2003
Retraite et société
Le point sur...
Vieillissement et soins de longue durée dans quatre mégapoles : Paris, Londres, New York, Tokyo
Alain Rozenkier
Cnav
Si les comparaisons internationales en matière de soins de
longue durée et de dispositif de prise en charge des personnes
âgées sont relativement fréquentes, il n’existe que peu d’études
comparatives spécifiques portant sur de grandes agglomérations
dont l’influence déborde le cadre national. Tel est bien le cas de
Paris, Londres, New York, Tokyo, villes mondiales par excellence
qui font l’objet du
« World Cities Project
[1] » (WCP).
Il s’agit d’un projet de recherche coordonné qui vise à étudier
l’impact de l’accroissement de la longévité et du vieillissement
de la population sur la santé et la qualité de vie dans ces quatre
villes. Il s’attache plus particulièrement « à comparer et à
synthétiser l’état des connaissances sur la prise en charge des
personnes âgées dans chacune de ces villes, aussi bien du point
de vue de l’organisation administrative que du financement, de
l’accès aux services de santé, aux services sociaux, aux soins de
longue durée ».
La Direction de la recherche des études, de l’évaluation, et des
statistiques (Drees) a organisé à Paris, le 13 juin 2003, un
colloque destiné à présenter les premiers résultats de cette
étude, coordonnée par Victor G. Rodwin (Professor of Health
Policy and Management – Wagner School of Public Service –
Université de New York) et soutenue par le Centre international
de la longévité (ILC). Un ouvrage en préparation en rendra
compte
[2].
Ouvrant la rencontre à laquelle participèrent notamment des
chercheurs ayant travaillé sur les quatre villes concernées ainsi
que des représentants d’acteurs sociaux confrontés à la
thématique du vieillissement, Victor Rodwin s’est attaché à
présenter la méthodologie et les fondements raisonnés de cette
comparaison. Ces quatre cités ont en commun leur
appartenance au monde développé (OCDE), elles regroupent
une fraction importante de la population âgée de leur pays
respectif, et à ce titre exercent un rôle important, tant en matière
de conceptions nouvelles que d’expérimentations sociales.
Comparer des villes n’est pas moins cohérent que comparer des
pays au sein desquels les disparités sociales sont fortes, ne serait-ce qu’entre les zones urbaines et rurales, et au sein même de
chacune d’entre elle. Pour mieux assurer la comparabilité, des
unités spatiales homogènes ont été définies : les vingt
arrondissements parisiens, Manhattan, le cœur urbain de New
York, les quatorze arrondissements du centre de Londres « Inner
London », les onze « Kus » (quartiers) du centre de Tokyo, une
zone principalement délimitée par le métro périphérique.
Quatre séances consacrées respectivement à chacune de ces
cités ont permis de mettre en évidence les similitudes et les
différences entre, au sein de ces villes, le cœur urbain et la
première couronne, et entre les villes elles-mêmes. C’est dans
le centre de Tokyo que le pourcentage des personnes âgées de
85 ans et plus vivant seules est le plus faible : deux fois moins
que dans les autres mégapoles, dans lesquelles plus d’une
personne de 85 ans et plus sur deux vit seule. En revanche, dans
ces quatre villes, les taux de personnes âgées vivant seules sont
toujours plus élevés dans les centres que dans la première
couronne.
Les taux d’institutionnalisation et la densité des lits sont plus
faibles dans les centres-ville. Cependant, à New York, la densité
des lits médicalisés est trois fois plus forte en centre urbain que
dans les autres villes.
Le 11 septembre y a marqué de son empreinte la population
âgée. Dès les premiers jours qui ont suivi les attentats, les
services offerts aux personnes âgées ont été réduits. Les dons
privés ont été recentrés vers des programmes de secours aux
victimes. Pour 2003, le financement des services liés au
vieillissement sera réduit de 16 % afin de compenser la perte de
revenus de la ville.
S’agissant de la santé des Parisiens âgés et de leur recours aux
soins, V. Lucas-Gabrielli (Credes), P. Pepin (ORS) et F. Tonnellier
(Credes) ont montré que cette population bénéficiait d’une
bonne espérance de vie à la naissance, à 60 ans, ou même à
75 ans. Il convient cependant de s’assurer de l’influence sur ces
indicateurs des migrations importantes des retraités parisiens,
étudiées par F. Cribier (CNRS), qui présentait une
communication sur « la santé auto-estimée des Parisiens
retraités ». En matière d’équipement en revanche, les Parisiens ne
bénéficient pas d’une situation aussi bonne, les taux en matière
d’hébergement collectif et de soins de longue durée étant
sensiblement inférieurs à la moyenne nationale. Si la
consommation de soins médicaux est importante à Paris, le
renoncement aux soins pour des raisons financières y est aussi
très fréquent. On peut y voir sans doute la conséquence des
situations de pauvreté que l’on retrouve dans toutes les autres
grandes cités.
Quelle que soit la mégapole, le genre et l’appartenance
ethnique (sauf à Tokyo – cité plus homogène que les autres)
induisent des différences de modes de vie et de prise en charge
des populations âgées. Il en va de même du niveau social.
Chacune de ces quatre villes se caractérise par des inégalités
persistantes en matière de santé, d’éducation, de revenus. La
population âgée ne fait pas exception.
Le vieillissement de la population, la croissance de
l’urbanisation et le développement de la pauvreté urbaine
affecteront encore plus à l’avenir les populations âgées vivant
dans ces mégapoles. Il est probable que les différences en
matière de prise en charge médicale et sociale auront tendance
à s’accroître. Il reste à dépasser ces constats pour mieux
comprendre les logiques en œuvre dans des contextes culturels
et politiques différents, ainsi qu’à identifier des « bonnes
pratiques » transposables au regard des enjeux du vieillissement.
[1]
Site internet :
www. nyu. edu/ projects/ rodwin/ main. html, rubrique World Cities
Project.
[2]
Growing Older in World Cities : New York, London, Paris and Tokyo, Venderbilt
University Press, 2005.