2003
Retraite et société
Notes de lecture...
Analyses critiques
Histoire des grands-parents
VINCENT GOURDON,
Paris, Plon, 2001,459 p.
Dans l’étude de la famille, la connaissance de la dimension
historique a souvent rendu obsolète telle ou telle position
sociologique. Ainsi la thèse de Talcott Parsons sur la modernité
familiale, caractérisée selon lui par l’émergence de la famille
nucléaire, a été largement remise en cause lorsque les historiens
démographes de l’école anglaise et française ont montré que la
famille nucléaire existait dans les campagnes d’Europe depuis le
XVe siècle parfois. L’histoire relègue ainsi certaines hypothèses
sociologiques au rang de simplismes idéologiques.
La somme que Vincent Gourdon consacre à la grand-parentalité
se donne comme objectif de corriger une mauvaise
interprétation sociologique en ouvrant son étude à la longue
durée. La thèse de l’émergence d’un grand-parent « gâteau » que
l’on date de l’entre-deux-guerres, voire de l’après Seconde
Guerre mondiale pâtit d’un manque de recul historique. Cette
figure est bien antérieure. Vincent Gourdon nous invite donc à
observer sa naissance à travers une multitude de points de vue :
démographie, pratiques sociales et représentations culturelles.
L’ouvrage s’appuie sur une masse de données impressionnante :
des données démographiques, des analyses de biographies,
d’autobiographies, et de toute une littérature consacrée à des
figures grand-parentales. Le livre est riche de documents
annexes, de notes et d’une bibliographie qui guident le lecteur
vers les sources.
L’ouvrage s’inscrit dans la posture classique de l’historien de la
famille, une fois encore interpellé par le sociologue : on sait que
la démographie historique est née de l’étonnement du
phénomène du baby-boom, ce qui a conduit les chercheurs à
s’intéresser aux modèles de fécondité des temps passés.
Introduisant un célèbre numéro des
Annales consacré à la
famille, André Burguière remarquait que « peut-être est-ce là
l’infirmité, ou la vocation, de l’historien de ne pouvoir prendre
en compte une institution et mesurer son importance dans le
devenir des sociétés qu’à partir du moment où elle se lézarde,
où elle entre en crise »
[1]. Il ne s’agit ici ni de lézarde, ni de crise,
mais de l’émergence d’un nouveau modèle sociologique qui
chatouille et suscite la curiosité de l’historien.
Après un premier chapitre qui récuse, analyses démographiques
à l’appui, l’idée que le régime ancien de mortalité empêchait
l’existence même de grands-parents, ceux-ci étant morts au
moment de la naissance de la troisième génération, l’ouvrage
s’organise en deux parties : la première montre, de façon
convaincante, l’émergence du nouveau modèle culturel du
grand-parent « gâteau », la seconde partie examine les
représentations de cette nouvelle figure dans une perspective
socio-historique, en relation avec les hiérarchies et les clivages
sociaux qui ont caractérisé le XIXe.
Reprenant donc les grands classiques de la démographie
historique, déjà oubliés peut-être par les nouvelles générations
d’historiens, Vincent Gourdon montre que les grands-parents de
la fin du XVIII
e et surtout du XIX
e siècle étaient bien « vivants »,
même s’ils l’étaient moins qu’aujourd’hui. Ils le sont d’ailleurs
autrement, occupant la place de la vieillesse, à laquelle Jean-Pierre Bois a consacré une thèse magistrale
[2]. Mis à part la
parenthèse révolutionnaire, qui ne connaît pas l’enfance, mais
seulement le peuple des jeunes guerriers, la nouvelle figure
« grand-parentale » se dessine avec la transformation de l’image
religieuse de la vieillesse. La conception chrétienne
augustinienne faisait de la vieillesse la porte sur l’éternité et
invitait les personnes âgées à un idéal de retrait, d’ascétisme et
de solitude. Dès le milieu du XVIII
e siècle, le vieillard se tourne
vers le monde. Dans son siècle, il est prêt à aider ses enfants et
plus encore ses petits-enfants. Comme on l’observe de nos jours,
les grands-parents du passé soutiennent les petits-enfants en cas
de besoin, les reçoivent au cours des vacances ; loin des
turpitudes urbaines, ils leur offrent l’image idyllique d’une vie
vertueuse à la campagne. Les témoignages et sources littéraires
que Vincent Gourdon multiplie, dont la plupart sont très
savoureux et rendent la lecture de l’ouvrage fort agréable,
convainquent en effet que la figure autoritaire et lointaine des
grands-parents s’est muée en un modèle tout autre : il s’agit de
« vivre un bonheur domestique plutôt que d’assurer son destin
dynastique » (p. 131). Parmi les multiples sources pour étayer la
démonstration, on retiendra les développements consacrés aux
dénominations dans les dictionnaires, le terme « grand-parent » se
substituant petit à petit à celui d’« aïeul ».
Les chapitres consacrés aux rôles « grands-parentaux », au long
des heures et des jours, montrent aussi le déplacement des
modèles éducatifs. Les parents détiennent la figure autoritaire ;
les grands-parents celle de l’affection et de la proximité, même
si, par la « pédagogie de l’indulgence » et « la finesse
psychologique » qui permettent d’adoucir la pression normative,
ceux-ci continuent d’être les gardiens de l’orthodoxie morale.
Cependant les développements concernant l’éducation viennent
tempérer ces portraits littéraires flatteurs par d’autres qui
insistent au contraire sur le rôle néfaste des grands-parents,
lorsqu’ils « gâtent » trop les petits, alors que les parents ont
charge d’âme devant Dieu. Certains textes concernant
notamment les familles rurales stigmatisent ainsi des grands-parents qui s’opposent à l’instruction de leurs petits-enfants.
Lors des crises familiales que connaît le XIXe siècle et qui se
cristallisent toujours sur la question des mariages (aujourd’hui ce
sont les divorces, à l’époque c’étaient les mésalliances), on leur
assigne le rôle de médiateurs, mais ils sont avant tout les garants
de la famille.
Dans la masse de récits ou de sources littéraires sur lesquels
Vincent Gourdon fonde son analyse, celui-ci a singularisé bien
sûr « L’art d’être grand-père » et la posture singulière de Victor
Hugo en ce domaine. S’appuyant entre autres sur les travaux
d’Anne Maille-Ubersfeld
[3] qui, la première, a qualifié le grand
homme « d’aïeul infini », Vincent Gourdon montre que la
célébration de la grand-paternité hugolienne est une posture
politique, incarnant le refus du pouvoir paternel autoritaire. « Le
vieillard est une figure messianique, car il entre dans l’âge de la
sagesse » (p. 133).
D’autres chapitres nous dépeignent l’image de la grand-parentalité sous les traits de la vieillesse. Tout : posture,
vêtements, coiffure font des aïeux des « vieux ». En revanche, sur
le plan économique et social, compte tenu de la surabondance
des sources d’origine aristocratique et bourgeoise, les grands-parents sont toujours dépeints comme indépendants
financièrement, retirés à la campagne, entretenant enfants et
petits-enfants.
Bien conscient de l’origine de ses sources, Vincent Gourdon
s’efforce d’en corriger les travers en travaillant sur les quelques
autobiographies ouvrières, aujourd’hui bien connues, comme
celle de Martin Nadaud, maçon de la Creuse. Et là, apparaît la
grande différence entre milieux aristocratiques et bourgeois,
d’un côté et populaires, de l’autre : chez les plus pauvres, c’est
l’absence des aïeux qui frappe, soulignant le manque de passé
familial ; les contes populaires mettent en place la figure de
l’aïeul paysan, brute et sans cœur.
Après les pratiques, la seconde partie de l’ouvrage s’intéresse
aux représentations de ces ancêtres, à travers l’étude des
mémoires, des généalogies, des rituels au cœur desquels se
situent les grands-parents. Mais ces chapitres font bien plus ;
dans la lignée des travaux classiques d’Adeline Daumard
[4] et
Anne Martin-Fugier
[5], c’est une histoire de l’émergence de la
bourgeoisie, situant au cœur de son dispositif la famille et la
lignée qui est proposée, une véritable histoire des changements
de sensibilités. Cette famille bourgeoise se construit à la fois
contre les valeurs et les comportements aristocratiques et contre
les pratiques populaires. En suivant l’émergence d’un nouveau
grand-parent, Vincent Gourdon observe les conséquences de la
montée de la démocratie, qu’Alexis de Tocqueville avait si bien
analysées ; si Tocqueville ne parlait que des rapports parents-enfants qui sont bien plus égalitaires et affectifs en régime
démocratique qu’en régime monarchique, les relations grands-parents/petits-enfants participent aussi de ce courant. Les sources
citées convergent, toutes, vers la promotion d’une famille
bourgeoise qui oppose à la vieillesse aristocratique, autocrate et
autoritaire la grand-mère bourgeoise tendre, retirée de la vie
mondaine, menant une vie paisible et édifiante en ses terres. Du
côté des grands-pères, on retiendra les développements sur les
liens entre mémoire et histoire : les trois ou quatre générations
qui courent à travers le XIX
e siècle ont été confrontées à des
périodes politiques particulièrement troublées, et tout comme
nos grands-parents contemporains racontent leurs faits de
Résistance, ceux-là détaillent leur traversée de la Révolution et
diffusent la légende impériale.
Une fois encore, l’auteur est bien conscient du biais de ses
sources qui parlent principalement des milieux aristocratiques et
bourgeois ; toutefois, on ne peut admettre la présentation d’un
tableau très généraliste de cette vieillesse heureuse, confortable
et vivant de ses rentes. Une grande partie de la population rurale
et ouvrière ignore les bonheurs de la grand-parentalité et de la
vieillesse, faute de ressources. Avant l’émergence de l’État-providence, seules les classes privilégiées seront effectivement
privilégiées avec la présence de ces parents en plus. À l’inverse,
dans les foyers ruraux, la bouche supplémentaire du vieillard
était une charge. Il est un peu regrettable que seuls les nobles
vieillards figurent dans cet ouvrage, tout entier dévoué à une
sorte d’hagiographie de la montée de la bourgeoisie.
L’ouvrage a bien atteint son but et nous voilà convaincus par la
thèse de Vincent Gourdon : oui, c’est bien du milieu du XIXe
siècle qu’il convient de dater l’émergence de la nouvelle figure
du grand-parent. Est-ce à dire que plus rien n’a changé jusqu’à
nos jours ? Dans la conclusion, Vincent Gourdon convient qu’on
observe aujourd’hui des changements importants,
démographiques notamment, mais que, tout compte fait, c’est la
figure du « grand-parent gâteau » dont il a analysé l’émergence
au cours du XIXe siècle qui continue de dominer.
On peut se demander si ce sont bien ces habits-là que les
grands-parents d’aujourd’hui, issus du baby-boom, endossent
[6].
Il conviendrait de mettre en parallèle avec le corpus de textes
analysés par Gourdon des ouvrages contemporains qui mettent
en scène des grands-parents : ceux-ci sont plus jeunes, et
n’incarnent plus la figure du vieillard. Se revendiquent-ils
« gâteau » ?
À entendre les jeunes grands-parents s’exprimer ou à feuilleter
quelques séries comme « Calamity Mamie », on peut en douter.
Très loin de la grand-mère assise dans son fauteuil lisant des
histoires à ses petits-enfants (modèle peut-être repoussé chez
l’arrière-grand-mère ?), ils sont plutôt des compagnons de jeu,
offrant une image d’insouciance et de liberté. Ils ne sont plus en
désaccord sur les modèles éducatifs avec leurs enfants, chacun
équilibrant autorité, tendresse et apprentissage de l’autonomie.
Ces changements majeurs sont liés à l’émergence du nouvel âge
de la vieillesse, celui des seniors, ainsi qu’aux effets de l’État-providence qui fait des aïeux des pourvoyeurs potentiels et non
des assistés. La figure du grand-parent aimant et aidant n’est plus
circonscrite à la bourgeoisie aisée ; elle appartient à tous les
milieux, ceux-là même qui refusent que l’on touche à leur
retraite.
Par MARTINE SEGALEN,
Université de Paris 10, Nanterre
Gouverner la sécurité
sociale. Les réformes
du système français
de protection sociale,
depuis 1945
BRUNO PALIER,
Puf, Paris, 2002
Le livre de Bruno Palier arrive à point nommé. Sa lecture permet
aux observateurs et chercheurs, en particulier étrangers, de
comprendre et d’évaluer les mouvements de protestation qui ont
actuellement lieu en France contre les plans de retraite du
gouvernement Raffarin. L’ouvrage met l’accent sur l’analyse du
débat politique, du rôle des acteurs et des idées de processus de
transformation de la sécurité sociale qui reviennent dans les
débats et expériences internationaux. Le point de vue sur la
France est européen. Même si l’étude se limite à la « Sécu »
française, le livre est plus qu’une monographie. Il ouvre une
fenêtre sur l’Europe.
La première partie expose la palette d’instruments scientifiques
développés par la recherche internationale pour « comprendre
les transformations d’un système de protection sociale » en
général. L’analyse des instruments retenus pour la mise en place
d’une protection sociale organisée spécifique à chaque pays
occupe ainsi une large place dans le livre, car elle permet la
comparaison des différents systèmes. Bruno Palier reprend la
démarche, entre-temps éprouvée en recherche comparative
(Pierson), qui consiste à appliquer à l’étude des phases du
développement du système de protection sociale – expansion,
différentiation et apparition de la crise – différentes variables,
quantitatives et économiques pour la phase d’expansion, et
sociopolitiques pour les phases de différentiation et de crise.
Le même procédé est adopté pour le rôle de l’État et des acteurs
impliqués. L’État entre en scène en période d’expansion, mais en
période de crise, la politique s’efface devant les impératifs
économiques et de nouveaux objectifs, débats et contextes
voient le jour.
Après avoir déployé l’éventail des critères théoriques possibles,
la deuxième partie se penche sur le développement historique
de la sécurité sociale française, de sa création en 1945, avec les
idées fondamentales de Pierre Laroque et de la Résistance, à nos
jours (2002). Cette rétrospective historique détaillée est proposée
pour aider à définir la dynamique des changements actuels.
L’accent est mis sur le lien étroit en France entre les droits
sociaux et l’activité professionnelle, raison pour laquelle
B. Palier rapproche le système français du modèle de Bismarck
plutôt que du plan Beveridge, qui dérive les droits sociaux de la
citoyenneté. L’objectif d’une politique luttant contre la pauvreté,
qui est celui de la sécurité sociale, ainsi que la protection du
« risque famille » se rapprochent par contre des idées de
Beveridge. Les analystes politiques insistent sur l’origine des
pensions, provenant des salaires, raison pour laquelle la
politique des retraites devrait rester le champ politique par
excellence des partenaires sociaux – les « intéressés » – et non
celui de l’État. Ces « intéressés » devraient gérer les risques de la
protection sociale, l’État ayant uniquement un rôle de tutelle,
même s’il fixe le montant des contributions et des retraites. Ce
tripartisme dans la gestion de la protection sociale (syndicats,
employeurs et État), dans un premier temps conçu comme
l’expression d’une démocratie sociale, a résulté des
responsabilités mal définies et une lutte permanente pour le
contrôle. Parce que le système de retraites français,
contrairement au système allemand (qui est d’ailleurs rarement
pris en considération, bien que les deux systèmes relèvent du
modèle de Bismarck) ne connaît pas de systématique
d’autorégulation, l’État n’est pas déchargé de son rôle.
Les tentatives politiques pour sauver la sécurité sociale sont
abordées dans la troisième partie. Les thèmes sont
l’assainissement des finances et la limitation des réformes.
L’auteur montre comment la fin du compromis keynésien a
conduit à de nouveaux discours de crise et à une scission entre
la politique et l’économie, deux logiques contradictoires que le
gouvernement doit gérer. La nouveauté des discours ne porterait
plus tellement sur la question de « comment gérer les déficits
financiers ?» mais plutôt sur « comment et par qui l’évolution des
contributions doit-elle être gérée ?». Ce changement de discours
serait renforcé par des acteurs extérieurs, comme l’OCDE et
l’Union européenne, nouvellement entrés en scène. En effet,
d’après les critères de Maastricht, les déficits financiers du
système social sont considérés comme des déficits du budget
public, et il convient de les réduire. Les différentes tentatives,
(Rocard en 1991, Juppé en 1995) ont en partie échoué à cause
du corporatisme (le plan Juppé), et ont en partie introduit de
nouveaux instruments d’amortissement financier du processus
de répartition, comme le FSN, le fond de réserve, la CSG, et,
comme organe régulateur politique, le Conseil d’orientations des
retraites (Cor), comité de conseil permanent qui a vu le jour sous
le gouvernement Jospin.
La conclusion « Changer le système français de protection
sociale », (IVe partie) analyse des points fondamentaux, qui, en
France, contrairement aux pays anglo-saxons, ne peuvent pas
être attaqués frontalement par le gouvernement. À cet endroit,
l’auteur aborde un aspect intéressant, selon lequel les droits
sociaux, qui reposent sur les contributions autoproduites
(revenus professionnels) comme dans le modèle bismarckien, ne
sont pas aussi faciles à réformer que les prestations financées par
la fiscalité (Beveridge). C’est précisément la raison pour laquelle
les Français tiennent tant à leur sécurité sociale et se montrent,
comme on le voit dans les dernières confrontations, hostiles à
une réforme. Ce chapitre met en évidence combien les
responsables politiques doivent être prudents pour réduire les
prestations sociales, qui, à l’époque de la mondialisation, se
transforment en charges sociales. L’introduction de la CSG
constitue un parfait exemple d’une telle « révolution
silencieuse », comme la nomme Bruno Palier, par laquelle le
financement de la protection sociale décharge les employeurs et
pèse plus lourdement du côté des travailleurs, sans création de
prétentions à d’autres droits sociaux. La pression internationale
pour une adaptation aux nouvelles évolutions sociales et surtout
économiques aurait – d’après la thèse finale – transformé l’État-providence français et l’aurait en même temps rendu moins à
même de garantir les risques des individus, collectivement et
solidairement.
Ce livre représente une référence pour la compréhension des
mouvements de réforme français. Il se concentre sur les rôles,
les idées et les acteurs et discute à chaque fois les alternatives
possibles ainsi que d’autres cadres de référence. Il est
documentairement riche, avec une annexe détaillée sur la
chronologie des réformes, sur la structure et le financement de
la sécurité sociale. Plus de comparaisons avec la variante
allemande de l’organisation de la protection sociale aurait été
intéressant, d’autant plus que l’auteur classe les deux systèmes
dans le modèle bismarckien, pour débattre de toutes les
divergences possibles à l’intérieur même d’un modèle.
Par MECHTHILD VEIL,
Bureau pour la politique sociale et la recherche sur le
genre en Europe à Francfort/Main
Le pouvoir gris.
Sociologie des groupes
de pression des retraités
VIRIOT-DURANDAL JEAN-PHILIPPE,
Puf, coll. « Le Lien social », Paris, 2003,514 p.
Version enrichie et actualisée d’une thèse de doctorat, le livre de
Jean-Philippe Viriot-Durandal invite le lecteur à explorer une
question à l’entrecroisement de la sociologie de la vieillesse et
de la sociologie politique : celle du « pouvoir gris » et, plus
précisément, du développement de groupes de pression de
retraités. L’ouvrage est principalement centré sur le cas français
et privilégie l’étude des organisations de retraités
« indépendantes » (
i.e. non affiliées à un syndicat
[1] ) tout en
proposant une mise en perspective par rapport à la situation
américaine. Cinq grandes parties structurent cette étude.
Dans la première partie, Jean-Philippe Viriot-Durandal cherche à
cerner les formes du pouvoir gris. Il relativise tout d’abord le
pouvoir du nombre et montre que si le vote des plus âgés est
habituellement plus « conservateur » et « légitimiste » que celui
des jeunes, voir dans la population âgée un vivier du vote Front
national est une erreur. L’auteur, en s’interrogeant ensuite sur
une éventuelle influence des plus âgés sur l’orientation des
politiques publiques, développe une intéressante réflexion sur la
notion d’« équité générationnelle ». Puis, il dresse un panorama
des diverses formes d’action mises en œuvre, aux États-Unis et
dans les pays européens, par les groupes de pression des
retraités : surveillance du travail des élus et sensibilisation du
personnel politique, appel à un vote sanction, soutien apporté à
un parti ou alliance passée avec lui, voire création d’un parti
propre aux plus âgés.
Dans la deuxième partie, l’auteur montre que le développement
d’un mouvement revendicatif des retraités renvoie aux
transformations structurelles et culturelles de cette population.
Les retraités des années quatre-vingt-dix ont en effet un niveau
d’instruction plus élevé que ceux des générations précédentes et
appartiennent plus souvent aux classes moyennes. De plus,
certains d’entre eux sont porteurs de valeurs individualistes et
post-matérialistes, anticipant, en quelque sorte, sur des valeurs
qui s’affirmeront davantage dans la future génération des
retraités du baby-boom. Aussi, ces retraités se tournent-ils plus
volontiers que leurs prédécesseurs vers des activités d’utilité
sociale ou revendicatives. Une enquête par questionnaire
réalisée par l’auteur lors de la manifestation parisienne du 6 juin
1996, première manifestation organisée par les organisations
indépendantes, confirme que ce sont bien les retraités des
classes moyennes qui sont à la pointe du mouvement non
syndical, dont la composition sociologique apparaît ainsi
différente de celle des syndicats.
Parallèlement, l’apparition d’organisations de retraités est
étroitement liée à l’histoire des politiques publiques (troisième
partie). Il faut d’ailleurs rappeler que c’est la mise en place des
systèmes de retraites qui a créé la catégorie des retraités et les a
dotés d’intérêts communs : la défense de leurs droits à la
retraite. L’évolution récente des organisations de retraités
confirme cette influence majeure des politiques publiques. Ainsi,
les associations de défense des préretraités ont été créées au
début des années 1980 en réaction aux sorties anticipées du
marché du travail ; en 1982, le décret Bérégovoy réduisant
l’indemnisation des préretraités a joué un rôle de catalyseur
dans le regroupement de ces associations, qui sont ainsi passées
de la défense d’intérêts spécifiques au niveau local à celle de
l’ensemble des retraités à l’échelon national. Plus tard, la
politique fiscale – avec la création de la CSG et le traitement
différencié entre actifs et retraités qu’elle a instauré – a constitué
un nouveau facteur d’unification. Par ailleurs, l’État a impulsé la
structuration des organisations de retraités en créant, en 1982, le
Comité national des retraités et personnes âgées (CNRPA). Les
fédérations d’associations indépendantes ont profité de leur
présence dans cette instance consultative pour nouer des
relations entre elles et pour revendiquer une plus forte
intégration institutionnelle aux échelons local, national et
supranational, leur objectif étant de se voir reconnaître, en tant
que représentant des retraités, le statut de partenaire social dans
différents organismes du champ gérontologique ou traitant de
questions qui concernent la population âgée.
Cette stratégie d’intégration institutionnelle des associations
indépendantes est combattue, au sein même du CNRPA, par les
organisations de retraités affiliées à des syndicats. Dans la
quatrième partie, l’auteur met à jour la logique argumentative de
chacun des protagonistes et montre de manière très
convaincante comment leur désaccord renvoie, en dernière
analyse, à une conception différente de l’articulation entre
intérêts particuliers et intérêt général et de la place qui doit
revenir à la représentation d’intérêts sociaux qui ne sont pas
fondés sur une assise socioprofessionnelle. Sur un plan plus
stratégique, il est clair que l’enjeu de l’affrontement est la
répartition du pouvoir entre acteurs concurrents, les associations
indépendantes contestant l’organisation du dialogue social en
France et le quasi-monopole de la représentation dont
bénéficient les syndicats. La quête d’intégration institutionnelle
des organisations indépendantes n’ayant débouché que sur des
résultats modestes, elles ont fait évoluer leur répertoire d’actions
collectives, passant d’actions visant à sensibiliser les pouvoirs
publics à des formes plus offensives comme la manifestation.
Parallèlement, elles ont poursuivi leur dynamique de
rapprochement en créant, en 2000, la Confédération française
des retraites (CFR) et ont organisé un contre-pouvoir d’expertise
afin d’agir sur les cadres mêmes des débats concernant la
population âgée.
Néanmoins, la dernière partie présente une série d’arguments
qui amènent à douter de l’existence d’un pouvoir gris et de la
capacité d’un mouvement des retraités à se développer
durablement en France : forte hétérogénéité de la population
âgée et absence d’identité politique, difficultés structurelles et
organisationnelles à mobiliser, faiblesse de la culture de
protestation dans les générations actuellement à la retraite,
interrogation quant au désir d’engagement collectif des futures
cohortes de retraités. L’auteur termine cependant sa réflexion en
soulignant le désir d’intégration sociale des retraités et leur refus
de la place qui leur est assignée à la marge de la société : le
mouvement des retraités s’inscrirait ainsi dans une logique
d’« empowerment » de cette catégorie de la population. Le statut
de cette cinquième partie dans l’économie d’ensemble de
l’ouvrage pose d’ailleurs question : assez courte, elle semble
tout d’abord nuancer assez nettement certaines des analyses
précédentes en suggérant que le mouvement des retraités dont
l’essor avait pu sembler irrésistible au lecteur au fil des pages
antérieures, est en fait assez peu assuré, avant de les prolonger à
partir de la notion d’« empowerment ».
Sur un sujet très peu exploré, Jean-Philippe Viriot-Durandal
propose un ouvrage passionnant : les données factuelles
accumulées sont d’une très grande richesse et bien souvent
inédites, la mobilisation à bon escient d’une pluralité de
perspectives théoriques et de ressources conceptuelles permet
de construire peu à peu une image très complète du phénomène
étudié et la très bonne connaissance qu’a l’auteur de la situation
américaine et de la littérature anglo-saxonne lui permet de
mettre en perspective le cas français. Enfin, la hauteur de vue du
propos est remarquable : à partir de l’analyse des organisations
de retraités, c’est à une réflexion large et stimulante sur les
grands enjeux du vieillissement qu’est convié le lecteur.
S’il y a quelques regrets à formuler, ils tiennent justement à
l’ambition et à l’ampleur du propos. D’un côté, bien que
parfaitement structuré, le livre aborde tant d’aspects que l’on se
prend parfois à regretter que certains développements ne soient
pas plus synthétiques, certaines digressions ou illustrations plus
courtes, la profusion théorique et factuelle davantage bridée.
D’un autre côté et à l’inverse, l’auteur, dans son travail de
défrichage d’un domaine nouveau, ouvre tant de pistes que la
curiosité du lecteur se trouve stimulée sans qu’elle puisse être
toujours satisfaite. On aurait aimé, par exemple, rencontrer dans
ce livre davantage de militants des organisations de retraités, les
observer dans leurs activités quotidiennes, saisir aussi plus
précisément en quoi consiste le « maillage local » mis en place
par la CFR et quelle en est l’ampleur. C’est dire aussi que cet
ouvrage, en ouvrant et en balisant un espace de recherche,
appelle et rend possible de nouveaux travaux. Il faut en savoir
gré à l’auteur.
Par VINCENT CARADEC,
Université de Lille 3
Grands-parents,
charmeurs d’enfants
MÉRAI MAGDOLNA,
Étude des mécanismes transgénérationnels de la maltraitance,
L’Harmattan, coll. « Psycho-Logiques », Paris, 2002,168 p.
Aborder la question de la maltraitance d’enfants en mettant en
lumière le rôle des grands-parents, dans une dynamique
transgénérationnelle, apparaît dès le titre de cet ouvrage. Si
d’autres ouvrages, plus anciens, analysent déjà cette dynamique
qui parcourt les générations, il est rare de voir affirmer, en titre,
le rôle des grands-parents dans la maltraitance d’enfants. C’est le
parti pris de ce livre qui lie ensemble petits-enfants et grands-parents, au sein de relations dont les parents sont un maillon
indispensable.
Les services de placement familial, en lien avec les autorités
judiciaires, sont le cadre d’exercice professionnel de l’auteur.
Elle part de son expérience de terrain, en tant que psychologue,
pour rendre compte des relations pathogènes entre un parent et
l’un de ses parents, pour le malheur d’un petit-enfant.
De multiples situations de souffrance familiale sont présentées et
analysées, l’enfant ou l’adolescent étant la résurgence d’une
succession d’évènements familiaux traumatisants : viols,
incestes, maladies psychiatriques, mais aussi contexte
traumatique de guerres, deuils non faits, etc.
Pour beaucoup de ces familles vues à l’occasion d’une décision
à prendre en vue d’un placement familial, M. Mérai rencontre
des parents qui lui parlent de leurs propres parents. Elle
rencontre aussi, parfois, certains de ces grands-parents, dont le
« charme » à l’épreuve de trois générations se révèle efficacement
maléfique.
À travers ces histoires de vie déroulées sur trois générations, elle
met en évidence les liens transgénérationnels inconscients qui
sous-tendent la maltraitance, en référence aux travaux de
N. Abraham, D. Anzieu, R. Kaës. Son travail poursuit celui déjà
commencé par l’équipe de M. Soulé et publié dans un ouvrage,
en 1975, aux éditions ESF, Les grands-parents dans la
dynamique de l’enfant, dans lequel quelques portraits de grands-mères pathogènes pour leurs petits enfants apparaissent déjà.
L’originalité de Grands-parents, charmeurs d’enfants, est de faire
une bonne place au rôle de la Justice comme à ceux des
services de placement familial et des familles d’accueil, pour
une bientraitance des enfants et jeunes suivis par ces services.
Ce qui pourrait paraître comme un mélange des genres
incongru, donne, au contraire, de la cohérence à l’ensemble
du travail.
Sur le plan théorique, M. Mérai remonte aux contes anciens qui
mettaient en scène des personnes âgées maltraitantes,
essentiellement des femmes, telle la vieille femme/sorcière que
Hansel et Gretel vont rencontrer, attirés par sa maison
d’apparence si douce. L’auteur fait remonter cette figure
mythique de grand-mère maltraitante à Gaïa, grand-mère du
monde qui engendra Cronos, lequel dévora ses enfants pour ne
pas être détrôné par l’un d’eux, suite à la prédiction faite par
Gaïa et son mari Ouranos. De cette histoire des origines du
monde occidental, créée par les Grecs anciens, que pouvons-nous comprendre ? Si Cronos, père maltraitant s’il en est, dévore
ses enfants, c’est à cause d’une relation pathologique avec sa
mère, puisque Gaïa lui prédit que l’un d’eux va le détrôner et
qu’en même temps elle va aider sa bru et son petit-fils, Zeus, à
réaliser la prophétie et à se venger de son père. On ne peut
donc dire que Gaïa soit une bonne mère pour Cronos ! Zeus,
petit-fils de Gaïa, sortira victorieux, grâce à celle-ci, des
relations mortifères entre, lui, Cronos son père et Gaïa sa grand-mère. Il y a donc bien enchaînement sur trois générations de
relations qui génèrent des comportements familiaux et des
drames. Mais la mère pathogène sera une grand-mère support
de résilience pour son petit-fils !
De Gaïa, mère et grand-mère primitive, aux parents et grands-parents d’aujourd’hui, il y a une différence fondamentale, moins
du point de vue de l’enfant que de celui de l’adulte en charge
de décider ou non d’un placement familial d’un enfant maltraité.
Si Gaïa n’a pas de parents, puisqu’elle est la mère primitive
sortie du Chaos, les grands-parents d’aujourd’hui en ont.
S’arrêter à leur génération pour analyser la mise en place de la
maltraitance, c’est arrêter trop tôt une dynamique de
compréhension vraiment transgénérationnelle.
Pourtant, certaines situations familiales analysées remontent sur
plus de trois générations. Madame H., rencontrée en tant que
grand-mère raconte des souvenirs de son enfance et ses liens
troubles, à son grand-père. L’histoire est ainsi reconstituée sur
cinq générations. L’analyse va plus porter sur le rôle pathogène
de Madame H. en tant que grand-mère que sur son histoire à
elle, à peine esquissée, expliquant en fait la genèse, qui la
dépasse, de son rôle pathogène actuel.
En somme, il nous semble important de souligner que la
génération des grands-parents devient pathogène, non en elle-même, ce que des lecteurs risqueraient de croire, mais à la suite
d’histoires de vie où les choses se sont nouées antérieurement à
l’accession à ce rôle de grand-parent. Il peut être révélateur
d’enchaînements générationnels lointains, comme les travaux
d’Anne Ancelin Sutzenberger
[1], entre autres, l’ont bien montré.
Il est rarement à lui seul initiateur de pathologies familiales.
Il est clair que pour la prise en charge d’enfants ou de jeunes
maltraités, remonter à la génération des grands-parents pour
comprendre la genèse de ces situations familiales est important.
Mais pour un lecteur qui travaille dans le champ du
vieillissement et de la vieillesse, cette analyse mériterait d’être
nuancée en insistant plus sur l’histoire perturbée/perturbante de
ces grands-parents, dans leur enfance/jeunesse, qui fait d’eux
des victimes (jeunes) maltraitantes (en tant que parents et
grands-parents) de manière réactionnelle.
La chaîne des générations ne s’arrête pas là. Il est sûr que l’on
ne peut remonter que sur quelques générations. Le mérite de cet
ouvrage est de mettre en évidence que la relation parent/enfant
s’inscrit dans un continuum générationnel plus vaste, que les
relations familiales soient sur le mode de la maltraitance ou non.
À l’heure où beaucoup de jeunes vivent, jusqu’à l’adolescence,
dans des familles à quatre générations, la nature du lien entre
grands-parents pathogènes et leurs propres parents serait à
développer. Comprendre et relativiser le « charme maléfique » de
certains grands-parents donnerait une plus grande référence
temporelle aux plus jeunes. Cela pourrait peut-être aider certains
de ces grands-parents à faire un travail sur eux-mêmes pour
évoluer. Si le placement familial peut être source de
reconstruction pour des jeunes, la prise en compte de la
souffrance, ancienne, des grands-parents pourrait aussi les
amener à réarticuler leur vie, à donner sens à ce qu’ils ont vécu,
et à vieillir plus apaisés. L’auteur aborde cette question à la fin
de son ouvrage, de manière très succincte. Elle montre les
bienfaits d’une écoute neutre des grands-parents, tout comme
les difficultés d’être dans cette écoute bienveillante, quand le
cadre professionnel met au premier plan l’enfant ou la jeune
victime de ces grands-parents. Elle traite aussi de l’aménagement
des relations entre grands-parents et parents. Puisque cela est
possible, ne pourrait-on équilibrer davantage (dans la pratique
comme dans les discours) la place donnée à chaque
génération ? Le bien-être comme la maltraitance de l’un
conditionne le bien-être et la maltraitance de tous les autres.
C’est toute la chaîne générationnelle qui doit pouvoir être prise
en charge, y compris, les grands-parents (et arrière-grands-parents quand ils vivent encore) afin que les personnes les plus
âgées puissent achever leur histoire, qu’elles y « trouvent leur
place pour pouvoir la céder ».
Par GENEVIÈVE VAUCHER,
Fondation nationale de gérontologie
Vieillissement, grand âge
et santé publique
HENRARD JEAN-CLAUDE, ANKRI JOËL,
Éditions ENSP, Rennes, 2003,277 p.
Jean-Claude Henrard et Joël Ankri nous proposent un ouvrage
qui traite de la place de la santé publique dans le domaine du
vieillissement et de la vieillesse, aussi bien du côté descriptif (la
santé au grand âge) que du côté des déterminants de la santé et
des politiques mises en œuvre pour répondre aux problèmes de
santé des plus âgés. Un chapitre introductif fait le tour des
définitions de la vieillesse selon les disciplines et délimite la
population concernée. Cette population ne repose pas sur des
critères d’âge, lesquels provoquent trop souvent l’amalgame
entre classe d’âge et catégories de personnes dont l’état
d’incapacité fonctionnelle fait problème, mais plutôt sur
l’évolution d’une sénescence dont les conséquences aboutissent
à une fragilisation qui rend les individus plus vulnérables aux
maladies. Les auteurs insistent à plusieurs reprises dans
l’ouvrage sur le fait que dans toutes les classes d’âge, les
personnes qui relèvent d’une prise en charge sociale ou
médicale importante sont une minorité.
La première partie traite de la santé de la population âgée. Pour
les auteurs, le modèle qui décrit le mieux cette santé n’est pas le
modèle biomédical (la santé comme absence de maladie) mais
le modèle sociomédical, où « la santé est conçue comme la
bonne adaptation à l’environnement social et le fait d’y
fonctionner au mieux » (p. 45). Les plus âgés sont des survivants
(peu après 80 ans, il reste moins de la moitié d’une classe d’âge
annuelle), et l’appréciation de leur santé est complexe du fait de
l’association entre diverses pathologies et les facteurs sociaux :
la qualité du logement ou celle de leurs réseaux sociaux rentre,
par exemple, en bonne part dans leur capacité à maintenir leurs
rôles sociaux. Un chapitre sur les données de santé détaille les
principales affections, en particulier selon l’évolution de la part
qu’elles prennent dans la mortalité aux grands âges : recul des
maladies cardiovasculaires et cérébrovasculaires, mais contraste
selon les genres pour les cancers, en baisse chez les femmes et
en augmentation chez les hommes. La fracture de l’extrémité
supérieure du fémur entraîne le décès dans 12 à 20 % des cas
dans l’année qui suit, ainsi qu’une perte d’autonomie dans 25 à
35 % des cas. La consommation des psychotropes, qui concerne
une personne de plus de 80 ans sur trois peut être liée à la
solitude, à la satisfaction de la vie, à la présence d’affections
chroniques. Plus généralement, si la consommation médicale
s’accroît avec l’âge, les auteurs retiennent qu’une faible
proportion dans chaque classe d’âge reste forte consommatrice
et que l’on gagnerait à mieux connaître les caractéristiques de
ces gros consommateurs. La question de la prévention pose le
problème de la carence en matière de recherches sur cette
population du grand âge : peu d’études nationales sur les effets
de programmes de prévention, même si l’on connaît le bénéfice
de l’arrêt de la consommation de tabac sur les risques d’AVC ou
celui des apports de calcium sur le risque de fractures. Ces
manques de connaissance dans ces domaines sont, pour les
auteurs, l’indicateur d’un « âgisme épidémiologique », lui-même
révélateur d’une représentation dominante de la vieillesse sous
le registre déficitaire. Le succès de la notion de « dépendance »
appliquée au grand âge confirme cette représentation, qui fait fi
des rapports d’interdépendance que chacun entretient avec les
autres.
La deuxième partie fait le point sur les déterminants sociaux
de la santé au grand âge. L’hétérogénéité des revenus à l’âge
de la retraite est soulignée : par exemple 10 % des retraites
sont supérieures à 1 705 euros par mois et 10 % inférieures à
244 euros, soit un rapport de 1 à 7 ; les hommes perçoivent une
retraite 1,7 fois supérieure à celle des femmes. Il est dommage
que les auteurs n’aient pas rappelé le lien entre le revenu et les
niveaux d’incapacité, lien confirmé par exemple par Colvez et
al.
[1], qui trouvent un rapport de 1 à 4 entre les tranches de
revenus extrêmes pour les personnes déclarant une limitation de
leurs activités à l’intérieur de leur domicile. Est relevée
également l’importance de disposer de réseaux et de support
social dans la réussite du maintien à domicile malgré les
handicaps : c’est ainsi que les personnes sans enfants risquent
quatre fois plus que les autres d’entrer en institution de retraite.
Les prestations d’aide et de soins se caractérisent par une grande
fragmentation, ce qui aboutit à des définitions différentes selon
les professions impliquées des besoins aux grands âges.
La médicalisation de la demande, y compris celle d’ordre
psychologique ou social, est un indicateur de la mauvaise
efficacité du système d’attribution de prestations.
La troisième partie fait l’histoire et le bilan de la politique
médicosociale de la vieillesse en France, tout en donnant des
points de comparaison entre la France et d’autres pays de
l’Union européenne. Les auteurs montrent la construction
progressive d’un nouveau cadre de référence pour la vieillesse :
homogénéisation du troisième âge, refoulement de la vieillesse
vers un âge plus avancé, prégnance d’une conception
biomédicale de la santé. La politique d’action sociale et
médicosociale a été plus incitative que fixée par la loi et n’a pas
toujours été assortie de moyens suffisants. Une nouvelle
allocation est toutefois née, l’Allocation personnalisée
d’autonomie (Apa), qui a le défaut d’être spécifique aux
personnes âgées et qui ne règle en rien la complexité du
dispositif de prise en charge. Un dernier chapitre dresse
l’inventaire des enjeux de santé publique soulevés par le grand
âge. Les auteurs insistent sur le contexte sociétal, qui voit se
développer l’âgisme dans une société productiviste. Le statut
d’infériorité attribué aux plus âgés passe avant une conception
privilégiant la perspective du parcours de vie « où
environnement et individus sont dans des relations de
réciprocité » et où l’on doit tenir compte de « l’interdépendance
entre les générations » (p. 223). Dans ce cadre, on doit
questionner la vision médicale de la vieillesse, en laissant
émerger les savoirs profanes liés à cette expérience de fin de
parcours de vie.
On le voit, cet ouvrage n’apporte pas seulement beaucoup
d’informations sur l’état de santé des vieilles personnes et sur le
système de prise en charge de la vieillesse. Il veut aussi changer
la vision du vieillissement jusqu’ici très marquée par sa
médicalisation. En cela, les auteurs restent toutefois prisonniers
des informations dont ils disposent : information pléthorique du
côté épidémiologique sur les facteurs de risques (98 références
en bibliographie pour le chapitre IV), information très lacunaire
sur les aspects plus socioéconomiques du vieillissement
(18 références sur les déterminants socioéconomiques de la
santé au grand âge, chapitre VI). L’indigence quantitative de la
recherche en sciences sociales sur le vieillissement dans notre
pays, lequel ne dispose pas d’outil capable de structurer
véritablement ce domaine de recherche, ne permet pas
d’accumuler suffisamment de connaissances pour répondre aux
questions que les auteurs se posent : face à l’ambition de décrire
l’hétérogénéité des vies de vieillesse et les facteurs qui
déterminent les états de santé, trop peu de données quantitatives
ou qualitatives sont disponibles. L’ouvrage indique toutefois
clairement la voie d’une nécessaire mise à distance du modèle
biomédical dans l’analyse des questions de santé publique au
grand âge.
Par SERGE CLÉMENT,
Centre interdisciplinaire d’études urbaines
CNRS, Université de Toulouse, Le Mirail
Les femmes âgées
au XXIe siècle.
De l’invisibilité
au protagonisme
Oeuvre collective éditée par VIRGINIA MAQUIERIA D’ANGELO,
Institut espagnol des migrations et des services sociaux,
Ministère espagnol du Travail et des Affaires sociales,
Madrid, 2002,273 p.
Dans le panorama universitaire de la sociologie espagnole, cela
fait une décennie que la sociologie de la vieillesse répond à la
construction sociale d’un « problème » propre aux sociétés
industrielles avancées, celui de la croissance incontestable de la
population âgée dans ces sociétés, croissance qui va de pair
avec sa visibilité sociale et politique de plus en plus importante.
Curieusement, et comme cela s’est déjà produit bien souvent, la
réflexion sociologique commence par nier le caractère
problématique du « problème » et par détruire les hypothèses que
l’opinion publique ou politique émet. La réflexion liée au genre
a joué un rôle majeur dans cette destruction en partant de la
constatation, pourtant évidente, que la majorité des personnes
âgées sont des femmes. Une assimilation entre les problèmes de
la vieillesse avec ceux liés à la retraite ou à l’arrêt de la vie
active se fait facilement étant donné que les femmes ne
prennent pas leur retraite ou qu’elles la prennent effectivement
mais dans une moindre mesure. De même, considérer les
personnes âgées comme une charge économique ou comme un
secteur non productif de la population revient à oublier leur rôle
de « donneuses de soins » et, par conséquent, de fournisseurs de
services de base essentiels qui continuent à maintenir de
nombreuses femmes âgées dans leurs familles. Ainsi, la
sociologie du genre a enrichi la réflexion sociologique sur la
vieillesse. La pensée féministe, elle, porte un intérêt croissant sur
la manière dont les femmes vivent, expérimentent et affrontent
le vieillissement. Le genre se produit et se reproduit tout au long
du cycle vital, de façon matérielle et symbolique, et si les étapes
de socialisation primaire et la rencontre à l’âge adulte avec la
vie professionnelle et les responsabilités familiales sont des
étapes fondamentales, la vieillesse ressemble de plus en plus à
un moment où le genre se reformule de manière contradictoire.
Si, à de nombreuses reprises et à raison, on a insisté sur le fait
que cette étape est une perte des actifs que le patriarcat
considère comme essentiels à la féminité, c’est-à-dire la beauté,
l’attirance physique et sexuelle et la capacité de reproduction,
ce qui implique aussi une privation et une angoisse pour les
femmes (comme le signale Susan Sontag : « Alors que les
hommes mûrissent, les femmes vieillissent » ), il n’est pas moins
sûr que, pour de nombreuses femmes, cela suppose aussi une
rencontre nouvelle avec des espaces de liberté inconnus
jusqu’alors, espaces associés à la fin de la tutelle masculine que
suppose le veuvage, mais aussi au phénomène de l’androgynie
sociale dans cette étape de la vie. En effet, on constate
également qu’au cours de ces années de jouissance historique
récente, les rapports de genre tendent à s’estomper du fait que
les femmes adoptent des attitudes et des comportements
masculins et que les hommes, quant à eux, adoptent certains
rôles féminins, jugés auparavant comme impensables ou
intolérables. D’autre part, dans le domaine de la reproduction
matérielle des rapports de genre, le rôle central que les grands-mères jouent en rendant possibles les nouveaux rôles
professionnels de leurs filles devient progressivement objet d’une
attention croissante. Cependant, le problème de ces femmes est
qu’elles doivent concilier leur vie professionnelle et les soins
prodigués aux personnes âgées de leur famille dans un contexte
d’État-providence précaire « familialiste » selon la catégorisation
d’Esping-Andersen, définition qui correspond à l’État espagnol.
La vertu principale du livre compilé par Virginia Maquieria
D’Angelo, professeur d’Anthropologie sociale à l’Université
autonome de Madrid, est qu’il recueille de façon synthétique et
agréable ce dialogue fructueux entre la sociologie du genre et la
sociologie de la vieillesse, tandis qu’il l’ouvre à la perspective
interdisciplinaire et à l’intervention sociale. Ce livre regroupe les
rapports présentés lors des « Jornadas » célébrées sous le même
nom en novembre 2000, et cette origine est bien visible dans sa
structure et son contenu. Cependant, même si, à la lecture de ce
livre, on peut trouver qu’il manque d’hétérogénéité dans ses
apports et que certains d’entre eux ne sont pas académiques, il
doit être interprété de façon positive en ce qui concerne le
caractère interdisciplinaire de ceux-ci (sociologie et
anthropologie sociale, psychologie, histoire, médecine, travail
social). Sa double dimension de réflexion théorique et de travail
appliqué procure un champ fécond de réflexion et de débats.
Le livre débute par une réflexion sur « la construction
socioculturelle de l’âge » à laquelle Teresa del Valle et Margarita
Ortega participent. Du point de vue de l’anthropologie sociale,
Teresa del Valle développe les différences entre l’âge
chronologique, l’âge attribué (c’est-à-dire les rôles et valeurs
socialement assignés à un âge chronologique précis) et l’âge
ressenti (celui que les personnes peuvent construire à partir de
leur propre subjectivité, ce qui contribue ainsi à reformuler
l’identité sociale elle-même). Les dissonances qui se produisent
dans ces trois dimensions marquent le cycle vital des personnes
et la manière négative dont se construit la vieillesse féminine à
partir des valeurs patriarcales et surtout à travers les métaphores
négatives et la médicalisation excessive des processus liés à la
ménopause. Ces éléments conduisent les femmes à vouloir vivre
un âge ressenti, construit selon des paramètres éloignés du
patriarcat.
Margarita Ortega, quant à elle, nous offre une vision de la
vieillesse dans l’histoire moderne, vision qui aboutit à la
constatation que dans l’Europe préindustrielle, pour un homme
ou une femme, devenir une personne âgée correspondait non
seulement à un âge chronologique considérablement inférieur à
l’âge chronologique actuel, mais aussi que cela supposait une
victoire de la vie, compte tenu de la forte mortalité à cette
époque-là. Le pouvoir et l’autorité des vieillards résidaient dans
le contrôle de la propriété foncière que ceux-ci exerçaient
jusqu’à leur mort au cœur des familles de paysans. Ce pouvoir
matériel leur garantissait l’assistance et les soins de leurs
héritiers tout au long de la vieillesse. Le statut de la femme était,
quant à lui, beaucoup plus précaire puisque cette autorité était
toujours soumise à celle de son mari administrateur des biens
conjugaux et le veuvage supposait que la femme se retrouvait
sous la tutelle du nouvel héritier. Les arrangements complexes
que les testaments et les contrats de mariage regroupent quant
aux futures obligations des héritiers face aux mères devenues
veuves ou à d’autres parents figurant dans le tronc familial
révèlent que de telles obligations ne se réglaient pas sans conflit.
À travers les dictons populaires, la littérature et l’iconographie
des XVIe et XVIIe siècles, Margarita Ortega a collecté l’image
négative de la vieillesse, et surtout des femmes âgées et seules,
des célibataires ou des veuves qui vivent de façon autonome et
qui attirent sur elles le soupçon de tous les vices et, en dernière
extrémité, de sorcellerie. Cependant, il convient de se rappeler
comme Jack Goody, que l’institution de la dot, propre au
système familial euro-asiatique, accorde aux veuves un pouvoir
inconnu à d’autres cultures, et comment, grâce à elle, ces
femmes furent un collectif particulièrement copié par l’Église au
niveau de leurs stratégies d’accumulation de patrimoine et de
pouvoir. Le pouvoir et l’autonomie économique donnés aux
personnes âgées sous l’Ancien Régime par la propriété foncière
sont aujourd’hui représentés par les pensions. Pourtant, même
dans ce dernier cas, l’inégalité homme-femme se reproduit
compte tenu de la participation professionnelle des femmes de
plus en plus faible et précaire et donc de leur moindre pouvoir
économique au cours de la vieillesse. Ceci est un des points
développés par Pilar Rodríguez dans le chapitre qu’elle signe (et
qui ne peut que nous rappeler la polémique déclenchée il y a
peu de temps en Espagne par une personne haut placée en
politique qui a suggéré que les pensions des femmes devraient
être moins importantes que celles des hommes puisque les
femmes « vivent plus longtemps »).
Le thème général abordé dans ce chapitre est « Les femmes
âgées et les rapports de genre ». On y trouve des données
statistiques abondantes et récentes sur les conditions de vie des
hommes et des femmes âgés en Espagne. Le sujet central de ce
chapitre est la manière dont la vie des femmes âgées espagnoles
a été médiatisée par la priorité au dévouement aux autres
(amour aliénant) et par l’amour disputé parmi les différents
demandeurs de soins (pères, enfants, petits-enfants). Ce mandat
social de l’amour a interdit à ces femmes de « s’aimer elles-mêmes », condition initiale pour avoir une vie plus autonome et
gratifiante, même si en général l’esprit plus curieux et participatif
des femmes âgées, par rapport aux hommes, et la réinvention
des rôles sociaux, capable, dans des conditions favorables, de se
réaliser à la fin de la vie, laissent un espoir de trouver cette
nouvelle forme d’amour et d’entrer dans un processus de
renforcement réel du pouvoir.
Le livre se poursuit par une partie dédiée au « Vieillissement
salutaire » dans laquelle sont explorées, du point de vue de la
psychologie, de la médecine, de la santé et du travail social, les
méthodes pour que, de manière effective, le processus du
vieillissement puisse être une aventure passionnante plutôt
qu’une perte, et ce, grâce à des habitudes nutritionnelles,
sanitaires, médicales et de participation sociale. Marcela
González-Gross, Cristina de la Cámara, Federico Suárez et
Soledad Muruaga, explorent ces dimensions qui donnent à
l’oeuvre un aspect plus appliqué ou pragmatique.
Cet appel au vieillissement dans la jouissance culmine dans le
livre grâce à la participation d’Anna Freixas qui, à partir de la
dénonciation de la stigmatisation du vieillissement féminin, et
surtout à travers une médicalisation absurde des processus liés à
la ménopause, appelle à construire une gérontologie féministe
qui favorisera les interprétations positives du vieillissement chez
la femme et redécouvrira « cette liberté personnelle qui provient
du dépassement des mandats du patriarcat et du lien avec
d’autres femmes depuis cette liberté ».
Auparavant, Constanza Tobío et Cristina Santamarina, dans une
perspective plus sociologique, nous montrent comment les
femmes âgées contribuent au changement social et à la
redéfinition active des rapports de genre et d’âge. Tout d’abord,
Constanza Tobío analyse, en utilisant des données empiriques
tant quantitatives que qualitatives, la manière dont les grands-mères espagnoles contribuent dans de nombreux cas à rendre
possible l’incorporation des femmes au marché du travail, même
si cela se fait en supportant des biographies où le sacrifice est
une norme : les femmes s’occupant de leurs enfants, de leurs
parents et enfin de leurs petits-enfants, qui n’attendent, et
n’espèrent pas non plus, que quelqu’un les remplace dans les
générations futures. Une situation qui nous obligera, plus tôt que
tard, à affronter les profonds changements dans l’état du « bien-être ». Ensuite, Cristina Santamarina nous instruit sur l’effet que
les révolutions technologiques ont eu sur les rapports de genre
(révolution hydraulique, électrique et, plus récemment,
informatique) et sur la manière dont la révolution de
l’informatique appliquée au domaine domestique, la domotique,
peut introduire des changements profonds dans la vie
quotidienne des personnes âgées, en leur proposant un niveau
de soins et d’autonomie nécessaire et, d’autre part, en
estompant l’image qui prévaut de la vieillesse considérée
comme l’âge de l’incapacité technologique.
Le point culminant du livre est l’appel à la conquête de l’âge, un
parcours passionnant et illustratif d’un des domaines de
réflexion les plus féconds pour toutes les personnes intéressées
par le genre et l’âge et qui, sans aucun doute, fera partie des
débats et des changements sociaux très intenses de ces
prochaines années.
Par ROSARIO SAMPEDRO GALLEGO,
Université Carlos III, Madrid
[1]
Famille et société, présentation du numéro spécial des
Annales, Économie,
Sociétés, Civilisations, juillet-octobre 1972, n° 4-5, p.799.
[2]
Bois Jean-Pierre,
Les Vieux, de Montaigne aux premières retraites, Paris, Fayard,
1989.
[3]
Maille-Ubersfeld Anne, « Victor Hugo ou l’aïeul infini » in M. Soulé (dir.),
Les grands-parents dans la dynamique de l’enfant, Paris, Éditions ESF, 1979,
pp. 59-77.
[4]
Daumard Adeline,
Les Bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Paris,
Flammarion, 1991.
[5]
Martin-Fugier Anne,
La Bourgeoise. Femme au temps de Paul Bourget, Paris,
Grasset, 1983.
[6]
Claudine Attias-Donfut et Martine Segalen,
Grands-parents. La famille à travers les
générations, Paris, Odile Jacob, 1998
[1]
Notamment la Confédération nationale des retraités (CNR), la Fédération nationale
des associations de retraités (FNAR), la Fédération nationale des clubs d’aînés
ruraux (FNCAR) et l’Union française des retraités (UFR) qui, en 2000, se sont
regroupées au sein de la Confédération française des retraités (CFR).
[1]
Anne Ancelin-Schutzenberger,
Aïe, mes aïeux ! … Epi-La Méridienne éditions,
Paris, 1993.
[1]
Colvez A., Saintot M., Scali J. (1993), « Étude des inégalités sociales en matière
d’incapacité dans la population française », rapport Mire-Insee, Montpellier.