2006
Retraite et société
Avant-propos
Annie Rosès
Cnav
Vincent Poubelle
Cnav
L’évolution démographique de la population dans les années et les
décennies à venir contraint les pouvoirs publics à adapter les dispositifs
de retraite afin de réduire, sinon d’éviter, la dégradation de l’équilibre
financier des régimes, tout en s’efforçant de garantir un niveau de vie
satisfaisant aux futurs retraités.
La loi n° 2003-775 du 21 août 2003 portant réforme des retraites, dite
« Loi Fillon », venant dix ans après la réforme de 1993, ne marque pas
de rupture dans le système français de retraite : le principe de répartition
est confirmé, la multiplicité des régimes existants et également leur
diversité sont conservées. Cependant, au contraire de la réforme de
1993, qui peut être qualifiée de « paramétrique » puisqu’elle a modifié
exclusivement les paramètres de calcul de la pension de droit personnel
du régime général, la réforme « Fillon » s’est voulue de plus grande
ampleur. Elle concerne les grands régimes de base : le régime général,
certains régimes de non-salariés et indépendants, le régime de la
fonction publique.
Cette réforme couvre un champ plus vaste et cherche à atteindre un
ensemble d’objectifs différenciés. À ces fins, elle élargit les publics visés
par les mesures de retraite, introduit des notions et des possibilités
nouvelles et modifie, de ce fait, quasiment toutes les prestations et leurs
composantes.
Pour mesurer l’ampleur de la réforme, il faut avoir à l’esprit que, pour le
seul régime général, elle a eu des répercussions sur 160 textes (création
ou modification d’articles du code de la sécurité sociale) et que plus de
337 règles de droit nouvelles sont mises en œuvre ou modifiées.
La réforme de 2003 ne comporte pas seulement les dispositions
destinées à éviter la dégradation financière des régimes, au premier
rang desquelles l’allongement de la durée d’assurance. Elle tend, à titre
de compensation, à offrir des choix de retraite plus individualisés
qu’auparavant, relatifs à l’âge de départ et au montant de la retraite.
Le droit à l’information sur la situation de carrière, tout au long de la vie,
et sur le montant de la retraite, ainsi que la structuration de la mise en
œuvre de ce droit pour tous les régimes constituent à coup sûr un axe et
une innovation majeurs de la réforme, même si certains régimes, en
particulier le régime général, avaient anticipé cette évolution. Peuvent
également être considérés comme une avancée significative les premiers
éléments de convergence entre régimes, principalement entre le régime
de la fonction publique et le régime général (et les régimes qui
appliquent les mêmes règles : salariés agricoles, commerçants et
artisans), quant à la prise en compte de la carrière dans le calcul des
droits et la fixation de l’âge de départ, par exemple.
Toutefois, l’un des paradoxes de la réforme demeure de n’avoir pas réduit
le nombre et la variété des régimes de retraite en France, dont la
conséquence est de multiplier les règles nécessitant des échanges de
données de carrière et parfois de montants entre les caisses.
L’ensemble des aspects précédemment évoqués rend la réforme de 2003
complexe, multiple, souvent perçue comme paradoxale. La rédaction
même de certains articles de la loi en fait une réforme transitoire
puisque le principe de rendez-vous périodiques est désormais fixé afin
que tous les acteurs et les décideurs examinent à échéances régulières
la situation des régimes, au regard du contexte économique et
démographique, le Conseil d’orientation des retraites étant le pivot des
études à conduire.
Le prochain rendez-vous est fixé en 2008. L’avenir dira si, désormais,
la France admet comme inévitable, sinon normal, d’adapter
périodiquement son système de retraite.
Après deux ans, un premier bilan permet de constater que la réforme se
met en œuvre de manière étalée dans le temps, certaines mesures
prévues par la loi montant en charge progressivement et d’autres n’ayant
pas encore reçu les décrets d’application (par exemple la retraite
progressive). L’efficacité de la réforme dépend en partie de la situation
de l’emploi, en particulier de celui des seniors. Or la situation sur ce plan
ne s’est guère améliorée, de telle sorte qu’à peine certaines mesures
sont-elles appliquées qu’elles se trouvent remises en chantier (exemple :
la surcote). On assiste ainsi à un mouvement de montée en charge
progressive et parallèlement de remise en cause partielle.
Vanessa Leconte et Armelle Parisot analysent les répercussions de la
réforme de 2003 sur l’âge de départ en retraite au régime général.
Tout en maintenant l’âge légal de départ en retraite à 60 ans, la loi
de 2003 permet d’un côté d’anticiper l’âge de prise de retraite avant
60 ans et, de l’autre, incite à prolonger l’activité professionnelle.
La diversification des choix possibles, sur la base bien entendu des
conditions requises, aura des conséquences sur l’âge réel de la retraite
dans les années à venir. S’il est d’ores et déjà possible d’apprécier les
premiers effets de la retraite anticipée « carrière longue », pour 2004
et 2005, les conséquences d’autres mesures se traduiront à moyen terme
et sont donc à présent encore difficiles à appréhender.
Anne-Gisèle Privat et Sabrina Vanlierde s’intéressent aux mesures de la
loi de 2003 ayant une incidence sur le montant des pensions. Les trois
paramètres de calcul de la retraite – le salaire annuel moyen, le taux
applicable à ce salaire, la durée d’assurance prise en compte pour la
proratisation – sont analysés au plan réglementaire et au regard des
premières évaluations. La loi de 2003, du point de vue des montants
des retraites, a eu principalement pour objectif d’atténuer certaines
distorsions, liées au mode de calcul, entre polypensionnés et
monopensionnés. Dans ce but, des mesures techniques relativement
complexes ont été prises qui renforcent les obligations d’échanges entre
régimes. Les auteurs s’efforcent d’en apprécier les conséquences réelles
pour les retraités actuels et futurs.
La loi du 21 août 2003 a instauré le droit, pour chaque assuré, d’obtenir
régulièrement un relevé de situation individuelle de carrière, puis
l’estimation de sa future retraite. Jean-Marie Palach décrit ce droit
nouveau et les modalités concrètes de sa mise en œuvre, via le
groupement d’intérêt public « GIP Info Retraite ». Ce projet de grande
ampleur vise à structurer et à regrouper les informations communiquées
aux assurés, qui étaient jusqu’à présent hétérogènes et dispersées.
L’objectif est donc de communiquer à chaque futur retraité les données
détaillées et complètes qui le concernent, à échéances régulières.
Compte tenu de la structure du système français de retraite, il s’agit là
d’un véritable défi, aux aspects stratégiques et techniques majeurs.
Quelles sont les perspectives financières du régime général à l’horizon
2050 ? Isabelle Bridenne et Julie Couhin décrivent cet exercice de
projection qui s’inscrit dans la démarche d’analyse initiée par le Conseil
d’orientation des retraites, dans le cadre de la loi de 2003. L’article étudie
la situation financière actuelle du régime général, rappelle les éléments
qui ont un effet sur sa situation et présente les différentes hypothèses de
projection, avec de nombreuses variantes réalisées sur les paramètres
majeurs (taux de chômage, productivité, indexation des pensions, etc.).
Enfin, sont abordées les pistes de réflexion du Conseil d’orientation des
retraites pour résorber les besoins de financement de long terme.
C’est avec « Prisme
[1] », le nouveau modèle de projection de la Cnav,
qu’ont été élaborées ces projections et les évaluations des effets
prévisibles de la réforme 2003.
Le nouveau type de rachat, le versement pour la retraite, est analysé par
Michel Gleizes. Si, pour l’instant, l’effectif des assurés ayant effectué ces
rachats est faible, les premières tendances peuvent être dessinées. Des
calculs de rendement permettent également de mettre en évidence une
très forte disparité selon les situations des assurés, soulevant par là la
question du principe de la neutralité actuarielle affiché dans la loi.
Entre 2002 et 2015,45 % des fonctionnaires actuels devraient partir en
retraite. Face à des départs aussi massifs, Marianne Berthod-Wurmser en
étudie les conséquences, encore accrues si les incitations à décaler la
date de prise de retraite ne produisaient pas les effets attendus. L’article
développe les changements de politique nécessaires en matière de
recrutement mais aussi de parcours professionnels, en particulier en fin
de carrière, pour éviter une pénurie de personnels qualifiés dont la
fonction publique est grande utilisatrice. Les lignes directrices des
propositions du groupe de travail du Conseil d’orientation des retraites
sont également reprises, structurant une gestion de l’emploi et des
compétences de l’état employeur.
La mise en place du Fonds de réserve pour les retraites (FRR) décidée
en 1999 a pour objectif de constituer et faire fructifier d’ici à 2020
un volume significatif de ressources, afin de mieux répartir dans le temps
et entre générations les efforts susceptibles d’être demandés pour assurer
la pérennité financière des régimes concernés. Le FRR a donc une
fonction de « lissage ». Dans leur article, Charlie Berger et Anne Lavigne
présentent, grâce à un outil de simulation, un exercice consistant à tester
différentes façons de lisser l’évolution du taux de contribution selon
différents scénarios, eux-mêmes combinant des séries d’hypothèses
démographiques, économiques et financières.
En conclusion, comme cela a été dit, la réforme de 2003 constitue une
étape importante dans l’évolution du système de retraite français qui est
désormais appelé à réagir périodiquement. Cette réforme est aujourd’hui
à l’heure de ses premiers bilans; ceux-ci, ainsi que les nouvelles
projections réalisées dans le cadre des travaux du Conseil d’orientation
des retraites, ouvrent la voie au rendez-vous de 2008.
[1]
Prisme : « Projection des retraites, simulations, modélisation et évaluations ».
Ce modèle est décrit succinctement dans la rubrique « Faits et chiffres », dans ce
numéro, p.202.