Retraite et société
La Doc. française

I.S.B.N.sans
256 pages

p. 208 à 232
doi: en cours

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no 40 2003/3

 
Histoire des grands-parents VINCENT GOURDON, Paris, Plon, 2001,459 p.
 
 
Dans l’étude de la famille, la connaissance de la dimension historique a souvent rendu obsolète telle ou telle position sociologique. Ainsi la thèse de Talcott Parsons sur la modernité familiale, caractérisée selon lui par l’émergence de la famille nucléaire, a été largement remise en cause lorsque les historiens démographes de l’école anglaise et française ont montré que la famille nucléaire existait dans les campagnes d’Europe depuis le XVe siècle parfois. L’histoire relègue ainsi certaines hypothèses sociologiques au rang de simplismes idéologiques.
La somme que Vincent Gourdon consacre à la grand-parentalité se donne comme objectif de corriger une mauvaise interprétation sociologique en ouvrant son étude à la longue durée. La thèse de l’émergence d’un grand-parent « gâteau » que l’on date de l’entre-deux-guerres, voire de l’après Seconde Guerre mondiale pâtit d’un manque de recul historique. Cette figure est bien antérieure. Vincent Gourdon nous invite donc à observer sa naissance à travers une multitude de points de vue : démographie, pratiques sociales et représentations culturelles. L’ouvrage s’appuie sur une masse de données impressionnante : des données démographiques, des analyses de biographies, d’autobiographies, et de toute une littérature consacrée à des figures grand-parentales. Le livre est riche de documents annexes, de notes et d’une bibliographie qui guident le lecteur vers les sources.
L’ouvrage s’inscrit dans la posture classique de l’historien de la famille, une fois encore interpellé par le sociologue : on sait que la démographie historique est née de l’étonnement du phénomène du baby-boom, ce qui a conduit les chercheurs à s’intéresser aux modèles de fécondité des temps passés. Introduisant un célèbre numéro des Annales consacré à la famille, André Burguière remarquait que « peut-être est-ce là l’infirmité, ou la vocation, de l’historien de ne pouvoir prendre en compte une institution et mesurer son importance dans le devenir des sociétés qu’à partir du moment où elle se lézarde, où elle entre en crise » [1]. Il ne s’agit ici ni de lézarde, ni de crise, mais de l’émergence d’un nouveau modèle sociologique qui chatouille et suscite la curiosité de l’historien.
Après un premier chapitre qui récuse, analyses démographiques à l’appui, l’idée que le régime ancien de mortalité empêchait l’existence même de grands-parents, ceux-ci étant morts au moment de la naissance de la troisième génération, l’ouvrage s’organise en deux parties : la première montre, de façon convaincante, l’émergence du nouveau modèle culturel du grand-parent « gâteau », la seconde partie examine les représentations de cette nouvelle figure dans une perspective socio-historique, en relation avec les hiérarchies et les clivages sociaux qui ont caractérisé le XIXe.
Reprenant donc les grands classiques de la démographie historique, déjà oubliés peut-être par les nouvelles générations d’historiens, Vincent Gourdon montre que les grands-parents de la fin du XVIIIe et surtout du XIXe siècle étaient bien « vivants », même s’ils l’étaient moins qu’aujourd’hui. Ils le sont d’ailleurs autrement, occupant la place de la vieillesse, à laquelle Jean-Pierre Bois a consacré une thèse magistrale [2]. Mis à part la parenthèse révolutionnaire, qui ne connaît pas l’enfance, mais seulement le peuple des jeunes guerriers, la nouvelle figure « grand-parentale » se dessine avec la transformation de l’image religieuse de la vieillesse. La conception chrétienne augustinienne faisait de la vieillesse la porte sur l’éternité et invitait les personnes âgées à un idéal de retrait, d’ascétisme et de solitude. Dès le milieu du XVIIIe siècle, le vieillard se tourne vers le monde. Dans son siècle, il est prêt à aider ses enfants et plus encore ses petits-enfants. Comme on l’observe de nos jours, les grands-parents du passé soutiennent les petits-enfants en cas de besoin, les reçoivent au cours des vacances ; loin des turpitudes urbaines, ils leur offrent l’image idyllique d’une vie vertueuse à la campagne. Les témoignages et sources littéraires que Vincent Gourdon multiplie, dont la plupart sont très savoureux et rendent la lecture de l’ouvrage fort agréable, convainquent en effet que la figure autoritaire et lointaine des grands-parents s’est muée en un modèle tout autre : il s’agit de « vivre un bonheur domestique plutôt que d’assurer son destin dynastique » (p. 131). Parmi les multiples sources pour étayer la démonstration, on retiendra les développements consacrés aux dénominations dans les dictionnaires, le terme « grand-parent » se substituant petit à petit à celui d’« aïeul ».
Les chapitres consacrés aux rôles « grands-parentaux », au long des heures et des jours, montrent aussi le déplacement des modèles éducatifs. Les parents détiennent la figure autoritaire ; les grands-parents celle de l’affection et de la proximité, même si, par la « pédagogie de l’indulgence » et « la finesse psychologique » qui permettent d’adoucir la pression normative, ceux-ci continuent d’être les gardiens de l’orthodoxie morale. Cependant les développements concernant l’éducation viennent tempérer ces portraits littéraires flatteurs par d’autres qui insistent au contraire sur le rôle néfaste des grands-parents, lorsqu’ils « gâtent » trop les petits, alors que les parents ont charge d’âme devant Dieu. Certains textes concernant notamment les familles rurales stigmatisent ainsi des grands-parents qui s’opposent à l’instruction de leurs petits-enfants.
Lors des crises familiales que connaît le XIXe siècle et qui se cristallisent toujours sur la question des mariages (aujourd’hui ce sont les divorces, à l’époque c’étaient les mésalliances), on leur assigne le rôle de médiateurs, mais ils sont avant tout les garants de la famille.
Dans la masse de récits ou de sources littéraires sur lesquels Vincent Gourdon fonde son analyse, celui-ci a singularisé bien sûr « L’art d’être grand-père » et la posture singulière de Victor Hugo en ce domaine. S’appuyant entre autres sur les travaux d’Anne Maille-Ubersfeld [3] qui, la première, a qualifié le grand homme « d’aïeul infini », Vincent Gourdon montre que la célébration de la grand-paternité hugolienne est une posture politique, incarnant le refus du pouvoir paternel autoritaire. « Le vieillard est une figure messianique, car il entre dans l’âge de la sagesse » (p. 133).
D’autres chapitres nous dépeignent l’image de la grand-parentalité sous les traits de la vieillesse. Tout : posture, vêtements, coiffure font des aïeux des « vieux ». En revanche, sur le plan économique et social, compte tenu de la surabondance des sources d’origine aristocratique et bourgeoise, les grands-parents sont toujours dépeints comme indépendants financièrement, retirés à la campagne, entretenant enfants et petits-enfants.
Bien conscient de l’origine de ses sources, Vincent Gourdon s’efforce d’en corriger les travers en travaillant sur les quelques autobiographies ouvrières, aujourd’hui bien connues, comme celle de Martin Nadaud, maçon de la Creuse. Et là, apparaît la grande différence entre milieux aristocratiques et bourgeois, d’un côté et populaires, de l’autre : chez les plus pauvres, c’est l’absence des aïeux qui frappe, soulignant le manque de passé familial ; les contes populaires mettent en place la figure de l’aïeul paysan, brute et sans cœur.
Après les pratiques, la seconde partie de l’ouvrage s’intéresse aux représentations de ces ancêtres, à travers l’étude des mémoires, des généalogies, des rituels au cœur desquels se situent les grands-parents. Mais ces chapitres font bien plus ; dans la lignée des travaux classiques d’Adeline Daumard [4] et Anne Martin-Fugier [5], c’est une histoire de l’émergence de la bourgeoisie, situant au cœur de son dispositif la famille et la lignée qui est proposée, une véritable histoire des changements de sensibilités. Cette famille bourgeoise se construit à la fois contre les valeurs et les comportements aristocratiques et contre les pratiques populaires. En suivant l’émergence d’un nouveau grand-parent, Vincent Gourdon observe les conséquences de la montée de la démocratie, qu’Alexis de Tocqueville avait si bien analysées ; si Tocqueville ne parlait que des rapports parents-enfants qui sont bien plus égalitaires et affectifs en régime démocratique qu’en régime monarchique, les relations grands-parents/petits-enfants participent aussi de ce courant. Les sources citées convergent, toutes, vers la promotion d’une famille bourgeoise qui oppose à la vieillesse aristocratique, autocrate et autoritaire la grand-mère bourgeoise tendre, retirée de la vie mondaine, menant une vie paisible et édifiante en ses terres. Du côté des grands-pères, on retiendra les développements sur les liens entre mémoire et histoire : les trois ou quatre générations qui courent à travers le XIXe siècle ont été confrontées à des périodes politiques particulièrement troublées, et tout comme nos grands-parents contemporains racontent leurs faits de Résistance, ceux-là détaillent leur traversée de la Révolution et diffusent la légende impériale.
Une fois encore, l’auteur est bien conscient du biais de ses sources qui parlent principalement des milieux aristocratiques et bourgeois ; toutefois, on ne peut admettre la présentation d’un tableau très généraliste de cette vieillesse heureuse, confortable et vivant de ses rentes. Une grande partie de la population rurale et ouvrière ignore les bonheurs de la grand-parentalité et de la vieillesse, faute de ressources. Avant l’émergence de l’État-providence, seules les classes privilégiées seront effectivement privilégiées avec la présence de ces parents en plus. À l’inverse, dans les foyers ruraux, la bouche supplémentaire du vieillard était une charge. Il est un peu regrettable que seuls les nobles vieillards figurent dans cet ouvrage, tout entier dévoué à une sorte d’hagiographie de la montée de la bourgeoisie.
L’ouvrage a bien atteint son but et nous voilà convaincus par la thèse de Vincent Gourdon : oui, c’est bien du milieu du XIXe siècle qu’il convient de dater l’émergence de la nouvelle figure du grand-parent. Est-ce à dire que plus rien n’a changé jusqu’à nos jours ? Dans la conclusion, Vincent Gourdon convient qu’on observe aujourd’hui des changements importants, démographiques notamment, mais que, tout compte fait, c’est la figure du « grand-parent gâteau » dont il a analysé l’émergence au cours du XIXe siècle qui continue de dominer.
On peut se demander si ce sont bien ces habits-là que les grands-parents d’aujourd’hui, issus du baby-boom, endossent [6]. Il conviendrait de mettre en parallèle avec le corpus de textes analysés par Gourdon des ouvrages contemporains qui mettent en scène des grands-parents : ceux-ci sont plus jeunes, et n’incarnent plus la figure du vieillard. Se revendiquent-ils « gâteau » ?
À entendre les jeunes grands-parents s’exprimer ou à feuilleter quelques séries comme « Calamity Mamie », on peut en douter. Très loin de la grand-mère assise dans son fauteuil lisant des histoires à ses petits-enfants (modèle peut-être repoussé chez l’arrière-grand-mère ?), ils sont plutôt des compagnons de jeu, offrant une image d’insouciance et de liberté. Ils ne sont plus en désaccord sur les modèles éducatifs avec leurs enfants, chacun équilibrant autorité, tendresse et apprentissage de l’autonomie. Ces changements majeurs sont liés à l’émergence du nouvel âge de la vieillesse, celui des seniors, ainsi qu’aux effets de l’État-providence qui fait des aïeux des pourvoyeurs potentiels et non des assistés. La figure du grand-parent aimant et aidant n’est plus circonscrite à la bourgeoisie aisée ; elle appartient à tous les milieux, ceux-là même qui refusent que l’on touche à leur retraite.
Par MARTINE SEGALEN, Université de Paris 10, Nanterre
 
Gouverner la sécurité sociale. Les réformes du système français de protection sociale, depuis 1945 BRUNO PALIER, Puf, Paris, 2002
 
 
Le livre de Bruno Palier arrive à point nommé. Sa lecture permet aux observateurs et chercheurs, en particulier étrangers, de comprendre et d’évaluer les mouvements de protestation qui ont actuellement lieu en France contre les plans de retraite du gouvernement Raffarin. L’ouvrage met l’accent sur l’analyse du débat politique, du rôle des acteurs et des idées de processus de transformation de la sécurité sociale qui reviennent dans les débats et expériences internationaux. Le point de vue sur la France est européen. Même si l’étude se limite à la « Sécu » française, le livre est plus qu’une monographie. Il ouvre une fenêtre sur l’Europe.
La première partie expose la palette d’instruments scientifiques développés par la recherche internationale pour « comprendre les transformations d’un système de protection sociale » en général. L’analyse des instruments retenus pour la mise en place d’une protection sociale organisée spécifique à chaque pays occupe ainsi une large place dans le livre, car elle permet la comparaison des différents systèmes. Bruno Palier reprend la démarche, entre-temps éprouvée en recherche comparative (Pierson), qui consiste à appliquer à l’étude des phases du développement du système de protection sociale – expansion, différentiation et apparition de la crise – différentes variables, quantitatives et économiques pour la phase d’expansion, et sociopolitiques pour les phases de différentiation et de crise. Le même procédé est adopté pour le rôle de l’État et des acteurs impliqués. L’État entre en scène en période d’expansion, mais en période de crise, la politique s’efface devant les impératifs économiques et de nouveaux objectifs, débats et contextes voient le jour.
Après avoir déployé l’éventail des critères théoriques possibles, la deuxième partie se penche sur le développement historique de la sécurité sociale française, de sa création en 1945, avec les idées fondamentales de Pierre Laroque et de la Résistance, à nos jours (2002). Cette rétrospective historique détaillée est proposée pour aider à définir la dynamique des changements actuels. L’accent est mis sur le lien étroit en France entre les droits sociaux et l’activité professionnelle, raison pour laquelle B. Palier rapproche le système français du modèle de Bismarck plutôt que du plan Beveridge, qui dérive les droits sociaux de la citoyenneté. L’objectif d’une politique luttant contre la pauvreté, qui est celui de la sécurité sociale, ainsi que la protection du « risque famille » se rapprochent par contre des idées de Beveridge. Les analystes politiques insistent sur l’origine des pensions, provenant des salaires, raison pour laquelle la politique des retraites devrait rester le champ politique par excellence des partenaires sociaux – les « intéressés » – et non celui de l’État. Ces « intéressés » devraient gérer les risques de la protection sociale, l’État ayant uniquement un rôle de tutelle, même s’il fixe le montant des contributions et des retraites. Ce tripartisme dans la gestion de la protection sociale (syndicats, employeurs et État), dans un premier temps conçu comme l’expression d’une démocratie sociale, a résulté des responsabilités mal définies et une lutte permanente pour le contrôle. Parce que le système de retraites français, contrairement au système allemand (qui est d’ailleurs rarement pris en considération, bien que les deux systèmes relèvent du modèle de Bismarck) ne connaît pas de systématique d’autorégulation, l’État n’est pas déchargé de son rôle.
Les tentatives politiques pour sauver la sécurité sociale sont abordées dans la troisième partie. Les thèmes sont l’assainissement des finances et la limitation des réformes. L’auteur montre comment la fin du compromis keynésien a conduit à de nouveaux discours de crise et à une scission entre la politique et l’économie, deux logiques contradictoires que le gouvernement doit gérer. La nouveauté des discours ne porterait plus tellement sur la question de « comment gérer les déficits financiers ?» mais plutôt sur « comment et par qui l’évolution des contributions doit-elle être gérée ?». Ce changement de discours serait renforcé par des acteurs extérieurs, comme l’OCDE et l’Union européenne, nouvellement entrés en scène. En effet, d’après les critères de Maastricht, les déficits financiers du système social sont considérés comme des déficits du budget public, et il convient de les réduire. Les différentes tentatives, (Rocard en 1991, Juppé en 1995) ont en partie échoué à cause du corporatisme (le plan Juppé), et ont en partie introduit de nouveaux instruments d’amortissement financier du processus de répartition, comme le FSN, le fond de réserve, la CSG, et, comme organe régulateur politique, le Conseil d’orientations des retraites (Cor), comité de conseil permanent qui a vu le jour sous le gouvernement Jospin.
La conclusion « Changer le système français de protection sociale », (IVe partie) analyse des points fondamentaux, qui, en France, contrairement aux pays anglo-saxons, ne peuvent pas être attaqués frontalement par le gouvernement. À cet endroit, l’auteur aborde un aspect intéressant, selon lequel les droits sociaux, qui reposent sur les contributions autoproduites (revenus professionnels) comme dans le modèle bismarckien, ne sont pas aussi faciles à réformer que les prestations financées par la fiscalité (Beveridge). C’est précisément la raison pour laquelle les Français tiennent tant à leur sécurité sociale et se montrent, comme on le voit dans les dernières confrontations, hostiles à une réforme. Ce chapitre met en évidence combien les responsables politiques doivent être prudents pour réduire les prestations sociales, qui, à l’époque de la mondialisation, se transforment en charges sociales. L’introduction de la CSG constitue un parfait exemple d’une telle « révolution silencieuse », comme la nomme Bruno Palier, par laquelle le financement de la protection sociale décharge les employeurs et pèse plus lourdement du côté des travailleurs, sans création de prétentions à d’autres droits sociaux. La pression internationale pour une adaptation aux nouvelles évolutions sociales et surtout économiques aurait – d’après la thèse finale – transformé l’État-providence français et l’aurait en même temps rendu moins à même de garantir les risques des individus, collectivement et solidairement.
Ce livre représente une référence pour la compréhension des mouvements de réforme français. Il se concentre sur les rôles, les idées et les acteurs et discute à chaque fois les alternatives possibles ainsi que d’autres cadres de référence. Il est documentairement riche, avec une annexe détaillée sur la chronologie des réformes, sur la structure et le financement de la sécurité sociale. Plus de comparaisons avec la variante allemande de l’organisation de la protection sociale aurait été intéressant, d’autant plus que l’auteur classe les deux systèmes dans le modèle bismarckien, pour débattre de toutes les divergences possibles à l’intérieur même d’un modèle.
Par MECHTHILD VEIL, Bureau pour la politique sociale et la recherche sur le genre en Europe à Francfort/Main
 
Le pouvoir gris. Sociologie des groupes de pression des retraités VIRIOT-DURANDAL JEAN-PHILIPPE, Puf, coll. « Le Lien social », Paris, 2003,514 p.
 
 
Version enrichie et actualisée d’une thèse de doctorat, le livre de Jean-Philippe Viriot-Durandal invite le lecteur à explorer une question à l’entrecroisement de la sociologie de la vieillesse et de la sociologie politique : celle du « pouvoir gris » et, plus précisément, du développement de groupes de pression de retraités. L’ouvrage est principalement centré sur le cas français et privilégie l’étude des organisations de retraités « indépendantes » ( i.e. non affiliées à un syndicat [1] ) tout en proposant une mise en perspective par rapport à la situation américaine. Cinq grandes parties structurent cette étude.
Dans la première partie, Jean-Philippe Viriot-Durandal cherche à cerner les formes du pouvoir gris. Il relativise tout d’abord le pouvoir du nombre et montre que si le vote des plus âgés est habituellement plus « conservateur » et « légitimiste » que celui des jeunes, voir dans la population âgée un vivier du vote Front national est une erreur. L’auteur, en s’interrogeant ensuite sur une éventuelle influence des plus âgés sur l’orientation des politiques publiques, développe une intéressante réflexion sur la notion d’« équité générationnelle ». Puis, il dresse un panorama des diverses formes d’action mises en œuvre, aux États-Unis et dans les pays européens, par les groupes de pression des retraités : surveillance du travail des élus et sensibilisation du personnel politique, appel à un vote sanction, soutien apporté à un parti ou alliance passée avec lui, voire création d’un parti propre aux plus âgés.
Dans la deuxième partie, l’auteur montre que le développement d’un mouvement revendicatif des retraités renvoie aux transformations structurelles et culturelles de cette population. Les retraités des années quatre-vingt-dix ont en effet un niveau d’instruction plus élevé que ceux des générations précédentes et appartiennent plus souvent aux classes moyennes. De plus, certains d’entre eux sont porteurs de valeurs individualistes et post-matérialistes, anticipant, en quelque sorte, sur des valeurs qui s’affirmeront davantage dans la future génération des retraités du baby-boom. Aussi, ces retraités se tournent-ils plus volontiers que leurs prédécesseurs vers des activités d’utilité sociale ou revendicatives. Une enquête par questionnaire réalisée par l’auteur lors de la manifestation parisienne du 6 juin 1996, première manifestation organisée par les organisations indépendantes, confirme que ce sont bien les retraités des classes moyennes qui sont à la pointe du mouvement non syndical, dont la composition sociologique apparaît ainsi différente de celle des syndicats.
Parallèlement, l’apparition d’organisations de retraités est étroitement liée à l’histoire des politiques publiques (troisième partie). Il faut d’ailleurs rappeler que c’est la mise en place des systèmes de retraites qui a créé la catégorie des retraités et les a dotés d’intérêts communs : la défense de leurs droits à la retraite. L’évolution récente des organisations de retraités confirme cette influence majeure des politiques publiques. Ainsi, les associations de défense des préretraités ont été créées au début des années 1980 en réaction aux sorties anticipées du marché du travail ; en 1982, le décret Bérégovoy réduisant l’indemnisation des préretraités a joué un rôle de catalyseur dans le regroupement de ces associations, qui sont ainsi passées de la défense d’intérêts spécifiques au niveau local à celle de l’ensemble des retraités à l’échelon national. Plus tard, la politique fiscale – avec la création de la CSG et le traitement différencié entre actifs et retraités qu’elle a instauré – a constitué un nouveau facteur d’unification. Par ailleurs, l’État a impulsé la structuration des organisations de retraités en créant, en 1982, le Comité national des retraités et personnes âgées (CNRPA). Les fédérations d’associations indépendantes ont profité de leur présence dans cette instance consultative pour nouer des relations entre elles et pour revendiquer une plus forte intégration institutionnelle aux échelons local, national et supranational, leur objectif étant de se voir reconnaître, en tant que représentant des retraités, le statut de partenaire social dans différents organismes du champ gérontologique ou traitant de questions qui concernent la population âgée.
Cette stratégie d’intégration institutionnelle des associations indépendantes est combattue, au sein même du CNRPA, par les organisations de retraités affiliées à des syndicats. Dans la quatrième partie, l’auteur met à jour la logique argumentative de chacun des protagonistes et montre de manière très convaincante comment leur désaccord renvoie, en dernière analyse, à une conception différente de l’articulation entre intérêts particuliers et intérêt général et de la place qui doit revenir à la représentation d’intérêts sociaux qui ne sont pas fondés sur une assise socioprofessionnelle. Sur un plan plus stratégique, il est clair que l’enjeu de l’affrontement est la répartition du pouvoir entre acteurs concurrents, les associations indépendantes contestant l’organisation du dialogue social en France et le quasi-monopole de la représentation dont bénéficient les syndicats. La quête d’intégration institutionnelle des organisations indépendantes n’ayant débouché que sur des résultats modestes, elles ont fait évoluer leur répertoire d’actions collectives, passant d’actions visant à sensibiliser les pouvoirs publics à des formes plus offensives comme la manifestation. Parallèlement, elles ont poursuivi leur dynamique de rapprochement en créant, en 2000, la Confédération française des retraites (CFR) et ont organisé un contre-pouvoir d’expertise afin d’agir sur les cadres mêmes des débats concernant la population âgée.
Néanmoins, la dernière partie présente une série d’arguments qui amènent à douter de l’existence d’un pouvoir gris et de la capacité d’un mouvement des retraités à se développer durablement en France : forte hétérogénéité de la population âgée et absence d’identité politique, difficultés structurelles et organisationnelles à mobiliser, faiblesse de la culture de protestation dans les générations actuellement à la retraite, interrogation quant au désir d’engagement collectif des futures cohortes de retraités. L’auteur termine cependant sa réflexion en soulignant le désir d’intégration sociale des retraités et leur refus de la place qui leur est assignée à la marge de la société : le mouvement des retraités s’inscrirait ainsi dans une logique d’« empowerment » de cette catégorie de la population. Le statut de cette cinquième partie dans l’économie d’ensemble de l’ouvrage pose d’ailleurs question : assez courte, elle semble tout d’abord nuancer assez nettement certaines des analyses précédentes en suggérant que le mouvement des retraités dont l’essor avait pu sembler irrésistible au lecteur au fil des pages antérieures, est en fait assez peu assuré, avant de les prolonger à partir de la notion d’« empowerment ».
Sur un sujet très peu exploré, Jean-Philippe Viriot-Durandal propose un ouvrage passionnant : les données factuelles accumulées sont d’une très grande richesse et bien souvent inédites, la mobilisation à bon escient d’une pluralité de perspectives théoriques et de ressources conceptuelles permet de construire peu à peu une image très complète du phénomène étudié et la très bonne connaissance qu’a l’auteur de la situation américaine et de la littérature anglo-saxonne lui permet de mettre en perspective le cas français. Enfin, la hauteur de vue du propos est remarquable : à partir de l’analyse des organisations de retraités, c’est à une réflexion large et stimulante sur les grands enjeux du vieillissement qu’est convié le lecteur.
S’il y a quelques regrets à formuler, ils tiennent justement à l’ambition et à l’ampleur du propos. D’un côté, bien que parfaitement structuré, le livre aborde tant d’aspects que l’on se prend parfois à regretter que certains développements ne soient pas plus synthétiques, certaines digressions ou illustrations plus courtes, la profusion théorique et factuelle davantage bridée. D’un autre côté et à l’inverse, l’auteur, dans son travail de défrichage d’un domaine nouveau, ouvre tant de pistes que la curiosité du lecteur se trouve stimulée sans qu’elle puisse être toujours satisfaite. On aurait aimé, par exemple, rencontrer dans ce livre davantage de militants des organisations de retraités, les observer dans leurs activités quotidiennes, saisir aussi plus précisément en quoi consiste le « maillage local » mis en place par la CFR et quelle en est l’ampleur. C’est dire aussi que cet ouvrage, en ouvrant et en balisant un espace de recherche, appelle et rend possible de nouveaux travaux. Il faut en savoir gré à l’auteur.
Par VINCENT CARADEC, Université de Lille 3
 
Grands-parents, charmeurs d’enfants MÉRAI MAGDOLNA, Étude des mécanismes transgénérationnels de la maltraitance, L’Harmattan, coll. « Psycho-Logiques », Paris, 2002,168 p.
 
 
Aborder la question de la maltraitance d’enfants en mettant en lumière le rôle des grands-parents, dans une dynamique transgénérationnelle, apparaît dès le titre de cet ouvrage. Si d’autres ouvrages, plus anciens, analysent déjà cette dynamique qui parcourt les générations, il est rare de voir affirmer, en titre, le rôle des grands-parents dans la maltraitance d’enfants. C’est le parti pris de ce livre qui lie ensemble petits-enfants et grands-parents, au sein de relations dont les parents sont un maillon indispensable.
Les services de placement familial, en lien avec les autorités judiciaires, sont le cadre d’exercice professionnel de l’auteur. Elle part de son expérience de terrain, en tant que psychologue, pour rendre compte des relations pathogènes entre un parent et l’un de ses parents, pour le malheur d’un petit-enfant.
De multiples situations de souffrance familiale sont présentées et analysées, l’enfant ou l’adolescent étant la résurgence d’une succession d’évènements familiaux traumatisants : viols, incestes, maladies psychiatriques, mais aussi contexte traumatique de guerres, deuils non faits, etc.
Pour beaucoup de ces familles vues à l’occasion d’une décision à prendre en vue d’un placement familial, M. Mérai rencontre des parents qui lui parlent de leurs propres parents. Elle rencontre aussi, parfois, certains de ces grands-parents, dont le « charme » à l’épreuve de trois générations se révèle efficacement maléfique.
À travers ces histoires de vie déroulées sur trois générations, elle met en évidence les liens transgénérationnels inconscients qui sous-tendent la maltraitance, en référence aux travaux de N. Abraham, D. Anzieu, R. Kaës. Son travail poursuit celui déjà commencé par l’équipe de M. Soulé et publié dans un ouvrage, en 1975, aux éditions ESF, Les grands-parents dans la dynamique de l’enfant, dans lequel quelques portraits de grands-mères pathogènes pour leurs petits enfants apparaissent déjà. L’originalité de Grands-parents, charmeurs d’enfants, est de faire une bonne place au rôle de la Justice comme à ceux des services de placement familial et des familles d’accueil, pour une bientraitance des enfants et jeunes suivis par ces services. Ce qui pourrait paraître comme un mélange des genres incongru, donne, au contraire, de la cohérence à l’ensemble du travail.
Sur le plan théorique, M. Mérai remonte aux contes anciens qui mettaient en scène des personnes âgées maltraitantes, essentiellement des femmes, telle la vieille femme/sorcière que Hansel et Gretel vont rencontrer, attirés par sa maison d’apparence si douce. L’auteur fait remonter cette figure mythique de grand-mère maltraitante à Gaïa, grand-mère du monde qui engendra Cronos, lequel dévora ses enfants pour ne pas être détrôné par l’un d’eux, suite à la prédiction faite par Gaïa et son mari Ouranos. De cette histoire des origines du monde occidental, créée par les Grecs anciens, que pouvons-nous comprendre ? Si Cronos, père maltraitant s’il en est, dévore ses enfants, c’est à cause d’une relation pathologique avec sa mère, puisque Gaïa lui prédit que l’un d’eux va le détrôner et qu’en même temps elle va aider sa bru et son petit-fils, Zeus, à réaliser la prophétie et à se venger de son père. On ne peut donc dire que Gaïa soit une bonne mère pour Cronos ! Zeus, petit-fils de Gaïa, sortira victorieux, grâce à celle-ci, des relations mortifères entre, lui, Cronos son père et Gaïa sa grand-mère. Il y a donc bien enchaînement sur trois générations de relations qui génèrent des comportements familiaux et des drames. Mais la mère pathogène sera une grand-mère support de résilience pour son petit-fils !
De Gaïa, mère et grand-mère primitive, aux parents et grands-parents d’aujourd’hui, il y a une différence fondamentale, moins du point de vue de l’enfant que de celui de l’adulte en charge de décider ou non d’un placement familial d’un enfant maltraité. Si Gaïa n’a pas de parents, puisqu’elle est la mère primitive sortie du Chaos, les grands-parents d’aujourd’hui en ont. S’arrêter à leur génération pour analyser la mise en place de la maltraitance, c’est arrêter trop tôt une dynamique de compréhension vraiment transgénérationnelle.
Pourtant, certaines situations familiales analysées remontent sur plus de trois générations. Madame H., rencontrée en tant que grand-mère raconte des souvenirs de son enfance et ses liens troubles, à son grand-père. L’histoire est ainsi reconstituée sur cinq générations. L’analyse va plus porter sur le rôle pathogène de Madame H. en tant que grand-mère que sur son histoire à elle, à peine esquissée, expliquant en fait la genèse, qui la dépasse, de son rôle pathogène actuel.
En somme, il nous semble important de souligner que la génération des grands-parents devient pathogène, non en elle-même, ce que des lecteurs risqueraient de croire, mais à la suite d’histoires de vie où les choses se sont nouées antérieurement à l’accession à ce rôle de grand-parent. Il peut être révélateur d’enchaînements générationnels lointains, comme les travaux d’Anne Ancelin Sutzenberger [1], entre autres, l’ont bien montré. Il est rarement à lui seul initiateur de pathologies familiales.
Il est clair que pour la prise en charge d’enfants ou de jeunes maltraités, remonter à la génération des grands-parents pour comprendre la genèse de ces situations familiales est important. Mais pour un lecteur qui travaille dans le champ du vieillissement et de la vieillesse, cette analyse mériterait d’être nuancée en insistant plus sur l’histoire perturbée/perturbante de ces grands-parents, dans leur enfance/jeunesse, qui fait d’eux des victimes (jeunes) maltraitantes (en tant que parents et grands-parents) de manière réactionnelle.
La chaîne des générations ne s’arrête pas là. Il est sûr que l’on ne peut remonter que sur quelques générations. Le mérite de cet ouvrage est de mettre en évidence que la relation parent/enfant s’inscrit dans un continuum générationnel plus vaste, que les relations familiales soient sur le mode de la maltraitance ou non. À l’heure où beaucoup de jeunes vivent, jusqu’à l’adolescence, dans des familles à quatre générations, la nature du lien entre grands-parents pathogènes et leurs propres parents serait à développer. Comprendre et relativiser le « charme maléfique » de certains grands-parents donnerait une plus grande référence temporelle aux plus jeunes. Cela pourrait peut-être aider certains de ces grands-parents à faire un travail sur eux-mêmes pour évoluer. Si le placement familial peut être source de reconstruction pour des jeunes, la prise en compte de la souffrance, ancienne, des grands-parents pourrait aussi les amener à réarticuler leur vie, à donner sens à ce qu’ils ont vécu, et à vieillir plus apaisés. L’auteur aborde cette question à la fin de son ouvrage, de manière très succincte. Elle montre les bienfaits d’une écoute neutre des grands-parents, tout comme les difficultés d’être dans cette écoute bienveillante, quand le cadre professionnel met au premier plan l’enfant ou la jeune victime de ces grands-parents. Elle traite aussi de l’aménagement des relations entre grands-parents et parents. Puisque cela est possible, ne pourrait-on équilibrer davantage (dans la pratique comme dans les discours) la place donnée à chaque génération ? Le bien-être comme la maltraitance de l’un conditionne le bien-être et la maltraitance de tous les autres. C’est toute la chaîne générationnelle qui doit pouvoir être prise en charge, y compris, les grands-parents (et arrière-grands-parents quand ils vivent encore) afin que les personnes les plus âgées puissent achever leur histoire, qu’elles y « trouvent leur place pour pouvoir la céder ».
Par GENEVIÈVE VAUCHER, Fondation nationale de gérontologie
 
Vieillissement, grand âge et santé publique HENRARD JEAN-CLAUDE, ANKRI JOËL, Éditions ENSP, Rennes, 2003,277 p.
 
 
Jean-Claude Henrard et Joël Ankri nous proposent un ouvrage qui traite de la place de la santé publique dans le domaine du vieillissement et de la vieillesse, aussi bien du côté descriptif (la santé au grand âge) que du côté des déterminants de la santé et des politiques mises en œuvre pour répondre aux problèmes de santé des plus âgés. Un chapitre introductif fait le tour des définitions de la vieillesse selon les disciplines et délimite la population concernée. Cette population ne repose pas sur des critères d’âge, lesquels provoquent trop souvent l’amalgame entre classe d’âge et catégories de personnes dont l’état d’incapacité fonctionnelle fait problème, mais plutôt sur l’évolution d’une sénescence dont les conséquences aboutissent à une fragilisation qui rend les individus plus vulnérables aux maladies. Les auteurs insistent à plusieurs reprises dans l’ouvrage sur le fait que dans toutes les classes d’âge, les personnes qui relèvent d’une prise en charge sociale ou médicale importante sont une minorité.
La première partie traite de la santé de la population âgée. Pour les auteurs, le modèle qui décrit le mieux cette santé n’est pas le modèle biomédical (la santé comme absence de maladie) mais le modèle sociomédical, où « la santé est conçue comme la bonne adaptation à l’environnement social et le fait d’y fonctionner au mieux » (p. 45). Les plus âgés sont des survivants (peu après 80 ans, il reste moins de la moitié d’une classe d’âge annuelle), et l’appréciation de leur santé est complexe du fait de l’association entre diverses pathologies et les facteurs sociaux : la qualité du logement ou celle de leurs réseaux sociaux rentre, par exemple, en bonne part dans leur capacité à maintenir leurs rôles sociaux. Un chapitre sur les données de santé détaille les principales affections, en particulier selon l’évolution de la part qu’elles prennent dans la mortalité aux grands âges : recul des maladies cardiovasculaires et cérébrovasculaires, mais contraste selon les genres pour les cancers, en baisse chez les femmes et en augmentation chez les hommes. La fracture de l’extrémité supérieure du fémur entraîne le décès dans 12 à 20 % des cas dans l’année qui suit, ainsi qu’une perte d’autonomie dans 25 à 35 % des cas. La consommation des psychotropes, qui concerne une personne de plus de 80 ans sur trois peut être liée à la solitude, à la satisfaction de la vie, à la présence d’affections chroniques. Plus généralement, si la consommation médicale s’accroît avec l’âge, les auteurs retiennent qu’une faible proportion dans chaque classe d’âge reste forte consommatrice et que l’on gagnerait à mieux connaître les caractéristiques de ces gros consommateurs. La question de la prévention pose le problème de la carence en matière de recherches sur cette population du grand âge : peu d’études nationales sur les effets de programmes de prévention, même si l’on connaît le bénéfice de l’arrêt de la consommation de tabac sur les risques d’AVC ou celui des apports de calcium sur le risque de fractures. Ces manques de connaissance dans ces domaines sont, pour les auteurs, l’indicateur d’un « âgisme épidémiologique », lui-même révélateur d’une représentation dominante de la vieillesse sous le registre déficitaire. Le succès de la notion de « dépendance » appliquée au grand âge confirme cette représentation, qui fait fi des rapports d’interdépendance que chacun entretient avec les autres.
La deuxième partie fait le point sur les déterminants sociaux de la santé au grand âge. L’hétérogénéité des revenus à l’âge de la retraite est soulignée : par exemple 10 % des retraites sont supérieures à 1 705 euros par mois et 10 % inférieures à 244 euros, soit un rapport de 1 à 7 ; les hommes perçoivent une retraite 1,7 fois supérieure à celle des femmes. Il est dommage que les auteurs n’aient pas rappelé le lien entre le revenu et les niveaux d’incapacité, lien confirmé par exemple par Colvez et al. [1], qui trouvent un rapport de 1 à 4 entre les tranches de revenus extrêmes pour les personnes déclarant une limitation de leurs activités à l’intérieur de leur domicile. Est relevée également l’importance de disposer de réseaux et de support social dans la réussite du maintien à domicile malgré les handicaps : c’est ainsi que les personnes sans enfants risquent quatre fois plus que les autres d’entrer en institution de retraite. Les prestations d’aide et de soins se caractérisent par une grande fragmentation, ce qui aboutit à des définitions différentes selon les professions impliquées des besoins aux grands âges. La médicalisation de la demande, y compris celle d’ordre psychologique ou social, est un indicateur de la mauvaise efficacité du système d’attribution de prestations.
La troisième partie fait l’histoire et le bilan de la politique médicosociale de la vieillesse en France, tout en donnant des points de comparaison entre la France et d’autres pays de l’Union européenne. Les auteurs montrent la construction progressive d’un nouveau cadre de référence pour la vieillesse : homogénéisation du troisième âge, refoulement de la vieillesse vers un âge plus avancé, prégnance d’une conception biomédicale de la santé. La politique d’action sociale et médicosociale a été plus incitative que fixée par la loi et n’a pas toujours été assortie de moyens suffisants. Une nouvelle allocation est toutefois née, l’Allocation personnalisée d’autonomie (Apa), qui a le défaut d’être spécifique aux personnes âgées et qui ne règle en rien la complexité du dispositif de prise en charge. Un dernier chapitre dresse l’inventaire des enjeux de santé publique soulevés par le grand âge. Les auteurs insistent sur le contexte sociétal, qui voit se développer l’âgisme dans une société productiviste. Le statut d’infériorité attribué aux plus âgés passe avant une conception privilégiant la perspective du parcours de vie « où environnement et individus sont dans des relations de réciprocité » et où l’on doit tenir compte de « l’interdépendance entre les générations » (p. 223). Dans ce cadre, on doit questionner la vision médicale de la vieillesse, en laissant émerger les savoirs profanes liés à cette expérience de fin de parcours de vie.
On le voit, cet ouvrage n’apporte pas seulement beaucoup d’informations sur l’état de santé des vieilles personnes et sur le système de prise en charge de la vieillesse. Il veut aussi changer la vision du vieillissement jusqu’ici très marquée par sa médicalisation. En cela, les auteurs restent toutefois prisonniers des informations dont ils disposent : information pléthorique du côté épidémiologique sur les facteurs de risques (98 références en bibliographie pour le chapitre IV), information très lacunaire sur les aspects plus socioéconomiques du vieillissement (18 références sur les déterminants socioéconomiques de la santé au grand âge, chapitre VI). L’indigence quantitative de la recherche en sciences sociales sur le vieillissement dans notre pays, lequel ne dispose pas d’outil capable de structurer véritablement ce domaine de recherche, ne permet pas d’accumuler suffisamment de connaissances pour répondre aux questions que les auteurs se posent : face à l’ambition de décrire l’hétérogénéité des vies de vieillesse et les facteurs qui déterminent les états de santé, trop peu de données quantitatives ou qualitatives sont disponibles. L’ouvrage indique toutefois clairement la voie d’une nécessaire mise à distance du modèle biomédical dans l’analyse des questions de santé publique au grand âge.
Par SERGE CLÉMENT, Centre interdisciplinaire d’études urbaines CNRS, Université de Toulouse, Le Mirail
 
Les femmes âgées au XXIe siècle. De l’invisibilité au protagonisme Oeuvre collective éditée par VIRGINIA MAQUIERIA D’ANGELO, Institut espagnol des migrations et des services sociaux, Ministère espagnol du Travail et des Affaires sociales, Madrid, 2002,273 p.
 
 
Dans le panorama universitaire de la sociologie espagnole, cela fait une décennie que la sociologie de la vieillesse répond à la construction sociale d’un « problème » propre aux sociétés industrielles avancées, celui de la croissance incontestable de la population âgée dans ces sociétés, croissance qui va de pair avec sa visibilité sociale et politique de plus en plus importante. Curieusement, et comme cela s’est déjà produit bien souvent, la réflexion sociologique commence par nier le caractère problématique du « problème » et par détruire les hypothèses que l’opinion publique ou politique émet. La réflexion liée au genre a joué un rôle majeur dans cette destruction en partant de la constatation, pourtant évidente, que la majorité des personnes âgées sont des femmes. Une assimilation entre les problèmes de la vieillesse avec ceux liés à la retraite ou à l’arrêt de la vie active se fait facilement étant donné que les femmes ne prennent pas leur retraite ou qu’elles la prennent effectivement mais dans une moindre mesure. De même, considérer les personnes âgées comme une charge économique ou comme un secteur non productif de la population revient à oublier leur rôle de « donneuses de soins » et, par conséquent, de fournisseurs de services de base essentiels qui continuent à maintenir de nombreuses femmes âgées dans leurs familles. Ainsi, la sociologie du genre a enrichi la réflexion sociologique sur la vieillesse. La pensée féministe, elle, porte un intérêt croissant sur la manière dont les femmes vivent, expérimentent et affrontent le vieillissement. Le genre se produit et se reproduit tout au long du cycle vital, de façon matérielle et symbolique, et si les étapes de socialisation primaire et la rencontre à l’âge adulte avec la vie professionnelle et les responsabilités familiales sont des étapes fondamentales, la vieillesse ressemble de plus en plus à un moment où le genre se reformule de manière contradictoire. Si, à de nombreuses reprises et à raison, on a insisté sur le fait que cette étape est une perte des actifs que le patriarcat considère comme essentiels à la féminité, c’est-à-dire la beauté, l’attirance physique et sexuelle et la capacité de reproduction, ce qui implique aussi une privation et une angoisse pour les femmes (comme le signale Susan Sontag : « Alors que les hommes mûrissent, les femmes vieillissent » ), il n’est pas moins sûr que, pour de nombreuses femmes, cela suppose aussi une rencontre nouvelle avec des espaces de liberté inconnus jusqu’alors, espaces associés à la fin de la tutelle masculine que suppose le veuvage, mais aussi au phénomène de l’androgynie sociale dans cette étape de la vie. En effet, on constate également qu’au cours de ces années de jouissance historique récente, les rapports de genre tendent à s’estomper du fait que les femmes adoptent des attitudes et des comportements masculins et que les hommes, quant à eux, adoptent certains rôles féminins, jugés auparavant comme impensables ou intolérables. D’autre part, dans le domaine de la reproduction matérielle des rapports de genre, le rôle central que les grands-mères jouent en rendant possibles les nouveaux rôles professionnels de leurs filles devient progressivement objet d’une attention croissante. Cependant, le problème de ces femmes est qu’elles doivent concilier leur vie professionnelle et les soins prodigués aux personnes âgées de leur famille dans un contexte d’État-providence précaire « familialiste » selon la catégorisation d’Esping-Andersen, définition qui correspond à l’État espagnol.
La vertu principale du livre compilé par Virginia Maquieria D’Angelo, professeur d’Anthropologie sociale à l’Université autonome de Madrid, est qu’il recueille de façon synthétique et agréable ce dialogue fructueux entre la sociologie du genre et la sociologie de la vieillesse, tandis qu’il l’ouvre à la perspective interdisciplinaire et à l’intervention sociale. Ce livre regroupe les rapports présentés lors des « Jornadas » célébrées sous le même nom en novembre 2000, et cette origine est bien visible dans sa structure et son contenu. Cependant, même si, à la lecture de ce livre, on peut trouver qu’il manque d’hétérogénéité dans ses apports et que certains d’entre eux ne sont pas académiques, il doit être interprété de façon positive en ce qui concerne le caractère interdisciplinaire de ceux-ci (sociologie et anthropologie sociale, psychologie, histoire, médecine, travail social). Sa double dimension de réflexion théorique et de travail appliqué procure un champ fécond de réflexion et de débats.
Le livre débute par une réflexion sur « la construction socioculturelle de l’âge » à laquelle Teresa del Valle et Margarita Ortega participent. Du point de vue de l’anthropologie sociale, Teresa del Valle développe les différences entre l’âge chronologique, l’âge attribué (c’est-à-dire les rôles et valeurs socialement assignés à un âge chronologique précis) et l’âge ressenti (celui que les personnes peuvent construire à partir de leur propre subjectivité, ce qui contribue ainsi à reformuler l’identité sociale elle-même). Les dissonances qui se produisent dans ces trois dimensions marquent le cycle vital des personnes et la manière négative dont se construit la vieillesse féminine à partir des valeurs patriarcales et surtout à travers les métaphores négatives et la médicalisation excessive des processus liés à la ménopause. Ces éléments conduisent les femmes à vouloir vivre un âge ressenti, construit selon des paramètres éloignés du patriarcat.
Margarita Ortega, quant à elle, nous offre une vision de la vieillesse dans l’histoire moderne, vision qui aboutit à la constatation que dans l’Europe préindustrielle, pour un homme ou une femme, devenir une personne âgée correspondait non seulement à un âge chronologique considérablement inférieur à l’âge chronologique actuel, mais aussi que cela supposait une victoire de la vie, compte tenu de la forte mortalité à cette époque-là. Le pouvoir et l’autorité des vieillards résidaient dans le contrôle de la propriété foncière que ceux-ci exerçaient jusqu’à leur mort au cœur des familles de paysans. Ce pouvoir matériel leur garantissait l’assistance et les soins de leurs héritiers tout au long de la vieillesse. Le statut de la femme était, quant à lui, beaucoup plus précaire puisque cette autorité était toujours soumise à celle de son mari administrateur des biens conjugaux et le veuvage supposait que la femme se retrouvait sous la tutelle du nouvel héritier. Les arrangements complexes que les testaments et les contrats de mariage regroupent quant aux futures obligations des héritiers face aux mères devenues veuves ou à d’autres parents figurant dans le tronc familial révèlent que de telles obligations ne se réglaient pas sans conflit.
À travers les dictons populaires, la littérature et l’iconographie des XVIe et XVIIe siècles, Margarita Ortega a collecté l’image négative de la vieillesse, et surtout des femmes âgées et seules, des célibataires ou des veuves qui vivent de façon autonome et qui attirent sur elles le soupçon de tous les vices et, en dernière extrémité, de sorcellerie. Cependant, il convient de se rappeler comme Jack Goody, que l’institution de la dot, propre au système familial euro-asiatique, accorde aux veuves un pouvoir inconnu à d’autres cultures, et comment, grâce à elle, ces femmes furent un collectif particulièrement copié par l’Église au niveau de leurs stratégies d’accumulation de patrimoine et de pouvoir. Le pouvoir et l’autonomie économique donnés aux personnes âgées sous l’Ancien Régime par la propriété foncière sont aujourd’hui représentés par les pensions. Pourtant, même dans ce dernier cas, l’inégalité homme-femme se reproduit compte tenu de la participation professionnelle des femmes de plus en plus faible et précaire et donc de leur moindre pouvoir économique au cours de la vieillesse. Ceci est un des points développés par Pilar Rodríguez dans le chapitre qu’elle signe (et qui ne peut que nous rappeler la polémique déclenchée il y a peu de temps en Espagne par une personne haut placée en politique qui a suggéré que les pensions des femmes devraient être moins importantes que celles des hommes puisque les femmes « vivent plus longtemps »).
Le thème général abordé dans ce chapitre est « Les femmes âgées et les rapports de genre ». On y trouve des données statistiques abondantes et récentes sur les conditions de vie des hommes et des femmes âgés en Espagne. Le sujet central de ce chapitre est la manière dont la vie des femmes âgées espagnoles a été médiatisée par la priorité au dévouement aux autres (amour aliénant) et par l’amour disputé parmi les différents demandeurs de soins (pères, enfants, petits-enfants). Ce mandat social de l’amour a interdit à ces femmes de « s’aimer elles-mêmes », condition initiale pour avoir une vie plus autonome et gratifiante, même si en général l’esprit plus curieux et participatif des femmes âgées, par rapport aux hommes, et la réinvention des rôles sociaux, capable, dans des conditions favorables, de se réaliser à la fin de la vie, laissent un espoir de trouver cette nouvelle forme d’amour et d’entrer dans un processus de renforcement réel du pouvoir.
Le livre se poursuit par une partie dédiée au « Vieillissement salutaire » dans laquelle sont explorées, du point de vue de la psychologie, de la médecine, de la santé et du travail social, les méthodes pour que, de manière effective, le processus du vieillissement puisse être une aventure passionnante plutôt qu’une perte, et ce, grâce à des habitudes nutritionnelles, sanitaires, médicales et de participation sociale. Marcela González-Gross, Cristina de la Cámara, Federico Suárez et Soledad Muruaga, explorent ces dimensions qui donnent à l’oeuvre un aspect plus appliqué ou pragmatique.
Cet appel au vieillissement dans la jouissance culmine dans le livre grâce à la participation d’Anna Freixas qui, à partir de la dénonciation de la stigmatisation du vieillissement féminin, et surtout à travers une médicalisation absurde des processus liés à la ménopause, appelle à construire une gérontologie féministe qui favorisera les interprétations positives du vieillissement chez la femme et redécouvrira « cette liberté personnelle qui provient du dépassement des mandats du patriarcat et du lien avec d’autres femmes depuis cette liberté ».
Auparavant, Constanza Tobío et Cristina Santamarina, dans une perspective plus sociologique, nous montrent comment les femmes âgées contribuent au changement social et à la redéfinition active des rapports de genre et d’âge. Tout d’abord, Constanza Tobío analyse, en utilisant des données empiriques tant quantitatives que qualitatives, la manière dont les grands-mères espagnoles contribuent dans de nombreux cas à rendre possible l’incorporation des femmes au marché du travail, même si cela se fait en supportant des biographies où le sacrifice est une norme : les femmes s’occupant de leurs enfants, de leurs parents et enfin de leurs petits-enfants, qui n’attendent, et n’espèrent pas non plus, que quelqu’un les remplace dans les générations futures. Une situation qui nous obligera, plus tôt que tard, à affronter les profonds changements dans l’état du « bien-être ». Ensuite, Cristina Santamarina nous instruit sur l’effet que les révolutions technologiques ont eu sur les rapports de genre (révolution hydraulique, électrique et, plus récemment, informatique) et sur la manière dont la révolution de l’informatique appliquée au domaine domestique, la domotique, peut introduire des changements profonds dans la vie quotidienne des personnes âgées, en leur proposant un niveau de soins et d’autonomie nécessaire et, d’autre part, en estompant l’image qui prévaut de la vieillesse considérée comme l’âge de l’incapacité technologique.
Le point culminant du livre est l’appel à la conquête de l’âge, un parcours passionnant et illustratif d’un des domaines de réflexion les plus féconds pour toutes les personnes intéressées par le genre et l’âge et qui, sans aucun doute, fera partie des débats et des changements sociaux très intenses de ces prochaines années.
Par ROSARIO SAMPEDRO GALLEGO, Université Carlos III, Madrid
 
NOTES
 
[1]Famille et société, présentation du numéro spécial des Annales, Économie, Sociétés, Civilisations, juillet-octobre 1972, n° 4-5, p.799.
[2]Bois Jean-Pierre, Les Vieux, de Montaigne aux premières retraites, Paris, Fayard, 1989.
[3]Maille-Ubersfeld Anne, « Victor Hugo ou l’aïeul infini » in M. Soulé (dir.), Les grands-parents dans la dynamique de l’enfant, Paris, Éditions ESF, 1979, pp. 59-77.
[4]Daumard Adeline, Les Bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Paris, Flammarion, 1991.
[5]Martin-Fugier Anne, La Bourgeoise. Femme au temps de Paul Bourget, Paris, Grasset, 1983.
[6]Claudine Attias-Donfut et Martine Segalen, Grands-parents. La famille à travers les générations, Paris, Odile Jacob, 1998
[1]Notamment la Confédération nationale des retraités (CNR), la Fédération nationale des associations de retraités (FNAR), la Fédération nationale des clubs d’aînés ruraux (FNCAR) et l’Union française des retraités (UFR) qui, en 2000, se sont regroupées au sein de la Confédération française des retraités (CFR).
[1]Anne Ancelin-Schutzenberger, Aïe, mes aïeux ! … Epi-La Méridienne éditions, Paris, 1993.
[1]Colvez A., Saintot M., Scali J. (1993), « Étude des inégalités sociales en matière d’incapacité dans la population française », rapport Mire-Insee, Montpellier.
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