2007
Retraite et société
Avant-propos
Isabelle Bridenne
Cnav
Vincent Poubelle
Cnav
Annie Rosès
Cnav
Mechthild VEIL
Bureau pour la politique sociale et la recherche sur le genre en Europe, Allemagne
Les pays européens ont engagé, depuis plusieurs années, des réformes en
matière de retraite. Si les contraintes démographiques et économiques
qui pèsent sur les régimes de retraite expliquent ce mouvement, le
contexte européen vise également à encourager des réformes dont le but
est de préserver l’équilibre financier de ces régimes.
La situation démographique européenne actuelle constitue un défi :
l’arrivée à l’âge de la retraite de générations nombreuses, un taux de
fécondité qui est, en moyenne pour l’ensemble des pays européens, en
dessous du taux de remplacement et l’accroissement régulier de
l’espérance de vie entraîneront à court et moyen termes une
détérioration du rapport démographique si les évolutions actuellement
constatées se prolongent. Selon Eurostat, pour l’Europe des quinze, la
part des personnes âgées de 65 ans et plus relativement à la population
en âge de travailler devrait ainsi passer de 28% en 2004 à 58% à
l’horizon 2050. Un accroissement des dépenses est donc prévisible pour
les systèmes de retraite, alors qu’en même temps l’évolution des recettes
sera modérée (à taux et nature de prélèvements constants), du fait de la
stabilisation, voire de la baisse, de la population en âge de travailler.
Même si les différents États européens ont engagé des réformes de leur
système de retraite afin de contenir le poids de dépense en matière de
retraite dans le PIB, les recommandations de l’Union européenne
continuent de se multiplier dans ce domaine qui reste néanmoins de la
responsabilité nationale de chacun des pays membres.
Loin d’être homogène, ce mouvement de réforme en Europe se fait à des
rythmes différents selon les pays. Les logiques et l’organisation des
systèmes de retraite étant relativement diversifiées au sein de l’Europe,
les solutions adoptées varient également.
Compte tenu des changements réalisés et à venir, ce numéro de Retraite
et Société propose un point de situation sur les systèmes de retraite en
Europe avec l’ambition d’enrichir les débats sur les réformes engagées
ici et là. C’est aussi l’occasion de rappeler que 2007 est l’année du
50e anniversaire du traité de Rome, signé le 25 mars 1957 par
l’Allemagne, la France, l’Italie et le Benelux et instituant la Communauté
européenne, d’une part, et celle du passage à une Europe comptant
désormais vingt-sept pays avec l’entrée au 1er janvier de la Bulgarie et de
la Roumanie, d’autre part.
Plutôt qu’un inventaire des situations, l’option choisie consiste à
proposer des regards croisés sur les systèmes de retraite en Europe.
Trois optiques ont été privilégiées : la première consiste à s’interroger sur
les typologies employées en matière de système de retraite européen.
En discutant de leur pertinence et de leur sens, il est ainsi mis en lumière
que les différentes typologies usuelles ne sont pas neutres dans les
réflexions menées et dans les prises de décision. Un deuxième type de
regard est celui de l’analyse comparée de quelques systèmes en adoptant
un axe d’étude précis tel que celui de la prise en compte des spécificités
des carrières féminines dans les systèmes de retraite. Le dernier angle de
vue consiste à placer les systèmes de retraite dans leur cadre européen
et à examiner les interactions entre les niveaux national et européen.
En effet, le droit et les institutions européennes sont de plus en plus
présents dans le domaine des retraites, avec, par exemple, la mise en
place de la « méthode ouverte de coordination » ou le règlement CEE
1408/71 qui précise les conditions de prise en compte, dans le calcul de
la retraite d’un assuré d’un pays donné, des périodes d’assurance
effectuées dans les autres pays de l’Union.
Lucy apRoberts privilégie un examen global des systèmes de retraite
européens dans la perspective – originale – de l’analyse typologique. En
étudiant les typologies proposées par les différentes institutions pour
classer les systèmes de retraite européens, l’auteur souligne toute la
difficulté à caractériser schématiquement des systèmes ayant des
logiques différentes et des structures variées. Lucy apRoberts montre
également qu’une classification dans ce domaine n’est jamais neutre et
propose de nouvelles pistes d’analyse fondées sur les dimensions de
solidarité des systèmes ou sur les engagements en termes de niveau de
pension et de prélèvement.
Carole Bonnet, Odile Chagny et Paola Monperrus-Veroni apportent un
éclairage particulier sur les systèmes de retraite allemand, italien et
français. Elles les radiographient tout d’abord sous l’angle des spécificités
des carrières féminines. À l’issue de la présentation des avantages
familiaux existant dans les différents pays et de leur évolution récente,
une évaluation comparative de ces mesures est réalisée afin d’apprécier,
à travers des trajectoires féminines types, l’incidence d’interruptions de
carrière et de passages à temps partiel sur les niveaux de pension.
Dans un deuxième article, Odile Chagny et Paola Monperrus-Veroni se
concentrent sur les réformes de retraite réalisées en Allemagne et en
France. Leur démarche consiste à présenter de façon précise les réformes
dans ces deux pays, à analyser les logiques qui les sous-tendent et à
mettre en évidence les choix réalisés en matière de leviers d’ajustement.
Mechthild Veil, quant à elle, complète la présentation des réformes
réalisées en Allemagne en proposant un article concernant les évolutions
engagées en matière de droit dérivé. L’auteur analyse, à travers la
question de l’individualisation des droits sociaux, la pertinence et
l’incidence du partage des droits à pensions entre conjoints (« splitting »),
mesure introduite en Allemagne par la réforme de 2001.
Trois contributions viennent enrichir la vision européenne et permettent
d’apprécier le poids de la Commission européenne dans les réformes
actuellement menées dans les différents pays. D’abord, après une
présentation du principe de la méthode ouverte de coordination (Moc),
Laurent Caussat et Michèle Lelièvre explicitent les objectifs attachés au
thème de la retraite et présentent la déclinaison de ces objectifs en
indicateurs. Les auteurs insistent sur la double motivation, économique
et sociale, qui a guidé ces travaux ainsi que sur l’apport de la démarche
engagée en termes de connaissance approfondie et réciproque des
différents systèmes de protection sociale.
Ensuite, dans un premier « point sur » Gérard Cornilleau, Antoine Math
et Henri Sterdyniak proposent une analyse critique de la Moc en
discutant des prérogatives à sens unique de la Communauté européenne
sur les évolutions souhaitées des systèmes de retraite. Ces auteurs
s’interrogent également sur les effets de cette méthode de coordination
sur les politiques nationales et mettent à jour les jeux d’influence qu’un
tel processus génère.
Enfin, dans un deuxième « point sur » Peggy Letzner et Volker Schmitt
apportent un regard allemand sur la méthode ouverte de coordination.
Ils soulignent la contribution de la Moc à une meilleure connaissance
des solutions envisagées dans les autres pays et à l’évaluation des choix
nationaux et des résultats obtenus. Ainsi, après une certaine réserve de la
part de l’Allemagne sur la méthode, un consensus émerge autour des
objectifs déterminés dans son cadre.
Dans une analyse privilégiant les dimensions juridique et politique,
Gaël Coron s’intéresse aussi à l’influence de la Communauté
européenne dans le cadre de l’évolution des systèmes de retraite. Il met
en évidence l’influence du droit communautaire dans la construction des
systèmes de retraite en Europe et la complexité des processus à l’œuvre
avec l’interaction entre le juridique, le politique et les forces sociales.
On trouve ensuite une contribution de Guillaume Filhon et Annie Rosès
reprenant la question de la coordination européenne des régimes de
sécurité sociale. Elle aborde ainsi le travail de simplification des règles de
coordination mené au niveau de la Commission européenne, et leurs
conséquences sur les travailleurs migrants et leur famille.
Sous un autre angle, Laurence Lautrette illustre l’incidence de la
jurisprudence européenne sur la réglementation nationale, à partir du
principe de l’égalité hommes-femmes imposé par le droit européen dans
le cas où les retraites sont assimilées à des rémunérations.
Ces articles sont complétés par un entretien réalisé avec Elaine Fultz sur
les réformes engagées dans les pays de l’Est. Cet échange permet de
replacer ce mouvement de réformes dans un cadre historique qui pèse
sur les orientations retenues par les différents pays tels que la Pologne, la
Hongrie, etc.
Dans la rubrique Faits et chiffres…, Julie Couhin expose les composantes
démographiques actuelles et futures influant sur ce mouvement de
réformes des systèmes de retraite en Europe. Ce cadrage démographique
est complété par un point réalisé par Christine Charpail et Pierre Marioni
sur l’emploi des seniors en Europe et la recherche de convergence
européenne en la matière.