2003
Retraite et société
Entretien avec...
« La question des pensions minimum est une questionclé dans la logique de l’équité »
Emmanuel Reynaud
chef du service politiques et développement de la sécurité sociale, Bureau international du travail
ANNIE JOLIVET
Ires
ALAIN ROZENKIER,
Cnav
Vue de l’étranger, la réforme des retraites en France présente-t-elle
des particularités ?
Emmanuel Reynaud – Les 15, et bientôt 25, pays de l’Union
européenne ont chacun leurs spécificités. Ce qui m’a frappé
c’est que la réforme française est fortement marquée par la
question de l’alignement du régime des fonctionnaires sur le
régime des salariés du secteur privé en terme de durée de
cotisation. Cette question a profondément pesé sur les débats et
a laissé dans l’ombre un certain nombre de problèmes-clés, qui
n’ont pas tous été débattus comme il se devait ? Je n’ai pas le
sentiment que le débat allemand, par exemple, soit autant
marqué par la question des fonctionnaires. L’importance de cette
question en France est notamment due au fait que la réforme de
1993 a traité plus particulièrement de la retraite des salariés du
privé. Elle a mis en exergue les différences de traitement entre le
secteur public et le secteur privé, posant ainsi la question de
l’égalité de traitement. S’il n’y avait pas eu une telle focalisation
sur cet aspect, la question de la réforme du système public se
serait peut-être posée dans d’autres termes, avec moins d’acuité.
Quels points importants n’ont pas suffisamment été évoqués
lors du débat sur les retraites en France ?
Emmanuel Reynaud – La situation actuelle de l’emploi et ses
conséquences sur les retraites n’ont pas été abordées de façon
directe ou de façon suffisante. En effet, l’âge légal de la retraite
ne correspond pas, en moyenne, à l’âge de la cessation
d’activité. En France, lorsque les personnes « prennent leur
retraite », autrement dit, quand elles liquident leurs droits, elles
sont déjà souvent en inactivité. C’est une particularité qui se
retrouve dans des pays comme l’Allemagne et la Belgique. Par
conséquent, augmenter la durée de cotisation risque, soit de
reporter le coût sur d’autres systèmes de protection sociale, soit
de créer de fortes inégalités entre les actifs âgés. Cela implique
donc de transformer les comportements à la fois des entreprises
et des salariés. Dans d’autres pays, la question de l’articulation
entre travail et retraite est davantage au cœur des projets de
réforme, même si cette réflexion n’a pas été systématique. Par
exemple, en Suède cela a été beaucoup plus pensé.
Ce qui me frappe en France, mais pas seulement en France,
c’est que la question des retraites a tendance à être vue de façon
restreinte. Une action sur les seuls paramètres du système de
retraite, en supposant que chaque individu va choisir
rationnellement, ne me semble pas une démarche suffisante.
D’autres éléments entrent en jeu, telles que l’amélioration des
conditions de travail, la prise en compte des besoins de
formation à tout âge, etc.
Quels sont les éléments à prendre en compte pour élargir
la réflexion ?
Emmanuel Reynaud – Il y a deux dimensions à prendre en
compte : la viabilité des systèmes évidemment, mais aussi les
profondes transformations sociales et économiques qu’ont
connues les différents pays européens depuis que les systèmes
de protection sociale ont été mis en place. Ces transformations
affectent trois points principaux :
- les rapports hommes/femmes et les structures familiales :
depuis le milieu des années soixante, l’égalité des sexes est
considérée comme un objectif politique primordial. Cela s’est
traduit par une transformation des rapports quotidiens entre
hommes et femmes. Les structures familiales se sont
profondément modifiées (divorces, enfants hors mariage, etc.).
Une insécurité familiale, qui n’existait pas précédemment, a
aujourd’hui des implications énormes en matière de
protection sociale, notamment pour les retraites ;
- le travail et l’emploi : la révolution technologique, le
basculement vers une économie dominée par les services, le
développement de l’économie informelle, les mobilités, les
précarités ont des implications fortes sur les retraites, sur les
types de protection nécessaires ;
- l’existence même des systèmes : de nouvelles attentes se
développent par rapport aux retraites et ces attentes sont
énormes. On le voit par le nombre de personnes prêtes à
descendre dans la rue pour manifester. Les gens ne sont pas
disposés à perdre cette période de vie hors travail et en
sécurité, d’autant qu’il existe un risque élevé de chômage. Il y
a également un désir d’avoir plus de choix individuel par
rapport à ce que l’on pouvait avoir à l’époque où les grands
systèmes collectifs ont été mis en place.
Ces trois transformations créent de nouvelles formes d’insécurité,
de nouveaux besoins auxquels les systèmes de retraite doivent
répondre au présent, mais aussi dans le futur pour les
générations plus jeunes d’aujourd’hui. Ces générations qui
partiront en retraite dans vingt, trente ou quarante ans ne sont
pas dans le même type de logique ni de besoins que celles qui
sont actuellement à la retraite.
Y a-t-il alors des tendances communes aux réformes des retraites
dans les pays européens ?
Emmanuel Reynaud – Une des tendances générales des réformes
des dix dernières années, dans tous les pays européens, est de
resserrer le lien entre les cotisations et les prestations. Les pays
qui ont été les plus extrêmes de ce point de vue sont la Suède et
l’Italie. Dans de tels systèmes, les questions d’équité se posent
de façon explicite : quel type de solidarité existe dans ces
régimes ? Quelles « activités » justifient l’attribution de droits
gratuits ? Quels que soient les pays, les activités en question sont
les mêmes : les périodes de service militaire, l’éducation et la
prise en charge des enfants, le chômage, les emplois pénibles, la
formation, etc. Mais les choix sont différents selon les pays. La
Suède est assez restrictive : seuls l’éducation des enfants, la
formation et le service militaire sont pris en compte. En Italie, il
y a en plus les périodes de chômage, d’emploi pénible, et le
début précoce d’activité. Ce type de système de retraite rend les
transferts transparents, à la différence des systèmes à prestations
définies classiques. Par ailleurs, la plupart des réformes adoptées
sont très pénalisantes pour les femmes. Le plus extrême, dans
des pays n’appartenant pas à l’Union européenne, c’est la
différenciation des rentes selon le sexe pour tenir compte de
l’espérance de vie en moyenne plus élevée chez les femmes.
Ce qui me frappe beaucoup, c’est que la notion d’équité est
abordée de façon presque mécanique, c’est-à-dire qu’on a
l’impression que l’équité existe en soi, qu’elle ne donne pas lieu
à débat. Or, d’un pays à l’autre, les questions d’équité se posent
différemment. Parce que l’on est concentré sur les questions
techniques et sur les questions de viabilité financière à long
terme du régime, un des dangers des réformes c’est d’oublier les
objectifs politiques et d’oublier qu’un régime de retraite doit
garantir la sécurité du revenu pour les personnes âgées, mais
aussi exprimer des choix en termes de justice sociale, de
solidarité, de société. Or, la grande difficulté en matière de
retraite, c’est la question du temps. Comme la question des
retraites court sur soixante, soixante-dix ou quatre-vingts ans, on
a du mal à se projeter dans le futur. Je crois qu’il y a une sorte
d’utopie technocratique, qu’expriment d’une certaine façon les
réformes italienne ou suédoise, qui consiste à penser qu’on peut
mettre en place un système qui se régulera ensuite de lui-même
et ne nécessitera plus d’interventions politiques. Je défendrais
plutôt l’idée qu’il est important, justement, que la société puisse
agir sur elle-même dans un monde qui se transforme assez
rapidement et assez profondément.
La réforme française instaure un taux de remplacement minimum.
Est-ce le cas dans d’autres pays ?
Emmanuel Reynaud – La question des pensions minimum est
une question-clé dans la logique de l’équité. À partir du moment
où les carrières deviennent moins linéaires, avec des moments
de précarité, du temps partiel qui se développe, avec une
mobilité beaucoup plus grande, on peut penser que beaucoup
de gens passent à travers les mailles du filet et qu’il est important
d’avoir une pension minimum. C’est un trait que l’on retrouve
dans beaucoup de réformes en Europe : l’introduction d’une
pension minimum ou son renforcement.
Existe-t-il dans d’autres pays des structures comme le Conseil
d’orientation des retraites (Cor) ?
Emmanuel Reynaud – Oui. En fait, la création du Cor
correspond à une recommandation du Bureau international du
travail. Dans le cadre de la commission Charpin, un rapport
décrivait des structures analogues à l’étranger. En effet, dans de
nombreux pays, que se soit au Japon, en Allemagne ou encore
aux États-Unis, des conseils similaires existent. Ces organismes
consultatifs ont un rôle important à jouer, aussi bien dans le
processus de réforme que dans le pilotage des régimes.
Le Cor produit des données susceptibles d’être acceptées par les
différents acteurs impliqués dans le processus de décision. Il
donne les éléments d’un débat informé, ce qui est fondamental.
Le Cor, en amont de la réforme, a fourni toute une série de
données qui n’ont pas été contestées. Ainsi, le débat politique a
pu se développer sur la base de données techniques acceptées
par tous.
La définition de l’équité est le produit d’un débat politique et il
est important d’avoir un débat informé. Quand on parle de
politique dans une démocratie moderne, on ne peut pas avoir
seulement à l’esprit les parlementaires. Le débat politique est un
phénomène assez complexe dans lequel interviennent les
sondages, la presse, les manifestations, la façon dont s’expriment
les syndicats et les organisations patronales. Que les différents
intérêts en présence fassent partie du débat, c’est une garantie à
la fois de la pertinence économique et sociale de la réforme et
aussi de sa continuité. Dans un domaine aussi technique, il est
fondamental d’avoir des données, des connaissances de ce qui
se passe à l’étranger, de maîtriser les dimensions techniques. J’ai
l’impression qu’en France, au cours des vingt dernières années,
une véritable capacité technique s’est constituée autour de la
question des retraites. Dans la presse ou les débats sur la
réforme actuelle, le niveau de connaissance était bon. La
réforme italienne de 1995 a été conçue par trois ou quatre
personnes, en s’inspirant largement de la réforme suédoise déjà
en discussion. Ensuite, il y a eu un référendum organisé par les
syndicats auprès des salariés et des retraités. Les Français, en
comparaison, étaient sans doute mieux informés des débats en
cours et de plus nombreux acteurs se sont impliqués dans cette
réforme, que ce soit pour la soutenir ou la contester.
Quelles réflexions vous inspirent la création d’un plan d’épargne
individuel pour la retraite ?
Emmanuel Reynaud – Un des points sur lesquels beaucoup de
réformes pèchent actuellement en Europe, et je ne suis pas sûr
que la France fasse exception, c’est l’idée qu’il va falloir
contrebalancer la baisse des régimes légaux par des incitations
au développement de régimes supplémentaires, du type épargne
retraite. Je ne suis pas sûr qu’on évalue toujours très bien quelles
implications cela peut avoir en matière de coût fiscal et en
matière de justice sociale. Le consensus atteint à la Conférence
internationale du travail en 2001 à Genève entre
gouvernements, employeurs et travailleurs
[1], dit très clairement
que les régimes supplémentaires peuvent compléter de façon
très utile les régimes légaux
[2], mais ne doivent pas se substituer à
eux. Un des principes fondamentaux est que les incitations
fiscales doivent être dirigées vers les travailleurs à revenu faible
ou moyen. Je ne suis pas sûr que ce principe soit bien pris en
compte dans les débats et dans les projets de réforme. Et je crois
qu’on a tendance à sous-évaluer le coût de ces incitations.
[1]
Sécurité sociale : un nouveau consensu s, Genève, Bureau international du travail,
2002
(NDLR).
[2]
Dans le cas de la France, on peut considérer que le régime légal est constitué du
régime général et des régimes complémentaires Agirc-Arrco
(NDLR).