2007
Retraite et société
Avant-propos
Marie Mercat-bruns
Cnam, chaire de droit social
La lutte contre les discriminations professionnelles est un sujet d’actualité
en raison de la volonté générale de promouvoir une politique
d’intégration des minorités ethniques et de l’exigence croissante du
respect des normes européennes. Or, par un raisonnement analogique,
les normes légales qui s’appliquent à des discriminations de nature
fondamentalement différentes (l’âge, le sexe, le handicap, l’ethnie et bien
d’autres) renvoient à des catégories de salariés dans des situations très
diverses. Les réflexions actuelles sur les discriminations n’approfondissent
pas suffisamment la particularité de la discrimination fondée sur l’âge qui
paraît, pour beaucoup, insaisissable (Berlorgey, 2002) ou inexistante
(Langlois, 2006). En effet, l’âge a plutôt servi à identifier certaines
catégories de salariés pour leur accorder ou retirer des droits et constitue,
bon gré mal gré, un critère fondateur des politiques sociales (Guillemard,
2003).
En outre, lorsque l’on envisage la question de la discrimination fondée
sur l’âge, de quel âge s’agit-il ? Les jeunes et les seniors constituent deux
catégories d’actifs qui sont confrontés à des difficultés d’employabilité
mais existe-t-il un seuil, une limite ou une tranche d’âges qui permettent
d’identifier les populations les plus exposées aux risques ? La loi française
du 16 novembre 2001 qui interdit les discriminations professionnelles
directes et indirectes s’applique à tous les âges sans autres précisions,
à la différence d’autres législations à l’étranger. La discrimination à
l’encontre d’un travailleur âgé est-elle de même nature que celle que
peut subir un jeune ? La preuve de la discrimination fondée sur l’âge
est-elle plus facile lorsque les différences de traitement concernent
des salariés ayant un écart d’âge plus important ? Dénoncer des
discriminations fondées sur l’âge ne contribue-t-il pas à creuser le fossé
entre les générations plutôt qu’à traiter de problèmes communs ? Pour
l’instant, force est de constater que le contentieux sur l’âge est réduit
[1].
Ainsi l’objectif de ce numéro de
Retraite et Société est-il, en premier lieu,
de cerner la notion de discrimination fondée sur l’âge à travers les
différentes disciplines (sociologie, économie, gestion, droit français, droit
étranger, etc.), étant donné que tous les âges sont concernés en France et
que le débat sur les discriminations dérive d’un fait social qui a des
ramifications multiples. De cet état des lieux, il ressort que la nature
même de la discrimination fondée sur l’âge suppose une discussion sur
ses sources. L’évolution du débat actuel sur la lutte contre les
discriminations permet de distinguer la sanction de ces pratiques et la
prévention des discriminations : suivi des catégories, mise en place de
formations contre les préjugés sur l’âge, promotion de la diversité qui
incorpore la gestion des âges
[2]. Cette réflexion dépasse la discrimination
fondée sur l’âge dans l’emploi et nous permet de nous interroger, en
filigrane, sur la discrimination en général, l’intérêt étant le caractère
universel de l’âge. En effet, chacun est « potentiellement vieux » et a été
jeune (Mercat-Bruns, 2001).
L’apport doctrinal américain sur la discrimination (Minow, 1990) inspire
une réflexion plus large sur le piège que peut recéler la lutte contre les
discriminations et la promotion de l’égalité : « que l’on prenne en compte
une différence, l’égalité concrète, traiter différemment les personnes
dans des situations différentes ou que l’on nie cette différence, le
principe de non-discrimination ou l’égalité formelle, pour éviter de la
perpétuer, on se retrouve dans une impasse dans l’appréhension de la
différence. D’un côté, en la désignant, on entretient l’image de
vulnérabilité du travailleur âgé ou du plus jeune et de l’autre, en ignorant
la différence par un attachement à l’égalité stricte sans distinction entre
les individus, on la perpétue également en évitant de compenser une
inégalité éventuelle ».
Au fond, il faut repenser « le rapport à la différence » (Minow, 1990):
comment adapter le lien professionnel au vieillissement actif plutôt que
de stigmatiser les jeunes (CPE)
[3] ou les vieux (le CDD « seniors »)
[4] ?
Comment appréhender les questions de générations plutôt que de
considérer que la discrimination est seulement liée à la personne victime
ou imputable à son auteur ? Ce numéro de
Retraite et Société cherche
donc, en deuxième lieu, à enrichir la réflexion sur le principe de non-discrimination à la lumière d’une analyse de la discrimination fondée
sur l’âge.
Elle peut porter ses fruits si elle s’inspire d’une démarche
pluridisciplinaire qui appréhende les significations de la discrimination
fondée sur l’âge sans la dissocier du traitement de ses causes.
Dans ce double objectif, quête d’une notion dans un contexte
pluridisciplinaire et approche comparative et réflexive sur la prévention
de cette discrimination, des auteurs d’horizons divers ont contribué à ce
numéro de Retraite et Société. Dans un premier temps, Anne-Marie
Guillemard brosse un panorama du contexte français des politiques
publiques et les pratiques d’entreprises qui ont favorisé une logique de
segmentation par l’âge et la montée des difficultés que subissent les
jeunes et les seniors en matière d’emploi. L’auteur préconise certains
remèdes adaptés face à cette émergence des discriminations, telles que
les politiques qui s’attachent à entretenir le capital humain tout au long
du cycle de vie.
Marie-Cécile Amauger-Lattes entreprend une analyse inspirée du droit
français et du droit européen. Elle montre la plasticité de la notion
juridique de discrimination fondée sur l’âge qui admet, notamment, des
exceptions au principe de l’interdiction et qui se fonde sur un critère
éminemment variable, l’âge. Or, l’auteur fait observer que le caractère
relatif de cette discrimination ne lui permet pas d’échapper au contrôle
des juges européens.
Ensuite, Fabienne Berton pose frontalement la question de la rationalité
économique des pratiques discriminatoires. Elle s’appuie sur deux
conceptions différentes de la rationalité économique. Selon une
rationalité optimisatrice, la discrimination est ignorée. Seule doit rentrer
en ligne de compte la productivité marginale des salariés et il est difficile
de conclure à une trop faible productivité de ces salariés par rapport à
leur salaire. En revanche, selon une rationalité interprétative, la
discrimination, en tant que croyance et préjugé, est partie intégrante de
l’action humaine. Les stéréotypes liés à l’âge permettent d’écarter les
travailleurs âgés de l’emploi, et l’âge constitue également un critère de tri
dans les modalités de recrutement dans un contexte d’abondance de
l’offre de travail.
Le point de vue d’une gestionnaire, Éléonore Marbot, est également
essentiel pour comprendre comment les seniors et les juniors eux-mêmes
peuvent se sentir discriminés au travers des politiques de ressources
humaines d’une entreprise. L’auteur choisit de partir d’une étude de
terrain auprès des vendeurs dans le secteur de la grande distribution. Elle
envisage d’abord la notion de discrimination notamment sous l’angle de
l’équité intergénérationnelle. « Comment les jeunes évaluent-ils les
rétributions qu’ils ont par rapport à ceux qui ont dix ans de plus qu’eux
dans le même métier ?» L’auteur part du postulat que l’équité,
contrairement à la non-discrimination, repose sur la perception des
personnes. L’enquête réalisée analyse la perception des vendeurs face à
trois politiques de ressources humaines : l’entretien annuel d’évaluation,
la formation et la politique de gestion des carrières. Éléonore Marbot
conclut que la perception de l’équité générationnelle des seniors dépend
notamment de plusieurs facteurs : la vision que les DRH et les managers
leur renvoient et leur respect de la non-discrimination à l’égard de l’âge,
la valorisation de la personne, de son métier et de son avenir, l’accès et
le contenu des outils RH et enfin la manière dont les salariés ont été
traités dans le passé.
Cette analyse pluridisciplinaire ne serait pas complète sans une prise en
compte de ce qui se passe à l’étranger, et plus précisément aux États-Unis
où le terme d’« âgisme » est né. La législation qui interdit la
discrimination professionnelle à l’encontre des seuls salariés de plus de
40 ans a fait l’objet d’une importante jurisprudence. Howard C. Eglit
retrace la construction légale et jurisprudentielle de cette norme plus
ancienne en montrant quels sont les préjugés sur l’âge à travers le
contentieux relatif au coût et à la performance du salarié âgé. Il évoque
également le sort distinct des règles qui visent les jeunes.
Au Canada, le droit québécois offre un éclairage de la notion de
discrimination fondée sur l’âge, notamment sous l’angle du droit
constitutionnel. Menée par Tanaquil Burke, l’analyse de la Charte
canadienne des droits et libertés, de la Charte des droits et libertés de la
personne et de la Loi canadienne sur les droits de la personne ainsi que
de la jurisprudence relative au droit à l’égalité et au principe de non-discrimination montrent que l’âge est différent des autres motifs interdits
de discrimination par son caractère universel et variable. Au Québec, les
différences de traitement fondées sur l’âge semblent également plus
facilement justifiables et touchent un ensemble de politiques sociales.
Lutter contre les préjugés suppose de concevoir des mesures, des
normes, des programmes qui seront bénéfiques pour les travailleurs de
tous âges, au-delà des fins de carrière.
Une deuxième partie de ce numéro s’attarde alors sur la prévention des
discriminations fondées sur l’âge. À partir d’une réflexion plus générale,
Chantal Nicole-Drancourt appréhende autrement ces discriminations en
érigeant, comme rempart, une approche par les cycles de vie. En effet,
elle illustre les limites d’une approche catégorielle de la protection
sociale et la nécessité de sécuriser les trajectoires sociales à travers une
approche renouvelée du cycle de vie qui réarticule protection sociale et
mode de vie des individus. Au regard du droit, il est également possible
de réfléchir à la prévention de la discrimination fondée sur l’âge en
évitant la stigmatisation de l’âge par l’anticipation des difficultés
communes d’un ensemble de groupes sociaux protégés.
Dans un cadre individuel, Marie Mercat-Bruns s’inspire du principe
élargi de non-discrimination fondé sur le handicap qui incite à
l’aménagement raisonnable du poste de travail et envisage son
application au salarié vieillissant, homme ou femme, tout au long de sa
carrière. En outre, certaines obligations légales et contractuelles sur les
risques inhérents à la relation de travail, comme l’obligation de sécurité,
ont, dans une certaine mesure, cette vocation de prévention. Dans un
cadre collectif, la négociation collective, même celle qui ne porte pas
exclusivement sur les seniors, et l’action institutionnelle de la Halde
peuvent contribuer également à la diversification des moyens de
prévention des discriminations.
La rubrique « Regards sur le droit » fait le point sur la jurisprudence de la
Cour de justice des Communautés européennes au regard de l’âge.
Mathieu Brisse de la Commission européenne explique la portée de
l’arrêt Mangold qui considère comme discriminatoire une loi allemande
permettant la conclusion de contrats à durée déterminée pour une
catégorie d’âges supérieure à 52 ans. La Cour s’est penchée sur la
légitimité de l’objectif de ce contrat mais aussi sur la proportionnalité des
mesures adoptées. L’auteur évoque aussi deux recours préjudiciels qui
permettront, quant à eux, de connaître la position de la Cour sur des
conventions collectives espagnoles imposant un âge à la retraite aux
personnes ayant droit à une pension publique.
La rubrique « Le point sur » porte sur deux formes d’actions de la lutte
contre les discriminations liées aux cohortes d’âges. Michèle Thozet de
la Commission européenne nous dresse un bilan du programme
européen Equal et de la stratégie européenne pour l’emploi. Dans le
cadre du Fonds social européen, instrument financier de la stratégie
européenne pour l’emploi, l’initiative communautaire Equal vise à lutter
contre toutes les formes de discriminations dans la sphère du travail et de
l’emploi, et notamment contre la discrimination fondée sur l’âge à travers
la promotion d’actions concrètes dans les États membres. Sylvie Kern de
la Halde, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et l’égalité,
fait le bilan des réclamations individuelles et des actions de cette
instance au regard des différences de traitement arbitraires en raison de
l’âge.
Enfin, Retraite et Société a interrogé Christine Stivin, DRH de la Caisse
d’épargne de Poitou-Charentes, qui a participé à un projet régional
« Atout’âge » promu par le programme européen Equal. Elle explique
comment la préoccupation de la gestion des seniors a permis de mettre
au point un « entretien de carrière » destiné à tous les salariés et différent
selon le parcours, le potentiel et les ambitions de chacun.
·
AMAUGER-LATTES M.-C., 2006, propos du “CDD senior”», Revue
de droit du travail, p. 168.
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BELORGEY J.-M., 2002, « Essai sur les discriminations », Droit social,
n° 768, p. 683-689.
·
BOUZEZ F., 2006, « Le retour des seniors dans l’emploi », JCP Ed. Soc.,
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·
BRUN F., DUPONT M., THIERRY M.,2005, « Gestion des âges et emploi »,
Droit social, n° 3, p. 262-272.
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·
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·
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l’emploi des seniors : un premier pas », JCP Ed. Soc., n° 21.
·
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du vieillissement, Armand Colin, coll. « U », Paris, 288 p.
·
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Paris, 232 p.
·
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fondées sur l’âge ?», Droit social, n° 2, p. 155-157.
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[1]
Cass. Soc., 21 décembre 2006, n° 05-12.816,
Liaisons sociales,10 janvier 2007,
n° 14785.
[2]
ANI du 13 octobre 2005,
Liaisons sociales, Legis. n°8636,25 octobre 2005,
avenant du 9 mars 2006, étendu par Arr.du 12 juillet 2006,
JO, 22 juillet, p.11002.
[3]
Sur le CPE, voir D.Chagnollaud, La constitutionnalité de l’article 8 du projet de loi
pour l’égalité des chances, Point de vue, D.2006, n° 12, p.804.
[4]
CDD pour les plus de 57 ans, Décret n° 2006-1070 du 28 août 2006,
JO, 29 août
2006.