L’épreuve du grand âge
Vincent Caradec
Cet article cherche à caractériser l’« épreuve du grand âge » sous la forme d’une
tension entre « éloignement du monde » et «maintien dans le monde ». D’un côté,
au fur et à mesure de l’avancée en âge, les « prises » de l’individu sur le monde
tendent à s’effriter : il doit abandonner des activités ; certains de ses proches
disparaissent ; le monde se transforme. De l’autre, il s’efforce de maintenir certaines
de ces prises, voire d’en recréer, en s’engageant dans de nouvelles activités et de
nouvelles relations et en cherchant à préserver des espaces de familiarité avec le
monde.
Cette perspective amène à étudier trois phénomènes. Tout d’abord la «déprise » :
cette notion désigne le processus de réorganisation des activités qui se produit au
cours de l’avancée en âge, au fur et à mesure que les personnes qui vieillissent
doivent faire face à des contraintes nouvelles (une santé défaillante et des
limitations fonctionnelles croissantes, une fatigue plus prégnante, une baisse de
leurs « opportunités d’engagement », une conscience accrue de leur finitude) dont
la probabilité d’apparition s’accroît au fil de l’âge. Ensuite, l’article se penche sur la
question de savoir si l’individu âgé est définitivement « achevé », ses assises
identitaires appartenant désormais exclusivement au passé, ou s’il demeure encore
ouvert à de possibles transformations de soi. Enfin, il analyse le développement
d’un sentiment d’étrangeté au monde, contrebalancé par le souci de préserver
certains espaces de familiarité.
Loin d’être homogène, l’épreuve du grand âge se décline différemment suivant les
ressources dont disposent les personnes très âgées pour s’en protéger ou pour la
surmonter. Ces ressources ne relèvent pas seulement de l’équipement « personnel »
de l’individu (son état de santé, sa force de caractère, les capacités cognitives ou
d’adaptation qu’il a acquises au cours de l’existence), mais, plus largement, de ses
« entours sociaux » : les aides techniques et humaines qui lui permettent de
poursuivre ses activités malgré ses problèmes fonctionnels ; la présence et le soutien
de ses proches ; les sollicitations qui lui sont adressées.
This article seeks to characterize the “ordeal of old age” in terms of a tension
between a growing “separation from the world” and a permanent need to “remain
part of the world”. On the one hand, the individual’s holds on the world tend to
slacken with advancing age; personal environments undergo substantial change,
with the withdrawal from activities and the increasing probability of loss of friends
and family members. On the other hand, there is an effort to maintain some of
these holds on the world, or to recreate others, by taking on new activities, making
new contacts and seeking to maintain opportunities for interaction with the world.
This perspective calls for an examination of three phenomena, starting with
“déprise” 1, considered as the process of reorganizing activities as people set about
tackling the new constraints facing them in advancing age (health problems,
functional limitations, growing fatigue, fewer opportunities for social interaction,
and increasing awareness that the end is approaching). This article discusses the
issue of whether elderly individuals should be considered as “fulfilled”, with identity
features grounded solely in the past, or whether there remains an outlook for
further transformation. It then analyses the emergence of a sense of alienation
from the world, counterbalanced by a desire to maintain opportunities for
exercising familiarity with it.
Far from being a homogeneous phenomenon, the ordeal of old age varies greatly
with the resources available by way or protection or countermeasure. Such
resources go beyond personal characteristics (state of health, strength of character,
cognitive capacities, faculty for adaptation acquired earlier in life, etc.) to cover
social surroundings, in the form of technical and human help in pursuing activities
despite functional problems, support from family and friends, and stimulus
received.
• ■ La déprise des activités
— ■ Au fil de l’âge, les multiples déclencheurs
de la déprise
— ■ Les trois « stratégies » de la déprise :
l’adaptation, l’abandon et le rebond
— ■ Le caractère différentiel de la déprise
• ■ L’(in)achèvement de soi
— ■ « Être » ou « avoir été » ?
— ■ « Devenir » vieux ou « être » vieux ?
• ■ Le monde, entre étrangeté
et familiarité
— ■ La production d’un sentiment d’étrangeté
au monde
— ■ Le maintien d’un espace de familiarité
• ■ Conclusion
• ■ Bibliographie