la proximité, les visites et l’aide reçue.
La situation financière perçue (confortable) est associée à
l’affection et à la proximité. La capacité fonctionnelle (faible) est
en relation avec l’aide reçue. La situation familiale, le genre, l’état
de santé perçu et le niveau d’études, eux, ne sont associés à
aucune des dimensions de la solidarité. Enfin, l’aide apportée et
le consensus ne subissent l’impact d’aucun des attributs
socioculturels.
En Allemagne, les caractéristiques socioculturelles ont une
incidence sur quatre des six formes de solidarité. L’état de santé
perçu (dégradation) est associé à deux dimensions : la proximité
et l’aide reçue. Le genre est lui aussi associé à deux dimensions :
les visites (pour les hommes) et l’aide reçue (pour les femmes). La
situation familiale (absence de conjoint) est en relation avec les
visites, et le nombre d’enfants avec l’aide fournie. Le niveau
d’études et la capacité fonctionnelle n’ont été associés à aucune
des formes de solidarité. Aucun des attributs socioculturels
n’exerce d’impact sur la solidarité consensuelle et affective.
En Espagne, trois des six formes de solidarité sont influencées par
les caractéristiques socioculturelles. Le genre (le fait d’être une
femme) est significativement associé à deux dimensions : la
solidarité consensuelle et les visites. La situation familiale
(personne mariée) est, elle aussi, associée à la solidarité
consensuelle. La situation financière perçue (dégradation) et la
capacité fonctionnelle (faible) sont en relation avec l’aide reçue
par les parents. Le niveau d’études, le nombre d’enfants et l’état
de santé perçu ne sont, en revanche, associés à aucune des
dimensions considérées. L’affection, la proximité et l’aide
apportée ne sont influencées par aucun des attributs
socioculturels.
En Israël, les caractéristiques socioculturelles influent sur cinq des
six formes de solidarité. La situation financière perçue
(confortable) est associée à trois dimensions : l’affection, la
proximité et les visites. Le niveau d’études (élevé) a été couplé à
la solidarité consensuelle. Le nombre d’enfants est en relation
avec la proximité, et la situation familiale (absence de conjoint)
avec l’aide reçue. L’état de santé perçu et l’accomplissement des
activités de la vie quotidienne ne sont associés à aucune des
formes de solidarité. Enfin, l’aide fournie ne dépend d’aucun des
attributs socioculturels.
En résumé, les données montrent que, dans les cinq pays
considérés, diverses variables socioculturelles sont différemment
associées aux formes de solidarité. Ainsi, en Norvège et en
Angleterre, le nombre d’enfants est en relation avec trois aspects :
la proximité, les visites et l’aide reçue. En Espagne et en
Allemagne, le genre est associé à deux dimensions : les visites,
dans les deux pays, mais aussi la solidarité consensuelle, en
Espagne, et l’aide reçue, en Allemagne. En Israël, la situation
financière perçue est associée à trois des cinq formes de solidarité
envisagées ici. L’état de santé perçu n’est en relation qu’avec deux
aspects en Allemagne, mais pas dans les quatre autres pays. C’est
uniquement en Espagne qu’aucune des caractéristiques
socioculturelles n’entre en ligne de compte pour la dimension
proximité.
â– Analyse et conclusions
Cette contribution explore, sous un angle comparatif, les
similarités et différences dans les relations intergénérationnelles
au sein des familles, ainsi que leurs déterminants, dans les cinq
pays couverts par l’étude Oasis. Nous comparons tout d’abord la
distribution des six formes de solidarité intergénérationnelle à
l’égard des personnes âgées de 75 ans et plus vivant en zone
urbaine et qui ne sont pas accueillies en établissement. Nous
examinons ensuite l’impact des attributs socioculturels – variables
démographiques, familiales et sanitaires – sur ces aspects de la
solidarité.
Les résultats obtenus permettent de tirer une conclusion générale :
la solidarité familiale est très forte dans les cinq pays, même si
lesdiverses formes de solidarité sont d’intensité variable d’un
pays à l’autre. Partout, un pourcentage élevé des personnes
interrogées font état d’une grande solidarité affective – relations
émotionnelles – (sauf en Allemagne, où ce taux est relativement
faible : 45 %), d’un large consensus (exception faite de l’Espagne :
57 %) et déclarent vivre à proximité de leurs enfants et les voir
fréquemment (sauf en Allemagne : 56 %). Aider ou être aidé dans
les activités de la vie quotidienne dépend de la culture familiale,
mais également des capacités personnelles, de l’état de santé, de
la capacité fonctionnelle et de la situation financière. Il se peut
aussi que le degré de développement de l’État-providence pour la
population âgée influe sur l’aide apportée et reçue. Ces variations
pourraient être fonction de l’expression concrète des normes
familiales dans différents contextes culturels et sous différents
régimes d’État-providence (Rossi, Rossi, 1990 ; Finch, Mason,
1993 ; Daatland, 1990 ; Katz, Lowenstein, 1999 ; Lowenstein,
Katz, 2000).
L’étude de la législation sur la famille, dans les cinq pays, met en
évidence les différences observées plus haut. En Israël, la place
centrale réservée à la famille est largement documentée (Lavee et
Katz, à paraître), mais l’État-providence, très développé, apporte
également des formes d’aide aux personnes âgées. En Espagne, la
famille joue aussi un rôle majeur et central pour l’aide aux
personnes âgées, davantage qu’en Norvège, qu’en Angleterre ou
qu’en Allemagne. La réforme de la protection sociale de la
population âgée y reflète cette culture : elle constitue un moyen
de renforcer la traditionnelle pourvoyance familiale (Twigg,
1994). Comme Daatland et Herlofson l’expliquent en détail
(cf. article, p. 18 dans ce numéro), en Allemagne, on continue de
considérer que l’aide aux personnes âgées incombe à la famille,
malgré une loi relativement récente sur l’assurance obligatoire
pour les soins de longue durée (assurance dépendance). En
Norvège et en Angleterre, en revanche, les obligations juridiques
entre générations adultes ont été supprimées et les politiques
sociales se fondent sur les besoins et les droits individuels.
Après ces généralités, venons-en à une analyse plus détaillée de
chacun des pays. Les données émanant de la Norvège révèlent un
tableau contrasté en ce qui concerne les formes de solidarité.
Dans ce pays, alors que pour certains aspects, tels que la
proximité, la solidarité affective et le consensus, les scores sont
relativement élevés, les visites sont, elles, relativement peu
fréquentes par rapport à ce que l’on observe dans les autres pays.
S’agissant de la solidarité fonctionnelle, les Norvégiens sont les
plus enclins à aider leurs enfants et occupent une position
intermédiaire pour l’aide reçue de leurs enfants. Bien que la
Norvège soit l’un des États-providence les plus avancés dans le
domaine des services aux personnes âgées – à l’instar des autres
pays scandinaves –, on constate que, même lorsque le niveau
d’aide publique est élevé, le système familial joue à plein pour le
quatrième âge (Daatland, 1990), et que plus de 50 % des
répondants reçoivent de membres de leur famille une aide pour
les activités de la vie quotidienne. Des résultats analogues ont été
obtenus dans le cadre d’une étude longitudinale menée en Suède
(McCamish-Svensson et al., 1999).
L’Angleterre affiche un score relativement élevé pour la solidarité
affective, le consensus et les visites, moyen pour la proximité et
relativement élevé pour l’aide fournie et reçue. La situation y est
plutôt contrastée, comme en Espagne, en ce qui concerne la
solidarité affective et la proximité, et comparable à celle de
l’Allemagne en termes d’aide fournie et reçue, ce qui reflète
probablement le rôle et la responsabilité moindres attribués à
l’État-providence dans ces deux pays. En Angleterre, malgré
l’introduction, dans les années quatre-vingt-dix, de lois qui ont
« favorisé des changements de grande ampleur dans la protection
sociale et l’aide aux personnes âgées […], lorsque la pourvoyance
sociale est nécessaire, elle est essentiellement assurée par la
famille » (Phillips, 1995, pp. 4 et 6).
L’Allemagne obtient les scores les plus faibles pour certaines
formes de solidarité – les relations émotionnelles, la proximité et
les visites – et les plus élevés pour d’autres – la solidarité
fonctionnelle des enfants envers leurs parents. Ces résultats
correspondent à ceux ayant trait aux normes et préférences
familiales (Katz et al., à paraître). Ces auteurs y indiquent ce qui
suit : « En Allemagne, pour nombre d’attitudes à l’égard de la
répartition de l’aide entre l’État et la famille, les répondants ont
opté pour la coresponsabilité. D’une manière générale, dans ce
pays, la politique de la famille se caractérise par des incertitudes
au niveau des programmes ainsi que par de fortes discontinuités,
et, bien qu’orienté explicitement sur elle, le système de protection
sociale reste défavorable à la famille » (Kaufmann, 1997, p. 91).
En Espagne, un pourcentage relativement plus important des
répondants attribuent un score élevé à la solidarité affective et la
proximité, et le plus élevé pour les visites, mais le plus faible pour
le consensus et l’aide fournie, et un score relativement bas pour
l’aide reçue. Il faut toutefois rappeler qu’un tiers des Espagnols
âgés de 75 ans et plus vivent avec leurs enfants (cf. tableau 1,
p.56) et que nous avons exclu ce groupe de notre analyse en
supposant que, lorsqu’il y a cohabitation, un individu reçoit de
l’aide selon ses besoins. On peut s’interroger sur ces conclusions
qui semblent corroborer l’hypothèse selon laquelle l’Espagne
demeure une société « familialiste » traditionnelle dotée d’un
réseau de services formels moins développé pour les personnes
âgées. C’est le seul pays où ce groupe de répondants a un niveau
d’études très bas (78 % n’ont fréquenté que l’école primaire) et où
seulement 28 % jugent leur situation financière confortable. Leur
capacité à apporter une aide s’en ressent. Par ailleurs, les
répondants attribuent un score faible au consensus. Cette opinion
pourrait tenir au fait que l’Espagne traverse actuellement une
phase de modernisation rapide (ce que reflète notamment le
faible taux de fécondité des Espagnoles). Ce processus, qui risque
de creuser les écarts intergénérationnels, pèse davantage sur les
générations jeunes.
Tout en restant un État « familialiste », comme en témoigne, entre
autres, son taux de fécondité global (2,8 enfants par femme) et le
nombre relativement faible de divorces, Israël a développé un
réseau national de services communautaires et institutionnels
pour les personnes âgées. Cette dualité transparaît dans les
données recueillies : on constate que les membres d’une même
famille vivent à proximité les uns des autres, ont souvent
des contacts quotidiens, manifestent une très forte solidarité
affective (87 %, score le plus élevé parmi les cinqpays étudiés) et
expriment souvent des opinions similaires. En revanche, ils sont
relativement peu enclins à la solidarité fonctionnelle – aide pour
les activités de la vie quotidienne –, que celle-ci s’exerce au profit
des enfants ou des parents. Cette attitude reflète, d’une part, le
sentiment que les parents âgés ont tendance à « surprotéger » leurs
enfants adultes, qui sont aujourd’hui, en Israël, aux prises avec
des difficultés économiques et des problèmes de sécurité (les
interviews qualitatives l’ont clairement montré), et, d’autre part,
l’existence de services formels. Ces résultats concordent avec
ceux des analyses consacrées à l’impact du soutien par
l’entourage familial sur le bien-être des personnes âgées
(Antonucci et al., 1996 ; Dean et al., 1990 ; Ingersoll-Dayton et
al., 1997; Lee et al., 1995; Penning, 1990; Silverstein, Bengtson,
1994 ; Umberson, 1992).
En résumé, les données collectées ne font pas apparaître de
schéma spécifique en ce qui concerne les formes de solidarité
familiale dans les cinq pays étudiés. Les similarités et les
différences observées entre ces pays pourraient traduire des
disparités au niveau des normes culturelles/familiales, des
comportements et des traditions de la politique sociale. Sur le
plan microsocial, on peut penser que les familles optent pour des
modes de comportement différents, sur le plan affectif et en
termes de soutien, en fonction des valeurs et des normes
familiales, lorsqu’elles sont confrontées à des tâches nouvelles et
à des besoins nouveaux exprimés par leurs membres vieillissants.
Sur le plan macrosocial, les pays mettent en place des réseaux de
services sanitaires et sociaux différents pour répondre aux besoins
des personnes âgées et de leur famille.
Ces résultats doivent être maniés avec prudence, car notre analyse
comporte plusieurs limites. Premièrement, les données présentées
ici ne portent que sur les personnes de 75 ans et plus et devraient
être répliquées et comparées à celles relatives aux 25-74 ans.
Deuxièmement, il s’agit de données transversales et qui
concernent des relations familiales statiques, d’où l’impossibilité
d’établir des relations de cause à effet. Une approche
longitudinale aurait permis de dresser un tableau plus dynamique.
Ces résultats montrent en outre l’importance des analyses
comparatives transnationales pour fournir de nouveaux cadres
et éléments permettant d’appréhender les différences
idiosyncrasiques surprenantes, ainsi que, parfois, les similarités
inattendues entre les cinq pays considérés. Étant donné la
transformation rapide des structures familiales, le vieillissement
de la population et le nombre croissant de femmes qui travaillent,
on peut s’attendre à l’avenir à un processus de convergence.
Ilfaut toutefois approfondir les recherches dans ces domaines,
afin d’étudier diverses cohortes, de trianguler les données
quantitatives et qualitatives de l’étude Oasis et de procéder avec
ces résultats à un examen longitudinal.
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[1]
Cf. présentation du projet dans l’avant-propos, p.4.
[2]
La solidarité associative correspond au nombre de contacts entre les parents
vieillissants et leurs enfants.
[3]
Cf. l’article « Les normes de responsabilité familiale dans les pays européens »,
p. 18.