De l’usure naturelle au ramollissement cérébral
Corinne Rozotte
Les sujets atteints de la maladie d’Alzheimer au sein de la cohorte Paquid
qui ne sont pas pris en charge par un médecin spécialiste pour leurs
troubles cognitifs peuvent relativement facilement en accepter les
symptômes. En revanche, les malades ayant recours à un spécialiste ont
plus de difficultés à les tolérer.
Nous sommes au cœur d’une problématique de la relativité culturelle
mettant en scène un processus de construction sociale d’une pathologie
dont les fondements sont à rechercher dans l’appréciation du normal et du
pathologique. Nous aborderons ces fondements par le biais des
représentations sociales.
En amont de ce phénomène et d’après les chiffres de plusieurs études
épidémiologiques internationales, perdurent chez un très grand nombre de
personnes une conception et un vécu des troubles cognitifs qui, dès lors
qu’ils touchent les personnes âgées, correspondent à une forme de
normalité appréhendée comme inhérente à une des figures du vieillir.
Comparés à des pathologies invalidantes, notamment au niveau de la
motricité, les troubles des fonctions supérieures revêtent alors un caractère
anodin et s’en trouvent banalisés.
Cette situation met ainsi en lumière plusieurs problématiques. Tout
d’abord, en terme de santé publique, elle révèle un phénomène de sous-médicalisation des démences coïncidant avec un retard de diffusion de
l’information médicale et des situations d’inégalités face à l’accès aux soins,
enfin elle pose la question du rôle central joué par le médecin traitant dans
le dépistage de cette pathologie.
Au niveau des représentations sociales, elle met en évidence l’extrême
prégnance d’une des représentations de la vieillesse où domine la perte
d’autonomie allant de pair avec les théories subjectives de l’usure et une
attitude de résignation face à tout recours thérapeutique, la persistance de
l’image du ramollissement cérébral associée à la notion de sénilité, une
perception des troubles comme transitoires liée à une focalisation sur la
préservation de la mémoire des faits anciens et enfin une attitude de
dénégation face au diagnostic d’Alzheimer, emprunt d’une image
effrayante de l’altérité.
By examining the case of Alzheimer patients in the Paquid cohort receiving
no specialized medical care for their cognitive disorders, we wanted to
show how the symptoms associated with this disease – even if identified
by the family and by the patients themselves – may be considered
«tolerable» among these patients, while deemed «unacceptable» for those
who do receive specialized care.
Here we touch on a problem of cultural relativity, involving the social
construction of a pathology founded on our understanding of what is
normal and what is pathological. We approach this question through the
bias of social representations.
Upstream of this phenomenon, and according to the results of several
international epidemiological studies, many people still believe that
cognitive problems among old people correspond to a form of normality
that is an inherent part of the ageing process. Compared with physically
disabling pathologies, cognitive disorders are seen as insignificant and are
trivialized as a consequence.
This situation highlights a number of problems. Firstly, in terms of public
health, it reveals an under-medicalization of dementia, coinciding with a
lack of medical information and unequal access to medical care. It also
raises the question of the central role played by the general practitioner in
the detection of this pathology.
In terms of social representation, it highlights the extreme potency of a
representation of old age dominated by the loss of autonomy, in line with
the subjective theories of «wear and tear» and an attitude of resignation
regarding medical treatment, the persistence of an image of «softening of
the brain» associated with senility, a perception of troubles as transient,
linked to focalization on the need to retain memories of the distant past
and, lastly, an attitude of denial when faced with the diagnosis of
Alzheimer’s disease, which conveys a frightening image of otherness.
• ■ Introduction
• ■ Méthodologie et échantillon
des sujets
• ■ La notion de tolérance
aux déficits cognitifs
• ■ La nature de la plainte
• ■ Une usure naturelle
• ■ Des troubles transitoires
• ■ Désaveu du diagnostic
d’Alzheimer
• ■ « Ramollissement cérébral »
et « sénilité »
• ■ Conclusion
• ■ Bibliographie