2003
Retraite et société
Avant-propos
Florence Legros
â– La modélisation des régimes de retraite : Nostradamus et les retraites ?
Depuis plusieurs années, le lecteur de la presse économique voit
se succéder les analyses sur la pérennité des régimes de retraite.
Il s’agit souvent de rapports publics qui ont pour but soit de
dresser un panorama prospectif des régimes de retraites, soit de
statuer sur les différences de traitement entre plusieurs catégories
de personnes ou de comparer les situations qui prévalent dans
plusieurs pays. Ces rapports d’experts sont assez peu souvent mis
à la disposition du grand public. Celui-ci trouve son information
dans la presse généraliste, laquelle retient seulement quelques
chiffres-clés à des horizons qui semblent souvent éloignés. Le
non-spécialiste a alors l’impression de « boîtes noires », faisant
ressortir des données souvent frappantes, induisant des
conclusions généralement pessimistes et que le terme lointain
rend sujettes à caution. Il en découle une triple incertitude : sur la
méthode utilisée, sur le degré de fiabilité inhérent à la démarche,
sur les hypothèses mises en œuvre. Concernant les pensions, le
caractère épidermique du sujet renforce le doute et la méfiance
des individus envers des méthodes qui mélangent le comptable et
le social, quelquefois au détriment de celui-ci.
L’objet de cette introduction est de tenter d’éclaircir les méthodes
de modélisation des régimes de retraite et d’en montrer les
enseignements comme les limites. Il s’agit tout d’abord de
répondre à un certain nombre de questions. Disons tout de suite
qu’elles sont souvent de bon sens et qu’elles se posent à tous ceux
qu’intéresse le sujet et pas seulement aux experts. Prenons un
exemple extrêmement classique en examinant l’affirmation
suivante : « Les fonctionnaires sont des privilégiés dans le domaine
des retraites. » On imagine assez bien le dialogue suivant : « Leurs
retraites sont indexées sur les traitements de la fonction publique
et non sur les prix. – Oui, mais leurs primes ne sont pas intégrées.
– D’accord, mais ils ont des régimes supplémentaires très
avantageux. – Certainement, mais tout le monde n’a pas de prime
importante. – Vrai, mais leur retraite correspond à 75 % du
dernier traitement contre 50 % des vingt-cinq meilleures années
dans le privé. – Dans le privé, il y a des régimes complémentaires.
– En plus, ils partent plus tôt à la retraite. »
Autant d’éléments rendent la comparaison ardue. Généralement,
ce type de discussion se termine en prenant en exemple des
individus censés représenter la population dont on parle. On
compare alors une postière mère de trois enfants avec une
serveuse de restaurant dont la famille est de même taille. La
comparaison intègre, outre ces éléments, d’autres variables : le
salaire respectif des deux personnes, leur nombre d’années de
cotisation, etc. Bref, on se rend rapidement compte – avant de
conclure qu’il s’agit finalement de deux cas particuliers – de la
difficulté d’effectuer des mises en parallèle et de la pluralité de
variables à considérer. La conclusion de ce qui précède est que
tout exercice de comparaison doit reposer sur un grand nombre
de cas afin de tirer des enseignements à partir de variables
statistiquement significatives. Ainsi, l’espérance de vie des cadres
est notablement supérieure à celle des ouvriers qualifiés.
Autrement dit, en moyenne, les cadres vivent plus vieux que les
ouvriers qualifiés mais cela peut ne pas être vrai de deux cas
particuliers observés et choisis au hasard.
Pour comparer valablement, il faut donc disposer d’un grand
échantillon. Et plus il est large, plus les conclusions déduites sont
fiables. Comme on le verra, la microsimulation est précisément
une technique qui implique que l’on dispose d’un important
panel d’individus et du plus grand nombre possible
d’informations les concernant, tels leur déroulement de carrière,
leur situation familiale, etc. Cela étant, nous ne disposons pas
toujours d’un tel échantillon. Dans ce cas, on « invente » une
personne pourvue des caractéristiques dont on veut mesurer
l’impact. Par exemple, quand on veut mettre en parallèle les
retraites du secteur public français et du secteur public allemand,
il est légitime d’« épurer » les individus de caractéristiques propres
qui n’apportent rien à la comparaison afin de mettre en avant les
effets des règles institutionnelles. On cherchera à comparer deux
personnes entrées dans le secteur public au même âge, ayant
connu une carrière identique (par exemple, rémunérées durant
toute leur vie au niveau du traitement moyen de la fonction
publique), ayant eu le même nombre d’enfants, le même âge de
départ en retraite. On va donc « construire » cette personne et,
dans le cas imaginé ici, lui appliquer des règles nationales. C’est
la technique dite des « cas-types » qui sera détaillée
ultérieurement.
Au-delà des comparaisons, on peut poser d’autres questions
comme la « soutenabilité » des régimes de retraite, l’influence de
la démographie sur leur équilibre financier, le rôle du marché du
travail dans cet équilibre, l’impact du mode de financement des
retraites sur l’économie. Ces problèmes en appellent à des
grandeurs macroéconomiques : la structure de la population, le
taux de dépendance (rapport des retraités aux actifs), les taux de
chômage et d’activité, le taux d’épargne et sa dynamique, le taux
de croissance économique, le contenu de cette croissance en
travail et en capital, etc. Dans ce cas, la dimension individuelle
est superflue et on cherchera à comprendre l’effet agrégé des
différentes variables. Tel est l’objet des modèles d’équilibre
général à générations imbriquées dans lesquels est prise en
compte la dynamique macroéconomique ou encore des modèles
d’équilibre partiel dans lesquels la dynamique économique est
supposée externe au système de retraite.
Nous nous étendrons plus loin sur les modèles d’équilibre
général, arguant que les modèles d’équilibre partiel ne sont pas
aptes, par essence, à rendre compte des liens entre
macroéconomie et régimes de retraite et sont donc insuffisants
pour élaborer un diagnostic complet. Ainsi, dans un modèle
d’équilibre général, la dynamique du taux d’épargne des ménages
dépendra de leurs anticipations relatives au taux de
remplacement de leur régime de retraite (rapport entre le montant
de la retraite et le salaire d’activité). Autrement dit, les ménages
augmenteront leur épargne s’ils anticipent que leur retraite sera
insuffisante pour répondre à leurs aspirations quand ils seront
retraités. Les variations du taux d’épargne auront alors une
incidence sur l’offre de fonds et, partant, sur les conditions
de financement de l’économie (le coût du capital – le taux
d’intérêt – et donc la formation de l’investissement), sur les
salaires et leur évolution, puis sur la croissance. Dans un modèle
d’équilibre partiel, en revanche, on cherchera à estimer les
charges à venir du régime de retraite en fonction des différentes
hypothèses relatives à l’environnement macroéconomique. Par
exemple, on entrera une hypothèse de taux de croissance des
salaires nationaux sur la durée de la projection qui donnera une
évaluation des recettes (compte tenu des taux de cotisation et des
taux d’activité et de chômage retenus), puis des retraites (compte
tenu des taux de remplacement et des règles de calcul en vigueur
pour ces retraites). D’où une projection d’équilibre ou de
déséquilibre des régimes. On voit bien que dans le modèle de
l’équilibre partiel, le caractère déterministe des hypothèses est
assez fort et extrêmement discutable.
Nous décrirons donc ici, de manière synthétique, trois types
d’exercices qui correspondent aux trois types de simulations
effectuées dans la présente publication : les cas-types, les
microsimulations et les modèles d’équilibre général à générations
imbriquées.
â– â– Les cas-types : un instrument précieux pour
les comparaisons institutionnelles
L’un des problèmes les plus aigus lorsqu’on parle des retraites est
le lourd contenu institutionnel du dossier. D’une part, des
travailleurs exerçant des fonctions différentes dans des secteurs
différents de l’économie sont rattachés à des régimes de retraite
distincts. D’autre part, les règles comptent énormément lors du
calcul des retraites. Si l’on prend l’exemple des régimes
complémentaires du secteur privé, deux personnes aux profils de
carrière différents et/ou aux itinéraires professionnels différents
bénéficieront de retraites très inégales, celles-ci étant
extrêmement contributives.
Pour reprendre les termes de Carole Bonnet, coauteur du modèle
Oscarie développé par la Direction de la recherche, des études,
de l’évaluation et des statistiques (Drees) et utilisé dans la présente
publication par Christel Colin et Corinne Mette ( cf. « Impact des
différents aléas de carrière sur les pensions de retraite : inactivité,
chômage, travail à temps partiel », pp. 24-49), « l’approche
traditionnelle basée sur les cas-types […] permet de mettre en
évidence les effets de barèmes, de législation ou de
caractéristiques propres des individus ou des régimes étudiés en
isolant ce qui relève de la structure des populations concernées »
(Bonnet, 2002). Le principe est simple et très bien décrit dans la
contribution de C. Colin et C. Mette. Il s’agit « d’inventer »
plusieurs personnes et leur carrière. On peut imaginer que M. X a
travaillé toute sa vie dans le secteur privé, d’abord comme non-cadre puis comme cadre et qu’au cours de cette carrière, il a
souffert deux fois du chômage, une fois à 30 ans puis une seconde
à 50 ans. Durant l’ensemble de sa vie professionnelle, son salaire
est supposé avoir crû comme le salaire moyen de l’économie
française. M. Y, quant à lui, a toujours été cadre, n’a jamais été
au chômage, a bénéficié d’une rémunération régulièrement
ascendante, du salaire moyen de l’économie en début de carrière
à deux fois ce salaire moyen en fin de carrière. En appliquant la
loi (les règles), on peut calculer les retraites de MM. X et Y et les
comparer. Il est également possible de regarder ce qui résulterait
d’une modification des règles. Par exemple, qu’adviendrait-il si,
au lieu de prendre en compte les vingt-cinq meilleures années de
salaire, on prenait pour base l’intégralité de la carrière pour le
calcul de la retraite ? Il est évident que M. X, déjà défavorisé par
rapport à M. Y, souffrirait d’un tel mode de calcul.
L’aspect « boîte noire » est absent d’une telle démarche pour peu
que l’on décrive clairement les situations de M. X et de M. Y ainsi
que tous les jeux de règles retenus pour la comparaison.
De ce point de vue, la contribution de C. Colin et C. Mette est tout
à fait remarquable. Le modèle mobilisé, Oscarie, permet de traiter
un ensemble de cas-types. Les auteurs, considérant que les
conditions de travail – au sens large : rémunérations, aléas de vie
professionnelle, développement du temps partiel, etc. – ont
beaucoup évolué au cours des dernières décennies, s’attachent à
comparer le montant des retraites (via les taux de remplacement,
c’est-à-dire ici le ratio entre le premier versement de la pension et
le dernier salaire d’activité) de plusieurs générations d’individus
ayant connu des carrières différentes. On croise donc l’effet
génération (les générations étudiées ici étant celles de 1940,
1950,1960,1970 et 1980, il y a un aspect prospectif dans cette
étude) et l’effet « profil de carrière ». Ces profils sont caractérisés,
d’une part, par le salaire et son rythme d’évolution, d’autre part,
par les aléas qui les affectent (les années de chômage et/ou
d’inactivité). De manière générale, les auteurs montrent une
décroissance des taux de remplacement au fil des générations :
les plus jeunes ont un taux de remplacement plus faible que
celui de leurs aînés. Cette baisse concerne principalement le
régime général pour les premières générations, les régimes
complémentaires pour les dernières. En outre, les carrières
ascendantes semblent pâtir davantage de la moindre « générosité »
des régimes et – paradoxalement – le travail à temps partiel qui a
beaucoup affecté la génération 1950 pèse plutôt de manière
identique sur les générations les plus jeunes (moins de 6 % de
taux de remplacement).
En revanche, l’incidence de la période d’inactivité sur le montant
de la pension du régime général dépend fondamentalement de
l’allure des carrières et surtout du report, ou non, de l’âge de
liquidation, un départ précoce en retraite entraînant une
minoration du taux plein. De la même manière, le chômage
indemnisé pèse d’autant plus sur le taux de remplacement qu’il
« ampute » les vingt-cinq ans qui servent au calcul du salaire de
référence. L’effet sur les régimes complémentaires – du fait de leur
caractère totalement contributif – est différent : c’est la durée des
périodes d’inactivité et de chômage et leur place dans la
chronologie de la carrière qui importent. Par ailleurs, cet effet
n’est pas le même pour toutes les générations.
Comme on l’aura compris, la méthode des cas-types a pour
principal avantage d’éclairer les règles appliquées et d’évaluer les
incidences de leurs modifications. Elle permet entre autres de
statuer sur l’équité inter ou intragénérationnelle qui découle de la
mise en place des règles : comme on l’a vu, les parcours
professionnels ont des impacts différents selon les générations ;
les résultats sont également profondément affectés par le
calendrier des aléas de carrière. Du coup, on peut mesurer la
difficulté d’établir des comparaisons fiables notamment au plan
international : on peut « tordre » le taux de remplacement en
jouant sur les profils. Il est donc nécessaire de raisonner à profils
identiques ou – au moins – de disposer de la totalité de
l’information disponible.
On ne peut conclure sur ce modèle sans signaler les principaux
inconvénients de la méthode. Ils sont de deux types :
représentativité des cas créés, d’une part, prise en compte de la
conjoncture des retraites, d’autre part. S’agissant du premier
point, même si l’on tente de choisir des profils réalistes pour
mener l’analyse, il est clair que ces cas peuvent toujours prêter
à discussion : la question rémanente est de savoir si le cas choisi
correspond bien à une situation réelle représentative. C’est
pourquoi Karine Briard propose, dans sa contribution, de
dessiner, à partir de l’observation des carrières, des profils-types
susceptibles de rendre compte de la diversité des parcours réels.
S’agissant du second point, il est évident que les règles appliquées
aux cas-types sont les règles en vigueur ou celles dont on peut
penser qu’elles seront en vigueur. De même, les profils de carrière
adoptés peuvent être remis en cause par une conjoncture
différente de celle que l’on a imaginée : chômage différent, profils
de salaires affectés différemment, etc. On dit souvent que
l’utilisation des cas-types est liée à la notion théorique de « régime
permanent » (démographie, législation et conditions économiques
inchangées), ce qui est loin d’être réaliste. Comme nous le verrons
ultérieurement, les modèles d’équilibre général, moins précis sur
les situations individuelles, permettent de prendre en compte les
modifications de l’économie dans laquelle les retraites sont
financées puis payées.
En ce qui concerne la représentativité des cas considérés, la
microsimulation, pour s’intéresser à de larges échantillons de
personnes, pallie les carences de la méthode des cas-types.
â– â– La microsimulation : un instrument puissant
pour mesurer les inégalités intergénérationnelles
Contrairement à celle des cas-types, la technique de la
microsimulation repose sur des données d’enquête et a donc
comme point d’entrée un véritable échantillon d’individus réels.
À grands traits, il s’agit de suivre ces personnes durant toute leur
carrière, de calculer (ou de récolter, le cas échéant, si les données
existent) leurs droits à la retraite, éventuellement la durée de
celle-ci, et d’élaborer des comparaisons entre classes homogènes,
par exemple entre salariés du privé et salariés du secteur public
(Colin, Legros, Mahieu, 2000). Le problème – qui motive la
simulation – est que l’on ne dispose généralement pas de ces
données, du moins sur un échantillon de population. On possède
des données partielles, tel un suivi d’assurés pendant x années.
Par ailleurs, durant les années d’observation, ces personnes sont
d’âges différents : les unes sont jeunes (en début de carrière), les
autres se situent en fin de carrière. C’est précisément cette
différence qui permet de faire la simulation. On peut alors isoler,
grâce à l’économétrie, les caractéristiques des individus entre 20
et 35 ans, 35 et 50 ans, 50 et 65 ans, etc. Ces caractéristiques sont
de plusieurs types : effet de l’âge (incidence de l’ancienneté sur
les rémunérations), effet de génération (différences d’accès au
marché du travail selon les générations, c’est-à-dire la date à
laquelle les travailleurs ont débuté leur carrière), effet date
(caractéristiques liées à la conjoncture économique), effet
diplôme, effet sexe, effet catégorie socioprofessionnelle, effet
individuel (ou effet fixe), inhérent aux personnes elles-mêmes (ainsi, le dynamisme des carrières peut être dû, au moins
partiellement, aux caractéristiques propres de certains individus),
etc. Une fois ces effets isolés, on peut les appliquer aux assurés
pour lesquels certaines données font défaut : par exemple, on
prolonge la série de salaires et d’aléas de carrière de ceux
pour lesquels on possède les données de 20 à 35 ans en
leur appliquant les caractéristiques (observées et traitées
économétriquement) des représentants des tranches d’âges
supérieures. Au total, on reconstitue les carrières des individus de
leur premier à leur dernier jour de travail.
On peut également reconstituer des « vies privées », notamment
en « extirpant » des personnes observées les comportements de
nuptialité, de fécondité, les transferts privés ascendants ou
descendants, le comportement d’épargne, la « quantité »
d’éducation accordée aux enfants, etc. Il est alors possible de
« reconstruire » l’ensemble de la trajectoire d’individus dont on n’a
qu’une parcelle de vie et affecter ces parcours de vie en fonction
de variables exogènes. Par exemple, si je sais que les travailleurs
d’âge « a » ont une probabilité « p » de connaître le chômage avec
« p » fonction croissante du taux de chômage macroéconomique,
je peux simuler de nouveau ce que serait la trajectoire
professionnelle d’un individu compte tenu de nouvelles
hypothèses de chômage macroéconomiques et donc d’une
nouvelle probabilité de se trouver au chômage. Avant de
considérer l’apport précis des deux contributions utilisant ici les
microsimulations, deux précisions doivent être faites.
Premièrement, les quelques développements précédents même
s’ils ont pour but d’éclairer le lecteur, souffrent d’incomplétude et
de simplisme. Pour des développements plus précis, se reporter à
Pennec (1993), Legendre, Lorgent, Thibault (2001) ou Bonnet
(2002, op. cit. ). Se trouvent également une analyse critique dans
Dupont, Hagneré, Touzé (2002) et une illustration étrangère dans
Rake (1998).
Deuxièmement, deux critiques subsistent. L’économétrie estime
des réactions moyennes à une variable exogène. Ainsi, dans
l’illustration ci-dessus, la probabilité de connaître le chômage à
l’âge « a » qui augmente de x% chaque fois que le chômage
macroéconomique augmente d’un point est une réaction
moyenne. Il est certain que MM. X et Y, même à formation égale,
catégorie socioprofessionnelle équivalente, etc. ne vont pas être
affectés de la même façon par une telle progression du chômage.
Mais l’économétrie ne « capte » pas les effets individuels : elle
ignore par exemple que M. X a un meilleur carnet d’adresses que
M. Y ou qu’il a épousé la fille de son employeur !
De la même manière, si un ouvrier déroge, en termes d’éducation
de ses enfants, au comportement moyen de sa catégorie sociale,
on retrouve cet écart en « effet fixe », c’est-à-dire personnel et non
expliqué. On tiendra compte de cet effet fixe, mesuré par
l’économétrie si l’on prolonge « l’histoire de la vie » de cette
personne. Mais, inexpliqué, cet effet a un caractère exogène qui
ne sera pas affecté par l’environnement de l’individu, d’où une
marge d’erreur qui peut demeurer. Autre limite, les réactions
personnelles – dans ce type de modèle – n’ont pas d’incidence sur
la macroéconomie. L’utilisation des modèles de microsimulation
se fait donc à environnement économique qui ne peut varier
« qu’à la main » du fait du modélisateur.
Cela étant, les modèles de microsimulation peuvent être
pertinemment utilisés pour toute une batterie de questions. Ils sont
nés de la nécessité de tenir compte du niveau individuel et des
réactions personnelles à des phénomènes exogènes de type
mesures de politiques fiscales ou sociales. L’idée est que ces
mesures ne touchent pas uniformément la population (soit en
termes de comptabilité, par exemple via les tranches d’imposition
sur le revenu; soit en termes de réaction, par exemple via le taux
d’épargne qui dépend du revenu disponible des ménages). Le
niveau individuel permet donc de prendre en compte des effets de
barèmes souvent complexes et aussi de mesurer les conséquences
induites au plan de l’équité ou en matière de redistribution.
Il est donc aussi nécessaire que l’évaluation des effets
comportementaux, ce qu’excluent les microsimulations. De plus,
les modèles de microsimulation dits « dynamiques » introduisent la
dimension temporelle, c’est-à-dire la réaction dynamique, sur
plusieurs périodes, des individus à telle ou telle mesure. Ces outils
permettent finalement de combler les lacunes des modèles
démographiques et économiques (souvent des modèles d’équilibre
général calculable) en tenant compte des diversités personnelles.
Alors que les premiers permettent plutôt une approche comptable
– le déficit des caisses est exhibé à la fin d’une période de
référence –, on se situe ici dans une perspective sociale (on
regarde les gagnants et les perdants d’une réforme). Ainsi, grâce à
la microsimulation, Rake (op. cit.) évalue les bilans des réformes
des pensions, dans plusieurs pays de l’Union européenne, en
fonction des catégories socioprofessionnelles, du sexe, etc.
La contribution de Sophie Pennec et Anne-Gisèle Privat,
« Retraites des salariés du secteur privé en France : un modèle de
microsimulation », présente très clairement les objectifs comme
les méthodes de la microsimulation. Elles utilisent avec profit la
base de données de la Cnav qui suit la carrière des assurés depuis
1940. La richesse de l’information de base donne la possibilité
aux auteurs d’élaborer un modèle sophistiqué : il permet, entre
autres, de simuler et de mesurer l’impact des mesures envisagées
tant d’un point de vue comptable que du point de vue de la
comparaison des situations individuelles. Cette contribution
montre bien comment un modèle élaboré, reposant sur des
données statistiques rigoureuses, constitue non seulement une
belle construction intellectuelle mais également un outil d’aide à
la décision.
La contribution de Hanène Belhaj, « Retraites du secteur privé :
quels effets de l’introduction d’une dose de capitalisation ?»,
utilise le modèle de microsimulation de l’Insee Destinie.
Les simulations effectuées consistent en une limitation des
cotisations fondées sur la répartition afin de substituer à leur
hausse nécessaire au rééquilibrage du régime obligatoire une
part de capitalisation. La réforme est simulée afin d’apprécier les
effets redistributifs sur trois générations : 1948-1959,1960-1967,
1968-1975.
Le taux de cotisation à la capitalisation est supposé égal à 2 % et
le rendement de ces retraites préfinancées égal à 5%. Notons
déjà que l’exogénéité du rendement pose question. En effet, il ne
résulte pas d’un modèle intégrant le surcroît d’épargne dégagé
dans cette hypothèse qui pourrait faire baisser le rendement du
capital formé ni le cycle démographique qui, mécaniquement, fait
augmenter le capital par tête (même à montant de capital
inchangé) et en abaisse économiquement le rendement. Il s’agit là
d’une illustration d’un défaut de la démarche déjà mentionné plus
haut : la microsimulation ne prend pas en compte les incidences
rétroactives des politiques budgétaires, fiscales ou sociales qu’elle
imagine.
Les conséquences de la réforme sont alors comparées à celles qui
résulteraient d’un allongement de la durée de cotisation tel que
préconisé par le rapport Charpin (1999). Selon les simulations, la
« réforme Charpin » pénalise davantage, du point de vue des taux
de remplacement, les générations les plus jeunes qui ont eu plus
de mal à accéder au marché du travail et donc plus de difficultés
à accumuler les annuités requises
[1]. En revanche, la « réforme
capitalisation » favorise la génération la plus jeune : bénéficiant
plus longtemps des rendements supérieurs de son épargne, elle
est logiquement la principale bénéficiaire en termes de niveau de
rente. Entre les deux réformes, les écarts entre les taux de
remplacement sont donc d’autant plus importants qu’elles
concernent des générations jeunes. Par ailleurs, les retraites
capitalisées ne se heurtant pas à la décroissance des taux de
remplacement qui caractérise les retraites obligatoires par
répartition, les quintiles de revenu supérieurs sont avantagés
parrapport aux plus défavorisés de la réforme, toujours en
termesde taux de remplacement. Mais en termes de rendement
– rapprochés ici des taux de rendement interne de « l’opération
retraite » –, toutes les catégories semblent bénéficiaires.
Ainsi, cet instrument est extrêmement intéressant. D’abord,
il est prospectif : on peut prolonger des situations individuelles
de personnes jeunes jusqu’à des âges avancés. Ensuite, il permet
des simulations : l’impact d’une mesure fiscalo-sociale peut
être étudié. Enfin, il autorise des comparaisons inter et
intragénérationnelles.
Notons que nous avons utilisé à dessein le mot « simulation ». Il est
ici particulièrement important de ne pas confondre simulation et
prévision. Dans un exercice de simulation, ce qui importe est le
sens des incidences de telle ou telle mesure : on constate par
exemple qu’un allongement de la durée de cotisation nécessaire
à l’acquisition d’une pension à taux plein a un effet négatif sur les
taux de remplacement, compte tenu des comportements actuels,
c’est-à-dire compte tenu de la probabilité, pour les travailleurs, de
connaître des interruptions de carrière. Cette probabilité peut être
manipulée en fonction des convictions du modélisateur mais n’est
pas, pour l’avenir, connue avec certitude. L’apport majeur d’une
modélisation est de démonter les mécanismes et de comprendre
les enchaînements qui aboutiront au résultat. Il n’est certainement
pas de prendre ce résultat pour acquis. De ce point de vue, les
deux contributions faisant appel à la microsimulation sont tout à
fait illustratives.
Les modèles macroéconomiques décrits ci-dessous se veulent
davantage « instruments de prévision ». Mais là encore, il faut
prendre un certain nombre de précautions.
â– â– Les modèles d’équilibre général calculable
à générations imbriquées : pour l’enseignement
des mécanismes macroéconomiques
Comme on vient de le voir, les mécanismes macroéconomiques
agissent sur les pensions de retraite. On peut en rappeler
deux exemples : lorsque le taux de chômage augmente, il est
individuellement plus difficile de rassembler un nombre suffisant
d’annuités pour obtenir le taux plein; lorsque l’épargne augmente
et que le nombre de travailleurs est stable, voire diminue, le
capital par tête croît et son rendement baisse, ce qui rend
l’épargne moins attractive puisque moins rémunératrice.
Or, ces phénomènes – parmi d’autres – sont liés entre eux et
dépendent étroitement de la démographie. Ce lien multiple
justifie la dénomination de modèle d’équilibre général. Le fait que
l’on considère la démographie et notamment la cohabitation de
plusieurs générations justifie le terme de modèle à générations
imbriquées.
Disons rapidement que ces modèles (notés ici MEGCGI)
distinguent les individus selon leur âge : le modèle reflète donc la
pyramide des âges et différencie les générations suivant leur
comportement (Le Cacheux, Touzé, 2002). Ces comportements
sont donc liés à l’âge (ces modèles s’appuient bien souvent sur la
théorie du cycle de vie) et évoluent dans le temps. Le lien entre
générations repose sur les transferts publics ou privés : dette
publique, pensions de retraite, épargne macroéconomique et
rémunération de celle-ci, legs ascendants et descendants. Les
questions portent principalement sur la soutenabilité des
politiques publiques, notamment des « promesses » relatives aux
retraites publiques, sur les interférences entre les politiques socio-fiscales et la croissance économique, sur les conditions de
financement de cette croissance.
Ces modèles ont donc généralement quatre composantes :
- une composante démographique : une pyramide des âges qui
évolue et représente la composition de la population du pays ou
du groupe de pays considéré durant toutes les périodes sur
lesquelles porte l’analyse ;
- une composante microéconomique qui constitue notamment le
fondement des comportements des ménages, conforme, dans
ce type de modèle, à la théorie du cycle de vie ;
- une composante macroéconomique : une fonction de
production qui inclut le facteur travail (donné par la partie
active de la pyramide des âges et par une équation de demande
de travail de la part des entreprises) et le facteur capital (donné
par l’épargne des ménages). Cette fonction de production,
« récoltant » les effets des comportements, assure ce qu’on
appelle le bouclage macroéconomique;
- une composante comptable qui représente la dynamique
intemporelle des transferts intergénérationnels, par exemple la
dette publique ou le régime de retraite.
Ainsi, l’intérêt du bouclage macroéconomique est principalement
de pallier une insuffisance importante des modèles de
microsimulation : l’invariance des données macroéconomiques et
l’inexistence d’effets rétroactifs des comportements sur ces
variables. Ici, elles sont toutes reliées entre elles : la dette
publique et/ou les prélèvements obligatoires influent sur la
demande de travail qui, confrontée à l’offre, détermine un taux de
salaire. Ce taux de salaire est lui-même dépendant de la fonction
de production, du degré de substituabilité entre travail et capital,
de la rémunération de ce dernier, déterminée par le
comportement d’épargne des ménages, conditionné par la
croissance économique et par le niveau des salaires.
Alors que les premières générations de modèles de ce type
supposaient le plein emploi du facteur travail (Cazes et al., 1992),
conformément à la théorie néoclassique, les plus récents intègrent
des déséquilibres sur le marché du travail dus à certaines rigidités,
telle une résistance des salariés à une baisse de leur rémunération
nette lorsque les charges sociales augmentent (Blanchet, Montfort,
1994). Généralement, on enregistre donc une tendance des
concepteurs à vouloir se rapprocher de la réalité : de modèles
fonctionnant en économie fermée, on est passé à des modèles
fonctionnant en économie ouverte, c’est-à-dire prenant en
compte les interactions avec les autres économies. C’est le cas
d’Ingénue (2001) qui est un modèle de l’économie mondiale
fondé sur ce principe.
Cette richesse des modèles ne doit pas en masquer certains
défauts. Le plus évident est que, même en se rapprochant de la
réalité, ils ont une base théorique forte. Par ailleurs, les données
nécessaires à leur « calibrage » (c’est-à-dire au chiffrage qui fait
que le modèle reflète la réalité économique avant toute
simulation de politique économique) correspondent à des
caractéristiques observées susceptibles de changements
importants : ainsi, les profils de salaires selon l’âge sont supposés
invariants alors que des transformations profondes du marché du
travail induiraient leur modification.
Pourtant, ces modèles fournissent des informations très utiles à la
conduite de la politique économique. Là encore, il s’agit plutôt,
compte tenu de ce qui vient d’être dit, de simulations : le modèle
permet de voir ce qui se passe dans certaines situations en
fonction de la politique retenue. Par exemple, en cas de forte
augmentation du ratio retraités/actifs dans une population, ces
modèles constituent un moyen d’observer ce que provoque une
augmentation des taux de cotisations au régime de retraite par
répartition : la plupart mettent en évidence une modification du
taux d’épargne à la baisse, puis une chute de la croissance, une
augmentation du taux de chômage, etc. Cela étant, dans une
situation de référence ne mobilisant pas de variante de politique
économique, ou encore dans laquelle on observerait uniquement
la dérive démographique et ses conséquences sur l’équilibre des
régimes de retraite (qui ne dépend que très marginalement et de
manière transitoire de la macroéconomie), ces modèles sont aptes
à donner des prévisions relativement fiables comme le montre,
entre autres, la convergence des prévisions effectuées sur le
régime français.
La contribution de Didier Blanchet s’inscrit dans cette tradition :
à l’aide d’un modèle simple – il n’a pas la vocation académique
d’Ingénue qui, en outre, repose sur une version simplifiée de
l’économie mondiale –, il souligne les interactions entre
démographie, croissance économique, marché du travail, etc.
Comme le fait remarquer l’auteur, si les résultats confortent
l’approche comptable (l’équilibre partiel mentionné plus haut), ils
n’en demeurent pas moins instructifs sur d’autres mécanismes.
Ainsi, ils permettent d’observer les conséquences économiques
d’une réforme par rapport à une autre (chômage notamment, mais
également niveaux de vie relatifs des générations)
[2]. De ce point
de vue, l’article se signale par une pédagogie exceptionnelle :
chacune des simulations, qui reposent sur le modèle d’équilibre
général, est comparée à une situation dans laquelle les
interactions sont ignorées (l’approche comptable). Du coup,
l’intérêt de la démarche prenant en compte macroéconomie et
équilibre des régimes de retraite apparaît clairement : en attestent
les simulations qui intègrent rééquilibrage des régimes de retraite,
mode de formation des salaires et marché du travail. L’idée
couramment admise est que la baisse de la population active
après 2006 va s’accompagner d’une décrue du taux de chômage
qui aidera temporairement au rééquilibrage des caisses de
retraite. Didier Blanchet montre que si cette baisse de la
population active et l’augmentation des ratios de dépendance
impliquent un accroissement des charges sur les salaires et donc
une hausse du coût du travail, en revanche, la diminution de la
population active élèvera le taux de chômage, via les cotisations
sur les salaires et les mécanismes de rigidité du marché du travail.
Paradoxalement, et toujours contrairement aux idées reçues, un
recul de l’âge de la retraite, en limitant les charges portant sur les
salaires, diminue dans ce cadre le taux de chômage.
Comme les autres contributions de cette publication, ce dernier
article constitue un apport intéressant à qui veut à la fois s’initier
à la modélisation des retraites et comprendre les interactions entre
environnement économique et retraites, qu’il s’agisse du niveau
des pensions, de l’incidence du mode de financement des
régimes de retraite sur l’économie. Les cinq contributions
présentent les méthodes avec recul et simplicité ; les hypothèses
sont détaillées clairement et les précautions d’usage mises en
avant. Enfin, les conclusions sont bien étayées et leurs limites
comme leurs avantages sont signalés. Nous souhaitons ici, avec
l’ensemble de l’équipe de la revue, remercier les auteurs pour leur
contribution.
·
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University Press.
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Microsimulation Models ? Lessons Form MAPS (Micro Analysis of
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Millenium : Challenges and Innovations, Cambridge.
[1]
On note, au passage, les limites du taux de remplacement comme indicateur de
bien-être dû aux retraites. En effet, les résultats seraient probablement différents, si
l’on adoptait comme indicateur les taux de rendement, puisque ceux-ci seraient
accrus pour les jeunes générations par la baisse liée des taux de cotisation
nécessaire à l’équilibre du régime.
[2]
Comparer par exemple le rapport Charpin (1999,
op. cit. ) et Hamayon, Legros
(2001),
Construction and Impact of a Buffer Fund Within the French PAYG Pension
Scheme in a Demo-economic Model, Cesifo Working paper n° 531.