Retraite et société
La Doc. française

I.S.B.N.sans
266 pages

p. 77 à 103
doi: en cours

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no 38 2003/1

2003 Retraite et société

Ambivalence et conflit dans les familles vieillissantes : perspectives européennes

Judith Phillips KEELE UNIVERSITY Mo Ray KEELE UNIVERSITY Jim Ogg INSTITUTE OF COMMUNITY STUDIES, GRANDE-BRETAGNE
Depuis une vingtaine d’années, on prend conscience du fait que des conflits familiaux affectent la qualité de vie des personnes âgées. Des modèles de conflits ont donc été développés, qui sont à l’opposé du modèle de solidarité. Cette polarité dans les relations familiales est de plus en plus remise en question, à mesure que le concept d’ambivalence, reflétant les contradictions dans les relations entre parents et enfants adultes, revêt une importance croissante. Cette contribution s’appuie sur les données quantitatives et qualitatives collectées dans le cadre du projet Oasis afin d’explorer ces questions dans un contexte européen. Elle tente d’exposer certaines des ambivalences inhérentes aux relations que nous avons étudiées, particulièrement durant les périodes de transition vers la «dépendance», lorsque la tension entre le besoin d’aide et la détérioration de la santé doit être mise en balance avec le besoin d’autonomie et d’indépendance. Elle met également en lumière la façon dont les relations sont négociées et dont les facteurs structurels influencent au cas par cas ces négociations entre générations pendant cette phase de transition vers la «dépendance». In the last twenty years, there has been increasing recognition that the quality of life of older people is affected by conflict within families. As a result, conflict models have been developed which are at the opposite spectrum to the solidarity model. Increasingly such polarity in family relationships has been challenged as ambivalence as a concept, reflecting contradictions in parent and adult offspring relationships, is increasing in significance. This article draws on both quantitative and qualitative data collected as part of the Oasis project to explore these issues in a European Context. It attempts to expose some of the ambivalences inherent in the relationships we explored, especially during periods of transition to «dependency» when the tension between need for care and health deterioration has to be balanced with a need for autonomy and independence. The article also highlights how relationships are negotiated and how structural factors influence individual negotiation between generations during this period of transition to «dependency».
Depuis cinq ans, la polarité des modèles de solidarité et de conflit n’étant plus considérée comme satisfaisante, le concept d’ambivalence reçoit une attention accrue dans la littérature cherchant à expliciter les relations intergénérationnelles (Lüscher, Pillemer, 1998 ; Connidis, McMullin, 2002). Ces modèles bien établis sont actuellement remis en question et redéfinis par le changement qui s’opère dans les relations familiales et les incertitudes qui y règnent. Par exemple, l’évolution des tendances démographiques et socioéconomiques qui conduisent à avoir moins d’enfants, à être plus mobiles et à une féminisation de la population active induisent une incertitude quant au pourvoyeur de l’aide. Nous nous trouvons donc contraints de réanalyser la solidarité intergénérationnelle et les modèles d’aide traditionnels.
Cette contribution se concentre sur l’ambivalence et le conflit dans le cadre du projet Oasis [1]. L’un des principaux thèmes de recherche porte sur la manière dont les concepts de solidarité, de conflit et d’ambivalence interviennent dans les relations intergénérationnelles, particulièrement durant les périodes de transition dans la vie des personnes âgées étudiées. Les recherches menées par Connidis et McMullin (2002) ont montré que l’ambivalence est un concept utile s’agissant des périodes de transition au cours de la vie, pendant lesquelles les rôles et les relations sont renégociés. À la lumière de l’accent mis, dans le projet, sur le « risque de dépendance » des membres âgés des familles, nous discutons des ambivalences créées par l’expérience de la volonté de rester autonome, qui se heurte à celle d’une santé variable et incertaine. C’est pendant de telles transitions que les antécédents d’ambivalence peuvent être identifiés dans de nombreux aspects des relations intergénérationnelles.
Une première analyse des données de l’enquête confirme les faibles niveaux de l’ambivalence et des conflits rapportés par les personnes interrogées. Il est évident que l’on tend fortement à préserver l’harmonie. Les entretiens qualitatifs de dyades parent-enfant révèlent néanmoins une situation plus complexe.
Ilapparaît que les participants ont souvent fait l’expérience de l’ambivalence lorsqu’ils se sont efforcés de négocier les changements associés au début d’une maladie chronique et de s’y accommoder. Gérer l’ambivalence dans le contexte du changement peut, par exemple, nécessiter une action individuelle (de la part de la personne âgée), une action et un engagement familiaux, l’intervention de services formels d’aide ou toute combinaison de ces éléments. Ces actions visent à reconstruire l’autonomie en réponse au changement. En outre, l’ambivalence comme lieu d’action peut, par exemple, conduire à réaffirmer les aspects de la solidarité familiale, à créer de nouvelles ambivalences, voire à évoluer vers une situation de conflit.
L’enquête s’est concentrée sur la notion de conflit en tant qu’aspect dysfonctionnel de la vie de famille, tandis que les interviews qualitatives ont montré que le conflit, s’inscrivant dans un processus de négociation, ne se solde pas forcément par une issue négative. Nous nous appuyons sur des exemples de conflits pour illustrer ce point.
 
â–  Définir l’ambivalence
 
 
Au niveau individuel, l’ambivalence se définit comme des sentiments ou des émotions simultanés et antagonistes dus en partie à des attentes contradictoires sur le comportement des individus (Lüscher, Pillemer, 1998 ; Smelser, 1998). Lüscher (2000) souligne que cette définition contient trois éléments-clés : les contradictions et les conflits doivent être polarisés et insolubles; cette insolubilité doit être diagnostiquée par les agents et les individus, les tiers ainsi que les chercheurs pouvant se livrer à des interprétations. Sur cette base, Lüscher et Pillemer (1998) ont élaboré un instrument de recherche destiné à mesurer l’ambivalence intergénérationnelle à l’aide de questions réparties en cinq grandes catégories, qui examinent l’expérience de l’ambivalence dans les relations.
Cependant, dans leur essai critique sur l’ambivalence sociologique et les liens familiaux, Connidis et McMullen (2002, p. 11) affirment que jusqu’ici les explorations de l’ambivalence se concentrent sur l’existence de systèmes normatifs opposés qui la dissocient de la « structure sociale et de sa négociation par les individus agissant en tant qu’agents dans un monde social contraignant ». La recherche ne s’est pas beaucoup intéressée à la manière dont le conflit ou l’ambivalence sont gérés et négociés dans le contexte des relations familiales intergénérationnelles (Williams, Nussbaum, 2001).
En s’appuyant sur la théorie critique et l’interactionisme symbolique, Connidis et McMullen (2002) proposent une reconceptualisation de l’ambivalence. Selon elles, « l’ambivalence naît des contradictions et des paradoxes enfouis dans des ensembles de relations sociales structurées (par exemple la classe sociale, l’âge, la race, l’appartenance ethnique, le genre) par lesquelles les opportunités, les droits et les privilèges sont répartis de manière différente. Les individus font l’expérience de l’ambivalence lorsque les arrangements structurels sociaux vont à l’encontre de leurs tentatives d’agir en tant qu’agents dans la négociation des relations, y compris avec un membre de la famille » (p. 21). La reconceptualisation proposée par les auteurs met l’accent sur l’importance de l’action individuelle de concert avec la structure sociale et sur les manières dont l’ambivalence est négociée dans le contexte des relations familiales. Contrairement à l’approche empirique adoptée par Lüscher et ses collègues, Connidis (2002, p. 6) suggère que considérer l’ambivalence comme un cadre analytique appelle une approche plus interprétative de l’investigation, qui explorerait par exemple les narrations et les processus familiaux tels que la négociation. Les auteurs affirment également que l’ambivalence évolue au cours de la vie, à mesure que les individus renégocient les relations. Les processus et les liens réciproques occupent ainsi une place centrale dans notre compréhension de l’ambivalence.
 
â–  Mesures de l’ambivalence dans les données quantitatives du projet Oasis
 
 
Le projet Oasis contient trois questions conçues pour mesurer les sentiments d’ambivalence existant entre les parents et leurs enfants (Lowenstein et al., 2002). Sachant que les données ne reprennent que quelques-uns des éléments de l’échelle de Lüscher et al. (1999), leur comparabilité et leur fiabilité peuvent s’en trouver limitées (Lowenstein et al., 2002, p. 19). Dans le cadre de cette enquête, deux sous-échantillons ont répondu à ces questions. Le premier groupe est composé de parents ayant au moins un enfant âgé de 18 ans ou plus, et chaque parent a été interrogé sur sa relation avec l’un de ses enfants sélectionné de manière aléatoire (désigné par l’expression « l’enfant ») s’il a plus d’un enfant de plus de 18 ans (n = 3 641). L’âge approximatif de ces parents et enfants est respectivement de 63 et 34 ans. Le deuxième groupe est composé d’enfants adultes auxquels on a posé la même série de questions sur leur mère vivante (n = 2 255)
ou leur père vivant (n = 1 620). L’âge moyen des enfants adultes et de leur parent est respectivement de 36 et 63 ans. Ces deux sous-échantillons composés à partir de générations différentes constituent donc une base à partir de laquelle le thème de l’ambivalence dans les dyades parent-enfant est exploré en détail grâce aux données quantitatives.
  1. « Il arrive que les membres d’une famille ressentent des sentiments mitigés dans leurs relations les uns avec les autres.
  2. À quelle fréquence ressentez-vous des sentiments mitigés dans vos relations avec votre enfant/mère/père ?» (très souvent, souvent, de temps à autre, rarement, jamais).
  3. « Toute relation peut avoir des aspects agréables et désagréables. Globalement, comment évalueriez-vous votre relation avec votre enfant/mère/père ?» (presque toujours agréable, plus souvent agréable que désagréable, aussi agréable que désagréable, plus souvent désagréable qu’agréable, presque toujours désagréable).
  4. « Dans toutes les familles, il existe des situations dans lesquelles les membres font tout ce qui est possible pour préserver l’harmonie familiale, ou au contraire laisser les conflits éclater.
  5. Qu’en est-il de vous et de votre enfant/mère/père lorsque de telles situations se présentent ?» (nous essayons presque toujours de préserver l’harmonie familiale; nous essayons plus souvent de préserver l’harmonie familiale; nous essayons de préserver l’harmonie familiale aussi souvent que nous laissons les conflits éclater ; nous laissons presque toujours les conflits éclater ; ne sait pas ou aucune de ces affirmations ne s’applique).
La question 1, qui porte sur les sentiments mitigés, a révélé une distribution fortement asymétrique : rares sont les personnes ayant déclaré ressentir « très souvent » ou « souvent » des sentiments mitigés. Nous avons donc fusionné les trois premières possibilités de réponse en une, que nous avons reformulée ainsi : « ressent parfois des sentiments mitigés ». De même, très rares sont les personnes ayant déclaré avoir des relations désagréables avec leurs enfants « plus souvent que des relations agréables » ou « presque toujours ». Nous avons donc combiné ces réponses avec celles indiquant des « relations aussi souvent agréables que désagréables », et nous avons formulé une nouvelle possibilité de réponse : « parfois désagréables ». Le tableau 1 ci-dessous présente la fréquence des trois mesures de l’ambivalence ressentie par les parents vis-à-vis de leur enfant adulte.

Tableau 1
Ambivalence dans les relations parent-enfant adulte du point de vue des parents (en %)
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Tableau 1 Ambivalence dans les relations parent-enfant adulte du point de vue des parents (en %) Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Total Sentiments mitigés Parfois 17 23 13 20 19 19 Rarement 43 26 39 36 32 34 Jamais 39 47 47 40 44 44 Ne sait pas 1 4 1 4 5 3 Qualité des relations Preque toujours agréables 60 72 41 63 65 61 Plus souvent agréables que désagréables 33 16 45 29 27 29 Parfois désagréables 6 8 13 6 6 8 Ne sait pas 1 4 1 2 2 2 Styles des relations S’efforce toujours de préserver l’harmonie 30 70 42 77 54 56 S’efforce plus souvent de préserver l’harmonie 12 17 34 17 23 21 Équilibre entre harmonie et conflits 35 6 18 4 13 14 Laisse plus souvent le conflit éclater 10 2 1 1 4 3 Laisse toujours le conflit éclater 5 0 1 0 2 1 Ne sait pas 8 5 4 1 4 5 Base 656 813 718 704 750 3 641

Le tableau 1 fait apparaître un schéma uniforme concernant la question des sentiments mitigés des parents dans leurs relations avec leur enfant adulte. Seulement un parent sur cinq a fait état de ce sentiment, et même si l’on observe des différences entre les pays, ces dernières ne sont pas très marquées. Étant donné les nuances de traduction, il est difficile d’être certain que les écarts dans les chiffres expriment bien des différences dans les relations parent-enfant. Nonobstant ces difficultés d’interprétation, l’Allemagne semble être le pays où les relations parent-enfant sont les moins ambiguës. Mais le constat peut-être le plus important à dresser sur cette variable est que, dans tous les pays, les parents ont des sentiments plutôt clairs et dépourvus d’ambiguïté vis-à-vis de leurs enfants, quelle que soit la nature de ces sentiments.
La deuxième question posée aux parents concernait la qualité des relations. Les réponses révèlent des différences culturelles évidentes qu’il est nécessaire d’interpréter. Approximativement deux tiers des parents déclarent avoir presque toujours des relations agréables avec leur enfant, à l’exception des Allemands.
En Allemagne, la proportion est en effet nettement inférieure à l’extrémité supérieure (« des relations presque toujours agréables ») et nettement supérieure à l’extrémité inférieure (« parfois désagréables »). Cette répartition laisse à penser que la qualité des relations parent-enfant envisagées du point de vue du parent est potentiellement plus tendue que dans les autres pays. Néanmoins, pour tous les pays considérés, la grande majorité des parents indiquent que, dans l’ensemble, leur relation avec leur enfant adulte est agréable.
La troisième question porte sur le style des relations, qui peut se caractériser par l’harmonie ou le conflit, ou un mélange des deux.
Nous y trouvons des indications évidentes de différences entre les pays. À une extrémité, on peut citer le cas de l’Espagne, où plus des trois-quarts des parents font état de relations s’efforçant de préserver l’harmonie et ne laissant pas la situation dégénérer en conflit. À l’autre extrémité, on trouve la Norvège, où une proportion de parents nettement supérieure à celle observée dans tous les autres pays semble opter pour des relations ménageant un équilibre entre harmonie et conflit. Ce constat suggère un type de relations intergénérationnelles plus égalitaire que celui observé en Espagne, où la tradition de respect, de dévouement et d’allégeance entrave peut-être l’émergence de cultures familiales permettant aux enfants d’être ouvertement en désaccord avec leurs parents. Cependant, il faut également garder à l’esprit que des nuances de traduction y sont peut-être aussi pour quelque chose : en effet, le terme « conflit » en norvégien renvoie à une qualité plus « naturelle » et souhaitable dans le cas d’une relation, alors qu’en espagnol, il est assorti d’une connotation plus négative. Néanmoins, étant donné que, dans tous les pays étudiés, seule une minorité de parents laissent toujours la situation dégénérer en conflit, la tendance générale est donc manifestement à la préservation de l’harmonie et/ou au conflit occasionnel. Ce constat tend à prouver que du point de vue des parents, préserver l’harmonie demeure un aspect important des relations avec leurs enfants adultes.
Retrouve-t-on le même schéma dans ce que les enfants adultes disent de leurs relations avec leur parent ? Nous avons ici reproduit les chiffres concernant la relation avec une mère uniquement [2].
D’un côté, ces chiffres laissent à penser que l’ambivalence peut être ressentie plus fortement par les enfants que par les parents.
À l’exception de l’Allemagne, plus d’un enfant sur cinq déclare ressentir parfois des sentiments mitigés dans ses relations avec sa mère. Le pourcentage de relations jugées désagréables est également notablement supérieur, et l’Allemagne affiche aussi la proportion la plus faible de relations jugées presque toujours agréables. D’un autre côté, les styles de relations parent-enfant sont remarquablement analogues à ceux exprimés par les parents, ce qui suggère que parents et enfants ont une perception commune de la manière dont leurs relations sont négociées et renégociées.

Tableau 2
Ambivalence dans les relations mère-enfant du point de vue de l’enfant (en %)
IMGIMGTableau 2 
Ambivalence dans les rela...IMGIMF
Tableau 2 Ambivalence dans les relations mère-enfant du point de vue de l’enfant (en %) Norvège Angleterre Allemagne Espagne Israël Total Sentiments mitigés Parfois 31 28 16 25 27 26 Rarement 43 31 40 35 34 37 Jamais 26 37 44 36 34 35 Ne sait pas 0 4 0 4 5 2 Qualité des relations Preque toujours agréables 44 61 37 61 52 50 Plus souvent agréables que désagréables 43 20 47 28 29 34 Parfois désagréables 12 15 16 10 16 14 Ne sait pas 1 4 0 1 3 2 Styles des relations S’efforce toujours de préserver l’harmonie 26 62 41 77 45 49 S’efforce plus souvent de préserver l’harmonie 19 17 31 14 30 22 Équilibre entre harmonie et conflits 40 11 19 5 15 19 Laisse plus souvent le conflit éclater 11 2 2 2 4 4 Laisse toujours le conflit éclater 4 1 0 0 3 2 Ne sait pas 0 7 7 2 3 4 Base 515 358 400 447 535 2 255

Prises collectivement, les données préliminaires issues de l’étude quantitative montrent que dans tous les pays il existe des liens forts entre les parents et leurs enfants, et peu d’informations indiquant que ces relations sont rompues en raison d’un niveau élevé d’ambivalence et de conflit. Au-delà de cette image générale, la compréhension de la nature des relations ambivalentes se révèle néanmoins nettement plus complexe.
Nous savons, par exemple, qu’il n’existe qu’une faible corrélation entre des sentiments mitigéset la qualité des relations. Ainsi, plus de la moitié des parents qui font état de relations désagréables avec leur enfant déclarent aussi n’avoir jamais ressenti de sentiments mitigés. On peut supposer que leurs sentiments sont clairs et que la relation est conflictuelle. De même, près de la moitié des parents qui ressentent très souvent des sentiments mitigés vis-à-vis de leurs enfants ont presque toujours des relations agréables avec eux. La corrélation entre sentiments mitigés et style est également faible. Environ la moitié des parents qui ressentent très souvent des sentiments mitigés s’efforcent presque toujours de préserver l’harmonie. De même, approximativement un tiers des parents qui n’ont jamais ressenti de sentiments mitigés laissent presque toujours le conflit éclater.
La corrélation entre qualité et style est beaucoup plus forte. La plupart des parents déclarant avoir des relations presque toujours agréables avec leur enfant s’efforcent aussi presque toujours de préserver l’harmonie familiale. Et la plupart des parents qui s’efforcent de préserver l’harmonie ont presque toujours des relations agréables avec leur enfant (plus des trois-quarts dans les deux cas). Cependant, cette corrélation s’atténue un peu lorsque la relation est désagréable – près de la moitié des personnes (qui sont très peu nombreuses) jugeant leurs relations désagréables s’efforcent presque toujours de préserver l’harmonie familiale.
La phase de recherche qualitative du projet Oasis avait pour principal objectif de mettre en lumière certains des processus et concepts complexes étudiés et de permettre de mieux les comprendre. Une étude plus poussée à l’aide d’entretiens dyadiques semi-structurés a été engagée dans le but de déterminer si ces narrations éclaircissaient la raison de ces écarts et de ces similitudes.
 
â–  Phases préliminaires d’exploration et d’analyse : les entretiens qualitatifs
 
 
Lors de la phase qualitative de la recherche, nous avons interrogé un parent, âgé de 75 ans ou plus, défini comme présentant un « risque de dépendance ». Pour rendre opérationnelle cette définition, nous avons identifié des personnes se rangeant dans le décile 6 et en dessous sur l’échelle ADL (activités de la vie quotidienne) – questionnaire SF36. En outre, chaque parent a été invité à désigner un enfant pour former le deuxième élément de la dyade. Idéalement, cet enfant devait être un enfant envers lequel le parent se sentait dépendant d’une manière ou d’une autre (ou envers lequel il se sentait le plus dépendant par comparaison à ses autres enfants).
À partir d’une liste de participants potentiels dans chacun des pays, nous avons retenu un nombre de personnes suffisant pour tenir compte des départs naturels et des refus. Nous avons également pris en considération la durée du trajet nécessaire pour se rendre chez l’enfant adulte et nous avons pris des décisions pragmatiques sur la base des moyens dont disposait chaque équipe. Nous avons demandé à tous les participants de donner leur consentement éclairé. Des entretiens pilotes ont été réalisés par toutes les équipes. Chaque équipe a transcrit ses propres entretiens dans sa langue. L’analyse a été effectuée à l’aide d’un logiciel (Winmax) permettant la gestion d’un vaste ensemble de données. Les équipes ont échangé des fichiers et une grille de codage commune a été établie. Chaque équipe a travaillé à l’analyse dans sa propre langue. Les équipes sont convenues de points de retour d’information et c’est l’équipe anglaise qui a centralisé la communication. Chaque équipe a transmis un retour d’information sur les principaux développements de son cadre conceptuel sous la forme de notes, en précisant les définitions et le contexte. Des extraits d’entretiens ont également été traduits afin d’illustrer la manière dont les concepts ont été définis.
La recherche s’est concentrée sur les événements et les situations dans lesquels peuvent se retrouver parents et enfants lors d’un changement de l’état de santé ou des capacités physiques des parents. Pour explorer ces thèmes, la recherche s’est appuyée sur la narration des relations intergénérationnelles. Les personnes âgées ont été interrogées sur le soutien qu’elles reçoivent, l’histoire et l’évolution de la relation de soutien, la façon dont elles ont négocié l’aide, ainsi que sur leur expérience de la répartition de l’aide entre les différents membres de la famille et les attitudes à cet égard. Cet entretien a aussi porté sur l’enfant désigné par la personne âgée pour composer la dyade. Nous avons ainsi pu évaluer la relation entre les membres des dyades et l’évolution de ces relations au fil du temps, ce qui nous a permis de nous faire une idée de la manière dont des relations données engendrent de l’aide et du soutien. Ces questions ont également été posées à l’enfant désigné pour former la dyade.
Nous avons retenu la technique de la vignette [3], car elle permet une exploitation facile dans un contexte de recherche multipays (Mangen, 1999, p. 119). La vignette utilisée décrit le cas d’une femme qui met en balance le travail et la nécessité d’aider sa famille et qui jongle avec les notions de devoirs et d’obligations.
Nous avons pensé que cette technique nous donnerait l’occasion d’interroger les participants sur les principes de l’aide intergénérationelle en dehors de l’entourage familial immédiat, d’étudier « l’ambivalence structurelle » et de comparer cette narration aux commentaires pouvant être formulés en relation avec leur propre situation.
 
â–  L’ambivalence en contexte
 
 
â– â–  Changement de l’état de santé et autonomie
L’expérience de la maladie chronique et l’incapacité qui en résulte créent des situations d’incertitude et d’ambivalence pour les parents et les enfants. La difficulté, pour les personnes âgées, consiste, avant tout, à gérer l’ambivalence (ou les ambiguïtés) suscitée par la maladie, d’une part, tout en s’efforçant de poursuivre leur chemin, de l’autre. Pour les parents, qui voient leurs compétences et leurs capacités de toujours remises en cause, la renégociation des rôles et des responsabilités ainsi que la redéfinition de l’autonomie sont cruciales. Ces négociations s’inscrivent dans un contexte d’incertitude quant à la santé, l’indépendance et la possibilité d’avoir besoin d’aide à l’avenir.
Pour faire face aux difficultés associées à cette aggravation de l’incapacité, les personnes âgées étudiées ont notamment choisi de réduire leurs activités habituelles ou d’y renoncer.
L’Anglaise Norah a réduit sa sphère sociale depuis qu’un cancer des intestins en phase terminale a été diagnostiqué. Sa stratégie s’attache en partie à conserver son énergie, mais aussi à gérer la profonde ambivalence qu’elle ressent à l’idée que ses symptômes puissent être visibles, y compris par son fils. Elle est horrifiée et embarrassée par cette éventualité, et ce sentiment est renforcé par un désir profondément ancré de gérer sa vie toute seule.
– Norah : Et naturellement, je ne vais nulle part. Je pourrais partir pour le week-end, mais pas dans l’état où je suis, on se sent très mal... J’attends Noël et je parie qu’il va dire, « tu viens », et je dirai « non » ! Hum je ne veux pas y aller parce que hum… Il faut faire attention au lit, et même si vous prenez toutes vos précautions pour ne pas tacher le lit, ça peut toujours arriver, n’est-ce pas, et hum... non... non.
Chez elle, Norah est capable de gérer son corps et de faire face à l’incontinence toute seule. Elle préserve ainsi son intimité, mais aussi sa propre conception de la dignité et de l’autonomie. Pour Norah, c’est un symbole important de la continuité de la vie.
S’il a dans un premier temps ressenti avec ambivalence la réticence de sa mère à venir chez lui, où il pouvait, selon lui, lui offrir du confort, de la compagnie et une présence familiale, son fils peut également admettre qu’elle s’est toujours débrouillée toute seule, et qu’elle continuera ainsi. En outre, son épouse et lui doivent gérer les tensions induites par le sentiment, que, vis-à-vis des autres, ils ne lui offrent pas les formes de soutien qu’on pourrait attendre d’eux (comme les séjours chez eux), alors qu’en réalité, sa mère tient à gérer ses affaires elle-même tant qu’elle en est capable.
– Le fils : Nous pensions que ce serait très bien de pouvoir l’aider si elle venait chez nous, et qu’il y aurait les enfants, et que ce serait mieux pendant la journée... Mais non, elle était contre... Ça m’a vraiment surpris parce qu’elle a dit « non et ne me demande plus jamais ça !» J’ai vraiment été très surpris.
Les parents réfléchissent sur le nombre de manières dont ils renégocient leur vie pour faire face aux difficultés posées par leurs problèmes de santé physique. Pour de nombreux participants, il a fallu revoir les rythmes et les habitudes de leur vie quotidienne. Si cette situation peut induire des sentiments ambivalents en raison de la rupture de leurs habitudes quotidiennes, il est évident qu’ils sont fiers de pouvoir maintenir leurs activités et leurs rôles. Voilà qui illustre le potentiel des personnes âgées de renégocier leur vie et de gérer le changement.
Rolf (Norvège) assimile le changement à la perte d’une grande partie de ses capacités de jardinage, mais continue de trouver du plaisir dans d’autres formes d’activités.
– Rolf : Je ne peux plus faire grand-chose, maintenant. Mais je vais nager trois fois par semaine, même si je ne nage pas bien à cause de mon bras malade. Mais c’est bon de bouger dans l’eau. Et puis c’est un peu social. Je m’assoie dans le sauna et je parle avec les autres.
Sharon (Israël), souligne l’importance de continuer à apporter de l’aide et de bien accueillir sa famille et ses amis. Pour elle en ce moment, il est clair que c’est un aspect-clé du maintien de son autonomie. De son point de vue, il s’agit d’une continuité, et il est bien qu’en tant que chef de famille, elle puisse continuer à aider sa famille et à garder ses relations avec elle.
– Sharon : Parce qu’un jour, par malheur, je n’aurai plus toute ma tête ou plus assez de force, mais en attendant, je m’occupe et je suis fière d’être encore bonne à quelque chose, et même de vous inviter. Lorsque mon petit-fils vient, je peux lui donner à manger, et pour moi c’est une joie, ça me fait du bien de pouvoir servir quelque chose que j’ai cuisiné.
Sa fille reconnaît l’importance de l’activité de sa mère et la replace dans le contexte du passé de cette dernière. Dans le même temps, elle doit néanmoins gérer des sentiments ambivalents suscités par le refus de sa mère d’accepter toute aide ou tout soutien de sa part. Ce modus vivendi n’a pas été sans conflit entre la mère et la fille, la première insistant pour préserver son autonomie alors que la seconde souhaitait que sa mère commence à accepter de l’aide.
– La fille : Et c’est comme ça qu’elle s’est comportée toute sa vie, durant toutes ces années. Si vous voulez le savoir, je lui aurais apporté de l’aide depuis bien longtemps, mais non, elle a dit non, et c’est comme ça.
– Intervieweur : Et pas de disputes ?
– La fille : Il y a des disputes… il nous est arrivé de nous quitter avec les larmes aux yeux, parce que venions de nous disputer à ce sujet, mais elle a dit non, laisse-moi tranquille et arrête de m’embêter et d’insister. Et la discussion s’est finie dans les larmes, mais non c’est non, et elle a eu ce qu’elle voulait.
Dans les narrations espagnoles, nous avons noté des différences manifestes concernant la gestion du changement et la reconstruction de l’autonomie. Parmi les dyades interrogées, il allait de soi que l’aide devait être apportée par les membres de la famille, et qu’elle devait intervenir dans un contexte de cohabitation. Les participants âgés ont généralement accepté d’être tributaires de l’aide familiale lorsque leur santé s’est détériorée, et n’ont donc pas connu les mêmes ambivalences concernant la construction et la reconstruction de leur autonomie. Ce changement de situation se concentrait plutôt sur le fait que ces participants étaient des personnes âgées qui avaient besoin de l’aide de leur famille.
– Intervieweur : Pensez-vous qu’ils soient obligés de vous aider ?
– La mère : Bien sûr, qu’ils sont obligés. Sinon, comment est-ce que je ferais pour manger, et où est-ce que j’habiterais ?
Ce sont plutôt les enfants adultes, et particulièrement les filles, qui ont eu tendance à faire état d’un sentiment d’ambivalence ressenti lorsqu’elles se débattaient avec l’idée qu’elles devaient s’occuper de leurs parents et l’envie d’être libérées de cette obligation : « Ils le tiennent pour acquis, mais je ne veux pas, je ne veux pas le faire parce que je suis obligée, je peux m’occuper de ma mère, mais pas parce que c’est une obligation…» En conclusion, ces narrations mettent en lumière certaines des complexités associées aux ambivalences rencontrées à l’occasion d’un changement de l’état de santé et lorsqu’il est nécessaire de négocier la transition entre deux états. La reconstruction des définitions de l’autonomie est potentiellement porteuse d’une ambivalence qui peut être résolue ou gérée de plusieurs manières.
Il ressort que ces points de négociation n’interviennent pas une fois seulement, mais se répètent souvent à mesure que l’état de santé et l’incapacité évoluent.
â– â–  Ambivalence et soutien formel : négocier l’aide
La vie des personnes interrogées se caractérise principalement par la nécessité de négocier des formes d’aide ou d’assistance afin de gérer les rôles et les responsabilités qu’elles ne peuvent plus assumer en toute indépendance. Mais le plus important, c’est que la pourvoyance de l’aide est modulée par des normes culturelles sur l’acceptabilité des différentes catégories d’aide et sur les dispositifs en place pour l’aide aux personnes âgées. Cet état de fait peut également susciter des ambivalences dans les relations.
La Norvège est fortement orientée sur les services formels, et part du principe que c’est à l’État, plutôt qu’à la famille, qu’il incombe d’aider et de soutenir les personnes âgées qui en ont besoin.
Cette situation influe de toute évidence sur les idées concernant l’acceptabilité de l’aide formelle, et contraste avec ce qui se passe en Espagne, par exemple, où l’aide formelle reste considérée comme une forme d’abandon par la famille. En outre, les possibilités de reconsidérer ou de renégocier cette orientation sont limitées, car les services formels demeurent largement sous-développés. En Norvège, les participants veillent à ne pas en demander trop à leurs enfants, et préfèrent que ces derniers s’intéressent à eux plutôt que de les soigner. Cette attitude peut faire apparaître une ambivalence du côté des parents qui préfèrent que leur famille s’occupe d’eux alors qu’ils sont bien conscients que ce n’est plus culturellement la norme.
Les autres pays participants se situent entre ces deux extrêmes.
Ainsi, en Angleterre, l’aide formelle est considérée comme une option pour ceux qui ont des besoins complexes. Pour les Anglais, l’aide familiale est jugée importante mais cette perception est modulée par la volonté de ne pas engager la famille dans les soins physiques et intimes et d’axer son aide sur les préoccupations plus pratiques et sociales. Les ambivalences naissent autour de l’incertitude qui plane sur la disponibilité de l’aide formelle au moment et aux conditions requis, et les parents comme les enfants s’en sont souvent fait l’écho. En Allemagne, la situation des participants est proche de celle de leurs homologues anglais, avec une insistance plus marquée sur l’aide familiale. Cette situation est peut-être due à la législation allemande qui contraint les enfants à venir en aide à leurs parents. En Israël, les participants s’attachent avant tout à la préservation du soi, avec une forte ambivalence quant à la possibilité de recourir à l’aide formelle, associée à la réticence à l’idée d’impliquer la famille audelà des contacts réguliers et d’une participation, d’un niveau déjà habituellement très élevé.
Pour envisager les processus de négociation en jeu entre soi et l’État, soi et les services privés et soi et l’aide familiale, il est possible de s’attacher à l’attitude des participants vis-à-vis des notions de devoirs familiaux et d’obligations. Bien sûr, les attentes normatives influent de manière fondamentale sur le discours portant sur ce qui n’est pas possible de demander aux membres de la famille dans le cadre de l’aide aux personnes âgées malades ou souffrant d’incapacité [4].
Il existe deux points de négociation susceptibles de créer de l’ambivalence et des tensions entre parent et enfant. Tout d’abord, l’ampleur de l’aide qui doit être apportée par les enfants et, deuxièmement, la décision du moment où il convient de passer de l’aide informelle apportée par les enfants aux services d’aide formels. Cette décision sera à son tour influencée par l’expérience, de plus en plus fréquente de nos jours, de non-disponibilité et de difficulté d’accès à ces services. Le cas de Svein (le fils de Gunhild) illustre ce point dans le cadre de la vignette.
– Intervieweur : Eh bien, le fait est que la fille refuse d’y consacrer son temps libre, mais, même si elle ne le veut pas, doit-elle le faire quand même ?
– Svein : Elle devrait le vouloir.
– Intervieweur : Pensez-vous qu’il est de son devoir de faire quelque chose ?
– Svein : Eh bien, c’est une question plus générale, vous savez.
Mais je parle ici d’une heure par jour, ou d’une période bien limitée. Dans le texte, ils ne disent rien sur l’étendue. Nous parlons ici d’un effort de trois ou quatre jours sur toute une vie.
Les choses ne sont plus comme avant, lorsque l’une des filles s’occupait des parents pendant toute sa vie et sacrifiait la sienne.
Nous parlons ici d’un petit extra.
Dans ce que disent les parents, la pourvoyance d’aide familiale par les enfants est considérée comme quelque chose de souhaitable, mais qui ne doit pas être tenu pour acquis. Cette aide est presque perçue comme un plus et une preuve d’affection plutôt que la conséquence d’un sens aigu du devoir. Cette perception souligne le risque de tension dans la négociation de l’aide, qui s’appuie sur la participation volontaire des enfants, laquelle n’est pas acquise. Gunhild insiste sur la nature volontaire de l’aide apportée par les enfants.
– Intervieweur : Ainsi, à votre avis, si des services d’aide publics existaient, on devrait les utiliser ?
– Gunhild : Oui. Vous ne pouvez pas attendre trop de vos enfants, parce qu’ils ont d’autres choses à faire. Vous devez être très contents si vous avez des enfants qui font quelque chose pour vous. Mais vous ne devez pas attendre trop d’eux et utiliser les service d’aide qui sont disponibles.
– Intervieweur : D’après vous, tout le monde pense comme vous ?
– Gunhild : Je ne sais pas. Mais je crois, du moins parmi les gens que je connais. Pour autant que je sache, il ne faut pas s’attendre à quoi que ce soit. On ne peut pas. Il faut s’estimer heureux si les enfants font quelque chose, mais ne rien exiger ou attendre d’eux.
Les narrations des parents norvégiens présentent un point commun : il ne faut pas demander aux enfants d’aider leurs parents. Ce point peut, lui aussi, être source d’ambivalence, car les enfants peuvent se retrouver à se demander si leurs parents veulent de l’aide ou en ont besoin, ou s’ils préfèrent continuer sans aide. Pour les parents, cette situation peut créer une ambivalence dans la mesure où ils peuvent souhaiter de l’aide mais en ayant l’impression qu’ils n’ont pas le droit de la demander à leurs enfants, et donc attendre que cette aide leur soit proposée.
On observe des schémas analogues en Angleterre. Les parents attendent de leurs enfants qu’ils fassent ce qu’ils peuvent, mais pas, dans l’idéal, qu’ils s’occupent intégralement des soins physiques. Iris, par exemple, ressent de l’ambivalence : elle tient à la fois à ce que sa fille poursuive sa carrière et ne s’occupe pas d’elle, mais tout en souhaitant qu’elle habite plus près afin d’avoir davantage de contacts avec elle. Iris apprécie particulièrement la qualité de vie que Kathryn lui apporte, par exemple en sortant faire les courses avec elle ou en l’accompagnant à divers endroits.
Le fait qu’elle souhaite la compagnie de sa fille est exacerbé par l’historique d’un mariage difficile, dont Kathryn est le seul enfant.
Cette situation se reflète dans l’ambivalence ressentie par Kathryn concernant l’ampleur de ce qu’elle peut faire pour sa mère, et dans sa proposition que ses parents viennent habiter plus près de chez elle, afin d’obtenir davantage d’aide. Face à cette aspiration, on trouve un certain nombre d’aspects apparemment contradictoires. Kathryn ressent par exemple de la gratitude envers ses parents pour lui avoir offert une éducation lui permettant de mener une carrière ambitieuse, ce qui renforce néanmoins sa conviction qu’elle ne serait pas un bon aidant. Elle se sent en outre soulagée que la distance géographique la sépare émotionnellement de certaines des difficultés de sa mère, et ressent une ambivalence de longue date sur le besoin de soutien affectif de sa mère, pour lequel cette dernière s’est toujours tournée vers Kathryn.
– Kathryn : Mmmm, c’était difficile lorsque j’étais jeune, car je ne voulais en fait pas être la confidente, je ne voulais pas que cela affecte ma vie d’enfant. Je ne pense pas que c’était de l’égoïsme, mais ça bouleversait ma vie en même temps et je rêvais vraiment de l’une de ces vies de famille plutôt idylliques, avec des parents qui s’entendent. Je voyais mes amis et je me disais, j’aimerais vivre dans une famille comme ça. Des années plus tard, je ne vis pas ça au quotidien et c’est toujours un peu plus facile si vous avez un peu de recul.
Pour les enfants espagnols, et essentiellement les filles, la négociation de l’aide a créé un certain nombre de points de tension et d’ambivalence. Ainsi, les filles ont réagi à la notion de devoir familial en apportant un niveau élevé d’aide et de soutien aux participants, souvent dans un contexte de cohabitation. Là encore, cette tendance s’inscrit dans un contexte de normes qui renforcent les obligations familiales et la nature « genrée » de l’aide. Le plus souvent, c’est la fille géographiquement la plus proche qui doit se charger de l’aide, et cet arrangement peut avoir été « consenti » tacitement pendant des années, au nom de la proximité géographique de la fille en question. Les autres enfants peuvent ainsi s’éloigner ou se désintéresser des besoins d’aide de leurs parents. D’un autre côté, ces mêmes filles connaissent souvent une ambivalence suscitée par le tiraillement entre l’aide exigée (sans choix possible) et le désir de mener leur propre vie et de gérer d’autres impératifs familiaux. Pour beaucoup de ces femmes, travailler ne fait pas partie des options envisageables.
Cette situation est encore compliquée par la prise de conscience d’une évolution des valeurs concernant l’aide familiale, effective ou souhaitable, et du fait que les enfants s’attendent à s’acheminer en vieillissant vers la notion d’aide familiale volontaire, ce qui correspond davantage à l’idée de s’intéresser à quelqu’un plutôt que de s’en occuper.
Le témoignage de Carmen Garcia sur la cohabitation avec sa mère reflète ces ambivalences : « C’est comme ça avec elle, elle engloutit ma vie parce que, oui, je m’occupe d’elle parce que je le dois, c’est ma mère, je n’ai pas le choix, et vous vous sentez commandée. Vous vous dites :Bon, maintenant, je pars en vacances, et que se passe-t-il ? Mon frère ne la supporte pas, parce qu’il ne le veut pas. Bon, il y a ma belle-sœur, oui, mais ma mère arrive chez mon frère, et je crois bien que cela faisait des années qu’elle n’y était pas allé…».
« Donc, j’ai dit à mon frère : mettons l’acte de propriété à mon nom, et je te rembourse la moitié de la valeur. Ma mère est d’accord, mais ensuite, mon frère me réclame beaucoup trop, et en plus, je dois m’occuper de ma mère, car ce n’est pas à lui de le faire. »
«Eh bien, en ce qui concerne le sacrifice, je n’ai pas la même mentalité que ma mère, je pense qu’on ne peut pas demander à un enfant de s’occuper de vous ou de se sacrifier pour vous. Si vous avez un enfant, c’est parce que vous l’avez voulu. Je sais que je ne serai pas avec mon enfant comme ma mère est avec moi. »
Les facteurs structurels, tels que la présence des femmes sur le marché du travail et la distance géographique entre les enfants et les parents, jouent considérablement dans le processus de négociation individuelle.
Dans les discussions relatives à la vignette, les Norvégiens indiquent régulièrement qu’il est nécessaire que les filles travaillent et qu’il est impératif de ne pas perturber leur vie professionnelle.
Via cette vignette, les participants ont souvent confirmé et validé leurs propres attitudes et expériences. Ainsi, en Allemagne, on a observé une orientation claire sur les services formels, les enfants ayant un rôle de soutien. De leur côté, dans leurs commentaires, les Espagnols ont été nombreux à osciller entre leurs besoins et ceux de leurs enfants.
Les participants expriment de l’ambivalence et de l’ambiguïté concernant l’aide institutionnelle : d’une part, l’accueil en établissement est perçu comme la seule solution possible en cas de besoins complexes (sauf en Espagne), mais d’autre part, il est considéré comme la dégradation ultime, et comme une perte d’autonomie. Un certain nombre de participants ont même déclaré préférer la mort au placement en établissement spécialisé.
Cependant, les personnes âgées ont du mal à voir comment elles pourraient l’éviter, sachant qu’il est peu probable que leurs enfants pourront s’occuper d’eux physiquement, et que leurs moyens financiers ainsi que le niveau de l’aide apportée par l’État excluent la présence permanente d’un aidant à domicile.
L’ambivalence concernant l’aide, à l’avenir, est exacerbée par l’incertitude qui plane sur la possibilité d’une dégradation de l’état de santé, sa nature et son ampleur. En raison de ces incertitudes, il est difficile de planifier ou d’exprimer des préférences tranchées, les membres de la famille devant à la fois gérer le présent et planifier l’avenir, alors qu’ils ne savent ni de quoi sera fait l’avenir, ni combien de temps il va durer.
Les commentaires suivants, formulés par des Norvégiennes et des Anglaises, illustrent bien ce point : « Eh bien, ma fille, enfin mes deux filles, travaillent, c’est pourquoi je ne voudrais pas être un fardeau pour elles. Je préfère payer pour ça ou aller dans un établissement pour personnes âgées. Je mourrai peut-être avant.
Ce serait le mieux. »
« Je redoute d’aller dans une maison de vieux, mais peut-être que j’y serai obligée. Je ne sais pas. J’espère faire partie des gens qui ont une attaque cardiaque, et hop, c’est fini. Mais ça m’étonnerait, vu que je n’ai pas de problèmes cardiaques. »
Les enfants pensent, eux aussi, que le placement en établissement constitue le dernier recours, réservé aux cas de besoins complexes. De même, ils font souvent preuve d’ambivalence lorsqu’il s’agit de reconnaître que c’est la seule solution possible, ambivalence qui peut être renforcée par le fait qu’ils répugnent à prendre eux-mêmes les dispositions pour « mettre » leurs parents dans un établissement ou une résidence pour personnes âgées.
En conclusion, cette section passe en revue certaines des tensions inhérentes à la négociation de l’aide rendue nécessaire par l’incapacité ou la maladie. Les définitions de l’autonomie et de ce qui est considéré comme approprié constituent des aspects fondamentaux de l’action personnelle des individus. Ces facteurs sont modulés par des facteurs structurels, tels que les opinions sur les devoirs et les obligations des membres de la famille concernant l’aide, les normes culturelles en vigueur, elles-mêmes influencées par les politiques publiques et la législation, ainsi que les arrangements résidentiels.
â– â–  Conflit L’ambivalence peut mener au conflit, mais, inversement, un conflit de longue date ou non résolu peut induire de l’ambivalence dans les relations. C’est par exemple le cas pour l’Espagnole Carmen Garcia, qui vit avec sa mère et son mari alcoolique. Carmen Garcia a quatre enfants et a dû cesser de travailler afin de s’occuper de sa mère. Elle est très peu allée à l’école et le ménage gagne entre 900 et 1 200 euros par mois. Elle exprime ses frustrations et l’ambivalence qu’elle ressent parce qu’elle est obligée de s’occuper de sa mère. Elle commente sa manière de « gérer » sa mère et ses propos soulignent les frustrations qu’elle peut ressentir d’être contrainte à héberger et à s’occuper d’une autre personne. Ils mettent en évidence la façon dont des sentiments ambivalents peuvent déboucher sur un comportement conflictuel.
« Eh bien, par exemple, je ne sais pas comment vous dire. Si elle ne veut pas manger ce qu’elle a, elle dit :Je n’aime pas ça, et pourtant, elle en a mangé des milliers de fois auparavant. Mais elle dit :Je n’en veux pas.Je lui dis :Mange, si tu ne le manges pas, tu n’auras rien d’autre.Elle répond :D’accord, je le mange, mais ne m’en donne plus, parce que je n’en veux pas.Ensuite, elle oublie. Je lui prépare la même chose quelques jours plus tard, et elle le mange sans problème. Ce sont des manies. Je crie un peu et elle dit :D’accord, je le mange, et elle mange. »
Cicirelli (1993) avance la théorie selon laquelle la santé déclinante d’un parent âgé peut altérer les schémas habituels de communication entre un parent et un enfant. À mesure que la santé du parent décline, ce qui s’accompagne de changements dans les échanges de communication, la communication de l’enfant devient plus paternaliste et condescendante. « La relation d’aide qui a commencé par un traitement d’égal à égal et sans actes de parole condescendants peut devenir une relation dans laquelle l’enfant prend le pas sur le parent âgé et s’exprime de manière condescendante » (Williams, Nussbaum, 2001, p. 161).
Le cas de Kirsten (Allemagne) illustre un autre exemple de conflit.
Kirsten a 58 ans, est mariée, et a deux filles qui ne vivent plus chez elle. Elle est gynécologue et a son propre cabinet. Son mari est vétérinaire, et ils possèdent une grande maison à environ trois heures de route de chez la mère de Kirsten. Kirsten a conscience de ne pas répondre aux attentes de sa mère, à cause de sa charge de travail, de la distance et de ses relations difficiles avec sa mère.
Dans ce cas, une ambivalence de longue date a abouti à un conflit ouvert et à de l’hostilité.
« Eh bien, je ne suis pas allée la voir. Elle dit :Je ne comprends pas pourquoi tu restes toujours si peu. Tu peux rentrer lundi, alors je réponds :Maman, j’ai une consultation lundi. Je ne peux pas décider de faire ça.Eh bien tu as un mari qui gagne de l’argent. Elle se méprend totalement sur la situation. C’est mon travail, et soit je le fais, soit je ne le fais pas, mais je ne peux pas dire :Je ne fais pas de consultation parce que je ne suis pas en ville. Et cela fait d’énormes difficultés avec elle. »
Augusta, la mère, réfléchit aux tensions qui sont apparues avec sa fille, qui n’a pas de temps pour elle. À son avis, cela provient de l’insistance de sa fille à travailler, et de son mariage avec une personne qu’Augusta n’aime pas.
« Eh bien, qu’est-ce qui rend la relation si difficile ? Peut-être l’idée que nous pourrions discuter un moment, mais que ça finit toujours mal, par une déception. Bon. À chaque fois que vous commencez à parler, elle dit :Écoute, je dois m’habiller, nous allons à un concert, ou quoi que ce soit. »
Augusta réfléchit aux frustrations engendrées pour ses filles lorsque sa santé s’est mise à décliner, et pense à la manière dont ses filles se débattent pour faire face au « territoire inexploré » qui s’ouvre lorsque les rôles parentaux établis de longue date sont menacés et évoluent (voir par exemple Cicirelli, 1993).
« Et je prends vraiment conscience de mon âge. J’y arrive jusqu’ici, mais LÀ, ma fille ne comprend pas. Elle dit :Maman !, elle me reproche toujours d’avoir géré les choses aussi facilement autrefois et maintenant j’ai ces choses qui remplissent ma vie et je dois bien me débrouiller. Elle ne peut pas comprendre que je sois si limitée aujourd’hui. »
On peut toutefois noter que si, dans les entretiens qualitatifs, les enfants sont prêts à reconnaître des points de conflit et de tension, les personnes âgées semblent plus réticentes à le faire. La mère de Carmen Garcia, par exemple, parle tout d’abord de l’absence de conflit entre elle, sa fille et son beau-fils. Plus tard, elle parle de « se tenir tranquille » et de ne pas « interférer ». Cette tendance qui ressort de la recherche qualitative confirme l’analyse initiale des données quantitatives et mérite une étude plus poussée. Il se peut que différentes cohortes soient plus ouvertes au conflit et l’admettent plus facilement. Il est possible que les personnes âgées se voient davantage comme les « gardiens » de l’image publique de la famille, ce qui suppose d’entretenir une image positive. On pense aussi que les personnes âgées sont moins portées sur le conflit, qu’elles choisissent leurs batailles avec plus de soin, et qu’elles décident, à titre de stratégie positive, de « rester tranquilles » plutôt que de s’engager dans un conflit (voir par exemple Sillars et Zietlow, 1993). Il existe aussi des exemples significatifs de conflits intensément ressentis mais qui ne sont pas exprimés. Janet, une Anglaise, évoque des conflits très graves avec sa mère et une forte antipathie vis-à-vis de cette dernière, mais elle « n’oserait pas » en discuter ouvertement avec elle. Cette réticence semblerait liée à la culture et aux schémas de communication familiaux, et, ici encore, mérite une étude plus poussée.
 
â–  Conclusion
 
 
Même si les données de l’enquête montrent que les membres d’une famille se considèrent comme proches les uns des autres et ressentent rarement des sentiments mitigés, lorsqu’on étudie les conversations, des éléments d’ambivalence et de tension remontent à la surface. Il ressort des entretiens destinés à la recherche qualitative que l’ambivalence se manifeste dans les conversations et des discussions naturelles dans divers contextes.
Par exemple, les personnes âgées et leurs enfants sont souvent incertains sur la manière dont l’aide devra être apportée à l’avenir.
Les préférences en termes d’aide peuvent ne pas correspondre aux souhaits exprimés, visant à limiter les devoirs et les obligations de l’enfant, ce qui constitue un exemple de source d’ambivalence.
Cette contribution tente d’exposer certaines des ambivalences inhérentes aux relations que nous avons étudiées, particulièrement durant les périodes de transition vers la « dépendance », lorsque la tension entre le besoin d’aide et la détérioration de la santé doit être mise en balance avec le besoin d’autonomie et d’indépendance. Les enfants peuvent s’en trouver affectés de diverses manières. Par exemple, ils doivent se débattre pour s’adapter à de nouveaux rôles, dans la mesure où ceux dévolus de longue date aux parents évoluent et se modifient. Eux aussi peuvent considérer le changement de la situation de leurs parents avec crainte et anxiété, et peuvent se retrouver pris en étau entre, d’une part, les normes et les obligations sociétales leur imposant de faire ce que l’on attend d’eux, et, d’autre part, ce qu’ils estiment pouvoir raisonnablement faire. L’ambivalence peut déboucher sur le conflit et constitue donc un concept important à étudier pour l’élaboration des politiques publiques et dans la pratique, si l’on veut accroître la capacité des individus à rester autonomes et préserver la qualité des relations intergénérationnelles. Cette analyse initiale souligne un certain nombre d’aspects qui peuvent influer sur les relations intergénérationnelles et, plus précisément, sur l’échange d’aide et de soutien entre enfants et parents.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  WILLIAMS A., NUSSBAUM J., 2001, Intergenerational Communication Across the Lifespan, Lawrence Erlbaum, New Jersey.
 
NOTES
 
[1]Cf. la présentation du projet dans l’avant-propos, p. 4.
[2]Bien que l’ambivalence déclarée par les enfants vis-à-vis des mères et des pères soit supérieure à celle déclarée par les parents à l’égard de leurs enfants, c’est envers leur mère que les enfants expriment généralement plus d’ambivalence.
[3]La technique de la vignette consiste à proposer à l’enquêté une situation donnée et à lui demander comment il réagirait s’il était dans ce cas.
[4]Cf. Finch (1985) ; Finch, Mason (1993) ; Gullestad, Segalen (1997).
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[1]
Cf. la présentation du projet dans l’avant-propos, p. 4. Suite de la note...
[2]
Bien que l’ambivalence déclarée par les enfants vis-à-vis d...
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[3]
La technique de la vignette consiste à proposer à l’enquêté...
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[4]
Cf. Finch (1985) ; Finch, Mason (1993) ; Gullestad, Segalen...
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